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CHAPITRE XI

Est-il assez prouvé par ce qui précède que, ni dans ses paroles, ni, ce qui importe davantage, dans ses actes, le cardinal Lavigerie n'a jamais montré de lâche (om plaisance devant les persécutions plus ou moins franches dis j^oiivernements et des politiciens hostiles à la religi{>ii? I! nous semble, à nous, qu'un tel passé suffit, et au delà, pour détruire les soupçons, les accusations, les outrages qui tombèrent sur lui avec tant de violence à l'occasion de ce fameux toast de Saint-Eugène, dans lequel il conseilla aux catholiques finançais l'acceptation de la république.

Mais il importe tout d'abord d'établir quelle part d'initiative lui revint dans cet événement.

Pour les uns, le cardinal n'avait fait que iiaduire ses propres sentiments, et ses déclarations ne convspondaient en rien aux idées du souverain pontife. Telle lut pendant longtemps l'opinion d'une presse passionnée, qui, pour mieux combattre le primat d'Afrique, exagéra, dénatura le sens de ses paroles, et lui prêta une approbation sans réserve des pires actes de nos gouvernants. Mais il fallait, pour soutenir une thèse de cette sorte, il faut surtout, pour y persister encore après l'encyclique du 18 février iSiU , une telle

puissance de mauvaise foi ou une telle étroitesse d'esprit, qu'il n'y a plus à tenir compte d'une pareille opinion.

A une extrémité tout opposée on trouve, en plus petit nombre, d'anciens admirateurs du cardinal qui le plaignent comme une victime du pape, et qui soutiennent, en rappelant la lettre au comte de Chambord, que Ma»* Lavigerie, resté monarchiste dans le fond de l'âme, ne céda qu'à contrecœur devant un ordre formel et sacrifia héroïquement ses idées au devoir de l'obéissance. Plus bienveillante et plus excusable que la précédente, cette opinion n'est pas moins contraire à la vérité. Le cardinal Lavigerie avait compris bien avant son toast la nécessité, pour les catholiques de France, d'accepter la forme existante du gouvernement, s'ils voulaient opposer une résistance efficace aux hypocrites vexations de la franc -maçonnerie. Esprit pratique, homme d'action et de bon sens, il n'avait jamais admis qu'on attachât pour toujours à la mauvaise fortune de principes contestables et secondaires les intérêts supérieurs de la religion et le bien même de la France. Il était de ceux qui pensent qu'au lieu de s'épuiser en de vaines récriminations, il faut toujours tirer des nécessités présentes le meilleur parti. La monarchie étant devenue possible après nos désastres, et la constitution républicaine n'étant pas encore votée, il engage le comte de Chambord à cesser ses hésitations, à agir énergiquement , à tirer la France de la pénible incertitude où elle se débat. Après de longues années de république, et alors que les partis monarchiques paraissent avoir perdu dans une suprême tentative le peu de chance qui leur reste, le cardinal Lavigerie, serviteur toujours passionné de l'Église et de la France, ne croit pas qu'on doive s'attarder plus longtemps dans une opposition qui a donné si peu de fruits, et qui a dérivé en stériles tentatives de restauration la majeure partie de TefTort des conservateurs.

Que le cardinal Lavigerie ait désiré avant le mois de novembre 1890 l'acceptation de la république par tous les Français, nous aurions le droit de l'affirmer pour le lui avoir entendu dire plus d'une fois à lui-même. Mieux vaut citer, sans commentaires, les instructions qu'il donnait à son clergé

dans une lettre circulaire du !«' novembre 1889, et qu'il rappelait encore le 3 février 1890 en communiquant à ses diocésains Fencyclique Sapientiœ christiaiiœ : « En résumé, disait-il, ce que doivent faire aujourd'hui pratiquement les catholiques de France, c'est se soumettre simplement à la forme du gouvernement national, recommander l'union entre les catholiques, profiter de cette union pour défendre avec plus d'énergie dans les assemblées, dans la presse, auprès des pouvoirs publics, la cause et les droits de la religion, s'abstenir de prendre part aux querelles, aux passions, aux entreprises purement politiques des partis, et implorer surtout, comme je leur ai demandé en commençant, le secours de Dieu sur la France et sur l'Église. >

Mais si , à n'en pas douter, le toast de Saint-Eugène manifesta exactement, et du même coup, la pensée du pape et celle du cardinal Lavigerie, lequel des deux doit être proclamé le principal auteur de cette acceptation de la république? lequel des deux en a pris l'initiative?

