‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 67 sur 203 · Devenu évêque de Saint-Malo · texte numérisé non relu

Devenu évêque de Saint-Malo

t>. Voy. dans les Lettres et papiers d'État (IV, 225, année 1631) une lettre dans laquelle il donne son avis et des conseils sur la manière dont il faut répondre aux libellistes.

liberté de la presse, les choses sont absolument les mêmes, que les folliculaires existent et pratiquent leur métier avec autant d'impudeur dans tous les temps, et que la main sévère d'un Richelieu ne peut les arrêter. Plusieurs cependant furent pendus. En 1627, un certain Rondin fut mené au gibet ; il était l'auteur d'un violent pamphlet contre Louis Xlll et Richelieu, intitulé : Lettre de la cordonnière de la Reine-Mère à M. de Baradas.

En 1631, les pamphlets furent extrêmement nombreux ; on les imprimait en France, en Allemagne, à Rruxelles surtout, où la Reine-Mère venait de se retirer; on les répandait partout avec profusion, aux offices du Louvre, dans les maisons, les boutiques et échoppes, dans le but avoué de soulever le peuple contre le gouvernement.

Le pamphlétaire le plus violent et le plus actif à ce moment est un certain Mathieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, aumônier de Marie de Médicis, qui la suivit dans son exil et devint alors l'ennemi de Richelieu, et fit contre lui les plus odieux libelles. Le Cardinal avait eu longtemps à sa solde l'abbé de Saint- Germain, ainsi que le P. de Ghanteloube, qui suivit aussi Marie de Médicis à l'étranger et écrivit contre Richelieu.

Les libelles ne produisant pas d'autre effet que d'irriter Richelieu, on résolut de le tuer. C'est ainsi qu'on s'était débarrassé de Guillaume d'Orange, de Henri III, de Henri IV ; Elisabeth d'Angleterre avait échappé au sort qui lui était destiné : le tour de Richelieu arrivait. Dès 1626, avec les libelles, commencent les complots et les cabales, qui se suivent sans interruption jusqu'en

1642, et dans lesquels la main de l'Espagne se rencontre toujours.

Est-on bien venu d'accuser Richelieu de cruauté, d'esprit de vengeance, devant cette conspiration permanente de seize ans contre l'État, devant ces tentatives multipliées d'assassinat et d'empoisonnement, contre lesquelles Richelieu avait bien le droit de se défendre, et Louis XIII le devoir de protéger son royaume? Ils n'ont puni que des coupables. N'oublions pas que, dans ce temps, la peine de mort avec la confiscation des biens frappait sans pitié tous ceux qui conspiraient contre l'État, et que l'on n'avait pas alors l'idée que l'on ferait un jour un métier lucratif et sans danger de celui de conspirateur et de renverseur de gouvernements ; n'oublions pas aussi que le régime des amnisties et de la grâce à jet continu était absolument inconnu, et que ceux qui conspiraient, qui trahissaient la France au profit de l'Espagne, jouaient leur tête et le savaient.

Il faut reproduire ici un chapitre du Testament politique, afin de faire bien connaître le tempérament du Cardinal et ses idées en matière de droit pénal appliqué aux crimes politiques. Nul homme ne s'est présenté à la postérité avec plus de franchise et sans le moindre déguisement que le grand ministre de Louis XIII. Ecoutons-le ; il est toujours un peu long, mais il y a toujours profit à l'entendre.

C'est un dire commun, mais d'autant plus véritable qu'il a été de tout temps en la bouche et en l'esprit de tous les

hommes, que la peine et la récompense sont les deux points les plus importants pour la conduite d'un royaume.

Il est certain que, quand même on ne se servirait point au gouvernement des États d'aucun principe que de celui d'être inflexible à châtier ceux qui les desservent, et religieux à récompenser ceux qui leur procurent quelque notable avantage, on ne saurait les mal gouverner, n*y ayant personne qui ne soit capable d'être contenu dans son devoir par la crainte ou par l'espérance.

Je fais marcher la peine devant la récompense, parce que s'il fallait se priver de l'une des deux, il vaudrait mieux se dispenser de la dernière que de la première.

Le bien devant être embrassé pour l'amour de soi-même (de lui-même), à la grande rigueur on ne doit point de récompense à celui qui s'y porte. Mais n'y ayant point de crime qui ne viole ce à quoi on est obligé, il n'y en a point par conséquent qui n'oblige à la peine qui est due à la désobéissance ; et cette obligation est si étroite qu'en beaucoup d'occasions on ne peut laisser une faute impunie sans en commettre une nouvelle.

