CHAPITRE IX
11 suffirait, ce semble, du chapitre qu'on vien^ de lire pour apprécier les services que le cardinal . Lavigerie a rendus à la France ; les Italiens Tont , dit, sa présence en Tunisie vaut pour nous mieux a qu'une armée. \
Il a. donné bien d'autres preuves de son patriotisme, depuis ses débuts apostoliques dans cet Orient oîi il faisait bénir partout le nom delà France, jusqu'à la fondation de ces missionnaires d'Alger, qui portent notre influence aux extrêmes limites du désert et dans les plus sauvages contrées de l'Afrique centrale. Mais, sans revenir sur les questions déjà traitées, il reste encore à faire connaître certaines circonstances où s'est manifesté avec plus d'éclat son dévouement aux vrais intérêts de son pays; il reste aussi à dire jusqu'à quel point la France a su lui rendre justice.
Chargé du gouvernement spirituel de notre grande colonie africaine, l'archevêque d'Alger ne
s'est pas pour cela désintéressé de ses progrès matériels.
L'année même de son arrivée en Algérie, il prit occasion de ce qu'il avait été appelé à bénir, h Maison-Carrée, des charnies à vapeur dont on allait faire les premières expériences, pour exprimer ses sentiments sur la prospérité du pays auquel il s'était à jamais dévoué.
Dans son allocution il demandait h la France pour TAlgérie une plus grande part de « libertés civiles, [ ïeligieuses, agricoles, commerciales )),et ilTattondait a de la raison et de la justice de la mère patrie » .Mais il invitait surtout les Algériens à chercher leur salut en eux-mêmes. « Je vous demande, disait-il, de ne pas vous désintéresser de vos destinées, de sortir de cette routine qui attend tout de rÉlat et qui lui demande tout, de vous montrer ainsi dignes de la liberté que vous réclamez, et qui seule, avec la sécurité, doit être la condition vitale dune colonie. Je vous demande l'esprit d'initiative, de libre association, pour toutes les branches ; ouvertes à votre activité, pour tout ce qui est 1 utile, fécond, chrétien. »
Et il prêcha si bien d'exemple, qu'un jour on l'appela, au conseil du Gouvernement, le premier colmde l'Algérie.
Il fut fier de ce titre, et il s'appliqua h le mériter.
Tous ses établissements religieux, en Algérie
comme en Tunisie, ont été fondés, matériellement,
sur l'agriculture. A Maison-Carrée, à Kouba, dans
la plaine du Chéliff, h Carthage, il a acheté des
terres incultes, de la broussaille, comme on dit làbas, et il les a fait transformer par ses religieux, par ses orphelins, par des ouvriers à gages, en champs des plus productifs, en jardins de primeurs, en vignes excellentes. Il a créé des vins qui sont devenus célèbres. Les cépages de raisin muscat qu'il a fait choisir en Espagne ont donné le délicieux vin de dessert qui est maintenant si recherché sous le nom de vin de Carthage, et qui a obtenu un grand prix à l'Exposition Universelle de 1889.
Ces diverses exploitations une fois assurées du succès, le cardinal s'est dessaisi de son droit personnel et il en a fait légalement donation à ses. œuvres. Ainsi les orphelins possèdent un petit fonds à faire valoir, ainsi les noviciats de religieux et de religieuses ont au moins leur pain assuré, ainsi môme les caravanes de missionnaires peuvent se procurer, en partie, les provisions de toute nature dont elles ont besoin à leur départ pour le Soudan ou les Grands Lacs.
