‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE Vlir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlir

L ANTIESCLAVAG JSME

Le 24 mai 1888, un pèlerinage tout apostolique entrait au Vatican; le cardinal Lavigerie présentait au pape, avec les évêques de sa province, douze prêtres de chacun des diocèses de r Afrique française, douze Pères Blancs, douze Arabes et Kabyles chrétiens de l'Algérie, enfin douze nègres de l'Afrique centmle, que les missionnaires avaient convertis à la foi après les avoir rachetés de l'esclavage.

Or Léon XIII avait écrit, quelques jours auparavant, aux évêques du Brésil une longue lettre, dans laquelle il réprou- Tait Tesclavage en général, et particulièrement l'esclavage africain. Après en avoir fait une description aussi émouvante que précise, il le condamnait au nom du droit naturel et de la loi divine, et pour le combatire il faisait appel à la charité, à la pitié, à la justice du monde chrétien.

Il invitait « tous ceux qui ont la puissance et tous ceux qui sont dévoués au progrès de la religion à unir leurs efforts pour réprimer, pour empêcher, pour abolir le plus honteux et le plus criminel de tous les trafics j.

Il exhortait surtout les missionnaires à se consacrer à cette œuvre : < Maintenant que, par un concours plus actif des intelligences et des entreprises, disait -il, de nouvelles voies,

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de nouvelles i^lations commerciales sont ouvertes vers les terres africaines, c'est aux hommes voués à l'apostolat de prendre tous les moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves. »

Le premier des missionnaires africains ne pouvait manquer de répondre à un appel semblable.

En présentant au pape les prémices des chrétiens nègres , Mur Lavigerie lui rappela qu'ils avaient tous subi la servitude ; il le remercia en leur nom et au nom des autres Africains d'avoir eu pitié de leur misère, et il promit d'aider de tout son pouvoir à l'abolition de l'esclavage.

Léon XIII répondit :

€ Vous l'avez dit, monsieur le cardinal, dès le début de notre pontificat y nos yeux se sont portés vers cette terre dés* héritée (TAfrique), notre cœur s'est ému au spectacle des innombrables misères physiques et morales dont elle est le théâtre. Nous avons cherché, dans la mesure de nos forces, à y apporter un remède convenable et salutaire..,

€ Ce qui, par-dessus tout, n'a cessé de remplir noire âme de tristesse et de commisération, c'est la pensée de ce grand nombre de créatures humaines réduites par la force et la cupidité à un esclavage honteux et dégradant... Nous avons invité et vivement engagé tous ceux qui ont le pouvoir entre les mains à mettre un terme au hideux trafic appelé la traite des nègres, et à employer tous les moyens pour que cette plaie ne continue pas davantage à déshonorer le genre humain. Et puisque le coutinent africain est le théâtre principal de ce traflc et comme la terre propre de l'esclavage, nous recommandons à tous les missionnaires qui y prêchent le saint Évangile de consacrer toutes leurs forces, leur vie même, à cette œuvre de rédemption...

€ Mais c*est surtout sur vous, monsieur le cardinal, que nous comptons pour le succès des difficiles œuvres et missions de l'Afrique. Nous connaissons votre zèle actif et intelligent, et nous savons tout ce que vous avez fait jusqu'à ces jours > et nous avons la confiance que vous ne vous lasserez pas avant d'avoir mené â bonne fin vos grandes entreprises. 3

Wt LE CARDINAL LAVIGERIE

€ C'est surtout sur vous que nous comptons^ » avait dit le chef de rÉglise au cardinal Lavigerie.

ForE de cette parole, le primat d'Afrique laissa pour un temps toutes ses autres œuvres, afin d'organiser la croisade qui lui était confiée. Il annonça sans retard à M^^ Brincat, procureur des missions d'Afrique à Paris, qu'il se reudmit en France dès qu'il aurait reçu les dernières bénédictions et les derniers conseils du souverain pontife. « C'est à Paris que je vais venir, écrivait-il , pour dire enfin ce que je sais des crimes sans nom qui désolent l'intérieur de notre Afrique, et pour jeter ensuite un grand cri, un de ces cris qui remuent jusqu'au fond de l*àme tout ce qui dans le monde est encore digne du nom d'homme et de celui de chrétien... Où parleraî-je'? Où écrirai-je? Je Tignore encore. Mais, ce que je sais, c'est qu'en demandant la fin de tant d'excès infâmes, en proclamant ces grands principes chrétiens d'humanité, de charité, de liberté, d'égalité, de justice, je ne trouverai en France et dans le monde chiviien ni une intelligence ni un co?ur qui me refuse son appui, »

Et il partit prêcher sa croisade dans les diverses capitales chrétiennes» Le monde retentit du bruit de sa parole. La nouvelle traite des nègres devint le sujet habituel des entretiens et des écrits; et il se fit un tel mouvement dans Fopininn des peuples, qu'un an plus tard toutes les puissances se réunissaient à Bruxelles pour s'accorder ensemble sur les moyens pratiques d'abolir l'esclavage africain.

C'était la ju-emière fois que la triste situation de l'Afrique allait passionner le monde civilisé. Ce n'était pas la première fois qu'elle était signalée à son attention.

En 18773 1^ f'oi Léopold II avait déclaré, devant l'Associatien internationale réunie par ses soins à Bruxelles, que t l'esclavage , qui se maintient encore sur une notable partie du continent africain, constitue une plaie que tous les amis de la vraie civilisation doivent désirer voir disparaître ï»,

I^ conférence de Berlin, qui constitua en 188D les États africains dans le bassin conventionnel du Congo, avait introduit dans son acte fondamental les deux articles que voici :

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Chap, lî, art. 6. — c Toutes les puissances exerçant des droits de souveraineté dans lesdits territoires s'engagent à veiller à la conservation des populations indigènes et à Tamélioration de leurs conditions morales et matérielles d'existence j et à concourir à la suppression de l'esclavage et surtout de la traite des noirs; elles protégeront et favoriseront, sans distinction de nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables, créées et organisées à ces fins. >

Chap. I, art. 9. — « Conformément aux principes du droit des gens, tels qu'ils sont reconnus par les puissances signataires, la traite des esclaves étant interdite, et les opérations qui sur terre ou sur mer fournissent des esclaves à la traite devant être également considérées comme interdites, les puissances qui exercent ou qui exerceront des droits de souveraineté ou une influence dans les territoires formant le bassin conventionnel du Congo, déclarent que ces territoires ne pourront servir ni de marché ni de voie de transit pour la traite des esclaves, de quelque race que ce soit. Chacune de ces puissances s'engage à employer tous les moyens en son pouvoir pour mettre fin à ce commerce et pour punir ceux qui s'en occupent. »

Mais ces résolutions étaient restées lettre morte, et ceux qui les avaient prises semblaient eux-mêmes les avoir oubliées.

En vain les explorateurs de l'Afrique s'accordaient-ils à faire de T esclavage africain les descriptions les plus sombres en même temps que les plus exactes. En vain le grand et généreux Livingstone écrivait-il dans son dernier journal :

« Quand j'ai rendu compte de la traite de l'homme dans Test de TAIrique, je me suis tenu très loin de la vérité, ce qui était nécessaire pour ne pas être taxé d'exagération; mais, à parler en toute franchise, le sujet ne permet guère qu'on exagère. Amplifier les maux de l'affreux commerce est tout simplement impossible. Le spectacle que j'ai eu sous les yeux, incidents communs de ce trafic, est d'une telle horreur, que je m'efforce sans cesse de le chasser de ma mémoire et sans y arriver* Les souvenirs les plus pénibles s'effacent avec le

temps; mais les scènes atroces que j'ai vues se représentent, et la nuit me font bondir horrifié par la vivacité du tableau. »

On ne pensait plus aux dernières paroles que sa main a tracées, et que l'Angleterre a fait graver sur son tombeau dans Fabbaye de Westminster :

fl Je ne puis plus rien faire que de souhaiterj en mourant, que les bénédictions les plus abondantes du Ciel descendent sur tous ceux, quels qu'ils soient, Anglais, Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde la plaie affreuse de l'esclavage. >

II est facile aujourd'hui de revendiquer pour les seuls philanthropes et les seuls politiques la gloire du grand mouvement qui a provoqué la conférence de Bruxelles et engagé d'honneur toutes les nations civilisées à poursuivre d'un accord unanime Texstinction de resclavage* La vérité est qu'avant le mois de mai 1888, en dehors des généreuses tentatives du roi des Belges, ni la philosophie, ni la politique, ni la presse, ni les assemblées, ni les gouvernements n'avaient pris sérieusement en main la caiïse des malheureux nègres, et qu'au contraire, depuis cette époque, cette même cause a intéressé tous les peuples.

