‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 188 sur 218 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

État des choses à Rome. — Le bailli de Valançay retiré dans sa tente. — Fréquentes visites rendues au pape par Tabbé Charrier.

— Ses instances pour hâter la promotion. — Frayeur causée au pape par la nouvelle que la révocation du coadjuteur est en chemin.

— Silence impénétrable du pape sur Tépoque de la promotion. — Ignorance complète de Tabbé Charrier et du bailli sur ce point. — Derniers soupçons de jansénisme dissipés par Tabbé Charrier. — Le grand-duc de Toscane et le bailli de Gondi, protecteurs de Retz ; sommes qu'ils dépensent pour son chapeau. — Promotion du coadjuteur au cardinalat. — Vraie cause de la promotion découverte par le bailli de Valançay. — Spirituel et inexact récit de la promotion donné par Guy Joly dans ses Mémoires. — Comment la Gazette annonce cette nouvelle aux Parisiens. — Mécontentement de la cour'et de Mazarin. — Reproches adressés au bailli de Valançay par Mazarin et Brienne. — Réponses du bailli. — Accusa* tion de perfidie portée par Retz contre Mazarin. — Lettres inédiles de Louis XIV et de Brienne au nouveau cardinal. — Nouvelles cabales de Retz. — Explications qu'il donne de sa conduite. — Le tiers parti. — Cérémonie de la remise du bonnet rouge à Compiëgne. — Harangue du nouveau cardinal au roi. — Ses manœuvres à Compiègne pour supplanter Mazarin. — Instructions que celui-ci donne contre Retz. — Rentrée de Retz à Paris. — Il se tient sur la défensive et transforme Tarchevéché et Téglise Notre- Dame en citadelles. — Son imprudente visite au Louvre ; son arrestation. — Fin de la Fronde. — Conclusion.

Pendant ce temps, que se passait-il à Rome? Le bailli de Valançay, toujours retiré sous sa tente»

MS LE BAlLLi JOUÉ PAR L\ù PAPE.

s'obstinait fort maladroitement à ne pas se rendre aux audiences du pape, et l'abbé Charrier mettait cette brouille à profit pour voir souvent le pontife et pour lui faire peur du retour de Mazarin. D lui représentait que ses bonnes intentions pour le coadjuteur allaient devenir inutiles, si le cardinal redevenait maître des affaires, à moins que ses mauvais desseins contre ce prélat ne fussent prévenus par une prompte promotion.- Il lui glissa en même temps qu'il avait avis que la révocation de la nomination du coadjuteur était en chemin ^ A cette nouvelle, le pontife comprit qu'il n'y avait plus de temps à perdre et se promit bien de ne pas se laisser surprendre. Le bailli, de son côté, ne se dissimulait pas que, si quelque chose devait précipiter la promotion, c'était la nouvelle du retour de Mazarin en France. Le pape, écrivait-il à Brienne, n aura pas de plus grande envie, pour s* opposer à la puissance de M. le cardinal, que « de lui donner en tête M. le Coadjuteur et d'affermir le crédit de celui-ci pour énerver celui du premier ». Dans l'ignorance la plus complète des secrètes intentions du pape, le bailli ajoutait qu'il ne croyait pas que la promotion eût lieu prochainement, et, jusqu'au bout, il fui entretenu dans cette illusion par le silence impénétrable dlnnocent X,. qui ne doutait pas que la moindre indiscrétion de sa part ne dût porter un coup fatal à la nomination du coadjuteur. Cependant le bailli, qui cherchait sans cesse de nouveaux prétextes pour éviter les audiences du pape, n avait pas

I Mémoires d« Guy Joly.

