‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 57 sur 218 · MANŒUVRES DE BETZ CONTRE MAZARIN · texte numérisé non relu

MANŒUVRES DE BETZ CONTRE MAZARIN

chai de Yilleroi et à moi, qu'il accommoderait l'affaire du coadjutcur à la satisfaction commune, sans

faire mention du chapeau Aujourd'hui M. le

garde des sceaux a rendu visite à Monsieur, qui lui a dit qu'il n'avait jamais eu la pensée de se détacher des intérêts ni du service de Sa Majesté ; et s'il ne pouvait accommoder l'affaire du coadjuteur, il l'abandonnerait et tous ceux de ce parti; qu'il confirmerait le soir cette vérité à la reine ; qu'il ne désirait point que les affaires tombassent en autres mains que celles de Votre Éminence; qu'il vivrait toujours bien avec elle ; qu*il désirait seulement lui faire un petit éclaircissement; qu'au surplus, il fallait songer à sortir bientôt de Paris et à disposer les choses pour le sacre du roi...» Ghàteauneuf, prévoyant l'orage qui allait fondre sur le cardinal, l'assurait des bonnes dispositions du duc d'Orléans pour le tranquilliser et l'attirer à Paris.

Le coadjuteur, qui puisait toujours dans le danger une nouvelle énergie, travaillait sourdement contre Mazarin au sein du Parlement. De nouveaux succès, disait-il, le rendront plus insolent et plus audacieux ; le seul moyen d'éviter les effets de sa colère, c'est de l'attaquer hardiment, en travaillant sans relâche à la délivrance des princes. En même temps il semait parmi le peuple le bruit et la terreur d'un siège, dirigé par les créatures du cardinal, et d'autant plus à redouter que son armée était uniquement composée de mercenaires étrangers. Il échauffa si bien les esprits que le Parlement ordonna sur-le-champ des remontrances en faveur de la liberté des princes(31 décembre 1680), que le peuple recom-

FAUTE DK MAZARIN. 167

mença à murmurer et que Monsieur refusa au cardinal une lettre de sauvegarde ^ .

Cependant Mazarin, enflé de sa victoire, et se croyant en état de dominer les factions, était rentré à Paris, le lendemain même de la déclaration du Parlement en faveur des princes. Au lieu de suivre les sages conseils du maréchal Du Plessis, qui Tavait engagé à ramener sous les murs de Paris Tarmée victorieuse, afin d'intimider et au besoin de réduire les factieux par la force, il Tavait laissée sur la frontière. Gardant Tannée sous sa main, il aurait pu facilement faire sortir la reine de Paris et arrêter le coadjuteur et ses plus dangereux ennemis. Mais, au lieu d'agir avec décision et vigueur, ce que n'aurait pas manqué de faire Richelieu, il se contenta de parlementer afin de gagner du temps. N'osant attaquer le coadjuteur de front, il faisait semer le bruit par ses agents que la cour lui avait accordé sa nomination au cardinalat et la charge de grand aumônier de France. En même temps, dans une conférence secrète qu'il eut (le 5 janvier 1681) avec le duc d'Orléans, il engageait ce prince à lui abandonner le duc deBeaufort et le coadjuteur, mais Gaston s'y refusa*.

A l'égard des princes il montra la même indécision. Aux ouvertures qui lui furent faites en faveur de leur liberté, il ne répondait que d'une manière évasive. La Rochefoucauld, qui l'était venu trouver secrètement, ne put tirer de lui aucune promesse.

* Histoire de la prison et de la liberté de M. le prince, par le chanoine Clai^de Joly. ■ Mémoires de M»* de mtteville.

168 hP. FBEHIBR PRÉSIDENT HOLË.

Cependaul U fallait donner une réponse aux remontrances du Parlement. Le 20 janvier, le premier président Mole, admis devant la reine avec une députation du Parlemeot, lui fit entendre, en faveur des princes, une harangue pleine d'indépendance et de rudesse. Le cardinal prit peur. Sa pusition était des plus fausses. Faisait-il mine de vouloir s'accommoder avec les princes, à l'exclusion des frondeurs, ceux-ci le menaçaient d'une guerre k outrance. Paraissait-i] vouloir s'abstenir, les frondeurs s'unissaient de plus en plus aux partisans des princes, pour lui arracher une grâce, qu'ils ne lui eussent pas permis d'accorder librement lui-même, de peur qu'il n'en recueillit tous les avantages. Un jour Hazarin ayant exprimé quelque velléité de renouer les négociations avec les amis des princes, mais en témoignant la crainte que le duc d'Orléans ne s'y oppos&t, ce prince répondit soudain qu'il était tout disposé à consentira la liberté de ses cousins. Jusque-là il s'était tenu si couvert que te cardinal fut atterré de cette réponse aussi ncUe qu'iolpri-vm- U comprit qu'il s'était torniL' une înlripuo souterraine dans le dessein de fairi< profilée seul le duc d'Orléans du bénéfice d^un accommodement avec les princes. Il ne se trompait pas. Mais, au lieu de saisir ce moment favorable pour déjouer les manœuvres des frondeurs en prenant i'iiiitintlvedc la délivrance des prisonniers, il hésita, pi'idil du temps el ne prit aucune décision. Le 30 jaiu-ii.'r, ilapiùs ses conseils, la reine donna à la dépulalion du Parlement une réponse dilatoire. £lle dét.']ara ■' qu'il allait être travaillé incessamment A la liberté des prince>>pour%'U

