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CHAPITRE X

Il suffirait, ce semble, du chapitre qu'on vient de lire, pour apprécier les services que le cardinal Lavigerie a reiidus à la France. Les Italiens Font dit, sa présence en Tunisie valait pour nous mieux qu'une armée.

Il a donné bien d'autres preuves de son patriotisme, depuis ses débuts apostoliques dans cet Orient où il faisait bénir partout le nom de la France, jusqu'à la fondation de ces missionnaires d'Alger, qui portent notre influence au delà des déserts et dans les plus sauvages contrées de l'Afrique centrale. Mais, sans revenir sur les questions déjà traitées ^ îl reste encore à faire connaître certaines circonstances où s'est manifesté avec plus d'éclat son dévouement aux vrais intérêts de son pays; il reste aussi à dire jusqu'à quel point la Finance a su lui rendre justice.

Chargé du gouvernement spirituel de notre grande colonie africaine, l'archevêiiue d'Alger ne crut pas devoir pour cela se désintéresser de ses progrès matériels.

L'année même de son arrivée en Algérie, il prit occasion

de ce qu'il avait été appelé à bénir, à Maison- Carrée, des chai rues à vapeur dont on allait faire les premières expériences, pour exprimer ses sentiments sur la prospérité du pays auquel il s'était à jamais dévoué.

Dans son allocution, il demandait à la France pour l'Algérie une plus grande part de c libertés civiles, religieuses, agricoles j commerciales >, et il l'attendait « de la raison et de la justice de la mère patrie d. Mais il invitait surtout les Algériens à chercher le salut en eux-mêmes, c Je vous demande, disait- il, de ne pas vous désintéresser de vos destinées, de sortir de cette routine qui attend tout de l'État et qui lui demande tout, de vous montrer ainsi dignes de la liberté que vous réclamez, et qui seule, avec la sécurité, doit être la condition vitale d'une colonie. Je vous demande l'esprit d'initiative, de libre association, pour toutes les branches ouvertes à votre activité, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien. î'

Et it pRcha si bien d'exemple, qu'un jour on l'appela, au conseil du gouvernement, « le premier colon de l'Algérie. •

Il fut lier de ce titre, et il s'appliqua à le mériter. Autant que possible, ses établissements religieux, en Algérie comme en Tunisie, ont été fondés matériellement sur l'agriculture. A Maison -Carrée, à Kouba, dans la plaine du Chéliff, à la Marsa, près de Carthage, il a acheté des terres incultes, € de la broussaille, » comme on dit là-bas, et il les a fait transformer par ses religieux, par ses orphelins, par des ouvriers à gages, en champs des plus productifs, en jardins de primeurs, en vignes excellentes. Il a créé des vins qui sont devenus célèbres. Les cépages de raisin muscat qu'il a fait choisir en Espagne ont donné le délicieux vin de dessert qui est maintenant si recherché sous le nom de « vin de Carthage p, et qui a obtenu un grand prix à l'exposition universelle de 4889.

Ces diverses exploitations une fois assurées du succès, le cardinal se dessaisit de son droit personnel, et il en fit légalement donation à ses œuvres. Ainsi les orphelins possèdent un petit fonds à faire valoir, ainsi les noviciats de religieux et de religieuses ont au moins leur pain assuré, ainsi même

les caravanes de missionnaires peuvent se procurer, en partie, les provisions de toute nature dont elles ont besoin à leur départ pour le Soudan ou les Grands Lacs.

Le même principe doit être suivi dans les missions lointaines. On manque de tout dans les pays barbares; mais on y a la terre presque pour rien. Qu'on y crée donc des établissements agricoles; que les missionnaires et leurs néophytes fassent sortir du sol leur propre nourriture , qulls y puisent les ressources nécessaires à l'aumône et à la fondation des églises, des asiles, des écoles. C'est ce que le cardinal Lavigerie fit pratiquer à ses Pères Blancs, c'est ce qu'il conseilla à tous les missionnaires dans une lettre aux comités directeurs de la Propagation de la foi. 11 y rappelait les exemples des anciens moines. « En paraissant, dit-il, exposer une pensée nouvelle, je ne fais que rappeler ce qui a existé durant des siècles et a fait le monde chrétien. •

Aussi est- il naturel qu'il ait toujours honoré d'une façon spéciale l'admirable monastère des Trappistes de Staouéli, et qu'il l'ait, en 1880, protégé avec succès contre les fameux « décrets d . Est-il pour les colons un meilleur exemple de ce que peuvent le travail et l'économie, que cette colonie de pauvres religieux transformant une plaine sauvage et malsaine en vignes, en prairies, en jardins, faisant sortir d'un sol inculte assez de richesses pour prodiguer les bienfaits de la charité à toutes les misères, à toutes les œuvres utiles, en Algérie et même en France?

L'archevêque d'Alger, pour rassurer contre les craintes d'abandon et d'isolement les Européens qui venaient chercher du travail dans la colonie, voulut leur préparer un asile en cas d'échec et de misère. Il fonda pour eux, dans une propriété voisine d'Alger, presque au sommet de la LSouzaréah, une maison de retraite qu'il confia aux Petites Sœurs des pauvres. Les vieillards y trouvent, avec les soins dévoués de ces admirables religieuses, le ministère d'un aumônier et la jouissance d'une jolie chapelle. Ils se rendent avec empressement et confiance au vœu délicat qu'exprimait ainsi l'archevêque en ouvrant cet asile :

« Lorsque, brisés par l'âge, par la maladie, par le poids

du travail, nos colons viendront frapper à la demeure hospitalière que leur ouvre par mes mains la charité catholique, je les recevrai avec joie, avec respect, comme on reçoit le guerrier qui revient blessé du champ de bataille où il a combattu pour son pays. »

Ce qui manque le plus à l'Algérie, c'est, aujourd'hui encore^ un nombre suffisant de colons. Bien exploitée, elle pounait en nourrir sans peine trois fois plus qu'elle n'en possède. Ce besoin était bien plus sensible encore lorsque Mgr I^vîgerie |

arriva en Afrique. Aussi se préoccupa-t-il d'y attirer en plus !

grand nombre les Européens, et en particulier les Espagnols, |

qui fournissent aux départements d'Oran et d'Alger tant de colons laborieux et chrétiens.

