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CHAPITRE VI

Le monde achève de se partager TAfrique. Après avoir pris position sur les rivages de la Méditerranée , de l'Atlantique et de l'océan Indien, les nations s'avancent à la rencontre les unes des autres dans le centre du vaste continent qu'une craintive ignorance représentait jadis comme un désert de sable et de feu, mais dont les explorateurs viennent de faire connaître la fertilité, les richesses, les grands lacs, les longs et larges fleuves, les forêts géantes, les peuples innombrables.

Maîtresse d'Alger et de Tunis, du Sénégal et de la rive nord du Congo inférieur, la France développe ses conquêtes dans le Soudan; et par- dessus le Sahara, qui cesse de l'effrayer, elle porte la civilisation dans tout le bassin du Niger, ]usqu*à Tonabouctou, au lac Tchad et plus loin encore. La Belgique suit la ligne équatoriale depuis l'Atlantique jusqu'aux sources du Congo. L'Angleterre domine sur toutes les régions du sud et du nord-est, et elle étend, depuis le cap de Bonne -Espérance jusqu'à l'isthme de Suez, un immense empire qu'interrompent à peine les vieilles colonies portugaises et les possessions nouvelles de l'Allemagne.

L'Église, elle aussi, a fait le siège du continent noir.

Si Ton en contourne les immenses rivages, on trouvera partout sur la côte les établissements de ses missionnaires. En Algérie et en Tunisie, c'est le clerçé français ; au Maroc, le clergé espagnol ; au Benguela, le clerçé de Portugal; dans la colonie du Cap, celui de l'Irlande et de l'Angleterre. Les Franciscains sont dans la Tripolitaine, TÉgypte, l'Abyssinie, le pays des Gallas; les Pères du Saint-Esprit, au Zanguebar, au Congo, au Gabon, dans la Sénégambie, au Sénégal; les Missions africaines de Lyon, dans la Guinée, au Dahomey; les Oblats de Marie, au Natal; les Jésuites et les Lazaristes j à Madagascar.

]] restait à l'Église d'envoyer ses missionnaires dans Tintérieup même de l'Afrique.

Elle le fit dès que les grands explorateurs eurent soulevé le voile qui couvrait ces régions inconnues, et dès que T Association internationale de Bruxelles eut annoncé son projet d'unir et de diriger tous les efforts qui seraient faits pour y porter la civilisation (4876).

Le champ d'action que l'Association de Bruxelles s'était fixé d'avance était limité, à l'est et à l'ouest, par les deux mei^s ; au midi, par le bassin du Zambèze ; au nord, par les conquêtes du nouveau territoire égyptien, et par le Soudan indépendant. De cette région, qui s'étend du IQo de latitude nord au 15o de latitude sud, l'Église forma l'immense mission de l'Afrique équatoriale, et, faisant appel à la plus jeune de ses sociétés d'apôtres, elle confia aux missionnaires d'Alger le soin d'annoncer l'Évangile aux millions de païens dont on venait d'apprendre l'existence.

Mf Lavigerie et ses missionnaires répondirent avec empressement à cet appel, qui s'accordait si bien avec leur vaste plan de conquêtes.

L'empire vraiment central de l'Afrique, c'est le Soudan. Ils l'attaquaient depuis plusieurs années par l'Algérie et le Sahara. Sans quitter leurs positions du nord, ils allaient dès lors Fattaquer par l'est et par le sud. Leur impatience d'apotres devançait ainsi le jour, cependant prochain, où les soldats de la France devaient ouvrir la voie plus courte de TouesL

Pie rx s'apprêtait à signer le décret préparé par la Propagande pour confier les nouvelles missions aux Pères Blancs > lorsque la mort vint l'enlever à Taffection du monde catholique. Mais l'Église ne meurt pas. Le 24 février 1878, quatre jours seulement après son élection, Léon XIII reprenait le projet de son prédécesseur, et en confiait rexécution à Mfl^ Lavigerie.

Un mois plus tard, le 25 mars, dix missionnaires d'Alger partaient pour Zanzibar, et, le 17 juin, ils quittaient Bagamoyo pour monter c à l'assaut des pays nègres f. Cinq étaient destinés à la Mission du lac de Nyanza^ cinq auti'es à celle du Tanganyka.

