‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 53 sur 203 · Son frère, ses frères bâtards, les princes du sang · texte numérisé non relu

Son frère, ses frères bâtards, les princes du sang

dinaire quand ceux à qui l'on a affaire sont jaloux de leur nature, vu que la réputation de celui qui fait fort bien émeut quelquefois le sentiment de leur jalousie, au lieu que celui qui ne s'acquitte pas de son devoir ne préjudicie qu'à l'intérêt public, auquel souvent ils ne sont pas si sensibles qu'à leurs propres passions.

Aversions. — Le Roi est aussi sujet à prendre des aversions de diverses personnes qui lui peuvent causer beaucoup de mal, et si S. M. n'y prend garde elle en aura souvent, la malice de la Cour étant telle qu'un chacun fomente les passions de son prince, quoiqu'elles lui soient préjudiciables, ce qui fait qu'il ne saurait témoigner si peu d'aversion contre quelqu'un, que, dans quatre jours, elle soit beaucoup plus grande par l'art que chacun apporte à l'augmenter.

Ces aversions peuvent monter jusques à tel point que par ce moyen le Roi se procurerait plus de mal que personne ne lui en saurait faire, ce qui arriverait indubitablement si S. M. en concevait des principaux et plus puissants de son État, étant certain qu'entre les personnes de celte qualité il y en a qui n'en auraient pas plus tôt connaissance qu'ils ne cherchassent parti, et lâchassent, en troublant le repos du royaume, de se venger de leur mauvaise fortune aux dépens du public.

De longtemps on a remarqué qu'il n'y a rien dont un sensible dépit ne soit capable, et tout prince qui n'a point d'enfant pour héritier, mais voit un successeur qui lui marche sur les talons, doit avoir grand soin de ne mépriser et mécontenter personne sans sujet.

Bonne chère aux Grands. — Il est de la prudence du Roi de se contraindre à faire bonne chère aux Grands, et bien que ce lui soit une gêne, il la doit supporter avec patience, se représentant que, comme c'est une charge, c'est aussi une prérogative de la royauté, d'avoir des personnes de cette qualité sous lui. Si ceux de ce royaume se sont attachés à d'autres princes qu'à leur Roi, c'a été à leur compte pour n'avoir pas été bien vus de sa personne.

Il faut donc ci-après en faire plus d'état, et si on ne peut satisfaire à leurs appétits déréglés, les payer au moins d'un bon visage. Les inconvénients passés enseignent les précautions qu'il faut prendre à l'avenir...

Impressions. — Quant aux impressions dont les rois se rendent quelquefois trop facilement susceptibles, la conséquence n'en est pas peu importante, principalement s'ils le sont jusques à ce point qu'on estime qu'il se trouve en eux peu de différence entre écouter et être persuadés, lorsqu'il est question de quelque calomnie, vu que par ce mo)ren la ruine du plus homme de bien dépendrait de la malice ou de l'artifice de quelque rusé courtisan qui ne craindra point de se hasarder pour perdre le plus assuré serviteur du Roi.

Les princes qui veulent être bien servis doivent choisir des ministres qui ne connaissent que la raison et n'épargnent personne; mais telles gens sont en un état bien périlleux, parce que tel est impuissant à faire bien qui est très puissant à mal faire, et que beaucoup de princes, quoique forts en eux-mêmes, ne le sont pas à se garantir des impressions qu'on leur donne contre ceux qui les servent le mieux, et à qui ils doivent plus de protection.

Les rois peuvent tout écouter s bon leur semble; mais ensuite ils doivent examiner à loisir, avec des gens de bien, ce qu'on leur a dit, et châtier sévèrement les calomniateurs lorsqu'ils sont avérés tels. Cependant il y a des personnes dont la fidélité est si éprouvée et les services si signalés, que ceux qui voudraient parler à leur désavantage ne doivent rien trouver d'ouvert en leurs maîtres que leur bouche pour les menacer d'un tel châtiment qu'ils n'osent plus retourner une seconde fois à semblable malice.

Changements. — Oubli des services. — Les diverses impressions pourraient même faire craindre que S. M. se pût dégoûter aisément de ceux qui la servent le mieux, ce qu'elle doit éviter avec soin. Comme aussi s'étudiera faire perdre l'opinion que beaucoup ont qu'un service rendu à S. M. est tellement perdu en sa mémoire qu'elle ne s'en souvient plus

trois jours après ; attendu qu'il y a peu de gens qui veulent travailler la plus grande partie de leur vie pour qu'on leur en sache gré si peu de temps...

