‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 6 sur 218 · PORTRAIT DE RETZ · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE RETZ

tortues » . Guy Joly, qui, pendant la Fronde, accompagnait notre héros dans ses expéditions nocturnes, nous le montre « paré d'habits fort riches, fort galants, extraordinairement magnifiques, qu'il portait le jour aussi bien que la nuit... et dont on se moquait dans le monde ».

Tel était le personnage en pied, vu d'ensemble, avec son petit côté ridicule, qu'il faisait bien vite oublier, surtout auprès des femmes, par sa galante politesse, par son enjouement et son incomparable esprit ; mais cette esquisse ne peut suffire pour nous donner une idée des traits de son visage et du caractère de sa physionomie. H faut pour cela avoir sous les yeux les portraits gravés du temps qui offrent le plus de garantie pour la ressemblance. Peu d'années avant la Fronde, Philippe de Champagne a peint un portrait du coadjuteur, aujourd'hui perdu, mais qui a été fidèlement reproduit au burin et à l'eau-forte par Morin. C'est celui d'un bon ecclésiastique qui n'a jamais fait parler de lui, sans flamme, sans passion, à l'œil sans vivacité, à la lèvre molle, tombante, à la physionomie dénuée d'intelligence et d'esprit. Évidemment le caractère du personnage n'a pas été compris par l'artiste ; il n'a pas su percer le masque de Paul de Gondi, lorsque celui-ci a posé devant lui. Philippe de Champagne, le peintre ascétique, grave et froid des solitaires de Port-Royal, n'était pas fait pour comprendre la nature singulièrement inquiète et turbulente du coadjuteur.

Combien, en revanche, est plus vivant et plus vrai le portrait gravé par Robert Nanteuil en 1650, et comme on reconnaît bien là le chef de la Fronde 1

5t INTRODUCTION.

Pour le saisir dans tout son beau, dans son lumineux éclat, il faut l'examiner sur une épreuve de premier ordre, aux estampes de la Bibliothèque nationale ou dans la collection de quelque riche amateur. Seules ce^ épreuves du premier état j qui sont d'une extrême rareté, peuvent nous donner une idée de cette singulière physionomie. La figure n'a rien de français ; on sent qu'on est en présence d*une nature toute méridionale, italienne, telle qu'on en voit parmi les bustes des maîtres florentins de la Renaissance. Les traits sont brouillés et d'une irrégularité impossible h décrire ; le nez en l'air est coupé à sa base par de larges méplats ; les pommettes sont trop en saillie, les lèvres trop lourdes, le bas de la tète est trop étroit. Tous ces traits forment un ensemble peu plastique. Et pourtant les yeux sont si beaux, pensifs et spirituels, si pleins d'un feu intérieur, la lèvre, bien que très-sensuelle, est si malicieusement relevée dans les coins, le nez si impertinent et si audacieux, le front, large, puissant, divisé en deux lobes, si bien conformé, que l'on oublie cette laideur pour admirer le grand air du personnage et tout ce que sa physionomie exprime à la fois d'intelligence, de finesse, d'énergie, de résolution contenue. Ajoutez que Retz avait les plus belles dents du monde, et que ses dents, ainsi que ses yeux, attirèrent Inattention d'Anne d'Autriche, un jour qu'il se trouvait en conférence avec elle dans le petit oratoire du Louvre. C'est lui qui le dit du moins, tout en reconnaissant de bonne grâce qu'il était fort laid. Comment s'imaginer qu'un homme si disgracié ait obtenu de si brillants succès parmi les plus belles et les plus

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grandes dames de son temps ? Qu'il ait pu tour à tour inscrire sur sa liste la princesse de Guémené, la maréchale de La Meilleraye, la duchesse de Brissac, M"' de Pommereux, M"' de Chevreuse, de la maison de Lorraine, Anne de Gonzague, la célèbre princesse palatine et tant d'autres femmes du plus grand monde? C'est que ce petit homme, si peu favorisé du côté du corps, était merveilleusement doué du côté de l'esprit ; c'est qu'il savait jouer ses rôles galants avec un art irrésistible et une passion qui était bien loin de son cœur ; c'est qu'on ne vit jamais un plus aimable démon. Il n'avait rien des héros de roman et ne perdait guère son temps à soupirer pour des beautés vertueuses. Pour peu que la place offrit de résistance, il ne s'amusait pas à en faire le siège. Un jour cependant, ses surprenantes bonnes fortunes lui tournèrent si bien la tète qu'il eut la folle pensée de supplanter Mazarin et de faire oublier Buckingham. Il mettait d'ailleurs tant de soins à cacher ses désordres, et la fortune le favorisa si bien dans toutes ses entreprises, qu'il ne fut jamais victime d'un éclat scandcdeux. Avait-il à craindre d'être surpris à l'improviste par un mari ou par un père de famille absent? Déguisé en cavalier, il se faisait escorter la nuit par deux carrosses qui, destinés à barrer les deux extrémités des rues où l'appelaient ses rendez-vous, étaient pleins d'hommes armés de poignards et de mousquetons.

Le plus piquant, c'est qu'au milieu de cette existence débordée, il donnait à entendre à ses diocésains que, pour la continence, il méritait d'être mis à côté de Scipion et de Bayard. A ce propos, il se

plaisait à conter Thistoire de cette jeune épinglière de quatorze ans, d'une beauté surprenante, qu'une misérable femme lui avait livrée pour 180 pistoles, et dont, à l'en croire, il aurait respecté la vertu en se laissant toucher par ses larmes. Ou bien encore il se vantait d'avoir échappé sain et sauf aux séductions de quelques « belles et coquettes » religieuses du couvent de la Conception, lors d'une retraite qu'il leur prêcha et qui dura six semaines. « Cette conduite, nous dit-il, donna un merveilleux lustre à ma chasteté», mais «je crois, poursuit-il, que les leçons que je recevais tous les soirs de M""* de Pommereux la fortifiaient beaucoup pour le lendemain ».

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