Laissons- les traduire eux-mêmes les sentiments de foi et de patriotisme qui débordaient de leurs âmes, à la pensée de la grande oeuvre qu'ils allaient entreprendre :

< Nous voilà donc en route pour notre Mission, écrivaientils. Une vie nouvelle commence. C'est l'apostolat tel que Tont connu les apôtres. Malgré notre insuffisance et notre indignité, nous sommes les premiers qui, depuis Tûrigine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare, et encore à peu près inconnu, de l'Afrique intérieure. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d'âmes nous tendent invisiblement les bras. »

c Une aulre pensée, disaient-ils encore, se mêle à celle de la foi, la pensée de la France, notre chère patrie, de tous ceux que nous y avons connus et aimés. Combien d'entre nous qui ne la reverront pas, cette France, qui nous est d'autant plus chère qu'elle est plus malheureuse et que nous en sommes séparés ! C'est pour elle aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui j envoyés par notre évêque. Français comme nous, allons porter sa langue et son influence dans les profondeurs afiicaines.

€ L'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne l'ont précédée; elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendezvous de l'humanité et de la civilisation. Nous voici pour tenir sa place. Nous lui sacrifions par avance tout ce qui nous est cher et nos vies mêmes. Si nous y périssons, qu'elle se sou-

vienne seulement que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en pensant à elle et en l'aimant jusqu'à la fin. 1^

Près de cinquante aujourd'hui c sont morts obscurément i, avec la pensée de l'Église et de la patrie lointaine.

Le premier obstacle que rencontrèrent les missionnaires, ce fut la nature même des pays qu'ils durent traverser.

La région des hauts plateaux, où se trouvent les Grands Lacs, et qui est proprement le territoire des Missions, n'est ni insalubre ni infertile ; on peut même dire que c'est Tune des plus belles de l'Afrique, et qu'un brillant avenir commencera pour elle dès le jour où les nations chrétiennes auront empêché par la force les incursions des Arabes esclavagistes qui la dépeuplent, dès le jour où les missionnaires auront élevé l'âme et développé l'intelligence des nègres indigènes.

Mais il n'en est pas de même dans les plaines qui font suite à la côte depuis Bagamoyo, ville à demi européenne, jusque vers Tabora, le grand marché arabe et nègre de rOunyamouézi.

Il est, en eflfet, peu de contrées d'un abord plus difficile.

Les terres, les forêts mêmes qu'il faut traverser, y sont souvent marécageuses, à cause de la masika ou saison des pluies, qui fait déborder les torrents et multiplie les amas d'eau croupissante. Des miasmes délétères s'en dégagent et amènent bientôt la fièvre, cette fièvre tropicale qui est un véritable empoisonnement. Elle commence par un mal de tête violent, suivi d'un froid intense et d'un épuisement général. Malgré les doses de quinine, le délire arrive, et des visions morbides agitent les nuits du pauvre malade.

La première caravane de missionnaires perdit, sous l'action

de cette fièvre, l'un de ses membres les plus distingués et les plus pieux, le P. Joachim Pascal, supérieur de la mission du Tanganyka. L'archevêque d'Alger essaya d'adoucir le chagrin de sa mère par une longue lettre qui se terminait ainsi ;

€ Son agonie avait été douce. Étendu sur sa natte, sous sa tente de voyage, il paraissait prêt à s'endormir. Il s'endormit^ en effet, du sommeil de la paix, avec le calme et la joie d'un saint, donnant sa vie, avec des transports admirables de charité, pour cette mission qu'il av:iit tant désirée.

« C'est dans le lieu même où il était mort que furent faites, pour votre fds, les prières des funérailles. Tous les missionnaires étaient réunis, au nombre de neuf. C*est aussi là que fut offert le saint sacrifice pour ce premier apôtre, et j'oserai dire pour ce premier martyr de l'Afrique équatoriale. ^

Son pauvre tombeau , si lointain qu'il soit , n'est pas oublié. D'autres missionnaires ont pris le même chemin pour aller se mettre à genoux près de l'humble croix qui garde ses restes, et y renouveler d'intention, avec une générosité rie plus en plus grande, le sacrifice de leur vie.

Les neuf missionnaires survivants arrivèrent, malgré tant d'obstacles, au terme de leur voyage. Ce fut à Kouibara, près de Tiibora, qu'ils se séparèrent.

Ceux du Tanganyka arrivèrent à Oujiji à la fin de janvier 1879; ceux du Nyanza parvinrent à Roubaga, capitale de l'Ouganda, le 19 juin de la même année. Les premiers avaient voyagé plus de dix mois depuis leur départ d'Algérie; les seconds, un an, deux mois et vingt-cinq jours.

Ces chiffres ne montrent pas seulement les difficultés du voyage, ils donnent l'idée des dépenses qu'il exige. Qu'on pense au nombre d'hommes qu'il faut salarier et nourrir durant de longs mois, pour défendre la caravane, pour porler^ non seulement les bagages indispensables à l'établissement tfune Mission en pays sauvage, mais encore les objets d'échange qui sont nécessaires , la monnaie étant inconnue , à l'achat des provisions quotidiennes et au payement de Timpôt qu'exigent les roitelets sans nombre dont on ti^verse le territoii-e.