Facilité à blâmer ceux qui servent. — En cette considération S. M. prendra soin, s'il lui plaît, de faire à l'avenir grand état de ceux qui font bien, et ne se laisser pas aller à beaucoup de gens qui quelquefois la portent insensiblement à blâmer quelque circonstance d'une action dont l'effet mérite grande louange. La suppliant, en cette occasion, de se ressouvenir que les hommes font plus de cas de l'estime que de tous les biens du monde, ce qui fait qu'une mauvaise parole de son maître dégoûte et refroidit plus un bon courage que tous les bienfaits qu'il lui saurait faire ne sauraient l'échauffer à le servir.

Un sujet estime être en très mauvais état quand il croit que son honneur n'a point de prix en la bouche de son prince, qu'il pense que son maître se plaît beaucoup plus à trouver à redire qu'à bien dire de sa personne ; et qu'au lieu qu'un chef doit toujours excuser les défauts de ceux qui sont sous sa charge, il les relève et ravale les bonnes actions qu'il devrait faire valoir. S. M. prendra, s'il lui plaît, garde à ce défaut, capable de lui faire perdre autant de cœurs que la fécondité de son royaume lui en saurait faire naître.

Peu d'application aux choses grandes. — Beaucoup pensent, et non sans sujet, que S. M. de son naturel ne s'applique pas volontiers aux affaires, et qu'elle se dégoûte aisément de celles qui sont de longue haleine, quoiqu'elles soient de très grand fruit. Si cela est, S. M. doit résister aux aversions qui lui peuvent arriver en pareilles occasions, étant vrai qu'il n'y a homme assez hardi pour entreprendre de servir un prince en quelque grand dessein, s'il a sujet de craindre qu'il s'en dégoûte avant que d'en être au milieu, et qu'on lui en impute l'événement si le succès en est mauvais, faute de le bien poursuivre, bien que le conseil en ait été bon et nécessaire.

Vjo'iversitag DtPi triTMFrA

Il est impossible d'entreprendre de grandes affaires sans être assuré, non-seulement d'y être supporté (soutenu), mais qu'on en saura le gré qu'on en doit justement espérer.

Il y a plus ; le Roi donne si peu d'attention à ses affaires et improuve si facilement les expédients qu'on lui propose pour faire réussir celles qu'il entreprend, qu'il esta craindre qu'à l'avenir il y ait bien de la difficulté à le servir. Le respect qu'on lui porte et la crainte que l'on a de choquer ses sens étouffent les meilleurs desseins dans l'esprit et le cœur de ceux qui sont les plus capables.

Aussi on ne peut rien entreprendre en sa présence, et à peine un homme sage le doit-il faire en son absence, puisqu'il faut répondre des mauvais événements comme si on était coupable.

Il s'est quelquefois trouvé des princes qui voulaient les fins et non les moyens, c'est-à-dire qui désiraient que leurs affaires allassent bien sans vouloir faire ce qui est nécessaire à cet effet.

Mais suivant ce principe les bons succès ne peuvent arriver que par hasard.

Il y en a d'autres encore qui sont de cette nature, que, quand leurs affaires vont mal, ils en ont beaucoup de déplaisir, font grand cas de ceux qui peuvent y apporter remède, et se proposent de se gouverner comme il fautàcette fin. Mais le péril étant passé, ils ne se souviennent plus des bonnes résolutions qu'ils avaient prises.

Et lorsqu'ils ont de la prospérité ils n'en reçoivent pas assez de satisfaction et n'en savent pas assez de gré à ceux qui en sont cause. Il semble qu'ils estiment que ce qui est arrivé par bonne conduite soit survenu par hasard, et ainsi ne croient pas être redevables du bon succès dont ils jouissent, ni à leur prudence, ni à celle de leurs serviteurs, ce qui fait que les meilleurs événements leur sont indifférents.

Tel défaut n'est pas de petite importance, et par conséquent S. M. s'empêchera, s'il lui plaît, d'y tomber.

Inexécution des lois. — Il est si dangereux en un État d'à-

gir avec indifférence en l'exécution des lois, que je ne puis que je ne remarque qu'il semble que S. M. n'ait pas assez de chaleur et de fermeté pour l'observation des siennes, particulièrement de l'édit des duels.