Cest qu'au mois de mai 1888 les longs cris de douleur de la pauvre Afrique ont enfin trouvé un écho assez puissant sur les lèvres du chef de l'Église, et que, répétés par lui et son envoyé, ils ont réveillé le monde chrétien de son engourdissement. L'indifférence publique n*a pu tenir devant le fidèle tableau des souffrances des esclaves.

Comment, en effet, ne pas s'émouvoir au récit de tout ce qu'endurent les malheureux nègres au moment de leur cap* ture, durant les long voyages qu'on leur impose pour aller les vendre, et dans l'affreuse condition qui les attend chez des maîtres sans scrupules?

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Ce qu'il y a de plus terrible dans le grand fléau africain^ et l'abus contre lequel se doivent porter les principaux elTortSi c'est par-dessus tout la chasse aux esclaves j ce sont les crimes inouïs que multiplient les négriers pour s'emparer de leurs victimes,

Stanley, peu suspect d*exagératîon dans la pitié, estime qu'en plusieurs pays les traitants font périr environ cent nègres pour se procurer deux esclaves '.

Voici, en efîetj le moyen qu'ils emploient. Ils s'avancent, armés jusqu'aux dents, vers les régions où la population indigène est nombreuse et inoiïensive; ils conduisent avec eux une troupe à gages de brigands noirs ou métis, à la tête desquels ils attaquent de nuit, à Fimprovlste, les villages sans défense. Ils mettent le feu aux huttes de paille, tuent les premiers habitants qu'ils rencontrent, traquent les autres, les poursuivent, les massacrent, et ne gardent que ceux dont ils peuvent tirer parti, c'est-à-dire les femmes et les enfants avec un petit nombre d'hommes valides.

Aussi les explorateurs retrouvent -ils complètement déserts des pays qu'ils avaient vus prospères et peuplés t}uelque3 années auparavant, a Les villages, dit Stanley, avaient cessé d'être, comme s'ils n'eussent jamais existé qu'en rêve. Que s était-il donc passé? î Une horde de brigands avait complètement dévasté un pays de cinquante- cinq mille Idlomètres carrés, où vivaient précédemment jusqu'à un million de nègres; t cent dix-huit villages, représentant quarante- trois communautés plus vastes, avaient été ravagés, et cette œuvre d'extermination n'avait rapporté que deux mille trois cents esclaves, femmes et enfants, et environ deux mille défenses d'ivoire. j>

Sans doute il n'arrive point toujours, comme dans le cas présent, que deux esclaves enlevés représentent un massacre de cent nègres; mais, au moment de la vente, ils ne représentent jamais moins de dix victimes, car il faut aussi tenir compte de ceux qui meurent le long des routes avant de parvenir aux marchés- Or les missionnaires affirment qu'il se

' Stanley, Cinq anné&» au Congo, pp. 456-400.

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vend par année quatre cent mille esclaves, et la plupart des

I au très voyageurs portent ce nombre à cinq cent mille.

Pour empêcher leurs victimes de fuir durant la marche, , les négriers les attachent ensemble à Taide d'une sorte de

ï cangUGj dont les divers anneaux leur enserrent le cou; ils

f leur lient les mains derrière le dos et leur entravent les pieds

I dans des liens étroits qui les forcent à garder un pas toujoui^s

uniforme. Durant la nuit leurs jambes sont serrées dans des traverses qui leur interdisent tout mouvement et les font tant sûulTrir, que le plus souvent, malgré leur fatigue ^ ils ne peuvent dormir.

I Ces traitemepts les affaiblissent-ils au point de ne pouvoir

f plus avancer, on les pousse comme des bêtes de somme, à

coups de lanières, qui laissent des traces sanglantes.

S'ils tombent sur la route, on les frappe jusqu'à ce qu'ils se relèvent.

S'ils ne peuvent plus se traîner, on les tue ou bien on les mutile, on leur coupe les bras, une jambe, et on les laisse attendie, dans la fièvre et dans la soif, la lente mort de l'épuisement ou la dent libératrice de quelque bête féroce.

Ajoutons qu'ils sont bien souvent chargés des bagages de la caravane, et que de lourds fardeaux augmentent encore les fatigues de la route. Les femmes elles-mêmes n'en sont pas dispensées; si elles tiennent à emmener avec elles en le portant un enfant tout jeune, on ne s'y oppose pas toujours, car cela pourra faire plus tard un esclave de plus; maïs s'il arrive qu'elles ne puissent plus dissimuler la fatigue du double fardeau, on les décharge de leur enfant, et sous leurs yeux^ malgré tous les cris, on lui brise la tête contre les arbres ou les cailloux.

« Marche, dit- on ensuite à la mère; à présent ce n'est plus trop lourd, d

Cameron parle avec épouvante des squelettes, des jougs, des fourches à esclaves qui s'offraient partout à ses regards ^ On a pu dire que, si les voyageurs s'égaraient dans le centre de r Afrique, ils reconnaîtraient souvent la route des caravanes aux ossements humains dont elle est jonchée,

* Caraeron, A travers l'Afrique, p. 383-385.

L'ANTIESCLAVAGISME

Après ces tortures du voyage par terre, un autre supplice commence pour les esclaves qui sont destinés à la Turquie d'Asie, et qu'on embarque secrètement sur la côte orientale dans les boutres ou dabous arabes.

Œ J'ai vUj dit Cameron dans une lettre au cardinal Lavl* gerie, j'ai vu les esclaves à bord des dahous arabes, accroupis ^ leurs genoux au menton, couverts de blessures et de plaies j mourant par manque de boisson et de nourriture; les morts liés aux vivants, et la petite vérole ajoutant sa funeste contagion aux misères dont ils étaient accablés. >

Et Moï^ Bridoux, vicaire apostolique du Tanganyka, a dépeint ainsi deux boutres chargés d'esclaves, qu'il a trouvés à Zanzibar, où les avaient amenés deux croisières anglaises : « Ils y étaient entassas comme des harengs, tenant, on ne sait par quel miracle, quatre- vingt s dans un étroit espace où on n'aurait pas cru qu'il en pût tenir dix; hâves, maigres comme des squelettes, les yeux enfoncés, respirant la faim, la terreur, le désespoir. Rien de plus affreux que ces malheureux, malades, couverts de plaies, portant sur leurs bras, sur leurs mains, sur leur dos, quand ils débarquaient, la marque des lanières de cuir dont on les avait déchirés durant leur longue route, presque hébétés par les privations et la douleur, »

Les esclaves qui sont conduits au sud de T Egypte ou en Turquie d'Asie se vendent dans le secret , avec la complicité payée des autorités musulmanes. Ce trafic reste donc dans Tombre et ne donne pas lieu aux scènes navrantes qui se passent journellement sur les marchés publics de T Afrique intérieure.

Laissons la parole à un missionnaire qui a vu ces derniers marchés; car la cause de l'Afrique n'a pas besoin d'avocats, ainsi que Ta dit le cardinal Lavigerie, il suffit qu'elle ait des témoins.

Ce missionnaire, le P, Guillemé, de la station de Kibanga, a trouvé, en 4887, la ville d'Oujiji, qui est la principale des bords du Tanganyka, tout inondée d'esclaves venus du Ma* nyéma, du Maroungou, de l'Ouvira et l'Oubuari. En raison de leur nombre, ils étaient à très bon marché, mais presque tous exténués de fatigue et mourant de faim. ^ La place,

raconte -t-il, était couverte d'esclaves en vente, attachés en longues files, hommes, femmes, enfants, dans un désordre affreux, les uns avec des cordes, les autres avec des chaînes. A quelques-uns, venant du Manyéma, on avait percé les oreilles pour y passer une petite corde qui les retenait unis,

« Dans les rues, on rencontrait à chaque pas des st|ueleltes vivants, se traînant péniblement à l'aide d'un bâton. Ils n'étaient plus enchaînés, parce qu'ils ne pouvaient plus se sauver. La souffrance, les privations de toutes sortes étaient peintes sur leurs visages décharnés, et tout indiquait qu'ils se mouraient bien plus de faim que de maladie. Aux larges cicatrices qu'ils portaient sur le dos, on voyait de suite ce qu'ils avaient souffert de mauvais traitements de la part de ieui"s maîtres, qui pour les faire marcher ne leur épargnent pas les distributions de bois vert. D'autres, couchés dans les rues ou à côté de la maison de leur maître ^ qui ne leur donnait plus de nourriture parce qu'il prévoyait leur mort prochaine, attendaient la fin de leur misérable existence...

