‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 4 sur 70 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

RETZ AVANT LA FRONDE

Paul de Gondi, cardinal de Retz, vint au monde à Montmirail, petite ville de la Champagne, au mois d'octobre 1614. L'année qui vit commencer l'élévation de Richelieu, vit naître celui qui faillit plus tard détruire ou du moins compromettre gravement son ouvrage. On lit dans un des nombreux pamphlets dirigés contre lui que le jour de sa naissance fut signalé par une sorte de phénomène, présage de son orageux avenir : un modeste ruisseau de la Brie vomit un esturgeon monstrueux. Retz en parle dans ses Mémoires avec cet accent de fine ironie qui lui est familier. Cela donne au commencement de son histoire un certain air de légende qui le pose , dès le début ,

en personnage extraordinaire, et qui, en vérité , sied assez bien à une telle vie.

La famille de Paul de Gondi était originaire d'Italie. Elle tenait à Florence un rang distingué, et plusieurs de ses membres avaient rempli de liantes fonctions dans le gouvernement de Toscane. Elle suivit en France Catherine de Médicis, et elle dut à sa puissante protection d'être comblée de biens et d'honneurs. La femme de Gondi, seigneur du Perron , Catherine de Pierre-Vive , gouvernante des enfants de France, avait su gagner la confiance de la reine et pénétrer bien avant dans son affection. Son fils aine, /Ubert de Gondi, premier gentilhomme de la chambre sous Charles IX et sous Henri III , reçut le bâton de maréchal et le titre de duc. Le cadet, Pierre de Gondi , nommé fort jeune évêque de Langres et doté de riches bénéfices , passa bientôt au siège de Paris, eut le chapeau de cardinal , joignit ensuite à la dignité de grand -aumônier celle de chancelier et parut ainsi épuiser les faveurs de la fortune. Le troisième fut pourvu d'un emploi considérable à la cour, et ils faisaient tous partie du conseil privé du roi. Pierre de Lestoile dit à ce sujet dans le Journal de Henri III : « C'est là un des miracles ou des jouets du sort digne d'être ajouté au chapitre de Valère : De Us qui ex humi/i Joco ad swnmas fortunas évaser tint» » Ce qui ten-

drait à faire révoquer en doute l'ancienneté de la noblesse des Gondi, si vivement contestée par les libellistes de la Fronde , qui se plurent à railler leur illustre descendant sur « la vile bourgeoisie de ses pères, » selon le langage de Saint-Simon , le duc et pair le plus imbu des préjugés aristocratiques; mais des témoignages qui ont plus d'autbenticité contredisent formellement celui de Pierre de Lestoile et semblent plutôt venir à l'appui des prétentions de Paul de Gondi qui , fier de sa généalogie nobiliaire, la faisait remonter avec quelque ostentation jusqu'au règne de Charlemagne '.

J . Les documents généalogiques recueillis par Bertin de Rocheret citent, comme l'un des ancêtres des Gondi, Braïus Philippi, fait chevalier par Cbarleroagne en 786. On lit dans un ouvrage intitulé : Eloges historiques des évêqucs et archevêques de Paris, d'Etienne Algay de Martignac, qui a été imprimé en 1 698 : « On rapporte l'origine du nom de Gondi à un Piomain appelé Gondus, qui fut père de Jean VIII, successeur du pape Adrien II, vers l'an 872. Les descendants de Gondus s'établirent en Toscane, dans la ville de Florence, lorsqu'elle se gouvernait par des citoyens choisis d'entre les plus nobles et les plus habiles. Ils s'y distinguèrent ; car il est écrit, dans les archives de Florence, qu'en l'année 1170, Gondi, surnommé le Fort, était un des sénateurs qui gouvernaient souverainement la république, et que son fils, appelé le Belliqueux, conduisit l'Etat des Florentins avec l'applaudissement de tout le monde. Son petit-fils, qui était un ministre consommé dans la politique, fut nommé pour signer le traité de paix d'entre les Pisans et les Florentins l'an 1256. Les Gondi avaient un superbe palais à Florence, et un fameux peintre