Eu 4869, ayant établi pour eux dans son diocèse un service religieux spécial, il leur fit part de cette bonne nouvelle dans une lettre pastorale, et il en prit occasion d'adresser l'appel que voici aux Espagnols d'outre-mer :

« I.,e dernier vœu que nous formerons, c'est que votre prospérité crois.-ante, votre bonne réputation et aussi le soîn paternel que nous prenons, en Algérie, de tout ce qui touche vos intérêts matériels et religieux décident beaucoup de vos compatriotes à venir chercher ici l'ordre, la paix, le travail, qui ne leur manqueront pas. Qu'ils viennent au milieu de nous, ils y seront accueillis et traités comme vous l'êtes vousmêmes, par tous comme des frères, et par moi, pour ce qui concerne les intérêts de vos âmes, comme des enfants bienaimés. »

Une invitation plus pressante encore fut celle qu'il adressa aux Alsaciens-Lorrains après la guerre de 1870. Son « appel » envoyé à tous les députés de France, alors réunis à Bordeaux, fut le point de départ de la loi qui fut votée pour favoriser l'émigration de nos malheureux compatriotes dans la colonie algérienne. Il rappelait aux victimes de l'annexion allemande les liens qui l'unissaient à eux comme ancien évêque de Nancy; il leur montrait dans l'Algérie une France nouvelle, disposée à leur faire le meilleur accueil et comptant sur eux pour devenir plus prospère et plus catholique; il leur apprenait que des sociétés se fondaient, pour leur

LE CARDINAL LAVIGERIE ET LA FRAxNCE v4T

bâtir des demeures dont le prix modique ne serait pas exigible avant que le travail des premières années leur eût déjà donné une certaine aisance.

<r Sous un ciel encore plus doux que le vôtre, disait-il, dans un climat qui passionne tous ceux qui l'ont connu, vous pourrez former des villages uniquement composés d'habitants de vos provinces, et où vous conserverez la langue, les traditions, la foi du sol natal. Vous y retrouverez, pour vous parler et pour vous instruire, des prêtres de vos pays, que nous vous donnerons pour pasteurs; vous pourrez donner aux centres créés par vous les noms des villes, des bourgs, des villages qui vous sont chers, parce qu'ils sont ceux do la patrie... Venez, nous sommes prêts à vous accueillir comme des frères, à vous faciliter vos premiers travaux, à vous consoler de vos douleurs. j>

Cet appel fut écouté. Il devait l'être, étant parti d'un ca?ur qu'avaient profondément désolé les humiliations et les déchirements de la patrie.

La guerre avait été déclarée à la Prusse le 19 juillet 1870. Alger, qui n'avait pas alors de télégraphe, ne l'apprit que deux jours plus tard. L'archevêque se hâta, par deux lettres successives, d'exhorter ses diocésains à prier pour la France, et il le fit en termes dignes de sa foi et de son patrie ti&me. Mais ses actes et ceux de son clergé furent plus éloquents que tous les écrits.

Dès l'origine de la guerre, un grand nombre de séminaristes et de prêtres demandèrent à se rendre aux frontières en qualité d'aumôniers ou d'infirmiers, et bientôt tous leurs collègues sans exception sollicitèrent l'honneur de les suivre. L'archevêque fit deux parts égales de ce que réclamaient les besoins de l'armée et les besoins de son diocèse, où l'on commençait, du reste, à redouter des soulèvements; dans

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une lettre rendue publique, il offrit au ministère de la guerre, pour le service des ambulances et pour celui de Taumônerie, la moitié de ses collaborateurs, et il se chargea de pourvoir lui-même à leurs traitements.

Mais tel était, en France, le nombre des demandes semblables, que le gouvernement ne put accepter que trois aumôniers algériens.

Deux d'entre eux se trouvaient aux premières batailles. A Wissembourg, M. l'abbé Gille, curé de Saint-Eugène, put donner l'absolution au général Douai au moment où ce vaillant officier tombait sous les balles ennemies; il rejoignit ensuite l'armée de Mac-Mahon à Luné ville. L'abbé Gillard, secrétaire de Mg"" Lavigerie , fut fait prisonnier sur le champ de bataille de Reichshoffen et conduit en Bavière; libéré ensuite, aux termes de la convention de Genève, il rejoignit l'armée du Rhin et fut blessé à Sedan. Force lui fut alors de i-entrer en Afrique. L'archevêque alla en personne le recevoir à bord du bateau qui le ramenait à Alger, et il le fit sur Theure son vicaire général, aux applaudissements de tout son clergé.

Cependant la guerre, continuée par le gouvernement de la Défense nationale, se prolongeait au delà de toutes prévisions, chaque jour plus terrible et plus désastreuse.

Après Sedan, l'archevêque d'Alger ordonna que jusqu'à la fin des hostilités il y aurait tous les jours à la cathédrale une messe spéciale pour le succès des armées françaises , et exposition du saint Sacrement de cinq heures du matin à sept heures et demie du soir. Il écrivit à la préfecture que la rentrée des séminaires n'aurait pas lieu avant la fin de la guerre, et que les séminaristes, dont plusieurs se trouvaient déjà sous les drapeaux, resteraient, suivant leur âge, à la disposition des autorités compétentes pour la défense commune-

Les séminaires étant libres jusqu'à la fin des hostilités, il les offrait au gouvernement pour y établir les ambulances des milices algériennes, dans le cas où elles auraient à combattre. Il serait heureux, disait-il, de pouvoir leur servir luimême d'infirmier et de leur procurer tous les soins que réclamerait leur état. Il demandait à recevoir dans ses orphelinats de Kouba et de Maison-Carrée les enfants pauvres des colons

et des ouvriers algériens qui étaient rappelés sous les armes. Il offrait enfin les cloches de sa cathédrale, à l'exception d'une seule, pour fondre des canons, et il encourageait les fabriques de son diocèse à agir de même.

Il écrivait encore au préfet d'Alger : « Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans un cas de révolte à l'intérieur, qui, je l'espère, ne se réalisera pas, je n'hésiterai pas à recomman* der à tous les prêtres qui dépendent de moi de s'unir vigoureusement à leurs paroissiens pour repousser l'ennemi* >

A peine la guerre d'Allemagne touchait- elle à sa fin, que les Kabyles profitaient de nos embarras en Europe pour prendre les armes contre nous. L'Algérie, dépourvue de troupes régulières, put craindre quelque temps un massacre général; mais le courage des colons, promptement organisés en francs -tireurs et en gardes mobiles, ne permit pas à la révolte de s'étendre à toute la province, et l'amiral de Guey* don, nouvellement nommé gouverneur, parvint, malgré le peu de forces dont il disposait, à réprimer l'insurrection en quelques semaines par des prodiges de courage et d'habileté.