€ Mais c'est surtout du côté du Tanganyka, dans Tespace inculte, couvert de hautes herbes, qui sépare le marché des bords du lac, que nous devions voir toutes les conséquences de cet abominable trafic. Cet espace est le cimetière d'Oujiji, oUj pour mieux dire, la voirie où sont jetés tous les esclaves morts ou agonisants. Les hyènes, très abondantes dans le pays, sont chargées de leur sépulture. Un jeune chrétien, qui ne connaissait point encore la ville, voulut s'avancer jusqu'aux bords du lac; mais, à la vue des nombreux cadavres semés le long du sentier, à moitié dévorés par les hyènes ou les oiseaux de proie, il recula d'épouvante, ne pouvant supporter un spectacle aussi affreux.

tf Ayant demandé à un Arabe pourquoi les cadaxTes étaient aussi nombreux aux environs d'Oujiji et pourquoi on les laissait aussi près de la ville, il me répondit avec indifférence : € Autrefois, nous étions habitués à jeter en cet endroit les € cadavres de nos esclaves morts, et chaque nuit les hyènes € venaient les emporter. Mais, cette année, le nombre des <r morts est si considérable, que ces animaux ne suffisent plus « à les dévorer; ils se sont dégoûtés de là chair humaine! »

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L'esclavage domestique , dans les pays musulmans de l'Asie et de l'Afrique du nord, est loin d'être aussi cruel. C'est Tintérêt même des maîtres de ne pas laisser périr des marchandises qui leur reviennent cher à cause de la distance; peut-être aussi redoutent -ils le voisinage de TEurope, et craignent- ils qu'on entende les gémissements des victimes, Mais que dire de l'abjection morale où sont maintenus la plupart des esclaves? que devient en eux cette suprême conquête du progrès humain, la dignité de la personne? Et alors même que les musulmans de Turquie ^ d'Egypte, de la Tripolitaine et du Maroc traiteraient leurs esclaves avec une réelle douceur, en seraient-ils moins responsables des crimes et des massacres que commettent les négriers pour approvisionner leurs marchés?

Certes , il suffirait bien au malheur de la race noire des débouchés que l'Afrique centrale offre elle-même aux esclavagistes. C'est là que le fléau sévit dans toute son horreur, et les nègres, après avoir d'abord imité les Arabes, les ont vite dépassés.

Mgf Augouard, des missiontiaires du Saint- Esprit , raconte que, dans le haut Oubanghi, les esclaves sont tout simplement de la viande de boucherie ; c'est pour les manger qu'on les achète ou qu'on les enlève de force chez les tribus plus faibles; s'ils sont trop maigres, on les engraisse jusqu'à ce qu'ils soient à point.

Un voyageur s'étant écrié avec indignation devant ces sauvages : « Mais vous ne faites donc aucune différence entre rhorame et l'animal? » ils lui répondirent de ton le plus naturel : t Oh! si : la chair de l'homme est bien meilleure, »

Si tous les nègres de l'Afrique centrale ne font pas de leurs esclaves un aliment ordinaire, tous les traitent avec une brutalité d'autant plus révoltante, qu'ils n'ont généralement affaire qu'à des femmes et à des enfants. Les hommes pourraient s'enfuir; on les tue ou bien on les réserve pour l'Asie. La femme et l'enfant suffisent, du reste, au léger travail qui est nécessaire dans un pays où la culture n'existe pour ainsi dire pas. Les enfants sont roués de coups sous le moindre prétexte. Les femmes servent à des débauches sans

limite; elles se vendent à si vil prix, que les plus petits chefs en ont tous plusieurs, et qu'on a vu les deux derniers rois de rOuganda en enfermer jusqu'à quinze cents dans leur harem- Mais ces malheureuses sont moins encore des instruments de désordre que des instruments de douleur. Speke affirme que, pendant qu'il a demeuré dans l'enceinte de la résidence royale chez le souverain de l'Ouganda, c il ne s'est pas passé de jour où il n'ait vu conduire à la mort quelquefois une, quelquefois deux et jusqu'à trois de ces malheureuses femmes qui composaient le harem de M'tessa '. » Un missionnaire rapporte qu'un roitelet du Bukumbi lui disait un matin, avec autant de calme que s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde : <r J'ai tué cinq de mes femmes pendant la nuit, > sans même se douter que cela pût paraître extraordinaire.

Le peuple n'est pas plus débonnaire. Une femme esclave avait été envoyée par son maître ramasser du bois pour cuire le repas du soir, dans la plaine voisine de Tabora , alors complètement inondée par les pluies de la masika. A peine entrée dans les champs, elle commença d'enfoncer, et bientôt elle se trouva prise dans la boue jusqu'aux bras sans pouvoir se dégager, et contrainte de rester immobile pour ne pas être submergée. Elle appelait à l'aide avec désespoir, mais ceux qui passaient près de là ne faisaient qu'en rire. Son maître , ne la voyant pas revenir, se mit à sa recherche avec un bâton, sans doute pour l'assommer. Il la trouva dans cette cruelle situation, et^ sans rien faire pour la secouru^, il lui jeta de loin son bâton pour qu'elle pût se défendre, lui dît- il avec une atroce ironie, contre les hyènes qui allaient venir à la nuit, 11 rentra ensuite chez lui tranquillement. Le lendemain j toute trace de la malheureuse femme avait disparu.

Un officier belge a connu, près du Tanganyka, un chef qu'on appelait le roi Wemba, du nom de son territoire, et qui aimait la musique avec autant de passion que le sang humain. Or sa musique principale, un peu comme partout en Afrique, c'était le tambour. Mais il trouvait les baguettes

* Spoke, Les Sources du Nil, p. 3*27.

L'ANTIESCLAVAGISME 213

en bois trop dures pour son oreille, et il en voulait de nouvelles. Il fit couper les mains des esclaves destinés à son abominable orchestre, afin qu'ils ne battissent plus les instruments qu'avec leurs moignons. Cela lui procurait des sons plus doux!

Tels sont les maux sur lesquels le cardinal Lavîgerie entreprit d'attirer la compassion des peuples chrétiens, ou plutôt ce n'est là qu'un faible aperçu des émouvants tableaux qu'il évoqua partout devant les foules qui se pressaient pour l'entendre.

Sa première conférence fut pour Saint -Sut pice : c Cette mission, dit- il, je la commence dans cette église où a commenée j il y aura bientôt un demi-siècle, ma vie sacerdotale, trouvant un heureux augure en ce que je la prêche ainsi, pour la première fois, au milieu de fidèles dont je puis dire, comme l'Apôtre, que leur piété est connue de tout Tunivers. »

Après avoir ensuite exposé ce qu'est ^esclav£^ge dans Tintërieur de l'Afrique et comment on peut tenter d'y mettre fin, il s'adressa, en terminant, aux nombreux journalistes qui étaient venus pour Tentendre, et il leur demanda de faire connaître ce qu'il avait dit, de rendre populaire la grande cause qu'il défendait. Le lendemain, les plus importants journaux de Paris, quelle qu'en fût la couleur politique, rendaient compte de sa conférence et en faisaient le plus grand éloge.

De Paris il va à Londres, où il prend la parole, le 31 juillet, dans un meeting que préside lord GranvîUe, ancien ministre des affaires étrangères, et auquel assiste le cardinal Manning.

€ Malgré ce qui nous sépare, dit-il à l'assemblée en grande majorité protestante, je suis certain d'avance que nos sentiments seront les mêmes dans une cause qui est celle de l'humanité, de la justice et de la liberté. >

Il rappelle que la Grande-Bretagne a été la première de toutes les nations à combattre la traite des nègres; il rend hommage à la vieille ligue anglaise contre l'esclavage, sous les auspices de laquelle se tient la réunion ; il se fait acclamer en louant la mémoire de l'intrépide Livingstone. Comment, après cela, ne pas l'écouter avec sympathie quand il raconte les maux de l'Afrique en s'appuyant sur ce qu'ont vu ses propres missionnaires et les explorateurs anglais? Comment ne pas lui laisser dire que « l'Angleterre, par les empires nouveaux qu'elle vient de fonder ou de conquérir en Afrique, a contracté vis-à-vis de ce continent des obligations sacrées »?

Le cardinal crut opportun , vu l'importance de l'assemblée de Londres et la qualité des auditeurs, d'exprimer nettement sa pensée sur la nécessité de provoquer une action commune des puissances européennes.

€ C'est, sans contredit, aux gouvernements de l'Europe, déclara-t-il, que l'obligation de sauver l'Afrique est tout d'abord imposée. L'honorable président de ce meeting, avant de me donner la parole, vous a rappelé comment, en 4815, à Vienne, et, plus tard encore, à Vérone, en 4822, ils se sont solennellement engagés à ne plus tolérer l'esclavage dans le monde. Mais il leur en faut la volonté. Et pourquoi ne l'auraient- ils pas? Est- il une œuvre plus noble, plus grande, plus généreuse? Sur quelles questions peuvent-ils plus honorablement se consulter et s'entendre, que sur la cessation de si effroyables maux?

