‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 58 sur 218 · ACCUSATIONS DB LA REINE CONTRE RETZ · texte numérisé non relu

ACCUSATIONS DB LA REINE CONTRE RETZ

leur montra combien elle ressentait le mépris du duc d'Orléans, qui n'avait pas voulu recevoir sa visite ^o» Le secrétaire d'Etat Du Plessis Guénégaud lut une relation particulière de l'entretien qu'avait eu Mazarin avec le duc d'Orléans, rédigée par le cardinal lui-même et dans laquelle il niait nettement avoir rien dit contre le Parlement, n laissant entendre qu'il n'avait eu intention de blâmer personne que le coadjuteur ' ». En cette extrémité la reine donna au Parlement les assurances les plus positives pour la liberté des princes, accompagnées d'un mémoire qui était à la fois une apologie de Mazarin et un acte d'accusation contre le coadjuteur. En voici la substance : « Que tous les rapports que le coadjuteur avait faits au Parlement étaient tous faux et controuvés par lui , qu'il en avait menti ; que c'était un méchant et dangereux esprit, qui donnait de pernicieux conseils à Monsieur; qu'il voulait perdre l'État, parce que l'on lui avait refusé le chapeau ; et qu'il s* était vanté publiquement qu*il mettrait le feu aux quatre coins du royaume, et qu'il se tiendrait auprès, avec cent mille hommes qui étaient engagés avec lui, pour casser la tète à ceux qui se présenteraient pour l'éteindre. » — « L'expression eût été un peu forte, nous dit Retz dans ses Mémoires, et je vous assure que je n'avais rien dit qui en approchât ; mais elle était assez propre pour grossir la nuée que l'on voulait faire fondre sur moi, en la détournant de dessus la tète du Mazarin. » Retz doit avoir touché juste en nous disant que ce

1 Mémoires de Êf de Motteville, * Ibidem.

RETZ DISCIPLE DE MACUUYEL. i7S

fut le garde des sceaux Ghâteauneuf qui inveuta cet expédient, dans le double dessein d'éloigner par de nouveaux incidents la délibération sur la liberté des princes, et d'engager la cour de telle sorte, par une déclaration publique contre le coadjuteur, qu'il lui devint impossible de le nommer au cardinalat. Ce fut le président Mole qui lut à haute voix, et avec une satisfaction marquée, l'écrit de la reine contre le coadjuteur, et celui-ci y répondit avec fierté par une belle phrase latine d'une élégance toute cicéro* nienne *, qu'il improvisa avec un à-propos surprenant ; puis il insista avec chaleur pour que les princes fussent rendus à la liberté. A la communication delà reine le Parlement répondit par un arrêt qui la suppliait en même temps d'envoyer au plus tôt une lettre de cachet pour mettre les princes en liberté, et d'éloigner de sa personne le cardinal Mazarin. La reine répondit avec fermeté qu'elle était prête à délivrer les princes, mais qu'elle entendait garder son ministre a tant qu'elle le jugerait utile au service du roi ». Pour toute réponse le Parlement, usurpant les droits de l'autorité royale, donna au duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, le commandement de tous les gens de guerre. Le coadjuteur proposa à ce prince a d'enlever le roi et de mettre la reine dans un couvent, sa maxime étant celle de Machiavel : qu'il ne faut point être tyran à demi. Mais la douceur naturelle du duc d'Orléans corrigea sans doute ce qu'il y avait de trop hardi et de barbare dans Tàme du coadjuteur... '. »

* Voir les Mém, de Guy Joly, édit. d'Amsterdam, 1738, 1. 1, p. 134. ' Mpnwh'fJt de -¥»« de Motteviile.

il A FUITE DE MAZAIÛN.

Mazarin, de plus en plus abattu, résolut de cédera Torage. Le 6 février, au soir, il s'enfuit de Saint- Germain, sous un déguisement de cavalier, en casaque rouge, un chapeau à plumes sur la tète et suivi de deux cents chevaux que commandait un gentilhomme piémontais de ses amis , le comte de Broglio. Le lendemain de son départ (9 février), le Parlement rendit un arrêt pour demander à la reine qu'il sortît du royaume et pour qu'à l'avenir fussent exclus des conseils du roi tous les cardinaux étrangers, même naturalisés, et les cardinaux qui auraient prêté serment à d'autres princes que le roi. M"* de Motteville, fort bien renseignée, dît dans ses Mémoires que ce fut le duc de Beaufort, très-mécoiitent de ce que le coadjuteur lui avait caché plusieurs de ses négociations secrètes, qui fit glisser ce dernier article pour se venger de lui. Cet article était fondé sur ce que les cardinaux français, de même que les cardinaux étrangers , prêtaient serment de fidélité au pape. En interdisant ainsi le retour de Mazarin , le Parlement frappait du même coup le coadjuteur, a dont la grande passion, dit M""* de Motteville , était de devenir cardinal et pre- I mier ministre )> . « La reine croyant embarrasser cet

