CHAPITRE VII
Nous arrivons enfin au vicariat apostolique du Nyanza septentrional ou de l'Ouganda, la plus ancienne et la plus glorieuse de toutes les missions que depuis dix-huit ans les Pères Blancs ont fondées autour des Grands Lacs.
Le centre de la première mission du Nyanza était tout indiqué par les récits de Stanley. « Il y a quinze ans, rappelle luimême cet explorateur dans son dernier ouvrage, il y a quinze ans que, pour la première fois, j'arrivai sur les bords de cette mer Victorienne; je lançai mon embarcation sur ses eaux, je naviguai le long de ses rives, j'inspectai ses baies et ses criques et en esquissai les contours. Six mois après, pour la modique somme de deux sous, le Daily Telegraph et le Netu- York Herald apprenaient à leurs lecteurs que le plus grand des lacs de l'Afrique venait d'être exploré, et que, au nord de ce Nyanza, un roi, commandant à trois millions de nègres beaux et propres, criait au monde civilisé qu'il était las de ses ténèbres et demandait la lumière ^ >
La prince dont Stanley parle avec cet enthousiasme était
1 H. Stanley, Dans les ténèbres de rAfrique, t II, p. 389.
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M'tessa, roi de l'Ouganda , ou, comme on dit en Afrique, du Bouganda. i
Était-il réellement si las de ses ténèbres et s! avide de la ]
lumière? La suite ne Ta guère montré, et il est plus vrai de dire qu'il s'était joué de l'explorateur en se laissant , en apparence, convertir par lui à sa religion et à toutes ses idées.
Mais Stanley ne se trompait pas sur l'importance du royaume qu'il venait d'explorer. L'Ouganda est, en effet j habité par une population beaucoup plus intelligente et plus nombreuse que les autres pays de l'Equateur africain. Il ne se compose pas comme eux d'une collection de tribus toujours en guerre les unes contre les autres ; il a un gouvernement , une armée, une administration; il reçoit l'hommage et le tribut des royaumes environnants. Grâce à une altitude moyenne de douze cents mètres au-dessus de la mer, le sol est fertile et le climat tempéré. Les habitants, appelés Bagandas (Mganda au singulier), jouissent d'un réel bien-être, qu'ils doivent au bananier, dont ils savent plier le fruit et la plante à toutes sortes d'usages. Ils réussissent fort bien dans les arts usuels^ et font avec les Arabes de la côte un commerce rémunérateur. Ce qui leur manque, ou, du moins, ce qui leur a manqué avant la domination anglaise, c'est une organisation stable de la propriété, le roi disposant toujours en droit, et souvent en fait, de tous les biens de ses sujets sans aucune exception.
Les missionnaires catholiques furent, comme tous les blancs, très bien reçus à Roubaga, qui est la capitale du royaume.
La magnificence des présents qu'ils apportaient leur valut même de M'tessa un accueil plus aimable qu'à Tordinaire. Ils n'offrh'ent pas seulement la poudre et les armes que doivent donner tous les voyageurs, ils comblèrent le roi et sa cour de magnifiques costumes de cérémonie achetés à bon compte à Paris sur les marchés du Temple; ils distribuèrent à profusion des habits à la française tout chamarrés d'or, et qui, après avoir brillé sur la personne de nos ministres et fonctionnaires déchus, devaient encore, de longues années, faire leur effet dans les solennités de l'Ouganda. C'est à quoi peuvent servir nos révolutions.
L'OCGAîTDI
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M'iessa ne se laissa pas vaincre en générosité.
Il donna anx missionnaires un liectare de bon terrain, planté de bananiers ^ et une trentaine de bœafs; il les aida même à se procurer des ouvriers et les matériaux nécessaires à ia construction d'une maison qui pût les loger tous. La demeure fut faite, comme les cases do pays, avec des poteaux.
fî>^A^-^^v;
Réception chez MHetio.
des roseaux et de Therbe; mais sa forme vaguement européenne ne laissait pas d'exciter Tadmiration et l'envie.
Les missionnaires mirent promptement à profit la liberté qui leur était laissée. Ils fondèrent, comme auTanganyka, un orphelinat pour les enfants qu'ils purent racheter de l'esclavage^ et ils eurent la joie de voir un bon nombre d'adultes répondre à leur appel, venir chez eux apprendre le catéchisme et bientôt demander le baptême.
Une controverse publique entre le P* Lourdel et le Révérend Mackay, chef de la mission protestante établie par les Anglais dans l'Ouganda depuis six mois, ne contribua pas peu aux succès du catholicisme*
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M. Mackay avait répandu le bruit que les nouveaux missionnaires adoraient une femme appelée Marie, et enseignaient rimpeccabilité du chef de leur Église, Le roi, qui se SQuciaii sans doute médiocrement de la doctrine, voulut néanmoins se donner le spectacle d'un tournoi théologique et entendre les deux champions.
Le P. Lourdel n'eut pas de peine à faire comprendre la distinction qu'il y a entre l'infaillibilité, qui consiste à n'enseigner rien de faux, et l'impeccabilité, qui consiste à ne rien faire de mal. H expliqua non moins clairement que, sans adorer la Mère du Sauveur, il était juste de Thonorer plus que les autres créatures, tout de même que, dans l'Ouganda, la personne la plus respectée après le roi c'était sa mère- L'argument était topique, car Iftessa s'était toujours fait remarquer par son respect pour sa mère, Namasolé, qui était pourtant, comme le dit Stanley, < une vieille dame d'un esprit franchement masculin et d'une humeur vindicative. 3
Le roi conclut la discussion en ces termes : t Ce sera le Père qui nous instruira. > M. Mackay se le tint pour dit, et les Pères Blancs continuèrent sans difficulté leur fécond apostolat.
Mais ils ne devaient pas tarder à s'apercevoir qu'ils avaient affaire, dans la personne de M'tessa, à un diplomate pour qui les questions religieuses n'étaient qu'accessoires. Ce qui inquiétait bien davantage le souverain nègre, c'était le prochain péril dont son royaume était menacé par les Arabes du haut Nil, qui devaient si peu de temps aprte, sous le nom de derviches et de mahdistes, donner tant de mai au khédive d'Egypte et à l'Angleterre. Il pressentait aussi l'entente secrète qui devait se former entre les musulmans du Nord et les Arabes qui venaient de Zanzibar et de toute la région des lacs faire le commerce de l'ivoire et des esclaves. S'il témoignait tant de bienveillance aux missionnaires français ^ c'était dans l'espérance de se ménager pour plus tard l'appui de leur nation. Lorsqu'il se crut assez avancé dans leur conGance, il s'ouvrit à leur chef, le P. Livinhac, de ses secrètes appréhensions du côté des musuknans, et lui demanda de l'aider à obtenir le protectorat ofi&del de la France.
Le vicaire apostolique, se rappelant Tordre qu'il avait reçu de ne se mêler en rien de la politique africaine , répondit â M'tessa qu'il en référerait à son supérieur hiérarchique, et il fit connaître la proposition à M9r Lavigerie.
