CHAPITRE IX
Celui qui aurait visité Tunis et ses environs au commence^ ment de 1880 ne pourrait se défendre, en y revenant aujourd'hui, d'un profond sentiment de surprise. Sous la vie intense qui maintenant les anime, il aurait de la peine à reconnaître ces pays sur lesquels s'étendait naguère Tengourdissement des institutions musulmanes.
Le génie de la civilisation chrétienne a passé par là. La culture a reconquis les plaines et jusqu'aux montagnes de cette contrée qui fut Tune des plus fertiles de l'ancien monde. Les navires de commerce franchissent en nombre les anciennes rades de Carthage, et, par un canal récemment creusé, pénètrent jusqu'au port de Tunis. Des docks, des chantiers, des quais, des boulevards, des rues spacieuses, un bruit constant s'élève^ qui empêche presque d'entendre, aux heures consacrées, la voix des muezzins continuant leurs appels à la prière du haut des minarets.
Grâce à Dieu, notre voyageur n'aurait pas à admirer que les heureuses conquêtes de nos armes et de notre commerce. Sur la colline autrefois déserte qui fut la citadelle de CarthagCj il pourrait voir, de Tunis même, se dresser, au milieu d'édifices consacrés aux œuvres de foi et de charité, une splendide cathédrale dont la grande croix primatiale, avec ses deux bras d'or, annonce au loin que la vie catholique a reparu dans la ville de saint Cyprien, et que, suivant
le mot prononcé à Carthage même, le sang des nombreux martyrs ensevelis sous cette terre sacrée a enfin germé des moissons de chrétiens. Le 15 mai 1890, le cardinal primat d'Afrique, entouré de douze évêques, de vingt prélats j de deux cents prêtres ou religieux et d'une immense multitude, consacrait solennellement la nouvelle basilique de Carthage, Trois jours plus tard, il posait avec une égale solennité la première pierre de la cathédrale de Tunis; et dans l'intervallej assemblant tous ces évêques et tous ces prêtres, il reprenait, après plus de dix siècles, la glorieuse tradition des conciles d'Afrique.
Nous allons étudier Thistoire religieuse de la Tunisie depuis les débuts du protectorat français jusqu'à la mort du cardinal Lavigerie,
C'est mal comprendre le rôle de MflrLavigerie dans l'occupation de la Tunisie que de lui attribuer une part directe dans les faits politiques ou militaires qui ont précédé cet heureux événement.
Avant l'expédition, il s'est borné à donner patriotiquement son avis à ceux qui le lui ont demandé; et depuis , c'est par l'influence morale de ses œuvres, de ses bienfaits, de son autorité personnelle, qu'il a contribué à faire accepter et aimer le protectorat de la France. Si les journaux d'une nation voisine ont souvent répété que sa présence en Tunisie valait plus qu'une armée, cette pensée trouve son explication naturelle et vraie dans les paroles que lui dit un jour en pubhc l'agent consulaire d'Italie à Tunis : « Oh! Monseigneur^ que vous faites de bien! mais que ce bien nous fait de mal! >
Quelles circonstances lui permirent donc de faire ce bien en Tunisie?
Il y avait toujours eu un certain nombre de chrétiens dans la Régence, et ils y jouissaient même d'une plus grande
liberté que dans les autres États barbaresques. Grégoire XVI y avait établi un vicariat apostolique en 1841, et, au moment de notre arrivée, la mission était tout entière confiée à des capucins italiens, qui avaient pour supérieur et pour évêque un membre de leur ordre, Mg^ Suter, alors âgé de quatrevingt-six ans. Brisé par l'âge et par des difficultés de toutes sortes, ce vénérable prélat demandait depuis longtemps au saint- siège la permission de se retirer dans un couvent de Ferrare, sa ville natale. Sa démission avait même été acceptée en principe quelque temps plus tôt ; et déjà la congrégation de la Propagande avait dressé une liste de trois noms, parmi lesquels le pape allait lui choisir un successeur. C'étaient trois capucins italiens de la mission de Tunis.
Quand le traité du Bardo * (12 mai 1881) eut placé la Tunisie sous le protectorat de la France, notre consul général se hâta d'insister auprès de son gouvernement pour qu'on fit nommer par Rome un vicaire apostolique de nationalité française. Un prélat italien ne pourrait lutter contre les entraînements de ses compatriotes, alors fort excités contre nous; peut-être même serait-il amené, par un patriotisme d'ailleurs bien excusable, à nous faire de l'opposition.
Le saint-siège se rendit à ces raisons et consentît, sans vouloir tout d'abord engager l'avenir, à prendre dans le clergé français un administrateur intérimaire pour le vicariat apostolique de la Tunisie.
Le pape et le gouvernement français pensèrent simultanément à choisir Mgr Lavigerie pour ce poste important et difficile. Le gouvernement savait qu'il pouvait compter sur son patriotisme et son énergie, et Léon XIII l'avait en estime si particulière, qu'il avait déjà demandé qu'on le lui proposât pour le chapeau de cardinal. D'autre part, comme métropolitain de l'Algérie, il était voisin de la mission à administrer, et une longue expérience lui avait appris la manière de se comporter en face des populations musulmanes. Enfin il avait déjà juridiclion en Tunisie, où il avait, dès 1875, obtenu pour
* Le traité dit du Bardo fut, en réalité, signé à deux cents m6tri?s de celle rt^sîdence beyiicale, au palais moins important, mais mieux conservé, de Kassar-Siiïd.
240 LE CARDINAL LAYIGERIE
ses missionnaires la garde du tombeau de saint Louis, sur remplacement de Tancienne Carthage.
Nommé administrateur apostolique de la Tunisie par bref du 28 juin dl881, Mflf Lavigerie ne voulut pas quitter son clergé algérien sans lui faire part de ses espérances et de ses projets.
Inspirer des sentiments d'union aux émigrants des diverses iiuUons chrétiennes qui venaient s'établir dans nos colonies; faire comprendre aux musulmans que la France ne venait pas à eux pour les opprimer ou froisser leure consciences, mais pour les admettre aux bienfaits du progrès et de la vraie lumière; ressusciter à Carthage même, dans cette ancienne métropole des sept cents diocèses d'Afrique, la gloire des premiers siècles, le souvenir des Tertullien, des Cyprien, des Perpétue, des Félicité, des Fulgence, de milliers de saints et de martyrs; relever ces ruines sacrées et en faire un centre de civilisation et de foi, non seulement pour l'Afrique du nord, mais pour le continent tout entier : telles étaient les grandes pensées qui se pressaient alors dans son esprit, et qui devaient toujours lui inspirer dans la suite, avec le principe de ses actions, la force de surmonter tous les obstacles.
Le premier embarras, c'était le manque de ressources ptkuniaires.
Six pauvres églises et quatre ou cinq écoles chrétiennes, voilà tout ce que le nouvel administrateur allait trouver dans son vicariat apostolique. Il lui fallait construire et doter de nouveaux asiles pour la prière et l'enseignement, créer un séminaire, faire venir des prêtres français et des congrégations enseignantes, fonder des établissements pour les orphelins, les vieillards et les malades, distribuer aux pauvres des secours qui fissent aimer la religion et la France, dont il était le représentant moral.
