‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 3 sur 70 · Oraison funèbre de Michel le Tellier · texte numérisé non relu

Oraison funèbre de Michel le Tellier

cèrent plus d'ascendant parmi leurs contemporains. L'importance du rôle qu'il a joué, l'éclat des talents qu'il a déployés , sont bien faits pour attirer sur lui les regards de la postérité, malgré les fautes qui ont terni sa renommée.

Et pourtant une étude complète de la vie et des écrits du cardinal de Retz manque à notre littérature. Nous avons des portraits du fameux coadjuteur dessinés à larges traits par de grands maîtres ou plus minutieusement esquissés par des mains habiles, qui reproduisent très-bien ce qu'il y a de plus saillant dans sa physionomie; nous avons des appréciations de sa conduite et de ses œuvres émanant de nos meilleurs écrivains ; mais ces portraits, resserrés pour la plupart dans un cadre trop étroit, laissent dans l'ombre une partie du modèle; ces appréciations, éparsesçà et là, auraient besoin d'être réunies en faisceau pour donner une juste idée d'une nature aussi complexe. Nous n'avons rien, en un mot, qui constitue un travail d'ensemble où Retz revive en quelque sorte tout entier. Il y a là, selon nous, une regrettable lacune; nous allons essayer de la combler. Nous aurons ainsi l'occasion d'étudier sérieusement une des plus curieuses périodes du grand siècle.

Le cardinal de Retz a raconté lui-même d'une façon admirable les vicissitudes les plus intéres-

santés et les plus dramatiques de sa singulière destinée. Nous n'avons pas assurément la prétention de refaire ici un des chefs-d'œuvre de notre langue. « Quiconque voudrait broder sur un tel canevas, se sentirait bientôt frappé d'impuissance, et la plume lui tomberait des mains. » C'est le mot d'Hirtius sur les Commentaires de César; il a été justement appliqué aux Mémoires du cardinal de Retz ; mais nous ne saurions apprendre à le bien connaître sans le suivre à travers les événements dont il nous a transmis un si piquant récit. D'ailleurs^ quoique Retz soit loin d'avoir composé un hymne à sa louange , quoiqu'on ait plutôt à lui reprocher de s'être complu à étaler des faiblesses qu'il eût mieux valu couvrir d'un voile, quoique ses Mémoires ne rappellent que trop les tristes Confessions de J. J. Rousseau, on est bien forcé de reconnaître, après l'examen le plus impartial, qu'il s'est encore flatté à certains égards1, qu'il a été entraîné, lui aussi, par ce penchant irrésistible qu'ont tous les auteurs de Mémoires à se relever, à se grandir aux dépens d'autrui. Pour. le présenter sous son vrai jour,

1. « Le cardinal de Retz, a dit M. Waïckenaer, dans son ouvrage sur Mme de Sévigné, a écrit ses Mémoires comme les grands généraux leurs campagnes, en se donnant tout le mérite des succès que le hasard a produits, en assujettissant les faits aux règles de la stratégie. »

nous aurons plus d'une (ois à rectifier ses assertions, non moins que les jugements contradictoires mais également passionnés de ceux de ses partisans et de ses adversaires qui, par l'exagération de l'éloge ou du blâme, justifient ces paroles du grand orateur1, qu'il faut toujours citer, quand il a mis quelque part son empreinte : « On ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi. »

La part immense qu'il prit aux troubles de la Fronde, à ces luttes stériles de l'ambition et des intérêts personnels qu'il a décrites avec un merveilleux esprit, nous indique le plan que nous devons adopter. Nous considérerons Retz avant la Fronde, pendant la Fronde, après la Fronde. Cette division nous paraît avoir l'avantage de mettre en relief dans le plan même ce qui occupe la première place dans la carrière de notre héros et ce qui a fait surtout sa célébrité. Nous montrerons ainsi les diverses phases de cette existence si pleine et si agitée, appréciant tour à tour l'homme, la politique et l'écrivain, à mesure que l'ordre naturel des faits nous l'offrira sous ses différents aspects.

La vie du cardinal de Retz embrasse presque trois règnes, le règne de Louis Xlll et de Riche-

1 Bossuet. Oraison funèbre de Michel le Teïïier.

lieu, le règne d'Anne d'Autriche et de Mazarin (on peut bien nommer ainsi la régence d'Anne d'Autriche), et de brillantes années de celui que Louis XIV a marqué du sceau d'une incomparable grandeur. Retz fut mêlé au mouvement de trois sociétés bien distinctes où se succédèrent à d'assez courts intervalles la maie vigueur du temps de Richelieu, la fougueuse allure de la Fronde, l'heureux mélange de politesse, de dignité et de bon goût qui entoura le trône du grand roi d'une magnifique auréole. En traçant une esquisse rapide de ces transformations sociales dans les limites fixées par notre sujet, nous grouperons autour du cardinal de Retz tout ce qui est capable d'expliquer ses actes, ses erreurs, ses tendances, l'énigme, en un mot, de sa vie ; car, si les hommes supérieurs exercent toujours sur leur siècle un certaine influence, ils subissent eux-mêmes, par une réaction inévitable, celle du milieu où ils se trouvent; ils s'imprègnent comme malgré eux de l'air qui les environne. On les peint plus fidèlement, quand on ne les isole pas de leur entourage; c'est lui qui seul peut faire ressortir leur valeur relative; c'est lui qui achève de les éclairer, et la lumière qu'il projette sur eux, est le complément nécessaire du tableau.

S'il nous arrive quelquefois, dans le cours de notre étude, de retracer des événements auxquels

Retz est resté étranger, nous trouverons notre justification, à cet égard, dans cette réflexion qui lui appartient : « La figure, dit il , quoique médiocre, que j'ai faite dans les temps qui ont précédé et qui ont suivi ceux où je n'ai point agi, leur donne tant de rapport et tant d'enchaînement les uns avec les autres, qu'il serait très-difficile qu'on pût les faire bien entendre, si on les déliait tout à fait1. »

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