Mémoires de la duchesse de (iontuu/, p. IS.'J
■2. Le duc de Montinorem-v-Laval avait été méconnu par M. de Chateaubriand qui, dans un jour de mauvaise tiumeur, avait jeté à son adresse le mot de médiocrité. Lors du retour de l'ile d'Elbe, le duc s'imposa la mission de continuer à représenter son souverain en exil, et cette mission sera d'autant plus lourde (|u'il n'aura à attentlre aucun subside pour soutenir son ran<< et, pour venir au secours des princes de la maison de France, qui vont chercher un reluge en Kspagne. Le duc de Bourbon, à lui seul, lui coûtera dix-sept mille francs.
Laval était un homme d'esprit, mais qui, à première vue, payait peu de sa personne : un peu bègue, 1res myope, toujours questionnant, comme s'il n'était pas au fait, il lui fallait quelque temps avant d'être apprécié à sa valeur. On l'avait d'abord desservi, comme peu capable, aiqirès de Louis XVlll. i'.e fut
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En se séparant du duc da Bourbon, le prince de Léon rejoignit, à Bordeaux, Madame la duchesse d'Angoulème qui, à la nouvelle du débarquement de Tempereur, obéissant à l'impulsion du sang maternel, voulut organiser la résistance et. dans ce but, fit tout ce qu'on pouvait attendre de son caractère. Le prince de L('on fut aux: côtés de la princesse, dans cette lutte suprême; il la suivit dans sa visite aux casernes, ovi elle essaya d électriser les soldats. d(> les rappeler au devoir. La population lui était entièrement dévouée: mais rien n'était capable de reconquérir le soldat, du moment que Laigle et le grand capitaine réapparaissaient. Quand tous les ellorts turent épuisés, qu'il fallut subir la foi'ce des choses et partir, la princesse demanda aux généraux (jui la reconduisaient d'épargner des représailles à la population. « Nous le jurons! s'écrièrent les généraux. — Ne me faites pas de serment. répli([ua la j)rinc^'sse avec un accent de pitié» ib-couiagé. on men a fait assez, je n'en veux plus ! "
Son Altesse prescrivit à Bdhan daller rejoindre le duc d'Angoulème, qui était en retraite sur l'Rspagne, après avoir assuré par une convention le sort des volontaires qui lui étaient restés lidèles et avec lesquels, malgré des pi'odiges de bravoure. il n'avait pu s'ouvrir la l'oute di; Lyon'. Lénui
M. Pasquier, alors ministre des Ali'aircs étrangères. (|iii.eri lisant sa correspondaace, le jugea homme tlallaires et d'esprit, cl lit revenir le roi de l'impression qu'on lui avait donnée. Nous retrouverons M. de Laval à Uome. ou nous le verrons au niveau, sinon au-dessus de ses hautes roiiclions.
1. \ la seconde Heslauraliiui. le dur irAngoulrine insistera pour qu'on ronvre les poi-lrs di- la l-'raïu-e au mait cd.-il de (irmi-
arriva à Barcelone au moment où le prince y débarquait. Son Altesse le chargea de lettres pour le duc de Laval, qui devait demander, pour elle, au roi l'autorisation d'aller lui faire sa cour à Madrid. Le roi répondit à l'ambassadeur qu'il serait heureux de connaître un prince de son sang, dont la conduite avait été si brillante et l'infortune si honorable. Le duc d'Angoulême reçut à Madrid, de Sa Majesté Catholique, Taccueil le plus distingué, et Léon avait eu la joie de retrouver, auprès du prince son ami. le marquis de Rivière qu'il avait cautionné au fort de Joux. A un dîner de gala, le roi conféra à Son Altesse et en grande pompe, l'Ordre de la Toison d'Or: au duc de Laval, le grand cordon de Charles lll, et la croix de commandeur à Léon et à Rivière. Le prince résista aux instances du roi, qui voulait le garder jusqu'à la Saint-Ferdinand, et rentra à Barcelone, oii il était plus à même de recevoir des nouvelles de France.