Là encore, comme dans la guerre allemande, on put apprécier le patriotisme du clergé algérien à son langage et à ses actes. Tous les prêtres se proposèrent pour accompagner les troupes qui se rendaient au secours des localités assiégées ou menacées. Le curé de Palestre succomba au milieu de sea paroissiens, en combattant avec eux contre les ennemis du nom chrétien et de la France. L'archevêque fit l'éloge de ce vaillant prêtre dans une lettre au clergé diocésain , et il présida lui-même un service funèbre qui fut célébré à son intention dans l'église cathédrale.

Qui s'étonnera, après ce qu'on vient de lire, que M^^ Luvigerie ait toujours eu les sympathies de l'armée, et qu il ait entretenu les meilleures relations avec nos généraux d'Afrique?

Vaillant lui-même, et vrai tempérament de guerrier, il était fait pour comprendre et aimer les héroïques soldats de la conquête algérienne.

L'année même de son arrivée, en 4867, il ordonne que l'église de la Cité-Bugeaud, près d'Alger, soit dédiée au saint patron du maréchal dont le nom a été donné au faubourg. Il veut qu'une des chapelles renferme un cénotaphe avec le buste du capitaine, et qu'on y fasse régulièrement des prières pour les généraux, officiers et soldats défunts de nos armées d'Afrique : « L'Église, dit-il, remplacera pour eux la patrie, la famille absente. j>

Quatre souvenirs pleins d'intérêt lui ayant été accordés sur sa demande par les familles de Yusuf , de Pélissier, de Lamoricière et de Bugeaud, il en fait une sorte de trophée religieux et les expose à l'admiration des pèlerins dans la belle église de Notre-Dame-d'Afrique. Au socle même qui porte la statue de Marie sont attachées les épées du duc de MalakofT et du brave Yusuf, ainsi que le bâton glorieux de Lamoricière; tout auprès, dans un cadre, on peut vénérer la petite médaille de la sainte Vierge que Bugeaud a portée sur lui pendant ses dix-huit campagnes d'Afrique , et qu'on a trouvée sur sa poitrine après sa mort chrétienne.

S'il est facile de multiplier les preuves de sa sympathie pour l'armée, on ne voit pas éclater en des manifestations moins nombreuses la sympathie de l'armée à son égard.

Au moment même des graves difficultés qu'il eut à surmonter pour mener à bien l'œuvre des orphelins de la famine, le général de Wimpffen, qui commandait la province d'Alger, lui écrivait dans les termes suivants :

a: Je ne puis trop vous remercier. Monseigneur, des services que vous rendez à nos petits malheureux et à la colonie. Votre œuvre, bien connue, doit être soutenue non seulement par la charité publique, mais encore par l'État. >

Et comme Mq^ Lavigerie le félicitait de la part qui lui revenait dans cette entreprise, il lui répondait, le 25 octobre 1868 : a J'ai eu. Monseigneur, une bonne pensée au sujet des pauvres orphelins indigènes; mais il fallait votre puissante initiative pour créer Tœuvre la plus remarquable peut-être de notre

époque. Je suis fier de voir que vous voulez bien m'y associer. :& Des relations plus cordiales encore ont uni Mgr Lavigerie à Tadmirable général de Sonis. Celui-ci lui écrit de Laghouat, le 20 octobre 1868, pour lui témoigner sa reconnaissance , lui demander des prières pour sa famille, et c l'assurer qu'il travaillera de toutes ses forces à ce que Dieu demande de tout chrétien : le faire connaître, le faire aimer, le faire servir >. En 4878, à l'archevêque, qui lui parle de reprendre le commandement d'une division en Algérie, il répond, de son quartier général de Saint- Servan, < qu'il ne pourrait vivre un mois à Alger, à Oran ou à Gonstantine, sans déchaîner les fureurs de la presse radicale, à laquelle il serait bientôt sacrifié; 2> et il ajoute : « Pour moi. Monseigneur, j'aurai toujours le regret de n'avoir pu rien faire pour témoigner à Votre Grandeur la reconnaissance dont je suis pénétré pour elle. Daigne Notre- Seigneur bénir vos œuvres, si dignes de la sympathie de tout ce qui porte un nom français, si combattues par les ennemis de Jésus-Ghrist, mais si assurées de l'admiration de la postérité. >

Quand il mourut, le cardinal Lavigerie voulut que le Bulletin des Missions d'Alger rendît hommage à sa vaillance, à sa foi, à sa fermeté, à toutes ces vertus qui l'ont fait appeler € le Juste > par les Arabes, et qui ont rendu son nom légendaire jusque sous la tente des nomades.

Rappelons aussi l'amitié qui unit Mfl^ Lavigerie au général Wolff , à qui fut confiée la division d'Alger peu de temps après la paix de 4871. L'archevêque lui attribua l'honneur d'avoir pensé le premier à fonder l'hôpital des Attafs, et il raconte qu'ayant objecté le manque de ressources, il reçut du général cette réponse : <r Nous avons depuis quinze ans, dans la caisse de la division, trente -huit mille francs, résultat d'une souscription faite lors du voyage de l'empereur, pour la création d'un établissement de bienfaisance en faveur des indigènes. On n'a jamais pu arriver à un plan pratique pour l'emploi de cette somme. Si M. le gouverneur y consent, je vous donnerai cette somme, et la charité fera le reste. > Le gouverneur était le général Ghanzy. Son consentement ne se fit pas attendre.

Le général Chanzy fut, lui aussi , un des amis de Varcbevêque d'Alger. Leur vie avait été rapprochée en Syrie ^ à Rome, en Afrique, et partout ils avaient travaillé ensemble au service de la môme cause patriotique et religieuse. Peu de jours après sa mort, M9r Lavigerie lui faisait faire un service solennel dans sa cathédrale, et il écrivait à son coadjuteur : c Je me suis trouvé associé à ses joies les plus pures et à ses plus amères douleurs. Aussi ai-je pu connaître ce que son âme renfermait de sentiments élevés, généreux et, je le dis aujourd'hui à sa gloire, vraiment chrétiens. *

On le voit rendre les mêmes honneurs funèbres, en 18G9, au maréchal Niel, et plus tard au général d'Eudeville et à M, de Chabannes, aide de camp du général WoIIT. En décembre 1889, l'amiral de Saint- Hilaire étant mort à Alger dans une situation de fortune qui faisait honneur à son désintéressement, Mg"" Lavigerie lui fait, à ses frais, des fiiné* railles splendides, et il prononce à sa louange un discours aussi touchant qu'élevé.

