CHAPITRE XIII
Il nous reste maintenant à parler de sa mort et de ses funérailles. Et ce récit est fait pour consoler ceux dont il eut l'admiration ou la tendresse, parce que la mort, qui calme les rancunes et fait juger les hommes à leur vrai mérite, le montra plus grand encore qu'il n'avait jamais paru dans les succès ou dans les épreuves de sa vie.
La mort? Elle ne vint pas le surprendre. Depuis longtemps il s'y était préparé, et plusieurs fois, atteint d'un mal dont chaque attaque pouvait l'emporter *, il s'était fait donner les derniers sacrements de l'Église. Dès 4885, dans une crise plus grave, il avait été administré. Le 20 juin 4886, après avoir solennellement bénit, à Carthage, le caveau funèbre où il devait être enseveli, il y était descendu pour prier longuement : « Je craindrais de vous attrister par cette cérémonie, disait-il aux séminaristes-missionnaires qui l'assistaient, si je
1 Sa maladie était un arlhritisme caractérisé: il la tenait à la fois de son pèr et de sa mère, morts tous deux, comme ses frères, de la goutte portée au cœur.
n'y voyais pour vous, mes chers enfants, et pour moi une occasion de pensées salutaires. Dieu m'a fait cette grâce de ne pas passer un seul jour de ma vie sans songer à la mort, et ma santé si souvent chancelante a contribué à me rendre cette pensée encore plus familière... J'y trouve deux grands avantages, que l'Esprit-Saint nous enseigna lui-même : le premier est d'apprendre de la mort à mieux régler sa vie, le second est de s'exciter chaque jour au travail à mesure que le temps nous échappe. >
Sa santé déclina surtout depuis les derniers mois de 4891, et il n'est pas sans vraisemblance que les outrages des derniers temps aient avancé sa fin. c On ne saura jamais, disait un témoin peu après sa mort, on ne saura jamais tout ce qu'il a souffert depuis deux ans; et ce qui lui était plus pénible encore que ses propres amertumes, c'était de voir le peu de cas que faisaient certains catholiques des instructions du souverain pontife. >
Au mois de mai 4892, une crise plus terrible mit ses jours en danger et fit craindre un prompt dénouement. Il échappa encore cette fois à la mort, et le public fut rassuré; mais ses familiers ne se trompaient guère sur la durée de cette guéri son. Dès lors la pensée de la mort ne le quitta plus, et, sans interrompre ses travaux, il se prépara à paraître devant Dieu par un redoublement de piété. N'ayant plus la force de dire lui-même la messe, chaque matin il la fit célébrer dans un appartement attenant à sa chambre et reçut dans son lit la sainte communion.
Il vécut ainsi jusqu'au jeudi 24 novembre. Ce jour- là, après son action de grâces, quand il fut pour se lever, il constata que la paralysie s'était aggravée au point de ne pas lui laisser la force de se tenir debout, et il se fit remettre au lit.
Le mal empira promptement, et la parole lui devint difficile. Un doux sommeil succéda pourtant à cette première agitation , de sorte que l'on se reprit à espérer. Mais le vendredi matin, vers une heure, la congestion cérébrale devint si menaçante, qu'on ne voulut plus différer davantage l'Extrême-Onction. Il la reçut en pleine connaissance, bien qu'il
n*eût plus l'usage de la parole, et il esquissa lui-même des signes de croix au moment de chaque onction.
Il s'endormit encore d'un sommeil paisible, qui rendit aux siens une lueur d'espoir. Mais le sommeil se changea bientôt en une espèce de léthargie qui dura tout le jour, et dont rien ne put le sortir. Vers dix heures et demie du soir, il entra en agonie.
Autour de lui se pressaient, dans une muette douleur, Mo' Livinhac, son assistant pour la société des Missionnaires; le coadjuteur et les vicaires généraux; le P. Buffet, son confesseur, supérieur des Jésuites; le P. Delattre, archiprêtre de Carthage; le P. Michel, directeur de l'école apostolique; la supérieure des sœurs des Missions d'Afrique, deux autres prêtres encore et une religieuse, ainsi que toute sa fanâlle épiscopale.