« Les principales nations de l'Europe, l'Angleterre, la Belgique, la France, l'Allemagne, le Portugal, ont, par un consentement commun, reconnu et proclamé leurs droits présents et futurs sur l'Afrique. Elles ont dès lors des devoirs vis-à-vis d'elle. De ces devoirs, le premier est celui de ne pas laisser cruellement détruire la race indigène et fermer de nouveau, en la transformant en d'inaccessibles déserts, la terre que les explorateurs avaient ouverte à la civilisation. C'est là leur premier intérêt. Mais si la voix de l'intérêt ne parle pas aux gouvernements avec assez de puissance, occupés qu'ils sont par d'autres soucis, il faut les forcer à entendre

L'ÂNTIESOLÂVAGISME tt|

le cri de la miséricorde et de la pitié. Et pour cela il faut que ce cri soit poussé enfm par tous avec une telle puissance, que Von soit contraint de lui obéir. »

Le meeting de Londres entra si bien dans la pensée de rorateup, qu'à la fin de la séance on adopta à runaniinité cette résoluliou proposée par le cardinal Manning :

tf Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de TEurope, qui, au congi^és de Vienne , en 1815, et à la conférence de Vérone, en 1822^ ont pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver à un elTet pratique. Comme les brigands arabes, dont les dévastations sanguinaires dépeuplent en ce moment notre Afrique , ne sont ni sujets à des lois^ ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements de TEurope d'assurer leur disparition de tous les territoires où ils ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire instance auprès du gouvernement de Sa Majesté ^ pour que, de concert avec les pouvoirs européens qui réclament en ce moment une possession ou une influence territoriale en Afrique, il adopte telles mesures qui puissent assurer Tabolition de TalTreux commerce des esclaves, qui est encore pra-tiqué maintenant par ces ennemis de la race humaine. »

Cette résolution ne devait pas rester stérile. Ce fut VAnti- Slavery Society^ dans la personne de M. Sydney Buxton, soutenu par lord Granville, qui saisit officiellement de la question le cabinet et le Parlement; et, à la suite de ces démarches, ce fut TAngleterre qui demanda au roi des Belges de prendre rinitiative de la convocation des puissances au congrès de Bruxelles,

Sous rimpulsion d'un roi que, pour son dévouement efficace au progrès de la civilisation , la postérité devra mettre au-dessus de bien des conquérants, la Belgique avait proposé la première de combattre la traite africaine. Le cardinal Lavigcrie, qui du reste n'avait reçu des catholiques habitants de ce pays que des marques de sympathie personnelle et de charité pour ses œuvres, ne pouvait donc se dispenser de visiter Bruxelles et d'y prêcher sa croisade.

216 LE CARDINAL LAYIGERIE |

Le 15 août, dans l'église de Sainte -Gudule, il raconta les crimes dont souffrait tout le Haut-Congo, malgré la protection des Belges y et il demanda que les administrateui-s prissent en main la défense des n^res sur le cours supérieur du fleuve, comme cela avait été fait avec tant de succ^ dans la partie de l'État indépendant qui s'étend depuis Stanley- Falls jusqu'à l'Atlantique.

La quête qui sui\it cette conférence donna plus de vingtcinq mille francs, et telle fut l'impression produite, qu'en peu de jours cinq cents volontaires se mirent à la disposition de Ma^ Lavigerie pour aller protéger les nègres dans le Haut- Congo. Une Société antiesclavagiste fut immédiatement constituée, avec des comités locaux et des associations de dames patronnesses, et le cardinal put présider, quelques jours plus '

turdf la première réunion du conseil central , à la tête duquel 5

était placé le général Jacmart.

C'était du Congo belge qu'il avait parlé à Bruxelles, Aux Allemands il parla de l'Afrique allemande.

Il avait été invité au congrès catholique de Frtbourg-eu- Brisgau. Mais, contraint de prendre un peu de repos après tant de voyages et de discours, il ne put se rendre à cette assemblée. Il lui adressa du moins, en date du 28 août, un long mémoire dans lequel il décrivait avec une insistance particulière les marchés à esclaves de Tabora et d'Oujiji, qui sont, les deux plus grands centres aral>es des régions soumises à l'Allemagne, à l'ouest du Tanganyka. Il exprimait, en terminant, le désir qu'une association nationale fût constituée dans l'empire contre l'esclavage, à Tinstar de ce qui avait été fait en Angleterre et en Belgique, et il joignait à son mémoire un projet de règlement général. Peu de temps après , un comité antiesclavagiste était établi à Cologne , et l'Allemagne catholique prenait sa place dans la grande croisade.

Le cardinal Lavigerie faisait, de plus, remettre au prince de Bismarck, par l'intermédiaire du ministre d'Allemagne à Bruxelles, une lettre qui fut communiquée au Reichslag, et dans laquelle il appelait l'attention du tout-puissant ministre sur les moyens de faire cesser la capture et la vente des esclaves dans l'Afrique allemande.

L'ANTIESCLAVAGISME

« Mais, ajoutait-il, en dehors de cette mesure particulière aux territoires de l'empire, il y aurait, prince, une action générale à exercer, de concert avec tous les États de l'Europe qui ont été représentés au congrès de Berlin... Ces États se sont, en effet, formellement engagés à détruire l'escla-

Lac Tanganyka : vue des monts Rawlinson.

vage et à en punir les auteurs... Une action commune de l'Europe est nécessaire pour tenir un tel engagement... J'ose vous supplier, au nom de tant de populations infortunées, de vouloir bien contribuer, comme signataire de l'acte fondamental de Berlin, avec les autres puissances intéressées à établir un accord qui réglerait cette situation. 3>

De retour à Paris, le cardinal y constitua la Société anti-

218 LE CARDINAL LAYIGERIE

esclavagiste de France, c destinée , dit Tarticle premier du règlement général, à procurer rabolition de l'esclavage en Afirique , et plus particulièrement dans les territoires placés sous l'influence de la France, et dans ceux qui ne dépendent d'aucune puissance européenne. i>

Exclusivement nationale , cette société devait cependant entretenir des relations de confraternité et de mutuel appui avec les sociétés antiesclavagistes des autres pays chrétiens, et aussi avec les diverses congrégations de missionnaires qtiî évangélisent l'Afrique .

Elle était dirigée par un conseil d'administt^ation siégeant à Paris, et qui avait pour attribution de voter et de faire exécuter les règlements de la Société, d'en organiser et diriger l'action intérieure, d'accepter, s'il y avait lieu, les enga^ gements des volontaires et de leur tracer des règles obligatoires , de procurer à l'œuvre les ressources nécessaires et d'en déterminer l'emploi. Ce conseil avait pour président M. Keller, pour vice-présidents MM. Chesnelong et de Vogué, pour secrétaire le comte de Resbecq, et pour membres, MM. le baron d'Avril, le général de Charette, l'amiral Fabre de laMaurelle, aujourd'hui décédé, Victor Guérin, également décédé, le comte de Mun, Wallon, Récamier, Tabbé Le Rebours, le R. P. Bailly, le R. P. Charmetant et M3' Brincat, directeur de l'œuvre.

Des comités locaux d'action et de propagande étaient établis à Paris et dans les principales villes de France, pour provoquer les souscriptions et les dévouements personnels, et pour organiser des associations de dames patronnesses.

Enfin un conseil de haut patronage était investi du soin de défendre la cause de l'abolition de Tesclavage dans les assemblées politiques, dans les corps savants ^ dans la presse, et surtout auprès des gouvernements. Il avait pour président M. Jules Simon, pour vice-présidents MM. Wallon et Georges Picot, pour secrétaire M. Lefèvre-Pontalis, Les autres membres étaient MM. Bardoux, Chesnelong, Franck, Keller, de Vogué, Buloz, Denys Cochin^ l'abbé Lagrange^ Léon Lefébure, Charles Petit, Guillaume Guizot,

De tels noms étaient la meilleure des garanties pour Tave-

riy '

L' ANTIESCLAVAGISME 219

nir de l'œuvre antiesclavagiste. L'appui et Taide lui vinrent bientôt de plus haut encore. Dans un bref daté du 17 octobre, le souverain Pontife adressa au cardinal Lavigerie les encouragements et les remerciements les plus affectueux.

€ Nous ne vous exhorterons pas, y était-il dit, car de quelle exhortation aurait besoin un si ardent courage? Mais nous vous féliciterons de ce que vous êtes disposé à continuer cette œuvre, par la grâce de Dieu, avec le même zèle et la même constance. > A ce bref le pape joignait l'envoi d'une somme de trois cent mille francs , à partager entre les conseils ou comités établis pour l'abolition de l'esclavage.