Mais aucune mort ne lui causa des regrets plus vifs et plus intimes que celle de ce grand amiral de Gucydon, qui inërite certainement la première place parmi tant d'hommes éminents que l'Algérie a eus pour gouverneurs depuis la conquête.

Un jour que l'amiral lui avait fait part de ses convictions personnelles en matière de religion, et de ses idées si chrétiennes sur l'avenir de l'Afrique, l'archevêque lui demanda amicalement pourquoi il ne mettait pas sa pratique tout h fait d'accord avec ses théories, pourquoi enfin il n'allait pas jusqu'au bout : « J'irai, soyez-en sûr, répondit le gouverneur. Je veux mourir en homme digne de ce nom et reconnaître, avant de partir, que j'ai des comptes à revoir devant Celui qui m'a mis ici-bas. Si vous êtes près de moi, je vous appellerai pour m'y aider... > Il mourut en France, à la fin de 1886, pendant que M^^ Lavigerie était à Biskra; mais, s'il ne put l'appeler près de lui à sa dernière heure, il ne manqua pas pour cela à sa promesse. Il reçut avec piété les sacrements de l'Église, et il trouva ensuite la force de dicter à sa femme une courte lettre pour en informer le cardinaK

Le cardinal Lavîgerie n'a pas trouvé chez tous ses compatriotes la môme justice que chez les représentants de ramifie. On ne s'étonnera pas qu'il se soit, par exemple, rencontré dans certains journaux d'Algérie ou de la métropole des hommes capables d'outrager celui qu'admiraient les Sonis, les Gueydon , les Chanzy. Mais leurs attaques sont restées si audessous de lui, qu'il est superflu de les discuter.

Quand on prétend qu'il a causé des embarras à la politique française en Afrique, il suffit de répondre par le récit de ses œuvres, ou simplement par les témoignages de nos rivaux, disant comme cette Revue italienne de 4887 : « Nous avons la conviction que l'archevêque d'Alger, cardinal Lavîgerie^ est en Afrique l'agent de sa patrie qui a le plus d'autorité et d'activité, et celui qui rend le plus de services*. *

On lui a reproché aussi de posséder des richesses immenses et d'être plusieurs fois millionnaire, c Cette accusation, disaitil, ne serait pas pour me déplaire; car, si j'avais ces millions, à coup sûr j'en trouverais aisément l'emploi. t> La légende avait son origine dans l'étendue des terrains qu'il avait achetés et fait cultiver près d'Alger, aux Attafs et à Carthage ; on feignait d'ignorer qu'il en avait légalement fait donation à ses missionnaires et à ses orphelins, et que, par un écrit public, il s'était engagé, envers ceux que scandaliseraient ses richesses, « à leur faire donation complète et gratuîto do toutes les propriétés qui lui appartiendraient personnellement, soit en Afrique, soit ailleurs ».

Les diverses œuvres africaines, môme après la dotation qu'il leur avait faite, devaient et doivent encore compter, au jour le jour, sur les secours de la charité catholique pour

^ Noi abbiamo il convincemento che Tarcivescovo d^Algeri, il cardinal Lavjgenef sia il più autorevole, il più attivo e il più utile agcnte della sua patria neirAfrica. n (BoUetino deWAssociazione nazionale per soccorrere i Missionari cattolici ilaHautt n» 4. Milano, Gogliali, 4887.)

plus des trois quarts de leur budget. Aussi a-t-il encore pu écrire en parlant de ses détracteurs : c Si une donation faite en mon nom ne leur convient pas, je me fais fort d'obtenir de la société légale, qui s'est constituée civilement, pour soutenir en Afrique nos œuvres de mission ou de charité et à laquelle j'ai légalement tout abandonné, qu'elle remette en pur don tous les biens qu'elle tient de moi à quiconque s'engagera, sur de valables garanties, à verser chaque année, en retour, le quart de ce qui est nécessaire au maintien des œuvres de charité et d'apostolat dont elle a la charge \ >

Pourquoi faut-il que de telles insanités aient trouvé de l'écho jusque parmi les représentants élus de l'Algérie et de la France? Pourquoi sommes-nous obligé de rappeler ici les mesquines tracasseries de la Chambre, les injustifiables suppressiïnis de traitements, les déclamations anticléricales d'ignorants députés? Si l'on traitait à fond la question, il faudrait donner à ce triste chapitre deux fois plus d'étendue qu'aux autres. Mieux vaut rester incomplet que de remuer longuement ces misères! Il en rejaillit toujours quelques éclaboussures sur l'honneur national.

A la fin de 1876, malgré les efforts du gouvernement, la Chambre supprima, au budget des cultes, plus de la moitié do ce que le diocèse d'Alger recevait de l'État pour ses œuvres*

L'archevêque n'osa pas recourir à la charité publique, même dans son diocèse, c C'est pour moi, disait-il, et comme évèque, et comme Français, une insupportable honte que de venir, dans un pays comme celui-ci, peuplé de musulmans, d'étrangers, faire publiquement ressortir les plaies saignantes que nous recevons de la France. » Il confia ses inquiétudes à ses prêtres dans une lettre destinée à eux seuls, et dans laquelle, rendant justice à leur abnégation et à leur patriotisme , il protestait qu'ils ne méritaient ni l'affront ni le dommage qu'on leur infligeait.

La précaution qu'il avait prise de cacher ces mesures vexa-

* Bulletin des missions d'Alger, n» 61, janvier- février 1887.

LE CAnDÎNAt LAVÎGEBÎE KT T.A FîtANGE

tSI

toires au public de la colonie fut rendue inutile^ dès Tannée

suivante, par un vote inexcusable ilu consoil général d'Alger, Les poUliciens radicaux de cette assemblée supprirnèreut, en 1877, les subventions jusque-là accordées aux communautés qui étaient chargées des œuvres d'intérêt départementaL Ces crédits n'étaient pas en eux-mêmes fort considérables,

Un caid et sa famillt!.

mais leur suppression fut entourée de circonstances vraiment instructives. Elle eut lieu au scrutin public , et il fut constaté que tous les membres mumbnans du conseil, sans exxeption, avaient voté pour les communautés catholiques ^ tandis (fue les Français se déclaraient contre elles.