Sans beaucoup s'attendre à voir la France accepter une responsabilité nouvelle dans un pays éloigné de ses possessions j et dont l'importance, aujourd'hui reconnue par tout le monde, était encore problématique, l'archevêque d'Alger crdt devoir, par déférence pour son pays, soumettre le projet au gouvernement t Le refus, raconte-t-il, fut formulé avec promptitude et courtoisie, et à la réponse était jointe, comme une marque de bienveillance, l'envoi au consulat français de Zanzibar de trois cents fusils pour permettre au roi de se défendre contre les ennemis qu'il redoutait *. >
Soit que le secret de la correspondance, expédiée par la voie de l'Egypte, eût transpiré parmi les Arabes, soit que M'tessa supportât avec peine l'échec d'une démarche sur laquelle il fondait de grandes espérances, les missionnaires virent, à partir de ce moment, diminuer la bienveillance du roi à leur égard et s'accroître la haine et l'opposition des musulmans. Ceux-ci mirent tout en œuvre pour persuader à M'tessa que la conversion de son royaume au christianisme en amènerait promptement la conquête par une nation européenne , et ils parvinrent à l'effrayer en lui faisant connaître les nouvelles venues d'Egypte relativement à la conférence de Berlin. Ses États, disaient-ils, allaient être <r mangés j> par les soldats de l'Europe, auxquels les missionnaires servaient d'éclaireurs.
Les rapides progrès de la foi chez ses sujets contribuèrent à augmenter ses inquiétudes. Nulle part encore les missionnaires n'avaient trouvé d'aussi heureuses dispositions que chez les Bagandas. Le nombre des néophytes augmentait sans cesse; les enfants recueillis montraient de grandes aptitudes à Téducation religieuse , et les adultes baptisés faisaient tous honneur à leurs engagements.
Enfin à tous les autres griefs de Mtésa contre les mission-
* Lettre au président de la Conférence internationale de Bruxelles, p. 14. Aïger, Jourdan, 1890.
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naîres s'ajoutait le refus de le baptiser tant qu'il garderait son harem.
Il ne tarda pas à leur défendre de sortir de leur demeure pour faire du prosélytisme. Mais les premiers œnvertis se mirent à catéchiser eux-mêmes leurs compatriotes et k les amener ensuite à la mission, où leur instruction était facile à constater et à perfectionner.
Malgré tout, le roi refusa longtemps de recourir aux mesures extrêmes que lui conseillaient les Arabes; il craignait de s'attirer les représailles des Européens, Mais, à la fln, tourmenté d'une maladie grave, circonvenu et affolé parles esclavagistes, contraint d'accepter la construction d'une mosquée, le Coran, la prière de l'islam, il bannit violemment les missionnaires catholiques, après les avoir accablés de menaces.
Ils durent se réfugier au sud du Nyanza,
Leur exil n'arrêta pas les progrès de la vérité chez les Bagandas. Les néophytes continuèrent d'instruire leurs compatriotes, les membres de leurs familles, parfois des villages entiers. Aussi les musulmans, qui avaient compté sur un résultat tout autre, ne se tenaient point pour satisfaits, et le roi, de plus en plus excité par eux, n'aurait pas reculé plus longtemps devant la persécution sanglante, si la mort n*eùt mis lin à son règne (1883).
La loi de l'Ouganda exclut du trône le lils aîné du rûi> et elle laisse aux grands la faculté d'élire et de proclamer un des autres fils du souverain décédé.
Malgré les intrigues et l'opposition des Arabes, et même en haine de leur domination qui était détestée dans tout le pays, les Bagandas portèrent leur choix sur Mouanga, Tun des plus jeunes parmi les quarante fils de MHessa, qui avait suivi secrètement le catéchisme des missionni^res et les avait
reconduits en pleurant au moment de leur départ pour TexiL
Son premier soin fut de leur envoyer des pirogues pour revenir. Il attribuait à leurs prières son élévation au trône, et , pour témoigner sa reconnaissance , il rompit courageusement avec les superstitions païennes, se mit à réciter le Pater tout haut et à l'apprendre lui-même à son entourage, enfin nomma aux charges importantes les meilleurs néophytes.
L'œuvre d'évangélisation , ainsi reprise au grand jour, fit de tels progrès, que les Arabes et plusieurs grands, qui craignaient de se voir interdire la polygamie, tramèrent, sous la direction du premier ministre ou Katikiro, une conspiration dont le but était de tuer Mouanga et de proclamer à sa place un de ses frères encore enfant.
Trois chrétiens, parmi lesquels André Kagoua et Joseph Mkasa, conseillers intimes du roi, découvrirent à temps le complot et le dénoncèrent, protestant que leur souverain pouvait, en toute occurrence, compter sur leur fidélité et sur celle de leurs amis.
Mouanga fit venir Katikiro , et lui dit qu'il savait tout. Le ministre, à force de protestations, obtint sa grâce et celle des autres conjurés.
Mais lui-même ne pardonna pas à ceux dont la fidélité avait failli le perdre. Il leur voua une haine d'autant plus profonde, que le roi parlait sans cesse de donner sa place à Joseph Mkasa, et de nommer André Kagoua général en chef. Il profita de toute occasion pour représenter les chrétiens comme des hommes dangereux. Fidèles tant qu'ils étaient en petit nombre, insinuait-il, on les verrait, une fois les plus forts, renverser le roi pour lui substituer un des leurs.
Ces calomnies, habilement renouvelées, finirent par ins^ pirer à Mouanga une réelle défiance. La nature aidant, il abandonna d'abord pour lui-même l'étude d'une religion qui condamnait la polygamie et l'injustice, apanages traditionnels de sa royauté.
Il continua cependant de traiter les missionnaires en amis et de leur laisser toute liberté dans leurs rapports avec ses sujets. En quelques mois, et malgré les menaces qu'on sentait planer sur les chrétiens, deux cent quarante-quatre caté-
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chumènes reçurent le baptême, pendant que huit cents autres se préparaient avec ardeur à ce sacrement.
Ce fut vers ce temps qu'on apprit dans l'Ouganda la conquête d'une partie de l'Afrique équatoriale par les Allemands. Cette nouvelle fit grande impression sur le roi, et il commença à croire ceux qui lui montraient dans les missionnaires des espions venus pour préparer la voie aux conquérants.
L'évéque anglican Hannington, qui approchait alors par rOussoga , fut la première victime de ces fâcheuses dispositions. D'après une prophétie qui a cours dans le pays, c'est justement par la route de l'Oussoga que doivent arriver les envahisseurs. Malgré les exhortations des Pères, Mouanga envoya Tordre à l'armée qui faisait alors la guerre dans cette province de tuer le blanc et toute sa suite. De nouvelles instances du P. Lourdel et de Joseph Mkasa en faveur d'Hannînglon n'obtinrent pas assez tôt l'envoi d'un contre -ordre, et ne réussirent qu'à soulever contre les chrétiens de plus graves soupçons.
Katikiro en profita. pour demander la mort de Joseph, qu'il représenta comme l'allié des étrangers et un ennemi dont il fallait tout craindre. Le roi résista longtemps, mais finit par céder.
Aussitôt, et sans lui laisser le temps de revenir sur cette sentence, le ministre fit conduire le condamné au lieu du supplice, et ordonna au bourreau de lui trancher la tête.