En même temps le cardinal recevait de tout l'épiscopat de France des lettres chaleureuses d'adhésion à sa croisade, et le public manifestait sa sympathie par une souscription qui s'élevait, au mois d'octobre, à plus de cent cinquante mille francs.

Le mouvement dès lors s'accentua simultanément dans la plupart des pays de l'Europe. Comme l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne et la France, on vit la Suisse, l'Espagne, le Portugal , puis l'Autriche , se couvrir de comités antiesclavagistes sous la direction des personnages les plus influents.

A Madrid, la reine prit elle-même la protection de l'œuvre, et M. Canovas del Castillo en accepta la présidence. A Lisbonne, tout fut organisé par le célèbre explorateur Serpa Pinto; le roi s'offrit pour protecteur, et son second fils fut mis à la tête du comité central.

Le comité national d'Italie fut fondé à Rome sous la protection directe du souverain Pontife; il eut pour président le prince Rospigliosi, pour vice-président le prince Altieri, et l'on compta parmi les conseillers MM. le marquis Serralupi, de Rossi, Lancelotti, Sachetti, tous les plus dignes représentants de la noblesse et de la science.

Le cardinal s'était rendu en Italie au mois de novembre pour travailler de sa personne aux progrès de son œuvre. La malveillance ou la maladresse de quelques journalistes, qui travestirent certaines de ses conversations privées sur le rôle de l'Italie en Afrique, ne l'empêcha pas d'obtenir dans

toutes les parties de la péninsule un succès plus remarquable encore que dans les autres pays de TEurope.

L'archevêque de Capoue et l'archevêque de Palerme, l'un et l'autre cardinaux, le secondèrent de tous leurs efforts et firent organiser des comités dans leurs provinces. La conférence qu'il prononça à Rome, dans l'église du Gesu, provoqua un enthousiasme que put seul dépasser celui que témoignèrent les habitants de Naples*après l'avoir entendu à leur tour.

Les journaux les moins religieux de cette dernière ville convinrent que sa parole émue et convaincante avait exercé une fascination irrésistible. Le cardinal Sanfelice, archevêque de Naples, qui avait assisté à sa conférence, voulut donner l'exemple de la générosité à tous ses diocésains. Appauvri par ses charités, il eut la touchante idée de lui envoyer la riche croix pectorale qui lui avait été offerte par la ville en reconnaissance de son admirable conduite pendant le choléra, et dont les pierres précieuses ne valaient pas moins de dix mille francs. Le cardinal Lavigerie, profondément ému d'un tel sacrifice, ne voulut pas faire vendre un souvenir si vénérable : « Je croirais, écrivait-il au Courrier de Naples, commettre un sacrilège et surtout faire au cœur des catholiques napolitains la plus douloureuse des blessures. j> Il fit porter la croix d'or au bureau du journal, pour être mise en loterie, de telle sorte que le possesseur du numéro gagnant eût le doux privilège de la reporter à son archevêque.

Il n'obtint pas moins de succès à Milan. La péroraison do son discours, prononcé en italien, excita un enthousiasme que le respect du saint lieu empêcha à grand'peine de se traduire par une manifestation bruyante. En voici l'exacte traduction. Qu'on se rappelle, en la lisant, les bruits de guerre de ce temps-là.

« Il me vient à la pensée que, siu* notre terre d'Afrique, un usage consacré par les traditions anciennes veut que, lorsque deux hommes, deux tribus, ont répandu et mêlé leur sang sur une même terre, la guerre ne puisse plus exister entre eux. On a la croyance que celui qui viole ce pacte sacré est maudit du Ciel , et que celui qui l'observe en est béni.

« Or, mes très chers Frères, le vieil évêque africain qui

L'ANTIESCLAVAGISME 22 1

VOUS parle appartient, par sa naissance, à un peuple qui a mêlé son sang; avec le vôtre. Tout autour de Milan fument encore, poiu* ainsi dire, les champs de votre liberté, les champs de bataille de Magenta, de Montebello, de Solférino, où le sang de la France a été mêlé au sang de Tltalie.

€ Ohl que ce sang versé garde la paix entre nos deux peuples! qu'il voua préserve des maux que la guerre entraîne avec elle ! qu'il préserve les mères des larmes cruelles qu'elles verseraient sur leurs fils! qu'il préserve vos cités de la ruine!

« Oh ! Seigneur ! c'est, devant ces autels, la dernière prière de ce pauvre successeur de saint Augustin.

« Pour les esclaves nègres de ma pauvre Afrique, la vie ! la liberté! la fin de tant d'horreurs! Pour les peuples de l'Europe, pour ces fils de saint Ambroise, la paix! la paix! la paix! La paix dans ce monde, la paix un jour auprès de vous, dans l'éternité . î>

Après sa conférence de Milan, le cardinal Lavigerie se rendit à Marseille pour reprendre le chemin de l'Afrique. Avant de s'embarquer, il écrivit à M. Keller, président du conseil d'administration de l'œuvre antiesclavagiste, une lettre dans laquelle il confiait aux membres de tous les comités le soin d'entretenir Je zèle et la pitié de l'Europe.

Il avait, disait-il en substance, accompli la première partie de sa tâche en faisant connaître les horreurs de l'esclavage; il restait maintenant à les abolir. Il fallait songer dès lors à un congrès international, où les délégués des comités de toute l'Europe mettraient en commun leurs lumières, leurs sentiments et leur action. Ceux qui avaient cru qu'il se proposait de supprimer, dès la première heure, l'esclavage domestique chez toutes les nations musulmanes, n'avaient rien compris à sa mission ; ce qu'il demandait aux hommes de cœur, c'était de l'aider à faire cesser la traite, c'est-à-dire la chasse à l'homme dans l'intérieur de l'Afrique, le transport et la vente des esclaves sur les marchés turcs. L'entreprise ainsi déterminée, il fallait à tout prix la mener à bonne fin, car il n'y avait pas dans le monde, en ce moment, d'œuvre plus sainte et plus nécessaire.

222 LE CARDINAL LJtVlGEaiE

Rentré à Alger, à la lin de janvier 4889, le cardinal eut bientôt à subir, à la suite de toutes ses fatigues, une crise plus douloureuse de la névralgie rhumatismale dont il souffrait depuis longtemps. Il dut céder au conseil des médecins, et aller prendre à fiiskra un repos complet.

Mais il lui tardait de continuer sa mission, et on le vit, dès le milieu d'avril, prononcer dans la cathédrale d'Alger une de ces allocutions qui gagnaient pour toujours un auditoire à sa cause , et qui , reproduites par la presse religieuse , avaient leur i^tentissement dans tous les pays chrétiens*

C'était le vendredi saint* Il prit pour sujet de son discours la Passion de l'Afrique.

ff Ils continuent, s'écria-t-il, ces esclaves, leur passion douloureuse : livrés à d'infâmes bourreaux qui les traquent de toutes parts comme de^ bétes fauves, qui les vouent aux plus affreuses tortures, à la captivité, aux hontes d'une débauche sans nom, à la mort... Jamais on n'avait rien vu dans des proportions si abominables. A Jérusalenij le Calvaire était le sommet d'une colline. 11 ne portait que trois croix. En Afrique, c'est un continent immense. Le sang y coule , de toutes parts , des veines de millions de noirs , mêlé aux lai^mes des mères devant lestiuelles on massacre leurs fils. »

Cependant les divers comités d'Europe, fidèles à leurs instructions, continuaient activement la propagande antiesclavagiste. L'Autriche et la Hollande s'enrôlaient à leur tour dans la généreuse croisade, et il se fondait des sociétés jusqu*en Amérique. Plusieurs conseils nationaux avaient créé des bulletins pour mieux répandre leurs idées, et tous se faisaient seconder par la meilleure partie de la presse. De nombreuses conférences étaient données dans les principales villes. M. Jules Simon en fit une, le 10 février 1889, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, et ceux qui l'ont

LÂNTIESCLAVAGISME 2^3

entendu savent que ce jour -là le célèbre orateur se surpassa lui-même. Quelle émotion et quelle netteté dans sa description de Tesclavage africain 1 avec quelle éloquence il exprimait sou indig;nation contre rindifférence publique, son admiration pour la vaillance des missiomiaires et de leur illustre chef!