A minuit, les soupirs du malade de\inrent de plus en plus rares, et le coadjuteur commença les prières des agonisants. Voyant ensuite que le dernier moment approchait, il se leva, et dit tout en larmes : c Mes amis, baisons une dernière fois cette main qui nous a si souvent bénis. > Tous s'approchent alors, et, se mettant à genoux, posent respectueusement leurs lèvres sur la main déjà froide du mourant.
Quelques instants après, le samedi 27 novembre 1892, à une heure du matin, soixante-sept ans et vingt-six jours après sa naissance, le cardinal Lavigerie rendait doucement sa grande âme à Dieu.
Aussitôt après, sur un autel dressé dans sa chambre même, les prélats et les prêtres commencèrent de célébrer des messes pour lui obtenir du souverain Juge une prompte miséricorde.
Le glas funèbre, sonné au point du jour dans les paroisses d'Alger, fit connaître le malheur à tous. La consternation et le deuil se répandirent sur la cité ; les édifices publics et les navires ancrés dans le port mirent en berne leurs drapeaux et leurs pavillons. Le gouverneur d'Alger demanda par dépêche au ministre de l'intérieur l'autorisation, qui fut aussi tôt accordée, de rendre au défunt des honneurs extraordi naires. « La grandeur du rôle qu'a rempli le cardinal, disait-i' l'importance des services qu'il a rendus à la France, notam
LA mout et le triomphe 333
ment à Tunis, rendent ce cérémonial nécessaire, non moins que le respect dont nous devons entourer, aux yeux de la population musulmane, les grands personnages français. »
Toute la journée du samedi, le cardinal resta exposé sur son lit funèbre, et les enfants de son école apostolique eurent le privilège de se succéder auprès de lui , priant et pleurant avec leur naïve ferveur, se pénétrant pour toute leur vie d'un sublime souvenir.
Le soir fut fait Tembaumement, et les traits puissants du cardinal se fixèrent dans la sereine majesté de la mort. Il fut descendu au grand salon le dimanche matin, et, revêtu des ornements pontificaux, il apparut plus beau encore que dans la vie au public enfin admis à le visiter.
Le lundi soir, à trois heures, il fut mis à découvert dans un triple cercueil orné de velours rouge et de clous d'argent ; puis, soulevé sur les épaules de dix porteurs, il descendit, aux sons d'une marche funèbre, vers le plateau de Notre- Dame d'Afrique; là il s'arrêta dans l'humble chapelle de Saint-Joseph, pour y passer la nuit, en une sorte d'intimité^ au milieu des seuls missionnaires.
Le lendemain matin, en présence de trois évoques, il fut transféré dans sa chère basilique, et, du haut lit de parade où il trônait encore, on eût dit qu'il jetait un dernier regard sur l'immense horizon étendu devant lui, sur les montagnes de la Kabylie, sur la blanche ville d'Alger, et, tout au loio, sur r infini de vagues bleues qui le séparait de la France.
A la tombée de la nuit il fut porté sans grand éclat dans sa cathédrale d'Alger, et ce fut là vraiment que commença le triomphe, nous allions dire l'apothéose.
Trois jours durant, dans la métropole entièrement tendue de draperies rouges et çà et là voilée de crêpes funèbres, la foule ne cessa de s'écouler, avide de contempler une dernière fois rillustre archevêque, plus avide encore de le vénérer et de lui rendre hommage. On peut dire qu'ils y vinrent tous, les cent mille habitants d'Alger, et ceux même des pays voisins; non pas seulement les Européens, mais les juifs aussi, mais surtout les musulmans, qui se montraient les plus empressés et les plus recueillis, invoquant, dans la simplicité
de leur àme, la protection du grand marabout chrétien qu'ils entouraient de tant d'admiration et presque de leur culte. Tous défilaient avec lenteur dans le chœur resplendissant de lumières; ils se prosternaient devant lui, ils s'efforçaient de l'atteindre et de lui faire toucher des objets pour les garder en précieuses reliques.
Ce fut seulement l'après-midi du vendredi que cessa le long cortège de pèlerins et de suppliants. On ferma alors le cercueil, et l'on acheva les préparatifs pour les solennelles funérailles du lendemain.