SILEncE IHFÉKÉTRABLli D'iHHOCEKT X. U9

même juf^é u propus de faire au pônlifc, le jour de Van, une simple visite de pure bienséance. Le bruit courait dans Rome que la véritable cause de sa retraite et de son abstention était qu'il voulait éviter d'entretenir le pape de la promotion du coadjuleur. Ce bruit n'était peut-être pas sans fondement. Oue l'on se figure en effet l'étrange embarras du bailli s'il avait été obligé de prier le pape de retarder la promotion, lui qui, jusque-là, l'avait pressé si vivement de la b&ter. Il n'ignorait pas d'ailleurs qu'il eût suffi qu'il form&t une telle demande pour que le pontife précipitât te dénoûment en faveur de Paul de Gondi. Le sieur Gueffier, agent en sous-ordre des affaires de France à Rome, depuis l'anuée 1601, et qui faisait les intérims de l'ambassade lorsqu'il n'y avait pas d'ambassadeur, croyait que le bruit qui courait dans Rome était fondé. Quant à l'abbé Cbai'rier, il ne paraissait pas y croire et témoignait une confiance aveugle dans la bonne foi du bailli '. Guef&er, malgré toutes les sources d'ioformations où il pouvait puiser, était aussi mal renseigné que l'ambassadeur sur les véri- tables dispositions du pape à l'égard du coadjuteur. Loin de penser que te pontife lui fût favorable, it le supposait fort éloigné de lui accorder le chapeau. On a donné de nouvelles informations au pape de l'esprit du coadjuteur, écrivait-il à Brienne le 8 janvier. On lui a « mandé de France que ue prélat étant trop vif et runuiunl , Su biunteliî lu devra plus appréhender qu'où n'avait fait du cardinal de Itîcbi'-

' Bibl. ml., Colben, 3til, ^^ i. V]. UlVIt JV-^''''' ^ VftlUfCj' * Brieiine.

450 GUBPniSR ET l'ambassadkur.

lieU; si, étant fait cardinal, il entrait au maniement des afifaires de France, comme Ton dit que cela serait assurément, ces mauvaises affaires-là n'aidant pas à sa promotion».

Gueffier, qui par ses longs services s*était acquis le droit de tout dire impunément au ministre des affaires étrangères, ne se gênait pas pour blAmer la conduite de l'ambassadeur et pour dire à Brienne que, s'il le rappelait, cela ferait un sensible plaisir au pape ^ Gonune si le bailli eût pris à plaisir d*irriter de plus en plus Innocent X contre lui, il imitait ouvertement à dîner le père du cardinal Hazarin, et à toute occasion il laissait éclater sa mauvaise humeur contre le pontife.

c( Je continue toujours à m'abstenir d'aller à Taudience, écrivait-il à Brienne le 29 janvier, croyant qu'il y va de la réputation du roi que j'aille caresser im pape qui, opiniâtrement, persiste à vouloir décrier l'autorité et le parti de Sa Majesté avec une injustice si manifeste... J'attends toujoiu*s les ordres et volontés de Sa Majesté, et vos commandements ^ avant que d'en venir à quelque marque de plus grande rupture * . . . »

Dans cette même lettre, il prétendait que le retard de la promotion était causé par le procès du sous-dataire Mascambruni , que Ton instruisait en ce moment même et qui fut condamné deux mois après à être décapité. Quoi qu'il en soit, le bailli était fort mal renseigné sur les véritables intentions

< Bihl. nat., Colbert, 361, V«, t. VI. Lettre du baiUi de Valençii\ à Brienne.

* A9xh» du min* deit aff.étt\ Rome^t. CXXi

AVBUGLE3fBNT DU BAILU. i5i

du pape à l'égard du coadjuteur. Peu de jours avant que celui-ci f&t nommé cardinal , il soutenait à Brienne qu'Innocent X ne se souciait nullement de lui donner la pourpre.

(t Pour ce qui concerne M. le Coadjuteur, lui écrivait-il, Ton aurait bien de la peine à vous dire les vrais sentiments de Sa Sainteté, laquelle ayant témoigné autrefois le souhaiter avec empressement couvert d'un chapeau ronge, a fait évidemment le renchéri quand il n'a tenu qu'à Ini de l'en honorer. L'on ne peut dire là-dessus, sinon qu'EUe lui a seulement destiné cette dignité quand Elle a cru ce prélat échauffé dans un parti contraire à celui de la cour, et que, quand Elle s'est aperçue qu'il s'attachait aux intérêts du roi, Elle n'a pas voulu le traiter en ami et partial. Et sur ce présupposé, je m'avancerais à vous dire que, si les cartes se rebrouillaient de par-delà en sorte que M. le Coadjuteur rentrât dans ses anciens mécontements, qu'en ce cas, si le Pape pouvait lui donner le bonnet avant que le Hoi eût révoqué sa nomination, qu'il le ferait volontiers pour fortifier la faction élevée dans l'État contre l'autorité de Sa Majesté ^.. » 11 constatait enfin que le pape était fort mécontent du retour du cardinal M azarin qu'il tenait pour très-assuré '.