^ Voilà où nous en sommes , s'écria-t-il, ère de progrès, monde de la civilisation , philosophes, nous qui, depuis tant de siècles , travaillons ou croyons travailler au progrès de rhumanité,,,

« Le spectacle des missionnaires me consolerait un peu des misères qui se passent là, si on pouvait jamais s'en consoler. Mais enfin ^ plus on est malheureux de savoir qu'elles existent, et plus on sent le besoin et le devoir d'exprimer la profonde admiration et la profonde reconnaissance que méritent ces jeunes hommes, qui partent â vingt-quatre ans, abandonnant leurs parents, leurs amis, presque leurs idées et leurs sentiments , laissant tout ce qu'ils ont de grand et de cher derrière eux, et allant au loin affronter de tels maux et guérir ou consoler de telles souffrances.,,

rt Ici nous ne sommes. Messieurs, que des échos; nous venons répéter faiblement les paroles d'un grand homme de cœur.„ Il avait rendu assez de services pour laisser un souvenir immortel parmi les gens de cœur^ et c'est à soixantequalre ans qu'il a entrepris cette croisade , car c'est une croisade, une croisade contre la barbarie; c'est la croisade propre de Thumanité. Il est allé prêcher partout : à Paris, à Bruxelles^ en Itahe, en Angleterre* II continuera, il amassera des trésors de pitié dans les âmes compatissantes; il apprendra à Thumanité à se connaître; et peut-être fera-t-il une œuvre encore plus grande que la destruction de l'esclavage, peut-être amènera-t-il les puissances européennes, qui Dépensent qu'à s'entre-déchirer, à se rappeler qu'il y a mieux à faire, un grand opprobre à laver, une grande rédemption à accomplir et la possibilité, pour les hommes de notre temps, de servir ensemble, d*un même cœur, en présence de Dieu, la cause sacrée de l'humanité et de la justice, t

224 LE CARDINAL LAVIOERIE

Mais déjà le cardinal avait jugé que Theure était veaue de convoquer son congrès international.

Par une lettre envoyée d'Alger, le 25 avril 1889, il invita les présidents et membres de tous les comités antiesclavagistes à se réunir à Lucerne au mois d'août ^ pour établir entre eux une entente et des liens Iraternels, pour résoudre les difficultés qui avaient pu se présenter depuis plusieurs mois et étudier en commun les moyens les plus pratiques de mener leur œuvre à bon terme*

On sait que le congrès de Lucerne dut être prorogé à cause de la proximité des élections françaises. Les partis attachaient, non sans raison, une telle importance à Tissue de cette opération, que la plupart des hommes politiques sur lesquels s'appuyaient les comités esclavagistes n'avaient pas cru devoir se rendre à l'étranger au moment où s'ouvrait la période électorale. Mo^ Lavigerie, en arrivant à Lucerne, trouva dans les registres d'inscription le nom de dix-huit Français en tout, dont quatre seulement étaient membres de l'œuvre et pouvaient, dès lors, prendre part aux délibérations de l'assemblée. Il crut, d'une part, que l'intérêt de sa patrie ne lui permettait pas d'insister auprès des membres retenus en France par la campagne électorale, et, d'autre part, qu'il compromettait son œuvre en se passant du concours de la nation où elle trouvait le plus d'appui.

Il faut ajouter qu'il voyait de sérieux avantages à ce que son œuvre ne s'engageât point dans une voie définitive avant de connaître ce qui serait décidé à la prochaine conférence de Bruxelles.

Au reste, la grave maladie qui l'éprouva alors l'eût rendu incapable de suivre assidûment les délibérations du congrès.

Les comités nationaux n'en continuèrent pas moins, à la suite de cette prorogation, leurs travaux et leur propagande. Mais, pour passer à l'action proprement dite, il était nécessaire d'attendre que les puissances réunies à Bruxelles eussent terminé leurs délibérations. Or les plénipotentiaires, assemblés dès le 48 novembre 4889, ne signèrent VAcie général de leurs résolutions que le 2 juillet 4890.

L'ANTIESCLAVAGISME 225

Mor Lavigerie était à Alger lorsque cet instrument diplomatique lui fut envoyé.

Il l'ouvrit avec tremblement, craignant d'y trouver des mesures insuffisantes, ou peut-être hostiles à la réalisation de ses vœux; mais il n'eut, comme il le raconte j qu'à rendre grâces à Dieu, dont les diverses nations chrétiennes et même musulmanes avaient suivi les inspirations, après avoir inscrit son nom en tête de leurs travaux.

Les puissances avaient adopté et consacré en principe toutes les mesures que le cartlinal avait sollicitées dans ses nombreux discours. Elles avaient déterminé, en cent articles, les remèdes à employer contre l'esclavage; elles avaient considéré la question dans tous ses détails, depuis la chasse à l'homme et les caravanes par terre, jusqu'à la traite maritime et à la vente; elles voulaient qu'on ne négligeât contre le fléau ni la force, ni les œuvres de charité et de civilisation.

Mais on ne saurait donner une idée plus claire de Tacta général de Bruxelles qu'en en citant quelques extraits.

Voici, par exemple, quels sont, d'après rarticle premier, les mesures à prendre dans les pays mêmes où Ton recrute les esclaves :

€ lo Organisation progressive des services administratifs, judiciaires, religieux et militaires, dans les territoires d'Afrique placés sous la souveraineté ou le protectorat des nations civilisées,

€ 2«> Établissement graduel, à l'intérieur, par les puis* sances de qui relèvent les territoires, de stations fortement occupées, de manière que leur action protectrice ou répressive puisse se faire sentir avec efficacité dans les territoires dévastés par des chasses à l'homme.

Œ 3° Construction de routes et notamment de voies ferrées reliant les stations avancées à la côte, et permettant d'ac-

céder aisément aux eaux intérieures et sur le cours supérieur «les fleuves et rivières qui seraient coupées par des rapides et des cataractes, en vue de substituer des moyens économiques et accélérés de transport au portage actuel de riioinme.

i 4o Installation de bateaux à vapeur sur les eaux inlérieures navigables et sur les lacs, avec l'appui des postes fû^ tifiés établis sur les rives.

€ 50 Établissement de lignes télégrapljiques nssuraot la communication des postes et des stations avec la côte et les centres d'administration.

i Ga Organisation d'expéditions et de colonnes mobiles, qui maintiennent les communications des stations entre elles avec \'d côte, en appuient l'action répressive, et assurent la sécurité des routes de parcours.

ff 1^ Restriction de l'importation des armes à feu, au moins des armes perfectionnées et des munitions, dans toute retendue des territoires atteints par la traite. »

La conférence, continuant ce détail, déjà si complet, décide t de mettre les populations indigènes à même de concourir à leur propre défense ; de diminuer les guerres intestines entre les tribus par la voie de l'arbitrage; de les initier aux travaux agricoles et aux arts professionnels, de façouà accroître leur bien-être, à les élever à la civilisation et à amener l'extinction des coutumes barbares j telles que le cannibalisme et les sacrifices humains 1.

Pour ce qui concerne les caravanes , il est décidé t]UÊ M. dans les régions du littoral connues comme servant de lieux habituels de passage ou de points d'aboutissement aux transports d'esclaves venant de l'intérieur, ainsi qu*îuix points de croisement des principales routes de caravanes traversant la zone voisine de la côte , des postes seront établis par les autorités dont relèvent les territoires, à l'effet d'intercepter les convois et de libérer les esclaves > (art. 16).

On ajoute qu'une surveillance rigoureuse sera organisée par les autorités locales dans les ports et les contrées avoisinant la côte , à l'eff'et d'empêcher la mise en vente et rembarquement des esclaves amenés de l'intérieur, ainsi que la

L'ANTIESCLAVAGISAIE

formation et le départ, vers Tintérieur, de bandes de chasseurs à rhomme et de marchands d'esclaves (art. 17).

Pour la délicate question de la traite maritime, les puissances signataires s'engagent à prendre des mesures efficaces pour prévenir Fusurpation de leur pavillon et pour empocher le transport des esclaves sur les bâtiments autorisés à arborer leurs couleurs (art. 25). Mais à cause des traditions de la marine française, et pour prévenir des incidents internationaux^ on réduit le droit de visite aux navires de moins de 500 tonneaux, c'est-à-dire, en fait, aux Loutres indigènes, qui seuls naviguent dans ces parages lointains avec un aussi faible tonnage; et on ne permet de l'exercer que dans un rayon déterminé.

De plusj les contractants, parmi lesquels il faut remarquer le sultan de Gonstantinople, celui de Zanzibar et le schah de Perse, s'engagent à prohiber dans leui^ territoire rimportalion , le transit , la sortie et tout commerce des esclaves.

Pour rendre ces décisions plus efficaces, les agents diplomatiques et consulaires et les officiers de marine des puissances contractantes prêteront, dans les Umites des convenu tions existantes, aux autorités locales leur concours, et les aideront a réprimer la traite là où elle existe encore; ils auront le droit d'assister aux procès de traite qu'ils auront provoqués, sans toutefois prendre part à la délibération-

En (in, pour assurer dans l'avenir l'exécution des mesures adoptées, la conférence institue à Zanzibar, sous le protectorat de TAngleterre, un bureau qui devra veiller à la poursuite et à la repression des délits dans les pays de traite.

