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Lettres et papiers d'État, III

Ce fut donc le 13 janvier 1629, après la prise de la Rochelle, à la veille du départ de Louis XIII pour l'Italie, que Richelieu tint au Roi, en présence de Marie de Médicis et du P. Suffren, confesseur de Louis XIII, le langage suivant.

Il conseilla d'abord à Sa Majesté d'achever de détruire la rébellion de l'hérésie en soumettant les places du Languedoc et de la Guyenne, — de détruire toutes les places fortes non frontières, non utiles à la défense de la France, — de décharger le peuple, — d'abaisser la puissance des Parlements, — de forcer les Grands à obéir, — de racheter le domaine de l'Etat pour en augmenter les revenus, — d'arrêter les progrès de l'Espagne, — de créer une marine, — de fortifier Metz et de s'avancer jusqu'à Strasbourg « pour acquérir une entrée dans l'Allemagne » ; puis il aborde la question principale, le caractère et les défauts de Louis XIII.

Pour la personne du Roi, il a tant de bonnes qualités, que difficilement en trouvera-t-on quelqu'une à redire. Mais d'autant que les péchés des rois consistent principalement en omissions, ce ne sera pas merveille s'il y a quelque chose à remarquer en ce genre, non par manque des parties nécessaires à un prince, mais par faute de les mettre en exercice...

Le Roi est bon, vertueux, secret, courageux et amateur de gloire ; mais on peut dire avec vérité qu'il est extrêmement prompt, soupçonneux, jaloux, quelquefois susceptible de diverses aversions passagères et des premières impressions au préjudice du tiers et du quart ; enfin, sujet à quelque variété d'humeurs et diverses inclinations dont il lui sera plus aisé de se corriger qu'il ne me serait facile de les

rapporter, étant si accoutumé à publier ses vertus à tout le monde, qu'à peine pourrais-je remarquer ses défauts, bien que ce ne soit qu'à lui-même.

Le jugement de S. M. est tel qu'elle s'apercevra fort bien, sans l'aide de ses serviteurs, de ce qui peut être désiré en sa personne par ceuxqui sont du tout attachés à son service et les plus passionnés pour sa grandeur et pour sa gloire.

Promptitude. — Tel est prompt de sa nature que le temps et l'expérience rendent fort modéré. Le changement qui est en S. M. sur ce sujet est aisé à faire; et je puis dire avec vérité qu'il y a grand lieu de l'attendre. - Soupçons. — Quant aux soupçons auxquels elle est sujette, il est vrai qu'ils sont quelquefois tels, que si deux personnes parlent ensemble, il en entre en ombrage, ce qui ne compatit pas avec l'emploi des affaires, qui requiert que l'on puisse parler et faire caresse à tout le monde pour pénétrer et découvrir ce qu'on estime nécessaire au service de son maître, et par une bonne chère (un bon visage) arrêter le cours de beaucoup de mécontentements que la Cour produit tous les jours, et auxquels les hommes se portent ordinairement, quand on ne les paye ni d'effets ni de bonne mine.

Jalousie. — Il peut aussi arriver beaucoup d'inconvénients de la jalousie de S. M., qui doit tenir pour assuré que si elle ne prend la résolution de la perdre au respect de Monsieur son frère, en sorte qu'elle se résolve de lui donner toute sorte de contentement es choses qui n'intéressent point son État, il est impossible, quoique la Rochelle soit prise et que le parti des huguenots n'ait plus de lieu, qu'enfin le peu d'intelligence entre le roi et lui ne cause quelque désordre dans le royaume.

Pour éviter ces maux, le Roi doit trouver bon que ceux qui le serviront dans ses conseils le fassent souvenir, en toutes occasions, de ce qui peut tenir l'esprit de Monsieur contenl, sans prendre ombrage de ceux qui lui en donneront avis; autrement nul ne l'osera faire et une omission en

chose qui ne préjudicie point au Roi peut porter ce prince au désespoir.

Contenter Monsieur en tout ce qui n'est point préjudiciable à l'État, et lui résister en ce qui pourrait donner atteinte à l'autorité du Roi, sont les deux maximes qu'il faut pratiquer avec ce prince, qui, étant traité honorablement, n'entreprendra jamais rien contre le repos du royaume, mais demeurera dans les termes (limites) de son devoir et les vrais intérêts de l'État, qu'il affectionne si naturellement que lors même qu'il a eu des mécontentements, je lui ai toujours vu prendre les opinions les plus saines pour le bien public1.

Le Roi ayant les avantages que la nature lui adonnés sur Monsieur son frère lui doit, en cette considération, servir de père et compatir aux défauts de son âge, les couvrant et les cachant à tout le monde. En ce faisant, il ne fera pas peu pour lui, étant vrai qu'il arrive beaucoup de mal aux princes qui se plaisent à relever les défauts des Grands, en ce que plusieurs, pour leur plaire, les exagèrent autant qu'il leur est possible, et par après, pour éviter le mal qui leur pourrait arriver du crime de leur langue, par une insigne trahison, ils avertissent ceux qu'ils ont intéressés en leurs médisances, et les imputent toutes entières à leur maître. D'où naissent tant de mauvais rencontres qu'on peut dire à bon droit que la langue des princes leur fait souvent plus de mal que l'épée de leurs ennemis.

