‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 42 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Kohan retrouve à Rome M""" Swetchine.la duchesse de Devonshire, les reines Hortense et Caroline. ]M°°° Récamier. — Idylle de Raymond de Ségur avec M"'Straélinc, fille adoptive de M'"'Swetchine. — Etrange relation de cet incident par M. de Falloux. — L'incident se termine par un mariage que bénit -M. de Rohan.- — Son ministère réclamé par M""= Récamier pour une femme de chambre mourante. — L'abbé décide la malade, qui était protestante, à abjurer, et la baptise. — Scène curieuse de Bailanche chez M'"' Réiamier. — Severoli mourant impose au Pape la proclamation du jubilé pour 1 année 1825. — .Mort du cardinal de Bausset — M. de Chateaubriand chassé du ministère, M. de Villéle. faisant finlériin, abandonne, pour le ctiapeau de M. de Haussct, la candiilature Rohan, œuvre de son prédécesseur, et lui oppose la candidature du prince de Croy, premier aumônier du roi. — Intrigues à ce sujet, intervention de M'"° du Cayla, qui décide le roi à désigner M. de Croy. — On espère un instant le chapeau pour l'un et pour l'autre ; indiscrétion de la presse et opposition de la camarilla des Zelanli qui entravent les bonnes dispositions du Pape en faveur de M. de Itohan. — M. de Croy est promu au cardinalat et M. de Rohan rentre en France pour assister au sacre.

Six mois auparavant, M. de Rohan. airivani à Rome, y avait retrouvé M"" Swelchiiie, la Jucliesse de DevoDsIiire, les reines Hortense et Caroline, M""' R('camier.

M. de Falloux, dans sa notice sur son illustre amie, enveloppe et esquive si habilement le motif réel du vo\age de M"'* Swetchine qu'on ne soupçonnerait pas ce qu'il y a de caché là-dessous, si on ne le savait. M"" Swetchine avait auprès d'elle une fille naturelle de son mari, Nadine

Straéline, qu'elle avait généreusement adoptée. Voici la vei'sion de iVI. de P'alloux: « La jeune Nadine ne quittait pas sa mère adoplive, elle était devenue une personne accomplie. La comtesse Octave de Ségur avait trois fils : le plus jeune, Raymond, causa une vive surprise à sa mère en manifestant l'intention arrêtée d'épouser M'"* Straéline, quoique étrangère et d'une santé débile. M'"" Swetchine, qui était la personne du monde la plus incapable d'user d'une affection pour servir un intérêt, fut à peine informée des sentiments du jeune Ségur qu'elle se reprocha avec une extrême vivacité de ne pas les avoir prévus et découragés... Elle prit le parti de se sacrifier elle-même, de quitter la France, et de n'y rentrer qu'après avoir obtenu de l'absence et de l'oubli, leur office ordinaire. »

Ah 1 qu'en termes galants ces choses-là sont mises !

Voici maintenant, rétablie, la vérité des faits éludée par M. deFalloux. Le jeune Raymond de Ségur, le futur sénateur de l'Empire, par sa belle-sœur, née Rostopchine, était de l'étroite intimité de M"^ Swetchine et avait, avec M'"' Nadine, des relations qui semblaient fraternelles. La mère adoptive planait de trop haut pour soup(^onner ce qui se passait dans ces jeunes cœurs. Or, un beau jour, on apprit, avec stupéfaction, que Raymond et la jeune Nadine, cette personne accomi:ilie et qui 7ie quittait jamais sa nière^ étaient partis ensemble pour l'Italie, sur une impériale de diligence, n'ayant

d'autres réserves que deux cents francs en écus dans leur sac de nuit. Us arrivèrent à Rome, comme les pigeons de la fable, s'aimant d'amour tendre, mais déjà navrés d'avoir quitté les rives prochaines,

Traînant l aile et tirant le pied !