L'archevêque d'Alger attendait, avec une anxiété que Ton comprendra, des nouvelles de sa Mission. Lorsqu'il en connut le succès, il n'hésita pas à y envoyer une seconde caravane de onze apôtres.

Six auxiliaires laïques s'embarquèrent avec eux.

Les premiers missionnaires avaient eu beaucoup de peine à conduire les noirs chargés de porter leurs bagages et de les défendre contre les Rougas-Rougas, brigands nègres ou métis, qui infestent le pays sous la conduite de chefs arabes. Des fonctions plus ou moins guerrières semblaient aux Pères peu compatibles avec leur caractère sacré, et ils émettaient la pensée qu'elles conviendraient peut-être à d'anciens zouaves pontificaux assez généreux pour se consacrer une fois de plus à la cause de Dieu.

A peine ce désir fut-il connu par la publication de la lettre d'un des Pères, que de partout des demandes furent adressées, par de vaillants soldats de Pie IX, à Ms*" Lavigerie. 11 n'accepta que six volontaires, dont quatre Belges et deux Écossais.

Les nouveaux chevaliers méritaient d'être armés avec les mômes cérémonies religieuses que dans les temps de foi. Le matin du départ, ils s'agenouillèrent tous les six au pied de Tautel de Notre -Dame -d'Afrique, revêtus de leur ancien costume et coiffés du béret rouge. L'archevêque, après le chant du Veni Creator et une brève allocution, prit sur l'autel les épées nues, et, les ayant bénites, les distribua en prononçant cette formule :

« Servez-vous de cette épée pour la défense des œuvres de Dieu, ne vous en servez jamais pour des motifs injustes. ^

Quand chacun d'eux eut mis l'épée dans le fourreau, le pontife lui donna le baiser de paix; puis, retirant l'arme luimême, il en frappa à trois reprises les épaules du volontaire :

* Soyez, lui dit-il, un soldat pacifique, courageux, fidèle et pieux, d

La cérémonie terminée, les auxiliaires s'engagèrent, par un serment lu à haute voix et signé sur l'autel, à se vouer pendant un an à la Mission de l'Afrique équatoriale, et à

yarder Tobéissance en toutes choses vis-à-vis du chef qui leur serait donné et des supérieurs religieux.

Moins d*un an après le départ de la seconde caravane, sept de ses membres étaient morts de la fièvre africaine , et un autre avait été tué par les brigands. Ces tristes nouvelles ne firent qu'enflammer le zèle des Pères d'Alger. Ma^ Lavigerie ne put satisfaire à toutes leurs demandes ; il en désigna quinze^ qui partirent le 6 novembre 4880. Trois missionnaires succombèrent encore dans l'espace d'un an, massacrés dans rOuroundi par les Arabes esclavagistes. A la nouvelle de leur mort, et bien qu'il en ignorât encore les circonstances, l'archevêque ne voulut laisser à personne la triste et délicate mission d'en informer les familles des martyrs.

Vicariat apostoliqae da Tanganyka.

Raconter l'histoire des Missions des Grands Lacs en suivant la chronologie et en amassant les détails sans grouper les faits, ce serait entraîner dans une confusion inextricable les lecteurs même les mieux renseignés sur la géographie de TAfrique centrale, à plus forte raison les autres. Nous ordonnerons notre exposé d'après les circonscriptions officielles des églises actuellement fondées dans ces régions pleines d'avenir.

Les Missions de l'Afrique équatoriale confiées aux Pères Blancs sont aujourd'hui (commencement de 4897) divisées en cinq vicariats apostoliques : ceux du Tanganyka, du Haut- Congo, de rUnyanyembé, du Nyanza méridional et du Nyanza septentrional. Il faut y ajouter la préfecture apostolique du Nyassa*

Les missionnaires du Tanganyka s'établirent d'abord à Oujiji, la principale ville des bords du lac. Ce fut, commo nous l'avons dit plus haut, à la fin de janvier 4879. Grâce

LES MISSIONS DE L^AFRIQUE ÉQUATORIALE ISÎf

aux lettres de recommandation de Saïd-Bargash, sultan de Zanzibar, ils reçurent, en apparence, un bon accueil des marchands arabes, qui en ont fait l'entrepôt de leur commerce. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que les musulmans leur suscitaient toutes sortes de difficultés, et ils cherchèrent un poste plus favorable.