Était-ce assez de honte pour les colons? assez d'honneur pour les Arabes, et pour les institutions religieuses qui leur avaient inspii^é une pareille confiance?

Au commencement de 1885, les Chambres supprimèrent ou réduisirent à presque rien la plupart des crédits du budget

algérien des cultes, et notamment les bourses des séminaires. Le cardinal Lavigerie, à peine relevé d'une maladie qui avait failli l'emporter, prit la résolution d'aller mendier lui-même en France pour ses prêtres et ses missionnaires.

€ Le pain que je demanderai pour eux, écrivait-il, sera du moins celui de la charité. Il n'aura pas l'intolérable amer» tume que lui donnent, pour ceux qui aiment la patrie, les outrages qui leur arrivent en retour de leurs sacrifices et de leur dévouement. >

Il reprit donc, comme dans sa jeunesse, le bâton de quêteur.

Il parcourut la France, soulevant sur son passage une émotion universelle, faisant tressaillir les foules d'indignation et de patriotisme, à Marseille, à Lyon, à Paris, à Rouen, à Lille, partout où il se présentait. Il lui suffisait de dire ce que faisait pour la France le clergé d'Afrique, et de quels outrages on osait l'abreuver, pour sentir monter de tous les cœurs une protestation généreuse qui à elle seule réparait déjà le mal accompli.

Il ne faisait pas de politique dans ses harangues; il montrait seulement les dommages qu'entraînerait, pour l'influence de notre pays, la suppression d'un clergé français dans l'Afrique du nord, au point de vue des populations musulmanes, des étrangers qui peuplent l'Algérie, des colons français, enfin des nations européennes qui se disputent aujour* d'hui l'empire de l'Afrique intérieure.

€ Ce sont tant d'intérêts aussi graves, disait-il, qui m'ont conduit au milieu de vous.

€ Sentinelle avancée, j'ai voulu, dans la nuit qui déjà nous entoure, faire entendre le cri d'alarme, avant que la place ne soit tombée,

€ Ce cri douloureux de mon patriotisme, je voudrais qu'il fût entendu par ceux-là même qui ont voté des mesures si funestes. Ils ne l'ont fait, sans doute, que par erreur. Ils ont cru frapper l'Église seule dans nos personnes; mais, en réalité, ils ont surtout frappé la France...

€ C'est une nécessité absolue pour elle , dans des colonies qui se forment, et où elle n'est représentée que par un petit

nombre de ses fils, que Texistence d'un clergé national. Or elle ne peut l'avoir que si elle le soutient, comme le font, pour leurs colonies , toutes les autres nations , même protestantes.

€ Une question ainsi posée doit être aisément résolue. Quelles que soient les passions qui nous divisent, je me refuse à croire qu'il se trouve un Français qui ne les sacrifie au bien de la France I >

On put croire un moment que cette généreuse espérance allait se réaliser. Le gouvernement, inquiet de l'effet produit sur l'opinion par la campagne du cardinal, résolut d*y mettre un terme en faisant rétablir une partie des crédits supprimés, et il obtint du parlement un subside de cent mille francs pour les séminaires d'Algérie et de Tunisie.

Comme on ne mettait aucune condition à cet acte de justice, le cardinal accepta ces ressources et cessa d'en appeler à la charité publique.

Mais cette demi- réparation ne l'empêcha point de remplir jusqu'au bout ses devoirs d'évêque et de Français. De retour en Afrique, il s'expliqua franchement, dans une lettre au clergé tunisien, sur la situation qui était faite au catholicisme en France.

Cette lettre, qui contribua pour une bonne part au réveil momentané de l'esprit chrétien, eut le don de déplaire souverainement au ministre des cultes, M. Goblet; il osa se plaindre, devant les Chambres, de l'ingratitude du cardinal : € En vérité, s'écria-t-il après avoir rappelé les cent mille francs de subside, j'en ai été bien mal récompensé! Et j'ai le regret de dire que c'est le cardinal archevêque d'Alger qui a donné le signal de cette campagne de mandements épiscopaux contre la République. >

M. Buffet se chargea de lui répondre, au sénat, dans la séance du 26 décembre : « Vous avez été mal récompensé, avez- vous dit, monsieur le ministre? En vérité, le cardinal Lavigerie pouvait croire qu'il avait largement, et d'avance, payé sa dette; et loin d'être votre débiteur, il restait votre créancier. Connaissez -vous un homme qui ait rendu en Afrique, à la mère patrie, de plus éminents services? La

France, et je puis dire le inonde entier, les connaît et les proclame. Osez- vous les contester? Et l'orateur continuait en mettant le ministre au défi de citer dans la lettre incriminée € un mot, une phrase qui, directement ou indirectement, même en la torturant et en en dénaturant le sens^ put être considérée comme une attaque contre le gouvernement de la république >.

Le cardinal , en effet , avait dit à ses prêtres :

« Ce n'est pas pour vous engager à favoriser ou â combattre, dans l'exercice de vos fonctions sacrées ou dans l'emploi de votre autorité spirituelle, des intérêts politiques, que je vous parle des divisions qui nous désolent. Tout au con* traire, c'est pour vous demander de ne point mêler votre ministère à des questions de cette nature, souvent délicates et difficiles, toujours irritantes. Vous n'avez sur ce point, comme citoyens, qu'à remplir les devoirs que vous dicte votre conscience; comme prêtres, qu'à recommander à Dieu dans vos prières ceux qui sont chargés, par l'exercice du pouvoir, des intérêts de la patrie, à enseigner aux fidèles qui vous sont confiés que tout gouvernement régulièrement établi doit être pour eux, dans l'ordre propre de son action, Fex' pression et le représentant de la Providence. >

Mais il ajoutait :

« Autant donc nous manquerions à nos devoirs, en nous mêlant activement aux querelles des partis et en justifiant ainsi l'accusation, quelquefois portée contre nous, de nous en faire les instruments, autant nous trahirions ces mêmes devoirs, si nous ne prenions la défense de la foi, et si nous n'avertissions les fidèles des périls qui la menacent. »

Et, prêchant d'exemple, il rappelait aux catholiques tous les attentats commis publiquement contre la religion; il les avertissait que, si les mêmes sectaires continuaient à tromper le pays par leurs artifices, c'en était fait en France de la lilïerté chrétienne.