Us pensèrent à se réclamer de M. de Cliateaubriand, qui se U'ouvait à Rome, de retour du Congrès de Vérone. Le vicomte, à qui cette idylle rappelait désagréaljlemenl la fugue toute semblable qui avait précédé son mariage avecM'"' de Chateaubriand, le vicomte fit reprendre au jeune couple la diligence qui les avait amenés et qui les ramena à Paris. Cet éclat causa à ^I"" de Ségur autre chose que la vive surprise dont parle M. de Falloux, et elle ne futpas éloignée de croire, sous le coup de l'émotion, que M"^ Swetchine avait succombé à la tentation d'user d'une affection pour servir son intérêt'.

Nous retrouverons bientôt le dénoûment de cet incident romanesque, qui laissera, entre les Ségur et M"" Swetchine, des relations tendues et pour de longues années.

Le 2 décembre 1823, M""" Swetchine écrivait à la marquise de Montcalm : « Le duc de Rohan est venu me voir ici, il est moins sauvage à Rome,

1. On ;i d'uut.int plus lieu de s"étonner des inexactitudes de M. de Falloux que, avant d'écrire son élude, étant allé prendre lauffue ctiez les Ségur. il ne lui avait rien été dissimulé de ce qui était du reste connu de tous les contemporains. Mais, dans une ]'ie de M'"' Swefcliine^oi] tout devait être auguste, comment faire cadrer un enlèvement? De là Veslumpu'jp de .M. de Falloux.

et il m'a bien promis de ne. pas l'être pour nous. Rien assurément ne pouvait le mettre plus en valeur que l'état qu'il a embrassé ; il sied a son esprit, et c'est avec beaucoup d'avantages qu'il y a plié toutes ses manières '. ■' Si M"'" Swetchine n'avait écrit que des lettres dans le style de cellelà, ses admirateurs rencontreraient quelques difficultés à la faire accepter pour ce qu'ils la proclament, un classique. Que M. de Rohan,qui était de pure tradition française, ait été tenu à distance par les raffinements et les subtilités de Bas-Empire que M"'" Swetchine avait dans le tour d'esprit et l'expression, c'est possible, mais de là à être un sauvage! C'est par de pareils manques de goût que M"^ Swetchine reste étrangère et qu'elle se serait exposée à ce que la marchande d'herbe lui l'épliquàt, comme àThéophraste : « Vous n'êtes pas d'ici. »

Un an après, revenant sur sa première appréciation, elle la donnera plus juste dans celte lettre à M"''deVirieu (24 septembre 182f): « J'ai revu le duc de Rolum, qui prend la part la plus vive à toutes les peines que vous avez eues. Je lai trouvé plus rassis, plus maître de sa jeune imagination. C'est réellement un jeune homme excellent, plein de bienveillance générale, de douceur'^. »

La duchesse de Devonshire était une des plus anciennes alTeclions d'Auguste de Rohan; pendant l'émigration, elle s'était étroitement liée à M""^ de Rohan, avec qui elle avait une ressem-

I. Lellres de .1/"" Svetc/iine. t. 11. f" 22. •I. Ihid.. f° :ii.

blance qui les faisait prendre l'une pour l'autre. Matthieu et Adrien de Montmorency, pour indiquer la confusion que causait cette ressemblance, n'appelaient M"' de Devonsliire que/« duchesse cousine. C'est dire qu'elle avait été d'une rare beauté; elle en avait gardé l'éclat et la séduction, en dépit do souffrances qui lavaient réduite à une sorte de transparence d'ombre. En Angleterre, elle s'était tendrement attachée à l'enfant charmant qu'était Auguste de Rohan, et, à trente ans de distance, elle avait éprouvé comme une joie maternelle à le reliouvcr. Son cohu' avait une telle droiture que, bien que pi-otestante, elle était la meilleure amie du cardinal Consaivi, et que l'ardeur des convictions de Rohan n'amena jamais le moindre nuage dans leur iutimiti'. Merveilleusement douée, elle était à la hauteur de toutes les œuvres littéraires et artistiques. « Elle a tout Rome à sa disposition, écrivait le duc th' Laval : ministres, cai'dinaux. peintres, sculpteurs, tout est à ses pieds. » Sa frôle santé ne résista pas au coup que fut pour elle la mort du cardinal Consaivi. Rohan, comprenant que c'était la fin, redoubla [>our son amie détendre dévouement: mais le beau-tîls de la duchesse étant accouru, il interdit de laisser j)ersonne s'approcher du chevet de la malade: l interdiction ne lut eulin lev('e pour Rohan que lorscjue, l'agonie commencée, M'"'" de Devonsbire ne pouvait plus le l'econnaître. Le jeune duc avait eu deu.v motifs à cet acte d'implacable autorité : d'abord la ciainte que labbé de Rohan n'abusât du profond attachement