Avant l'instant fatal, Joseph dit à l'exécuteur avec un grand calme :
« Tu diras de ma part à Mouanga qu'il m'a condamné injusteinent, mais que je lui pardonne de grand cœur. Tu ajouteras que je lui conseille de se repentir; car, s'il ne se repent pas , il aura à plaider avec moi au tribunal de Dieu. >
Ces dernières paroles furent rapportées au roi. D'abord il affecta d'en rire; mais elles firent bientôt sur lui une telle impression, qu'il ne songea plus qu'à en conjurer l'effet. Le moyen qu'il prit fut digne d'une intelligence barbare. Il fit tuer un de ses sujets, et ordonna de mêler avec soin set» cendres avec celles de Joseph.
< Comment pourra-t-on maintenant le reconnaître? disait-L
d'un accent de triomphe. Et comment pourra-t-il plaider contre moi devant Dieu? »
Deux ou trois autres chrétiens furent exécutés après Joseph. Mouanga déclara qu'il les ferait tous, massacrer, et que les missionnaires seraient eux-mêmes tués ou bannis.
« J'en finirai avec ces chrétiens, disait-il naïvement à ses intimes. Ils obtiennent de Dieu tout ce qu'ils veulent* Autrefois ils me regardaient comme leur ami, ils priaient pour moi, et Dieu écartait de moi les périls. Maintenant ils vont ||
le conjurer de me renverser. Il faut à tout prix que je me débarrasse d'eux. >
Ces menaces pourtant ne se réalisèrent pas tout d'abord , et de nouveaux progrès suivirent la mort de Joseph, tant la vue de son martyre avait excité l'ardeur des catéchumènes. Mais un événement imprévu fit éclater l'orage dans toute sa violence.
Une jeune chrétienne, Clara Nalmasi, fille du roi MHessa, avait été préposée à la garde d'une grossière amulette, qu'elle avait reçue à sa naissance en qualité de princesse ^ et qu'elle devait conserver toute sa vie avec respect. C'était le cordon ombilical d'un des anciens rois de l'Ouganda. Indignée des sortilèges qui se faisaient autour de cet objet,. elle commença par détruire les amulettes de moindre importance qui Tentouraient en grande quantité, et par chasser les sorciers qui se disaient possédés des mizimus (âmes des morts) ou des lubalis (divinités). Cette conduite avait déjà irrité les paîens- Mais ce qui mit le comble à leur fureur, ce fut un nouvel acte de courage, que nous laissons à d'autres le soin de taxer d'imprudence, et pour lequel d'ailleurs Clara n'avait consulté personne. Elle ne craignit pas de mettre en pièces et de jeter dans un trou l'étrange objet que vénéraient ses compatriotes. Cette profanation fut bientôt connue de tout le peuple, et provoqua les clameurs des ennemis du christianisme. Les génies irrités allaient, disaient-ils, se venger sur le royaume, si on ne les apaisait par le châtiment de la coupable et de tous ceux qui partageaient sa funeste reUgion.
Quelques jours après, Mouanga commença de sa propre main l'œuvre de la persécution. Se promenant le soir dans
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sa capitale, il surprit un de ses jeunes pages chrétiens qui en instruisait un autre.
t Que fais-tu là? lui demanda-t-il.
— J'enseigne le catéchisme, > répondit l'enfant.
Déjà exaspéré par la conduite de sa sœur Clara, le roi entra en l'ureur.
c Attends, dit- il, je vais te guérir de ton insolence. »
Et il le perça de son épée.
Ce fut le signal du massacre.
Le roi fit appeler en pleine nuit Katikiro , et lui dit qu'il fallait exterminer tous ceux qui priaient. C'est le beau titre sous lequel sont désignés les chrétiens. Les portes de la résidence royale furent aussitôt fermées, et ordre fut donné à ceux qui les gardaient de ne laisser sortir personne.
Un des chrétiens trouva cependant le moyen d'aller avertir les missionnaires à leur résidence de Sainte -Marie de Roubaga; et le P. Lourdel, supérieur, se rendit en hâte à Mourougnou, où se trouvait alors le roi.
Il rencontra en route des bandes d'hommes armés de fusils et de lances^ qui allaient, au pas de course, piller les principaux centres chrétiens et en arrêter les chefs.
Arrivé à la cour, il se rendit d'un pas ferme, malgré son émotion j et au milieu de la surprise de tous, dans la hutte où l'on attend les séances royales et où le premier ministre le salua comme d'habitude. Les chrétiens allaient et venaient librement; on eût dit qu'il ne s'était rien passé.
Mais bientôt le P. Lourdel voit les chefs des divers services appeler ceux de leurs gens qui sont chrétiens et les réunir près de la cour où se trouve la case royale.
€ Vous auriez dû vous sauver, disent leurs amis païens.
— Nous sauver! et pourquoi? d répondent-ils fièrement.
Charles Louanga, chef du groupe des pages où Ton compte
le plus de chrétiens, est appelé le premier avec sa troupe. Ils sont accueillis par des huées, que domine la voix tonnante du roi. Mouanga leur fait de durs reproches sur leur religion , puis il leur dit :
1 Que ceux qui prient se rangent de ce côté ! »
Aussitôt Charles Louanga et Kizito, jeune catéchumène plein de zèle qui venait d'obtenir à force d'instances la promesse d'être baptisé dans un mois, se dirigent ensemble vers l'endroit désigné. Ils étaient convenus, pour ne pas faiblir au moment décisif, de se tenir par la main.
Tous ceux de la troupe qui sont chrétiens les suivent sans hésiter,
A un signe du roi les bourreaux se jettent sur les courageux confesseurs, les enlacent dans de grosses cordes et les traînent brutalement dans la cour. On a lié ensemble les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans; les enfants forment un autre faisceau. Ils sont tellement serrés, qu'ils ne peuvent marcher qu'à petits pas et en se heurtant les uns contre les autres. Cette position bizarre fait rire Kizito aussi tranquillement que s'il était à jouer avec ses amis.
Le groupe des pages de Charles Louanga une fois sorti, d'autres pages et quelques soldats sont amenés à leur tour, et, en passant devant le P. Lourdel, le saluent d'un regard joyeux et assuré.
Le pauvre Père attendait en vain la permission de voir le roi. Elle ne lui fut pas accordée, et il dut partir sans aucun renseignement sur les desseins des persécuteurs.
Dévoré d'une soif ardente, il entra pour se rafraîchir dans la case d'un néophyte : elle était abandonnée. A quelques pas de là, ayant rencontré une petite source, il se pencha pour y boire; un passant le prévint que le cadavre d'une des victimes de la nuit avait été traîné dans l'eau. 11 se releva plein d'horreur et continua sa route, rencontrant partout des pillards chargés de dépouilles et qui venaient de saccager les villages des chrétiens.
Cependant les pages chrétiens étaient livrés au supplice du feu.
Charles Louanga, leur chef, fut emmené à part. Peut-êti*e
croyait -on plus facile de le vaincre isolément. Un bourreau plus cruel que les autres demanda au roi, pour faire preuve de zèle, qu'on s*en remit à lui du soin de le torturer suivant ses mériles. Il le brûla donc lentement, en commençant par les pieds, et, comme autrefois les Juifs autour du dîWn Cru* cifiù, il disait en attisant le feu :
* Allons! que Dieu vienne à ton aide, et qu'il te retim du brasier. »
Le martyr supporta son long supplice sans proférer une plainte.
