CHAPITRE XII
CONCLAVE d'innocent XI,
Pour avoir la clef du conclave où fut élu Innocent XI, il est indispensable, après avoir jeté un rapide coup d'œil sur les relations de la cour de France avec celle de Rome sous le pontificat de Clément X, d'esquisser les traits des principaux personnages auxquels Louis XIY confia la mission d'ydéfendre ses intérêts.
Clément X, comme nous l'avons dit, n'ayant point de neveux de son nom, mais seulement une nièce, la maria à un neveu du cardinal Paluzzi, et, à cause de cette alliance, il fit prendre son nom à ce cardinal, le nomma secrétaire d'État et lui donna toute sa confiance. Le pape, âgé de plus de quatre-vingts ans, d'un esprit médiocre, peu capable d'affaires et d'une grande piété, « était bien aise de vivre pour soi et de se décharger du poids du gouvernement qu'il n'était pas capable de porter *. » Aussi, le car-
• Mémoirei du marquis fie Pomponne, ministre secrétaire (fttai au département des affaires étrangères, publiés d'après un manus^ crit inédit de la bibliothèque du Corps législatif, par J. Mavidal» Il ii*a para que les deux premiers volumes de cet ouvraget
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CONCLAVE d'innocent XI. 517
toutes les affaires du roi en cette cour, et, par là, plus en état d'en faire réussir une si importante à leur maison *. » L'évèque de Laon se rendit à Rome en 1671, longtemps avant son frère, et, bien que par « son extrême habileté », et par les fortes recommandations du roi, il eût obtenu une assurance positive de sa nomination, il ne put vaincre la résistance d'Altieri, « avec lequel il était dans une brouillerie presque déclarée*. » Le roi s'impatienta, refusa de recevoir le nouveau nonce, Nerli, archevêque de Florence; les choses s'aigrirent de plus en plus, et les deux cours étaient sur le point d'une rupture, lorsque Rome finit par accorder le chapeau à l'évèque de Laon, dans la promotion du 34 août 1671. Lionne mourait quelques jours après, le l*"" septembre, et il eut pour successeur le marquis/de Pomponne.
En 167S, de nouveaux démêlés éclatèrent entre Louis XIV et le Saint-Siège à propos d'une promotion dans laquelle la France ne put obtenir les satisfactions qu'elle désirait. L'ambassadeur du roi et son frère rompirent avec le cardinal Altierk, ne lui rendirent plus ses visites et se réunirent aux ambassadeurs des couronnes à qui on avait refusé des chapeaux, pour demander la destitution du secrétaire d'État. Les choses en étaient là lorsque Clément X mourut.
Dès que Louis XIV apprit cette nouvelle, il donna ordre sur le champ « aux cardinaux de Retz, de
' Mémoires du marquis dp Pomponne, t. I»'. • thid^m.
LE CARDINAL t
Bouillon et de Bonzi de se rendre à Rome, et leur fil donner à chacun 18,000 livres pour leur voyage' ». ■
Relz, afin do se soustraire à l'air fiévreux de Rome et aux fatigues et aux dangers quo sa vie avait courus dans le précédent conclave, avait renvoyé son thapeau, en 167S, à Cl^jnent X, maïs il avait été contraint par le pontife de le gai'der, la foaclion de cardinal étant considérée comme inamovible par la cour de Rome. Ou no saurait douter que ce ne fût le vrai et principal motif de la réitulution de Retz et de sa fameuse retraite qui fit »i grand bruil à celte époque, puisque Relz lui-raèmile fit valoir au roi lorsqu'il voulut se démelttro di* la pourpre. C'est ce que prouve la lellre suivunlo Ji" Pomponne, par laquelle il ordonnait au cardinal, au nom du roi, do se rendre un conclave : << Monseigneur, le roi a appris ce malin, par un courrier de M. le duc d'Estrées, que le pape était mort le â2 de ce mois*. C'est assez dire k Votre Ëmînence quo sa personne est aujourd'hui très-néics* satro à Rome pour le service de Sa Majesté, Aussi m'a-t-elle commandé de vous faire savoir incessamment qu'elle désire que vous vous mettiez au plus lAt en chemin pour vous y rendre. Ce n'est pas qu'elle n'ait vu avec quelque peine celle que Votre Eminence souffrira dans cette saison durant un si long voyage, et qu'elle ne se soit souvenue du aentiment que vous lui aviez fait paraître de vouloir
< Mimoirta du marquis de Pomponne, t. I". ■ ArchiTei de» afTairei étraDgëras. Rome, 167S. T. CCXLV de U Correipondanet gintrale de Rome. LeUra du 30 Juillet 1676.
C0NCL.4VE D ISNOCEST XI.
éviter les conclaves lorsque vous lui donnâtes part dfl votre relraile. Mais, quelque grandes que puissent être les raisons qui feraient apprébeuder h Votre Éminence une si gronde course, Sa Majesté est bien persuadée qu'elles céderont à votre zèle pour son service, et au plaisir avec lequel vous vous portez à toutes les choses qu'elle alleclionne. Elle a ressenti de telle sorte, dans les conclaves passés, les effets de vos conseils et de voire conduite, qu'elle croit qu'il lui est d'une extrême conséquence d'en tirer le même avantage dans celui-ci. Il suffit, Monseigneur, pour vous obliger à y donner les mêmes soins, que Votre Iimiuencc soit assurée qu'elle fera une rbose très-agréable à Sa Majesté, eo même temps qu'elle rendra un nouveau service à l'Église eL au Saint-Siège. Sa Majesté se promet qu'elle se mettra le plus tôt qu'il lui sera possible en chemin après qu'elle aura reçu cette lettre. Elle prendra, s'il lui pliiil, le chemin de Turin, où elle trouvera les passe-ports pour elle et pour MM. les cardinaux de Bouillon et de Bonzi que Sa Majesté ordonne à M. le marquis de Villars de procurer incessamment auprès de M. le prince de Ligne. Si toutes les galères de Sa Majesté n'étaient k Messine, l'on en aurait fait tenir de prêtes k Toulon pour vous donner le choix du chemin de la terre ou de la mer. mais peuW-lre qu'en cette saison le premier paraîtra plus commode il Votre bminence. Comme je dépêche ce courrier, au moment presque que cette nouvelle est arrivée, je ne fais point encore savoir à Votre Éminence les sentiments d« Sa Majesté surco qu'elle désirera d'elle dan» le conclave. Elle ou sera
590 LK CABDtNAL DE RETZ.
plomemcDt instruite dans la suite et elle aura une participation entière de tontes les intentions de Sa Majesté. Il serait fort avantageux qu'elle fût en lieu d'où elle put donner ses lumières sur ce qu'elle croira à faire dans ce rencontre dont elle a sans doute plus de connaissance que personne. Quoique passion que j'aie pour le service de Sa Majesté, je suis si sensible, Monseigneur, à tout ce qui touche Votre Emincoce, que je ne puis voir sans peine la fatigue à laquelle elle va ^tre exposée daus ces chaleurs. Sa Majesté a donné ordre pour faire touchi & Votre Imminence ta même somme qu'elle lui remettre dons l'occasion du dernier conclave', u
Il n'y avait qu'un seul parti à prendre : obéir. Le cardinal l'exécuta sur l'heure avec son iutrépidité habituelle, c. J'ai reçu, Monsieur, écrivait-il k Pommne ', la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 'écrire, à sept heures, et je pars demain à la pointe ou jour. Vous ni" pouvez douliT Hr la réjmiinant'e que j'ai à ce voyage, mais j'ai encore plus de sonmission aux volontés de Sa Majesté. Je ferai toute la diligence qui sera en mon pouvoir, et je n'oublierai rien pour me rendre & Turin aussitôt que HH. les cardinaujt de Bouillon et de Bonzi. Soyez persuadé, je vous supplie. Monsieur, que personne du inonde n'estime et ne chérit plus véritablement et plus sin-
' Le cardinal de Retz reçut 18,000 livres. Mémoiret dm marprit de. Pomponne, t. I*r.
■ Archive* det affaires «trsngirei. T. CCXLVl Je la Corrvipomdanee giné'vle de Homt, Lettre autographe. L'e 1" HoAt (676, 1 Commerci.
COHCLAVE d'innocent XI. S31
cèreiDont qua moi l'houiicur de voire amtlié. Le cardinal de Raih'. »
Dès que le cardinal fut arrivé à Florence, il s'empressa d'écrire à Pomponne' : « Nous sommes, Monsieur, d'hier nu soir ici ol nous en parlons en ne moment pour nous rendre k Rome lundi uu mardi au plus tard. Nous n'avons séjourné en aucun lieu, et nous avons fait toute la diligence que les chaleurs de ta suison nous ont per^ mi». C'est la faute du roi si elle n'a été plus grande, car il est si respecté en Italie comme partout ailleurs, qu'il est impossible à ceux qui ont le moins du monde de son curactëre, de se défendre des honnêtetés que tous les princes leur font k l'envi pour témoigner à Sa Majesté le respect qu'ils ont pour elle. Il n'a pas été, par cette raison, en notre pouvoir d'éviter les cérémonies autant que nous l'avions résolu. Notre (.'unsolalion est que, si ce que l'on nous dil do i^onclavo est wai, nous n'avons pas sujet de croire que nous devrions encore avoir beaucoup de regret au temps que nous avons été obligés d'employer à notre voyage, et, selon toutes les apparences, il y aura bien de la longueur. Je ne vous fais point. Monsieur, de compliment; vous savez que personne du monde n'estime et ne chérit plus profondément que moi l'honnour de votre amitié. »
Le cardinal avait toujours vécu avec les Arnauld dans la plus étroite intimité. Il avait beaucoup
* EtcU. depuU quelque tomp*. avait donné à ton nom et •cila «nbograpba. Cas! onlle qu'il •mploîa GOasUuumenl mnouicrit aulugrspbo de ae» itémolm.
* A FloTVDca, U H nuill 1070. Lettre anMgnyhe.
.Udi le
522 u^ CAi
vu le mtirquis de Pompoane dans les saloDs de M*' de Sévigné et de M"' do La Fayette, ainsi qu'à l'hôtel de Nevers chez la princesse palatine Auuc de Gonzague. 11 avait plus de confiance on son airecliun qu'en celle de Lionne, et, lorsqu'il lui exprimait la sienne, ce n'était pas, comme pour l'autre, avee nne urrière-peiisée.
L'n mol sur Pomponne, qui fut appelé, ainsi que le cardinal de Retz, à jouer un des principaux rOles dans le conclave d'Iimoreut XI. Après avoir été successivement intendant de Casai, des armées françaises k Naples et dans la Catalogne, ebar^ d'all'aires daus le Piémont, ambassadeur à la Uaye. cl deux fois, en la mi^me qunlité, en Suide, où il parvint à détacher cette coiironm; de la caust» des Uullandais, il fut appelé fi remplacer Liunnn. lorsque celui-ci mourut. « Une distinction aussi grande cl un choix fait sur toute la France, lui avait écrit le roi avec une grâce cKarmanto, doivent toucbnr un cœur tel que le vfllre. » Ce choix fut accueilli avec un applaudissement universel. Qui ne connaît le heau portrait de Pomponne 5i merveilleusement peint par Saint-Simon :
<i C'était un honmae excellent par un sens droit, juste, exquis ; qui pesait tout, faisait lout avec maturité, et sans lenteur; d'une mudestiu, modération, simpHcité de moyens admirables, et de la plus solide et plus éclairée piété. Ses yeux montraient de la douceur et de l'esprit; toute sa physionomie, de la sagesse et de la candeur : une doxtérilé, un art, nu talent singulier à prendre ses avantagea eu traitant; une finesse, une souplesse sans ruse, qui
savait parvuitir k ses lins saas irriter; et avec cela UQO fermeté, et, quand il le fallait, une hauteur h soutenir Tintérêl de l'Ltat et la grandeur de ta couroQue, que rien no pouvait entamer. Avec toutes ces qualités, il se fit aimer des ministres étrangers, et comme il l'avait été dans tous les pays où il avait uôgocié. Poli, obligeaat, et jamais ministre qu'en traitant, il se ftl adorer à la cour, où il mena une vie égale, unie et toujours éloignée du luxe et de l'épargne : no connaissant de délassement de sou grand travail, qu'avec sa famille, ses amis et ses livres. »
Le ministre par qui fut préparée et conclue la paix de Nimègue, qui réunissait à la France la Franche-Comté et le Haiuaut, n'était certainement pas un homme ordinaire. Aussi no faut-il pas trop prendre k la lettre les reproches que Louis XIV, trop prévenu contre lui par Colbert et par Louvois, lui adresse dans ses Mémoires', bailleurs le grand roi ne s'est-il pas rétracté lui-même en rappelant Pomponne aux affaires après la mort de Louvois? Et n'est-ce pas h l'école de Pomponne que se forma le marquis de Torcy, son gendre?