Soit qu'on s'en réjouisse, soit qu'on s'en afflige, la vérité là- dessus tient tout entière en ces trois phrases : le pape demanda le premier au cardinal, et en termes qui n'admettaient guère de refus, une adhésion éclatante à la Constitution; le cardinal accomplit cet acte dans les conditions qu'il jugea lui-même les plus favorables; le pape, après des délais fort inattendus, mais avec une netteté qui ne laissait plus de place aux malentendus, finit par prendre lui-même la responsabilité de ce qu'il avait fait faire.

Deux événements de grande importance avaient absorbé, en 1890, toutes les préoccupations du primat d'Afrique : les inoubliables solennités de Carthage et la réunion du congrès antiesclavagiste. Lorsque, peu de temps après cette assemblée, il se rendit à Rome avec Mgr Livinhac et les douze

Mg LK CARDINAL IiAVIGERlE

chrétiens nègres de l'Afrique équatoriale) il était loin de songer à intervenir activement dans la politique : c II s*est imaginé, écrivait-il de Mo» Freppel à M. Eugène Veuillot, il s'est imaginé que c*est moi qui ai ch^ché et réussi à influencer le saint- père. Mais il faut que vous sachiez bien nettement qu'il n'en est rien et que c'est le contraire qui est arrivé, à ma grande surprise. Je n'allais à Rome que pour traiter l'affaire du congrès antiesclavagiste et celle de la quête générale de l'Epiphanie ^.. »

Le pape remit l'examen de ces questions à une congrégation spéciale de cardinaux, et déclara à }JLv Lavigerie qu'il avait à traiter avec lui d'intérêts encore plus graves.

Il avait depuis longtemps un vif désir de voir les catholiques de France se conformer à la direction générale qu'il avait donnée à tous les fidèles sur la conduite à tenir vis-à-vis des gouvernements et sur la meilleure façon de défendre la cause religieuse. Sa politique, disons mieux, son enseignement était aussi simple que pratique : partout où fonctionne un gouvernement régulier, républicain ou monarchique, il donnait pour devoir aux fidèles d'accepter la constitution et de réserver tous leurs efforts pour obtenir de bonnes lois.

Il avait déjà résumé ainsi sa doctrine dans l'encyclique Sapientiœ christianx : c L'Église se refuse résolument, en droit et par devoir, i s'asservir aux partis et à se plier aux exigences changeantes de la politique. Par une conséquence du même principe, gardienne de son droit et pleine de respect pour le droit d'autrui, elle estime qu'elle doit rester indifférente aux diverses formes de gouvernement et aux institutions civiles des États chrétiens, et elle ne désapprouve aucun des systèmes de gouvernement qui respectent la religion et la morale chrétienne. Telle est la règle à laquelle chaque catholique doit conformer ses sentiments et ses actes.. • Vouloir engager l'Église dans les querelles de partis et prétendre se servir de son appui pour triompher plus aisément de ses adversaires, c'est abuser de la religion. i> Et ce n'étaient point là, dans sa pensée, de simples conseils, c II ne faut

> Lettre inédite à M. Eugène Veuniot, enroyée de Biskra le 13 février 1891.

pas penser, disait-il, que les limites de l'obéissance renferment seulement les dogmes auxquels l'intelligence doit adhérer. Il faut, en outre, que les chrétiens considèrent comme un devoir de se laisser régir, gouverner et guider par l'autorité des évêques et surtout du siège apostolique. Car il appartient de droit divin à l'Église, et, dans l'Église, au pontife romain, de déterminer dans ces deux ordres de choses ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire. Cet organisme et cette constitution de la société chrétienne ne peuvent souffrir aucun changement. Il n'est permis à aucun de ses membres d'agir à son gré ou de choisir la manière de combattre qui lui plaît le mieux. »