Ce fut dans TOuroundi, au nord d'Oujiji, qu'ils allèrent bientôt se fixer. Le pays était sain, pittoresque et cultivé. Partout des champs de manioc et des bananeries, beaucoup de haricots et de patates. La population était timide jusqu'à s'enfuir au moindre signe des nouveaux venus. Elle ne tarda pas à reconnaître en eux des amis et à leur témoigner une grande confiance.

Mais, comme un trop grand nombre de nos paysans de France, s'ils estimaient le prêtre chrétien pour ses qualités personnelles, ils ne semblaient rien comprendre à son caractère divin. Ils n'étaient pas, comme on Ta faussement prétendu, complètement étrangers à l'idée du surnaturel; mais ils joignaient les plus grossières superstitions à l'indifférence la plus obstinée, et c'était une rude tâche d'élever ces pauvres âmes à d autres pensées que celles de leurs chasses, de lem^ pèches, de leurs danses, de leurs amusements enfantins j de les élever surtout au désir d'une vie supérieure et à la pratique des vertus qu'elle suppose.

Le succès fut moins difficile avec les petits enfants. Ceux que les Pères rachetaient de l'esclavage et élevaient auprès d'eux se montraient d'une docilité surprenante, et faisaient concevoir de grandes espérances, que l'événement a, du reste j confirmées. Une des plus douces consolations des missionnaires , c'était de pouvoir baptiser tous les petits moribonds. Les deux premiers qui aient été envoyés au ciel, pour servir d'anges à l'Église nouvelle, s'appelaient Léon et Charles, comme le pape et comme Mg^ Lavigerie.

Le vicariat apostolique du Tanganyka a eu son premier évêque en 1888, dans la personne de Mgr Jean-Baptiste Charbonnier, le même missionnaire qui, à son arrivée à Alger, avait reçu de Ma^ Lavigerie ses lettres testimoniales visées avec cette formule : Vu pour le martyre.

Ce fut à Tabora, dans rOunyamouézi, qu'il reçut la cotisé» cration épiscopale des mains de M9f Livinhac, vicaire apostolique du Nyauza,

Les deux évêques avaient dû faire, au-devant Tun de l'autre, un voyage de plusieurs mois. Aussi la joie de la rencontre fut -elle profonde et vivement manifestée par les nèpres chréliens qui les accompagnaient. Les fidèles du Tanganyka apprirent alors les persécutions de l'Ouganda, que nous raconterons plus loin, et ce fut un touchant spectacle de les voir s'écrier, pleins d'une sainte envie :

€ Nouâ aussi, nous irons dans l'Ouganda pour être martyrisés 1 >

Myr Charbonnier se prépara par une retraite de trente jours aux grâces de Tordination. Les fidèles respectaient et admiraient son silence rigoureux :

ii Asema mancmo kwa Mungu, disaient -ils. Il ne parle qu'avec Dieu. *

Le sacre eut lieu le 24 août, jour où l'Église célèbre, avec la fête de Fapùtœ saint Barthélémy, celle des trois cents martyres d'U tique, qu'on a appelés la « Masse Blanche i>, à cause de la chaux vive dans laquelle ils furent brûlés. Double et fiTippante coïncidence ! l'église d'Utique était celle dont le nom était attribué au nouvel évêque, et voilà qu'on se propose de désigner sous le nom de t Masse Noire » les diocésains de Mir Livinhac qui ont subi le martyre dans TOuganda. Comme toujours dans l'histoire de la jeune Église d'Afrique j les glorieux souvenirs du passé se mêlaient aux grandes espérances que fait naître le présent j et les chi^étiens des premiers âges semblaient tendre la main à leurs nouveaux frères ^ pour renouer la tradition, pour signifier plus visiblement l'immortaUté du catholicisme.

Moins de deux ans après, le 16 mars 1888, Mo*- Chai-bonnier, atteint d'une fièvre violente dès son retour à Karéma, mourait entre les bras de ses frères, gardant sa connaissance jusqu'à la fin ut offrant sa vie à Dieu pour le salut des nègi'es,

Mgf Lavjgerie se hâta de lui donner un successeur. De concert avec le conseil de la société des missionnaires, il choisit le P, Bridoux, qui en avait été pendant trois ans le

supérieur général, et il le sacra lui-même à Paris, le 15 juin 1888, dans la chapelle des Dames de Sion.