Le cardinal d'Estrées, chargé des alTaires ecclésîasliques de France à Rome et qui reçut, ainsi que 50Q frère, ambassadeur à Rome, les secrëtos instructions du roi pour le futur conclave, où il joua un grand rôle, mérite aussi un instant l'attention du Iect(!ur. Ki'outons encore Saint-Simon, ce peintre si admirable ut si vrai, lorsqu'il étudie le jeu des plus
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aimail ii faire essentiellement plaisir, à servir, k ublijçer, etc., etc. Tant de grraudes et d'aimabtes qualités le firent généralement aimer et respecter; sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le perçant de ses expressions quand il lui plaisait, une plaisanterie fine et (]uelquefois poignante, un tour cbarmant le faisaient craindre etménager... Ce tout ensemble faisait un homme extrêmement aimable et sur, et lui donna toujours un grand nombre d'amis. >• Voilà, s'il fallait en croire Saint-Simon, un homme aussi parfait que possible et dont l'esprit valait le cœur. Nous verrons cependant, sur un point essentiel et qui nous servira do pierre de touche, qu'il y a quelque chose à i'a}>attre du c&té de l'intelUgence. et que l'homme vraiment supérieur dans le conclave, celui qui comprit et interpréta le mieux Tcsprit des instructions assez couvertes du roi, ce fut le cardinal de tletz. On ue saurait pourtant disconvenir que le cardinal d'Estrées n'ait joué uo grand rôle dans les affaires religieuses et polilïqnes du règne de Louis XIV et qu'il fut presque toujours heureux dans la plupart de ses négociations. On ne saurait oublier avec quelle habileté et quelle sagesse il amena une réconciUalion entre le Saint-Siège et les quatre évoques français qui avaient refusé de souscrire à la londamnafiun do Jaasénius, accommodement qui procura la paix de rbfi;lise de Fraucc. Ce fut lui aussi qui, plus tard, fat chargé do traiter auprès d'Iunocent XI l'épineuse «ITaire do la régale, dont les diflirultés devinrent, pour ainsi dire, insolubles à la suite de In déclaration du clergé de France en 1682. César d'Kstrées
5St) LK CARDINAL DK RETZ.
soutint (( les droits du roi et de TÉglise gallicane avec tant de fermeté et d'autorité, qu'Innocent XI n'osa jamais publier aucun acte contre les uns ni les autres, quoiqu'il en fût vivement sollicité par les ennemis de la France et par les principaux cardinaux ». Disons enfin qu'après la mort de son frère, Tambassadeur de Louis XIY à Rome, il se trouva seul chargé des affaires de notre nation et qu'il assista successivement aux conclaves d'Alexandre YIII, d'Innocent XII et de Clément XI dans lesquels il joua un rôle considérable.
Quant au duc d'Estrées, l'ambassadeur du roi à Rome pendant plusieurs années ^ son nom est à peine connu de l'histoire ; c'était un homme de bon sens, mais peu éclairé et sans grande portée d'esprit.
Disons, à la louange du cardinal d'Estrées, que, bien loin de craindre d'être éclipsé à Rome par la présence du cardinal de Retz, il fut le premier à la réclamer avec le plus noble empressement dans l'intérêt même de la France. Trois jours après la mort du pape, il avait écrit à Pomponne : « Quoique M. le cardinal de Retz ait de la peine à quitter sa solitude, on doit l'en arracher, pour ainsi dire, dans celle occasion. Il ne résistera j)a8 sans doute au commandement de Sa Majesté, et la vie qu'il mène lui doit faire encore mieux comprendre combien il est obligé de lui obéir. Un homme de son expéri«»nce, de son esprit et d(* sa réputation, sera d'un ^rand poids dans le sacré collég(^ Le mérite de sa
' Il mourut ù RouK- \o ',\(\ jauvi«'r 1087.
COHHLAVE D INNOCFNT )
retraite lui donnera encore plus de lustre et d'autorité. En seiranl le roi il pourra servir TÉgliae. Au moins il fera voir un exemple dans notre torps dont j'avoue que nous avons très-grand besoin. Il est bien avec tout le monde. Je crois que mes confrères ne suivront pas moins volontiers que moi un si bon conducteur, que sa supériorité, son détachement et m vertu mettent au-dessus des faiblesses et des émulations, dont, ^rAce k Dieu, je ne me sens g'uèro capable', 'i Une (elle lettre honore inlinîraent et celui qui fut capable de l'écrire et celui qui en fut l'objet.
Pendant que nos cardinaux s'acheminent à Rome, il est utile de faire connaître les instructions que le duc d'Estrées avait reçues, k la fin du pontificat de Clément X, en prévision du futur conclave. Le marquis de Pomponne, alors secrétaire d'Etal des alfaïres étrangîjres, a pris soin d'en donner la substance dans ses Mémoires. Do son cAté, le cardinal d'Estrées, quatre ans avant la mort du pape, avait aussi reçu des instructions sur les sujets papables'. Louis XIV désirait avant tout quu l'élection se fit f''4ttiS la faction Ros)jigliosi. Il gardait chèrement la , Alnioire de Clément IX cl il avait une affection et une confiance particulière dans le cardinal Rospigtiosi son neveu, dont le /.èle. depuis la mort de Clément IX, ilùl toujours resté le môme pour la France*. Mais
■ Im «ardlnal (l'Esir^pa A Pom|)oiiiie. Home, 2i jnillel IS7B. T. Ci;XLV de la CorreupoHdance générait île Homr,
* ArtklM eilraiu de l'iDitrucUon iloanèe & Véviqno ik Laon, en I67S, «nr If-* «ujeli papuhles,
* Mimoirrt du maniuù </« Fnmjioanr, I. I".
il n'y avait dans cette faction que deux hommes qui parussent dignes du pontificat : Bona, qui, par sa vertu et son savoir, était en grande réputation, et qui mourut peu avant le conclave ; et Cerri, fort homme de bien, mais de talents médiocres, dont la principale recommandation auprès du roi était son intimité avec Rospigliosi'. Le duc d'Estrées et son frère devaient s'ouvrir à celui-ci des intentions du roi en faveur de Cerri et s^entendre avec lui pour conduire cette négociation. Dans le cas où l'élection ne pourrait se faire dans cette faction, le roi déclarait à son ambassadeur qu'il appuierait dans toutes les autres, indifféremment, le plus digne : tels que Brancaccio, Fachinetti, Gabrielli, Cibo, Odescalchi, Bonvisi, Yidoni, Litta, CarafTa ou Rasponi. Celui d'entre eux sur lequel s'étaient fixées ses préférences, c'était Cibo, qui recevait secrètement de lui une pension de 4,000 écus. Après lui, le roi eût désiré Brancaccio ou CarafTa, qui, précisément, à cause de leur nationalité napolitaine, étaient fort haïs des Espagnols, et, pour la même raison, Litta, archevêque de Milan, qui s'était brouillé avec l'Espagne, pour avoir soutenu avec beaucoup de fermeté les immunités de son église. Fachinetti, h cause de sa dépendance entière do François IJarberini, dont le roi n'avait pas toujours eu fort à se louer, inspirait des craintes sérieuses. Honvisi n'avait jiresque aucune chance vi semblait accablé sous le poids d'une exclusion ch—
' Cerri était doyen do la Kote. Il publia un ouvrage intitule r />/'r/v/f»/{rv Httf.r voir Rif»/. hisf. f/ev auteurs fie tlnùty par Denis Si — mon, t. II .
CONCLAVE ll'lNNOCEXT XI. 539
Barberini. D'ailleurs il mourut pondant le conclave. Vidoni, ayant succombé au dernier conclave, sous le coup d'une exclusion de Chigi, ne paraissait pas devoir être plus heureux. Rasponi, l'ancien signataire du trailc de Piso, et le préféré de Chigi, semblait avoir beaucoup de chance. Gabrielli était d'un trop grand Age et d'un trop mince mérite, et d'ailleurs il était menacé d'une exclusion d'Altieri.
Quant à Odescalchi, voici ce que disait de lui un mémoire adressé au cardinal d'Estrécs : « Il a cinquante-neuf ans, il est d'un médiocre savoir, d'une capacité ordinaire, mais il défère beaucoup aux gens habiles et éclairés; il est fort assidu aux congrégations, l'estime de sa vertu et de sa probité est grande dans le Sacré Collège ; sa retraite aide encore à le soutenir*. Ce qui se passa dans le dernier conclave est connu de Sa Majesté ^ et par là elle peut juger si les oppositions de M. de Chaulnes ayant empêché son exaltation, il serait avantageux pour son service de se fier assez à la candeur et au désintéressement de ce cardinal, pour y concourir dans une autre occasion. Il a des neveux, qui sont comme lui sujets d'Espagne, mais en qui rattachement et la partialité de leur naissance parait bien davantage. Cependant il a toujours gardé une entière indifférence à l'égard des Espagnols, etc.. » L'auteur du Mémoire anonyme ajoute qu'il faut remarquer
* Articles exlraitâ de l'instruction donnée à l'évéque de Laon, •ur les «ujeU papables. Archives <Ies affaires étrangères. Rome, 1«76, t. CCXLV.
* Louis XIV avait refusé à concourir à son élection, mais sans rciclnre, parce qu'il avait été proposé et appuyé par l'Espagne.
530 Li: UltDI»AL DE RETZ.
cependant que les Etipaguuls ont volt- pour lui Jait.t lo dernier conclave. Puis il conclut en disaul que c'est la vertu même d'Odescalclii qui prononcera 8on exclusion, car elle pourrait ^tre uu nbsLAcle uu une condamnation pour des mœurs moins sévJ-j*.'* que les siennes. « L'opinion qu'on a do sa vertu obligera la plupart des cardinaux à ne fairft pas des pratiques ouvertes contre lui, mai» se» mo'ur» «l aon austérité les en éloigneront pour loiijunrs. On a cru que les escadronistes ne voulaient pas siuri-rivmcnt son exaltation, et qu'ils en douQJireut aculonienl des apparences putir ramener Chipi à Vidriiii, on lui faisant croire qu'ils ne désiraient |ta)i IVMé- %'ation de ce sujet... "
Kcoiitons maiiitoiiaut It! marquis de Pomponne. le témoin sans contredit le mieux informé, |mi»— qu'il était alors secrétaire d'État des afFaireu étrangères et que ce fut d'aprl'S ses ordres que se dirigea la faction française dans le conclave : « Odes^ calelii, dans le nombre dr-s sujets piip:d>lcs. /-taïl ili^ tingué par la réputation d'une vie très-sainte t*- a' digne de remplir la chaire de saint Pierre. Bie j-B' qu'étant de Cdme dans lo Milanais, il fût né sujet ^^3d l'Espagne, 11 avait paru éloigiié de toutes les factions- .^ et n'avait point de parti que celui del'Église. II y avs^^m toutefois une raison qui le rendait suspect à SaMJXa
jesté. Lors du dernier conclave, dans lequel Cl-- é-
meutX avait été élu, comme les factions ne s'accc=^^ daient point surlo choix des sujets, toutes, mais pr^E>cipalement celle d'Espagne et celle de l'eacadron v-^ lant, se portèrent à l'élire par la seule esUme d» ai vertu. La personne d'Odescalchi n'avait rien quipd/
CONCLAVE D'l^^'OCE^T M. S3I
l'Ire liésaf^réable à Sa Majesté; maïs jiarce que la faclîon de France n'avail point eu de part à ce choix el n'avait point été ménagée pour y concourir, le duc de Chauines crut désavantageux au roi qu'un pape eùL été fait sans sa participation el qu'il n'eût aucune obligation de son pontificat à Sa Majesté, Ainsi il lui donna l'exclusion formelle et obligea le Sacré Collège à faire un autre choix. La crainte que le rossenlimcut secret d'une exclusion, qui lui avait fait perdre cinq années de pontificat, u'inspiràt à ce cardinal d'autres sentiments que ceux que le roi pouvait eu souhaiter, obligea Sa Majesté à le mettre au nombre de ceux qu'il ne voulait point pour le Saint-Siége, quelque estime qu'il eût d'aîlleiii's pour sa personuo. Mais Dieu coDduisit les choses autrement '... »
Le conclave kr forma, selon la coutume, onze jour» après la mort du pape, et longtemps avant que nos cardinaux nationaux y fussent arrivés'. Le cardinal d'Estrées, chargé des aiïaires ecclésiastiques de France, y était entré et s'était mis en état de la servir nlitemcnt pur son énergie et par non crédit. Il s'était ménagé depuis longtemps une étroite union avec trois chefs des principales factions : Barberini, Chigi et Hospigliusi. Tous étaient résolus à n'agir que de concert et h choisir un sujet qui fàl agréable à LoiiîsXIV; unis & la faction française, ils semblaient appelés à la principale part dans l'élection du nouveau pape '.
' Mémoirti da marquis ilf Pi.mjionnt, l. 1".
* Ibidrm.
* Ibldfm.
lAL HK BKTZ.