I ambitieux, ajoute-t-elle, fut ravie de ce que le Par-

i lement avait fait en cette occasion, et s'offrit de bon

' cœur de leur envoyer la déclaration en cette même

I forme. Le premier président lui manda qu'elle tint

, bon là-dessus, qu'il soutiendrait cet article , et la

servirait en tout ce qui lui serait possible * . » Le coad-

I Memo'a^ë de M»* fh Mottevilh,

ARRÊT CONTRE MÂZARIM. 175

juteur, qui n y trouvait pas son compte, fit tant d'intrigues et travailla si bien que le clergé finit par s^ opposer. « Ce corps, où il y a pour le moins en certains particuliers autant d^ambition que de piété, et plus de désirs pour les honneurs de la terre que pour la gloire du ciel , s'assembla pour se plaindre du tort qu^on lui faisait de les exclure du ministère. Ils députèrent l'archevêque d'Embrun à la reine pour la supplier de ne point donner cette déclaration au Parlement, puisqu'elle lui ôtait la liberté de se servir de ceux de leur profession dont le mérite et la capacité avaient donné quelquefois à nos rois de très-habiles ministres. Le duc d*Orléans s'y opposa aussi. Cette contestation dura longtemps, mais à la fin elle n'eut point d'effet à l'égard des cardinaux français, quoique le premier président fît de grands efforts pour la maintenir et pour embarrasser le coadjuteur, ainsi qu'il l'avait promis à la reine * .»

Le Parlement, la veille, ayant supplié la régente de s'expliquer sur le compte de Mazarin et la princesse lui ayant donné pleine satisfaction sur tous les points, sa réponse fut enregistrée dans un arrêt qui portait « que le cardinal, ses parents et domestiques étrangers videraient le royaume dans la quinzaine, sans qu'ils pussent y revenir pour quelque prétexte, cause ou emploi que ce fût ». Toute l'énergie d'Anne d'Autriche était brisée. Le duc d'Orléans refusant obstinément de venir la voir, elle envoya auprès de lui le garde des sceaux, afin de lui demander ses ordres sur la liberté des princes. Mais toutes ces garanties,

176 LA REINE PRISONNIÈEE.

ces arrêts et ces promesses ne parurent qu'illusoires au coadjuteur, taut que la reine pourrait aller rejoindre le cardinal. Il résolut donc d'user d*un procédé révolutionnaire inusité jusque-là. Ce fut de faire prendre les armes à la garde bourgeoise et de faire garder les portes de Paris, pour que la régente et son fils ne pussent s'échapper. Plusieurs fois, il avait pressé le duc d'Orléans de donner cet ordre, mais le prince, qui était hanté par tous les fantômes de la peur, et qui répugnait à des moyens d*une telle violence, s'y était obstinément refusé. Pendant la nuit du 9 au 10 février. M"* de Chevreuse et le coadjuteur se rendirent au Luxembourg, réveillèrent le prince eu sursaut et lui annoncèrent que la reine faisait des préparatifs pour enlever le roi hors de Paris. Ce fut en vain qu'avec l'assistance do la duchesse d'Orléans, qu'animait la plus mâle résolution, ils essayèrent de lui arracher un ordre. En proie à une frayeur extrême , il restait inerte et refusait de se prononcer lorsque le coadjuteur. encouragé par la duchesse d'Orléans , qu'indignait la pusillanimité de son mari, courut avertir les principaux colonels de la garde bourgeoise avec lesquels il était lié, et en un clin d'œil toutes les rues se remplirent de bourgeois en armes. Il poussa même les précautions, au point d*envoyer un gentilhomme du due d'Orléans pour s'assurer si le jeune roi n'avait pas été enlevé. On le trouva dormant d'un paisible sommeil , tandis que sa mère , victime d'un tel outrage, versait des larmes d'indignation et de colère.

Le lendemain, 10 février, le Parlement envoya une députation à la reine, afin d'apprendre de sa bouche

DÉUVRANCË DES PRINCES. 177

si elle avait formé un projet de fuite. Elle affirma hautement que telle D*avait jamais été son intention, et, pour que Ton ne doutât pas de sa parole, en même temps que pour sauver la dignité royale, elle donna l'ordre elle-même que les portes de Paris fussent désormais gardées. A partir de ce moment, elle était prisonnière dans Paris avec son fils, « et il ne se passait pas de nuit que le duc d'Orléans ne Tenvoyât réveiller deux ou trois fois pour savoir des nouvelles du roi ' ». Il ne fut pas difficile, en un tel moment, de lui arracher un ordre pur et simple de mettre les princes en Uberté. Tandis que La Rochefoucauld, le président Viole et le sieur Arnauld couraient au Havre à bride abattue pour le faire exécuter, Mazarin les avait devancés et avait déjà ouvert les portes de la prison pour s*en faire un mérite aux yeux des princes, qui se montrèrent peu touchés d'un service dicté par la nécessité plutôt que par la clémence. Tandis qu'ils s'acheminaient vers Paris, où les attendaient des feux de joie , Mazarin prenait tristement et avec lenteur le chemin de l'exil.

' i) Mémoires de fa duchesse de Nemours,

VOMK I.

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