€ Vous allez, lui dit-il, vers une région lointaine et inconnue. Vous y succédez à un évéque dont la mort prématurée ne vous parle que d'épreuves et de périls. Vous allez donc souffrir, Monseigneur, et, en vous revêtant de ces brillants insignes, nous ne faisons, ce semble, que parer la victime pour le sacrifice; mais en retour vous porterez à l'Afrique, à ce vicariat apostolique du Tanganyka, désolé par les horreurs de Tesclavage, la paix, les dons de Dieu : evangelizan^ tium jpacem, evangelizanlium hona ! >

Le nouvel évêque s'embarquait à Marseille pour l'Afrique équatoriale un mois après, avec six autres missionnaires et trois auxiliaires nègres, autrefois rachetés de l'esclavage, et formés en Europe à l'exercice de la médecine. Deux ans après, le 23 octobre 1890, il succombait, lui aussi, aux atteintes de la fièvre. 11 n*avait que trente -huit ans.

La Propagande lui donna pour successeur le R. P. Lechaptois, alors préfet apostolique du Nyassa. Le nouvel évêque, venu en Algérie pour assister au chapitre général de sa société, fut sacré, le 20 mai 1894, dans la chapelle du noviciat des missionnaires à Maison -Carrée.

En rentrant dans son vicariat du Tanganyka, Mg»" Lechaptois l'a trouvé prospère. Toutes les lettres des Pères nous montrent, en effet, que les missions déjà fondées étendent leur influence dans les districts environnants et que les populations païennes demandent des missionnaires.

La maison de Karéma a été construite sur un nouveau plan et dans des proportions plus vastes. A côté s'élève une grande église bâtie en pierres et couverte de tuiles comme la maison. Autour de la station, parfaitement installée, se groupent de nombreux villages peuplés de néophytes et de catéchumènes. Des catéchistes pieux et zélés parcourent les tribus voisines, où ils sont toujours reçus avec empressement et ne rencontrent d'autre opposition que celle de quelques roitelets intimidés par les menaces des musulmans , qui voient avec dépit s'évanouir leur influence partout où s'établit le missionnaire catholique.

La station de Kala (Saint-Pierre et Saint-Paul) est entourée d'une population qui montre un grand empressement à accepter les envoyés de Dieu. Celle de Masoro ( Saint- François-Xavier ), qui n'en est qu'aux débuts, donne de belles espérances; mais la plaine où les missionnaires devaient bâtir leur résidence étant par trop marécageuse à la saison des pluies, Mgr Lechaptois songe à établir le centre de la mission dans une île du Tanganyka située près de la côte.

Yicahat apostolique du Haut- Congo.

Le vicariat du Haut- Congo n'est pas moins prospère que celui du Tanganyka, bien qu'il ait eu encore plus à souffrir des incursions des esclavagistes. Pour préserver leurs orphelinats des attaques des Arabes d'Oujiji, une partie des missionnaires avaient dû, au bout de fort peu de temps, se transporter vers le nord-ouest du lac.

Leurs petites barques abordèrent sur le golfe de Burton, à Moulouéva, dans le Mazzanzé.

De cette humble chrétienté ils rayonnèrent dans les contrées avoisinantes , préchant la parole de Dieu le long des grèves du lac, comme autrefois le Sauveur sur les rives de Tibériade. A la voix du missionnaire blanc, les indigènes s'approchaient du rivage, descendaient de leurs pirogues, et, assis parmi les bananiers, ils écoutaient ces enseignements, si nouveaux pour eux : les perfections de Dieu, l'immortalité de Tàme, le futur châtiment des crimes, l'éternelle récompense du devoir accomph.

Ces peuplades encore simples auraient fait dans la foi des progrès très rapides, si elles n'avaient été, à de fréquents intervalles, dispersées, presque anéanties, par les attaques des ravisseurs d'esclaves. La cruauté de ces brigands, la plupart métis issus de nègres et d'Arabes, est proverbiale

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dans toute TAfrique : c Dieu a fait les blancs ^ disent les indigènes, Dieu a fait les noirs; mais c'est le démon qui fait les métis. >

Un jour les Pères voient accourir dans l'enceinte protectrice de leur établissement les néophytes épouvantés, et une foule de nègres des environs, qui apportent avec eux ce qu'ils possèdent. Bientôt après une troupe d'esclavagistes descend de la montagne et se précipite sur les villages abandonnés, pillant tout ce qu'elle trouve, arrachant les cultures, mettant le feu aux cases, entraînant en captivité tous les habitants qui n'ont pas su fuir assez vite. Pendant qu'elle approche de Kibanga, les chrétiens se distribuent les cent fusils et les cartouches dont ils disposent ; pour les seconder, deux ou trois cents auxiUaires sauvages s'arment de leui-s lances. Les femmes païennes, muettes de terreur, s*étaient réfiïgiées dans un coin de la cour; les chrétiennes et les orphelins disaient le chapelet dans la petite égUse.