I *" " Voici ce qui se passa dans le oomlavc avaiil l'ar- I rivée de nos cardioaiix. Le cardinal Alticri, rcdoa-
' tant les ressenlimeuls de Louis XIV pour sa cons-
I tanle hostilité euvers la France pendant le ponliG-
cal de Clément X, n'oublia rien pour faire oublier sa conduite passée el ût insinuer au cardinal d'Es- Irées fiu'il pourrait so joindre h la faction fran(;aise pour le t'hoi-x d'un sujet. Mais déjà le roi, plus jaloux de sa dignité que de ses int<!-r<^ts, avait donné désordres préi-is à suu ambassadeur pour quel» faction franguisti n'eût aucun commerce aven ce cardinal '. Ordinairement les premiers jours d'un conclave se passent ft des négociations préliminaires, uù cba({ue faction propose ceux de ses candîdnts <|iii ont le moinii de rbance pour arriver au poiiUTtcat, mais auxquels on uu peut se dispenser de faire subir répreuve du scrutin. Tous ces vutes stériloA ne sont, pour ainsi dire, qu'un prologue nécessaire pour donner le temps aux cardinaux étrangers d'ary river ù lïonic. alin d'y ]ir('iidre part Ji la piJ-i-e principale. Âllieri, dans la crainte que Louis XIY et SCS alliés ne se rendissent maîtres du conclave et qu'il ne fût exposé aux vengeances du roi, sous un pape qui lui serait hostile, résolut d'emporter l'élection en faveur d'Odescalchi, par un coup de surprise, avant l'arrivée de Retz, de Bonzi et de Bouilton- II comptait seize voix daus sa faction et, uni aux Espagnols, à Médicis et à quelques transfuges des autres factions, il fut sur le point de réussir. << Il no s'en fallut rien, dît Pomponne, que !e pape fùl
• Mtmoii-etdu marquît de Pomponne, t. I".
cj?:cl.vy;: d'innocent xi. .-^
élu tout d'une voix. On prétend que les sermons du père Recanati, capucin, homme do beaucoup de piété et d'éloquence, contribuèrent fort à en faire prendre la résolution. Il prêcha, selon Tusage, à l'ouverture du conclave, et fit voir avec lant do force Tobligation d'agir sans ambition, sans passion et sans intérêt dans une élection si sainte, que les esprits en furent touchés... La réputation de la vertu et de la piété d'Odescalchi lui concilia en un moment la plus grande partie des suffrages. On vît en cette occasion ce qui ne s'était guère vu dans les conclaves, où les créatures suivent avec une dépendance aveugle les sentiments de leurs chefs de faction. Ici, ces mêmes créatures, sans consulter leurs chefs, se portèrent à un choix qu'elles croyaient si avantageux pour l'Lglise. Le pape allait être déclaré par un consentement unanime si le cardinal d'Estrées ne l'eût empêché ^.. » Secondé par les chefs des deux principales factions, Chigi et Rospigliosi, qui refusèrent de s'unir à Altieri malgré ses instances*, il eut assez de crédit pour faire suspendre les délibérations du conclave sur l'élection d'Odescalchi jusqu'à l'arrivée de» cardinaux français.
Ceux-ci faisaient leur entrée à Rome à la fin du mois d'août, et cette entrée fut, pour ainsi dire, triomphale. « Depuis le palais Farnèse jusqu'à Saint-Pierre, écrivait le duc d'Estrées à LouîsXIV,
* Mémoires du marquis de Pomponne^ t. !•».
* Relation du cardinal d'Kstrées, touchant Télection d'Odescalchi. •» Home, 3 septembre 1670. T. CCXLVI de la Correspondance
générale de Rome,
S3( LK CAHUIKAL Dt: HETZ.
il y nvait une telle foule de peuple el de personnes dfl qualilé pour les voir passer que, quand c'aurait été le jour de l'e.xaltation du pape, elle n'aurait pu Aire plus grande. Nous fûmes accompagnés avec des acclamations continuelles, tantôt ; Vira l'rancin! et tautOt : Vîca papa Hospigliosi ! Il y nul m£me une femme qui, mettant presque sa main sur la mienne, me dit ; Fale papa Rospig/iost. Je quittai Messieurs les r.ardinaux dans l'Église de Saint- Pierre et de \ii ils allî;rcat au conclave. Rien u'csl pareil aux démonslrations d'estime et d'iionm^ur que tout le Sacré Collège a fait à leur entrée, cl les Espagnols se surpassèrent eu.v-mêiiie et les attendirent une heure à la porte du conclave. H y eut ensuite des processions continuelles de visites k leurs cliambres et l'on donna huit vœux à M. le cardinal dn Rais au premier scrutin où il se trouva, ce qui a éti remarqué comme fort honurahle pour lui et pour la nation, les Espagnols n'en ayant jamais eu que deux', n L'amliassadeur ajoutait que les c.-irdiuaus de Retz, de Bouillon el d'Estrées avaient esquivé de prêter serment, sur les évangiles, de n'écrire et de ne recevoir aucunes lettres du dehors, et qu'ils n'avaient pas été désapprouvés par le Sacré Collège. Aussi ne se firent-ils pas faute de correspondre incessamment avec l'ambassadeur.
Le roi, qui avait été touché de la nouvelle preuve de dévouemenl qiie lui donnait le cardinal de Reli daus le déplorable état de santé oîi il se trouvait, voulut, par une attention délicate, que cette lettre
■ Home, 3 «epMmbra 1076. Corrrtp. gitx. de Snmt, I. CCXLVI.
CÛNCLATE B ISS0CK8T >
«fcrile de sa muiii lui fiil reniiso par lu dur. d'Esli'éua, h son arrivée à Home : « Muu cousia. la diligence [tuu commuuo hvlt laijuulle vous êtes parti pour V008 rendre au conclave, ou exéeulion de mes ordres, Buflisuil pour me faire comprendre ce que je dois attendre de vou» en cette imporlantu occasion; mais j'ai été d'autant plus aise de le voir encore par votre lettre , que l'esprit avec lequel vous allez élire le nouveau i)ape, est tout à fait conforme au mien, ■rayant d'nutre but que la plus proinpio exultation du plus digne de remplir le Saint-Siège, comme vous pourrez, savoir plus particulièrement de mou cousin le duc d'Rstrécs, mou atnliiissadeur à Rome. Cependant je m'informerai de l'aiTaire dont vous me [uirles, pour tenir la main k ce ipie la justice vous y soit conservée tout entière'... " Versailles, le "l3aoiHlljl6.
Hetz voulut, comme par le passé, se rendre di>;ne de la conliance du roi et de ses éloges. Il bravait loofl ses maux et toutes nés souffrances avec un ronrage et une constance stoTques. " Je suis obligé de dire k Votre Majesté, écrivait au roi le dur d'Ëstrées, que JU. le cardinal de Hais, nonobstant ■a goutte, dont il commeui;» d'être incommodé dès te lendemain qu'il entra au conclave, agit avec un . jièlu et une application qui ne sont pas coucevabloH*... " Retz, de son côté, ne se montrait pas moins généreux, lorsqu'avec le plus noble désintéressemeni il exprimait son opinion sur le duc d'Estréos et sur
' Œurrem lU Louii XIV, i. V, ji. 35li.
■ Rom*, a •epleml.iv lliTtl. T. CrXI.Vl il" In Voii-,ti«milan.^
1b cardinal son frère, si digfneH tous les deux par leur caractère de représenter la France à l'étranger. « Que celte date, Monalcur, écrivait-il » </» conclave I) à Pomponne, qui était bien plus rigoriste que Lionne, que cette date ne blesse pas, s'il vous plait, la tendresse de votre conscieuc*'. J'en fis la confidence au Sacré Collège qui n'a pas désapprouvé l'exception positive et publique qun nous avons cm , M. le cardinal de Bouilluii el moi, devoir mettre dans notre jugement pour nou» lever tout le scrupule que nous eussions pu avoir du commerce que nous avons avec M. l'ambassadeur. Comme il rend compte au roi du détail de tout ce qui se passe ici, je crois, Monsieur, qu'il serait fort inutile que je vous en onti'elicnne. Je tiu puis toutefois m'empèclier de vous dire que ses soins et ceux de M. le cardinal d'Estrécs y ont mis les alTaires du roi k un point de considération et dn gloire que je no vou» puis exprimer, et qu*il nous reste, sans exagération et sans compliments, pni de chose à y faire. Conservez-moi, je vous supplie, Monsieur, l'honneur de votre amitié. Vous savei que rien ne peut m'ètro plus cher et plus sensible... »
Nous venons de voir à quel point était populaire dans Rome le nom de Rospigliosî. Il fut k pcioe question de lui dans le conclave. Odescalchi, depuis son ouverture, avait, pour ainsi dire, concentré sur sa personne les vœux du Sacré Collège. Il n'avait
■ Arcblrea des affaire» i-trangèrei. T. CCXLVt de la Corrttfmdnnef générait de Rome.
CONCLAVE DINNor.KNT XI. 5J7
contre lui qu'un petit nombre de cardinaux qui étaient effrayés de sa vertu et de sa sévérité. Bien que Louis XIV eut donné mission au cardinal d'Estrées de déclarer à Odescalchi que ce n'était qu'un vice de forme, lors du précédent conclave, qui avait empêché l'ambassadeur français de concourir à son élection et que le roi l'avait souhaitée sincèrement , la vérité est que ce prince la redoutait et ne l'acceptait qu'à contre-cœur et comme un pis aller'. Un mémoire anonyme du gouvernement français fut remis à nos cardinaux le jour de leur entrée au conclave*. On leur conseillait, pour faire une diversion à la candidature d'Odescalchi, de proposer d'abord Grimaldi. « Il a les mêmes dehors de piété, de charité et d'une vie exemplaire, avec deux différences très-considérables à son avantage : l'une qu'il a passé par toutes sortes d'emplois, et dans l'Etat ecclésiastique et dans les pays étrangers, et que sa capacité est assurément grande et reconnue; l'autre, qu'il n'est né sujet d'aucune couronne, qu'il n'a aucun proche parent qui le soit, qu'il n'a plus même de neveu , et qu'il n'a aucun bien dans les États d^aucun prince que le seul archevêché d'Aix qu'il perdrait par son élection au pontificat.
a Le cardinal Odescalchi, au contraire, n'a vu que Cûme et Rome. Sa capacité n*est pas comparable à celle de l'autre, bien qu'il soit d'un zèle égal pour la gloire du Saint-Siège et l'avantage de la religion. D'ailleurs , il a plus de quarante ou
* Le cardinal d'Estrées à Pomponne. Rome, 15 juillet 1676. T. CCXLV de la Con^esponclance générale de Rome.
• T. CCXLVI de la Correnponf/ance générnh de Rome.
B38 LE CAHDIKAL I>K BBTZ.
f.inquanLe millo écua de renie dans les lorre» d'Espagne ; il en est né sujet ; il a des parenls «t des neveu\, et peut-iHre qu'ils no gouverneraient pas à l'aliord, mais qui peut répondre des suites?... L'âge de Grlmaldi est plus avancé et plus propre à faire un onesto depoaito. S'il ne réussissait pas entièrement un par trop de rigueur ou par trop d'obstination, le niai serait de peu de durée ', au lieu que si la capacité médiocre d'Odescalchi était préjudiciable à rhfîlise, elle le serait apparemment pour sept ou huit ans. » L'auteur du mémoire anonyme ne se dissimulait pas d'ailleurs le peu d't'spéranre de succiïs qu'il y avait pour l'élection de Urimaldi; aussi disait-il en liuissant que, si sou nom était mîfl en avant, c'était surtout pour faire une diveniion spécieuse, lors de l'entrée de nos cardinaux. '6\ le roi devait subir l'élection d'Odescalchi et se trouver obli)<é d'y concourir, il n'entendait pas du moins que l'on crût qu'il avait ou la main forcée. Les cardintuix d'Eslrées, de Bouillon et de Bonzi éinîent trës-favorables à l'élection de Grimaldî ; mais le cardinal de Retz y était contraire par la raison bien simple qu'il ne la croyait pas possible et qu'il lui semblait dangereux d'y engager le nom du roi en pure perle.
Comme nous l'avons dit précédemment, le cardinal d'Eslrées, avant l'arrivée de Relz, de Bonzi et de Bouillon , avait renouvelé avec les factions de Chigi , de Rospigliosi et de Barberini l'alliance qni avait existé dans le précédent con-
< Orimaldi arait plus de quatre-vingt* ini.
r.oscuvn b issocKSi
cJave. Mais celte coalition ne pouvait k elle seule Tormer la majorité do quarante-deux voix exigée poiir l'élection du pape'. Il paraissait impossible qu'elle put traiter avec le eardinal Nitard, chef de lu faction rspafînolc, ni avec 3rédicis. et le roî avait d^ffndii il ses agenU d'entrer en pourparlers avec .Vllierî. dont il avait eu tant jt se plaindre sous le pontifical do Clémeol X et qui venait de faire preuve d*uue nouvelle hostilité à son èfïnrd, par ses récentes intrigues, en dehors de la France, en faveur d'Odescalchi. Cependant, entre deux ennemis, il fallut choisir, et ce fut celui qui était le plus facile ft fcagneravec lequel ou entra en pourparlers. Altîei'i vivait dans une anxiété continuelle des resseutîmenlB du roi ; Il était •• si abattu et si étonné », qu'il disait à son confident, " le cardinal Nîni, que, quoiqu'il fit bonne mine, il était Iracaglioto tissai do Tuffairi' de France, qui pourrait causer la ruine de «a maison, qu'il ne snvail comme faire pour sou accommodement... et pour rencontrer il ijtisto «M Ue'. » Il envoya deu.v de ses amis auprj^s du cardinal do Retz puur essayer de justilier sa oonduitv passée, mais Hans faire d'olTres positives à la faction française. Retz leur répoudit avec hauteur qu'il ne n'agissait pas pour le cardinal .lltierî d'une justification impossible, mais d'un changemenlde conduite, vt qu'à l'é^çard de ses ouvertures, elles étaient trop fç^néroles pour qu'on put y répondre. Voici le billet
' !>■ cnrdioaui
■ U rfvr iTEtlréei an rcS. Rom*. 3 Mpicrobr* 1078. T. Crxi.VI il* la Corrrtptmdmtr.' yfHfmle ilf Koi»'.