Le samedi, Alger se réveille dans le deuil. Comme au jour du décès, pavillons et drapeaux sont en berne au haut des navires et des édifices. Dans les rues que doit parcourir le cortège, la circulation des voitures est interrompue, et toutes les troupes de la garnison s'y rendent pour faire la haie dès sept heures du matin. La foule s'anime et longtemps d'avance se masse, innombrable, sur les trottoirs, sur les places publiques, aux fenêtres, aux balcons et sur les terrasses.
Les autorités civiles et militaires, en grand costume, attendent dès sept heures et demie sur la place Malakoff. Bientôt après, une sonnerie de clairon annonce l'arrivée du général Swiney, commandant la division d'Alger, que précèdent ses spahis. Puis c'est le gouverneur lui-même qui approche, escorté des chasseurs d'Afrique. Douze coups de canon résonnent, et la cathédrale ouvre ses portes.
Le chœur tendu de blanc, comme pour une fête, et l'église vêtue de la pourpre triomphale s'emplissent, en bel ordre, de tous les fonctionnaires élus ou constitués, et des ministres de toutes les religions, rabbins, pasteurs et muphtk A gauche, sous le dais du trône vide, des couronnes s'élèven^ jusqu'à mi-hauteur du mur, et près de là, isolé comme
convient à sa dignité de représentant de la France , le gouverneur se tient debout, dans sa douleur visible d'ami et de patriote.
Au pied du catafalque prennent place Mgr Dusserre, M'J^^ Brin* cat et les deux vicaires généraux d'Alger. En cliape et en mitre blanche s'avancent les évoques officiants, Ma*" Tournier et Mar Gazaniol, venus de Tunis; Ms^ Soubrier, évêque d'Oran ; Mî' Livinhac, supérieur général des Pères Blancs; M«' Combes, évêque de Constantine et d'Hippone-
Ce fut ce dernier qui célébra la messe et qui ensuite monta en chaire, moins pour y prononcer une oraison funèbre que pour faire éclater les tendres adieux et les plaintes désespérées de rÉglise algérienne : c II faudra donc, s'écria-t-il, ajouter à la douleur de l'avoir perdu la douleur de ne pouvoir même retenir ce qui nous reste de lui! )► Il dit ensuite la gloire de l'illustre apôtre, l'éclat et la sainteté de ses œuvres, l'hommage universel qui raccompagnait dans la mort : <r Et cependant nous sentons là une lilessure qui ne peut être guérie par la gloire, car, si cette gloire est vivante, celui qui la portait n'est plus... Père bien- aimé, dans les déchirements du départ, il ne nous reste plus L]irà vous dire, comme dernier adieu, que par l'amour et le souvenir nous ne serons jamais séparés, d
Après cette allocution et après les cinq absoutes, le cortège se mit en mouvement. Les confréries populaires sortirent précédées de leurs bannières. Puis vinrent le clergé j les prélats, les évêques, et enfin le majestueux cercueiL Loi^qull parut sur les bras des porteurs, au seuil de la caUitdrale, la foule se découvrit, et, tandis que les troupes présentaient les armes, les clairons sonnèrent et les tamboui's battirent aux champs.
Il fut placé sur un char magnifiquement décoré de draperies noires , de couronnes rouges et de palmes vertes , et il 'i traversa une dernière fois sa ville épiscopale.
Le long des rues du Divan, Bab-Azoun et Littré^ autour du square Bresson, sur le boulevard de la République et jusqu'à l'amirauté, les troupes de toutes armes, sous le commandement du général de division, formaient une haie con^iacte,
et de leurs épées comme de leurs clairons saluaient au passage le char funèbre et triomphal. Et la foule s'inclinait » émue et pleine d'admiration.
De même qu'il était précédé des paroisses, des séminaires, des communautés f du clergé, des évéques, de toute l'Église en un mot, le cardinal était suivi du gouverneur, toujours isolé, de l'amiral, des généraux, des hauts fonctionnaires, de la magistrature, de l'Université, c est-à-dire de toutes les autorités qui représentent la France. Il y avait aussi les consuls des puissances étrangères.