Les trois plus jeunes pages excitèrent la compassion du chef des bourreaux, le vieux Mkadjanga, qui n'avait jamais eu à torturer des enfants si jeunes. Il leur dit donc :
< Déclarez seulement que vous ne prierez plus^ et le roi vous accordera votre grâce. >
Tous trois répondirent : « Nous ne cesserons pas de prier tant que nous vivrons. »
Mkadjanga n'insista pas, espérant que la vue du supplice de leurs camarades vaincrait leur obstination. Ils ne cédèrent point j et Tun d'entre eux, voyant qu'on n'avait pas préparé de fagot potir lui, réclama si énergiquement, qu'on le lia comme les autres. Toutefois Dieu permit qu'ils fussent épargnés, afin sans doute de les garder comme témoins de ceux qui moururent.
Ceux*] à étaient au nombre de trente et un.
Parmi eux se trouvait le fds même de Mkadjanga, qui essaya de tous les moyens pour lui arracher un mot qui ressemblât à une rétractation. L'enfant ne céda ni à ses paroles ni à la vue des préparatifs du supplice. Au moment fatal , le malheureux père tenta un suprême eflbrt :
<f Mon fils, lui dit-il, consens simplement à ce que je te cache chez moi, personne n'y passe; on ne pourra te découvrir*
— Père, répondit le jeune chrétien, je ne veux pas être caché. Le roi t'a ordonné de me tuer. Si tu ne le fais point, il te punira. Je connais la cause de ma mort, c'est la religion. Père, tue-moi! >
Alors Mkadjanga, pour lui épargner la terrible agonie du feu, ordonna à Tun de ses hommes de le tuer d'avance d'un
L'OUGANDA itl
fort coup de bâton à la nuque. On l'attacha ensuite à un fagot, et on le remit près de ses compagnons.
Tous les pages étant ainsi liés à des roseaux et à des branches sèches, on les plaça horizontalement à côté les uns des autres, en prenant soin de les tourner dans io même sens pour faciliter le supplice. Puis on mit le feu aux fagots, du côté des pieds des victimes, afin de les faire souffrir le plus longtemps possible, et dans la pensée que plusieurs renonceraient à la religion après les premières atteintes de la flamme. Vain espoir! la souffrance ne leur arracha que des prières et des chants d'actions de grâces.
Une demi- heure plus tard les roseaux étaient consumés, et Ton n'apercevait plus qu'une rangée de cadavres moitié brûlés et couverts de cendres.
Plus de cent chrétiens, parmi lesquels André Kagoua, subirent le martyre dans divers supplices ^
Mais la mort la plus terrible fut celle de Matliias Mouroumba, qui exerçait les fonctions de juge de paix dans un des districts du pays, et qui depuis son baptême élevait toute sa famille dans la pratique de la rehgion.
Sa fervente piété le désigna aux premiers coups des persécuteurs. On le conduisit devant le ministre, qui lui demanda d'un ton méprisant :
a C'est là Mouroumba?
— Oui, c'est moi, répondit Mathias.
— Pourquoi pries-tu? reprit le ministre.
— Parce que je veux prier. i>
S' adressant aux bourreaux, le ministre dit : e Emmenez-le et tuez-le.
— C'est ce que je désire. »
Katikiro, humilié par tant de courage, s'écria alors ;
« Bourreaux, vous lui couperez les pieds et les mains, et lui enlèverez des lanières de chair sur le dos. Vous les ferez griller sous ses yeux... Dieu le délivrera. »
Blessé au vif par ce blasphème , Mathias répondit :
* ■ Je ne crois pas que les Pères Blancs du cardinal Lavigerie aient a leur aclif une ^ule conversion sérieuse. » — Déclaration faite sérieusement par Le génoi^al du Barrait, en 189b, au t. UI de ses Souvenirs, p. 49.
€ Oui, Dieu me délivrera; mais vous no verrez pas comment il le fera, car il prendra mon âme avec lui et ne vous laissera que mon corps entre les mains. >
Les bourreaux se mirent en devoir d'exéculer consciencieusement Tordre barbare de Katikiro. Pour n'être pas trou* blés par les spectateurs, ils conduisirent la victime sur la colline déserte de Savaridja. Mathias les suivit d'un pas alerte j et le visage rayonnant de joie. Arrivés au lieu du supplice, les bourreaux lui coupèrent les pieds et les mains, qu'ils firent griller à ses yeux. Ils le couchèrent ensuite la face contre terre et lui enlevèrent des lambeaux de chair, qu'ils grillèrent de même.
De si horribles tourments n'arrachèrent aucune plainte à riiéroïque chrétien. Et pourtant l'agonie fut longue^ car les bourreaux usèrent de tout leur art pour empêcher Técoulement du sang et retarder la fin du supplice < Ils n'y réussirent que trop. Trois jours après, des esclaves qui allaient couper des roseaux, étant passés par là, entendirent une voix qui les appelait. Ils s'approchèrent. Le mourant leur demanda à boire. Mais, épouvantés par la vue de ses horribles mutilations, les esclaves s'enfuirent et le laissèrent consommer son long sacrifice.
Un des plus jeunes fils de Mathias Mouroumba se trouvait parmi les quinze enfants nègres qui accompagnèrent Ma^ Livinhac en Europe, au mois de septembre 1890. En baisant au front avec respect ce cher petit nègre, je me demandais s'il existe dans le monde une plus grande noblesse que la sienne.
Plaise au chef de l'Église de hâter les enquêtes canoniques déjà commencées sur les martyrs de l'Ouganda, et puissent bientôt ces glorieux représentants de la race nègi'e^ vénérés sur les autels du monde catholique, attester TégaUté de tous les liommes devant Dieu, ranimer ceux que découragent les défaillances de quelques nations chrétiennes, et confondre nos sceptiques, si fiers de leur faiblesse d'esprit!
Aucune apostasie n'était venue, pendant la persécution, augmenter la douleur des missionnaires. Les chrétiens soutenaient vaillamment les épreuves de toutes sortes qui leur étaient imposées. Bannis de leurs demeures, dépouillés de leurs biens j sans cesse menacés de mort, ils n'en continuaient pas moins leurs relations avec les Pères.
Ceux dont la vie était le plus en péril venaient les visiter le soir, et ils restaient jusqu'à minuit, afin de pouvoir communier avant de partir. Parfois, à cause de leur grand nombre, les missionnaires, succombant à la fatigue et au sommeil, essayaient de se retirer. Mais comment résister à leurs prières ?
€ Père^ disait Tun, restez encore, demain je dois être conduit chez le roi , et probablement de là à la mort. Je ne vous verrai plus en ce monde.
— Ce n'est qu'avec peine, disait un autre, et en faisant un cadeau à mon geôlier, que j'ai pu être délivré des entraves qui serraient mes pieds, et autorisé à aller dire adieu à mes amis. C'est donc pour la dernière fois que je m'entretiens avec vous. ^
On peut juger par là de l'empressement que mirent les Rigandas à se faire instruire et baptiser quand la persécution se fut apaisée.
Le P. Benoît écrivait de Roubaga, le 8 mars 1888, au cardinal Lavigerie : c Tous les jours il nous arrive de nouveaux catéchumènes. Depuis un an j'en ai inscrit huit cents comme ayant assisté au catéchisme que nous leur faisons tous les matins , et oe nombre est de beaucoup dépassé par celui des catéchumènes que nos néophytes instruisent chez eux, dans les districts éloignés. >
Deux chrétiens, s'étant établis dans le district des chasseurs d'éléphants du roi, convertirent à eux seuls le chef et plus de cent personnes.