Dombre de eoiianie-deui ilan> Ip con-
510 Li: iMiMN.U. I»: niTîï.
qiiu Rolz écrivit nii dim dn Ghauliics. pour lui fairo part flo 80» premiers pourparlers qui, irailleurs, n'al>oulîroiil pan ft la junclion do la faction d'Altiori avec lo parti du roî, pour nommer un pope uniquomeat à la convenance ilo ce prince, puisque l'on voit pau" les corrcspondnneoa de l'ambassade frani;aiae, qoe CCI cardinal, mémo aprl^s le conclave, n'ûtailpas rentré dans les bonnes grAces du roî.
(< Lo cardinal Nerli me fit avant-hier un compliment général de la part du cardinal Altierî, en njoutant qu'on m'on forait bientôt un iiutro pluK {tarticulior'. M. le cardinal Colouoa le fit hier ol mo dît que le cardinal Allieri l'avait pri« do m'assurer qu'il n'avait manqué en rien, dans les conjouclures passée», do tout en qu'il devait au roi, et, commo il voulut entrer plu» avant dans le détail, je lui ropondi» qu'il ne s'aj^iNHail plus de cela, que Sa Majouté était si persuadéo du contraire qu'il n'y avait personne au monde qui osût seulement rf^voquer en douto à cet égard Ii>» justes sujets qu'elle avait d'indignation; qu'ayant toujours honoré M. le cardinal Altierî, comme j'avais fait dans le temps passé, je ne croyais pas le lui pouvoir mieux témoigner qu'en lui conseillant de ne point songera se justifier, mais seulement à réparer le passé par des effets réels, présents et solides. Le cardinal Colonna repartit que c'était )e dessein du cardinal Alticri, e qu'il ne me l'avait envoyé que pour me dire qu'il ne souhaitait rien avec {ilus de passion que de servir le roi sans aucun inb^rët. Je its ce que je pus pour
■ Arcbiret des alTaireii éirnngërei. Rom», 1076. T. CCIJCVI. bHlet du cardinkl daReUan duc d'RsIrtei, 3 *epumbr« 1678.
CONCLAVE d'innocent XI. 541
Tobliger à cnlrerplus avant dans le détail, et comme je vis qu'il persistait à n'y point entrer, je lui dis que ce qu'il me disait de la part du cardinal AJtieri était fort honnête, mais qu'il était si général quid j'appréhendais et même que je ne doutais pas que vous et MM. les cai^dinaux n'y feriez que trfes-peu de fondement. Le cardinal Colonna répondit qu'il avouait que ce qu'il disait était général, mais que je savais bien que la nature du conclave ne portait pas de parler autrement e che col tempo e le cagioni le cose si potrebbci'o ridu/rc in forma più particolare. Aous en demeurâmes là, ainsi qu'il avait été concerté entre MM. les cardinaux de Bouillon, d'Estrées, de Bonzi et moi. »
L'ambassadeur fut très-satisfait de la nouvelle de cette ouverture, qui en faisait espérer d'autres, et du ferme langage qu'avait tenu le cardinal de Retz : « J'ai vu ce qui s'est passé entre Votre tmincnce et M. le cardinal Colonna, écrivait-il à Retz; Ton ne pouvait mieux répondre qii*elle Ta fait ni plus conformément aux intentions de Sa Majesté. Il y a apparence que le cardinal Alticri n'en demeurera pas là, au moins s'il est bien conseillé et s'il connaît son véritable intérêt, et cependant il me semble que Votre Eminence peut répondre à M. le cardinal Colonna en mon nom que j'ai su les démonstrations qu'il a faites à Votre Eminence de la part du cardinal Âltieri, mais qu'étant générales, je n'y puis répondre comme il conviendrait, jusques à ce qu'on parle précisément*.... » Le cardinal
* Uéponse de Tambossadeur au billet envoyé il y a huit joum
Sit LK CARDIKAL W. HKTJ!.
Ciiluuiia ne tarda pas ù poursuivre les {lourparlon, v\ voici commcDt le cardinal de Itetz racontait cette seconde entrevue avec l'envoyé d'Altieri :
u M. Ip cardinal Culoiiiin me viut hier trouver pour savoir la répousc de Votre Excellence '. Je lui dis qu'elle avait trouvé la proposition si gi^némle, (jii'elle n'avait pas cru y devoir rien répoudre, si ce n'est qu'elle attondrait re qu'il pourrait dire de plus particulier. Ce que lui-même m'avait marqué en me disant c/ip le rose ffciirra/i si pofri'bbrro rîf/uire 1)1 foi-mn pmtkotnre. M. le cardinal Colonua reprit sur ce poiut son premier discours de la uulure des conclave»), et il en parla bien hounètemenl etmêmebienecdésiasliqucmunt.Conunoilvitqu«j<répondais sur lu même ton sans m'cxpliquor davauiHpe. il ajouta che U innelo fil ridtiire le couf yenfrali in forma parlicolare, potrebbe essfir cosî, xe, verhi r/ra/ift, je voulais bien lui dire les sujet» qui étoiuat agréables uu roi, et que lui, de sou cblé, me dit ' cr que M. le cardinal Altieri croirait ["luvoir faire pour les sujets qui lui seraient agréables. Comme M. le cardinal Colonua ajouta que, si M. le cardinal AJtieri nommait le premier, il croirait manquer au respect qu'il doit an roi, ce discours fut suivi et mêlé de toutes les assurances d'une parfaite sincérité. J'y répondis par les mêmes assurances et en
par M. le cardinal de Rai«. (Ea chiffre). T. (.CXLAI de la Convfumdanct générale de Rome,
■ Billet de M. le cardinal de Rait ù rambatsadeur. 6 MpWnbrf 1676. T. CCXLVl d« In Con-eapondanee générale de Rome.
» Il fauiir.iit peuWtre me ilirail; il j u probalilemeal daoa f passage une erreur île copiste.
CONCLAVE D'rSNOCEKT M. 5*3
disant à M. Iv cardinal Coloniia que, pour lui cii donner dès à pr^-scnl îles marques eiïectives, je ne ferais pas on cette ot-casion ce qu'on fait d'ordinaire dans les conclaves ; qu'il ne pouvait douler que je n'eusse beaucoup de choses à répondre à sou ouverture, que je m'en abstiendrais toutefois, et que je me conlenlerais de lui dire qi»; je vous en donnerais pari exactemeut et Irès-ponctiieliemenl.
11 .le dis hier cette réponse h MM, les cardinaux de Itouillfiu, d'Kslrées el de Bonzi, qui l'ont npprotivée, vu les instructions et les circonstances qui pouft doivent faire plus appréhender que désirer de déelnrntion plus précise de la part de M. le cardinal Allieri. que je n'aî eu garde de presser, parce que nous ne serions pas eu élal d'en pouvoir accepter jusques ù ce que nous soyons éclaircis des iiilealions du roi par la réponse que Votre Kxccllence attend. Nous aurions beaucoup de choses k lui dire touchant le cardinal Odescalcln; mais comme notre résolution est de ne point a|<irdans cette affaire que voua n'ayez eu la réponse du roi, nous demeurons dans le silence el dans l'înaclion ; comme elle est tO[ijours périlleuse dans les conclaves, jioua souhaitoDs que ces répouses ne ttirdent pas longtemps ù venir. "
Le lendemain, l'ambassadeur s'empressa d'écrire au cardinal de Kelz pour lui dire qu'il approuvait « extrêmement sa réponse au cardinal Culonna et pour lui exprimer le peu de salisfaclion qu'il éprouvait de la conduite d'Altieri, qui persistait à se renfermer dans des expressions vagues et fçénérales ' >i.
■ RApoDw lie rBuibnsw<l«iir, <lii 7 *«ptenibr« tSIO, au billet pr#ccileni. T. CC^XLVI Hp In ronrupon'laf* générait de tbim*.
541 LU CAKlilNAL riK METK
Comme on l'ii vu jiar i'un des billots de Relz. rnmhnBsaiinir avuil ûcril au roi jiunr lui domaiidcr sca ilenii<ïrcs iaslnicUona au sujet d'Odosmli'lii dont on parlait boaui-oup dans le conclave, et qui, golon toute appanmeo, devait l'emporter sur tous les autres membres du Sacré CoIIf-fte. Ln R septembre. Helz, Bouillon, d'Ëslrt>es et Itun^^i (écrivaient à Pomponne une lettre eoUeetive d«us laquelle ils lui exprimaicut avot quelle impatience la faction françaitiiie attendait la réponse du roi et tous lee dangers (ju'îl y avait dans les retards : « Nouâ sommes ici sans atlion et sur la défensive, en attendant les réponses et les ordres do Sa Majesté sur ro qne M. l'ambassadeur u é-crÎL Nous aurons bien de la joie quand elles arriveront, puisqu'il n'y a point d'état plus violent dans ud coQcluvc, et qui soit plus h craindre que celui de ne pouvoir se déterminer h rien. Noue croyons, Monsieur, qu'il est inutile de vons assurer ilu pouvoir absolu que vous avez sur toule 1;i failion fiiiri(;'4ii*t', qui se trouve aussi unie que l'espagnole est divisée, principalement depuis la venue du comte de Melgar, qui se prétend ambassadeur, quoique le cardinal Nilard ne le veuille pas reconnaître on cette qualité '. »
Par les lettres du duc et du cardinal d'Estrées, envoyées par un coumcr exprès, le roi avait été informé des dispositions du Sacré Collège à l'égard d'Odescalchi. Les mêmes raisons do redouter son
I Home, s Beplembre. T. CCXLVl de la Correipondance ginrratr de Home.
COKCLAVE U INNOCENT XI. St3
rcsâenliniont pour l'evclusion qui lui avait été dounéc dans le précédent conclave, subsistaient toujours. Mais lo roi se laissa entraluer vers lui pour plusieurs motifs, d'abord par la nécessité do oe pouvoir faire autrcmcut, si, à la réception de sa réponse, il n'y uvait pas chance de faire réussir un autre de ses sujets, puis par cette considération qu'Odescalchi avait pour ami trcs-intime le cardinal Cibo, absolument dévoué aux intérêts de la France, et qu'il était comme assuré qu'il le choisirait en qualité du secrétaire d'Ktat pour se reposer onlîèromenl sur lui des soins du g^ouvernement. « Le roi, dit Pomponne, ne pouvait avoir un homme plus confident, et il avait lieu de se promettre la reconnaissance du pape, lorsque son consentement l'aurait élevé sur le Soint-Sié^o '. » A.u fond, comme on lo voit, lo roi no voulait nullement l'exclusion d'Odescalchi. Sa réponse au duc d'Estrées arriva h Rome le lî septembre', et le lendemain le duc l'envoya au cArdînnl son frtre pour qu'elle fût communiquée au Sacré Collège, et préalablement aux cardinaux do Uolz, de Bouillon et do Bonzi, aQn qu'ils lui donnassent séparément leurs avis sur lo sens des nouvelles instructions de cette dépêche.
<i J'ai fort pesé, disait Louis \1V, tout ce qui a été écrit par le cardinal d'Estrées à ce sujet (sur l'élection d'Odescalchi), et la maniëro dont Ode.icalchi semble ^tre élevé au ponlilîcat pur tes vasu.v unanimes de tout le Sacré Collège. J'ni considéré
' tlémuires rlu man/tiîi de Pomponne, t. I".
■ Ella éuil daiee du 4 du même moit. Arcbi*«i ilei alTuirts Ptrangèrei. T. CCXLVI (te la Cuirrtpundanfe- gineraU de Home.