Or il ne pouvait pas même compter sur les allocations, modestes à coup sûr, mais du moins régulières et à peu près assurées, que l'Église reçoit de l'État en France et dans nos CDlonies.
S'étonnera- 1- on dès lors qu'avant même de se rendre à
Tunis Mg^ Lavigerie ait écrit d'Alger aux évêques de France pour leur demander une quête dans toutes les églises de leurs diocèses? Cette première démarche, par malheur, ne réussit guère. Les conservateurs de ce temps-là ne savaient pas toujours mettre Tintérêt national au-dessus de l'esprit d'opposition; ils s'élevaient presque unanimement contre une acquisition fructueuse qui avait le tort d'être accomplie par d'autres mains que les leurs.
Où donc Mo»* Lavigerie a-t-il trouvé les millions que lui a coûtés l'organisation religieuse de la Tunisie? Hâtons- nous de le dire, puisqu'on aime tant chez nous savoir « d'où vient l'argent ».
Une partie, non la plus importante, lui vint des subventions que lui obtinrent du gouvernement français les résidents de Tunisie. Bien placés pour juger son action au point de vue patriotique, ils entretinrent toujours avec lui des relations amicales et l'aidèrent de tout leur pouvoir. Mais les Chambres firent preuve en cette matière d'une étroitesse vraiment incroyable. Elles refusèrent dès le début les crédits qu'exigeait rétablissement du service religieux en Tunisie. Le gouvernement faillit se faire un mauvais parti pour avoir consacré à cette œuvre indispensable un crédit de cinquante mille francs pris sur le ministère des cultes.
Cependant Ma^ Lavigerie avait dû dépenser troi.s millions et demi pour ses premières fondations, c'est-à-dire pour ia cathédrale provisoire, l'évêché, le collège français et les écoles, Thôpital, etc. Le gouvernement, n'ayant pas d'autre moyen de seconder ses patriotiques efforts, autorisa en sa faveur une loterie qui ne réussit qu'à moitié, mais lui procura, malgré tout, une somme de huit cent cinquante mille fiancs.
Ajoutons que les œuvres générales de charité et d'apostolat, surtout la Propagation de la foi, lui prêtaient annuellement leur concours, et que la générosité privée lui procurait quelquefois des secours inattendus. Pour avoir constaté, dans un voyage en Tunisie , la grande utilité de ses œuvres , pour avoir appris dans un journal ou une revue les ser\ices qu'il rendait à la cause française, plus d'un bienfaiteur connu ou inconnu lui faisait parvenir des secours fort opportuns,
fiU LE CARDINAL LAVIGERIC;
Un homme de lettres protestant, qui visitait la Tunisie, le pria, en 1882, d'accepter une subvention annuelle de deux mille francs pour la fondation d'une école de sœurs françaises dans une ville où il ne s'en trouvait point.
Une autre fois, la même année, un lieutenant fninçais se présente à l'archevêché de Tunis, et demande à voir le secrétaire de M9' Lavigerie : « Je vais rentrer en France, lui dit-il, puisque la campagne est terminée. Mais, avant de partir, je désirerais contribuer à l'œuvre la plus française et la plus chrétienne qui se puisse faire en ce moment dans la Tuni^ gie, et je voudrais avoir à cet égard l'avis de Son Êminence^ > Le cardinal fait répondre que cette œuvre, c'est une école. L'officier se retire, et quelques jours après vient remettre au secrétaire, sans vouloir se faire connaître j lu somme de dix mille firancs. Et voilà comment fut construite à Tunis Técole de la Porte de Carthage.
Un obstacle plus difficile à surmonter pour Me^ Lavigerie que les embarras pécuniaires, c'était la difll'érence d'origine de ses diocésains.
Non seulement il fallait, comme en Algérie, pourvoir au service religieux de la prédication et de la confession en plusieurs langues ; mais par suite des conditions mêmes de notre établissement en Tunisie, conditions assez précaires en apparence, au moins dans le début et pour des esprits inexpérimentés ou malveillants, un prélat français devait nécessairement s'attendre à quelque défiance de la part de populations qui ne supportaient pas sans jalousie notre nouveau protectorat.
Chose étrange, les difficultés ne lui vinrent pas, ainsi qu'on aurait pu s'y attendre, du côté des musulmans.
Gomme nous avons eu déjà occasion de Tobserver, ils se laissent assez facilement gagner par les bienfaits de nos mis-
LA TU^lSiË 143
sionnaireSt et, s'ils font quelque différence entre les prêtres fmnçais et leurs propres marabouts j ce ne sont pas d'ordinaire ces derniers qui obtiennent le plus de respect et de confiance-
Au reste j ce qu'ils détestent chez les chrétienSj c'est moins encore leur foi que leur domination politique * ; et il est incontestable ^ à ce point de vue^ que notre autorité est mieux acceptée en Tunisie, après quinze ans d'occupation, qu'elle ne l'est en Algérie après soixante ans de conquête , tant il a été prudent et habile de conserver au bey son pouvoir nomU nal et ees prérogatives extérieures. Grâce à cette situation, qui ménage Tamour-propre des indigènes, grâce aussi k son expérience consommée des choses africaines, Mo^ Lavigerie n'a jamais cessé d'être dans les meilleurs termes avec la petite cour du bey et avec les Tunisiens.
Quand, à son arrivée, il fut présenté en audience publique à Mohammed- Sadock par le résident de France, on put voir le souverain musulman lui prodiguer les marques du plus grand respect et se recommander à ses prières en termes qu'on ne trouve plus guère à notre époque sur les lèvres des princes chrétiens,
La demeure du cardinal, à la Marsa, étant voisine de celle du bey régnant, il s'était établi entre eux des relations bienveillantes et courtoises dont nous voudrions, en passant ^ donner une preuve non équivoque.
En 1884, à l'occasion de la visite de notre flotte, le cardinal avait invité à déjeuner chez lui, avec les amiraux, lea généraux et les principaux membres de Tadministration française et beylicale, les deux lils aînés du souverain, Sidi Mustapha et Sidi Mohammed. A la fin du repas, il porta aux princes et à leur père un toast, auquel Sidi Mustapha répon* dit en des termes qui paraîtront vraiment significatifs, si Ton
'Si Ica musulmans n'ïiîmeiit jias It? cïiriHliantsmt* , lU oui Jo Uïon plua for loi répit^nuQccs contre l'irréligion j et il y u. ^r^nd proni à méditer ce coiiseii d'un écristkîn (Compétent i <f Je ne cc^semî (le rt^]iétei' &u% Europ<leni qui ëmlgrmit eu Afrique de bien sse garder de fiiire piirade de leurs sentimenlH irréligieux j si loii- Icfoiiî ils en ont. G'e.st 1;'^ assurément, une ded gnuides cuuse.s de rt'^iviffUOJiiont que nuufi inspii^ona aux pop uia lions dont noua avojis entrepris la sîxinuf^sion. u (ïidmond Plîjuchut : if la Francts eu TuuJMlOj f lUwue den Ditiu^ Mondeif^ 15 odoLie iwyil,
24i LE CARDINAL LAVIGEIUE
songe qu'ils étaient prononcés quatre ans seulement après le traité de Kassar-Saïd :
« Je remercie Votre Éminence des souhaits de bonheur que vous voulez bien former pour Son Altesse mon père et seigneur, pour les membres de sa famille et le bonheur de ses États. Je suis heureux de recevoir ces vœux en présence de tant d'hommes éminents. Le gouvernement tunisien s'appuie sur la puissance et sur la protection de votre grande nation, pour rester dans la voie du progrès où il est entré, C*est le vif désir de mon père et seigneur. Je puis vous donner Tassurance de la sincérité de ses sentiments affectueux à votre égard. Nous sommes reconnaissants à Votre Éminence des marques d'affection qu'elle-même ne cesse de nous donner en toute occasion. C'est simple justice de laisser une véritable liberté à votre action bienfaisante, i»
Les musulmans savent, en effet, que leur religion n'est pas un obstacle aux bienfaits du clergé chrétien.