Cependant le comte de Brienne, surpris de l'intor* ruption des visites de l'ambassadeur à Innocent X^ lui avait demandé des explications. Le bailli lui répondit que tous les jours d'audience il avait eu

^ Le bailli de Valançay aa comte de Brienne. Rome, 99 fanTÎer 1652. Areh, du min» de$ aff, étr, Rome, (• CXX«

45i2 INGERTITUDB DU BAILU SUR LA PROMOTION.

soin de se faire excuser auprès du pape sous prétexte qu*il n'avait rien d'important à lui communiquer. « Vous voyez par là, ajoutait-il, que je n'ai marqué aucune rupture, mais seulement voulu faire connaître que nous savons rendre indifférence pour indifférence... Si votre dépêche suivante requiert que je retourne à mes audiences, je le ferai sans difficulté aucune et comme si de rien n'était. » En attendant, il conseillait à Brienne de secouer la bile au pape dans ses dépèches « en remuant la piscine de Tafifaire Mascambruni », et par là c( de le remplir de frayeur», afin de couper court à ses propos contre le roi et la reine. Mais si le bailli ne pouvait se flatter d'avoir apporté jusque-là le moindre obstacle à la promotion du coadjuteur, il croyait pouvoir du moins se vanter d'avoir gagné la pleine et entière confiance de son mandataire. « Pour le regard de la promotion future de M. le coadjuteur de Paris. écrivait-il à Brienne % et ma bonne intelligence avec l'abbé Charrier, vous avez été servi ponctuellement selon vos désirs et les intentions de Sa Majesté et de son Conseil, à point nommé. Il suffit de vous dire cela pour répondre à ce que vous m*en mandez dan» votre dépèche, et ledit sieur abbé est content de moi et de mes oeuvres au dernier point, au moins en ce qui touche l'afiaire qu'il sollicite ici... Je vous prie, ajoutait l'ambassadeur, à qui l'on n'avait pas envoyé jusque-là une obole de FiUnce et qui était à bout de ressources, je vous prie de ne pas oublier... de faire entendre raison à M. le marquis de

< 5 février 1652.

* ïhidem.

DERHlfelE ACCUSATION DE JAN36KISHE. 453

La Vieuville (le surintendant des finances) pour le payement de mes appointements, autrement je vais à une banqueroute toute franche. »

Quinze jours avant la promotion, l'abbé Charrier ne savait pas plus que l'ambassadeur à quoi s'en tenir. A ce moment encore l'accusation de jansénisme soulevée contre te coadjuteur n'était pas encore vidée, et le pape, « avec son adresse ordinaire », disait que le seul motif du retard qu'il mettait à la promotion venait de la crainte où il était de faire entrer dans le sacré collège un personnage imbu d'opinions si contraires à l'autorité du saint-siége. Pendant quelques jours l'abbé Charrier ne put èU% admis aux pieds du pape, i< ce qui le réduisit dans les dernières afflictions ». Le bailli semblait faire de son mieux pour le consoler, et comme l'abbé fut enfin reçu au Vatican, grâce à certaines indications que lui avait données l'ambassadeur, il vint le remercier <( tout joyettx, sans masqua et sans fard* ». L'ambassadeur fît mieux : afin de n'inspirer aucun soupçon à l'abbé, il le mit en relation avec monsignor Cbigi, qu'il avait intimement connu à Malte et avec lequel il avait conservé une étroite liaison. Charrier, que le père Rapin donne avec raison pour un M homme habile, ardent et dévoué au service du cardinal de Retz », s'entremit de son mieux auprès de monsignor Chigi pour dissiper ses derniers soupçons sur le prétendu jansénismedu coadjuteur. Sous préteste de faire une cour assidue au bailli de Valançay, mais en réalité pour surveiller ses moin-

1 Le bailU da Valanja? i Brianne, IS mftrt ISSS. Ar-h. ■!,, min. dti aff.étr. Roms, t. CXX

454 EXTHËMK FRDDENCR DU PAPE.

dre» démarches, il le voyait jouroellement. il avail avec lui des conférences du. trois ou quatre heures, « il était ÎDcessaniinent avec lui dans les promenades et divertissements du caruaval ' ; il feignait de lui confier de lrè8-g:rands secrets, mais ce qui est certain, c'est qu'il était loto de lui témoigner la confiance ahandounéc que lui prête le baillî dans scè lettres. Tout en cioyant h sa loyauté et k sa bonne foi, Tabbé ne seUvra jamais à lui.