Je parle des fautes qui blessent l'État par dessein projeté, et non de plusieurs autres qui arrivent par hasard et malheur, auxquelles les princes peuvent et doivent souvent user d'indulgence. Bien que pardonner en tel cas soit une action louable, ne châtier pas une faute de conséquence, dont l'impunité ouvre la porte à la licence, est une omission criminelle.

Les théologiens en demeurent d'accord aussi bien que les politiques, et tous conviennent qu'en certaines rencontres où les princes feraient mal de ne pardonner pas à ceux qui sont chargés du gouvernement public, ils seraient aussi inexcusables si, au lieu d'une sévère punition, ils usaient d'indulgence.

L'expérience apprenant à ceux qui ont une longue pratique du monde, que les hommes perdent facilement la mémoire des bienfaits, et que lorsqu'ils en sont comblés, le dé-

sir d'en avoir de plus grands les rend souvent et ambitieux et ingrats tout ensemble, elle nous fait connaître aussi que les châtiments sont un moyen plus assuré pour contenir un chacun dans son devoir ; vu qu'on les oublie d'autant moins qu'ils font impression sur nos sens, plus puissants sur la plupart des hommes que la raison, qui n'a point de force sur beaucoup d'esprits.

Etre rigoureux envers les particuliers qui font gloire de mépriser les lois et les ordonnances d'un État, c'est être bon pour le public. Et on ne saurait faire un plus grand crime contre les intérêts publics, qu'en se rendant indulgent envers ceux qui les violent.

Entre plusieurs monopoles, factions et séditions qui se sont faites démon temps dans ce royaume, je n'ai jamais vu que l'impunité ait porté aucun esprit naturellement à se corriger de sa mauvaise inclination, mais au contraire sont retournés à leur premier vomissement, et souvent avec plus d'effet la seconde fois que la première.

L'indulgence pratiquée jusqu'à présent en ce royaume l'a souvent mis en de très grandes et déplorables extrémités. Les fautes y étant impunies, chacun y a fait un métier de sa charge, et sans avoir égard à ce à quoi il était obligé pour s'en acquitter dignement, il a seulement considéré ce qu'il pouvait faire pour en profiter davantage.

Les Anciens ont estimé qu'il était dangereux de vivre sous un prince qui ne veut rien remettre de la rigueur du droit : ils ont aussi remarqué qu'il l'était encore davantage de vivre dans un État où l'impunité ouvre la porte à toute sorte de licences.

Tel prince ou magistrat craindra pécher par trop de rigueur, qui devrait rendre compte à Dieu^ et ne saurait qu'être blâmé des hommes sages, s'il n'exerçait pas celle qui est prescrite par les lois.

Je l'ai souvent représenté à V. M. et je la supplie encore de s'en ressouvenir soigneusement, parce qu'ainsi qu'il se trouve des princes qui ont besoin d'être détournés de la sé-

vérité, pour éviter la cruauté à laquelle ils sont portés par leurs inclinations, V. M. a besoin d'être divertie (détournée) d'une fausse clémence, plus dangereuse que la cruauté même, puisque l'impunité donne lieu d'en exercer beaucoup qu'on ne peut empêcher que par le châtiment.

La verge, qui est le symbole de la justice, ne doit jamais être inutile ; je sais bien aussi qu'elle ne doit pas être si accompagnée de rigueur, qu'elle soit destituée de bonté; mais cette dernière qualité ne se trouve point en l'indulgence qui autorise les désordres, qui, pour petits qu'ils soient, sont souvent si préjudiciables à l'État, qu'ils peuvent causer sa ruine.

S'il se rencontre quelqu'un assez mal avisé pour condamner en ce royaume la sévérité nécessaire aux États, parce que jusqu'à présent elle n'y a pas été pratiquée, il ne faudra que lui ouvrir les yeux, pour lui faire connaître que l'impunité, qui jusqu'à présent y a été trop ordinaire, est la seule cause que l'ordre et la règle n'y ont jamais eu aucun lieu, et que la continuation des désordres contraint de recourir aux derniers remèdes pour en arrêter le cours.

Tant de partis qui se sont faits par le passé contre les rois n'ont point eu d'autre source que la trop grande indulgence. Enfin, pourvu qu'on sache notre histoire, on ne peut ignorer cette vérité, dont je produis un témoignage d'autant moins suspect, en ce dont il s'agit, qu'il est tiré de la bouche de nos ennemis, ce qui presque en toute autre occasion la rendrait non recevable.