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Mouanga revint peu à peu à de meilleurs sentiments, n n'était pas, pour un roi nègre, trop cruel par nature, et ceux qui comparaient sa conduite à ce qu'avaient fait ses prédécesseurs dans leur jeunesse le trouvaient, paraît -il, relativement débonnaire. Au reste il commençait, comme son peuple, à ne plus pouvoir supporter le joug des musulmans. Il rendit sa confiance au chrétien Honorât, chef de ses pages, et le mit à la tête d'une grande partie de l'Ouganda. Comme c'est le gouverneur de province qui nomme les chefs des districts^ Honorât donna ces places importantes à des chrétiens, qui en profitèrent pour aider aux progrès de la foi.
C'est dans cette époque de calme relatif qu'a été ébauchée une œuvre dont on est peut-être en droit, si elle se développe j d'attendre beaucoup pour le salut de l'Afrique.
11 ne faut pas se dissimuler que les missions, même catholiques, se sont heurtées jusqu'ici à un obstacle qu'on n'a encore pu vaincre : l'absence de clergé indigène.
Lorsque le christianisme a été introduit chez les diverses nations de TEurope par des apôtres venus des pays déjà chrétiens , il a pu s'y maintenir et s'y propager à l'aide des convertis d'élite que les missionnaires de ce temps -là se sont donnés comme successeurs. C'est ainsi que les apôtres envoyés par Rome ont fait continuer leur œuvre en Gaule par un clergé gaulois , dans la Grande-Bretagne par un clergé breton et saxon.
La conversion définitive des païens d'aujourd'hui nous parait exiger la même condition. Les peuples chrétiens, chez lesquels, d'ailleurs, le nombre des vocations pourra diminuer, ne sauraient fournir indéfiniment aux nations païennes tout le clergé qui deviendra nécessaire à mesure qu'elles entreront dans TÉglise. Quatre cents millions de Chinois seront- ils toujours évangélisés par trois cents prêtres français? Suffi ra-t- il longtemps à l'immense Afrique du petit nombre de vaillants religieux qui lui consacrent actuellement leur vie?
Quels que puissent être les obstacles , il faut se préoccuper sans cesse de donner un clergé indigène aux peuples qu'on veut baptiser. C'est à ce prix qu'est la conversion du monde.
On n'a pas encore pu confier le sacerdoce à des Bagandas; mais déjà Ton voit naître, parmi les représentants de cette
Sœurs indigènes Baganda.
race remarquable, des vocations de frères, de sœurs, et peutêtre même de prêtres.
Nous lisons dans une lettre de Mg^ Livinhac, en date du 10 juin 1888 : « Quelques personnes d un âge mûr et très
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sérieuses ayant manifesté au P. Lourdel le désir de se consacrer entièrement au service de Dieu par des œuvres de charité, il leur a fait bâtir une case dans une bananerie voisine de la mission, et leur a confié un orphelinat de filles. Elles remplissent leur devoir de mères adoptives avec piété et dévouement... Le bon Dieu veut-il tirer de l'Ouganda, qui a fourni les prémices des martyrs nègres, les prémices des religieuses noires? C'est son secret. Malgré la bonne volonté qu'elles montrent, nos sœurs ne seront autorisées qu'après de très longues années d'épreuve à prendre des engagements définitifs. » Mais eût-on dû les faire attendre, comme dans les premiers siècles, jusqu'à l'âge de quarante ans, il n'y avait pas de raison pour les exclure à perpétuité de la vie religieuse. Maintenant surtout qu'elles ont, pour se former, des sœurs de la mission, l'avenir de cette belle œuvre paraît assuré, et Ton peut saluer là de grandes espérances. Religieuses ou religieux noirs auront, à défaut du même prestige dans les commencements, beaucoup plus d'aptitude que les Européens pour évangéliser leurs compatriotes et pour aider l'action des missionnaires. Et quelle force ne puiseront- ils pas dans leur habitude des langues barbares et du climat éqiiatorial, dans leur connaissance parfaite des mœurs, des vraies difficultés, des ressources de toute nature!
La plus intéressante tentative qui ait été faite dans ce sens est certainement la création d'un petit séminaire à Sainte- Marie de Rubaga. Cet établissement ne compte pas moins de soixante -dix élèves, qui déjà commencent à comprendre la langue de l'Église. Voici quel est, d'après une lettre écrite par le P- Marcou, leur supérieur, le 27 janvier 1895, le programme actuel de leurs études : !<> Religion : tous les jours catéchisme, après lequel on doit faire des rédactions. — 2^ Cérémonies, plain-chant, cantiques en ruganda. — 3o Classe de ruganda. — 4° Classe de kiswahili. — 5^ Classe de latin. — Co Éléments d'arithmétique et de géographie.
Le P. Marcou a donné, dans une lettre antérieure, d'attachants détails sur cette fondation :
« Villa -Maria (Buddu), 29 juin 1893.
f „. Mgr Hirth m'a appelé au commencement de cette année à Villa- Maria pour y ouvrir un petit séminaire indigène. Cette œuvre si importante n'avait pas encore pu être entreprise à cause des révolutions qui depuis quelques années n'ont cessé de bouleverser ce pauvre pays. 11 est cependant indispensable de former sur place des collaborateurs pour venir en aide aux missionnaires européens. Ces derniers, en effet, ne seront jamais assez nombreux pour suffire aux besoins toujours croissants de nos chrétientés.
€ Comme vous le comprenez , nous n'aurons pas dès le principe à préparer des bacheliers. Aussi Monseigneur ne s'est- il pas enquis de mes titres. Le programme est très simple. Il comprend la lecture, l'écriture, un peu de calcul et de plaîn-chant, des cantiques en langue ruganda , la langue Ëwahiii, le latin pour les plus avancés, et pour tous Tinstruction religieuse aussi complète que possible.
€ Que je vous dise d'abord un mot de mon installation : les pauvres cases qui jusqu'ici servaient de local à mon école j se trouvant un peu trop éloignées et assez mal disposées pour cet usage, il a été décidé de construire, plus près de la résidence de Villa-Maria, un petit séminaire de toutes pièces. Quand je dis petit séminaire, il ne faut pas croire que je veuille parler de monument semblable à celui de Cartliage, Ici on n'a pas encore inventé les maisons en pierres : les arbres j les roseaux et l'herbe font les frais de toutes les constructions. Ce n'est cependant qu'au prix de bien des peines qu'on parvient à se loger convenablement; il faut faire venir les arbres un par un, l'herbe paquet par paquet, les roseaux faisceau par faisceau. Ce sont nos bons chrétiens qui font ce travail pour se procurer, qui une aiguille, qui une médaille, qui un crucifix, qui un chapelet, etc. Le mal est que je suis à bout de ressources. Si, ces jours derniers. Monseigneur ne m'avait pas fait cadeau d'une douzaine de chapelets, j'allais me trouver dans l'impossibilité de bâtir ma chapelle. Pour la construire, j'avais d'abord offert mon réveille-matin à un chef-
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UaiTaîre était conclue, lorsque les événements ont appelé mon architecte ailleurs.