RETZ COMPARÉ A GROMWELL. 169

que le maréchal de Turenne désarmât ». C'était ajourner indéfiniment la question, car qui eût pu répondre alors des dispositions de Turenne? Le Parlement déclara, le !•' février, qu'il ne pouvait se contenter de la réponse de la reine, et un de ses membres proposa de poursuivre sans relâche la délivrance des princes. A cette heure décisive, le coadjuteur usa d'un stratagème d'une extrême audace. Sans y être autorisé en rien par le duc d'Orléans, il dit au Parlement qu'il avait charge de ce prince de déclarer qu'il s'unirait avec passion à tous les efforts de la compagnie pour obtenir dans le plus bref délai la liberté des prisonniers. A cette déclaration inattendue, les applaudissements éclatent, le Parlement se porte en foule au Luxembourg, pour y rendre grâce au prince d'une si noble action, dont pourtant il était bien loin de se douter. Gaston, enhardi par cette démonstration, se rend le soir même au même Palais-Royal (!•' février) et admoneste sévèrement le cardinal d'un ton d^autorité qu'on ne lui avait jamais connu. Mazarin sort de sa modération habituelle, prend feu, compare les événements de France à ceux qui ont précipité en Angleterre la chute du trône, le Parlement français à la Chambre basse de Londres, le duc de Beaufort à Fairfax, et le coadjuteur à Gromwell. Le duc d'Orléans, se sentant vigoureusement appuyé par le Parlement et par les frondeurs, s'indigne, éclate et déclare en se retirant qu'il lui est impossible de rester dans un lieu où l'on empoisonne par de tels propos l'esprit du jeune roi. Dès le lendemain, il fit mander le maréchcd de Villeroi et Le Tellîer pour leur si-

170 INDIGNATION nr PARLEMENT.

gniiier qu'il ne remettra plus les pieds au Palais-Royal tant que la reine y recevra le cardinal Mazarin. « Le Tellier lui demanda si tout ce que le coadjuleur avait dit de sa part en faveur des princes était véritable et approuvé par lui. Le duc d'Orléans lui répondit fièrement qu'il avait parlé selon ses sentiments, et qu'il approuverait toujours ce qu'il voudrait dire et faire \ » Le coadjuteur ne pouvait laisser échapper une si belle occasion de pousser les choses à l'extrémité. Le jour suivant (3 février) il raconte en plein Parlement les comparaisons blessantes du cardinal. La plus vive indignation éclate sur tous les sièges, car il n'était pas un seul membre de cette compagnie qui n'eût horreur du vote régicide du Parlement anglais. Les uns proposent de décréter l'insolent de prise de corps, d'autres de le citer devant le Parlement, quelques-uns de supplier la reine de l'éloigner de ses conseils.

Cette explosion soudaine plongea Mazarin dans un profond abattement, car, suivant ce qu'a dit de lui la duchesse de Nemours, « il n'était pas moins abattu dans la mauvaise fortune, que fier et hautain dans la bonne ». Le duc d'Orléans, se sentant de plus en plus appuyé, oublia sa pusillanimité habituelle, pour faire montre d'un courage qu'on ne lui avait jamais connu. Il refusa avec hauteur de recevoir la reine et le cardinal, il enjoignit au maréchal de Yilleroi et à Le Tellier, qu'il envoya chercher, de déclarer de sa part à la reine qu'il était mal satisfait du cardinal qui lui avait parlé insolemment et qu'il lai en de-

< Mémoires de M'^ de MoHemile.

AÔLK DC UL'C D*01LÈANS. 171

mandait raison ; il les pria de dire aussi à la reine « qu'il désirait qu elle l'éloignàt de ses conseils et qu'il n'y prendrait jamais sa place qu'elle ne l'eût chassé ^ù .-^«c n dit au maréchal de Villeroi qu'il voulait qu'il lui répondit de la personne du roi et qu'il le lui ordonnait en qualité de lieutenant général du royaume '. Le même jour, 3 février, il commanda aux maréchaux de France et aux secrétaires d*État de ne recevoir d'ordre que de lui, et aux colonels de la garde bourgeoise de ne prendre les armes que sur son exprès commandement. Ces actes de vigueur, si étranges de la part d'un prince qui s'était montré jusque-là le plus indécis et le plus timoré des hommes, frappèrent le cardinal d'une telle stupeur, qu'ils lui ôtèrent toute velléité de résistance. Dans la crainte que, d'un moment à l'autre, le duc d'Orléans et le Parlement ne rendissent la liberté aux princes, il envoya le maréchal de Gramontau Havre pour en débattre avec eux les conditions. De son côté, le duc d'Orléans, craignant d'être prévenu par la reine et son favori, déclara dans le Parlement (4 février) qu'il avouait tout ce que le coadjuteur avait dit en son nom et qu'il « se joignait inséparablement à la compagnie ». Mole fut mandé par la reine au Palais-Royal ainsi que d'autres membres, te Elle se plaignit de l'esprit factieux du coadjuteur qui lui avait, disait-elle, fait perdre l'amitié du duc d'Orléans. Elle leur dit qu'elle avait plus de désir que lui de faire sortir les princes de prison, leur promit de travailler incessamment à leur liberté et

« Mémùirei de Jlf-» de MoifemUe, ■ Ibidem.

Page 1