Or, parce que les jeunes princes sont souvent plutôt touchés par les satisfactions ou mécontentements de ceux qui sont près d'eux que par les leurs propres, il sera de la prudence du Roi de s'abstenir de dire aucune chose de ceux qui sont auprès de Monsieur son frère qui leur puisse être rapportée en mauvaise part, l'expérience m'ayant déjà fait

t. Louis XIII jugeait mieux son frère que le Cardinal ue le jugeait; car Monsieur n'hésita pas plusieurs fois à s'allier avec les Espagnols auxquels le Roi faisait la guerre

connaître plusieurs fois en ce même sujet que tels rencontres sont capables de produire de grands inconvénients.

Si S. M., passant plus outre, veut fermer la bouche à tous ceux qui voudraient parler, en sa présence, au désavantage de telles gens, ce qui, d'ordinaire, ne se fait à autre fin que pour tirer quelque parole d'elle qui puisse piquer les autres, elle en recevra un grand profit, et non seulement cette conduite lui sera-t-elle décente, honorable et utile en cette occasion, mais en toute autre semblable qui se pourra présenter. L'histoire et l'expérience de ce temps me faisant dire avec vérité que beaucoup de troubles ont tiré leur être de ce principe.

Rien n'est plus séant à un prince que de parler avec retenue, et imiter le roi des abeilles, qui ne porte point d'aiguillon pour ne piquer personne.

C'est un grand secret à un prince d'avoir auprès des Grands quelque personne puissante sur leur esprit qui empêche qu'ils ne sortent de leur devoir, et ils ne doivent point plaindre le bien qu'ils font à telles gens pour une si bonne fin.

S. M. doit encore éviter comme la mort une certaine jalousie qui porte souvent les princes à ne pouvoir souffrir que leurs serviteurs fassent pour eux certaines choses qui leur sont du tout nécessaires, et qu'ils ne veulent et ne peuvent pas faire eux-mêmes ; autrement il n'y a personne, pour affectionné qu'il soit, qui ose travailler selon l'étendue de sa puissance, ce qui est dangereux, vu qu'il y a beaucoup d'occasions où, bien qu'il soit impossible de remédier aux maux par des voies retenues et tempérées, il est aisé de le faire par des moyens forts et puissants que l'appréhension empêche de tenter, y ayant peu de gens qui veulent se mettre au hasard d'encourir l'indignation de son maître pour l'avoir trop bien servi.

A ce propos, je dirai franchement qu'il faut ou que S. M. se résolve de vaquer à ses affaires avec assiduité et autorité

tout ensemble1, ou qu'elle autorise puissamment quelqu'un qui les fasse avec ces deux qualités, autrement elle ne sera jamais servie et ses affaires périront.

Plusieurs exemples me font croire que ce dernier genre de jalousie peut faire perdre beaucoup de bonnes occasions, ayant remarqué S. M. capable d'entrer non seulement en ombrage de ceux qui lui en peuvent donner comme approchant plus de sa qualité2, mais, en outre, de ses propres créatures, qui ne peuvent penser qu'à le servir et qu'il connaît par expérience n'avoir jamais eu d'autre dessein.

Et. en cela, il semble que S. M. soit, à son préjudice, jaloux de son ombre, puisque, comme les astres n'ont d'autre lumière que celle qu'ils tirent du soleil, c'est elle seule qui donne force à ses créatures, qui en effet n'ont éclat que par sa lumière et ne sont considérées que pour l'amour de l'affection qu'il leur porte et des signalés services qu'ils lui rendent.

Il se condamnera lui-même, je m'assure, s'il considère que ceux" en qui il a plus de confiance3 ont autant d'intérêt à sa conservation que lui-même, vu que leur subsistance en dépend absolument, n'y ayant personne qui ne reconnaisse que si le bonheur de S. M. changeait, le leur ne pourrait continuer, et que si Dieu le tirait du monde, ils seraient exposés aux haines qu'ils ont acquises pour le bien servir, et à l'ambition de plusieurs qui, aux grands changements, ne perdent jamais l'occasion de s'élever et de faire leur fortune par la ruine d'autrui.

Il y a quelquefois des princes sous le règne desquels on court plus de fortune de se perdre par trop bien faire que pour ne pas faire ce à quoi on est obligé, et cela arrive d"or-

1. Louis XTII passait alors tout son temps à la chassera courre le loup, ou à chasser le merle. Il suivit eufin le conseil du Cardinal, et s'occupa sérieusement des affaires, surtout des affaires militaires.

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