de la duchesse pour avoir raison des longues hésitations qui l'avaient empochée de revenir au catholicisme ; il ci'aignait, enfin et surtout, que l'atlaiblissement de sa volonté n'arrachât à sa helle-mère, aux derniers moments, l'aveu du mystère qui pesait entre elle et lui^

Rohan rencontra encore à Rome une de ces obligations auxquelles il ne se dérobait jamais, celle de se montrer respectueux du malheur; il y retrouvait en etïet deux princesses de la famille impériale, la duchesse de Saint-Leu et l'ex-reine Caroline de Naples, madame Murât. Ces grandeurs tombées semblaient à Rohan porter leur malheur avec une dignité vraiment royale, et il était bon juge. Les princesses ne prétendaient chez elles à aucune étiquette, ce qui n'empêchait pas le duc abbé de les traiter eu majestés. 11 n'avait pas fait mystère à son cousin Laval de ses relations avec ces souveraines exilées, et il aurait pu lui dire ce que M. de Chateaubriand écrivait au cardinal Fesch : « Grâce à la magnanimité de son roi, la

1. Ce mj-stère n'était ii;noré d'aucun des contemporains. La première duchesse de Devonshire, Georgina Grafton, était l'amie de la belle lady Elisabeth Hervey, alors mariée à M. Forster. La duchesse arrivait à l'.ige où elle n'allait plus pouvoir espérer un héritier an titre et à liuiiuense fortune des Devonshire. lorsque, contre toute attente, elle devint grosse. Mais elle accoucha d'une fille en même temps que lady Forster donnait le jour à un fds. La duchesse exerça une telle pression sur son amie qu'elle obtint son consentement à une substitution de ce (ils à sa propre fille à elle. La duchesse étant morte, lady Forster devint duchesse de Devonshire. ce qui la constitua la belle-mère de son fils. Cette situation pesait d'un tel poids à l'mtégrité de la mère et du fils, qu'il n'y eut jamais, entre eux, que des relations contraintes, et le jeune duc se refusa à tous projets de mariage, ne voulant pas perpétuer une usurpation d'état [Souvenirs et Correspondance de J/™^ Récaniier).

France est assez forte, désormais, pour braver les souvenirs; la liberté doit vivre en paix avec la gloire'. » Mais les rapports avec la reine Caroline, à peine repris, furent brusquement interrompus, la cour de Naples ayant mis la plus énergique insistance à obtenir du gouvernement romain, l'éloionement de Tex-reine. De Trieste, où elle s'était échouée, elle écrivait à M""' Récamier : x J'ai été très sensible au souvenir de Tabbé de Rohan ; s'il ne se fait pas de scrupule de ma pensée, dites-lui que je me recommande à ses prières ; faites par un homme aussi bon, elles doivent être exaucées "-. » S'il 7ie se fait pas de scrupules de ma pensée..., il va là un aveu qui n'apprenait rien à M"" Récamier, et une sorte de contrition des séduisantes bonnes grâces que la reine avait déployées pour le beau Rohan et auxquelles il n'avait répondu que par les plus respectueux hommages.

C'est encore, comme M""^ Swetchine, par une sorte de naufrage que M""- Récamier s'échouait à Rome. Depuis sa rentrée aux affaires, et surtout depuis son triomphe d'Espagne, M. de Chateaubriand était plus quinteux, plus enivré, plus que jamais im])atient de toute résistance. <( Son amitié, dira M""" Lenormant. on voilant un peu les choses, n'était pas attiédie; mais M"'' Récamier n'y sentait plus CGiienuance de respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls elle voulait inspirer. « Que l'on ajoute à

1. Souvenirs et Covre$pnndaiice de M"" Récamier. t, II, p. 3o5.

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