‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 35 sur 203 · Lettres et papiers d'État, VI · texte numérisé non relu

Lettres et papiers d'État, VI

sa grâce, si les considérations de l'État ne prévalaient toujours en lui à ses affections particulières.

Il faut s'arrêter : d'ailleurs il nous semble que ce que l'on vient de lire suffit pour prouver la réelle valeur militaire du Cardinal. Il n'en est pas moins curieux cependant de voir notre armée moderne créée, organisée, disciplinée et commandée par des cardinaux, des évêques et des capucins.

Richelieu savait se faire obéir et n'entendait pas raillerie sur la discipline. Pendant le siège de la Rochelle, le 24 juin 1628, il écrivait au maréchal de Bassompierre :

Monsieur, cette lettre est pour savoir si vous prétendez que j'aie commandement en cette armée, ou non. Si vous le prétendez, vous obéirez, s'il vous plaît, à l'ordre que j'ai donné à M. de Rothelin1, de prendre des chevaux qui sont en voire quartier pour aller quérir des poudres à Saumur. Si votre prétention n'est pas telle, puisque celle du Roi est autre, vos pensées n'empêcheront pas que je sois obéi, ne désirant pas que la patience que j'ai eue en plusieurs occasions empêche en celle-ci que le service du Roi ne soit fait selon que le bien de ses affaires le requiert.

C'est celui qui a toujours été et veut être votre, etc.

Nous venons de montrer les qualités militaires du Cardinal; il reste à faire connaître ce qu'il a fait pour l'armée. Disons tout d'abord qu'il a créé l'armée française moderne, qu'il l'a formée, à partir de 1635, par

t. Officier d'artillerie qui remplaçait le Grand-Maître absent.

sept années de guerres sérieuses, et qu'il a la gloire, grande par-dessus toutes, d'en avoir fait l'armée de Rocroi.

C'est pendant son ministère qu'on a établi les unités tactiques modernes : le bataillon, l'escadron, la brigade. — 11 lutta contre la vénalité des grades, cette plaie de l'armée, sans pouvoir l'abolir. — Il développa l'infanterie à ce point, qu'à sa mort il laissait 139 régiments. — 11 créa la levée de la milice, cherchant ainsi à remplacer le racolage par un meilleur mode de recrutement. — Il organisa une excellente cavalerie, mais avec beaucoup de peine et après de longues luttes avec la noblesse indisciplinée qui composait surtout les régiments de cette arme. — En -1642, Louis XIII avait 140,000 hommes sous les armes.

La haute administration militaire est l'œuvre de Richelieu ; il créa le ministère de la guerre et les intendants généraux, chargés de la surveillance de tous les services, et les intendants d'armée, dont les principaux agents étaient les commissaires des guerres. Tous ces fonctionnaires étaient des civils, appartenant à la haute bourgeoisie, alors si instruite et si dévouée aux intérêts de l'État; ils furent les instruments dont Richelieu se servit pour assurer l'exécution de ses ordres et l'accomplissement de ses réformes.

Il supprima la charge de connétable et fit rentrer les pouvoirs de ce personnage presque indépendant dans les attributions du ministre de la guerre.

Il organisa le service de la solde, — le service des vivres, — le service des étapes, — le service de santé.

Il assura un asile aux soldats estropiés en établissant la commanderie de Saint-Louis, véritable hôtel des Invalides. — Il fonda les premières écoles militaires : Tune pour les jeunes gentilshommes, l'autre (l'académie de guerre), pour y envoyer des soldats, sans doute afin de les préparer à devenir de bons instructeurs dans les régiments1. — Louis XIII et le Cardinal ont des cartes, des plans, et en envoient aux généraux. Richelieu fait lui-même, à l'occasion, des plans de fortifications, de passages de rivières, de campements, des ordres de bataille, assez médiocres comme dessin, il est vrai '.

Richelieu établit et maintint avec une main de fer la discipline dans l'armée : il força les officiers à obéir, à rester à leur compagnie ou à leur régiment, et à ne pas quitter leur poste devant l'ennemi. Il réprima sévèrement les excès des gens de guerre et leurs ravages dans les campagnes, sans parvenir cependant à détruire le mal, tant il était invétéré depuis deux siècles qu'il durait.

En un mot. Richelieu a fait, établi, organisé toutes ces belles institutions militaires dont on attribue ordinairement la création à Louvois, qui a trouvé toutes choses déjà faites, qui les a réorganisées, perfectionnées; mais le véritable créateur est Richelieu.

Le Cardinal eut d'habiles généraux : le maréchal de

Page 1