Les brigands n'osèrent attaquer une place qui paraissait sérieusement défendue, et dont le pillage aurait pu leur atti* rer des représailles de la part des Européens ou même du sultan de Zanzibar. La nuit toutefois ne se passa pas sans inquiétude dans la petite place chrétienne, où l'on était, en réalité, incapable de soutenir le choc des envahisseurs, mieux armés et plus aguerris. Les brigands s'éloignèrent pourtant le lendemain après quelques pourparlers; ils rendii^ent même aux missionnaires les captifs qui appartenaient à la station.

Partout ailleurs ils avaient massacré les hommes, et ils avaient attaché, pour les emmener en esclavage, les femmes et les enfants. A peine si les Pères Blancs purent en racheter quelques-uns à force de sacrifices.

Dès les premières aimées une tentative fut faite, avec un succès bien encourageant, pour protéger les populations africaines contre les bandes esclavagistes.

En présence des menaces continuelles des Arabes d*Oujijij les missionnaires durent abandonner leurs postes de Moulouéva et de Roussavia, pour continuer leur route vers le sud du lac, Us s'établirent à Mpala, importante station belge,

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que leur concéda le roi Léopold, sur la rive orientale du Tanganyka, Cette station subit à diverses reprises les attaques des Rougas-Rougas. Plusieurs villages devinrent la proie de ces brigands, en même temps que des tribus amies étaient rançonnées et emmenées captives. Les indigènes qui avaient échappé aux envahisseurs demandèrent aux Pères Blancs la permission et les moyens d'organiser la résistance. Ceux-ci en référèrent au cardinal Lavigerie, qui ne trouva dans ce projet rien de contraire à leur mission sainte, puisqu'ils ne devaient pas eux-mêmes prendre à la guerre une part active. Il leur envoya même, pour commander à Mpala, le capitaine Joubert, ancien zouave pontifical, dont il venait d'agréer les oiïres de service.

Le capitaine Joubert organisa la défense de la colonie aussi fortement que le pouvaient permettre les ressources dont il disposait.

Grâce aux armes qui lui furent envoyées, il put constituer une armée de trois cents noirs, choisis parmi les néophytes des missionnaires. Il les forma à la discipline, et avec eux il défendit toute la région. Les indigènes recoururent à lui pour trandier leurs différends aussi bien que pour être protégés contre les attaques du dehors. Il devint et il est resté jusqu'à ce jour comme le souverain et le père de ce petit royaume. Ainsi que le rappelait l'archevêque d'Alger dans sa Lettre a\i roi des Belges, « il a voulu, après s'être abaissé jusqu'à la pauvre race noire, l'élever jusqu'à lui, en lui demandant la compagne de sa vie. >

Les succès du capitaine Joubert et ceux de l'armée belge ont, depuis cinq ans, inauguré une paix qui favorise singulièrement les progrès de la foi. Des catéchismes ont été organisés dans les nombreux villages qui avoisinent les deux grandes stations de Mpala et de Baudouin ville , tandis que d*autres i^'établissent dans les centres de population plus éloignés.

Un des catéchistes, Joseph Gatchi, ancien élève de Malte, le plus actif, le plus intelligent et le plus hardi de tous, réside dans le village même du capitaine Joubert, qu'il seconde admirablement. Voici comment l'apprécie, dans une

lettre publiée par les journaux, le capitaine Deschamps, représentant du roi des Belges en ce pays :

€ C'est absolument un Européen que ce noir- là, je lui confierais n'importe quelle mission. Gatchi a commandé à Moliro (station belge), pendant près de deux mois, à ma grande satisfaction. Je n'ai pu le récompenser qu'en lui promettant mon fusil de chasse, lors de mon retour en Europe. C'est dommage que l'État du Congo n'ait pas deux ou trois cents noirs de cet acabit-là à sa disposition, la civilisation marcherait à grands pas. Il ne faudrait presque plus d'Européens'. >

Préfecture apostolique du Nyassa.

En 1889, le P. Deguerry fut envoyé par le cardinal pour examiner sur place s'il n'était pas possible de se rendre aux Grands Lacs par la voie du Zambèze. Ses recherches furent couronnées de succès. On pouvait, en allant par mer jusqu'à Quilimane, remonter le Zambèze et son affluent le Chiré jusqu'au lac Nyassa, passer celui-ci en bateau, et traverser facilement les plaines d'étroite étendue qui le séparent du Tanganyka.

C'est cette exploration qui a suscité l'idée de fonder une Mission au Nyassa. Cinq missionnaires y partirent à k fin de juin 1889, sous la conduite du R. P. Lechaptois. Bien d'autres les ont suivis. Le centre de leurs opérations tut d'abord établi dans la station portugaise de Mponda, sur les bords du Chiré; il se trouve aujourd'hui à Mambwué, au nord-ouest du lac.