Siti LU caudikal nE rktï^.
louL ce quo je pouvais uppréheudcr du ressenliment d'un homme li qui l'exclusion de la France, dans le dernier conclave, a coûté sept ans de pnntilîcal. J'ai regardé en même temps qu'il s'est vu sur le point d'y être reporté aujourd'hui pur un concours presque général et par la déclaration que le cardinal Altieri avait faite au cardinal Nitard en sa Favour, sans que l'on eût pris aucune mnsure avec le cardinal d'Ëstrées et avec nous et sans aucun concert avec les chefs de factions qui me sont unis. Une conduite si opposée ii la juste considération que l'on doit avoir pour moi m'aurait fait approuver l'exclusion qui aurait été donnée, nue seconde fois, en mon nom, k ce cardinal, quelque estime que j'aie d'ailleurs pour son mérite,.,, mais l'état auquel cette affaire a été remise depuis me fait prendre d'autrvs sentiments. La fermeté avec laquelle le cardinal d'Estréos avait fait connaître que vous emptH'hcnez une élection qui ne me serait pas agréable, la constance que les cardinaux B.irhcrin, Chigi et Rospiglîosî avaient apportée pour soutenir la justice de ces raisons, l'effet qu'elles avaient produit dans lo Sacré Collège, les termes oii l'affaire se trouvait réduite de dépendre prochainement un de l'approbation ou de l'exclusion que j'y voudrais donner, mais surtout la confiance quo j'ai en l'affection du cardinal Cibo ' et l'autorité qu'il aurait dans ce nouveau pontificat, me font pencher à une élection, pour laquelle le saint Esprit semble se déclarer par les
< Ce carjinal, comaâ nous l'avons dit, é(nit le secKt peoaioD-
CONCLAVE d'innocent XI. 547
vœux de la plus grande partie du conclave. Dieu m'est témoin que, dans une occasion si grande et si sainte, j'ai principalement en vue le bien de l'Église et l'avantage de la religion. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu s'y rencontrer tant qu'il aurait paru que la première couronne de la chrétienté n'avait point de part à l'élévation de celui qui doit remplir la chaire de saint Pierre. Mais lorsque, par vos soins et par la justice, autant que par raiïeclion des chefs des principales factions, tout demeure en suspens jusques à ce que ma volonté soit connue, je croirai ma dignité pleinement satisfaite lorsqu'il paraîtra que le Sacré Collège a attendu ma décision, et qu'il ne s'est déterminé sur le choix d'un sujet si généralement désiré que lorsqu'il a vu que j'y donnais mon consentement. )>
Toutefois le roi avait bien soin d'ajouter qu'il ne s'arrêtait à la personne d'Odescalchi qu'autant que le Sacré Collège, au moment de la réception de sa lettre, serait dans les mêmes sentiments à son égard. C'était un jugement qu'il laissait au discernement des cardinaux de son parti. « Ainsi, poursuivait-il, en cas qu'à l'arrivée de ce courrier, que je vous envoie, les dispositions soient les mêmes dans le conclave, je trouve bon que vous fassiez connaître aux cardinaux de ma faction que la conduite^ la vertu, la piété et tant d'autres qualités dignes d'un successeur de saint Pierre me déterminent en faveur du cardinal Odescalchi, que je suis satisfait de la déférence que la meilleure partie du Sacré Collège a fait paraître pour mes sentiments en les voulant attendre avant que de se déclarer en sa
SJ8 LV. CARDINAL OH HKTZ.
faveur, cl que, comme la forme seule m'avait blessé tluns le premier conclave, pour un sujet pour qui j'avais d'ailleurs tant d'eslime, j'y donne volontiers les mains aujourd'hui qu'elle est réparée... <>
Le roi disait en finissant que si, au moment où sa lettre parviendrait à l'ambassadeur, les dispositions du Sacri5 Collège étaient changées k l'égard d'Odescalchi, en ce cas seulement il en revenait aux instructions contenues dans sa lettre du mois d'août précédent. « Si, lorsque c«ttu dépêche arrivera à Rome, les dispositions étaient changées, qu'uno nouvelle brigue eût porté ailleurs les apparences voisines de l'élet^tion et fait tomlier les espéraoce» du cjirdinal Odeacalchl, en ce cas, vous suivrez la m^me conduite que je vous ai prescrite sur tous left sujets papahles par ma dépéi^he du mois passé. »
Rien u'élaîl plus clair que la lettre de Louis XIV au duc d'Esli'éofl, et co que raconte Pomponne dans ses Mémoires, au sujet de ce conclave, y est absoliimenl conforma. Cependant elle donna lieu à des inlerpréliilioiis fort différonLcs de la part de nos cardinaux, qui furent appelés par l'ambassadeur & lui eo donner leur avis.
La première opinion qui fut émise fut celle du cardinal de Bouillon. Elle était aussi laconique qu'intempestive et dang^ereuse, et le cardinal de Retz, dans un billet adressé au duc d'Estrées, eut soin de la réduire & sa juste valeur. « S'accommoder avec le cardinal Altieri, disait Bouillon, et l'obliger à concourir k Grimaldi ou à tel autre qui plairait à Sa Majesté, et dire ensuite aux Espa^ols que la France n'excluait pas Odescalrbi, mais
COnCLATB n'milOCBNT XI. ^49
qu'elle prétendait proposer GrImaMt en mime temps que lui, pour laisser uu Sacré Collège le choix de l'un cl do l'autre; aller sur ce fondement au scrutîu etcouveiiir que tout le monde irait à raccès' en faveur de celui qui aurait le plus do voîx au
SlTUlill', 1)
Le cardinal de Itelz examina la question sous toutes sesfaccsavec uneju&tesscol une pénétration admirables, et la suite des évén<>mcnt3 prouva qu'il ne s'était pas trompé. Laissons-lui la parole ; aucune analyse ne saurait remplacer son lumineux Mémoire.
« Nous avons reçu les deux billets de Votre Excellence'. Voici mes sentiments. La dépêche du roi est. Il proprement parler, une permissiou qu'il nous donne de concourir h Odescnlchi, en cas que les choses soient dans ta disposition où elles étaient lorsque Votre ExceUenco a dépêché, c'esl-à-dirc un ordre de concourir k Odescalchi, en cas que nous ne puissions mieux faire. Ces deux suppositions se réduisent à une, parce que les choses ne peuvent être changées que par les efforts que Colonne a faits au nom d'Altîeri et parce que nous no pouvons
* L«« ItalicDt nommeat accmo le second tour ite tcrulii ivnr Js celui qui s riuni le plm de Toix au premier tour.
* li leplemlire 1S10. Avis du cardimilile 8ouiltoD.T.CCXLVI4a . Ia Ci/rrttjmndtnet géniale de Rome. L'ïbbé de CLoi*]r « parfaàMrd rocDl deflni la nnlure dViprit de Bouillon : « Il a lait un grand 1 pertonnage... JBiiiaiiiic<ana borame o'eatra dam le mond«Bi a^rév hlemeiit : il était h«nu comme un nnge. beaucoup d'eiprii, do r tt df vii-acitt fui It menait qv*lquefoit au driù du but. •
* Arckive* ilei nffairvn iï(rang>^rci. llnnc, U «cptcmbro IS7â. T. CCXLVI. Copie du lump* (diilTree).
8S0 LF. CAni>1NAl fift RKTZ.
espért'p de faire raioiix que pur !n jonction d'Allîori avec Quiiii. ('0 qui échoit dune ii cxuiniiier cai *.•« que U0U9 pouvons faire par le moy(>n de ccfle jonction et si elle nous peut mettre en un autre <^tat que celui oii nous sommes. Je suppo&c ses ofîrcs pour sinc!?rcs, je les crois telles par le grand et palpalde intérêt qu'Allieri a a rentrer dans les bonnes {irAccs du roi; je crois m^me avoir déjfi mandé h Votre Excelleni^e que j'ai remarqué dan» les conversations ào Colonne un jo no sais quel air qui marquo de l'inteulion bonne et droite, mais il faut avouer on mËme temps que l'upplicatiou telle qu'il non» U faut dans la conjoncture présents est très-difficile et mt^me presque impossible dans une négociation où ]o cardinal Altiori ne peut, selon toutes les ri;gle« de la politique ordinaire, s'abandonner si absolument qu'il ne garde au moins quelques égards avec l'Espagne, et où it n'est pas en son pouvoir, quelque bonne intention qu'il ail. de prciidn? entièrement son parti sans ses créatures. Mettons-nous en sa place et considérons ce que nous lui pouvons demander. Nous ne nous pouvons contenter que d'un concours de lui et de toutes ses créatures an sujet que nous pouvons désirer et qui peut réussir. Il faut que lui-même négocie, du moins avec ses créatures, et afin qu'il y négocie, il est nécessaire que nous nous ouvrions avec lui du sujet. La circonstance de l'état où je trouva le conclave louchant Odescalchi nous permet-elle cotte confiance? Je ne marque cet inconvénient quo comme l'un de cinq ou six qui me viennent dans l'esprit, et qui sont inévitables dans une conjoncture où les mo-
CONCLAVE d'innocent XI. 551
ments sont si précieux, parce qu'il est constant que tous ceux que Ton perd à Texallation d'Odescalchi tournent au déchet du mérite que Ton en peut tirer, en cas que Ton soit obligé d'y concourir. Les plus considérables de ces inconvénients se verront dans la suite de cette lettre , et je ne les touche en ce lieu que pour vous faire ressouvenir qu'ils m'ont fait voir, dès le commencement, que la rapidité des premiers jours du conclave, qui n'a pas trouvé même de la part de nos amis tout l'obstacle que nous en pouvions espérer, nous pourrait obliger à venir à Odescalchi. Je n'en ai presque jamais douté depuis que M. de Parme nous eut dit en pas^sant chez lui ce qui s'était passé, et MM. les cardinaux de Bouillon et Bonzi se peuvent souvenir que je leur dis à l'un et à l'autre que tout ce que nous pourrions faire de cette affaire, à mon opinion, serait de continuer ce que M. le cardinal d'Estrées et Votre Excellence avaient très-bien et très-sagement commencé et même presque achevé, qui était de faire voir à toute TEurope qu'Odescalchi ne pouvait être exalté que quand il aurait plu au roi de l'agréer. Ce que j'ai trouvé dans le conclave ne m'a pas fait changer d'opinion parce que la connaissance que j'y ai eue que nous romprions le col à Odescalchi, si nous voulions, ne m'a pas paru d'une considération assez forte pour me faire croire que nous le dussions sans voir clair à ce que nous ferions après lui avoir rompu le col. C'est sur quoi je n'ai jamais pu me satisfaire. Votre Excellence en voit les raisons d'un coup d'œil. Le cardinal Rospigliosi, soit par l'engagement qu'il a avec le cardi-
l.E CARDINAL Dr HETii.
nat Cliigî, soit par lo peu d'inclination qu'il a pour Ccrri, soit par la passion qu'il a pour Odescalchi. no veut pas que l'on parle seulomcot de ses rrt'raturos tant que celles de Chigi n'auront pas été ballottées. Le cardinal Cbigi, qui est fort embarrassé dans ses créalure3môme,no se peut presque assurer de ce qu'il y voudrait lui-mèmo parce que ce qu'il y voudrait efTectivement, ou ne convient pas uu roi, ou n'est pas possible. Nos meilleurs amis, par exemple Delfln et Caries Barberiii, souhaitent avec passion Odescalcbi. Le cardinal Rospî^liosi le désire plus que personne. Je sais bien qu'ils sont gens d'hOnnour et qu'ils ne manqueront pas au roi. Mais vous voyez, au moins, par la pente du conclavo, cl vous pouvez juger par celle de nos amis de celle que prendront nos ennemis, par l'opposition qu'ils auront toujours naturellement à ce quo noas voudrons, et qui les pourra mémo assez facilement porter à ce qu'ils ne voudront pas par eux-mêmes. Je mets on ce nombre peut-(^lre le cardinal Altieri, et infailliblement, au moins à mon opinion, Azzolin. Toutes ces considérations avaient fait que je n'avais pas balancé un moment depuis mon entrée dans le conclave jusques à hier au soir que M. le cardinal de Bouillon nous fît une ouverture qui me parut fort belle et même fort lumineuse. Je confesse que la pensée, qui est grande, honnête, ecclésiastique et supérieure de beaucoup à toute la romanesquerie, me toucha infiniment. Après les réflexions, il me parait qu'elle a de grands inconvénients, parce que lo succès dépend du secret d'Altieri dont nous ne pouvons être sûrs par la considération de sa faction,
COSCLAVE D'IBMOCENT Kl. 55S
quelque bonne iotealiuD qu'il pu! avoir, et de la manière d'agir des Espagnols, dont le manquemenl me parait certain par l'impossibilité qui me parait h leur faire agréer Grtmaldi. Et ce qui m'embarrasse encore plus que tout cela est que, si l'atrairt! manque, comme apparemment elle manquera par l'un ou par l'autre de ces moyens, nous tomberons dans la nécessité d'exclure Odescalchi et dans la honte de l'avoir exclu.
« Il y a plus. D'abord que Grimaldi est entré dans le conclave, le bruit a couru que nous le faisions venir pour exclure par son moyen Odescalchi. de sorte que, s'il arrivait quo nous l'exclusions ofTectivoment parce que l'Espagne aurait exclu Grimaldi, ce que nous aurions fait siucfrrement, serait pris, m^me par les indilTérents, pour un artifice dont nous nous serions servis pour ne nous pas attirer le bl&mo de l'exclusion d'un aussi homme de bien qu'Odescalchi; nous l'aurions au^sî tout entier, et nous tomberions dans l'inconvénient que je vuus ai louché ci-dessus, qui est do ne plus savoir où nous donnerions. La longueur du conclave, si préjudiciable à l'hgliso. nous serait imputée; les Ze/anli' qui sont ré[iandus dans les factions nous tomberaient sur les bras et nous courrions fortune d'A(ro obligés d'en venir à la fin, et après beaucoup do temps, h quelque sconciiitiira* qui serait honteuse à la France etqui,dans le fonds, ne lui seraitd'aucun
' Ou natnniail aiiui I«b cardinaux qui, par pure «nnicience el un* autuDC eonsidératîoD bamaine, choUissaient le hiijel la plui digue à lanrseui, du pontifical.
■ An>rUm«nt.
