‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 179 sur 203 · IV.— Le Cid · texte numérisé non relu

IV.— Le Cid

L'un des Cinq Auteurs, Corneille, fît représenter sur le théâtre de Mondory, à la fin de 1636, la tragédie du Cid, dont il avait emprunté le sujetà l'Espagnol Guilhem de Castro1. La beauté de la tragédie de Corneille, son incomparable supériorité sur toutes celles qui l'avaient précédée, lui valut un immense succès au théâtre, au Louvre, au Palais-Cardinal, où elle fut représentée deux fois. Anne d'Autriche fut enchantée de cette tragédie qui glorifiait l'Espagne et mettait l'un de ses héros sur un admirable piédestal poétique. Tout au contraire Richelieu fut mécontent : Louis XIII venait de déclarer la guerre à l'Espagne ; il avait défendu les duels2, et Corneille faisait, en vers magnifiques, l'apologie du duel et soulevait l'opinion en faveur de la patrie du Cid. Sa tragédie semblait être une protestation contre la politique de Louis XIII et du Cardinal. Rien de plus naturel donc que le mécontentement de Richelieu contre Corneille. Que Richelieu, qui avait la faiblesse de vouloir être aussi auteur dramatique, ait éprouvé quelque sentiment jaloux devant le succès éclatant du Cid, c'est possible, probable même ; qu'il

1 . La pièce de Castro est intitulée las Mocedades del Cid, les jeunesses du Cid.

2. On ne se doute pas de la fréquence des duels à cette époque. .Malgré les peines prononcées contre ceux qui prenaient part à ces batailles meurtrières, il y eut, pendant la régence d'Anne d'Autriche, en huit ans, 940 gentilshommes tués eu duel.

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ait ri aux plaisanteries de Boisrobert, à celle-ci surtout : «Rodrigue, as-tu du cœur? — Je n'ai que du carreau », on peut l'admettre; mais il est inadmissible que la jalousie soit la seule raison de son mécontentement.

Nul n'a mieux compris et raconté l'histoire de cette querelle littéraire que Michelet ; aussi lui empruntonsnous les pages suivantes :

'( Le Ciel, présenté comme une imitation de l'espagnol, allait droit à la Reine. Il fut représenté chez elle au Louvre. Richelieu fut surpris. Cet incident si grave échappa à sa surveillance.

« Le coup parti, tout fut fini; impossible d'y revenir. Dès la première représentation, les applaudissements, les trépignements, les cris, les pleurs, un frénétique enthousiasme. Joué au Louvre, joué à Paris, joué chez le Cardinal, qui le subit sur son théâtre, supposant très probablement que sa désapprobation souveraine, toujours si redoutée, tuerait la pièce, ou tout au moins verserait aux acteurs, aux spectateurs, une averse de glace ; que les uns n'osant bien jouer, ni les autres applaudir, le Cid périrait morfondu.

« Phénomène terrible ! Chez le Cardinal même et devant lui, le succès fut complet. Acteurs et spectateurs avaient pris l'âme du Cid. Personne n'avait plus peur de rien. Le ministre resta le vaincu de la pièce, aussi bien que don Sanche, l'amant dédaigné de Chimène.

<( Contre cette erreur du public, le tout-puissant ministre, n'ayant nulle ressource en la force, fut obligé de faire appel au public même, au public des lettrés

contre celui des illettrés, aux écrivains contre la cour et la ville ignorantes ».

Richelieu s'adressa donc à l'Académie française, qu'il venait de créer : dans une séance solennelle d'ouverture qu'il fit chez lui, le 10 juillet 1637, il dénonça le Cid à l'assemblée.

« L'Académie naissante, dit Michelet, ne se souciait nullement de débuter par contredire l'opinion. Il fallut les ordres précis, et même une menace brutale du ministre, pour qu'elle obéît : « Je vous aimerai comme vous m'aimerez », dit-il. Évidemment il menaçait de supprimer leurs pensions.

« On sait le jugement faible et froid, médiocre, parfois judicieux, parfois timidement complaisant, que l'Académie publia, et l'insultante critique du ridicule capitan Scudéry et les lâches injures de Mairet, jusquelà maître de la scène, qui s'avoua jaloux et releva encore par là le succès de Corneille.

« Aurait-on pu en 1637, après le Cid, ce qu'on avait pu en 1626, punir de mort l'obstiné duelliste revenu pour se battre sous les croisées du Roi? Non, l'édit était aboli, la scène avait vaincu les lois ; sur Richelieu planait Corneille.

« La campagne s'ouvrait. De quel cœur la noblesse allait-elle se battre contre les descendants du Cid, ces Espagnols aimés et admirés. Français et Espagnols allaient penser également que l'ennemi n'était qu'à Paris, l'ennemi commun, Richelieu ».

Et nous savons que beaucoup de gens, la famille du Roi surtout, étaient de cet avis.

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