Les Pères arrivèrent en ce pays, qui est fort salubre, au milieu de 1892. Ils y étaient à peine fixés depuis quinze

* Mfl*- Roelens, évêque de Djerba, gouverne depuis 1895 le vicariat aposlolique «lu Haut- Congo.

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jours, que déjà cent cinquante noirs , hommes , femmes et enfants, Wanyika, Wanyamwanga, Wafipa surtout et Wamambwc, tous avides de protection, étaient venus s'étriblir auprès de leur maison et y avaient construit un village d'une trentaine de cases. On commença de suite leur instruction ï eligieuse ; mais comme ils étaient de différentes tribus et par conséquent parlaient des langues diverses, on leur imposa une langue officielle, le kiswahili. On débuta par la prière récitée en commun au commencement et à la fm de la journée de travail, et bientôt on y ajouta le catéchisme. Jamais îL ne surgit de difficulté; au contraire, rame des pauvres iicgres soupirait après la connaissance de ce Dieu qui punit les méchants et récompense les bons.

D'Ltilleurs, le vicaire apostolique étant allé, dans un voyage d'exploration, jusqu'à la mission de Karéma, avait eu Texcellente idée d'en amener deux ménages chrétiens, un ménage de catéL h amènes et six orphelins, dont cinq déjà baptisés. Ce petit noyau rendit, au début, de grands services. L'exemple de ces chn Liens pieux, travailleur et probes, exerçait une influence remarquable sur les sauvages, dont quelques-uns demandèrent bientôt la faveur d'aller prier le Mulungu (Dieu) à la chapelle, comme les chrétiens et les catéchumènes. On ne le leur permit pas de suite; ils continuèrent à faire leurs prières et à recevoir l'instruction sous la barza, en dehors de la chapelle, jusqu'à ce qu'une plus longue épreuve eût montré tju'ils en étaient dignes,

« Et maintenant, écrivent les Pères, l'œuvre marche, doucement, il est vrai, et c'est nécessaire au début, mais elle mm'che. Et de même que dans les champs que nous avons défrichés lèvent le blé et la plupart de nos légumes d'Europe, de même la parole de Dieu germe et pousse dans le cœur de nos noirs, à mesure que le soleil de la vérité y répand ses bienfaisants rayons. Semen est verbum Dei, Nous ne pouvons Jonc que bénir Dieu et les saints anges protecteurs de cette station d'avoir pu faire tant déjà pour le bien spirituel de nos sauvages. >

Mambwé est vite devenu un magnifique centre de christianisme, et, en 4895, les missionnaires ont pu continuer leurs

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conquêtes jusqu'à FUbemba, un pays qui possède une population beaucoup plus dense et d'une intelligence remaripable.

L'œuvre de la Mission y fut inaugurée avec un succès inattendu. Les malades arrivèrent tout de suite en grand nombre, et la moitié des journées fut consacrée à des soins corporels- La plupart des plaies étaient guéries en fort peu de temps , et les nègres ne cessaient de dire :

« Ces blancs aiment bien les hommes. Le Dieu qui les H amenés ici nous aime bien. Ils prennent soin de tout le monde. Leur Dieu est vraiment bon, les nôtres ne sont rien. >

Vicariat apostolique de l'OimyanyenUié.

Après de courageuses tentatives pour établir le christianisme dans l'Unyanyembé, les Pères Blancs furent chassés de ce pays par les Arabes esclavagistes et par Siké, sultan de Tabora. Ils ont pu y rentrer en 1891.

En 18£©, cette Mission comptait trois mille catéchumènes et deux cent huit baptisés. De ce nombre est le roi luimême ^ qui s'appelle Ndéga. Depuis longtemps il avait renoncé aux superstitions et s'était rangé parmi les catéchumènes. On était loin cependant de songer à le baptiser avant la fin des quatre ans d'épreuve. On avait même des raisons de craindre que, ce temps écoulé, des obstacles sérieux ne vinssent empêcher Sa Majesté d'être admise au sein de FÉglise- C'est que le brave roi tremblait à la seule pensée qu'il lui faudrait abandonner toutes ses femmes, moins une. Maïs voilà qu'une maladie dont il souffrait s'aggrave soudainement et le réduit à l'extrémité. Les PP. Gerboin et Capus sont en voyage. Les deux confrères qui les remplacent, nouveaux dans le pays, se trouvent dans le plus grand embarras.