Quand l'armée française entra dans Tunis , ceux d'entre eux qui redoutaient notre vengeance n'hésitèrent pas à supplier les missionnaires d'Alger établis a Saint- Ix»uis de Carthage de les protéger, eux et leurs familles, contre le ressentiment de nos soldats.
Ma^ Lavigerie félicita ses fils d'avoir su inspirer une telle confiance aux musulmans. « Continuez vis-à-vis d'eux, leur dit -il dans une lettre publique, l'exercice d'une charité si douce. Gardez-vous d'exciter leur fanatisme par un zèle imprudent. Secourez leurs pauvres, guérissez leurs blessés, soignez leurs malades. Aimez-les comme vos frères et les enfants du même Dieu. »
Partout, dans sa première tournée épiscopale, il fut accueilli comme le représentant de Dieu, Mais nulle réception ne valut pour lui celle qui l'attendait à Sfax, quelque temps après que cette ville, soulevée contre le bey et contre nous, avait été soumise par la force et condamnée à payer dans un délai assez court une amende de dix millions de piastres.
Les chrétiens, auxquels il venait d'apporter dix mille francs pour la réparation de leur église à demi ruinée par les
Escalier des lions , au Bardo.
bombes françaises ^ l'avaient accompagné de leurs ovations jusqu'au presbytère, A peine y était-il entré j que la place de Téglise se trouva envahie par les musulmans, ayant à leur tôte les principaux de la ville et demandant à le voir pour lui adresser leurs requêtes. Gomme il ne pouvait les recevoir dans rétroite maison du curé, il leur fit proposer d'entier dans l'église, où il ne tarda pas à les aller trouver, encore revêtu de ses habits pontificaux. Il traversa leur foule respectueuse et désolée pour gravir les marches de l'autel j et il leur permit d'exposer Tobjet de leur démarche*
LY'chéance de leur contribution tombait le surlendemain ; absolument incapables de la payer dans ce bref délai , ils crai gênaient de voir exécuter ou déporter les chefs de familles qu'on avait renfermés comme otages à la Casbah > et ils redoutaient la confiscation de tous leurs biens par le beylick» Ils suppliaient donc te grand marabout français de leur obtenir un temps plus long pour s'acquitter de leur dette.
L'archevêque, après leur avoir demandé s'ils se repentaient de leur révolte et s*ils promettaient pour l'avenir une plus grande fidélité, les rassura en disant qu'il s'était déjà intéressé à euXj qu'il interviendrait encore en leur faveur, et qu'ils pouvaient compter sur le délai sollicité* Puis^ au milieu d'une véritable explosion de joie et de reconnaissance, il les congédia on disant qu'il appelait sur eux et sur leur ville toutes les bénédictions du Ciel. La promesse fut tenue et le délai accordé K
Les sujets anglais ^ principalement les colons venus de l'île de Malte, forment, avec les Italiens, la partie la plus norabreuse de la population européenne en Tunisie,
De leur glorieux passé de luttes contre Tin fidèle, les Maltais ont gardé un vif attachement au catholicisme. Le canlinal s'apphqua à satisfaire en tout leur grand espiït de foi, 11 établit pour eux, dans la pro- cathédrale de Tunis, une confrérie d'hommes sous le patronage de Notre-Dame du Mont-CarmeK
^ La ehariU^ du cardinal LavJ^erie n'excluait pas plus les Juifs que les musulmans* Déa la fu^fnière ilistribution de secours qu'il fit en arriva ni dan« son vicarint npof^tolique, il envoya Ja Botïime de mille piastres aux eœura de âaiut- Joseph pour la fhJre donner en son nom attx israélitei pauvrei» qu'elles ont coutume de vrsiter à Tunis.
248 LE CARDINAL L VVIGERIE
Il fit construire dans leur quartier une école chrétienne, avec un préau pour les jeux des enfants et un sanctuaire qui s'ouvre le dimanche pour la messe et les catéchismes. Par une attention qui leur fut plus précieuse encore, il créa à Carlhage, en rhonneur de la madone de la Melleha, un pèlerinage qui leur rappelait le sanctuaire le plus vénéré du pays natal K
On ne devra donc pas s'étonner de ce qu'on lira dans la suite sur l'accueil triomphal qu'il reçut à Malte, en revenant de Paris et de Rome, après les cérémonies de son cardinalat-
Lorsqu'en 4887 le choléra porta ses ravaj^es dans Tile et la menaça d'une profonde misère en arr^^tant le commerce qui la fait seul vivre, ce fut au cardinal que les Maltais recoururent dans leur détresse, et l'appel émouvant qu'il adressa k la France en leur faveur ne resta pas sans écho.
Pour mieux témoigner son affection aux Angle- Maltais, il voulut, à l'occasion d'un attentat dirigé, eu 1882, contre la reine d'Angleterre, s'associer aux actions de grâce qu*ils rendirent à Dieu pour avoir préservé les jours de leur souveraine, Le Te Deum qu'il fit chanter à cette occasion fut même la première cérémonie qui se célébra dans la ciithédrale provisoire de Tunis. Il pria l'autorité militaire d'y envoyer la musique des zouaves, et il en prit occasion de dire à la fin de son allocution :
^ Je ne terminerai pas sans remercier les représentants de Tarmée française qui sont venus, sur ma prière , vous marquer leurs sympathies. Ils ont fait résonner et comme éclater sous ces voûtes votre hymne national. Que ces accords, qui vibrent encore, soient le persévérant symbole de rbarmonie qui doit régner entre nos deux nations amies! Que, dans ces régions depuis trop longtemps courbées sous le joug de la barbarie et de la mort, elles restent unies ^ sous la protection de nos armes, loin de toute pensée jalouse, pour Fœuvre commune de résurrection et de vie, à laquelle la Providence convie aujourd'hui les nations chrétiennes ! »
^ Nous savons, par les Actes des Apôtres, que saint Paul fil naufnij^'p à Mst!k\ Saini I.UC, qui l'accompagnait dans tous ses voyages, aurait peint lui-môme, d'après la ImditJon, l'image de Marie sur les parois de la grotte où il s'était réfugié. C'est celle image qui est vénérée à la Melleha, et qui a été reproduite à Carlhage.