Des instructions aussi formelles n'avaient produit en France, on peut le dire, presque aucun effet. Sans doute, il s'est trouvé depuis lors beaucoup de braves gens pour proclamer inutiles ces avertissements, pour soutenir avec hardiesse que jamais on n'avait déclaré la république incompatible avec le bien de la religion, que jamais on n'avait traité de mauvais catholiques ceux qui avaient perdu la foi en la monarchie. Mais, comme ceux-là mêmes qui nient cette ancienne attitude la gardent encore aujourd'hui, et comme ils continuent, pour la plupart, à faire tous les jours ce qu'ils prétendent n'avoir jamais fait, il serait assez superflu de les réfuter.

Léon XIII, qui a toujoiu^ mis une énergique volonté au service de ses conceptions , et qui n'a pas craint de faire souvent intervenir le poids de son autorité en dehors même du domaine purement spirituel, Léon XIII ne renonçait pas à se faire comprendre, disons le mot, à se faire obéir des fidèles de France. Visiblement, il n'était pas découragé par l'écheq assez récent de son immixtion dans l'affaire du septennat allemand, et il espérait trouver moins de résistance chez les catholiques de ce côté du Rhin.

Pour briser, entre la religion et les anciens partis, des liens qu'il jugeait nuisibles, ce ne fut pas, dit-on, au cardinal Lavigerie qu'il s'adressa tout d'abord. Mais il ne rencontra pas où il les cherchait la laideur de vues et l'esprit de sacrifice qui étaient requis pour comprendre la nécessité

d'ouvrir une telle brèche dans les préjugés, et pour braver les coups terribles qui devaient fatalement atteindre le premier assaillant.

Dans les heures décisives où ils veulent vaincre à tout prix, les capitaines font avancer les soldats d'élite; le cœur brisé, mais sans hésitation, ils font donner la garde. Ainsi fit Léon XIII.

Il se dit que, si le plus puissant et le plus populaire des évêques français entrait avec éclat dans la voie indiquée, il pourrait susciter, au premier moment, de grands cris de colère, mais qu'à la fin il serait suivi et que, dans un certain sens, le scandale même soulevé par un tel acte en augmenterait encore le retentissement et l'effet. 11 s'adressa au cardinal Lavigerie.

Indépendamment de sa soumission sincère envers le chef de l'Église universelle, le primat d'Afrique avait toujours été en étroite communion d'idées avec la personne de Léon XIII , et l'entente la plus parfaite unissait ces deux grands esprits. Néanmoins, devant une telle demande, il éprouva un instant d'inquiétude et d'hésitation. Connaissant à merveille l'état d'esprit d'une grande partie des conservateurs français, et prévoyant, avec les mécontentements qu'il allait soulever, tout le dommage qui en résulterait pour ses œuvres d'apostolat, il fit part de ses craintes au souverain pontife et lui demanda s'il ne valait pas mieux confier à d'autres mains une mission si périlleuse. Le pape lui répondit qu'il comptait sur son dévouement, que la grandeur du but à atteindre méritait un tel sacrifice, et que toute autre considération devenait secondaire devant l'intérêt supérieur de l'Église et de la France. Il ajouta, ce qui rendait la situation bien plus difficile, que le cardinal devrait agir comme de lui-même, sans faire connaître la mission dont le pape l'avait chargé.

Mg"" Lavigerie avait amené à Rome le chef de ses missionnaires, celui qui était déjà son principal auxiliaire dans l'évangélisation de l'Afrique et qui était destiné à recueillir la plus lourde partie de sa succession spirituelle, le supérieur général des Pères Blancs, Mo^ livinhac. Sûr de sa prudence et de son esprit de foi, il le fit venir à l'hôtel de

Londres, où il était descendu, et manda en même temps que lui le R. P. Toulotte, alors assistant de la même société de missionnaires, aujourd'hui évêque de Tagaste et vicaire apostolique du Sahara.

