Lettres et papiers d'État, III
son préjudice ce que bon lui semblerait, sans crainte de retour. Elle pourrait empêcher nos pèches, troubler notre commerce, et faire, en gardant les embouchures de nos grandes rivières, payer tel droit que bon lui semblerait à nos marchands. Elle pourrait descendre impunément dans nos îles et même sur nos côtes. Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse, lui ôtant tout lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, à ne point traverser la mer; et l'ancienne envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre à son préjudice.
L'insolence qu'elle fit, du temps du feu Roi, au duc de Sully oblige à se mettre en état de n'en plus souffrir de pareille. — Ce duc, choisi par Henri le Grand pour faire une ambassade extraordinaire en Angleterre, s'étant embarqué à Calais, dans un vaisseau français, qui portait le pavillon de France au grand mât, ne fut pas plus tôt à mi-canal, que rencontrant une roberge qui venait pour le recevoir, celui qui la commandait fit commandement au vaisseau français de mettre le pavillon bas. Ce duc, croyant que sa qualité le garantirait d'un tel affront, le refusa avec audace; mais ce refus étant suivi de trois coups de canon tirés à boulets, qui, perçant le vaisseau, percèrent le cœur aux bons Français, la force le contraignit à ce dont la raison le devait défendre, et quelque plainte qu"il put faire, il n'eut jamais d'autre raison du capitaine anglais, sinon que comme son devoir l'obligeait à honorer sa qualité d'ambassadeur, il l'obligeait aussi à faire rendre au pavillon de son maître l'honneur qui était dû au Souverain de la mer...
L'utilité que les Espagnols, qui font gloire d'être nos ennemis présents, tirent des Indes, les obligeant d'être forts à la mer Océane, la raison d'une bonne politique ne nous permet pas d'y être faibles; mais elle veut que nous soyons en état de nous opposer aux desseins qu'ils pourraient avoir
contre nous, et de traverser leurs entreprises. Si V. M. est puissante à la mer, la juste appréhension qu'aura l'Espagne de voir attaquer ses flottes, unique source de sa subsistance, qu'on ne descende sur ses côtes, qui ont plus de 600 lieues d'étendue, qu'on ne surprenne quelques-unes de ses places maritimes, toutes faibles et qui sont en grand nombre ; cette appréhension, dis-je, l'obligera à être si puissante sur la mer, et à tenir ses garnisons si fortes, que la plus grande partie du revenu des Indes se consommera en frais pour conserver le tout; et si ce qui lui restera suffit pour conserver ses États, au moins aura-t-on cet avantage qu'il ne lui donnera plus moyen de troubler ceux de ses voisins, comme elle a fait jusqu'à présent...
Il semble que la nature ait voulu offrir l'empire de la mer à la France, pour l'avantageuse situation de ses deux côtes, également pourvue d'excellents ports aux deux mers, Océane et Méditerranée...
Richelieu créa une marine avec ce qu'il trouva en France et ce qu'il acheta à l'étranger, en Hollande, en Moscovie. Il eut de bons amiraux : le cardinal de Sourdis ', « homme d'exécution en toutes choses », et son petit-neveu, M. de Brézé. Duquesne était déjà l'un des meilleurs officiers de la flotte et fort apprécié du Cardinal. Les Espagnols furent battus en toutes rencontres. Malheureusement Mazarin laissa périr cette belle marine, et il fallut plus tard que Colbert recommençât l'œuvre de Richelieu.
En même temps qu'il créait la marine, il créait aussi de grandes compagnies de commerce, à l'exemple des