Le cardinal Zapata, homme de bon esprit, rencontrant les sieurs Baraut et Bautru dans l'antichambre du roi son maître, un quart d'heure après que la nouvelle fut arrivée à Madrid de l'exécution du duc de Montmorency, leur demanda la cause de la mort de ce duc. Bautru répondit promptement, selon la qualité de son esprit tout de feu, en espagnol : « Sus faltas (ses fautes). — No, repartit le cardinal, pero la clemensia de los reyes antepassados (Non, mais la clémence des rois précédents). » Qui était dire propre-

ment que les fautes que les prédécesseurs du Roi avaient commises par leur trop d'indulgence étaient plus cause du châtiment de ce duc que les siennes propres.

En matière de crime d"État, il faut fermer la porte à la pitié, et mépriser les plaintes des personnes intéressées et les discours d'une populace ignorante, qui blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et souvent tout à fait nécessaire.

Les chrétiens doivent perdre la mémoire des offenses qu'ils reçoivent en leur particulier; mais les magistrats sont obligés de n'oublier pas celles qui intéressent le public; et, en effet, les laisser impunies, c'est bien plutôt les commettre de nouveau que de les pardonner et les remettre.

Il y a beaucoup de gens dont l'ignorance est si grossière, qu'ils estiment que c'est suffisamment remédier à un mal, que d'en faire une nouvelle défense; mais tant s'en faut qu'il soit ainsi, que je puis dire avec vérité que les nouvelles lois ne sont pas tant des remèdes aux désordres des États, que des témoignages de leur maladie, et des preuves assurées de la faiblesse du gouvernement; attendu que si les anciennes lois avaient été bien exécutées, il ne serait besoin ni de les renouveler, ni d'en faire d'autres pour arrêter de nouveaux désordres, qui n'eussent pas pris cours si l'on eût eu une grande autorité à punir les maux commis.

Les ordonnances et les lois sont tout à fait inutiles, si elles ne sont suivies d'exécution, si absolument nécessaire, que bien qu'au cours des affaires ordinaires la justice requiert une preuve authentique, il n'en est pas de même en celles qui concernent l'État ; puisqu'en tel cas, ce qui paraît par des conjectures pressantes doit quelquefois être tenu pour suffisamment éclairci, d'autant que les partis et les monopoles qui se forment contre le salut public se traitent d'ordinaire avec tant de ruse et de secret, qu'on n'en a jamais de preuve évidente que par leur événement, qui ne reçoit plus de remède.

Il faut en telles occasions commencer quelquefois par

]*exécution ; au lieu qu'en toutes autres, Péclaircissemenl du droit par témoins, ou par pièces irréprochables, est préalable en toutes choses.

Ces maximes semblent dangereuses, et, en effet, elles ne sont pas exemptes de péril ; mais elles se trouveront certainement telles1 si, ne se servant pas des derniers et extrêmes remèdes aux maux qui ne se vérifieront que par conjectures, l'on en arrête seulement le cours par des moyens innocents, comme l'éloignement ou la prison des personnes soupçonnées.

La bonne conscience et la pénétration d'un esprit judicieux, qui, savant au cours des affaires, connaît presque aussi certainement le futur (l'avenir) par le présent, que les jugements (les esprits) médiocres par la vue des choses mêmes, garantira cette pratique de mauvaise* suite ; et, au pis aller, l'abus qu'on y peut commettre n'étant dangereux que pour les particuliers, à la vie desquels on ne touche point par telle voie, elle ne laisse pas d'être recevable, vu que leur intérêt n'est pas comparable à celui du public.

Cependant il faut, en telles occasions, être fort retenu pour n'ouvrir pas par ce moyen une porte à la tyrannie, dont on se garantira indubitablement, si, comme j'ai dit cidessus, on ne se sert en cas douteux que de remèdes innocents.

Les punitions sont si nécessaires en ce qui concerne l'intérêt public, qu'il n'est pas même libre d'user en ce genre de fautes d'indulgence, compensant un mal présent par un bien passé, c'est-à-dire délaisser un crime impuni parce que celui qui l'a commis a bien servi en quelque autre occasion2.

C'est néanmoins ce qui, jusqu'à présent, s'est souvent pratiqué en ce royaume, où non seulement les fautes légères ont été oubliées par la considération des services de

l Exemptes de péril.

2. Richelieu mil ses actes d'accord avec ses maximes, li punil

grande importance, mais les plus grands crimes abolis par des services de nulle considération, ce qui est tout à fait insupportable.

Le bien et le mal sont si différents et si contraires, qu'ils ne doivent pas être mis en parallèle l'un avec l'autre. Ce sont deux ennemis, entre lesquels il ne se doit faire ni quartier, ni échange; si l'un est digne de récompense, l'autre l'est de châtiment, et tous deux doivent être traités selon leur mérite.