« Le saint-père, leur dit-il, veut me faire faire une adhésion publique à la république pour le bien de l'Église et de la France. Je n'ai pas voulu en prendre l'engagement sans vous consulter, car je prévois qu'un tel acte aura pour notre société de très graves conséquences. Qu'en pensez-vous? j>

Ms"" Livinhac répondit : « Ne vaudrait-il pas mieux que cet acte fût accompli en France, par un autre cardinal? En Afrique, vous serez trop loin pour répondre aux attaques qui ne manqueront pas de se produire. On dira que c'est vous qui avez poussé le pape.

— Le saint-père veut que ce soit moi, dit simplement le cardinal.

— Dès lors, ajouta Ms^ Livinhac, vous n'avez qu'à obéir, sans tenir compte de nous. Si vous tombez victime de votre obéissance , il nous sera glorieux de tomber avec vous. *

Ainsi fut décidé, dans la simplicité de la foi et de l'héroïsme, le sacrifice dont le grand cardinal et ses fils mêmes, pendant quelques années, devaient tant souflrir, mais qui, espéraient- ils avec le pape, devait contribuer, dans les desseins providentiels, au salut de l'Église de France.

Mg' Lavigerie était à peine de retour en Afrique, qu'il se présenta une occasion extrêmement favorable d'exécuter la promesse faite au saint-père. Dès le commencement du mois de novembre, l'escadre de la Méditerranée vint mouiller en rade d'Alger, où de grandes fêtes furent données en son honneur.

En l'absence du gouverneur général, le premier personnage officiel de la colonie était le cardinal archevêque, II

302 LE CARDINAL LAV1GERIE

résolut d'offrir un banquet, dans sa résidence de Saint- Eugène, à l'état- major de l'escadre et à toutes les autorités militaires et civiles. Le mercredi 12 novembre 1890, il réunissait à déjeuner quarante officiers de la flotte, ayant à leur tête les vice-amiraux Duperré et Alquier, les contre-amiraux O'Neil et Auger-Dufresse; et, avec eux, Ma»* Dusserre, son coadjuteur; les généraux Bréart, commandant le 19* corps, N. Bayard, commandant la subdivision d'Alger, Florentin, commandant l'artillerie; le préfet, le procureur général, le premier président, le recteur de l'Académie, le président du tribunal civil, le procureur de la république, le secrétaire général du gouvernement et les quatre conseillers de gouvernement.

A la fin du repas,. et l'heure étant venue d'accomplir la plus redoutable action de sa vie, sentant qu'il serait entendu de la France entière et que ses paroles ouvriraient peut-être une nouvelle période de l'histoire nationale, on dit que le grand cardinal eut un moment de trouble, et que, craignant son émotion , il parla de faire lire par un secrétaire ses graves déclarations. L'hésitation, en tout cas, fut de courte durée, et elle échappa aux convives. Il se leva donc, et, tout le monde debout, il dit d'une voix ferme :

« Messieurs, permettez -moi, avant de nous séparer, de boire à la marine française, si noblement représentée aujourd'hui au milieu de nous.

« Notre marine rappelle à l'Algérie des souvenirs glorieux et chers ; elle a contribué dès le premier jour à sa conquête, et le nom du chef éminent qui commande actuellement l'escadre de la Méditerranée semble lui ramener comme un lointain écho de ses premiers chants de victoire.

c Je suis donc heureux, monsieur Tamiral, en l'absence de notre gouverneur, retenu loin de nous, d'avoir pu vous faire ici comme une couronne d'honneur de tous ceux qui représentent en Algérie l'autorité de la France, les chefs de notre vaillante armée, de notre administration et de notre magistrature.

« Ce qui me touche surtout, c'est qu'ils soient tous venus

à cette table sur Tinvitation du vieil archevêque, qui a, comme eux, pour mieux servir la France, fait de l'Afrique une seconde patrie.

« Plaise à Dieu que le même spectable se reproduise dans notre France, et que l'union qui se trouve ici parmi nous, en présence de l'étranger qui nous entoure, règne bientôt entre tous les fils de la mère patrie.

« L'union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l'avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême; l'union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l'Église et de ses pasteurs, à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais, quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement : le moment vient de déclarer enfin Tépreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de nous, de sacrifier pour le salut de la patrie.