4 Le nombre de mes élèves s'élève à une soixantaine qui, avec rinstruction , me demandent la nourriture et le vêtement. Pour la nourriture, je ne leur en donne qu'une fois par jour; pour le vêtement, je ne sais vraiment comment je m'y prendrai. Monseigneur n'a pu mettre à ma disposilioD qu'un budget insignifiant; car, hélas! de nombreux malheurs ont épuisé la caisse du vicariat. Encore si j'avais des connaissances en Europe, comme quelques-uns de mes confrères, je pourrais peut-être me tirer d'affaire; mais qui est-ce qui me connaît, et, si je meurs, qui est-ce qui parlera de moiT comme dit la chanson du P. Capus? Je mets ma conliance en la Providence, puisque l'œuvre que je poursuis, quelque humbles qu'en soient les commencements, est bien cependant Tœuvre du bon Dieu. Elle doit grandir et devenir très grande, s'il est vrai, comme nous n'en pouvons douter, que le Seigneur a une prédilection particulière pour les Bayanda, Dites à vos bonnes carmélites de Carthage que leurs prières n auront jamais un meilleur objet que la prospérité de ma petite école, qui est le germe du clergé de ce pays, insinuezleur aussi que, si elles ont des chapelets, un petit ornement, etc., elles feront bien de les diriger vers ma chapelle de roseaux. Enfin, si vous avez des séminaristes qui aient une petite provision de médailles ou de petites croix semblables à celles que m'a données l'un d'entre eux, je leur serai infiniment reconnaissant de me les adresser. Bien entendu, il ne faut pas croire que je demande une quête à mon intention parmi les scholastiques. Je connais trop leur pauvreté. Je veux seulement dire que si, par hasard, il s'en trouvait quelqu'un plus favorisé des dons de la fortune, il ferait bien de penser à mes petits séminaristes, qui seront un jour ses auxiliaires sur les bords du Nyanza. Ce que je demande avant tout et à tous, c'est le secours de leurs prières.
fl Je ne veux pas terminer sans vous faire visiter ma saUe de classe. Comme je l'ai dit plus haut, la maison est toute en roseaux. Je serai longtemps avant de pouvoir construire en terre, comme est en train de le faire le P. Streicher pour
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sa résidence de Villa- Maria. Il me suffirait cependant de cinq cents chapelets pour pouvoir entreprendre ce travaih
« Les tables sont des claies en roseaux, couvertes d'une natte en feuilles de palmier ; les porte-plumes sont de simples petits roseaux, les encriers des flacons vides d'huile de Harlem, longs et gros comme le doigt, dont une bonne personne nous avait envoyé une provision assez considérable. Après avoir employé Thuile comme remède, les flacons nous sont maintenant très utiles, comme vous le voyez. Le papier en majeure partie provient des enveloppes de lettres qui nous arrivent d'Europe. Je ramasse tout ce que je puis trouver de papier blanc. Les sous- ma in sont des écorces sèches de bananier; les crayons, des balles en plomb, allongées à coups de marteau; les règles j l'extrémité des branches de palmier; la cloche, un tambour du pays. Vous avouerez que tout cela est bien à la Robinson Cruosé.
(f Toutefois ne croyez pas qu'on soit triste à notre pauvre demeure. Au contraire, la joie la plus franche y a élu domicile : je voudrais que vous vissiez mes négrillons jouer aux barres; ils y mettent au moins autant d'entrain que les écoliers de notre vieille Europe. Et puis la musique vient varier nos récréations. Je me suis procuré un piano indigène, appelé madinda. Il se compose de douze pièces de bois sonores de divei^ses longueurs, qui forment deux gammes; la gamme n'a que six notes. Les Baganda qui savent jouer de cet instrument les frappent ordinairement à deux : l'un fait le chant à la fois sur les deux gammes, la grave et Taiguc; l'autre fait Taccompagnement également sur les deux gammes. L'effet e^t certainement très agréable. Les madinda servent souvent à accompagner la voix des chanteurs, et le tout est renforcé par les tambours. Nous avons aussi le mugudo^ composé de trois tambours de différentes formes dont les sons, mélangés avec art et parfaitement en mesure , sont d'un très bel efl'et. Le mugudo sert surtout aux grands chefs lorsqu'ils sont en voyage dans leurs provinces, ou bien lorsqu'ils sont envoyés par le roi* J*ai un certain nombre d'enfants qui savent le frapper. L'emploi en a été très heureux à la procession de la Fête-Dieu pour la marche triomphale de Notre -Seigneur. Si
j'étais musicien, je vous enverrais quelque chant kiganda; malheureusement je ne le suis pas. J'ai dû pourtant apprendre à accompagner sur l'harmonium le plain- chant et les cantiques. Je me sers du petit harmoni- flûte qui a appartenu autrefois au P. Chantemerle. Cet instrument a subi le contrecoup de toutes nos révolutions et fait maint voyage. Aussi menace-t-il ruine. »
L'Ouganda, que la supériorité de ses habitants semble désigner pour le rôle providentiel de fournir aux régions des Grands Lacs un clergé indigène, l'Ouganda faillit un moment devenir, aux mains des Arabes et de leurs partisans, le plus grand obstacle aux progrès du christianisme.
L'année 1887, qui suivit la grande persécution, ne fut guère troublée que par l'expulsion de M. Mackay. Le ministre protestant, avant de s'éloigner, confia aux Pères Blancs les clefs de sa maison, pour les remettre à son successeur, le révérend Gordon.
Celui-ci n'eut pas un heureux début. La lettre qu'il présenta à son arrivée, et qu'il eut l'imprudence de relire trois fois en public, était conçue en tels termes, que le roi à la fin ne put maîtriser son indignation, et qu'il s'écria devant toute la cour :
< Puisque vous me parlez ainsi, je vous déclare que vous êtes mon prisonnier de guerre. Si les Anglais viennent à m'attaquer ou à arrêter les marchandises à la côte, c'est vous que je tuerai le premier, i
Les missionnaires catholiques eurent bien de la peine à préserver la vie de M. Gordon et de son compagnon, M. Walker. Le gouvernement anglais a reconnu officiellement ce service, dans une lettre adressée à notre ministre des affaires étrangères, et transmise par lui aux intéressés.
Des nouvelles venues du Zanguebar, et annonçant le pro-
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chain partage de TAfrique orientale entre les Anglais et les Allemands, rendirent Mouanga extrêmement irritable. Il retomba dans d'étranges accès de fureur. On ne sait pour quelle faute, ou par quel caprice, il se mit un jour dans l'esprit d'envoyer toute sa garde avec ses pages dans une île déserte du Nyanza, avec ordre à ceux qui les conduiraient de les abandonner ensuite et de les laisser mourir de faim. Le secret transpira, et la garde, au lieu de s'embarquer, résolut de renverser le tyran. Les musulmans se mirent à la tête du complot et détrônèrent Mouanga , qui n'eut que le temps de s'enfuir dans leMagou, au sud- est du Nyanza.
En même temps Kiv^éwa, l'un de ses trente-neuf frères, était proclamé souverain.
Bien qu'il dût son élévation aux Arabes, le nouveau roi se montra favorable aux chrétiens, dont la fidélité lui inspirait une grande confiance. Cette attitude imprévue amena un nouveau complot des musulmans. Après s'être assurés de la personne du roi, ils se jetèrent sur les chrétiens, pris à Timproviste, les mirent en fuite après plusieurs heures de combat, et saccagèrent toutes leurs possessions.