L'Angleterre reconnut officiellement, par la bouche de son agent et représentant général à Tunis, ces dispositions de l'archevêque- Au moment où il allait recevoir les insignes du cardinalat, et dans un banquet où se trouvaient toutes les autorités du pays, cet agent loua hautement son esprit de conciliation et d'humanité. Ce furent même, les seules pensées qu'il tint à développer dans son bref discours, et ses dernières paroles furent les suivantes :
* En proposant la santé de Son Éminence, j'exprime le vœu que la Providence lui accorde de longs jours pour continuer ici Fœuvre commencée parmi nous, qui tous sommes ses amis, Tœuvre de charité, d'humanité et de concLliation,*
in
La conciliation ne fut pas si facile avec les Italiens. On sait qu'il faut attribuer en grande partie aux provocations de leur agent oITiciel, soutenu et poussé par le gouvernement de Rome, les circonstances qui achevèrent de déterminer la France à établir son protectorat sur la Tunisie, lis ont eu depuis quelque peine, du moins jusqu'à l'amicale convention de 189G, à nous pardonner ce résultat inattendu de leur diplomatie. Comme Français, Mg»" Lavigerie s'est heurté plus d'une fois à leur opposition; comme évêque, il n*a vouhi en triompher qu'en les traitant avec la même bonté et [a même justice que ses autres diocésains, souvent même avec celte prévenance spéciale qui est nécessaire pour ramener des cœurs défiants.
Il fallut débuter à leur égard par un acte de fermeté. Les capucins italiens faisaient des objections à sa prise de possession, sous prétexte qu'une mission fondée par l'Italie ne pouvait être dirigée par un prélat français. Le saint- siège intervint pour faire exécuter ses ordres, et les principaux récalcitrants reçurent d'autorité des destinations dilTérentes.
Telle ne fut pas, il convient de le dire à sa louange, l'attitude de Mflf Suter. A peine averti par Rome que sa démis-
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sion était acceptée , ce vénérable prélat alla trouver son successeur pour faire acte de soumission entre ses mains, et il eut môme la délicate attention de lui remettre une étole pastorale qu'il avait reçue, quarante ans plus tôt, de la reine Marie-Amélie, c heureux de prouver ainsi, lui dit-il, que les deux évoques ne faisaient qu'un cœur et qu'une àme* >
Ai3'' Lavigerie se montra, de son coté, plein de générosité vis-à-vis du pieux vieillard. Le gouvernement français ayant manqué à l'engagement qu'il avait pris de lui assurer une pension viagère en rapport avec sa dignité et les services rendus, le nouvel administrateur do la Tunisie se fit un devoir de lui servir jusqu'au dernier jour une rente annuelle de six mille francs sur son traitement personnel, II ne négligea pas non plus, après la mort de Mg"" Suter, d'adresser à ses diocésains une lettre circulaire pour i^ndre justice à sa mémoire, le recommander aux prières de tous et prescrire im service funèbre à son intention.
Avons-nous besoin de dire qu'il n'a exclu les Italiens d*aucune de ses aumônes, d'aucune de ses fondations charitables, asiles, hospices, couvents, écoles? C'fHait là, pour un évéque, un devoir de stricte justice. Il fit davantage. En considénition de leur grand nombre, il voulut leur assurer la possibilité d'entendre des sermons et de se confesser dans leur langue nationale, il exigea de tous ses prêtres la connaissance de ritalien, comme on exige à Oran celle de TespagnoL II fit me me venir et élever au séminaire plusieurs prêtres séculiers d'origine italienne.
En 4887, lorsque les supérieurs de l'ordre des capucins, voyant diminuer chaque jour le nombre de leui^ religieux italiens, lui annoncèrent qu'ilî? étaient obligés de rappeler ceux de la Tunisie, il partit immédiatement pour Rome et obtint, à force d'instances, que le pape les fît revenir sur cette décision. Ce n'était pas la première marque de confiance qu'il donnât à ces religieux, car il avait fait nommer évoque et sacré lui-même un de leurs Pères maltais, U^^ Antoine Buhagiar, curé de Sfax, qu'il gartla quelque temps comme auxiliaire, mais que sa capacité hors ligne lit nommer par Léon XIII, en 4885, administrateur du diocèse de Malte. Il
LA TUNISIE «3i
avait de même obtenu les honneurs de Tépiscopat pour le préfet apostolique des capucins italiens de Tunisie, le P. Sauveur-Marie, de Naples.
LoTB des terribles inondations qui désolèrent la haute Italie, en 1882, il ordonna une quête dans les paroisses du diocèse d'Alger et de la Tunisie, et il accompagna cette proscription d'un chaleureux appel en faveur des victimes du fléau, rappelant que les Italiens sont nos frères par la communauté de Torigine et de la foi, et qu'un très grand nombre d'entre eux font venus se fixer dans la Tunisie et TAlgérie pour ne former avec nous qu'un seul peuple. La somme de six mille cent soixante francs que produisit cette quête fut accueillie avec une louable reconnaissance; le vice*consuI d'Italie à Tunis écrivit à Mo' Lavigerie pour le remercier en son nom d'abord, et bientôt après au nom de son gouvernement.
On pouvait croire qu'une telle conduite désarmerait toutes les préventions. C'était compter sans la jalousie nationale et sans l'esprit d'irréhgion. Pendant les premières années ce fut j dans les correspondances tunisiennes des journaux dltalie, une guerre incessante. Il n'était invention si sotte ou si venimeuse qui n'y trouvât place.
Un journaliste osa bien aller voir le cardinal pour l'avertir qu'on était décidé a le discréditer par la calomnie; mais que, si Son Éminence voulait lui donner six mille francs, il s'engageait à ne laisser passer que les attaques autorisées par elle. Est- il besoin de dire que l'archevêque se contenta, pour toute réponse, de divulguer cette proposition dans les journaux catlioliques?
Les juifs italiens, qui sont à Tunis au nombre de quarante mille, n'en continuèrent pas moins leurs attaques contre Msr Lavigerie. Au moment de sa promotion au cardinalat, ils n'avaient pas craint de s'en prendre au pape lui-même, l'accusant dans la Nazione, le principal de leurs organes, « d'avoir, par une telle nomination, fait injure à litalie et compromis ses intérêts en Afrique. » Léon XIII fit publier dans VOs$ervatQre Romano une protestation indignée où il glorifiait le^ mérites de l'archevêque d'Alger, et déclarait
qu'il était question de l'élever au cardinalat deux ans avant son arrivée en Tunisie.
L'affront des démentis n'importe guère à Thonneur de cer* tains journaux. La Sentinella, feuille italienne de Tunis, s'attira en 4884 une plus sensible mésaventure, L'éjjlise des Capucins italiens ayant pris feu le 13 septembre, par suite d'une négligence commise dans la sacristie des cierges, ce digne organe des passions antireligieuses et a nti françaises osa bien publier, dans son numéro du lendemain, les trois lignes que voici :
« Quelques-uns disent que dans ce fait se montre le doigt de Dieu; mais quatre-vingt-dix-neuf sur cent disent que, dans ce fait, se montre le doigt de la cathédrale. »
Le clergé de la cathédrale est tout entier français. C'était insinuer clairement qu'il était l'auteur du sinistre.