Enfin l'on arrive, entre deux haies de chasseurs d'Afrique et d'artilleurs à cheval, à la rampe de l'amirauté, devant l'ancien port des Barbaresques. Alors le char s'arrête, les canons du port sonnent une fois de plus le deuil national , et le cercueil est posé sur tme dalle, à quatre pas de la mer. Autour de lui se tiennent deux généraux, à cheval et le sabre haut, l'amiral, quelques-uns des premiers fonctionnaires et les évêques.
Le gouverneur s'avance, et d'une voix émue, au milieu d'un profond silence, il lui dit adieu au nom de l'Algérie ;
« Le moment est venu. Je ne puis me rendre à la prière de Mgf l'archevêque d'Alger. Je ne puis laisser partir sans un mot d'adieu cet homme que la France honore aujourd'hui. Le cardinal a voulu que son corps fût porté à Carthage, mais il nous a laissé son cœur.
« C'est, en effet, ici qu'il a commencé, entrepris et poursuivi la grande œuvre de sa vie. A une heure où personne ne pensait à l'Afrique , il a voulu la conquérir à la France et à la civilisation. Il a été bon Français, bon Européen.
« Précurseur de tous ces hardis voyageurs, de tous ces marins et de tous ces soldats qui donneront à ce siècle quelque chose de la gloire des conquérants du nouveau monde, il a lutté toute sa vie, Dieu sait parfois au prix de quelle amertume.
<K II était né pour l'action. Son esprit était de ceux qui regai dent où ils vont, et non d'où ils viennent. C'est ainsi qu était venu à la république. Il me disait souvent à moi-même
€ Je suis le serviteur d'un Maître qu'on n'a jamais pu ren- € fermer dans un tombeau. >
€ Qu'il me soit permis aussi de dire combien il était doux, tendre à ceux qu'il aimait, passionné dans ses afîections. Enflammant tous ceux qui l'approchaient de son ardeur gêné-reuse, sa mémoire leur restera chère, et la France, qu'il a tant aimée, gardera son souvenir comme celui d'un de ses plus nobles et de ses meilleurs enfants. >
Rien ne peut donner l'idée de ce que fut, dans ce magnifique décor de la baie d'Alger et sous l'azur d'Afrique ^ la partie en quelque sorte maritime des obsèques.
Au bruit du canon des batteries de terre, douze marins enlèvent le cercueil et le déposent sur un vaste chaland que couvrent des draperies rouges. Puis, sous les yeux de cent mille spectateurs groupés sur les quais de la vaste rade , le nouveau cortège s'ébranle à son tour, formant une sorte de croix gigantesque : en tête l'embarcation qui porte les évéques officiants, coiffés de la mitre et crosse en main, puis la chaloupe à vapeur qui remorque le chaland-catafalque, enfin deux baleinières pour la famille du défunt * et pour les autorités principales; sur les côtés, à la hauteur du chaland, deux autres baleinières de douze rameurs chacune, celle de droite réservée au gouverneur, celle de gauche occupée par l'amiral, qui dirige la marche. Immobiles sur le pont des navires du port, les marins présentent les armes, et, détail imprévu, beaucoup de barques privées se mettent à suivre, à distance respectueuse.
Cependant on approche du navire de guerre, le croiseur Cosmao, que la France a envoyé pour transporter le cardinal. Les membres du cortège montent à bord, et, par une habile manœuvre, le cercueil rouge, un moment balancé dans les airs , arrive sur le croiseur, où l'attend une chapelle ardente, faite de riches tentures, de drapeaux et de lampes électriques. Le commandant le reçoit, fier et ému d'un tel
1 M»« Kiener-Lavigerie, sa sœur; le docteur Pouvreau et M. Louis Lavigede, ses leveux.
honneur; les clairons sonnent , et Téquipage présente les armes.
Après une dernière prière, les représentants de l'Algérie se retirent dans un profond silence, et il ne reste plus que six personnes auprès du cardinal, son neveu, son vicaire général et quatre évoques. Un marin, représentant de la France» veille en tenue de garde et l'arme au pied, dans la chapelle flottante.
Une dernière salve, et, tous pavois dehors en l'honneur de sa charge glorieuse, le navire se met en marche dans un nuage de fumée que sillonnent les éclairs de son artillerie.