Le même principe doit être suivi dans les Missions lointaines. On manque de tout, dans lespays barbares ; mais on y a la terre presque pour rien. Qu'on y crée donc des établissements agricoles; que les missionnaires et leurs néophytes fassent sortir du sol leur propre nourriture, qu'ils ■ y puisent les ressources nécessaires à l'aumône et : à la fondation des églises, des asiles, des écoles. C'est ce que le cardinal Lavigerie fait pratiquer à ses Pères Blancs, c'est ce qu'il a conseillé à tous
les missionnaires, dans une lottro aux comités directeurs de la Propagation de la foi. Il y rappelle les exemples des anciens moines. « En paraissant, dit-il, exposer une pensée nouvelle, je ne fais que rappeler ce qui a existé durant des siècles, et a fait le monde chrétien. »
Mais il ne s'agit ici que de son dévouement aux progrès de la colonisation algérienne. C'est le U)ême sentiment qui lui a toujours fait honorer, et, en 1880, protéger avec succès contre les fameux i^tw^^d l'admirable monastère des Trappistes de Staouéli. Est-il pour les colons un meilleur exemple de ce que peuvent le travail et l'économie, que cette colonie de pauvres religieux transformant une plaine sauvage et malsaine en vignes, en prairies, en jardins, puisant dans un sol inculte assez de richesses pour prodiguer les bienfaits de la charité à toutes les misères, à toutes les œuvres utiles, en Algérie et môme en France?
L'archevêque d'Alger, pour rassurer contre les craintes d'abandon et d'isolement les Européens qui venaient chercher du travail dans la colonie, Toulut leur préparer, en cas d'échec et de misère, m asile pour la vieillesse. Il fonda pour eux, dans tme propriété voisine d'Alger, presque au sommet de la Bouzaréah, une maison de retraite qu'il confia aux Petites Sœurs des pauvres. Les vieillards y trouvent, avec les soins dévoués de ces jblmirables religieuses, le ministère d'un aumô- Mer et la jouissance d'une jolie chapelle. Ils se fendent avec empressement et confiance au vœu
délicat qu'exprimait ainsi l'archevêque en ouvrant cet asile :
« Lorsque, brisés par Tâge, par la maladie, par le poids du travail, nos colons viendront frapper à la demeure hospitalière que leur ouvre, par mes mains, la charité catholique, je les recevrai avec joie, avec respect, comme on reçoit le guerrier qui revient blessé du champ de bataille où il a com-, battu pour son pays, w
Ce qui manque le plus à l'Algérie, c'est, aujou^^ d'hui encore, un nombre suffisant de colons. Biei exploitée, elle pourrait en nourrir sans peine trois fois plus qu'elle n'en possède. Ce besoii était bien plus sensible encore lorsque Mgr Lavi-j gerie arriva en Afrique. Aussi se préoccupa-t-ilî d'y attirer en plus grand nombre les Européens.^ et en particulier les Espagnols, qui fournissent aux départements d'Oran et d'Alger tant de coloi laborieux et chrétiens.
En 1869, ayant établi pour eux, dans son di( cè'se, un service religieux spécial, il leur fit partd( cette bonne nouvelle dans une lettre pastorale, en prit occasion d'adresser l'appel que voici ai Espagnols d'outre-mer :
(( Le dernier vœu que nous formerons, c'est votre prospérité croissante, votre bonne repu tati( et aussi le soin paternel que nous prenons, Algérie, de tout ce qui touche vos intérêts mal riels et religieux décident beaucoup de vos coi patriotes à venir chercher ici l'ordre, la paix, ' travail qui ne leur manqueront pas. Qu'ils vienne:
LE CARDINAL LAVIGERIE ET LA FRANCE 3zl
t milieu de nous, ils y seront accueillis et traités )inme vous l'êtes vous-mêmes, par tous comme ;s frères, et par moi , pour ce qui concerne les inté- ■ ils de vos âmes, comme des enfants bien-airaés. »
Une invitation plus pressante encore fut celle u'il adressa aux Alsaciens-Lorrains après la guerre 3 1870. Son Appel, adressé à tous les députés de rance, alors réunis h Bordeaux, fut le point de Spart de la loi qui fut votée pour favoriser Vémiration de ces malheureux compatriotes dans ta Jonie algérienne. Il rappelait aux victimes de mnexion allemande les liens qui l'unissaien ta eux )inme ancien évêque de Nancy; il leur montrait ans l'Algérie une France nouvelle, disposée h ■UT faire le meilleur accueil et comptant sur eux OHrdevenir plus prospèreet plus catholique ; illeur pprenaitque des sociétés se fondaient, pour leur ilir des demeures dont le prix modique ne serait as exigible avant que le travail des premières nnées leur eût déjà donné une certaine aisance.