On peut dire avec vérité que S. M. et son Conseil répondront de toutes les âmes qui se perdront par cette voie diabolique, s'ils ont pu les empêcher par la rigueur des peines dues à tel crime.

Il n'y a rien de si ordinaire que de commettre une faute en matière d'État, que de désobéir à un commandement du Roi, que de traverser l'exécution de ses édits, de ses ordonnances et des arrêts de sa justice. Jusques ici tels désordres ont été commis impunément, et cependant les manquements de cette nature sont de telle conséquence par l'exemple et la suite qu'ils tirent après eux que si l'on n'est extraordinairement sévère à les châtier, les États ne peuvent subsister...

Un chrétien ne saurait trop tôt oublier une injure et pardonner une offense, ni un roi, un gouverneur et magistrat trop tôt les châtier quand les fautes sont d'État. Celte différence est grande, mais la raison en est prompte (facile à comprendre) et a son fondement en un même principe.

Dieu n'a pas voulu laisser la vengeance es mains des particuliers, parce que sous ce prétexte chacun eût exercé ses passions et eût troublé la paix publique. D'autre part, il l'a mise es mains des rois et magistrats, selon les règles qu'il en a prescrites, parce que sans l'exemple et le châtiment il n'y a point d'injustice et de violence qui ne se commît impunément au préjudice du repos public.

Le salut des hommes s'opère définitivement en l'autre monde, et partant ce n'est point merveille si Dieu veut que les particuliers lui remettent la vengeance des injures qu'il châtie par ses jugements en l'éternité. Les États n'ont point de subsistance après ce monde ; leur salut est présent ou nul, et, partant, les châtiments nécessaires à leur subsis-

tance (conservation) ne peuvent être remis ; mais ils doivent être présents.

Libéralité. — Les rois étant les vraies images de Dieu, en ce que toutes sortes de bienfaits doivent sortir de leurs mains, ils ne sauraient être trop soigneux d'acquérir par bons effets la réputation d'être libéraux; c'est le vrai moyen de gagner les cœurs ; mais il le faut être non par faveur, mais par la considération du mérite et des services des personnes, étant certain qu'il y a fort peu de gens qui aiment la vertu toute nue, c'est-à-dire qui s'étudient à bien faire, s'ils n'espèrent quelque récompense

M. de Luynes a dit souvent qu'il avait remarqué que le Roi, de son inclination naturelle, se portait plus volontiers aux sévérités qu'aux grâces, et qu'il avait plus d'aversion de faire du bien que du mal. Pour moi, je n'ai jamais fait cette remarque, mais le mal est que beaucoup ont cette croyance, ce qui oblige les serviteurs de S. M. de l'en avertir, afin qu'elle puisse faire perdre cette mauvaise opinion qui, en effet, n'a pas de fondement.

Les rois doivent être sévères et exacts à faire punir ceux qui troublent la police et violent les lois de leurs royaumes, mais il ne faut pas y prendre plaisir

Mépris des affaires. — Une des choses qui préjudicie autant au règne de S. M. est qu'on pense qu'elle n'agit pas d'elle-même, qu'elle s'attache plus volontiers aux choses petites qu'aux grandes et importantes, et que le gouvernement de l'État lui est indifférent.

Pour faire perdre cette opinion, il est nécessaire lorsqu'il arrive quelque chose qui intéresse son autorité, qu'elle en témoigne grand ressentiment devant (avant) qu'aucun de ses serviteurs l'ait abordée.

Que lorsqu'on lui rend quelque service, elle exalte l'action et témoigne en vouloir faire la reconnaissance, sans qu'on pense que ce soit par l'avis de son Conseil.

Enfin, qu'elle parle souvent de ses affaires avec le tiers et le quart, et fasse reconnaître, en diverses occasions,

qu'elle affectionne celles qui seront sur le tapis importantes à l'État.

Ce qui est h noter est qu'il faut témoigner ses sentiments par une suite d'actions es occasions qui le requièrent, en quoi il est à craindre que puisque les inclinations prévalent d'ordinaire aux résolutions qui se prennent par raison et persuasion, S. M. oublie dans peu de jours ce qu'elle se promettra à elle-même, et retombe par ce moyen dans ses premières babitudes.

Il est (c'est) d'autant plus à craindre que, bien qu'il soit aisé de porter quelqu'un à faire une action contre son sens, il n'en est pas de même d'une conduite qui, requérant une suite continue, semble aussi, pour n'être point interrompue, requérir le génie de celui qui la conseille.