S54 LE GARDINAL DE ilCTZ.
nvantage.Co qui me fait encore plus àa peïae touchant cet te aUernalive, est qu'il aerail fort difficile ([U(> nous nous assurassions tlti succès, quand mi'me fWe aurait été acceptée en parole par l'Esp^iguo, parce qu'il serait très-malaisé de se défendre des tromperies qui 86 pourraient glisser plus facilement en ce rencontre qu'en tout autre, et qui pourraiciil par conséquent donner, pour le moins, autant d'avantage à Odescalchi qu'à Grimaldi. Je sais birn que l'âge de Grimaldi lui donnerait des voix, mais je sais bien aussi que la douceur d'OdescatcIii lui en donnerait pout-éti'o et apparemment davantage.
" Voilà les inconvénients que je vois dans la tentative de Grimaldi; voici les avantages, xi elle réussissait, n n'y aurait rien de si utile pour l'Ëgliso. lu capacité de Grimaldi étant inliniment au-dessus de celle d'Odescalchi; rien de si glorieux pour lo roi, Grimaldi pouvant passer pour Français, et l'utilité et lu gloire y seraient en un point que l'un peut dire que l'avantage que l'on en peut tirer peut faire hasarder judicieusement les inconvénients qui en sont à craindre. Il est encore vrai que le roi en tirerait de plus un avantage particulier, en ce qu'il paraîtrait, par l'événement, qu'il aurait forcé le cardinal Altieri et toute sa faction à n'espérer de pardon de lui que par le concours à un sujet français. Je compte pour quelque chose le raccommodement du cardinal Altieri, qui se ferait parce moyen devant la fm du conclave, et qui -ferait disparaître en un moment, très-glorieusement pour Sa Majesté, ce fantôme d'une faction contraire à la France. Je dis
COHCLATE D'
cp falltl^lne, parce qu'une faction , quelle qu'elle soit h nome, ne doit faire qu'une ombre très-légfero au roi ; mais je suis persuadé qu'il serait toujours plus avantageux que cette ombre disparût et qu'elle disparût en s'anéantissant elle-même devant lui, dans un pays particulièrement, et dans une occasion où l'on ne peut jamais s'assurer positivement et infailliblement do l'avenir.
« Toutes ces considériiliuns jointes ensemble me feraient souhaiter avec passion de pouvoir voir assez clair dans les suites de la proposilion de M. le cardinal de Bouillon pour entrer dans son avis, mais j'avoue que je suis trop louché des incoiivénient que j'ai marqués ci-dessus pour n'en pas appréhender la conséquence, et pour ne pas demeurer dans ! le mien qui est de n'hasarder, pour chose du monde, dn rompre le col k Odescalchl, il moins que d'être assuré de celui que nous voudrons et que nous I pourrons avoir en sa place. Si nous n'eu voyons ; point de cRtte nature, comme jusques iri il ne m'en I parait point, et que l'on prenne par cette raison le [ parti de concourir à Odoscalchi, il n'y a, & mon opi- ' iiion, point de temps k perdre, tous les instants y étant précieux; il y a longtemps que l'on est dans ' l'inailion dans le conclave, l'ou continue h s'impatienter, et je suis persuadé qu'il n'y a pus un mof mont h perdre pour se déterminer ; nous attendrons I pour agir les sentiments de Volro Excellence, ■) [■ Le duc d'Iilstrécs entre ces deux opinions fut dans ' le plus grand embarras et. pour se lircr d'affaire, il &'en remit au cardinal do Retz cl à ses collègues pour faire ee qu'ils jugeraient de plus avantageux pour la
gloire Rt lo service du roi. Mais il se rapprocha heuMblcment de l'avis de Retz en leur rorqmmandanl « de bien prendre garde de ne tomber pas daas la n<>reflsité do donner l'exclusion k Odescalehi. ce qui, ilisail-il avec beaucoup de sens, serait tout h, fait contraire aux ordres du roi. >i II ajoutait que, si \'c<a se déterminait à concourir à Odescalehi, il ftillnil ménager avanl tout la dignité du roi ',
Lo cardinal d'Estrées, dans un long mémoire qu'il adressa h. son frëre, combattit les conclusions ibi billet du cardinal de Retz. Il y soutenait « qw les dispositions (du conclave) n'étaient plus paroilk'H et qu'il y trouvait bien du changement. Dans les premiers temps, et les choses et les créatures concouraient également h l'exaltation de co sujet et la seule considération du roi était capable d'arnWûr Timpétuosité de leurs mouvements. C'était un crime, pendant le» premiers jours du couclavo, de songer seulement au pontificat, et quoique, apr^a l'inutilité du premier effort , beaucoup reprirent quelque espérance, aucun toutefois n'avait la hardiesse de se déclarer et d'en convenir. » Le cardinal ajoutait que Chigi et Azzolini ne se prononceraient pas pour Odescalehi tant que la France ne parlerait pas et qu'on pouvait se servir d'eux << pour d'autres choses u. Suivant lui, la situation du parti du roi dans lo conclave, le pouvoir qu'il y avait, celui qu'on pouvait acquérir, permettaient, contrairement k l'opinion do Retz, « d'en faire un plus grand usage et de concourir à un sujet d'un mérite
• Réponie de M, l'ambassadeur à M. le ûirdioiil de Rai», du 15 «epterobre 1676. T. CCXLVI de la CorretpondaHce g
C05CLAVE D ISS'OCENT XI, 557
é^l h celui d'Odescatchi... » 11 conseillBÎt plusieurs sujets suiis pouvoir se déterminer â uucuit et bu|^tnentail ainsi les difficuUés. Il proposait tour h tour Grimaldi, puis Cibo, auquel concourraient les EspapuoU ut que Barberini porferuit, disait-il, après Facliiuotti, qui lui-mûmc ne serait pas impossible. A leur défaut, on pourrait songer à Cerrî, ou à Barbarlgo qui n'était pas moins saint qu'Odescalchi. Sous Odoscaluhi , était-il absolument certain que Cibo, bien que son ami intime, pût devenir son premier ministre, et, s'il ne l'était pas, que pouvait espéifrla Franco d'Odesralchi? « Kd sorte, ajoutait le cardinal d'Ëslrées, que si, sans foire do bruit et par une voie douce et paisible, on peut détourner nuB affaire que Sa Majesté, dans ses premiers ordre», a seulement tolérée, et qu'elle a cru pcut-étro devoir admettre pour éviter l'éclat de l'exclusion d'un homme do bien, qui paraissait nécessaire selon la situation du couclave, je crois que nous ne nons éloif^nerioiis pas des volontés de Sa Majesté ni de son service. >> Il concluait en disant qu'il préférorail une élection faite entièrement par l'iniluonce française, mais «ju'il était prêt à se soumettre aux sentiments des cardinaux de Rotz, de Bouillon et àe llonu. (^omme les deux doraiers étaient de son avis, h peu de elioses près, ou disposés k s'y ranger plulAt qu'A celui de Retz, d'Estréns se croyait sdr du triuropher. Mais il comptait sans l'hahileté d'un homme qni avait su tourner bien d'autres difficultés que celle-lJt'.
• A*)a (la H. le cftMliaal J'Eslrtc* & U. TambatMilcur du 10 *v|<lambre 1S16. T. CÇXLVl d* U Correipomlaact 'jfuiraU île Homf.
SUH IV. CAItlJlSAL l>t UKTZ.
Le jour même où il'Eslrées avait écrit son mè< moire et l'avail mis sous loa yeux de ReU, celui-ci écrivit à l'ambassadeur un billet où, à travers les formes de la politesse la plus exquise, le malin ciirdinal mit en opposition les deux M-rcs et rappela k l'ambassadeur quu lui-même lui avait écrit : « gu'U fallait bien prenilre ijarde de ne pas tomber dans la nèccsstle' de donner f exclusion à Otlescakhi, ce tfui sentit tout à fait contraire aux ordres du roi. n C'était aussi l'opinion de Retz et il la souliut jusqu'à la liu. 11 faut avouer que le duc d'Estrées ilut être plus embarrassé que jamais en recevjuil cette botte. Voici ta piquante réplique de Retz où l'on scut percer le superbe dédain d'un esprit supérieur qui onfeiTOB ses adversaire)! dans des arguments sans réplique tout en ayant l'air de se soumettre i leurv vues avec un respect voisin de l'bumilîté.
Billet de M. le cardinnl de Rais à M. faméattadeur, du 16 septembre 1676. u M. le cardinal d'Estrées me vient de faire voir nn mémoire qu'il vous envoie par lequel il parait qu'il entre dans le sentiment de M. le cardinal do Bouillon touchant la proposition que ce dernier vous fit dernièrement*. Ce mémoire porte qu'il ne voit pas que les ordres du roi nous obligent à coacoorir à Odescalchi, c'est à Votre Excellence à nous tes expliquer et c'est d'eUe que nous devons prendre dos lumières sur ce sujet. Ce mémoire porte que nous nous pouvons accommoder avec le cardinal Âltieri sans blesser les engage-
1 ArchiTes des affaires étrangères. T. CCXLVI de la Corrapotdanee générale de Rome.
rNNOCENT XI.
méats que nous avons avec les cardinaux Chigi cl Uospigliosi, el c'csl à M. le cardinal d'Kstrées à qui nous nous devons rapporter do co détail, parce que c'est lui qui a ménagé et fait notre union avec foa deux chefs de faction. Ce qui avait donné fondement à ma dernière lettre, qui combattait la propo- BÏlion de M. le cardinal de Bouillon, est la pensée que j'avais et que l'on ne pouvait exclure le cardinal Odescalchi sans manquer aux ordres du roi. et que nous ne pouvions dans le fond nous accommoder avec le cardinal Altîeri en conservant Chigi cl tlospigUoNÏ. au moins sans hazarder le secret trèsnécessaire il Têtard d'Odescalchi. supposé que l'un ou Vautre se puisse, comme il est porté dans le mémoire du cardinal d'Estrée». Je suis persuadé et que l'uvautage de réunir dans le survice du roi tout ce qui est dans le Sacré Collcg;e indépendant de l'Espagne est si grand pour tout le coqis, et que la gloire du roi se trouve si fort h obliger une faction entière qui lui parait contraire et à le servir en cette occasion et h abandonner ses amis, que ces deux considérations soutenues par la satisfaction que j'ai supposé ci-desMis avoir été donnée par M. le cardinal d'Eslrécs sur un des f;iits qui avaient fondé mon opinion et devoir être donnée sur l'aulro par M. l'ambassadeur, que ces deux considérations, disje, l'omporleiit dans mon esprit sur les autres inconvénients qui m'avaient obligé Aue pas approuver la prupositiun de M. lu cardinal de Bouillon. La principale était que, si nous rompions le col JiGrinialdi et ((dcscalchi. nous tomberions dans un labyrinthe uii nous .ne Ncrrions plus goutte (ce qui est inévita-
) el où nous serions peut-être obligés âe- dunncr h un« sconciatura. Lo remède à ce dernier esl de se iixer dè« h présent à ne se relAcher jamais pour ne recevoir que des sujets de mérite et les régler, dès à cette heure, avec les chefs de faction. Je sais bien que cela peut «lier à do très-grandes lon^ieurs, mai» je ne les plaindrais pas, si elles vous praduisaieul un bon pape avec la réunion de seize cardinaux ', dans une conjoncture où nous ne savons pas ce que lo pontiQcat futur pourra produire au roi sur ce qui les regarde. Si l'on prend ce parti, j« crois qu'il est de toute uécessilé de s'accommoder avec lo cardinal Altieri devant que de rompre le col à Ode^ calt^hi, parce que autrement nous dépendrions abso* iuiiient do lui. »
Puis Retz ajoutait, non sau» sourire ; « Depuis co que dessus, nous avons riii;u la lotlro par laquelle Votre Excellence nous écrit qiio, quelque parti que l'on prenne, il faut bien premlre {(arde de ue pas tomber dans la nécessité de donner l'exclusion h Odescalchi, ce qui serait tout Ji fait runlraire aux ordres du roi. Si Ion prend le parti proposé [i;ir M.is cardinal'^Estrées, qui revient à fort peu près h celui proposé, il y a' deux jours, par M. le cardinal de Bouillon, on tombe dans la nécessité d'exclure Odescalchi, à moins que, par le mot d'exclusion, Votre Excellence n'entende que Ton aille déclarer aux chefs de faction que le roi ne veut point d'Odesculchi, ce que l'on ne sera pas obligé do faire, mais ou sera obligé de faire l'équivalent; quant à l'eiïet
' De U lacUon d'Allieri. -' •
CONCLAVE n IKSÛCEST XI. Sfil
cl la persuasion de loul le conclave, c'est purement à Votre Excellence de décider sur le mot et sur la substance de l'exelasion. Nous supplions Votre ExceUenec de me faire réponse dès demain, tous les instHuts sontprécienx et il est absolument nécessaire tl'ufj^ir de fai;on ou d'autre. Le cardinal de R\is, » Retz, moins qiie jamais, ne voulait rien prendre , sur soi, mais, avec un art admirable, il se plaisait à ramener à son opinion, par la lo;rique et la force des choses, ceux qui s'y montraient le plus contraires.