Le lendemain, 4 décembre, à huit heures du soir, le croiseur abordait à la Goulette. Il jeta l'ancre et attendit. Le soleil se levait à peine derrière le cap Bon, que la Tunisie, terre de France elle aussi, commençait à son tour la glorification.
Dès l'aube, en effet, tous les bâtiments en rade, y compris une corvette danoise, mettent en berne leurs pavillons. Bientôt une délégation de la colonie française apporte une couronne de fleurs que noue un ruban tricolore sur lequel on lit : Les Français de la Goulette au cardinal patriote. Puis c'est le consul de France qui vient rendre hommage au grand mort.
A une heure, le cercueil est porté sur un grand canot drapé de rouge, où quatre marins se tiennent au port d'armes. Les évêques prennent place auprès de lui. L'embarcation est remorquée par une chaloupe à vapeur, que montent les matelots tunisiens du gouvernement beylical. Vient ensuite le canot du Coamao, portant le commandant et son état -major. Le départ est salué par les batteries du Cosmao et de la cor vette danoise.
Par le chenal récemment creusé au milieu du lac on se rend
à Tunis, au bout de l'avenue de la Marine. Sur le quai et dans les barques se presse une foule nombreuse. Bient^L airi\ent les évêques, le clergé, les Pères Blancs, les élèves du séminaire de Carthage; puis M. Blondel, chargé d'affaires, qui, jusqu'à l'arrivée du résident nouveau, représente la France; les chefs de la municipalité ; le général Leclerc, commandant la brigade d'occupation; les chasseurs d'Afrique, les zouaves, avec leurs tambours et clairons voilés de crêpes. Sur le quai attend un corbillard splendide, orné de voiles noirs, d'écussons rouges et de drapeaux tricolores. On remarque, entre nutres couronnes, celle que portent les janissaires de la municipalité, avec cette inscription : A Son Éminence le cardinal Lavigerie la municipalité de Tunis reconnaissante.
Solennellement le cortège s'ébranle, et, traîné par huit chevaux que tiennent en main des soldats du train des équipages, le char funèbre traverse la foule avec lenteur pour se rendre à la cathédrale. Plusieurs Arabes réussissent à s'approcher du cercueil, sur lequel ils déposent d'humbles et confiantes suppliques adressées au grand marabout *. £n&n
^ On peut bien dire que, depuis saint Louis, aucun chrétien n'a jamais imposé au monde musulman une vénération semblable. Le P. Delattre^ aruhiprèti^ de Carthage, nous écrivait le 16 janvier 1892, quelques semaines seuloinent aprè» la mort du cardinal :
« Les Arabes ne tarissent pas d'éloges sur l'illustre défunt. Vous n'fgnor<^z pus que plus de deux cents suppliques ont été apportées par eux, soit â Tuujât soit à Carthage, pour être déposées sur Je cercueil de notre cher et vém^ré Pèro. Parmi ces lettres, un grand nombre s'adressent directement à l'àme du d'Luiit, la priant d'obtenir telle ou telle faveur aux intéressés...
«c Plusieurs Arabes ont demandé à visiter la tombe de Son ÉmiiicDce^'. Mainte^ nant les pauvres des environs de Carthage demandent l'aumône au nom du car' dinal, pour l'amour du cardinal, par la miséricorde du cardinal.
« La mémoire de Son Éminence ne périra pas au milieu des populations musulmanes qui nous entourent, et j'espère qu'elle contribuera à hàtei- le jour de la résurrection de ce pays à la vraie foi. «
Nous ne pouvons résister au désir de faire connaître quelques-unesi de ces kltret. En voici qui ont été écrites en français, et que nous reproduisons ieïtuellemeûli dans leur touchante naïveté :
« Père cardinal du bon Dieu,
a Protège le fils de mon frère Ahmed ben Aly, de la Marsa, qui a volt} iî y a un mois et demi. Je te demande de le faire sortir et aussi même de lui fuire du bien.
« Belkacem ben Aly. *
A Notre Ph'e, Son Excellence le cardinal Lavigerie, que Dieu a rappelé à lui, pour lui donner le repos étemel.