L'œuvre de la conférence de Bruxelles fera hotmeur à la diplomatie de l'Europe contemporaine. Tout ce qu'on peut regretter^ c'est qu'il n'y soit question ni des travailleui^s libres d'Afrique, trop souvent recrutés et traités comme des esclaves^ ni de ces sectes secrètes de musulmans fanatiques, qui érigent Tesclavage en dogme et soufflent à travers l'Afrique, où ils se propagent avec une rapidité inquiétante, la haine de tous les peuples civilisés, des Turcs aussi bien que des chrétiens.

L'acte général de la conférence de Bruxelles avait été signé au commencement de juillet 4890. Ce fut le 22 du même mois que le cardinal Lavigerie convoqua un congres libre antiesclavagiste, par une importante lettre adressée d'Alger aux présidents et à tous les membres de ses divers comité,

11 y rappelait les enseignements du pape et ce qu'il avait dit lui-même sur la nécessité et les moyens de combattre Tesclavage; il y analysait l'acte général de Bruxelles, etj après avoir loué les puissances contractantes d'avoir pris en maia la direction de la croisade africaine, il indiquait la part qu'elles avaient réservée, dans cette œuvre, aux initiatives privées. Il citait les articles qui avaient été rédigés ù cette intention : l'article 2, qui donne pour tâche aux stations et aux croisades intérieures « de protéger sans distinction de culte les missions établies ou à établir 3>; Tarticle 88, disant que « les puissances signataires favoriseront, dans leurs possessions, la fondation d'établissements de refuge pour les femmes et d'éducation pour les enfants libérés s; l'article 4, dans lequel on lit : « Les puissances promettent accueil, aide et protection aux associations nationales et aux initiatives individuelles qui voudraient coopérer, dans leurs possessions, à la répression de la traite, sous la réserve de leur autorisation préalable et révocable en tout temps , de leur direction et contrôle, et à l'exclusion de tout exercice de la souveraineté. »

Ainsi l'acte général admettait le concours des sociétés antiesclavagistes pour la formation de corps volontaires, pour la fondation d'œuvres de charité en faveur des victimes de l'esclavage, pour le développement et la protection des missions. Il était clair aussi qu'on pouvait seconder l'action des puissances en éclairant l'opinion , tant l'opinion indépendante que celle des commissaires délégués au bureau de Zanzibar, et

L'ANTIESCLAVAGISME 229

en favorisant partout l'observaiion des règlements de la conférence.

Le congrès se réunit à Paris, le 24 septembre. Chaque comité national s'y était fait représenter par trois délégués, qui eurent à délibérer sur ce programme proposé par la direction générale de l'œuvre :

!'> Décider s'il y a lieu que chaque comité national antiesclavagiste se réserve, en Afrique, une sphère territoriale d'action qui lui soit propre , et laquelle.

2û Décider si les comités nationaux doivent, de concert avec leurs gouvernements respectifs, travailler à former des corps de volontaires pour combattre la traite, soit aux pays d'origine , soit sur les routes des caravanes.

3» Décider les moyens qu'il y a lieu d'employer, suivant les habitudes de chaque pays, pour assurer des ressources suffisantes aux œuvres destinées à secourir les victimes de l'esclavage.

4» Nommer, à la majorité des voix, le jury qui devra juger, au nom de S. S. le pape Léon XIII, le concours pour le meilleur ouvrage populaire en faveur de l'abolition de l'esclavage.

En dehors de ces questions officiellement proposées, chaque comité national, par l'organe de ses représentants, restait libre de soumettre aux délibérations du congrès les questions qui lui paraissaient le plus utiles.

Le matin même du 21 septembre, M9f Livinhac, parti depuis plusieurs mois de la région des Grands Lacs africains, arrivait à Paris avec quatorze indigènes de l'Afrique équatoriale, tous chrétiens et destinés à faire des études complètes en médecine ou en théologie. Le soir, il officiait pontificalement aux vêpres de Saint- Sulpice, où se faisait l'ouverture solennelle et religieuse du congrès hbre antiesclavagiste, et ses jeunes nègres occupaient une place d'honneur dans Téglise.

Après les vêpres, et pendant que cent vingt chorisles exécutaient une cantate sur l'esclavage, un vrai cortège d'évêques

se rendait au banc d'œuvre : le Nonce apostolique , Mfl^^ Fabre^ archevôque de Montréal au Canada , M9f Combes , évéque de Constantine, Mgf Brincat, Mo*" Livinhac portant la croix pec™ torale sous son burnous arabe. On se montrait j dans l'assistance, les délégués les plus connus du congrès, MM. Jules Simon, Keller, Georges Picot, de Vogué, Allen, le vénérable doyen de Tantiesclavagisme anglais.

Cependant le cardinal monte en chaire, et les Pères Blancs qui lui ont fait escorte se tiennent debout et immobiles sur les degrés.

Il présente à l'auditoire M9f Livinhac, Tévêque missionnaire qui a souffert la prison pour la foi et qui dirigera désormais, sous son autorité pendant sa vie, et comme son successeur après sa mort, toutes les œuvres de missions africaines. Il fait ensuite l'histoire de ce qui a été accompli depuis deux ans pour amener Tabolition de l'esclavage, depuis la lettre du pape aux évèques du Brésil et les discours qu'il a prononcés lui-même en commençant à Saint-Sulpice, jusqu'aux récentes décisions de la conférence de Bruxelles. II déclare que l'heure est enfin venue pour l'antiesclavagisme d*entrer dans la période d'action décisive, et que les divers comités nationaux vont se mettre à l'œuvre chacun dans les régions soumises à l'influence du pays qui est le sien. Entrant ensuite dans le détail pour ce qui concerne la France, il annonce que le comité de Paris s'occupera surtout du Sahara et des parties du Soudan qui viennent enfin de nous tHre concédées.

Les délégués des divers pays, Allemands, Anglais et Irlan* dais, Autrichiens, Belges, Espagnols, Français, Italiens, Portugais, n'eurent pas de peine à se mettre dVcord *. Les questions qui leur étaient soumises avaient été leltement mûries depuis plus d'un an dans les divers comités, qu'il suffit de trois séances privées des délégués pour rédiger les

* Le bureau avait été ainsi composé :

Président, M. Keller.

Vice -présidents : Mq" Jacobs, vice -président du comité direeleur de Bruietlet; MM. le prince Rospigliosi, président du comité directeur de Home^Sûreb^ déli'^g^Tié général de l'œuvre en Espagne; le comte de Macedo, vice -président du comîlé de Lisbonne; Siéger, président du comité de Cologne; Ch^rLe.«i IL Aiien^ secréluire général de TAnti-Slavery Society de Londres.

Secrétaire général, M. de Fontaine de Resl)ecq.

L' ANTIESCLAVAGISME 231

résolutions qui furent lues et acclamées à la réunion publique du mardi soir, dans la grande salle de la Société de géo^ graphie.

Le texte de ces résolutions sera plus instructif pour les lecteurs que tous nos commentaires ; le voici :

\^ Le congrès adresse aux puissances signataires de Tacte général de la conférence de Bruxelles Texpression de sa profonde reconnaissance pour l'œuvre qu'elles ont accomplie, et exprime le vœu que les dernières conditions qui restent à remplir le soient sans délai pour répondre aux sentiments de tout le monde civilisé.

2o L'œuvre antiesclavagiste est divisée en comités nationaux qui, moralement unis dans la poursuite d'un but commun, ont une organisation et un mode d'action absolument indépendants.

3*^ Le congrès compte avant tout sur les moyens pacifiques, spécialement sur l'action morale des missionnaires, pour relever les noirs. Aussi est-il résolu à seconder les missionnaires par tous les moyens en son pouvoir.

4p Les comités nationaux feront œuvre utile en suscitant, là où les circonstances le font désirer, les dévouements privés et le concours des volontaires , dans les conditions et sous les réserves édictées au chapitre premier de l'acte général de la conférence de Bruxelles.

50 Le congrès exprime respectueusement le vœu que le saint-père, qui a glorieusement revendiqué la liberté des enfants déshérités de la grande famille humaine, et qui a si généreusement contribué aux premières dépenses de l'œuvre, se rendant à la prière du cardinal Lavigerie, accorde une quête annuelle pour les besoins de l'œuvre.

(yo Le congrès émet le vœu que des mesures soient prises , si déjà elles ne l'ont été, pour prévenir les abus du recrutement des travailleurs libres et sauvegarder efficacement la liberté des noirs et la sincérité des engagements conclus avec eux.