Léon avait son idéal de politique féodale et de grandeur souveraine chez ses princes. Aces deux points de vue, sa première rencontre, dans l'intimité avec le duc d'Angoulème, fut une douloureuse déception. Le futur dauphin comprenait et partageait les sentiments de la nation à ce point qui avait jadis identifié avec elle les héros de sa
chy. qui lavait poursuivi dans le Midi de la France, et au général Glausel. qui, ayant pris le commandement de Bordeaux, au nom de Napoléon, avait forcé la duchesse d'Angoulème à quitter cette ville. Le prince pardonnait de préférence à qui l'avait personnellement oflensé. 11 disait un jour au conseil : « Dans ma famille, quand on a pardonné, on a oublié. »
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race. Sincèrement pieux, il n'en était pas moins résolument opposé à l'action politique du clergé. Quelle qu'ait été sa foi monarchique, il savait l'allier avecl'acceptation desconquètes intangibles de la Révolution. En toute occasion, il se déclarait l'ennemi résolu de la haute aristocratie, à qui il reprochait de se montrer, dans ses revendications, d'autant plus provoquante quelle était plus faible, et de ne s'inquiéter jamais, dans son âpre égoïsme, de fournir des armes aux ennemis des Bourbons et de rendre plus profonde, entre la monarcliie et la France, le fossé que le roi s'elTorçait de combler. Il faisait, parmi les princes de tous les temps, une rare exception, se montrant reconnaissant, même envers les humbles, etn'admettant pas que l'on dût se considérer comme largement récompensé par l'honneur de l'avoir servi. De sa race il avait ce qu'il lui fallait d'orgueil pour que, dans le péril, lorsque s'imposaient ses obligations d'enfant de France, il se sentît soulevé d'un souflle de grandeur et s'élevât à l'héroïsme avec la plus simple intrépidité.
De tels dons et d'un caractère si national auraient l'ait du duc d'Angoulème le plus populaire des princes royaux, si la fée qui semblait avoir présidé à sa naissance, en le comblant de ses dons, ne les avait méchamment annihilés en Fallligeant de toutes les disgrâces physiques. Comment la France, qui avait pardonné à François I", à Henri IV et à Louis XIV leurs écarts, à cause de l'éclat souverainqui rayonnait en eux, se serait-elle reconnue dans ce [)rince, épais, rougeaud, vulgaire, et dis-
gracieux, jusqu'au ridicule? Le sentiment d'infériorité physique, qui le faisait se sentir comme la dépouille de lui-même, le lorlurait et le rendait aussi timide qu'iiascihle.
Il ne fallait rien moins à Léon que le principe de droit divin, qui consacrait le futur dauphin, pour qu'il ne se sentît pas découragé dans son culte par les contrastes de nature, de caractère et d'opinions qui le séparaient du prince.
Ce fut à Barcelone qu'un exprès, envoyé par la duchesse d'Angoulême, apprit au prince l'écroulement de AVaterloo; Madame n'ajoutait, aux deux lignes de sa dépèche, (jue ces mots, qui sont hien de son cœur de Française et de chrétienne : « Que Dieu pardonne à celui qui a amené ce désastre ! »
Le retour de l'ile d'h]lhe a eu des conséquences encore plus désastreuses que la perte de nos provinces, l'écrasante imlemnité de guerre, et le fardeau de l'occupation étrangère; il nous a légué d'inetî'açables haines intestines et a entrainé la majorité des royalistes à repousser le caractère transactionnel et pacilicateur du rétablissement de la monarchie.
La seconde Restauration avait à choisir, en 1815, entre deux systèmes de gouvernement : placée entre deux partis ennemis qu'elle était tenue de concilier, le parti royaliste et le parti libéral, elle n'avait d'autre alternative que de donner le pouvoir à l'un de ces partis, en faisant en sorte qu'il se prêtât aux justes exigences de l'autre.
