CHAPITRE X
?^otre but, dans ce livre, a été de faire connaître 3 œuvres du cardinal Lavigerie telles que nous 'ons pu les connaître nous-même d'après les >cuments, d'après des témoins bien informés et js propres voyages.
Ce que nous avons appris et ce que nous avons 1, nous avons voulu le dire, autant qu'il était >ssible, en essayant simplement d'être vrai, et ins y ajouter d'appréciation personnelle.
Ce principe de discrétion a-t-il été appliqué dans ne mesure suffisante? L'auteur le voudrait, du teins. C'est pour s'y montrer fidèle qu'il renonce l'idée de faire ici une étude critique sur Mgr Laigerie écrivain. Il indiquera seulement ce que le ardinal a publié, et, pour permettre aux lecteurs e se faire à eux-mêmes leur opinion, il citera en ntier l'un de ses discours, celui qui a pour sujet armée et la mission de la France en Afriqm
Le cardinal Lavigerie n'est pas seule
rhomme d'action que chacun sait. C'est aussi un lettré et un savant. Il a reçu en Sorbonne les titres de docteur es lettres et de docteur en théologie, et à Rome les titres de docteur en droit canonique et en droit civil.
Avant d'être absorbé par ses travaux apostoliques, il a publié plusieurs ouvrages. Licencié es lettres, il édite des auteurs grecs et latins, des cours de versions et de thèmes grecs, un dictionnaire grec-français, une Histoire sainte et une Histoire de l'Eglise abrégées. Docteur es lettres à l'âge de vingt-cinq ans, il donne au public sa thèse française sur V École chrétienne d^Édesse, et sa thèse latine sur l'historien Hêgésippe.
Professeur de littérature latine à l'Ecole des Carmes, il se familiarise de telle sorte avec les écrivains de Rome que, cette année encore, S soixante-cinq ans, il dictait en latin classique l€ lettre de convocation et les autres documents relatifs au concile de Carthage, et cela en se promenaai de long en large dans son cabinet de travail, sans chercher les formules de sa pensée plus de temps qu'il n'en fallait à ses secrétaires pour les écrire..
Professeur d'histoire ecclésiastique à la Sor-: bonne, il renouvelle, sous le double rapport de la, science et de l'intérêt, les questions qui font l'objet de son cours, comme il est facile de s'en convaincre en lisant ce qui en a été publié dans ses Leçons sur le Jansénisme,
Malgré la réelle valeur de ces premiers travaux,
LE CARDINAL LAVltiERIË ÉCRIVALN 355
B n'est point là que Mgr Lavigcric a le mieux déloyé ses talents d'écrivain. Les publications rela- Lves à ses œuvres, ce qu'il lui a fallu dire ou îcrire au jour le jour comme missionnaire et :omme évoque, voilà où se montrent vraiment la rigueur et l'étendue de sa pensée, la netteté et la ;)ureté classiques de son stylo.
Mais c'est surtout la nature môme des matières traitées qui intéresse le lecteur dans ses mandements, dans ses lettres, dans ses rapports, dans ses discours et allocutions.
Qu'il raconte sa mission de Syrie ; qu'à propos de ses orphelins arabes il fasse appel à la pitié des chrétiens de France ou à la justice du gouvernement algérien; qu'il prononce l'éloge funèbre de Pie IX, ou celui de nos généraux; qu'il expose la mission de la France et de son armée en Afrique ; que, dans sa première lettre d'archevêque, il entretienne ses diocésains du passé, du présent et de l'avenir de l'Algérie ; qu'il émeuve les capitales de l'Europe sur le sort des esclaves noirs, ou que, au iHoment de relever le siège de saint Cyprien, il Retrace, à la manière de Bossuet, les étonnantes destinées de cette Carthage qu'il a fait sortir une Quatrième fois de ses ruines : tout ce qu'il dit touche aux grands événements de ce siècle, et tout prend l'importance d'un document historique.