Le cardinal commença par pourvoir à la réparation des dommages et à la reconstruction de l'église, qui était d'ailleurs assurée à ses frais. Ce premier devoir accompli, il lit citer la Sentinella devant la justice et la mit en demeure de prouver ses dires.
Les calomniateurs lui demandèrent grâce dans une lettre d'une platitude très remarquable, où ils exposaient qu'une condamnation pécuniaire et l'emprisonnement entraîneraieui sans aucun doute la disparition de leur journal. Cette conséquence n'était vraiment pas faite, on en conviendra, pour arrêter l'archevêque. Il laissa la justice suivre son coure; la Sentinella fut condamnée et cessa de paraître, ce dont les Français et les honnêtes gens de toute nationalité se consolèrent sans beaucoup de peine.
Les journaux italiens de Tunisie se le sont tenu pour dît, et leur prudente réserve a permis au calme de se faire dans l'esprit de leurs nationaux. Au reste, la reli^àon sincère des Italiens de la régence les a peu à peu conduits à de meilleurs sentiments envers leurs archevêques, et la constante application de ceux-ci à ne leur faire que du bien a dissipé à la longue leurs préventions. L'accueil que le cardinal trouva en Italie en 1889, lorsqu'il y alla prêcher, dans les principales villes, ses discours contre l'esclavage, prouve suffisam-
Rue des Forgerons, à Sfax.
ment que Thostilité de quelques politiciens, ennemis jurés de la religion et de la France, ne représenta jamais le sentiuieiit général des Italiens envers lui.
M^r Lavigerie avait dit, en 1882, dans la lettre qu'il adressait au pape pour le remercier de sa promotion au curdi^ nalat :
* Le plus beau jour de ma vie sera celui où, après avoir dûlu ce vicariat de tout ce qui lui est nécessaire en institutiunsj en hommes et en argent, je pourrai aller me prosterner humblement aux pieds de Votre Sainteté pour lui demander de relever le siège de saint Cyprien, et de ressusciter la grande Église de Carthage, en lui donnant un évêque après mille ans de mort, i>
Deux ans après, au commencement de 1884, il pouvait inviter son clergé à demander au saint- siège, par une démarche collective et solennelle, le rétablissement du siège primat ial de l'Afrique.
Voici, en effet, ce qui avait été accompli depuis Tanivée du nouveau vicaire apostolique.
Sur remplacement de l'ancienne Carthage, où la prière catholique était auparavant inconnue, même dans la cliapelle consacrée à saint Louis, le saint sacrifice était maintenant oiTert dans six sanctuaires différents. Trois communautés religieuses s'y trouvaient représentées dans des maisons diverses. Au centre même, au sommet de Byrsa, s'élevait un magnifique séminaire. Un palais épiscopal avait été construit dans le quartier de Mégara, où saint Cyprien avait remporté la couronne du martyre et où il avait été enseveli. Une chapelle y avait été dédiée au grand évêque de Carthage, et et' tait là que se tenait à ce moment même un synode qui s'apprêtait à proniulguer des statuts diocésains.
Neuf paroisses avaient été ajoutées aux neuf qui existaient
précédemment, et deux chapelles de secours, fondées à Tunis dans les faubourgs maltais et sicilien , y rendaient plus facile l'assistance aux offices religieux. Une cathédrale provisoire y avait été bâtie en quelques mois, et elle avait pu recevoir, en certaines circonstances, jusqu'à quatre mille fidèles. Près de là s'élevaient des constructions assez grandes pour servir à la fois de presbytère , d'évêché et de chancellerie.
Les terrains environnants étaient devenus la propriété de l'évôquo pour qu'on pût y élever la cathédrale définitive. C*êtait l'emplacement de l'ancien cimetière, qui avait été désaffecté et remplacé, au grand avantage de la salubrité publique et malgré une opposition déraisonnable, par un ciuietit re beaucoup plus vaste et situé hors des murs.
Les troupes françaises campées dans la régence avaient reçu (les aumôniers militaires.
De pieuses confréries avaient été créées, sans préjudice de celles qui existaient déjà. C'étaient les associations paroissiales (les dames de charité et des mères chrétiennes, les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, la confrérie de Notre- Dame-des-Sept-Douleurs pour les Italiens, celle de Notre- Dami3-du-Mont-Carmel pour les Maltais, toutes deux exclusivement réservées aux hommes. Un cercle catholique, fréquenté déjà par plus de quatre-vingts jeunes gens, avait été fondé tout auprès de la cathédrale.
L'hôpital s'était agrandi; il avait été transporté dans une caserne gracieusement accordée par le bey sur l'intervention du ministre de France, et au lieu de trente malades il pouvait en recevoir aisément cent cinquante. II était desservi par des religieuses et administré par un conseil de six membres choisis à dessein dans les trois nationalités française, maltaise et italienne. Tous les malades pouvaient y être admis, sans distinction de pays ni de culte.
Un immense et splendide asile pour les vieillards achevait de sVHever près des murs de la ville, et les Petites Sœurs des pauvres y avaient déjà recueilli des Italiens et des Maltais, les Français étant encore trop peu nombreux, et, grâce à Dieu, trop peu indigents pour leur fournir des hôtes. En même temps, les sœurs de Bon -Secours françaises et ita-
liennes étaient établies à Tunis, pour garder les malades qui voulaient se faire soigner à domicile.
Un grand collège avait été fondé sous la direction des missionnaires d'Alger, et il comptait dès lors deux cent vingtsept élèves de toutes religions. Un pensionnat pour les jeunes filles des familles aisées avait été ajouté par les Dame^ de Sion à celui que dirigeaient les Sœurs de Saint-Joseph. Une maîtrise, établie près de la cathédrale, assurait la solennité des cérémonies et la bonne exécution des chants liturgiques. Outre les huit écoles primaires qui existaient déjà soit pour les garçons, soit pour les filles, des écoles nouvelles avaient été établies sous la direction des Frères ou des Sœurâ à Tunis, à Sfax, à Sousse, à Bizerte, à Monastir, Mehdia, Bejà, la Marsa.
Si l'on remarque, après Ténumération de toutes ces œuvres, si promptement fondées, que pas une seule n'avait entraîné de dettes, on conviendra que, matériellement et spirituellement, le diocèse de Carthage était déjà tout rétabli.
Le pape n'avait plus qu'à en proclamer la restauration.
Heureux tout le premier d'un événement si glorieux pour la foi catholique, Léon XIII se laissa persuader sans peine aux prières du cardinal Lavigerie, et il annonça solennelle* ment, dans le consistoire du 10 décembre 4884, que l'Église de saint Cyprien, la métropole de toute l'Afrique, était désormais relevée de ses ruines.