Les cardinaux d'Estrées et de Bouillon, mali^ré les objections de Retz, persistaient ù songer à l'élection de Grimaldi. Bouillon fut chargé de le sonder, et voici comment il raconte son entrevue avec ce noble et sage vieillard, <]ui seml>lait alors revenu de toutes les ambitions d'ici-bas et qui n'aspirait plus qu'A mounr en paix : << Il m'a lémoig:né. écrivait Houillon k l'ambassadeur ', que son alTaire était d'une nature à uc pouvoir pas réussir, quand bien les Espagnols ne lui donneraient pas une exclusion publique, k oiuîns que les chefs de fat^tîun n'eusseDl bonne intention pour lui. ce qu'ils n'ont pas. Il m'a parlé sur cette aflaire avec la modestie et la même indiiïércnce que si l'aiTuire regardait un sujet k qui il ne prendrait que l'intorf^t qu'il y serait obligé de prendre par le seul motif du service et de la gloire du roi. Il a ajouté qu'eu l'état où étaient les choses, il ne pouvait servir que de pi-élexle pour rompre le
■ IT Mptemhn. Billi-I de U. le cardinal de Bouillon >i M. l'nniiMMflcur, en chilIVf. T. (:CXL\T da !• Cuirfipontlanr^ gititmlr
col au cardinal Udescairhi, et ijur, si uaus jugitius que cela fiit utile pour le acrvice du roi, nous lissionti de lui tout vu <]ue nous voudrions, suus cuusultur ce qui lui convenait ou ce qui no lui l'uiivonail pas, ajoutant ces propres paroles : Htili ou bouilli, lotit m'est iiidifférent, pourvu qu'on juge que cela soîl bon pour le service (du roi). Et d«ns tout l'enlretien que j'ui eu avec lui, dit Bouillon en Cnissimt, il ne m'a fait paraître que beaucoup de délicatesse sur ùo 4]u'i) pouvait n'être pas do la dignité de Taire paraitre unu proposition aux Espagnols, qui, n'étant pas justiliée pur le sucfës, serait traitée de ridicule et do vîitiunnair«... »
C'était là recueil, et Hetz le voyait bien; mai» il avait de lu peine à le rendre évident pour les deux d'Estrées et pour Bouillon, qui, vntraiiié» par iiu seutiinent exagéré de la puiss&ncu do Louis XIV, s'imagiiiaicnt que, même au sein d'un conclave, iU n'avaient qu'à parler pour être obéifi. L'ambas:»»dour désirait aussi l'élection du Griinaldi, mais il eul cnfiEi le bon sons d'y rcnoiicci' i-l île se ranger à l'opinion du cardinal de Retz. De quelque façOD qu'on s'y prit, choisir un autre sujet qu'Odescalchi, dont les chani^s étaient manifestement aussi grandei; que possible, c'était évidemment l'exclure d'une manière indirecte. C'est c« que Retz u'avaÎL cessé de dire à l'ambassadeur dons ses billets, eu lui montrant de plus tout le danger qu'il y aurait, pour la dignité du roi, à échouer dans une teutalîva de ce genre. L'ambassadeur eut toutes les peines du monde à comprendre une chose aussi simple. << Ce qui m'arrête et me donne le plus de peine, écdvail-
conclave: d'innocent xi. 563
il à Retz*, c'est que Votre Éminence semble concevoir comme une exclusion véritable, ce qui n'est pas représenté dans le mémoire de M. le cardinal d'Es- Irées comme exclusion, mais seulement comme la poursuite d'un autre sujet. De savoir si c'est une exclusion ou si ce n'en est pas une, je n'en puis juger comme Votre Eminence et M. le cardinal de Bouillon, puisque je n'ai pas comme elles la pratique des conclaves, et je conviendrai avec elles de l'explication qu'elles donneront. »
En conséquence, l'ambassadeur , ramené bien malgré lui par le cardinal de Retz aux instructions formelles de Louis XIV, renonça non-seulement à proposer Grimaldi, mais tout autre sujet. « Si c'est une exclusion, ajoutait-il dans sa lettre à Retz, puisque Sa Majesté n'a pas intention qu'on la donne à Odescalchi, » et qu'il paraît très-difficile à MM. les cardinaux de Retz, d'Estrées et de Bouillon, de faire réussir un sujet agréable au roi, « je crois que le plus sur est de suivre les ordres qui vous ont été donnés^ et dont j'ai informé Vus Eminences... J'ai seulement à représenter que le roi fait un principal fondement sur le poste du c^irdinal Cibo auprès du cardinal Odescalchi, et (|ue, par cette raison, il est absolument nécessaire et de son service qu'on s'éclaircisse de ce qui en peut être, et qu'on cherche sur cela tout ce qui peut IVii assurer, sans commettre le cardinal Cibo. » Il y a tout lieu de croire que ce cardinal, ayant été nommé premier ministre
» Réponse de M. Tamba^Radeur à M. le cardinal de Rais, du 17 «eptembre 1676, en chiffre. T. CXLVI de la Confxpimdnnce gé* uérate dt Rome.
aussitôt après l'exaltation d'Odcscalcbi, nos carài' naux mirent cette condition aux voles du parti de Louis XIV.
De son côté, le cardinal dn Retz avait fini par ramener ses trois collègues a ses e.\ceIIoutes raisoos; et aussitôt ils odressërent une lettre coUectiva ' à l'ambassadeur pour lui déclarer qu'ils i-laient tous du même avis. On y reconnaît facilement la ptuinc de Retz : " Nous avons reçu la lettre ijue Voln^ Excellence nous a fait l'honneur de nous écrire d'aujourd'hui et sur laquelle nous n'avons autre chose à lui dire si ce n'est que de la manière dont ralTairc d'Odescalchi a iiommencii et qu'elle a continué jusques II celte heure, on ne saurait rien faire en portant un autre sujet, quelque tour qu'on y tloniiâl, que ce ne fût une exclusion d'Odescalchi et qu'où ne la crût telle universellement. Cette vérité étant posée pour certaine et pour claire, comme elle nous paraît encore plus particulièrement par ce que nous r voyons dans le conclave, cl Votre Excellence nous disant que l'intention du roi n'est pas qu'on lui donne l'exclusion, nous sommes persuadés qu'il n'y a pas d'autre parti à prendre que de consentir à sou exaltation pour laquelle toutes les factions paraissent toujours engagées, quoiqu'il y ait beaucoup de particuliers qui ne le souhaitent pas.
I. Votre Excellence verra, par le mémoire ci-joinl que M. le cardinal de Bouillon lui écrit, qu'il n'a pas été nécessaire de rendre capable M. le cardinal
1 17 <e|>tambre 1676. tlillet de UM. les cardinaui du 17 aeptaml>re I67<i h M. rnmbnisadeur, »n chirTre. T. CCXLVI de U Corrnpondanct géni>-alt de Rome.
CONCLAVK D INNOCENT \l. 565
làrimati]) de l'inulilUé du desseia quo le roi avait pour hii. nous m; pouvons duniicr assez dVIogcs à la supériorilé avec hi(]uelle ii a trailé celte affaire. 'I Si Votre Excelience approuve nos sentiments, nous croyons iju'i! n'y a pas un moment à perdre pour les exécuter et pour rendre le consentement plus (glorieux et plus éclatant. Nous estimons que Votre Excellence ayant à rendre la réponse du roi au Sacré Collège, voua pourriez lui demander audience lo plus tôt qu'il sera possible, afin que tout le monde connût qu'aussitôt apr^s votre audience on aurait coiisommii l'élection d'Odescfllchi . Pour ce qui est de Cibo, nous avons beaucoup de sujet de croire qu'il aura une place principale dans le palais, c'est tout ce qu'on peut dire sur ce sujet sur lequel M. le cardinal d'Kstréos aura sans doute plus de fonnaîssance que nous. M. le cardinal Rospig'liusi, qui est toujours fort porlé pour l'alfaire d'Odcscalchî. a parlé à MM. les cardinau.\ de Bouillon et d'Es- Irées d'une manières! avantageuse qu'il leur a proposé d'en écrire lui-même, comme de la chose la plus glorieuse qui pourrait se passer pour Sa Majesté dans le conclave. Il prétond que le cardinal tihigi en écrira, et il ajoute que l'honneur et l'avantage de ses serviteurs s'y rencontrent aussi et qu'ils le reconnaissent comme une nouvelle marque de la protection de Su Majesté. Vous en verrez toutes lesraisims dans leurs lettres. Comme il s'est offert de chercher tous les moyens de rendre la conclusion de cette affaire plus éclatante pour Sa Majesté, M, le cirdlnal de Itouillon va lu trouver pour savoir de lui quelles peuvent être ses vues et ses pensées.
Noiia attendons au pliistftl votre dernière résululion. Signé : le cardinal de Rais, le cnrdiiial dts Bouillon, ]« cardinal d'KsIrées, k-cnrdïnal de Uonzi. •<
Ajirî's deux jonrs de réflexion, l'ambajtsadcur ripondit au cardinal de Retz : h Aprts l'expliralion qui a (Hé donnée au point d'esclusîon ou de non exclusion, ainsi que Vos hminencc» mt> fircul hirr rhonneur de me le mander, il n'y a pas do dniiltqu'il faut noiieouiir à M. le ÉM-dina! Odewalclu et dans la manière la plus honnAte «1 In plu» obligt^HUtu qu'il se pourra. <■ L'ambassadeur ordonnait de plus an cardinal de Retz d'apprendre à Od«sealclii quelles étaient les résolutions du i-oi en sa faveur; dejualilier Louis XIV du la manière la plus adroite cl \» plus délicate do l'opposition qu'il lui avait failr dans le précédent conclave et du l'engai^er h prendre un ministre qui ne fiH pas suspect et désagréable h la France'. Le lendemain, 30 septembre, lo dor d'Estrées, ayant été admis au sein du concLive, déclara que lo roi son maître désirait avaut tout l'oxallatiun d'Odescolchi, <• digue d'une si haute élévalinii par la pureté de ses mœurs, l'innocence d'une vie sans reproches et fonsommée dans de continuelle» actions de chîirilé. etc. '. Lo soir m^me Ode^ioaliïht fut élu pape sous le nom d'iiniinfiil XI.
Les cardinaux se rendirent à la chapelle, et tous, sans exception, voulurent lui baiser la main, ee qui suffit pour établir la légitime élection du chef de
■ Képonae de l'ambRsssJeur bu canlinal de Keti. 19 Mptembr T. CCA'LVI de la ContainiitlnHce yénérale dr Rome.
* Discours de l'ambaBSRdpur |ironoDCé ilnos le conclave, M i Wmbre. T. CCXLVII de la Co'Tci/wnrfance généixilr de Home.
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TL^lisc par adoration. Il refusa avec vivacité, éclata en sanglots, supplia le Sacré Cttllégo d'étiré un sujet plus digne et plus capable que lui de porter un tel fardeau. « Chacun contemplait avec anxiété et admiration ce spectacle d'humilité et d'éloignement pour les grandeurs de la terre. » Mais une si haute vtrtu. loin de vaincre In résistance des cardinaux, ne fît que l'augmenter. On ne lui permit plus de délibérer, on le menaça, s'il persistait dans son refus, do prolonger le conclave, ce qui ne pouvait être que nuisible à TL^liso. Cibo, son ami le plus intime, joignit ses instances jt celles de ses confrères. Odescalchi linit par se rendre, mais il voulut un scrutin, ce qui lui paraissait plus régulier. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'il n'obtint d'abord que dixneuf voix, mais à ffiaesso les quarante-sept autres voix se réunirent aux autres. Odescalchi donna la sienne à Cibo, et son premier acte fut de le nommer secrétaire d'Ltat, c'eal-à-dire premier ministre. C'était un grand succès pour la France et, selon toute apparence, une garantie pour l'avenir des bonnes relations du Saînl-Siége avec Louis XIV. On avait compté sans l'inilexibilité et le pea de lumières d'Odescalchi.
L'élection du nouveau pape était due surtout, et l'on peut dire uniquement, au cardinal de Relz, qui avait surmonté toutes les résistances de l'ambassadeur et des cardinaux d'Estrées, de Kouillon et de Bonzi. Ce qui rend refait indiscutable, c'est lu pas* sage suivant d'un Mémoire de l'abbé Seni'ien k Pomponne ; ... » Je souhaite que le roi y trouve son service, mais .M. le cardinal d'iîstrées même no dis-
iionvientpas avec mui fort secrèlement qu'on aurait pu mieux Taire sons les scrupules du cardinal de Retz\.. 1.
L'ambassadeur, en écrivant k Louis XIV pour lui annoncer ce grand résultai, n'oublia pas de rendre au cardinal de Retz la justice qui lui était <lue, et celui-ci, avec le plus noble désintéressement el une modestie rare qui n'ajoutait que plus do prix & Mes éclnlanls services, faisait remonter tout le mérite au duc (i'Eatrées, Voici ce qu'il écrivait à Pomponne deux jours après l'élection du pape' : •< Vous aure». Monsieur, par la dépécbe de M. l'ambassadeur, le détail du conclave, mais comme je m'imagine, de l'humeur dont jo lo connais, que sa rolatîon sera très-imparfaite sur ce qui le regarde, je ne puis m'cmpêclier A'y suppléer en quelque fa4;on, el de vous dire qu'il y a dirigé et soutenu ce qui a été du service et de ta gloire de Sa Majesté d'un^ manière k laquelle je vous puis assurer, sans exagération, qu'il ne s'est rien pu ajouter; les clFels ont répondu à ses intentions, et l'Eglise doit invoalestablement au roi le pape qu'elle a souliailé avec une pitssion extraordinaire. La division do la faction d'Espagne, qui a été jusques au scandale et au ridicule, a encore rehaussé de beaucoup l'éclat que l'union de celle de France a eu dans Home. Lo pape sera couronné lundi prochain. Je [larlîrai aussit<ït après pour m'en retourner par lo chemin des Suis-
' Rome, 33 Baplembre Ili7(i. T. CCXXVU île la Corrftponilanrt ginimle de Rome.