<r C'est ce que j'enseigne autour de moi, c'est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et, en parlant ainsi, je suis certain de n'être point désavoué par aucune voix autorisée.

d En dehors de cette résignation, de cette acceptation patriotique, rien n'est possible, en effet, ni pour conserver l'ordre et la paix, ni pour sauver le monde du péril social, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres.

« Ce serait folie d'espérer soutenir les colonnes d'un édifice sans entrer dans l'édifice lui-même, ne serait-ce que pour empêcher ceux qui voudraient tout détruire d'accomplir leur œuvre de folie; surtout d'assiéger du dehors, comme le font encore quelques-uns, malgré les hontes récentes, don-*

nant aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos ambitions ou de nos haines, et jetant dans le cœur de la France le découragement précurseur des dernières catastrophes.

€ La marine française nous a, de même que l'armée, donné cet exemple : quels que fussent les sentiments de chacun de ses membres, elle n'a jamais admis qu'elle dût ni rompre avec ses traditions antiques, ni se séparer du drapeau de la patrie, quelle que soit la forme, d'ailleurs régulière, du gouvernement qu'abrite ce drapeau.

a Voilà une des causes pour lesquelles la marine française est restée forte et respectée, même aux plus mauvais jours, pourquoi elle peut porter son drapeau comme un symbole d'honneur partout où elle doit soutenir le nom de la France, et permettez à un cardinal missionnaire de le dire avec reconnaissance, où elle protège les missions chrétiennes créées par nous. Messieurs, à la marine française! >

L'émotion était grande. Tout le monde s'assit sans mot dire. Il fallait rompre ce pesant silence. Le primat d'Afrique, son œuvre accomplie, avait retrouvé son autorité et son sangfroid. Il se tourna vers l'amiral Duperré, et lui dit :

€ Amiral, buvez donc à la santé du cardinal. >

L'amiral se leva.

€ Je bois, dit -il, à la santé du cardinal et du clergé de l'Algérie. >

Un peu plus tard, l'archevêque dit au chef d'escadre :

« Que feriez -vous, amiral, si vous receviez de vos supérieurs un ordre qu'il vous coûterait d'accomplir?

— J'obéirais, Éminence.

— Eh bien, c'est ce que j'ai fait. »

Le lendemain tous les journaux de France et, ou peut le dire, du monde, racontaient ce grand événement, et l'orage attendu commençait de sévir.

11 dépassa toutes les prévisions, et Ton éprouve, même à si peu de distance , une étrange surprise à voir, dans la presse d'alors, quels commentaires fantastiques et quelles bruyantes protestations suscita, chez les partis extrêmes, une déclaration qui, à rheure présente et vu le chemin parcouru, sem*blerait presque banale.

Le temps n'est pas venu d'écrire en détail Thistoire de tels événements, et ce serait surtout déplacé dans un livre qui a pour principal but de faire connaître à tous les chrétiens et à tous les Français l'intérêt supérieur qui s'attache à l'œuvre des missions africaines, telle qu'elle a été organisée par Tar^ chevêque d'Alger, et telle qu'elle est continuée par ses admirables Pères Blancs.

Et pourtant il nous est difficile de ne pas rappeler, au moins en quelques mots, les principales circonstances de cette douloureuse campagne.

Le cardinal , acceptant dans toute son étendue la respon-* sabilité de son acte, communiqua le toast au clergé de son diocèse, et en expliqua la portée. 11 conseillait aux catholiques de France d'accepter la constitution républicaine sincèrement, de séparer les revendications religieuses de l'op* position monarchique, de réserver toutes leurs forces pour une défense plus énergique des droits de la conscience.