Il en concluait c que les chrétiens fidèles devaient regarder comme un crime la complaisance ou la faiblesse qui les porteraient à soutenir de leur influence ou de leurs votes, quel que fût d'ailleurs leur drapeau politique, les hommes qui

manifesteraient l'intention de continuer la persécution commencée ou même qui n'engageraient pas nettement à la combattre ».

Les ennemis de l'Église , malgré le terrain perdu aux élections de 1885, disposaient encore de la majorité à la Chambre nouvelle. Ils ne justifièrent que trop les craintes exprimées par le cardinal. Les membres qu'ils choisirent pour former la commission du budget, que dirigea M. Wilsoii, supprimèrent, en 1886, le crédit de cent mille francs rétabli Tannée précédente en faveur des séminaires algériens et tunisiens

Le gouvernement, si peu clérical qu'il fût, comprenait trop bien les intérêts évidents de la France pour se prêter de nouveau à pareille folie; battu à la commission du budget, il annonça qu'il soutiendrait contre elle devant la Chambre le crédit supprimé.

Une nouvelle discussion allait donc avoir lieu ; une fois de plus on allait agiter publiquement, au milieu des calomnies et des outrages, la question de savoir si la France continuerait, grâce à une majorité de quelques voix, à donner dédaigneusement au clergé d'Afrique le peu de ressources qui est indispensable pour son entretien, ou bien si l'affront irait jusqu'à lui refuser le pain nécessaire.

C'en était trop pour la dignité et le patriotisme des évêques et des prêtres qui consacrent là-bas toute une vie de dévouement aux intérêts de la France!

Par une lettre collective et publique, ils informèrent le gouvernement qu'il était inutile de défendre le crédit devant les Chambres , et qu'ils ne voulaient plus d'une aumône si amère. Ils aimaient mieux, disaient-ils dans un élan sublime qui, nous voulons le croire, trouverait, à l'occasion, des imitateurs, ils aimaient mieux mourir de faim que mourir de honle.

Voilà donc ce qui attendait le cardinal Lavigeric et son clergé après tant d'années de dévouement ! On avait peu à peu supprimé, des crédits affectés aux trois diocèses d'Algérie, la somme de cinq cent soixante- dix- huit mille francs, c*est-

à- dire plus de la moitié de ce qui les aidait à soutenir les œuvres nécessaires à notre influence dans l'Afrique du nord. Il fallut que le cardinal recommençât, en 4887, sa tournée de mendiant à travers les grandes villes de France.

Si encore on ne lui avait supprimé que l'argent! Mais c'est au recrutement même de ses prêtres et de ses missionnaires que s'est attaquée l'irréligion aveugle de nos étranges législateurs.

Cette loi militaire, qui se retournera peut-être contre leurs desseins, mais qu'ils ont élaborée uniquement pour interrompre les études ecclésiastiques, pour augmenter les dépenses des familles et des diocèses, pour exposer les séminaristes aux inconvénients de la chambrée, ils ne se sont pas aperçus qu'elle allait sans doute diminuer le nombre de ces prêtres et de ces missionnaires qui sont indispensables à notre influence en pays étranger. Ou plutôt ils l'ont bien vu; mais qu'importe l'intérêt national, lorsqu'il s'agit de satisfaire l'envie des électeurs?

Le cardinal avait essayé patiemment d'éclairer et de convaincre les députés, les sénateurs, le chef de l'État. La loi votée, il ne lui restait plus qu'à en diminuer autant que possible les inconvénients, en donnant de sages conseils aux séminaristes soldats. C'est ce qu'il fit, l'année 1890, dans une lettre toute paternelle. Il y enseigne d'abord qu'ils ne doivent pas essayer de se soustraire aux dispositions de la loi, mais € les subir avec constance, tant qu'elles seront légalement maintenues par ceux qui détiennent la force et les pouvoirs publics >. Il entre ensuite avec tristesse, mais sans découragement, dans le détail pratique des précautions que devront prendre les séminaristes pour échapper aux multiples dangers de la caserne et se maintenir dans toutes les vertus de leur vocation. Comme il le dit lui-même, ceux qui suivront ses conseils sortiront de l'épreuve « plus purs encore et plus fermes dans le devoir j>.

Le prêtre français se rapprochera ainsi de l'ouvrier et du paysan, il fera tomber bien des préjugés, et les auteurs de la loi en seraient pour leur haine impuissante, s'ils n'avaient

que trop réussi à diminuer le nombre des vocations sacerdotales en rendant, aux yeux des familles, la préparation aux ordres plus longue et plus incertaine.

Il n'y a pas de suffrage qui tienne, les députés no sont pas la France, et la preuve, c'est que rien n'est moins rare qu'une Chambre impopulaire. Si le cardinal Lavigerie fut contrarié et entravé par nos législateurs dans ses œuvres les plus utiles, il trouva plus de justice auprès de l'opinion publique et même auprès du gouvernement.

Peu de noms auront été aussi populaires que le sien. Quand il passait dans une ville, c'était un événement. S'il venait à Paris, il était obligé de cacher son adresse pour dérober un peu de temps aux multitudes de visiteurs. Devait-il prendre la parole en public, l'église ou la salle était remplie plus de deux heures d'avance. Bref, la curiosité parisienne eût peut-être laissé pour le voir et l'entendre le sliali de Perse ou le Grand Prix. Les journaux relataient ses moindres démarches, et les feuilles les plus radicales n'osaient guère parler de lui sans respect.

Beaucoup ignoraient ce qu'est un archevêque ou un cardinal, qui connaissaient et qui aimaient le nom de ce cardinal et de cet archevêque. On le prononçait mai peut-être, on le gratifiait instinctivement d'une particule noble, dont il n'avait que faire. On disait par erreur : c Le cardinal de Lavigerie. > Mais on ajoutait sans erreur: « Celui-là, c'est nn boni :» Après cela, il est vrai, on remarquait volontiers ([u'il € ne ressemblait pas aux autres > ; mais tout de même cela reste un honneur pour l'Église de France, en pleine période d'anticléricalisme, que d'avoir imposé à l'admiration populaire son plus célèbre représentant.

Soit qu'ils cédassent à cette opinion du grand nombre ^ soit plutôt qu'ils eussent nécessairement constaté l'importance

des services que le cardinal Lavigerie rendait à rintluence nationale, presque toujours les représentants du gouvernement français l'écoutèrent et le soutinrent, dans la mesure, du moins, où le permettait leur crainte des députés. Il est plus qu'inutile d'en apporter des preuves pour Tépoque où les conservateurs étaient au pouvoir; mais il convient de dire (ju'il en fut presque toujours de même pendant ses quinze dernières années.