« Notre Père, a Toi,, qui fus ici-baç le protecteur de tous. Toi, qui fus le soutien des veuves
342 LE CARDINAL LAVIG£RI
la cathédrale de Tunis, non moins richement ornée que celle d'Alger, reçoit à son tour les restes mortels de celui qui, deux ans et demi plus tôt, y clôturait le nouveau concile de Carthage. Sur les marches du chœur, on a mis au milieu des couronnes innombrables celles de Biskra, de la municipalité tunisienne et de la résidence.
Le lendemain matin, on procéda à l'ouverture de la bière, et la figure du cardinal, nullement altérée, fut exposée une dernière fois à la vénération publique. Comme à Alger, il reçut les hommages de tous, des indigènes aussi bien que des Européens. Ce fut seulement à huit heures et demie du soir qu'on ferma la cathédrale pour sceller définitivement le cercueil en présence du commissaire central, de Mg' Brincat, de Mgr Gazaniol et du P. Charmetant. Les prêtres et les religieux continuèrent toute la nuit les prières : elles duraient, ininterrompues, depuis onze jours autour du cercueil.
De grand matin, le mercredi, les zouaves, les chasseurs d'Afrique, Tartillerie, viennent se ranger en ordre sur la place
et des orphelins. Toi, qui as toujours soutenu les faibles et les malheureux, (kis que notre frère Abderrahman ben Hadj Hassen ben Bna, détenu au Bardo, soit, par ton intercession , sinon gracié, tout au moins soulagé de sa peine; car il n*a jamais frappé ni fait couler le sang de son frère. La faute qu*il expie n'est que Tœuvre du diable, notre tentateur à tous.
« Encore une fois, prends en considération les suppliques d'une pauvre soeur et d'un frère dans la désolation.
« Tes fils,
« Ahtman et Didda. »
c Tunis, le i*' décembre 1892.
tf Monsieur le cardinal Lamgerie,
c C'est avec regret que j'ai entendu la nouvelle de votre mort, le 26 novembre écoulé.
< Hélas ! cette triste nouvelle m'a plongé dans une douleur profonde, car je vous aime comme un père dévoué à son fils; mais la mort a voulu s'emparer de vous, elle a voulu m'enlever un père. Quelle puissance ai -je contre elle? Aucune! Faisons comme les Israélites , voyons le destin et disons que c'était écrit.
« Maintenant vous reposerez peut-être, et je garderai pour vous un inébranlable souvenir. Votre nom ne s'effacera jamais de ma mémoire ; car vous l'avez bien mérité.
a Maintenant je vous fais savoir que j'ai mon frère innocent qui a été condamné par la cour d'assises de Tunis, et on l'a transporté à Alger. Je vous demande, comme si c'est une chose agréable que vous faites à Dieu , que la digne victime a quatre enfants tout petits, — le plus grand est âgé de douze ans environ, — qui font pitié. C est à Dieu que vous faites , en mettant en liberté ce père de famille.
« Veuillez prendre note de son nom : Salah Ould et Ha^j Ali.
« Elyarmassi. »
Calhédrale de Saint -Louis, à Carthage.
de la Cathédrale. A neuf heures, le général arrive à cheval, en grande tenue, précédé de ses spahis et suivi de son étatmajor. Quelques instants après parait le chargé d'affaires, avec son escorte de janissaires. Le général donne Tordre : « Portez armes! » les canons tirent une salve j les cloches sonnent, et la musique des zouaves commence une marche funèbre. Le général et le chargé d'affaires entrent dans l'église, où déjà ont pris place tous les corps constitués, avec les consuls étrangers et les ministres tunisiens, en tète des^ quels se trouve le prince héritier Taïeb-Bey.
Pendant la messe, que chante M9^ Livinhac, les troupes s'échelonnent depuis la cathédrale jusqu'à la gare, et c*est entre deux haies de chasseurs d'Afrique et de zouaves qu'après les absoutes le long cortège se met en marche ^ formé des soldats qui entourent le drapeau en deuil, de la musique militaire, des confréries italiennes et maltaises aux costumes pittoresques, des diverses sociétés avec leurs bannières voilées, du clergé et des évéques, du char funèbre, du chargé d'affaires ayant le prince à sa droite, des oniciers, des consuls et des magistrats.