Cette lettre était parfaite de tous points; et, si les adversaires du cardinal, moins aveuglés par leur fureur, avaient bien voulu en tenir compte, ils se seraient évité le ridicule d'écrire partout qu'il approuvait les actes criminels ou odieux dont les maîtres de la république s'étaient rendus coupables depuis plus de dix ans. Interpréter de la sorte la pensée d'un homme qui avait si souvent protesté contre les agissements de la franc- maçonnerie gouvernementale, les intentions du seul évêque qui eût réussi , par l'énergie de sa résistance , à empêcher dans son diocèse l'expulsion des religieux, c'était vraiment faire preuve de trop de mauvaise foi ou d'aveuglement. Et quelle indignation, feinte ou réelle, de ce que le cardinal n'eût point rappelé les fautes du gouvernement, comme s'il eût pu le faire avec convenance devant les représentants de la marine et de l'armée ! et quel naïf scandale de ce

qu'il eût fait jouer la Marseillaise par ses enfants de l'école apostolique, comme si dans toutes nos colonies on ne l'exécutait pas devant les représentants de la France jusque dans les églises!

Mo' Lavigerie en perdit un moment son sang- froid, et, sous le coup de l'indignation , riposta à ces odieuses attaques par une « Lettre à un catholique i dans laquelle il ne laissait pas de dépasser lui-môme les limites de l'opportunité en mettant en cause l'attitude personnelle des prétendants. C'est, du reste, la seule faute qu'on ait pu lui reprocher dans toute cette campagne, et elle disparut bien vite devant l'indigne réponse qu'on osa y faire en publiant la lettre privée dont nous avons déjà parlé, et qui, à une époque toute différente, conseillait une tout autre politique. Il se maintint dans la suite au-dessus de discussions indignes de lui , et se borna à communiquer à son clergé, avec une satisfaction bien naturelle, les documents pontificaux qui vinrent successivement justifier sa conduite.

Le petit nombre des journaux modérés qui sont dévoués à la république furent seuls à accueillir avec enthousiasme le toast de Saint- Eugène et l'importante évolution dont il donnait le signal.

Quelques journaux monarchistes le discutèrent, comme c'était leur droit, sans offenser ni les convenances ni la justice. D'autres, à l'extrême droite, se laissèrent aller à de tels excès, que leurs articles n'eussent pas été déplacés dans les pires journaux du radicalisme ^ Ces derniers, en effet.

i !xî cardinal écrivait de Biskra , le S4 décembre 1B90 :

« Je n'ai aucune objection personnelle à faire en soi contre la royauté, même celle des fils ou petits -fils de Louis -Philippe. Mais ce que je crois avec d*atUreSf c*est que la royauté orléaniste ne pourrait se maintenir en France. Pourquoi dès lors, user mes forces, celles de l'Église, à la rétablir^ quand même on le (K>urrait? Quel appui pourrait-elle lui donner?

« La république, au contraire, peut vivre et s'acclimater par la seule raison qu'elle existe, et qu'on ne voit pas, dans l'état d'effritement politique où nous sommes, qui pourrait la renverser et la remplacer. On voit, au contraire, très bien qui pourrait, sans miracle, en chasser les radicaux pour donner leur place aux conservateurs.

« C'est le corps électoral.

« Aussi est-ce a ce corps électoral français, c'est-à-dire au pays,qtie j'ai entendu m'adresser, tant par mes paroles que par mes actes, et nullement aux républicains radicaux ou opportunistes, qui détiennent le pouvoir et sur lesquels on ne saurait, en aucun cas, fonder aucune espérance quelconque pour la religion. »

{Lettre inédite à M. Eugène Veuillot,)

comprenant combien leur cause était compromise par cette nouvelle attitude des conservateurs, honorèrent Ms' Lavigerie de toutes les injures de leur répertoire.

Quant à la presse religieuse, à la suite du Monde, qui pourtant conservait encore à ce moment des préférences monarchiques, elle protesta avec énergie contre les outrages dont le cardinal était victime et surtout contre les intentions déshonorantes qu'une haine sans scrupule osait bien lui prêter. Elle se laissa bientôt aller à faire davantage ; grâce à l'exemple décisif de V Univers, grâce surtout aux indications de plus en plus précises du saint-siège, elle adopta sans réserve la ligne de conduite conseillée dans le toast, et, dans son ensemble, se rallia franchement à l'opposition constitutionnelle.

La grande question était donc de savoir ce que Rome pensait, ce que Rome allait £aire.