Retz était le second fils d'Emmanuel de Gondi, général des galères, homme d'un rare mérite, de qui l'on a pu dire avec raison que « sa trempe était celle de la vertu » et qui, bientôt dégoûté du monde, alla finir ses jours dans un cloître. Sa mère offrait le plus parfait modèle de la piété, et il eut pour premier précepteur le prêtre qui a le plus honoré la religion, qui a le plus contribué à la faire aimer, le saint par excellence, l'ange de la charité, Vincent de Paul, ce bon M. Vincent, comme on disait alors, devant qui l'impiété même s'incline, et dont le nom sera béni tant qu'il y aura des pauvres sur la terre. L'archevêché de Paris semblait être l'apanage des Gondi. Pierre de Gondi avait assuré sa succession à son neveu, Henri de Gondi qui , après avoir été son coadjuteur pendant plusieurs années, l'avait remplacé en 1616. Emmanuel voulut que son second fils put à son tour recueillir ce brillant héritage ; il le destina au sacerdoce. Vincent de Paul et Mme de Retz, son digne auxiliaire, qui comprenaient si bien la sublimité de ce ministère auguste , cultivèrent

grec, nommé Simabué, que les Florentins firent venir de Constantinople l'an 1240, embellit par ses peintures une chapelle affectée à la famille de Gondi, dans l'église .de Sainte- Marie-la-Neuve. Bernard de Gondi, qui vivait en 1351, fut gonfalonier de Florence, et dix de ses successeurs possédèrent cette dignité. » Corbinelli , d'Hosier, le père Anselme établissent l'ancienneté de la noblesse des Gondi.

de concert cette jeune plante, pour qu'elle devînt l'ornement du sanctuaire. Mais, hélas! il ne leur fut pas donné d'achever leur œuvre. Elle était à peine commencée, quand un fatal événement vint l'interrompre. Retz n'était encore qu'un enfant , lorsqu'il perdit sa mère en 1625. S'il eût eu le bonheur de la conserver , cette sainte femme eût sans doute réussi à le façonner à son image, ou peut-être un jour elle eût été pour lui ce que sainte Monique fut pour son fils Augustin qu'elle retira du fond de l'abîme et qu'elle éleva au plus haut degré de perfection : il y a une si merveilleuse puissance dans la douce influence d'une mère chrétienne! Pour comble de malheur, cette mort imprévue amena la retraite de Vincent de Paul ; la Providence l'appelait à une plus grande mission. Paul de Gondi fut privé de son précieux guide à l'âge où nous sentons comme l'éveil de la vie morale, où notre cœur s'ouvre aux impressions qui décident le plus souvent de notre avenir, où s'opère enfin ce travail intérieur qui forme peu à peu nos idées , nos sentiments , notre caractère et nous incline vers le bien ou vers le mal. Avec son imagination ardente, avec son esprit altier, avec son humeur inquiète, il eût eu besoin plus que tout autre, pour résister à de funestes entraînements, du secours de l'éducation qui avait d'abord semblé lui être réservée. Quoi de plus

propre en effet à dompter les passions les plus rebelles que ce contact journalier d'une nature angélique, cetle aspiration incessante, si nous pouvons nous exprimer ainsi , du souffle vivifiant d'une âme parée des plus beaux dons du ciel et répandant autour d'elle un ineffable parfum de sainteté! Les exemples de Vincent de Paul plus encore que ses leçons eussent apparemment triomphé des mauvais instincts de son élève, et de cruelles épreuves auraient pu être épargnées à la France, de grands scandales au monde et à la religion.