La bulle de restauration fut distribuée dans le même con* sistoire, et, quelque temps après, un bref pontifical précisait la situation canonique du nouveau diocèse : le vicariat apostolique de Tunis était supprimé et devenait l'archevêchf; de Carthage; il aurait pour sufiragants les évéchés nouveaux que le pape espérait créer bientôt dans la même province.
Mo' Lavigerie, dans la lettre où il annonçait cet événement à ses diocésains , réglait que les archevêques auraient leur métropole à Carthage, mais pourraient officier pontifi* calement dans la cathédrale de Tunis. Il divisait le nouveau diocèse en trois archidiaconés , sièges probables des évê< liés à venir : celui de Carthage au nord, celui de Ruspe au sud, et celui de Tunis au centre»
Est-il besoin de dire que toutes ces œuvres ont été continuées depuis 4884, et qu'elles ont même pris de nouveaux accroissements?
Laissant de côté l'augmentation du clergé diocésain et du personnel enseignant des écoles primaires, mentionnons seulement la création récente, à la Marsa , d'un orphelinat agricole pour les enfants pauvres, et celle d'un petit séminaire diocésain à Garthage.
Ce dernier établissement a été ouvert à la rentrée d'octobre 1889, à la suite de l'abandon qui a été fait du collège Saint- Charles à l'Université de France. On peut dire, à la lettre, que le succès de ce collège avait dépassé de trop loin les prévisions de son fondateur. Jusqu'en 1886, l'enseignement en appartenait, aussi bien que la direction morale et l'administration, aux seuls missionnaires d'Alger. A cette époque, son extension obligea le cardinal Lavigerie, qui n'a pas fondé pour cette fin sa congrégation des Pères Blancs, à remettre l'enseignement aux mains de professeurs laïques , revêtus des grades universitaires et nommés par le ministre de l'instruction publique, sur la présentation des missionnaires. Ce système, qui est celui du collège Stanislas à Paris, fut loin, comme bien l'on pense, d'arrêter la prospérité de Saint- Charles. Mais, parce qu'il exigeait un trop grand nombre de Pères, et que, d'autre part, il ne pouvait suppléer à l'absence de petit séminaire diocésain, l'archevêque se vit bientôt obligé d'en retirer ses religieux et de les appliquer, en plus petit nombre, à la direction d'une maison destinée aux vocations ecclésiastiques.
Il serait difficile de comprendre comment tant de choses ont pu se faire en dix ans dans un pays de mission , si l'on ne savait que M^^ Lavigerie , en se réservant partout l'initiative et la haute direction, a voulu toutefois, lorsque ses affaires multiples le faisaient résider à Alger ou l'appelaient en Europe, se faire seconder en Tunisie par des collaborateurs aussi intelligents que dévoués.
Nous avons dit que Mur Buhagiar fut sacré comme auxiliaire de Carthage en 1885, et l'on sait que Mo»" Brincat a reçu le même titre en 1889. Mais ces deux évêques furent
appelés à servir l'Église ailleurs qu'en Tunisie; le premier ne tarda pas à être chargé du vicariat apostolique de Malte, et le second reçut de Mo^ Lavigerie la mission spéciale de diri • ger l'action antiesclavagiste.
C'est à feu Mq^ Grussenmeyer, protonotaire apostolique, que revient principalement l'honneur d'avoir réalisé en Tunisie les premières entreprises du cardinal. Rappelé à Alger comme vicaire général, il fut dignement remplacé à Tunis, dans l'administration spirituelle, par Ma^Gazaniol, aussi protonotaire, maintenant évêque de Constantine, et dans l'administration temporelle par Mq^ Tournier, camérier de Sa Sainteté. Nommons avec eux Mg' Poloméni, archidiacre de Ruspe, né en Algérie d'une famille maltaise K
Carthage, trois fois détruite, reprend donc aujourd'hui une vie nouvelle. Tunis peut rester la capitale de la régence et la plus grande ville de nos colonies; la cité où se firent entendre saint Cyprien, TertuUien et saint Augustin, est redevenue pour jamais la capitale chrétienne de l'Afrique, et le prestige de sa primauté religieuse rejaillit jusque sur ses souvenirs païens. Ce sont les fouilles savantes des missionnaires d'Alger qui mettent au jour, non pas seulement les basiliques chrétiennes, mais les tombeaux, les citernes, les mé dailles, les objets d'art du temps de Hannibal, les colonnes des temples romains et les palais des proconsuls.
C'est sur la colline de Byrsa, où s'éleva, au ixo siècle avant Jésus-Christ, la citadelle presque mythique de la reine Didon, qu'ils ont élevé leur vaste séminaire, et c'est de là qu'ils vont annoncer aux nègres de l'équateur le nom de Jésus-
^ Un peu avant la mort du cardinal Lavigerie, Mo"* Tournier et M'J"" Poloméni, tout on restant vicaires généraux de Carthage^ ont été sacrés évéques, le premier de Ruspe, et le second d'Hippozarite.
Christ. Les vieux Phéniciens passent à bon (lix)it pour les plus hardis voyageurs de l'antiquité; mais jamais ta passion du lucre ne les poussa plus loin que ne fait aujnunrhuij pour les modernes habitants de Carthage, Tardent désir de sacrifier leur vie en portant à des barbares inconnus l'affranchissement du corps et la liberté de Tàme.
Partout autour d'eux s'élèvent les asiles du dévouement et de la prière. C'est, sur le penchant de la colline voisine ^ où s'élevait le temple de Vénus céleste, un sanctuaire de la Vierge .Nlarie, et tout près de là un couvent de carmélites. Plus loin, c'est une maison de pénitence pour les filles repenties. Une croix domine les ruines de l'amphithéâtre qui vit le supplice de tant de martyrs, et une des voûtes du monument a élé convertie en chapelle. La basilique de sainte Perpétue et de sainte Félicité, où saint Augustin prêcha des sermons que nous avons encore, a été retrouvée, et le pèlerin peut y continuer la prière des anciens chrétiens, agenouillé sur des restes de mosaïques, parmi les fûts de colonnes brisées et les débris des chapiteaux. Un sanctuaire, celui du Carmel, s'élève près du lieu où saint Cyprien est mort pour la foi, et une croix a été placée à l'endroit de sa sépulture. Une cljapelle a été construite au lieu même où sainte Monique ^ voyant s'éloignei le navire qui emportait l'ingrat Augustin, répandit^ comme la veuve de Naïm, ces pleurs maternels qui louchent toujours le cœur de Dieu.
Parmi les noms de tous les grands hommes qui sont nés à Carthage ou qui sont venus l'illustrer de leur présence^ les Hamilcar, les Hannibal, les Scipion, les Marius, les César, les TertuUien, les saint Cyprien, les saint Fulgence^ les Arnobe, les Laclance, les saint Augustin, il n'en est pas, pour nous. Français, qui brille d'une gloire plus pure et plus aimable que le nom de saint Louis.