Kiwéwa céda à la pression des vainqueurs, et fit tout ce qu'ils voulurent. Bientôt les missionnaires, catholiques et protestants, se trouvèrent ensemble dans la même prison, attendant la mort et se donnant les marques d'une charité touchante. Ils ne furent qu'expulsés, et ils purent se retirer au sud du lac, les Anglais à Kiafouma, dans l'Ousambiro, les Français à Notre-Dame de Kamoga, dans le Bukumbi.
C'était près de là qu'avait eu lieu, quelque temps plus tôt, un événement qui ne doit pas être passé sous silence.
Le P. Giraud se rendait dans une île voisine, accompagné de six rameurs et d'un enfant non baptisé. La barque fit naufrage, et tous furent submergés en un instant. Les rameurs atteignirent le rivage sans difficulté. Seul le P. Giraud, qui était pourtant bon nageur, ne l'atteignit pas. L'enfant s'était cramponné à lui. Au lieu de secouer un fardeau qui lui rendait la mort inévitable, sentant qu'il allait s'engloutir, il souleva l'enfant au-dessus du lac, jeta rapidement un peu d'eau sur sa tête en disant : c Je te baptise au nom du Père, du
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Fils et du Saint-Esprit; > puis il disparut avec lui dans les Ilots, pendant que les deux âmes allaient à Dieu, Tune par le privilège de Tinnocence, l'autre par le privilège de Théroïsme-
Cependant Kiwéwa essayait de secouer le joug des Arabes; mais ils le mirent à mort et lui substituèrent Karéma, Tun de ses frères, qui fut circoncis, et leur laissa toute autorité. Ce monstre commença par faire massacrer tous ses frères et sœurs.
Le payH fut alors livré à toutes les violences du parti de rislam. Les Arabes se rendirent si odieux, que Texcès même du mal amena une réaction. Les principaux du royaume s'enfuirent auprès de l'ancien ministre chrétien Honorât, qui organisait la résistance dans le Bousagara , ou Ankoré , â Touest do l'Ouganda, et qui fut bientôt en mesure de tenter par les armes la délivrance de sa patrie.
Mais déjà Mouanga, fort mal reçu dans le Magou, était allé, avec une trentaine de ses pages, demander asile aux missionnaires catholiques réfugiés dans le Bukumbi, Touché de l'accueil qu'il y reçut après tous ses crimes, il se fit instruire en même temps que ses compagnons j et tel fut Theureux changement de ses dispositions, que les Pères conseolirent à l'admettre au nombre des catéchumènes.
La nouvelle en étant parvenue dans le Bousagara, farmée chrétienne lui envoya une députation pour lui offrir de Taidcr à reconquérir son royaume et à chasser les musulmans*
Il s'embarqua sans hésiter, le 29 avril 4889. 11 ne devait plus retrouver Honorât, qui avait succombé dans une embuscade après avoir remporté deux victoires sur les Arabes, Il se mit lui-même à la tête de l'armée, et fut accueilli par son peuple avec enthousiasme. Mais l'absence de munitions Texposant à être battu par les musulmans, qui étaient fort bien armés, il s'établit provisoirement dans une petite Uf" située près de la baie de Murchison , et d'où il dirigea U mouvement anti-arabe. Son premier soin fut d'envoyer chercher les missionnaires qu'il avait laissés dans le Bukumbi.
Ce fut alors que les chrétiens firent demander du secours à Stanley j qui avait à peu près achevé son expédition, et qui se rendait assez tranquillement vers la côte avec Émin-Pacha*
L* explorateur répondit par un refus. Il devait avoir ses raisons d'en agir de la sorte.
Il est certain que le moindre secours de sa part eût grandement hâté la délivrance de l'Ouganda. « Mais, dit-il, mon devoir envers le Pacha, son ami Casati et les Égyptiens , que j'avais promis d'escorter jusqu'à la mer, me défendit même d'y penser. ^ Émin- Pacha était, en effet, si pressé d'arriver a la côte^ qu'une fois délivré de son libérateur, il reprit le chemin de l'Afrique centrale.
Les chrétiens se passèrent du secours de Stanley.
Quand ils crurent le moment favorable, ils se dirigèrent hai^diment vers la capitale; et, après plusieurs combats acharnés, ils firent leur entrée à Roubaga, le 5 octobre 1889. Les Arabes marchèrent de défaite en défaite , et Karéma dut s'enfuir avec un petit nombre de compagnons.
Mouanga, rétabli sur son trône, confia toutes les charges aux chrétiens, afficha les meilleures dispositions et écrivit même au cardinal Lavigerie la lettre qu'on va lire :
« Mengo (Bouganda), 4 novembre 1889.
€ Kmixëxce et mon Père le Grand,
t Mol, Mouanga^ roi du Bouganda, j'envoie vous voir (pour : j'ai T honneur de vous envoyer un message). Je vous écris pour vous informer de mon retour dans mon royaume.
tf Vous avez appris que, lorsque les Arabes m'eurent chassé^ je me sauvai dans le Bukumbi. Mg^ Livinhac et ses missionnaires me traitèrent avec bonté. Après quatre mois les chrétiens m'envoyèrent chercher. Nous nous sommes battus pendant cinq mois. Dieu nous a bénis, et nous avons triomphé des Arabes.
< Maintenant, je vous en supplie, daignez nous envoyer des prêtres pour enseigner la religion de Jésus -Christ dans tout le pays de Bouganda.
c Je vous demande aussi des enfants ayant appris les
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remèdes (connaissant la médecine), comme ceux qui sont allés a Oujiji. Quand ils arriveront chez nous^ je leur doii' nerai de belles places.
c J'ai appris que notre père le pape, le grand chef de la religion, vous a envoyé traiter avec les grands de TEurope pour faire disparaître le commerce des hommes (des esclaves) dans le pays de l'Afrique. Et moi, si les blancs veulent bien me donner la force, je puis les aider dans cette œuvi^e et empêcher le commerce des hommes dans tous les pays qui avoisinent le Nyanza.
« Daignez demander pour moi (au ciel) k force de bien faire. De mon côté, je prie Dieu de vous donner ses bénédictions et de vous aider dans toutes les œuvi'es que vous faites pour sa gloire.
« Moi, votre enfant.
« Signé : Mwanga, < roi de l'Ouganda, »
Bien <iue les catholiques fussent très supérieurs en nombre et que le roi penchât de leur côté jusqu'à se faire instruije par nos missionnaires, les protestants obtinrent sans peine le libre exercice de leur religion, et les deux partis sVngagèrent a ne jamais se chasser Tun Tautre de TO Uganda, Il semblait donc que ce pays tout entier*, c'est-à-dire le plus important royaume de l'Afrique centrale, fût définitivement acquis au christianisme et n'eût plus (]u'à jouir en paix des bienfaits de la foi et de la civilisation. Onze ans avaient suffi aux Pèi^s Blancs pour obtenir ce splendide résultat,
Slaisà peine commençait- on à rentrer dans le repos, que les agents de la compagnie anglaise Easi-African^ qui avaient refusé leur concours dans la lutte contre les musulmans, envahirent l'Ouganda. Humiliés jusqu'alors de leur infério-
rite nunnérique et des tendances de Mouanga au catholicisme, les protestants accueillirent avec enthousiasme Farlivée des Anglais et songèrent sans retard à l'expulsion des Bafranças ou des Français, c'est-à-dire des catholiques. Dès le début on entreprit d'exciter contre eux le capitaine Lugard^ bien qu'ils eussent tous reconnu, avec Mouanga lui-même, Tinfluence anglaise sur TOuganda. D'un autre côté, on essaya de les pousser à bout par toutes sortes de vexations et même par des assassinats renouvelés. Ces excès finirent, comme on le voulait, par provoquer des représailles, et le désordre ne tarda pas à renaître.