Gondi avait un véritable éloignement pour l'état ecclésiastique. La cape et l'épée lui eussent mieux convenu que la soutane. Il chercha par tous les moyens à se soustraire au joug sacré qui lui était imposé par la volonté paternelle ; quoiqu'il eût en perspective l'archevêché de Paris, il ne recula devant rien pour vaincre l'obstination de son père.

Le duel était toujours à la mode malgré l'édit qui le punissait de mort1. Ce préjugé barbare que condamnent également la raison et la conscience,

1 . « En moins de dix-huit ans, près de quatre mille gentilshommes furent victimes de cette brillante frénésie. Boutteville revint exprès des Pays-Bas pour vider en plein jour, au milieu de la Place-Royale, sa vingt-troisième querelle; il fut décapité quelques jours après en place de Grève. » (Demogeot, Tableau de la littérature française, page 200.)

la loi divine et la loi humaine, avait poussé de si profondes racines au sein de la noblesse dont il entretenait l'esprit guerrier, que les plus terribles châtiments n'avaient pu le détruire. Il était de bon ton de croiser le fer pour les causes les plus frivoles. Un parfait gentilhomme devait être prêt à tirer l'épée sous le plus léger prétexte et viser avant tout à se faire une réputation de duelliste. Dans ces combats particuliers où se renouvelaient les traditions de la vieille chevalerie, on se battait souvent pour le compte d'un parent, d'un ami; on servait de second, de troisième, selon l'expression consacrée, sans être mu parle moindre sentiment d'inimitié , quelquefois même sans connaître le sujet de la querelle. On versait son sang, on exposait sa vie dans un duel, ou par gloriole, ou par pure obligeance. Entre gentilshommes de tels services ne se refusaient pas. On prêtait son bras comme on prêtait sa bourse, et plus facilement encore. On le prêtait avec le désintéressement le plus complet et seulement à charge de revanche. Telles étaient les mœurs du temps. Retz aspira bien vite à un genre de gloire qui

Mme de Motteville parle, dans ses Mémoires, d'un marquis de la Trousse qui, « lorsqu'il se battait en duel (ce qui lui arrivait souvent), faisait des compliments à celui contre qui il avait affaire, et, en donnant de bons coups d'épée, disait à son adversaire, avec force douceurs, qu'il en était fâché. » (Tome II, page 15.)

flattait ses secrets instincts. Il lui souriait d'autant plus qu'il semblait devoir l'éloigner d'une profession qu'il n'aimait pas et dont il affectait de se montrer peu digne. A quatorze ans, impatient de faire ses premières armes, il brigua l'honneur de servir de second au frère de la comtesse de Maure, l'un des raffines de l'époque. La hardiesse et la bravoure n'attendaient pas chez lui le nombre des années. Hélas! on ne saurait en dire autant de la sagesse; elle devait au contraire l'attendre bien longtemps. Loin de repousser l'offre de ce jeune adolescent fraîchement échappé des bancs de l'école, Attichy, admirant son précoce courage, s'empressa de lui fournir l'occasion de le déployer, et fut charmé d'être son parrain dans ce triste baptême du sang. Retz eut pour adversaire le fameux Bassompierre qu'il blessa à l'épée et au pistolet ; son coup d'essai fut un vrai coup de maître. 11 y avait alors un an qu'il avait été reçu chanoine de Notre-Dame de Paris ! Il était presque vrai de dire qu'on naissait chanoine comme on naissait colonel. « Ce combat, dit Retz, fit beaucoup de bruit; le procureur général commença des poursuites; mais il les discontinua à la prière de mes proches, et ainsi je demeurai avec ma soutane et un duel1. » Un second duel suivit de près celui-là.

\ . Mémoires de Retz, tome I? page 5. Édition Charpentier,

Retz se mesura avec le comte d'Harcourt qui, à partir de ce jour, le tint en grande estime; mais il fut cette fois moins heureux dans la lutte, et ses espérances ne se réalisèrent pas davantage; il resta « avec sa soutane et deux duels. »

Dans une rencontre qu'il eut plus tard avec le marquis de Praslin, il fit aposter des témoins pour mieux ébruiter l'affaire. Malgré cette précaution qui témoignait de l'ardeur avec laquelle il poursuivait son but, ce troisième duel ne produisit pas plus d'effet que les deux autres; l'opiniâtreté de sa famille et son étoile l'emportèrent encore.