■ Rome, 22 sepiemlire. 'J', -CCSLII de la Con-eipotiilaner générale de Home.
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ses qui est le plus court. Je suis, Monsieur, absolument à vous et de tout mon cœur. »
Le nouveau pape n^ignorait pas ce qu'il devait au cardinal de Retz, et, dès les premiers jours de son élection, il se plaisait à faire son éloge dans les termes les plus bienveillants. « Sa Sainteté, écrivait le duc d'Estrées au roi, m'a témoigné être obligée à MM. les cardinaux français de la manière dont ils en avaient usé pour lui et m'en a dit beaucoup de bien, principalement de M. le cardinal de Rais, louant la pensée qu'il avait eue de remettre son chapeau, à quoi il me dit, comme il est vrai, qu'il s'était pourtant opposé, parce qu'il le croyait plus en état avec cette dignité de faire du bien et de servir l'Église*... »
Comme on le voit par ce passage, Retz fit alors une nouvelle tentative auprès du pape pour se démettre de ses fonctions de cardinal auxquelles il avait voulu renoncer l'année précédente. Une vieillesse précoce et de nombreuses infirmités, fruits d'une vie peu sage, lui faisaient redouter extrêmement le séjour malsain de Rome et des conclaves. « 11 a eu la goutte bien fort, écrivait Tabbé Servîen à Pomponne, et Malclerc, son condaviste a été fort mal*. » Retz n'aspirait plus qu'au repos et à la re-
" Koine, 21 sppteiuhre 1676. T. ('('XLVIl <le la Correspondance générale de Home,
* Il s'agit de Malclerc, l'ecuyer du cardinal , dont il est souvent question dans les Mémoires de Guy Joiy et quelqut^fois dans ceux (le Retz. Le fameux abbé de Choisy assista Missi le canlinal dans ce conclave et dut plus d'une fois Tégayor par ses contes et ses gais propos. H avait accompagné Bouillon à Rome, h J'avais compté, dit-il, dans ses Mémoires, savoir toutes les négociations
S7Q u: cAHniNAL nv. «rtt..
traite pour y vivre dans ia société do quelques omis d'élite et pour y mettre la derniërp main k st's Mémoires qu'il rédigeait encore cerfainemeut en eette anUL^p 1676, ce qui prouve, par pareulhèse, que sa
Ua plat asorèKs, et le csrilinnl de Bouillon ne me JiMiii rirn. Lr vnrdinBl d« Rtti était son HDoiea : benreuseiaenl, le cArdinil <!* ReU eill lu goutte al je lui allnis tenir comiiagnle dnnn aa chsmhr«j il me dc^nfinilB coinmeiit je m'nceoiniuodAis ila eonclaie. Knri mnl, Mooaeiiineur, lui r^pondis-je : Jn ne ssis rien, le* videiii iln conctave en navent pliu quo moi. Ce bon Mtrdiail ataii envie de u» teire plaisir. Outre l'anoicniie iimiiii de» Canmartin. mes pnn-nti. mon Trère était intcndnnt dn IjOtnùne et Ja Commerci, et lui rep. liait tous let HerricRS qu'il pouvait. ■ Je «eux, me ilit-tl. voni prendre pour mon condavisca ; la cardinul de Bouillon eu sera bien aiM, si, par ce moyen, vous «aurt'ï tout et aère» le conelaviste gênerai des cardiuaui français. L.« lendemoin. poursuit l'abbé qui se donne plus d'imporlanee qu'il n'en eut et pour plus éclaira qu'il m )r tal en erfel, enr il donne des eipliriilion* qui ne ooneordent qne Tort peu uvec les dêpè'clies officielles, In lendemain Je fus insull" daUB ce conseil et Je (il toula leart dipirhen. * (Ne prennna pu Vabbé ft la lettre.) Ils étaient quatre : Ketz, Bouillon, d'Ealr^Bi m Bonii ; le cardinal Maldacluni éUil r«fu parmi eux quand il 7 voulait venir; main aJora ils chantaient de discours sana jamaM lui dire le secret I.escirdinam de Rpti et de Bouillon arnlenl ii.ujoum quasi les mêmes avis. (Nous savons qu'il n'eu fut nen.) Les deni autres étaient d'avis contraires. D'Ettrées voulait être chef du parti, et Bonzi ne pensait qu'à la fin du conclave pour a'en retourner à Montpellier. La faction d'Espagne et celle de l'empereur. étaient les plus fortes: elles voulaient Odescalchi. Les cardioani français se séparèrent, et résolurent d'écrire au roi leurs seuliments. Je fis leur dépêche l'une après l'autre. Reti et Bouillon lui proposaient Qrimaldi. qui avait quatre-vingts ans et qui aurait ponr lui la faction des Chigi et tous les vieillards dans l'espérance de revenir à la passe. » iXoIons en passant l'erreur de Cboisv en ce qui louche les sentiments de Reii pour Orimaldi.) • D'autre c6ta. les cardinaux d'Estrées et de Bonii lui disaient des biens infinis d'Odescalchi, etc. • {Mimoiret pour lervir à rhitlmre de Lamit XIV, par l'abbé de Chois;, de l'Académie française, édition d'Ulrecht, (727, p. SOS & Sli.) On voit de plus k quel point te trompa l'abbe sur l'opinion qu'avait d'Estrées sur le compte d'Odetoalchi. Et pour-
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conversion do Tannée précédente n'était pas aussi sincère qu'il a bien voulu nous le faire croire. Après avoir obtenu cet éclatant succès, il assista au couronnement du nouveau pape et prit congé de ses nombreux amis ainsi que du duc et du cardinal d'Estrées qui lui avaient oiïert la plus somptueuse et la plus cor<iiale hospitalité dans le palais Famëse. 11 quitta Rome pour la dernière fois à la tin de seplombre. En arrivant à fîommercy, il y trouva cette lettre du roi :
Versailles, le 10 octobre 1676.
« Mon cousin, la lettre que vous m'avez écrite, depuis la création du pape, dit beaucoup de choses en pou de paroles, puisqu'elle m'assure que ma gloire et ma conscience doivent être pleinement satisfaites du succès de ce dernier conclave. C'est tout ce que je pouvais désirer, et comme mon ambassadeur n*a pas oublié dans sa dépêche ce que vous avez contribué à cet accomplissement de mes vœux, vous no devez pas douter aussi du gré que je vous en sais, et qu'il no soit tel que mérite la manière dont vous m'avez servi*. »
tant Choisy était un témoin oculaire. Que fuut-il en conclure? c'est qu'il en a imposé aux lecteurs en disant qu'il tenait la plume dea cardinaux de la faction française et qu'ils ne lui ont pas plus fait connaître leurs secrets qu'à Mnldachini.
' Œuvres de Louis XI V, t. V, p. 537.
HTÎ LE llAtmiHAL Di: tIETK.
Lu (ujailavo d'Innocent XI mît fin aux missions du cardinal de Uetz. Elles furent toutes couroDiiéBs de succès.
Dans l'alTairc de la g:arde corse ot du duc de Créqtii, lorsque les minisU'os de Louis XIV. fi bout d'expédionts iipri;» plusieurs années de négociations, M voyaient réduits à l'impuissaure. lui seul découvrit les moyens le» plus piopros à faire t'apitnlcr la cour do Rome et k la forcer à signer le traité de ï*he.
Lors des démêlés du roi avec Alcxajidre VII, provoqués par la bulle contre la Faculté de théologi» de Paris, si Retz no put nmoiier le pape à admettre coiiiiiie ortliodoxo ou tout au moiu» comme non lit'-rélique la doctrine conlrairn k rinfnillibtlilé pontificale, il n'en est pas moins vrai que ce fut lui qui suspendit les foudres du Vatican contre la Sorbonne, lu Parlement et les libertés de l'Ëglise gallicane, ut qui, par suite de la condamnation du Hère de MovR, obtint un désaveu indirect de la bulle contre ta Poculte.
Dans l'ofTaire de l'investiture du royaume Naptes, bien qu'il manquAt des éléments nécessaires pour étudier la question k foii'l, il n'en sauvegarda pas moins par d'haijiles réserves et avec autant de prudence que de pénétration les droits du roi pour l'avenir.
l*ar son Mémoire contre le système de» promotions ùt petto, vrai cbcf-d'œuvre de discussion, d< critique et d'éloquence, il rétablit les véritable règles fixées par le concile de Trente et démont que l'Eglise univei'selle ne peut être dignement utilement représentée que par des cardinaux ch
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sis, non uniquemenl en Italie, mais dans tous les États catholiques.
Enfin, dans les trois conclaves où furent élus Clément IX, Clément X et Innocent XI, il donna toute la mesure de son génie, en déjouant avec une supériorité sans égale tous les calculs et les intrigues de TEspagne et des factions hostiles à la France.
Jusqu'à présent Retz ne nous était connu que par ses cabales, ses conspirations et ses échecs de la Fronde. Sa mémoire était, pour ainsi dire, accablée sous le poids d'un passé révolutionnaire stérile et sans but. Il ne restait de lui que le souvenir d'un homme, doué de facultés merveilleuses, mais sans harmonie, qui, malgré son esprit surprenant, pour avoir donné une trop libre carrière à son imagination et faute d'avoir mesuré ses forces aux obstacles, avait misérablement échoué.
Cette nouvelle étude nous fait décou\Tir en lui un homme nouveau, mûri par l'adversité, par la réflexion, par l'Age, par l'expérience, un diplomate de premier ordre et dont les facultés ofl'rent les plus harmonieuses proportions sans qu'elles se nuisent jamais l'une à Tautre. Relz, au milieu de difficultés qui, pour tout autre, eussent été peut-être insurmontables, s'en tire toujours avee une sagacité, une justesse de coup d'œil, une agilité vraiment prodigieuses. Rien n'égale sa profonde connaissance des hommes et des affaires les plus compliquées et les plus embrouillées. Il s'en démêle avec Taisance du plus habile joueur d'échecs. Cet homme qui, pendant si longtemps, fut un objet de
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cniinlc et d'horreur pour Louis XIV et ses mînislics, finit par leur démoutrer qu'un conspirateur, h la tête des affaires, peut devenir im modelé de sagesse, de prudence, de modération, un diplomate achevé, un homme dKtat pnr excellence. Il les (■tonne, les éblouit, surprend leur admiration, les force à reconnaître et à saluer mm gi^nîe. Mais e« (ju'il ne peut vaincre et dissiper en eux, c'est le souvenir de son passé, c'est le fantôme de la peur. Jamais Louis XIV, jamais Colbert, Le Tellier, Louvois ot Lionne no soulTriroiit qu'il prenne plaeo dans le conseil, tant reste présente k leur cspiit la mémoire du chef de la Fronde. C'est eu vain que Retz, pai' des prodiges il'baliilelé, de dévouemeni, de soumission, par des services multipliés, par d'éclatants succès, s'etToivera do vaincre les répul^nauces du malti-e et de se laver de sa tache orifrinelli'. Jamais le roi, qui a pardonné mais qui n'oublie pas, ne lui conliera aucune fonction diplomatique si modeste qu'elle puisse être. Il se servira de lui, suivant son bon plaisir, mais sans jamais lui donner aucun titre officiel, et la seule récompense de Retz sera de recevoir quelques lignes delà main du roi.
Et pourtant* quel rôle considérable cet homme e.\traordinaire n'eùt-il pas été appelé à jouer sur un plus vaste théâtre! Comme on eiU aimé à le voir au\ prises avec les difficultés de tout genre qui précédèrent la conclusion du traité de Nimëgue! Qui pourrait tnettre en doute que, dans ces mémorables conférences, il n'eût fait nue autre figure que les d'Estrades, les Croissï et les d'Avaux? Lorsque
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Lionne mourut, Louis XIV n'eùt-il pas fait preuve (l'une intelligente magnanimité en le lui donnant pour successeur? Pomponne était assurément un homme de mérite, à qui Thistoire n'a pas assez rendu justice, mais le roi n'eùt-il pas trouvé plus de grandeur et plus de fermeté de caractère dans le cardinal de Retz? Quelle carrière digne d'un esprit de cet essor et de cette trempe ! Lui qui, pendant la Fronde, avait tenu tête à M. le Prince avec tant d'intrépidité et qui, dans les conclaves, avait fait échouer les plus puissantes intrigues, comme il aurait mis toute sa gloire à lutter contre Guillaume d'Orange, à déjouer ses formidables manœuvres, à semer la division parmi les alliés, à faire avorter leurs coalitions, h empêcher la défection de l'Angleterre dont le roi était son ami, et peut-être à hâter de quelques années la signature de la paix ! Retz, dans ses missions à Rome, c'est-à-dire dans le lieu du monde le plus fertile en grands diplomates, llelz nous a trop bien donné la mesure de la puissann» et de la fécondité de son esprit, pour qu'il ne nous soit pas permis de supposer qu'à la tète des allaires, il eut été l'un des honnnes d'Etat les plus «^rconiplis de son sièrle.