Les royalistes se refusaient a voir, dans les Cent Jours, une surprise où l'audace d'un homme, l'éclat
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diin souvenir el le preslii^e d'un drapeau avaient tout lait; ils y voyaient un vaste complot long'uement préparé et qui ne cessait dètre menaçant. Ils s'obstinaient à ne voir qu'une restitution aux spoliés de l'émigration, qu'une revanche de la vieille société conti'e la nouvelle, dans la Restauration qui ne devait plus être une transaction, mais une victoire, une vengeance et tout au moins un châtiment. Frappé, en outre, de ce qu'il appelait le caractère satanique de la Révolution, ce parti tenait pour certain que Ion n'emjtècherait le retour des crimes de la Terreur qu'en revenant sur Treuvre de déchristianisation qu'elle avait poursuivie; il considérait, en conséquence, comme le devoir rigoureux du roi très chrétien de rendre à l'idée religieuse, à la religion d'Etat, l'empire qui lui appartenait et qui assurerait du même coup au peuple son salut, au roi l'atlermissement de son trône.
Le parti libéral se donnait, au contraire, pour mission de concilier les principes de Tautorilé royale avec les garanties de la liberté jmblique ; de gagner les lils de la Révolution pour les amener à la monarchie et de s'adresser aux lils d'émigrés pour les convertir aux principes conslitutionn(ds; ils prétendaient élever un édilice nouveau (|iii se soutînt par les seules forces du bon sens el de la raison, sans demander à personne le sacrifice d'aucun droit légitime, sans reconnaître d'autres privilèges que ceux de l'inégalité des intelligences.
C'est à ce programme que, éclairé par la catastrophe de 1815, Louis XVI 11 s'i'tail courageuse-
ment rallié, et il en avait conlit' la mise en œuvre à un ministère du centre composé d'agents instruits par l'expérience de la Révolution et de l'Empire. M. Decaze était le membre le plus actif et le plus résolu de ce ministère, qui était présidé par le duc de Richelieu, noble figure, cœur loyal et resté français dans l'émigration ; l'homme qui fit le plus pour rendre la Restauration viable, si elle avait voulu l'être.
Cette politique du centre, toute fondée sur la mission réconciliatrice de la Restauration, était une politique royaliste; elle ne devait pas moins rencontrer, dès ses premiers pas et jusqu'à la fin, l'opposition irréconciliable de l'extrême-droite. Cette extrême-droite, s'affirmant par des meneurs qui étaient des fous, des enragés ou des intrigants, tels que les Polignac, les La Bourdonnais, les Vitrole, avait comme effectif des hommes honnêtes, mais aveugles, qui, ainsi que le disait Mallet du Pan, tournaient dans le même cercle de visions opiniâtres contre l'évidence, repoussant toute conduite compatible avec la force impérieuse des circonstances et se croyant, avec une sorte de mysticisme, prédestinés à sauver le roi qu'ils conduisaient à l'abîme. Ils ne se faisaient aucun scrupule, poussés par les meneurs, de relations avec les camps opposés, s'abouchant plus volontiers avec un révolutionnaire qu'avec un libéral, ne reculant pas devant les plus scandaleuses coalitions et s'entendant, sous le Directoire, avec Barras, et, en 1815, avecFouché. Par ses comités, par ses journaux et surtout par ses salons, cette
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faction, profitant habilement des troubles et des exaltations qui pouvaient rendre la droite accessible à son inlluence, parvenait à en détacher assez de membres |)our constituer un parti d'opposition redoulablc.
C'est à celte l'action qu'appartenaient les Hohan. Le duc s'était retrouvé, en 1815, ce qu'il était à son départ pour rémigratiou : la'uvre entière de la i^évolution et de Tblnipire ('-tail pour lui non avenue: son entêtement d'ancien régime était de ceux que rien ne pouvait entamer. Mais, si l'homme politique éveillait des préventions, l'homme privé les désarmait par toutes les délicatesses du cœur. On était l'adversaire de ses idées, on ne l'était pas de sa personne, tant il laissait à tous le sentiment de sa droiture, de son haut désintéressement et de sa parfaite sincérité d'homme de bien qu'onne pouvait se défendre de respecter. En 1789, il était colonel à la suite; en 1815, il était promu au grade de lieutenant général. En ce qui le concerne, cette mesure, qui semble exorbitante, on essayait de la justiher par une liction : le duc étant colonel au moment de l'émigration, si les circonstances ne l'avaient pas contraint à quitter le service, il serait, par la force des choses, parvenu au grade de lieutenant général. C'est ce grade qui lui était rendu ; mais il n'en restait pas moins cette étrangeté de droits à l'avancement conservés par ceux qui s'étaient battus, et pendant qu'ils se battaient, contre la France.
