V. — La Gazette et la publicité
Richelieu n'aimait pas seulement les lettres pour l'agrément et la culture de l'esprit, mais aussi pour l'utilité que ses intérêts et son gouvernement pouvaient en retirer.
Il se servit des écrivains pour diriger l'opinion, pour se défendre ou attaquer ses ennemis, pour faire l'apologie de son gouvernement. Après avoir, au début de sa carrière politique, pris part à la rédaction de divers bleuets, il fonda la Gazette, la dirigea et travailla souvent à sa rédaction. Il employa le Mercure françois, revue historique et politique1, à la publication de documents qu'il voulait faire connaître au public. 11 fit aussi imprimer de nombreux livrets contenant des déclarations graves contre Gaston, ou contre d'autres personnages compromis dans les conspirations et les intrigues sans cesse renaissantes contre l'Etat.
En réalité, c'est Richelieu qui a créé la presse en France, mais une presse non libre et entièrement à ses ordres.
Il faisait même débiter, au Pont-Neuf, qui était alors un grand centre d'affaires et un lieu de promenade très fréquenté, il y faisait débiter, par ses agents, les nouvelles qu'il voulait répandre.
1. Le directeur et l'imprimeur était Etienne Richer, libraire à Paris. Le Mercure, publié avec permission et privilège du Roi, paraissait un an ou deux après les événements qu'il racontait.
La Gazette parut en 1631. Son fondateur fut Théophraste Renaudot, médecin à Paris, mort en 1653. Renaudot dirigeait son journal à l'aide des nombreuses correspondances que son ami d'Hozier, le célèbre généalogiste, avait en France et à l'étranger. Le Cardinal, qui comprit foutde suite de quelle utilité lui pouvait être, pour agir sur l'opinion, la Gazette, encouragea Renaudot, soutint son entreprise et lui envoya de nombreuses communications. La Gazette a duré jusqu'en 1792, et la collection compte 162 volumes.
Le premier numéro, de quatre pages, parut le 30 mai 1631 ; le format est petit in-4°. La Gazette était hebdomadaire, mais Renaudot publiait très souvent des suppléments. Le siège de la rédaction et de la vente était « au Bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre1 ».
Nous croyons devoir publier, pour faire connaître le ton de la presse naissante, la dédicace au Roi que Renaudot mit en tête du premier volume de son journal.
Dédicace de la Gazette de France au Roi.
Sire, c'est bien une remarque cligne de l'histoire, que dessous soixante-trois rois, la France, si curieuse de nou-
i. On a placé, en 1884, l'inscription suivante au numéro 6 du quai du Marché-Neuf : « Ici s'élevait la maison du Grand-Coq, ouvrant rue de la Calandre et sortant au Marché-Neuf, où Th. Renaudot fonda, en 1631, le premier journal parisien, la Gazette de France ».
\eautés (nouvelles), ne se soit point avisée de publier la Gazette ou recueil par chaque semaine des nouvelles tant domestiques (de France) qu'étrangères, à l'exemple des autres États et même de tous ses voisins. Mais ce ne peut être sans mystère qu'elle ait attendu pour ce faire le vingt et unième an du règne de V. M., célèbre par les avantages qu'elle a remportés sur tous ses ennemis et par la prospérité de ceux qu'il lui a plu favoriser de sa protection et bienveillance.
Jusques ici l'heur (le bonheur) et la valeur de V. M., Sire, ont mis les affaires de ce royaume à un point qui sert de panégyrique éternel et d'apologie effective au Premier Ministre de votre État, chacun reconnaissant que V. M., par ses divins conseils, est plus absolue chez soi, plus chérie de ses alliés, redoutée de ses ennemis et respectée de tout le monde, bref s'est acquis plus de gloire au près et au loin que tous ses devanciers ensemble. Ce sont les louanges que la vérité lire aujourd'hui des bouches autrefois les plus venimeuses que les pères racontent à leurs enfants et dont les compagnies s'entretiennent pour en conserver la mémoire.
Mais, Sire, la mémoire des hommes est trop labile1 pour lui fier (confier) toutes les merveilles dont V. M. va remplir le Septentrion et ensuite tout le Continent2. Il la faut désormais soulager par des écrits qui volent comme en un instant du .Nord au Midi, voire par tous les coins de la terre. C'est ce que je fais maintenant, Sire, d'autant plus hardiment que la bonté de Y. M. ne dédaigne pas la lecture de ces feuilles. Aussi n'ont-elles rien de petit que leur volume et mon style. C'est au reste le journal des rois et puissances de la terre. Tout y est par eux et pour eux qui en sont le capital, les autres personnages ne leur servent que d'accessoire.