Accompagné d'un ancien élève de Malte comme interprète, le P, Van derBoom se rend auprès du moribond. Il l'exhorte, lui demandant s'il ne serait pas heureux de recevoir le sacrement qui ouvre les portes du ciel. Le roi déclare qu'il veut être baptisé et promet, s'il guérit, de vivre en bon chrétien. Le missionnaire, croyant à une mort imminente, fait alors couler Teau sainte sur son front. Est-ce miracle, est-ce phénomène naturel? en recevant la grâce sacramentelle, Ndéga recouvre la santé. Puisse-t-il avoir le courage de rester fidèle aux promesses de son baptême !

Sa conversion a fait grande impression et incline le peuple vers la foi chrétienne. Le P. Capus se rend chaque jour à la cour pour y faire le catéchisme à François l^r (c'est le nom que Ndéga a reçu au baptême). Tous les visiteurs y assistent, ainsi que les personnages de marque de la maison royale. Dans les provinces, le mouvement de conversion continue, et plusieurs chefs de village sont en train de construire des maisons de prière. Même empressement dans tous les petits royaumes voisins. La moisson paraît donc mûre et n'attend plus que des ouvriers.

Malgré l'état peu brillant de ses finances, le R. P. Gerboin, comptant sur la Providence, n'a pas craint de se charger de deux cents orphelins, garçons et filles. Ces dernières sont confiées aux sœurs installées à Notre-Dame-Auxiliatrice. Les orphelins plus âgés ont été mariés et forment auprès de la résidence des missionnaires un petit village composé de vingt ménages.

Depuis que la religion catholique est devenue la religion de l'État, elle peut déployer aux yeux ravis des indigènes la pompe de ses cérémonies : c'est ainsi que la procession de la Fête-Dieu est faite avec oriflammes, bannières et troupe d'enfants de chœur. « Rien de plus beau, disent les missionnaires, que ces anges dont les habits rouges et blancs font un merveilleux contraste avec le noir d'ébène de leurs pieds nus, de leurs mains et de leurs visages épanouis. »

Vicariat apostolique du Nyanza méridional.

Le Nyanza méridional, constitué depuis peu en vicariat particulier, était compris naguère dans celui du Nyanza septentrional- Il se compose principalement du Bukumbé et des îles Ukeréwé. Comme les missionnaires croient devoir se montrer très difficiles dans les admissions au baptême, le nombre des fidèles n'augmente que lentement. Mais, en revanche, celui des catéchumènes est considérable; de nouvelles tribus demandent sans cesse à se faire instruire et attendent avec impatience l'arrivée des envoyés de Dieu. Aux îles Ukéréwé, qui comptent près de cent cinquante mille habitants, on a vu de$ catéchistes indigènes convertir par centaines leurs compatriotes.

Dans une lettre du 47 août 4895, le P. Brard nous donne sur un roi indigène quelques détails qui feront bien comprendre rétat d'avilissement où se trouve cette région , et le besoin qu'on y a de l'Évangile.

< Lukongé, roi d' Ukéréwé, a voulu marcher sur les traces des rois de l'Ouganda. Pour se faire respecter et pour s'enrichir^ il a tué ses sujets et s'est emparé de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs troupeaux. Durant un de mes voyages dans cette île, je visitais un jour un bois sacré situé près de la capitale; le sol était jonché de crânes humains provenant du massacre, ordonné en 4887 par Lukongé, de tous les Bagaya qui se trouvaient dans ses États. Plus de cent furent immolés en un jour dans ce lieu sinistre.

t L'âge ne semble pas avoir adouci le vieux tyran. On assure j en effet, que de temps en temps il fait jeter une de ses femmes prétendue infidèle dans le Nyanza, après l'avoir fait renfermer dans une nasse à poissons; parfois c'est un personnage dont les biens ont excité sa convoitise qui disparaît mystérieusement...

i68 LE CARDINAL LAVIGERIE

€ Dans ma dernière tournée apostolique en ce pays, j'ai fait chaque jour le catéchisme et j'ai toujours eu une centaine d'auditeurs. Un dimanche, à la capitale de Lukongé, j'en avais près d'un millier. A la fin de la séance, le roi se leva pour haranguer son peuple : c Mes enfants, leur dit-il, € vous venez d'entendre le blanc notre ami, celui-là parle « notre langue ; il vous a dit que vous devez écouter Dieu et € votre roij que nous ne sommes pas des animaux, que nous € avons tous une âme à sauver et que nous ne devons pas € vivre comme eux. Nous sommes les enfants du blanc, je € veux qu'on l'écoute, et je prendrai les chèvres de ceux qui € ne voudront pas se faire instruire. Vous avez entendu, mes c enfants? Moi, je conunencerai demain à prier. > Il a tenu sa parole ; mais c'est un roué auquel il ne faut pas trop se fier, il voit avant tout son intérêt : voler des chèvres. Je le lui ai formellement défendu, disant que notre religion est une religion de douceur et de paix, i

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