Quant au prince de Léon, notre futur cardinal, qui n'avait jamais servi que quelques mois à la
compagnie de chevau-légers, la suppression de cette compagnie étant résolue en principe, il l'ut promu, nous l'avons dit, au grade de colonel dinfanterie par ordonnance signée, à Gand, le SOjuin 1815. Ici la liction dépassait toute mesure, parce qu'elle n'avait plus l'ombre d'un prétexte, et ce brevet, le rendant disponible sans emploi, lui conférait le traitement de colonel L
C'est pour couper court à de si étranges promotions et mettre un terme à cette invasion de l'émigration dans les hauts grades, qui humiliait et révoltait la vieille armée, que le maréchal Gouvion Saint-Cyr présenta son projet de loi sur le recrutement et l'avancement. Cette loi, qui est l'honneur de la carrière du maréchal, la droite la lui reprochera comme un acte révolutionnaire, parce qu'elle ne restaurait pas le favoritisme royal et le privilège de la noblesse.
Avec la Restauration, les salons devinrent une puissance. « Je ne dois pas omettre, dit Hyde de Neuville, dans ses Mémoires, de parler des salons, qui tenaient, à cette époque, une si grande place dans l'existence de tout homme faisant partie de la Chambre des pairs ou de celle des députés. A peine l'un de nous avait-il dit quelques mots du
1. Castellane écrit à ce propos dans son journal : « Les officiers supérieurs et généraux nommés par le roi font baisser le prix des épaulettes; ils me donnent envie de mettre un habit habillé, au lieu de mon uniforme. »(Jowr?)aZ, t. I, p. 260). — Voici le relevé des états de service du prince : « Prince de Léon Louis-François-Auguste de Rohan-Chabot :
« Sous-lieutenant surnuméraire dans la compagnie de chevaulégers de la Garde du roi, 5 juillet 1814 ;
« Breveté colonel d'infanterie, le 30 juin 1813;
« Licencié avec la compagnie: le 31 décembre 1815. »
haut de la tribune qu'il allait bien vite, au Mo/iifeur, s'assurer de l'effet qu'il avait produit. Le jugement de certaines femmes était bien plus à craindre pour l'orateur que l'agitation de l'arène politique '. » 11 cite, à l'appui de son appréciation, ce que lui écrivait un ultra : « Ne redoutez pas que la Chambre se montre servile; les femmes, aimables interprètes de tous les sentiments de délicatesse, feraient justice, dans les salons, de tout ce qui porterait quelque ressemblance avec la servilité^. "
Entre les salons de la Restauration, celui de M"'' de Rohan exerça une prépondérance non seulement mondaine, mais politique. Ses opinions auraient renchéri, si c'avait été possible, sur celles de son mari; mais, comme lui, elle ne s'inspirait que de l'attachement le plus profond pour le roi et du plus absolu désintéressement. Encore remarquablement belle, sans qu'elle eût l'air de s'en douter, recevant avec magnihcence et avec une dignité qui était faite toute de grâce, elle était de l'esprit le plus personnel et avait une science du monde (|ui lui donnait une pleine autorité en tout ce qui tenait à l'urbanité. Elle excellait à déjouer d'un mot qui elle n'aimait pas. et à ceux qu'elle aimait, elle ne leur ménageait pas leurs vérités; mais elle y mettait tant d'art et de mesure, tant de justesse toujours et d'à-propos, puis, en leur absence, elle les défendait si résolument qu'on en passait volontiers par sa sévérité,