70 Le congres appelle l'attention de toutes les puissances, même musulmanes, sur le danger que le développement de

certaines sectes musulmanes africaines fait courir à la civîlî* sation et à la liberté des noirs.

S° Il est à désirer que chaque comité national fasse paraître périodiquement et propage le plus possible un bulletin antiesclavagiste, et entretienne des relations permanentes avec la presse, afin de la tenir au courant de tout ce qui con^ cerne la question de l'esclavage. Il parait aussi important que l*échange de ces publications soit fait entre les différents comités nationaux , et qu'une entente commune maintienne entre eux les liens nécessaires au progrès de Fœuvre.

9^ l^ congrès exprime sa reconnaissance au bienfaiteur qui a fondé un prix de vingt mille francs destiné à récompenser le meilleur ouvrage populaire concernant Tesclavage. Il décide que chaque comité national examine les manuscrits qui lui sont adressés par les auteurs de sa nation. 11 désignera celui ou ceux de ces manuscrits qui lui paraîtront dignes d'obtenir le prix proposé, et nommera un délégué qui se réunira aux membres de l'Institut de France faisant partie du comité antiesclavagiste de Paris, pour former le jury chargé de décerner, au nom du saint-père, le prix.

lO Le congrès émet le vœu que les secours envoyés aux missionnaires soient exempts de droits de douane.

dlo Le congrès, estimant qu'il est éminemment utile que les délégués des comités nationaux se réunissent encore pour échanger leurs vues et stimuler réciproquement leur zèle, décide qu'un nouveau congrès antiesclavagiste aura lieu dans un délai de deux ans au plus tard.

Ainsi l'œuvre des comités antiesclavagistes était désormais nettement déterminée.

Depuis lors ils n'ont cessé de rendre l'opinion favonible à toutes les mesures qui pouvaient être prises contre la traite- Brochures, articles de journaux, conférences, ils n'ont rien

KANTIESCLAVAGISME SMi

négligé pour émouvoir la pitîê publique. Avec les ressources qui leur sont venues de la charité publique, et grâce en particulier à la quête de TÉpiphaniey qui, autorisée par le saintsiège dans tous les pays chrétiens, ne leur procure pas moins de trois cent mille francs par an , ils ont pu fonder dans Tintérieur africain des maisons de refuge pour les nègres libérés , des orphelinats, des hospices, des étabUssements agricoles.

Ils ont également consacré une part des sommes recueillies k l'entretien de corps de volontaires qui ont pour mission d'empêcher les chasses à Thomme, de disperser les caravanes de négriers, de réparer par la force tous les ravages de la traite, 11 y suffit^ en somme, de troupes assez peu nombreuses. Quelques hommes déterminés ne peuvent-ils pas, comme le capitaine Joubert, apprendre aux noirs à se défendre eux-mêmes et protéger avec leur concours des contrées entières? Au reste, les troupes régulières de la Belgique ont travaillé à la même œuvre avec autant de succès que de courage, et la complète délivrance des populations congo* laises n'est plus qu'une question d'années.

Mais c'est pour l'Afrique entière qu'on peut entrevoir et qu'il faut préparer le règne absolu de la liberté chrétienne*

Tant que les puissances coloniales n'occupaient que le littoral du continent noir, on ne pouvait remédier que partiellement au mal. Mais depuis que le centre de l'Afrique a été pénétré j il est possible de combattre le fléau à sa source même et d'enlever aux chasseurs d'esclaves leurs moyens d'action. En même temps , l'esclavage domestique va disparaître peu à peu sous TefiFort de l'œuvre civilisatrice entreprise par toutes les puissances.

Il a été^ en principe j aboli à Madagascar, dés que cette grande île a été déclarée possession française.

L'Angleterre rougit de le trouver encore à Zanzibar après plusieurs années de protection, et l'heure approche où elle va y mettre fin. Pour montrer si c'est là une œuvre urgente et si l'honneur anglais s'y trouve intéressé, il suffit de reproduire telle qu'elle a été di*essée par M. Donald Mackensie, en 1895, la liste de ceux qui possèdent le plus d'esclaves dans cette île ;

23fc LE CARDINAL LAVIGEniE

Abdallah ben Salam possède six exploitations agricoles avec trois mille esclaves sur chacune. Il a une femme, cinq concubines et dix esclaves dans son harem. Sa femme possède sept petites exploitations avec seize cents esclaves.

Tippoo-Tip possède sept exploitations et dix mille esclaves.

Mohammed ben Salam possède trois petites exploitations avec deux cent cinquante esclaves. Il y a quinze esclaves qui lui servent de domestiques.

Ahmed ben Abdallah possède quatre exploitations et trois cent cinquante esclaves.

Salem ben Ali possède deux exploitations et cinq cents esclaves.

Abdallah ben Yusef possède deux exploitations et cent soixante-dix esclaves.

Abdurrahman possède deux exploitations et cent dix-neuf esclaves.

Ali ben Saleh possède quatre exploitations et trois cent quinze esclaves.

Saïf ben Hawadie possède une exploitation et cinquante esclaves.

Le sultan de Zanzibar possède quatre cents esclaves à Dares- Salam.

Sous prétexte que, pour combattre un fléau aussi redoutable que Tesclavagisme , ce n'est pas trop de toute la puissance des gouvernements réguliers , on a souvent proclamé inutiles ou même inopportuns les efforts tentés dans le même sens par les sociétés antiesclavagistes. A cette objection spécieuse, mais superficielle, le cardinal évoque d'Autun a fait une réponse qui mérite d'être citée :

« Assurément, dit-il dans une lettre adressée le 7 mars 4895 aux membres de la Société, ce ne sont pas quelques sermons ou conférences, ni non plus la publication d'un Bulletin plus ou moins périodique qui, tout d'un coup et comme par miracle, arrêteront d'un jour à l'autre les razzias épouvantables dont, chaque année, plus de quatre cent mille nègres sont les victimes.

« Mais si les gouvernements seuls disposent de ressources

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et de forces qui, mises en commun, réduiraient à l'impuissance le fanatisme, la cupidité et les autres abominables passions intéressées à maintenir l'esclavage, il n'est ni superflu ni impossible de seconder les gouvernements. N'est-il pas vrai que, dans l'état actuel des institutions publiques, les gouvernements dépendent de l'opinion? A son tour, celle-ci dépend des hommes qui parlent, qui écrivent, qui exercent autour d'eux une influence. C'est donc à eux qu'il appartient de former et d'informer l'opinion, de l'instruire, de la tenir en haleine, d'empêcher qu'elle ne s'endorme sur les scandales d'une telle iniquité et ne prenne son parti de les considérer comme une condition normale de la marche des affaires humaines.

€ Dans sa conférence de Sainte- Gudule de Bruxelles, le cardinal Lavigerie avait prononcé une grande parole dont je m'inspirais, il y a quatorze mois, quand j'avais l'honneur de plaider moi-même dans ma cathédrale la cause de la race nègre. Pour sauver l'Afrique intérieure, avait dit l'intrépide et éloquent apôtre de la croisade antiesclavagiste, il faut soulever la colère du monde. s>

Que, du reste, la Société antiesclavagiste ne se borne pas à ce travail de propagande, mais qu'elle agisse directement par une protection efficace et par des secours sagement distribués, la lecture de ses statuts a dû le faire comprendre, et il suffit, pour qui veut s'en rendre compte en détail, de suivre l'histoire de ses actes dans le Bulletin officiel qu'elle publie régulièrement ^

Rien d'étonnant comme la rapidité avec laquelle s'accréditent les légendes malveillantes. Combien de fois n'entendon pas dire que les sociétés antiesclavagistes du cardinal Lavigerie sont avec lui descendues dans la tombe! Et pour* tant elles existent, elles agissent, elles font parler d'elles; et ceux-là du moins en peuvent connaître l'activité, qui ne limitent pas leurs moyens d'information à des journaux superficiels.

* Revue trimestrielle de la Société antiesclavagiste de France, Paris, ^, rue du Regard, au siège de la Société. Un autre bulletin se publie à Bruxelles.

Après la légère crise qui a suivi, comme on pouvait s'y attendre, la mort de son fondateur, la Société antiesclavagiste de France a été réorganisée au commencement de 1895, sous la direction de Mo^ Jourdan de la Passardiére, réloquent évêque de Roséa, et sous la présidence d'honneur du cardinal Perraud. M. Jules Simon en était le président efTecLif; MM. Wallon, Picot et Alexandre Dumas, les vice-présidents. Parmi les cinquante membres qui en forment le bureau et le conseil , on trouve tous les plus dignes représentants de la religion, de la science, même de la politique. Bref, sur ce point comme sur tant d'autres, et en dépit des allégations les moins justifiées, le grand cardinal se survit à lui-même, et la mort ne l'empêche ni de parler ni d'agir.

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