Mais ce qui est difficile n'est pas impossible. Si S. M. le trouve bon, on l'avertira si dextrement sous mains qu'il semblera que tout soit de son mouvement.

Il peut, arriver un grand bien de la franchise dont ma conscience et la passion que j'ai pour le service du Roi me font user, en l'avertissant fidèlement de ce qui est à souhaiter dans sa conduite, pour le rendre le plus grand prince du monde

Après ce long discours le Cardinal demanda au Roi ce dont il voulait qu'il se corrigeât « pour être plus à son gré » , déclara qu'il ne pouvait plus supporter le fardeau des grandes affaires, tant ses forces étaient usées. Puis il se plaignit d'être tantôt bien avec la Reine et tantôt mal ; de même avec le Roi, qui tantôt avait « d'extrêmes satisfactions de lui » et tantôt en prenait « quelque dégoût ».

Cela, dit-il, afflige tellement un esprit sincère et ardent aux choses qu'il entreprend pour le service de ses maîtres.

qu'il n'y a force au monde qui puisse résister à la douleur que l'on conçoit par tels sujets de déplaisir, et, outre le mal qu'il reçoit, il en arrive cet inconvénient que cela l'empêche de pouvoir s'appliquer tout entier, comme il pourrait faire, aux affaires dont il est chargé.

Les changements de la Reine viennent de son naturel, à mon avis, qui de soi-même est ombrageux, et qui, ferme et résolu aux grandes affaires, se blesse aisément pour peu de chose, ce qu'on ne peut éviter, parce qu'il est impossible de prévoir ses désirs ; joint que souvent les considérations d'État requièrent qu'on passe par-dessus la passion des princes.

Abordant la question des « dégoûts du Roi », le Cardinal entreprend sa justification en examinant sa conduite au siège de la Rochelle, siège dont la longueur fatiguait Louis XIII, lequel, sans Richelieu, n'aurait pas été jusqu'au bout, et qui s'en alla, fatigué de cette guerre interminable et de son ministre.

Le dégoût que le Roi prenait en la longueur de ce siège achevait tout à fait [de me mettre mal] ; étant vrai que parce que je craignais que l'absence du Roi perdit cette entreprise, sans le bon succès de laquelle le Roi n*était point roi, j'étais criminel jusque-là que qui m*eût lors soufflé m'eût peut-être jeté par terre, et cependant que je contribuais tout ce qui m'était possible au plus signalé service que serviteur puisse rendre à maître.

Voyant que le Roi s'en voulait aller, je jugeai unanimement avec tout le monde que le seul moyen d'empêcher que l'absence du Roi ne ruinât son premier dessein était que je demeurasse. Je n'estimai pas en mon particulier valoir plus que les autres ; mais je me fondais sur l'opinion qu'on a prise que je ne m'attache pas aisément à des des-

seins qui ne peuvent réussir, el sur ce qu'étant auprès du Roi comme on estimait que je fusse, on ne jugeait pas qu'il voulût abandonner celte entreprise en m'y laissant pour la conduire.

Je savais bien qu'en me tenant absent du Roi, je m'exposais ouvertement à ma perte, connaissant assez les offices qu'on peut rendre aux absents. Cependant cette considération de mon intérêt ne m'empêcha point de choisir le parti le plus utile à Sa Majesté.

Ce remède unique, comme l'événement l'a fait paraître, me fut un nouveau crime ; le Roi en oiant (entendant) parler l'improuva tout à fait et se laissa aller jusque-là de dire que son armée ne me respecterait non plus qu'un marmiton ; cependant il est vrai qu'elle (l'armée) n'a jamais tant considéré personne subalterne.

Le Cardinal se justifia ensuite de l'accusation d'être intéressé. Il dit qu'il avait refusé : 100,000 pistoles1 des financiers qui les lui offraient, — 20,000 écus2 de pension extraordinaire que le Roi lui offrait, « quoique, dit-il, je dépense grandement et ne subsiste que par les libéralités de la Reine-Mère », — une abbaye que le Roi lui avait donnée et qu'il avait laissée au chancelier, — 200,000 livres5, sur les débris de carraques (vaisseaux), dont il lui revenait plus de 100,000 écus*, — les gages de l'amirauté valant plus de 40,000 livres"; il ajouta qu'il avait emprunté plus d'un million de li-

Page 1