Les gouverneurs de l'Algérie et les résidents tunisiens , bien placés pour comprendre ses œuvres, l'ont constamment soutenu de toutes leurs forces. On a vu un ministre des cultes du genre de M. Goblet soutenir contre les commissions budgétaires les subsides des séminaires algériens.

En 4880, à force d'énergie et en faisant valoir les services qu'il rendait alors même en Tunisie à la cause française, Mof Lavigerie parvint, malgré des oppositions en apparence insurmontables, à empêcher dans tous les diocèses d'Algérie l'application des fameux décrets qui dispersaient ks congrégations religieuses. On put même croire un moment, après les expulsions du mois de juin, que, de concert avec Rome, avec plusieurs évêques et avec M. de Freycinet lui-même, alors président du conseil, il obtiendrait aussi pour la France la fin de ces odieuses mesures. Mais, si des indiscrétions regrettables devaient faire échouer cette dernière entreprise, M^^ Lavigerie a du moins préservé de toute expulsion son diocèse et ceux de sa province. Les jésuites eux-mêmes ne furent pas inquiétés à Alger; ils purent y conserver l'entière direction de leur collège de Ben-Aknoun, jusqu'au moment où ils crurent devoir l'abandonner spontanément faute de ressources et de professeurs assez nombreux.

Le gouvernement français n'omit pas de demander u l'archevêque de Carthage et d'Alger s'il lui conviendrait d'accepter une haute distinction dans l'ordre de la Légion d'honneur, dont il était chevalier depuis sa mission de Syrie. Mais cette olTre lui ayant été faite au moment où il organisait l'Église tunisienne à travers les oppositions des colons étrangers, il crut devoir refuser, par patriotisme même, la récompense de son patriûtiïiine.

Il n'avait pas les mêmes raisons de décliner le cardinalat. L'éclat de la pourpre romaine devait, au contraire, rejaillir sur les nouvelles Églises de l'Afrique française et en imposer, par un légitime prestige , aux étrangers et aux infidèles.

Le pape et le gouvernement français avaient un égal désir de lui conférer cet honneur. Le pape surtout tenait à admettre Mgr Lavigerie dans le plus haut conseil de l'Église, et il en avait officiellement manifesté l'intention dès le commencement de son pontificat en 4878. Mais le chef du pouvoir était alors M. le maréchal de Mac-Mahon, et le président de la république n'avait oublié ni les griefs ni les torts du gouverneur général d'Algérie.

L'archevêque d'Alger ne fut promu au cardinalat qu'en 1882, dans le consistoire du 27 mars. Il en avait été prévenu huit jours plus tôt, par une dépêche de Mo^ Jacobini.

Il voulut recevoir à Garthage l'envoyé pontifical qui lui portait la calotte cardinalice.

Cette cérémonie eut lieu dans la grande salle du séminaire Saint-Louis , en présence de plusieurs évêques et d'un grand nombre de prêtres algériens, de M. Cambon, ministre de France à Tunis, du général en chef, de l'amiral, des officiers supérieurs de l'armée et de la marine française , des consuls étrangers, des ministres tunisiens et des principaux membres de la colonie, Arabes ou Européens. Ce fut le consul d'Angleterre qui félicita le nouveau prince de l'Église au norn du corps diplomatique, et le comte Cecchini, garde - noble , qui lui transmit les compliments du pape.

Le cardinal répondit que sa personne n'était pour rien dans cet honneur, mais que Léon XIII avait voulu glorifier en lui l'ancienne Église d'Afrique. Quand il en serait autrement, ajoutait-il, il ne pouvait qu'être confus de ces faveurs en les recevant à une telle place, sur ces ruines de Garthage, où tout parlait des grandeurs humaines et aussi de leur vanité. Des souvenirs puniques et romains c il ne restait rien, pas même une apparence, et il fallait fouiller sous les sillons du laboureur pour savoir que Garthage avait existé en ces lieux ». Parlant ensuite des gloires chrétiennes de Garthage, il s'humiliait devant les noms de ïertullien, de Gyprien, de Ful-

gence, d'Augustin , et il prenait la solennelle résolution de consacrer le reste de sa vie à rétablir la foi et le culte chrétiens sur cette terre sanctifiée et illustrée par de si grands hommes.

Aussitôt après la réception de la calotte, le cardinal se rendit à Tunis dans un train spécial , avec les principaux invités, pour assister au Te Deum qui devait être chanté à six heures, dans la cathédrale provisoire.

Quand il parut à la gare de Tunis, la foule éclata en applaudissements et en cris répétés de : c Vive l'Église ! vive le cardinal! vive la France! > L'empressement des Maltais alla jusqu'à dételer sa voiture et à le conduire malgré lui, en triomphe, au milieu d'acclamations enthousiastes.

Le nouveau cardinal prit ensuite le chemin de l'Europe, et, le 20 mai , il prétait le serment habituel de fidélité au saintsiège dans la chapelle de l'archevêché de Paris, entre les mains du cardinal Guibert, auquel le liait une ancienne et forte amitié.

Le lendemain il recevait la barrette rouge au palais de rÉlysée.

Il s'appliqua, dans son discours au président de la repu* blique, à le remercier d'avoir témoigné, en sa personne, toute la bienveillance du gouvernement français pour les missionnaires, et il fit le plus magnifique éloge du dévouement de ces saints prêtres aux intérêts de leur patrie :

€ Je voudrais pouvoir, dit-il, étendre smr eux le manteau d'honneur qui vient de me couvrir. Ils l'ont mérité mieux que moi. Plusieurs, qui m'étaient plus chers, puisqu'ils étaient mes fils, l'ont teint par avance, dans les profondeurs de notre Afrique, avec la pourpre de leur sang! >

Le chef de l'État, dans sa réponse, loua également le patriotisme des missionnaires, et termina en disant que nul ne les pouvait représenter mieux que l'archevêque de Cai^ thage et d'Alger, c Je me félicite, ajoutait- il, monsieur le Cardinal, d'avoir à vous remettre cet insigne d'une dignité qui est le juste prix des mérites et des vertus qui vous décorent, ainsi que des précieux services que vous rendez à notre pays. >

Le cardinal Lavigerîe alla ensuite à Rome, recevoir des mains du pape le chapeau de cardinal, dans le consistoire du 3 juillet, et prendre possession de son titre à Féglise de Sainte-Agnès-hors-les-Murs. Il annonça publiquement, dans cette dernière cérémonie, son dessein de rétablir le diocèse de Carthage. L'allocution qu'il y prononça se terminait par ces paroles : « Que les prières faite» dans Féglise d'Agnès obtiennent au premier cardinal africain la grâce de relever rÉglise de Cyprien, de Félicité et de Perpétue! >

Quelques jours après, le 10 juillet, il débarquait à Malte.