Quelquefois, mais comme à ses heures de loisir ît pour se rappeler qu'il a occupé une chaire d'hisoire en Sorbonne, il revient à l'érudition. Qu'on ise, dans ses Œuvres choisies, ses études sur saint
Martin, sur Saint-Louis de Carthage, sur Sainte- Anne de Jérusalem, sa lettre sur la Mission du Sahara, et celle qu'il écrit au secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur l'utilité d'une mission archéologique à Carthage. Il faut signaler encore à tous ceux qu'intéresse l'avenir de l'Afrique ses lettres aux directeurs de la Propagation de la foi sur les Missions de l'Equateur, sa circulaire relative au baptême des infidèles et à la question du prosélytisme en pays arabe, la plupart de ses mandements au clergé ou aux fidèles des diocèses d'Alger et de Carthage.
L'importance de ce qu'a écrit le cardinal Lavigerie et la manière dont il l'a écrit (on jugera de son style d'après le discours cité en appendice), ont fait penser à lui plus d'une fois pour l'Académie française.
Les uns ont dit qu'il avait refusé d'en faire partie, les autres qu'il avait posé sa candidature. Il n'est pas vrai qu'il ait jamais fait la moindre démarche pour entrer à l'Institut; mais nous ne voyons pas, quant à nous, pourquoi il refuserail toujours, s'il lui était offert, un honneur qui rejaili lirait sur ses œuvres et sur l'Église.
Tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a ét^ invité, en 1884, par le secrétaire perpétuel de l'Aca^ demie des Inscriptions et Belles-Lettres à poser s8 candidature dans cette section de l'Institut, e qu'il a répondu à cette démarche par la lettre sui vante :
LE CARDINAL LAVIGERIE ÉCRIVAIN 3o7
« Monsieur ie Secrétaire Perpétuel,
(i Par suite de la grave maladie dont je relève à peine, je n'ai pu répondre que par un télégramma à la communication bienveillante qui m'était faite f» votre nom.
Je veux aujourd'hui suppléer au laconisme forcé de cette première réponse, et exprimer du moins ma reconnaissance à ceux des membres de folre Académie qui avaient pris avec vous l'iniliative de ma candidature.
Je veux surtout vous donner l'explication l'une réserve qui a peut-être eu lieu de vous surprendre.
' « Je comprends la règle qui fait une obligation îux candidats de solliciter directement les suf- 'agcs de l'Académie. Il est juste qu'ils montrent linsi le haut prix qu'ils y attachent.
« Mais deux raisons personnelles m'ont fait re- |tuler devant cette démarche.
La première est l'absence des titres qui issent pu lajustifier. Je n'en ai guère d'autres, en tffpt, que ma bonne volonté, et la bonne volonté, )rsqu'il s'agit de science et de résultats acquis, it une recommandation insuffisante.
La seconde raison est d'un ordre plus délicat fncore. Au fond, je ne suis qu'un missionnaire; mes autres titres ne valent que par celui-là. Or, si un missionnaire doit tout recevoir, puisqu'il manque de tout, il est des choses qu'il ne doit pas solliciter.
« Pour faire une brèche dans la barbarie, j'ai d m'enlourer d'une légion d'apôtres. Dans la lut engagée dans l'intérieur de notre Afrique, on; d'entre eux ont déjà versé leur sang, d'autres o: succombé à la fatigue et à la maladie. Que dirai on de moi, si, pendant que les miens ne cherche que les palmes du martyre, on me voyait brigu les palmes de l'Institut?
« Un tel rapprochement est condamné par s< expression môme.
« Si donc j'avais cédé à la tentation, séduisari d'ailleurs, qui s'offrait à moi, au fond, j'aurais i en rougir.
« Il y a vraiment là incompatibilité, et il faut l laisser dans ma Barbarie.
a Mais si je ne puis aller à l'honneur, je sei toujours heureux d'être à la peine et de réponc à votre appel, lorsque nous pourrons, mes m sionnaires et moi, servir avec vous la science notre pays. »