A la sortie de la cathédrale , comme à l'entrée en gare , le cercueil est salué militairement et le canon résonne. Le drapeau italien de la gare est en berne, lui aussi, mais ce sont des drapeaux français qui ornent le fourgon destiné au cardinal.
Le train spécial s'ébranle, traverse la Marsa, où descend le prince Taïeb, et stoppe à la Malga, parmi les ruines de Carthage, au pied de la colline qui porte la lière basilique.
Lorsque le cercueil descend pour être mis sur une prolonge qu'escortent huit chasseurs d'Afrique , une fois de plus résonnent de concert l'artillerie, le clairon et les cloches. L'armée présente les armes. Sur les deux tours de la cathédrale de Saint- Denis apparaissent, en berne et cravatés de crêpe, le pavillon pontifical et le pavillon fiançais»
Et lentement, sous le soleil de midi, guerriers, prêtres et magistrats gravissent la colUne historique de Byi-sa, parmi la foule respectueuse des Arabes. Le primat d'Afrique, salué par nos soldats, pénètre enfin dans sa dernière demeure.
Un peu plus tard, le Cosmao quittait la rade de la Goulette, et lançait une dernière salve en passant devant la basilique.
La suprême cérémonie approchait.
Dans la cathédrale splendidement tendue de noir, de pourpre et d'or, une messe pontificale fut chantée le jeudi, en présence de la même foule que la veille et des mêmes autorités.
Mgf Brincat célébra l'office; puis il monta en chaire pour exhaler en termes émus et vraiment dignes du sujet, avec sa propre douleur, celle de l'Église, de la patrie, de la malheureuse Afrique. Et il lut une lettre pleine de regrets et d'éloges, que le cardinal préfet de la Propagande venait d'envoyer de Rome pour rendre hommage, au nom de l'Église mère, à Tilluslre missionnaire de la foi catholique.
Il aurait pu ajouter, s'il l'avait su à temps, que le Père commun des fidèles ordonnait en son honneur un service solennel à Saint-Louis des Français, que d'autres services se célébraient dans les cathédrales de Paris, de Bruxelles, de Lille, de Marseille, de Bayonne, de Nancy, dans toute la France, en un mot, et même sur les divers points de l'Europe, et ailleurs encore, en Orient, à Jérusalem en présence du consul français, à Damas, où le patriarche Yussef faisait en chaire son éloge funèbre devant l'archevêque de Hauram, Tévêque de Tripoli et une foule de toute religion et de toute nationalité. Comme ils disparaissaient , les outrages des derniers temps, dans ce flot universel de prières, de regrets et de louanges!
Le soir, on le descendit dans le caveau qu'il s'était prépara lui-même sous le chœur de la basilique, en face du trot primatial. On le mit au fond, sur un banc de marbre, h long du mur où se lisait l'épitaphe composée par lui : Hic v
LA MORT ET LE TRIOMPHE Ul
spem infinitœ misericordiae requiescit CAROLUS MARTIALIS ALLEMAND LAVIGERIE, olim S. E. R. presbyter cardinalis^ archiepiscopus Carthaginiensis et Algeriensis, Africw primas j nunc cinis. Orale pro eoK
Uu peu de temps encore on pria et Ton pleura dans le caveau funèbre, et puis il fallut se retirer et sceller la dalle de marbre qui ferme le grand tombeau.
La sépulture est digne de lui, et il est bien là -bas, dans cette basilique de Garthage , naguère témoin de ses jours heureux, sur cette pointe avancée de la terre africaine qui regarde vers Rome et vers la France, parmi les plus grands souvenirs de l'histoire, au pays d'Annibal et de Tertullien, où saint Augustin a vécu, où moururent saint Cyprien et le meilleur des rois de France.
Un jour, devant sa primatiale, en vue de la mer et de Tunis , sa patrie reconnaissante et fière lui élèvera un monument. On y lira, dans ce style lapidaire appris en déchiffrant les arcs de triomphe et les tombes chrétiennes, la glorieuse épitaphe qu'au jour du service funèbre le savant de Rossi faisait inscrire , à Rome , sur Saint-Louis des Français ;