On était presque à la veille de la promotiou, el le pape avait si bien pris ses mesures, que le bailli ne se doutait nullemeni qu'elle diit être si prorhaiix-. Pendant qu'on le tenait ainsi dans la plus complète ignorance, afin de le surprendre dans le i-a» OÙ il aurait en main la révocation du eoadjuteur. lui se glorifiait d'avoir cousLammcnt dupé l'abbê Charrier sur les véritables intentions de la Cour. « Pour ce qui est de la promotion , écrivait-il A Brienne {lî février), je me suis jiisqucsà cette heuro gouverné IrèB-ponctuellement suivant vos ordres et les volontés du roi. el le sieur abbé Charrier est, el avec justice, plus que trùs-sutisfail de mon procédé et vit avec la demiëro confiance avec moi, me dounanl part de tout ce qu'il saiU^t fait. II a reconnu que Leurs Majestés ont voulu, jusques à cette heure et do la bonne façon, la pruLuniiDu Jl^ M. le Coadjulcur. El il est si bien persuadi' ilr nia. qu>;, quand toute la tuiv s'assemblerait pour lui persuader le cuulrairv, 1' n'en pourrait venir à bout, parce que voulant nttae. et par raison d'État <^t irmtre son sens, f^re

■ LaUn du bftilli à Bn

LE MINISTHG HÉSIDENT GUEFTTER. 455

de la cour ou de moi, en mettant papiers sur table, je lui marquerais si précisément les chasses de nos diligences mutuelles, de mes avis et conseils, qu*il faudrait qu*il en vint à la confession de la netteté de mes déportements et négociations. £ten cela, disait le bailli, qui faisait intervenir la Providence où certes elle n'avait que faire, j*ai reconnu une grâce particulière de Dieu, qui a voulu que la cour fût contente par le délai de cette promotion, pour tirer des services de M. le Coadjuteur avant que de lui en donner la récompense, sans qu'il y ait paru qu'une très-grande chaleur de mon côté pour satisfaire à deux commandements précis d'y travailler incessamment. »

Le sieur Gueffier était dans la même incertitude que le bailli sur les véritables dispositions de la cour de Rome à l'égard du coadjuteur : « Il ne se voit aucune apparence que la promotion se doive faire avant Pâques, écrivait-il à Brienne ce même jour 12 février, et moins encore que M. le Coadjuteur y doive entrer ; ce qui fait penser à M. l'abbé Charrier, envoyé ici pour cela, à son retour en France, croyant que bientôt il en recevra les ordres. Pour le sieur Montreuil, il est toujours ici sans rien avancer aussi en ce pour quoi il a été envoyé. » Il disait dans une de ses lettres précédentes que le bruit courait dans Rome « que des gens masqués et armés avaient été chez Montreuil; qu'ils s'étaient saisis de toutes ses lettres et écritures; que cela s'était fait par ordre de l'ambassadeur et que le pape s'en était fort offensé, voulant qu'on rendit lesdites lettres et écritures, etc » (Lettre du 18 décembre 1681).

456 IMPUISSANCE DU BAILU.

Si la cour n'avait pas envoyé au bailli la révocation du coadjuteur, comme celui-ci Ta prétendu dans ses Mémoires, elle lui avait enjoint, comme nousTavons dit, de la retarder autant que possible et jusqu'à nouvel ordre, ce qui revenait absolument au même et ce qui, dans une certaine mesure, eût pu justifier la conduite de Retz, s'il avait su précisément à quoi s'en tenir.

Le bailli ajoutait dans une autre lettre qu'il ne croyait pas que la promotion eût lieu pendant le carême. « Il est vrai, poursuit-il, que Thumeur du pape est telle que Tonne peut jamais donner de jugements assurés sur ses résolutions et d'autant que toute la parenté la souhaite d'un côté, pourvu que chacun des neveux et nièces y fasse entrer son honmie , et la craint, de peur de ne pas obtenir sa demande. »

L'ambassadeur, qui en cessant de se rendre aux audiences du Vatican s'était trouvé dans Timpossibilité d'exécuter les ordres de la cour, afin de retarder la promotion du coadjuteur, en était réduit à faire l'aveu de son impuissance.

« Je n'ai, écrivait-il à Brienne, d'autre voie de rallonger ou raccourcir cet office (de la promotion) qu'en donnant sous main de la jalousie ou de l'espoir à la princesse de Rossano sur ses désirs pour l'abbé AJdobrandini, n'étant pas assez d'intelligence avec le Saint-Père... pour lui faire avancer ou retarder la promotion, et ainsi il faut que j assiège cette place avec la sape, ne la pouvant emporter d'assaut et à force d'armes... » L'action du bailli, comme on peut en juger, était loin de répondre à des expressions si pompeuses.

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