Le premier sentiment des hommes politiques à Paris avait été que le cardinal Lavigerie, revenant de Rome et possédant la confiance du pape, n'avait pas pu faire un acte de cette importance sans y être autorisé. A la Chambre notamment c'était l'opinion commune, et les députés monarchistes se montrèrent d'abord fort abattus. Chose. étrange, ce fut à la nonciature que l'opposition trouva un peu de réconfort. Le représentant du saint-siège, M9^ Rotelli, dont le départ était déjà décidé, n'avait été prévenu de rien. Accablé de questions et préoccupé de calmer les colères, il essaya de rassurer tout le monde en disant que l'archevêque d'Alger était seul responsable de ses paroles, et qu'après tout son adhésion n'engageait que lui.

Les courages ainsi ranimés, on ne se contenta pas d'attaquer dans la presse la politique de ralliement. Comme on n'était, au fond, guère rassuré du côté de Rome, Ma** Freppel alla présenter au pape les observations de ses collègues les

a08 LE CARDINAL LAYIGERIË

députés monarchistes. Léon XIII ne pouvait mal accueillir un évêque qui avait rendu à l'Église de si grands services. Mais nous savons, et la suite a montré que ses conseils furent de peu de poids dans les résolutions du saint-siège.

Le pape avait reçu quelques jours auparavant, et avec plus de satisfaction, la visite d'un autre membre du parlement, M. Jacques Piou, le chef et le porte-parole des conservateurs ralliés à la république. Durant la très longue conférence qu'il eut avec lui, Léon XIII ne s'expliqua pas avec moins de netteté qu'il devait le faire plus tard dans son Encyclique à la France. Il marqua surtout un grand étonnement de ce qu'on ne comprît pas mieux toute la portée de l'acte accompli : € Gomment, disait-il d'une voix animée, comment ne pas comprendre? Et quel effet! Le cardinal ne parlait-il pas devant toutes les autorités, devant toute l'escadre de votre pays ? » Et il ajoutait par deux fois , en levant les bras au ciel : € Quel coup! quel coup! j>

En congédiant, après deux heures et demie d'audience, le député de la Haute-Garonne, le pape lui dit qu'il lui laissait le soin de voir ce qui pouvait être publié de leur entrevue et ce qui devait être tenu secret. M. Piou, fort embarrassé, prit le parti de ne rien livrer au public. Le cardinal Lavigerie, trouvant qu'on lui faisait un peu attendre l'approbation éclatante sur laquelle il comptait, essaya en vain de le faire sortir de cette discrétion. C'était au pape, répondait le député, de se déclarer à son heure.

Chose étrange et, croyons -nous, fort peu connue, cette heure fut retardée par les démêlés survenus dans le diocèse de Bayonne entre le préfet, l'évêque et le clergé, et qui amenèrent la brutale révocation de Téminent supérieur de Saînt- Louis-des-Français, Ma"" Puyol. Le ministre prononça sur cette affaire, à la Chambre des députés, un discours qui passa assez inaperçu en France, mais qui eut le don de mécontenter profondément le saint- siège par les revendications galli-* canes qui y étaient affirmées en faveur de l'État et contre le pouvoir spirituel. Le pape aima mieux se taire quelque temps que de paraître en aucune façon tendre la main à des hommes professant de pareilles doctrines.

Mais déjà, pour les esprits impartiaux, le doute avait disparu. Les organes officieux du Vatican, comme VOsservatore romano et le Moniteur de Rome, s'étaient prononcés nettement pour le cardinal et réfutaient avec un vrai zèle les reproches que lui adressait la presse monarchiste. Le cardinal Rampolla avait pris lui-même la parole, et, au nom du pape, adressé à plusieurs évoques de France une lettre où étaient reproduits, pour qui voulait bien comprendre, les mêmes conseils que dans le toast d*Alger.

Mais comme beaucoup refusèrent de voir dans cette lettre l'approbation implicite qu'elle était destinée à faire connaître , il ne resta plus au pape d'autre ressource que de s'expliquer lui-même. C'est ce qu'il fit, le 9 février 4891, dans un bref qu'il est nécessaire de reproduire tout entier.

A Notre cher fils le Cardinal Charles- Martial Allemand LavigeHe, Prêtre du titre de Sainte ^ Agnès , archevêque de Carthage et d'Alger.

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