Le duelliste gentilhomme était une sorte de chevalier dégénéré; aussi joignait-il l'humeur galante à l'humeur batailleuse, comme le chevalier unissait d'une manière inséparable l'amour à la valeur. Retz, épris de son modèle et jaloux de l'imiter en tout point, voulut compléter la ressemblance. 11 mêla bientôt aux duels d'autres aventures, qui n'avaient rien de commun avec les aventures toutes sentimentales que l'hôtel de Rambouillet avait mises en honneur dans un certain monde, où elles se conciliaient le plus souvent avec une parfaite innocence de mœurs. Croyant qu'il parviendrait par là plus sûrement à détacher de ses épaules cette robe de Nessus qui le dévorait, il se jeta de propos délibéré dans de scandaleux désordres que favorisait la licence générale. Après

s'être posé en ferrailleur, il se posa avec éclat en homme à bonnes fortunes; il courtisa ouvertement de grandes dames qui acceptaient sans rougir de tels hommages, comme si alors le relâchement des devoirs domestiques eut été au nombre des privilèges de la haute naissance. En ce tempslà, « tout était extrême, le vice comme la vertu1. » Tallemant des Réaux2 qui nous a laissé le portrait de Retz, le représente petit, laid et mal fait. Si ce portrait est fidèle, Retz ne semblait guères appelé à de pareils succès; mais les charmes de son esprit faisaient oublier ce qu'il y avait de disgracieux dans sa personne que relevait d'ailleurs un air de fierté et de distinction. Ses galanteries n'eurent pas moins de retentissement que ses duels; mais elles ne réussirent pas mieux à dissiper les illusions ou à lasser l'ambition de son père. 11 tenta aussi d'enlever sa cousine, après avoir mis tout en jeu pour la séduire, dans l'espoir de briser sa chaîne par un mariage forcé; mais

i . M. Cousin. Mme de Chèvre use.

2. Nous nous garderions bien de nous appuyer sur le témoignage de Tallemant des Réaux pour tout ce qui peut avoir quelque importance ; car nous avons bien peu d'estime pour ce triste écrivain, qui s'est plu « à semer la diffamation à travers les siècles, comme l'a si bien dit M. Cousin, et à salir les renommées les plus pures ou les plus dignes d'indulgence, » en nous transmettant, dans les termes les plus cyniques, la chronique scandaleuse de son temps.

Emmanuel de Gondi persista dans son incurable aveuglement; rien ne put lui dessiller les yeux. Ainsi fut irrévocablement attachée à l'église « l'âme la moins ecclésiastique qu'il y eût jamais1 » C'est Retz qui parle de lui-même en ces termes. 11 nous a paru convenable d'insister sur les efforts que fit inutilement Gondi pour échapper à sa destinée, parce qu'ils atténuent l'odieux du contraste qui existe entre sa conduite et le caractère sacré dont il était revêtu. L'orgueil des familles nobles qui en France avaient presque le monopole des dignités de l'Eglise, fit plus d'une fois tomber le sacerdoce et l'épiscopat en des mains indignes. Cette déplorable profanation des choses saintes était un des abus les plus révoltants de l'ancien régime. La France doit aujourd'hui au triomphe d'idées plus conformes aux règles éternelles de la raison et de la justice, d'avoir un clergé qui, à tous les degrés de la hiérarchie, commande le respect et par ses vertus et par ses lumières.

Du reste, sous des dehors de légèreté, Gondi avait le goût de l'étude. Doué d'une rare intelligence et d'une prodigieuse mémoire2, il acquit en peu de temps une instruction solide. Si malheu-

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