C'est devant Tunis, à Carthage môme et sur la colline historique de Byrsa, qu'il a trouvé la mort dans un dernier acte de dévouement à la cause de la chrétienté, et en soignant de ses mains ses soldats atteints de la peste, c Oh! qui me donnera, disait-il, de voir la fui chrétienne préchée u Tunis! >
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Dieu, qui a le temps pour lui, ayant l'éternité, Dieu devaiti a son heure, exaucer ce dernier vœu du saint roi) et c'est pour cela que, de nos jours, on a vu au milieu des ténèbres séculaires qui couvraient ces régions, luire simultanément la croix de Jésus-Christ et l'épée de la France.
Il convenait que le nom de saint Louis fût le premier honoré sur la terre tunisienne.
Après la prise d'Alger, quand nos armes reparurent, triomphantes cette fois, dans l'Afrique du nord, le premier soin du roi de France, petit-fils et successeur de saint Louis, fut de se faire céder par le bey de Tunis la colline de Byrsaj où était mort son glorieux ancêtre. Dix ans plus tard, la France y faisait élever, à grands frais, un sanctuaire comme moratif. Mais Carthage était bien loin de nous à cette époque , et ce n'était pas une facile entreprise que d'y bâtir une chapelle chrétienne. Le monument ne répondit guère à sa destination ^ et c'est à peine s'il pouvait contenir cinquante pèlerins* Le culte ne tarda pas à y être supprimé, et la garde en fut confiée à des mains étrangères.
L'archevêque d'Alger vint un jour prier dans cette cha-pelle, alors que personne, sauf lui peut-être, ne pensait encore à l'occupation de la Tunisie. Son patriotisme s'émut de voir si mesquin et si abandonné le monument du saint roi. Il so rendit à Rome, et il obtint du pape Pie IX que Saint- Louis de Carthage fût confié à ses missionnaires, sûr que la prière y serait désormais plus fréquente, et se promettant bien d'y élever quelque jour un sanctuaire plus glorieux.
Peu d'années après la Tunisie était soumise à la France , et lui-même était devenu archevêque de Carthage.
Au mois de mai 4884, la première pierre d'une nouvelle basilique était posée, en grande solennité, à côté de Tancienne chapelle, et quelques années suffisaient à son achèvement.
Aujourd'hui elle s'élève triomphante au sommet de l'ancienne Carthage, dominant de ses tours, de son dôme et de sa grande croix d'or, les derniers contreforts de l'Atlas, les plaines, les lacs, la blanche ville de Tunis, les montagnes de VAriana, du Bou-Korneïn et le cap Bon, le golfe tout entier,
les ruines lointaines d'Utique, jusqu'au cap Blanc et à Bîzerte. On ne voit qu'elle à Thorizon, et les navires la saluent de loin bien avant d'aborder.
Vraiment elle était belle, au jour de sa consécration, dans son style byzantin et mauresque si bien approprié au pays, éclatante de blancheur sous les feux du soleil d*Afrique, dans les bleues profondeurs du ciel le plus pur du monde!
Sur son grand dôme flottaient les plis immenses d'un drapeau tricolore en l'honneur duquel s'incUnaicot loyalement les drapeaux de toutes les nations.
Autour d'elle se pressaient, à cheval, pour la protéger et lui rendre hommage , les rangs glorieux de nos chasseurs d'Afrique; les zouaves présentaient les armes au cortège sacré; rartillerie beylicale, l'artillerie du prince musulman, annonçait de ses salves le triomphe du catholicisme; les peuples innombrables couvraient les flancs de la colline. Français, Italiens, Maltais, Anglais, Allemands, Juifs, Arabes, Kroumirs et nègres du Soudan.
Dès Taube de ce grand jour, les cloches de tous les sanc* tuaires avaient fait tressaillir dans leur tombe les ossements des anriens martyrs. Et, quelques heures après, une procession incomparable se rendait à la vieille chapelle de Saint- Louis pour transférer les reliques.
C'est de ce point, élevé au-dessus de la mer, qu'on vît bientôt s'avancer les congrégations séculières des marins de Naple3,.de Malte et de Sicile, les longues files do religieux et de religieuses, les deux cents missionnaires d'Alger avec leur costume arabe , les prêtres et les prélats de tout pays , les abbns mitres, les onze archevêques ou évêques d'Afrique, de France, de Sardaigne, de Sicile, et enfin, sous un dais magnifique, le successeur de saint Cyprien, portant les reliques destinées à l'église nouvelle. A ce moment les canons
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du bey tonnèrent tous ensemble, et la musique des zouaves, a laquelle se joignit la fanfare des séminaristes, missionnaires, entonna Thymne national.
Le cortège, fendant la foule sous la protection de nos soldats, pénétra lentement dans Tintérieur de la basilique, et, tandis qu'il entrait, les assistants pouvaient lire, au-dessus des portes, ces paroles d'un pape français, Léon IX, répétées par Léon XIII dans la bulle qui a restauré le diocèse de Carthage :
€ Il est hors de doute qu'après le pontife romain , le premier archevêque et le grand métropolitain de toute T Afrique est révéque de Carthage. Ce dernier ne peut être di^pouillé, en faveur de quelque évêque d'Afrique que ce soit, de ce privilège qu'il a reçu du saint-siège apostolique et romain ; mais il le conservera jusqu'à la fin des siècles, et tant que le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique^ soit que Carthage reste abandonnée, soit qu'elle ressuscite un jour dans sa gloire : sive resurgat gloriosa aliquando. »
Et Carthage, en effet, ressuscitait ce jour-là dans sa gloire, pendant que les pontifes et les prêtres s'avançaient vers le sanctuaire sous les voûtes décorées d'or et soutenues par deux cents colonnes en marbre de Carrare.
Nos généraux et tous nos officiers de terre et de mer, nos attachés d'ambassade, tous nos fonctionnaires remplissaient les premiers rangs de la nef droite; aux premiers de la nef gauche, étaient les étrangers de marque, S. A. le prince Taïeb, frère héritier du bey, avec tous les ministres tunisiens, et après eux les consuls de toutes les puissances.
Le résident général, en costume d'apparat, occupait dans le chœur même une place digne de la France qu'il représente; son siège s'élevait sur une estrade décorée de drapeaux tricolores, en face du trône du cardinal. Des tentures de velours rouge ornaient les stalles où les douze évt^rjues siégeaient en ornements pontificaux, entourés de leurs porteinsignes.
Alors se déroulèrent les cérémonies majestueuses de la consécration de l'église. Les colonnes de marbre se dt'^pouiitèrent de leurs drap d'or pour permettre aux ponlii'es d'y
tracer le signe de la croLx avec le saint chrême, et chaque évêque se mit à consacrer un autel.
Saint Louis semblait visiblement présider à cette fête. Ses reliques insignes, une partie de son cœur même, reposaient au-dessus du grand autel dans un reliquaire d'une richesse inouïe, et qui passe pour le chef-d'œuvre de Torfèvrerie française au xix« siècle. Il représente la Sainte-Chapelle de Paris, soutenue dans les airs sur les bras de deux anges qui figurent, Tun la Religion portant la couronne d'épines, l'autre la France portant le sceptre royal.
Mais bientôt l'évêque de Constantine et d'Hippone monte en chairo pour lire la lettre pastorale que le cardinal Lavigerie adresse à ses diocésains sur la cérémonie de ce jour, et dans laquelle il retrace, à la manière de Bossuet, toute Thistûire de Carthage.