Il y venait visiter la maison où ses missionnaires élèvent de jeunes nègres qu'ils ont rachetés de l'esclavage, et qu'ils doivent envoyer plus tard convertir et civiliser leurs frères de l'Afrique centrale.

Un témoin oculaire a raconté l'accueil enthousiaste qui lui a été fait à la Valette par la population tout entière.

Les cent cinquante mille habitants de l'Ile étaient venus ensemble au port et dans les rues avant l'arrivée du bateau. L'évêque, à la tête de tout son clergé, attendait le cardinal, qu'un flot de peuple saisit, quand il toucha la terre, et porta presque jusqu'à la voiture épiscopale. A peine celle-ci s'étaitelle mise en route, que, malgré tous les ordres contraires, elle était dételée. Le peuple la traîna à travers la ville brillamment pavoisée aux couleurs pontificales, maltaises, anglaises et françaises. Autour de la voiture flottaient les mêmes étendards, tandis que des fenêtres tombait un véritable déluge de fleurs et que la foule mêlait au son des cloches de toutes les églises ses acclamations répétées de : a Vive le pape ! vive la France! vive le cardinal bienfaiteur des Maltais! d Pas une tête qui ne se courbât sur le passage du cortège. Les troupes anglaises présentaient les armes, quand la voiture épiscopale passait devant leurs postes, et sur la place royale leur musique entonna le God save the Queen comme pour une fête nationale.

Le soir toute la ville fut illuminée, et le cardinal, étant sorti pour remercier les habitants, vit se renouveler l'enthousiasme du matin. Le lendemain on lisait, à la suite du récit de ces faits, dans le Malta News, journal anglais

et protestant : c Nous voulons exprimer les vœux sincères de notre cœur en nous écriant : Longue vie au très bon , très grand, très éminent prélat, à l'illustre cardinal Lavigerie! »

Des manifestations non moins éclatantes saluèrent le cardinal au moment de son départ, et les habitants de Malte l'accompagnèrent de longs vivats, quand il lui fallut quitter cette terre si chrétienne. Des barques nombreuses le suivirent jusqu'en pleine mer, chargées de musiciens qui jouaient l'air de Pie IX et la Marseillaise.

Mni* Lavigerie ne s'arrêta pas à Tunis, qui avait déjà vu les premières fêtes de son cardinalat. Il avait hâte de revenir dans son diocèse d'Alger. L'accueil que lui fit sa ville épiscopale fut aussi plein d'émotion et d'enthousiasme. Mais, hélas ! il put s'apercevoir qu'il rentrait sur la terre française. Les processions étant interdites par le conseil municipal d'Alger, il refusa la réception solennelle que voulaient lui faire les autorités administratives et militaires; il ne lui convenait ni d'accepter des hommages auxquels ne devait se mêler aucun signe de religion, ni d'être honore publiquement où Dieu ne pouvait pas l'être.

Il monta donc en voiture en débarquant, et se rendit à la cathédrale à travers les rangs d'une foule respectueuse. Lorsqu'il arriva devant la place de l'Église, les acclamations éclatèrent de toutes parts, et ce fut un long cri de : c Vive le cardinal 1 » Ms»" Dusserre, son coadjuleur, en le recevant dans la cathédrale au milieu du clergé et d'une assistance compacte, lui exprima en termes délicats et élevés la joie, la fierté, l'admiration de toute l'Église africaine.

Des réceptions non moins touchantes l'attendaient quelques jours plus tard à Notre -Dame -d'Afrique et chez ses chers novices de Maison-Carrée. Ces fêtes se terminèrent le 25 septembre au grand séminaire de Kouba, par une démonstration plus remarquable encore. Le clergé entier du diocèse s'y était réuni pour offrir à son archevêque une cappa magna cardinalice et une magnifique étole pastorale, qui lui furent présentés par le curé de la cathédrale d'Alger, M. Soubrier, aujourd'hui évêque d'Oran.

Le cardinal revêtit immédiatement ces insignes, et, avant

d'aller chanter le Te Deum à la chapelle, il répondit par une allocution improvisée à l'adresse de ses prêtres. Nous ne rap-

Pères Blancs et jeunes nègres (établissement de Malte).

porterons pas les affectueux remerciements qu'il leur fit, mais ce ne serait point mal terminer ce chapitre, de rappeler en quels termes il leur communiquait ses patriotiques

t94 L£ CARDINAL lAVIGERIE

inquiétudes au sujet des tendances irréligieuses qui se manifestaient en France.

Après avoir félicité son clergé de ne s'être jamais mêlé en rien aux compétitions des partis et de s*étre toujours tenu également loin des provocations et des lâchetés, il ajoutait :

€ Pour moi, je suis d'un œil attristé le tort, peut -être irréparable, que Técho de tant d'excitations impies cause, au dehors , à notre influence. Cest encore plus comme Français que comme évéque qu'un tel spectacle me désole... Je connais à fond ce dont je parle, et je vois avec douleur notre influence menacée sur tous les points du bassin de la Méditerranée, où elle était surtout due au protectorat séculaire que nous exercions vis-à-vis de tous les chrétiens.

c Encore quelques coups du genre de ceux que réclament parmi nous, avec une fureur aveiJigle, les ennemis de toute religion et du nom même de Dieu, et notre autorité disparaîtra. Âh! si je pouvais me faire enteiidre de ceux qui poursuivent cette guerre impie, je leur demanderais pitié, non pas pour la religion et la liberté des âmes, puisqu'ils s'en déclarent les ennemis, mais pour la France dont ils sont les fils! Qu'ils en croient un lieil évêque qui a passé sa vie à la servir. En la séparant de FÉglise, ils perdront d^ms le monde entier leur principale force et leur premier honneur. Qne, du moins,*' avant de ooosommer une aussi fiineste mesure, ils interrc^nt tous ceux qui ont représenté notre pays au dehors, qu'ils interrogerait les chds honorés de notre marine! Ils sauront comment on se sert de leurs attaques, et qui se prépare à recueillir notre héritage. »

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