Quand même la conscience pourrait souffrir qu'on laissât une action signalée sans récompense, et un crime notable sans châtiment, la raison d'État ne le pourrait permettre. La punition et les bienfaits regardent le futur plutôt que le passé ; il faut par nécessité qu'un prince soit sévère pour détourner les maux qui se pourraient commettre, sur l'espérance d'en obtenir grâce, s'il était connu trop indulgent, et qu'il fasse du bien à ceux qui sont plus utiles au public, pour leur donner lieu de continuer à bien faire, et à tout le monde de les imiter et suivre leur exemple. 11 y aurait plaisir a pardonner un crime, si son impunité ne laissait point lieu de craindre une mauvaise suite ; et la nécessité de

sévèrement et souvent. On compte parmi les condamnés politiques de ce temps:

21 éloignés ou internés, comme ons dirait aujourd'hui, dont 4 princes du sang et 10 grands seigneurs;

29 bannis ; 7 proscrits ;

13 dames bannies et proscrites, dont la Reine-Mère et une princesse du sang;

76 emprisonnés, dont 2 princes du sang et divers princes étrangers ;

ii suppliciés ou morts en prison, empoisonnés, tués dans !"•

combats, dont 9 exécutés en effigie; 1 condamné aux galères perpétuelles;

17 confisqués de biens et privés de leurs charges.

209 en total.

l'État dispenserait quelquefois légitimement de récompenser un service, si en privant celui qui l'a rendu de son salaire, on ne se privait pas aussi conjointement de l'espérance d'en recevoir à l'avenir.

Les âmes nobles prenant autant de plaisir à faire du bien qu'elles ont de peine à faire du mal, je quitte le discours des châtiments et des supplices, pour finir agréablement ce chapitre par les bienfaits et par les récompenses. Sur quoi je ne puis que je ne remarque qu'il y a cette différence entre les grâces qui se font par reconnaissance de service, et celles qui n'ont autre fondement que la pure faveur des rois ; que celles-ci doivent être grandement modérées, au lieu que les autres ne doivent avoir d'autres bornes que celles mêmes des services qui ont été rendus au public.

Le bien des États requiert si absolument que leurs princes soient libéraux (généreux), que s'il m'est quelquefois venu dans l'esprit qu'il se trouve des hommes qui par leur propension naturelle ne sont pas bienfaisants, j'ai toujours estimé que ce défaut, blâmable en toute sorte de personnes, est une dangereuse imperfection aux souverains, qui étant, à titre plus particulier que les autres, l'image de leur créateur, qui, par sa nature, fait du bien à tout le monde, ne peuvent pas ne l'imiter en ce point sans en être responsables devant lui.

La raison veut que les souverains prennent plaisir à suivre son exemple et qu'ils distribuent leurs bienfaits de bonne grâce ; autrement, obligeant sans cette condition, ils ressemblent aux avaricieux qui servent en leurs festins de bonnes viandes, mais si mal apprêtées que ceux qui y sont invités les mangent sans aucun plaisir et sans en savoir aucun gré à ceux qui en ont fait la dépense.

La première conspiration contre Richelieu fut organisée en 1626, à propos du mariage de Gaston, frère de Louis XIII. Richelieu et le Roi voulaient marier

« Monsieur », alors âgé de dix-huit ans, à mademoiselle de Montpensier, riche héritière de l'une des branches de la maison de Bourbon. Marie de Médicis approuvait ce projet; mais la reine Anne d'Autriche, sa favorite la turbulente duchesse de Chevreuse, et la princesse de Gondé s'opposaient au mariage, chacune pour des raisons personnelles. Pour décider Gaston à refuser mademoiselle de Montpensier, malgré les avantages que lui assurait cette union, la belle princesse de Condé gagna le maréchal d'Ornano, tout-puissant sur l'esprit de Gaston, qui, en effet, refusa d'épouser la princesse qu'on lui destinait, et réclama un grand apanage avec une part importante dans le gouvernement de la France. Peu à peu la cabale se grossit : le comte de Chalais, maître de la garde-robe du Roi, les deux Vendôme1, frères naturels du Roi, le comte de Soissons, de la maison de Gondé, le duc de Longueville et quelques autres seigneurs, tous gagnés par la duchesse de Chevreuse, se jetèrent dans le complot. Les ambassadeurs d'Espagne, de Savoie et d'Angleterre se mirent de la partie. Les meneurs comptaient qu'au moment de l'exécution beaucoup de grands seigneurs, mécontents du gouvernement, se joindraient à eux. « Les intérêts des Grands, dit Richelieu2, vont d'ordinaire à l'abaissement de l'autorité royale et au trouble de l'État ». Les conjurés ne s'en tinrent pas à leur premier projet de

1 . César duc de Vendôme, — Alexandre de Vendôme, grand prieur de France.

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