L'assistance écoutait dans une attention profonde, lorsque le cardinul, craignant la fatigue pour son suffragant, se leva au milieu de la lecture et la remplaça par une courte et vibraale improvisation, dont il faut citer ce trait:
tf Tant de splendeurs, s'écria -t- il avec la majesté de son attitude et de son geste, tant de splendeurs paraîtront peutêtre exagérées à plusieurs, dans ces temps difficiles; mais il fallait à cette Église, après tant de siècles de deuil, une fête digne de son histoire. Peut-être les ornements dont je suis revêtu paraîtront-ils trop magnifiques. Mais moi, je me souviens que sur cette colline de Byrsa, ici, à la place même d'où je vous parle, a paru enchaîné, dépouillé de ses vêtements , a été insulté, battu de verges, le dernier archevêque de Tancienne Carthage; et moi, son successeur, le premier archevêque de la Carthage nouvelle, je tiens à paraître à mon tour sur le même sol, au même endroit, dans toute la pompe que l'Église permet à ses pontifes. Et ainsi Ton verra que les défaites du christianisme, à l'heure marquée de Dieu, se terminent en triomphes ! »
Quand le cardinal eut parlé, on rétablit, dans une cérémonie symboUque, le siège primatial de saint Cyprien. Les chanoines portèrent sous le dais du trône un immense fauteuil d'or^ et le nouveau primat d'Afrique en prit solennel-
lement possession, tandis que retentissait sous les voûtes l'hymne joyeux de la résurrection, filii et filiœ.
Cet hymne fut suivi de la messe, écoutée dans un grave recueillement, et le cortège épiscopal se dirigea vers la grande porte de la basiUque.
Une foule immense, difficilement contenue par les chasseurs d'Afrique, attendait au dehors, couvrant au loin les pentes de la colline.
Gens de toute race, de tout pays et de toute religion, catholiques à genoux, protestants la tête nue, Arabes musulmans et nègres païens debout dans l'attitude du respect et de l'étonnement, tous reçurent la bénédiction des douze ovéques, successeurs des apôtres , qui se tenaient en haut du portique.
Et il semblait que l'Afrique entière reçût en ce moment la grâce manifeste de la conversion et de la liberté.
La cérémonie était terminée depuis longtemps, qu'ils restaient là encore, ces pauvres infidèles, comme fiappés de stupeur, dans une profonde admiration de TÉglise et de la France.
Et nous, prêtres et fidèles de France, nous nous demandions si ce n'était pas là un beau rêve. Habitués à nos querelles intestines, nous demeurions dans le ravissement de cette fête sublime, qui venait de réunir dans une même manifestation de foi et de patriotisme le cardinal ot le gouverneur, les évêques et les généraux, les missionnaires et les zouaves, les prêtres et les soldats.
C'était comme une vision des destinées de la France , glo* rieuse quand elle confesse sa foi, humiliée quand elle la renie. Ce jour-là, sur une plage lointaine, en face des nations étrangères, elle se montrait dans son rôle naturel, et elle frappait d'admiration tous les peuples d'Europe et d'Afrique.
On connaît la prière de saint Louis mourant : « Seigneur, gardez et sanctifiez votre peuple. » Elle était exaucée en ce moment : la France paraissait bien gardée et bien sanctifiée, bien forte et bien chrétienne.
Hélas! huit jours plus tard, en rentrant sur le sol de France
avec quelques missionnaires d'Alger, je les vis cacher sous un manteau noir leurs habits de religieux, les habits qu'ils avaient Ubrement portés dans l'Afrique musulmane...
Les deux jours qui suivirent l'inauguration de la basilique furent consacrés aux sessions d'un concile qui , par le nombre des évéques , des prélats et des prêtres , n'était pas indigne de rappeler, après douze cents ans, les anciennes assemblées de l'Église d'Afrique.
Il fut ouvert solennellement par le chant du Veni Creator et par la célébration de la messe, le vendredi matin 46 mai, dans le chœur de l'église primatiale; et les déhbérations se firent au séminaire des missions d'Alger, entre l'ancienne chapelle de Saint- Louis et la basilique nouvelle^ au centre même du plateau de Byrsa.
Le nouveau concile de Carthage s'était surtout proposé de rappeler aux chrétiens de l'Afrique moderne les souvenirs de leurs ancêtres des premiers siècles. Il ordonna de publier, pour être lue et expliquée dans toutes les paroisses, l'histoire des saints qui ont illustré l'Afrique romaine; il voulut qu'on rappelât l'ancienne législation canonique de ce grand pays, pour remettre en vigueur toutes les règles de discipline qui sont encore applicables aux temps actuels. Enfm il donna une adhésion solennelle aux enseignements de Léon XIII, approuva la campagne contre l'esclavage; et, ce qui n'était pas le moins pratique, il exprima le vœu que les décisions du concile provincial d'Alger de 4873 devinssent obligatoires pour le diocèse de Carthage.
Le dimanche 48 mai vit s'achever dans la cathédrale provisoire de Tunis ces cérémonies mémorables.
Après la messe, que célébra l'archevêque de Cagliari, primat de Sardaigne , eut lieu la clôture solennelle du concile. On chanta l'Évangile où Notre-Seigneur promet d'être avec
les siens lorsqu'ils seront réunis en son nom, et de lier ou de délier dans le ciel tout ce que ses apôtres auront lié ou
délié sur la terre. Puis les décrets furent lus successivement, soumis à l'approbation de chacun des douze archevêques et évêques, et enfin signés par eux sur l'autel.
26S LE CARDINAL LAVIGERIE
Alors fut bénite la première pierre de la pro- cathédrale définitive de Tunis, et le résident de France, sur rinvîtation du cardinal, y donna le premier coup de marteau,
La nouvelle église fut dédiée d'avance à Baiat Vincent de Paul, un Français, et à sainte Olive, une vierge de Sicile.
Une lettre pastorale de l'archevêque, lue avant la bénédiction de la pierre, fit connaître les raisons de ce double choix.
Ces deux saints sont les seuls dont la vie soit connue , parmi ceux qui ont vécu à Tunis. Vincent de Paul y a passé deux ans dans l'esclavage, jusqu'à la conversion de son maître; Olive y est venue comme lui en captivité, plusieurs siècles auparavant, et elle y a subi la mort pour la foi, après y avoir donné l'exemple des plus douces vertus.
Mais surtout ces deux saints ont été choisis pour patrons de Tunis afin de symboliser l'union qui doit sVtablir entre tons les chrétiens de la Régence, union plus nécessaire encore dans un pays qui se forme, au milieu d'un peuple séparé de nous par une religion et des mœurs différentes*
"t En les réunissant, dit le cardinal, pour placer ce temple sous leur patronage, j'ai eu la pensée, le désir et aussi Tespéraiice, mes très chers frères, que leur commune protection rapprochera ici les membres des deux principales nations dont vous êtes originaires, et vous fera comprendre combien il est nécessaire que vous viviez dans un mutuel accord, oubliant les injures que vous auriez peut-être à vous reprocher les uns aux autres. »