Mais, comme ces nouveaux troubles n'arrêtaient en rien les rapides progrès de la foi catholique, le capitaine Lugard résolut d'y mettre fin lui-même. Il rassembla dans son fort de Mengo sept ou huit cents hommes exercés, pris la plupart dans les anciennes troupes d'Émin- Pacha, et il attendit le moment favorable.
Dans la confusion où l'on vivait, l'occasion ne pouvait tarder longtemps à se présenter. Un catholique, dans le cas de légitime défense, ayant tué un protestant, TafTaire fut portée par les uns au tribunal du roi, qui donna raison aux catholiques, et par les autres au tribunal du capitaine, qui voulut que ^ justice j* lïit faite du meurtrier. Pendant qu'on parlementait, les Anglais firent distribuer de nuit aux Bagandas protestants des centaines de fusils et de munitions, et le lendemain dimanche, 24 janvier 1892, les catholiques furent attaqués de toutes paits. Ils se défendirent vaillamment , et^ malgré rinfériorité de leurs armes, l'emportèrent durant la première partie de la bataille. Mais bientôt le fort anglais intervint et les écrasa sous le feu de ses mitrailleuses. Ils durent battre en retraite et se retirèrent avec Mouanga dans lile de Bulingugwé, où Ms^ Hirth et les missionnaires ne tardèrent pas à les rejoindre.
Les protestants, embarrassés de leur trop complet triomphe ou plutôt du départ du roi, mandèrent aux fugitifs de revenir. Par une prudence assez justifiée, ceux-ci s'y refusèrent et demandèrent que le pays fût divisé entre les deux partis. Pour touse réponse, le capitaine Williams aborda le lende-
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main dans Tile avec plus de cinq cents hommes en armes. Une foulo de femmes et d'enfants furent pris, massacrés, noyés. Le roi et Mfl^ Hirth s'échappèrent à grand'peine» Six missionnaires furent faits prisonniers.
Williams partit ensuite avec sa mitrailleuse pour Tile de Séséj tout entière convertie à notre religion, et il y fit, suivant son expression, f une troisième saignée aux catholiques. > La siation fut pillée et brûlée; des centaines de jeunes filles et de femmes furent enlevées et vendues comme esclaves.
Les singuliers représentants de la civilisation auglaise trouvèrent encore le moyen d'augmenter l'odieux de leur conduite. A tous ces massacres ils ajoutèrent la trahison.
Pour les Bagandas, la notion de la patrie se résume dans la personne de leur roi, et comme, d'autre part, l'émigration ne leur coûte guère, ils le suivent où il va. Mouanga vit donc te rassembler autour de lui, dans le Kiziba, non seulenieot les catholiques, mais un très grand nombre de ses sujets païens, Sun parti disposa bientôt de cinq mille fusils. Les protestants^ peu rassurés, lui envoyèrent message sur message, ainsi qu'à Mq»* Hirth, pour les rappeler parmi eux. Le capitaine Lugard écrivit lui- môme à plusieurs reprises pour faire revenir le roi et ses partisans. Tantôt il essayait de la persuasion et s'excusait des derniers événements; tantôt il menaçait de proclamer roi Mbogo, le chef des musulmans.
Le capitaine Williams étant venu en personne dans le Kiziba, on finit par s'entendre, et le roi partit sur la foi de lettres où le capitaine Lugard disait textuellement: tSur l'honneur de TAngleterre et sur l'honneur militait^, le pays sera partagé en deux parties; les protestants ne pourront m'empéclier de fiîii^ un partage équitable, et la capitale sera au milieu des catliûliques et des protestants. Que le roi vienne sans crainte.»
Maîtres du roi, Lugard, Williams et leurs protégés oublièrent toutes leui's promesses. Il ne fut plus question de traitements équitables ni même de partage terri toriaL Toutes les charges de la maison royale furent sans exception accordées aux protestants, et le triste Mouanga, resté païen au fond de son cœur, feignit de préférer la religion de ses maîtres. On ne laissa aux catholiques que la province de Buddu, c'est-à-dire
là septième partie de l'Ouganda , et on leur interdit tout acte de prosélytisme en dehors de ces limites. Plus heureux, les musul- :
mans reparurent sans difficulté dans la capitale, et Tétendard *
du Prophète flotta en liberté à côté du drapeau anglais. 4
Après une prise de possession trop souvent injuste, TAn-gle terre finit toujours par établir où elle régne Tordre et la tolérance. Arraché maintenant à Todieuse tyrannie de VEa^t African et de ses agents, l'Ouganda commence à jouir d*une paix bienfaisante sous la domination régulière de la Grande- v
Bretagne; et le catholicisme, fortifié par ses épreuves mêmes, C
y accomplit d'étonnants progrès.
L'extraordinaire mouvement de conversions qui s'y est produit ces dernières années^ a décidé la Propagande à y multiplier les vicariats apostoliques. Le vicariat du Nyanza a été | divisé en trois nouveaux vicariats : celui du Nyanza méridional^ situé en sphère allemande ; celui du Nyanza septentrional ^ qui comprend toutes les parties de Tancien vicariat situées dans la sphère anglaise à Fouest du Nil, moins la province de Kiag%vé; et celui du Haut NU, qui comprend, avec une des onze provinces de F Uganda (Kyag^vé), toute la partie de Tancien vicariat située en sphère anglaise et à l'est du Nil.
Les Pères Blancs restent charges des deux premiers vicariats. Le troisième est maintenant confié à la société des missionnaires de Saint- Joseph de Mill-Hill, fondée par S. E. le cardinal Vaughan. M^^ Henry Henlon en a été nommé vicaire apostolique.
Les religieux français ont été les premiers à se réjouir de cette combinaison. En effet, la présence de missionnaires catholiques angfais au nord du Nyanza coupera court aux calomnies inventées par les protestants , qui représentent tous nos prêtres comme des ennemis irréconciliables de l'Angleterre. De plus, elle fait comprendre aux nègres, que la crainte de déplaire à leurs nouveaux maîtres poussait vers le protestantisme, qu'on peut être en même temps Anglais et catholique, et que notre religion n'est pas seulement pratiquée, comme l'assurent les révérends, par quelques États minuscules appelés France, Italie et Espagne. Le catholicisme ^ à son tour, bénéficie du prestige britannique.
A la lin de ces deux chapitres, nécessairement un peu longs et compliqués, nous avons cru bien faire de mettre sous les yeux du lecteur le tableau ofGciel que voici. On y verra ce que les Pères Blancs ont pu faire, en moins de vingt années, dans cette Afrique équatoriale où pas un missionnaire catholique n'avait pénétré avant eux. Il est des statistiques et des chiffres qui ont leur éloquence. Il faut, du reste , tenir compte des progrès constants qui se sont réalisés depuis la date du dernier recensement. C'est ainsi que , dans le seul vicariat du Nyanza septentrional, le chiffre des baptisés a passé, de 16032 en juin 1895, à 21623 en juin 1896.