(1 Sous un ciel encore plus doux que le vôtre, isait-il, dans un climat qui passionne tous ceux ui l'ont connu, vous pourrez former des villages niquement composés d'habitants de vos proinces, et où vous conserverez la langue, les traitions, la foi du sol natal. Vous y retrouverez, ourvous parler et pour vous instruire, desprôtres e vos pays, que nous vous donnerons pour p curs; vous pourrez donner aux centres créés oQs les noms des villes, des bourgs, des villa |iii vous sont chers, parce qu'ils sont ceux de
pairie... Venez, nous sommes prêts à vous accuc lir comme des frères, à vous faciliter vos premi travaux, à vous consoler de vos douleurs. »
Cet appel fut écouté. Il devait l'être, étant pa d'un cœur qu'avaient profondément désolé '.
humiliations et les déchirements de la patrie.
La guerre avait été déclarée à la Prusse le 19 jui let 1870. Alger, qui n'avait pas alors de télégraph ne rapprit que deux jours plus tard. L'archevôqi se hâta, par deux lettres successives, d'exhorter s diocésains à prier pour la France, et il le fit ( termes dignes de sa foi et de son patriotisme. Ma ses actes et ceux de son clergé furent plus él< quents que tous les écrits.
Dès l'origine de la guerre, un grand nombre ( séminaristes et de prêtres demandèrent à se rendi aux frontières en qualité d'aumôniers ou d'infii miers, et bientôt tous leurs collègues, sans excej tion, sollicitèrent l'honneur de les suivre. L'arch vôque fit deux parts égales de ce que réclamaient l besoins de l'armée et les besoins de son diocèse, ( l'on commençait du reste à prévoir des soulèv ments; dans une lettre rendue publique, il offi au ministre de la Guerre, pour le service des amb lances et pour celui de l'aumônerie, la moitié des collaborateurs, et il se chargea de pourvoir k môme à leurs traitements.
LE CARDINAL LAVIGEKIt: ET LA FKANCE: 323
Mais tel était, en France, le nombre des demandes semblables, que le gouvernement ne put accepter que trois aumôniers algériens.
Deux d'entre eux se trouvaient aux premières batailles. A Wissembourg, M. l'abbé Gille, curé de Saint-Eugène, put donner T absolution au général Douai au moment où ce vaillant officier tom- 'l)ait sous les balles ennemies; il rejoignit ensuite l'armée de Mac-Mahon àLunéville. L'abbé Gillard, secrétaire de Mgr Lavigerie, fut fait prisonnier sur 'le champ de bataille de ReichshofFen et conduit en Savière ; libéré ensuite, aux termes de la convention de Genève, il rejoignit l'armée du Rhin et fut Klessé à Sedan. Force lui fut alors de rentrer en Afrique. L'archevêque alla en personne le recevoir abord du bateau qui le ramenait à Alger, et il le kit sur l'heure son vicaire général, aux applaudis-
iments de tout son clergé.
Cependant, la guerre, continuée par le gouver-
lent de la Défense nationale, se prolongeait au
de toutes prévisions, chaque jour plus terrible
plus désastreuse.
Après Sedan, l'archevêque d'Alger ordonna que
u'à la fin des hostilités il y aurait tous les jours
cathédrale une messe spéciale pour le succès
années françaises, et exposition du Saint-
ment de cinq heures du malin à sept heures
demie du soir. 11 écrivit à la préfecture que la
ttrée des séminaires n'aurait pas lieu avant la
le la guerre, et que les séminaristes, dont plu-
JTS se trouvaient déjà sous les drapeaux, reste-
324 LE CARDINAL LAYIGERIE
raient, suivant leur âge, à la disposition des autorités compétentes pour la défense commune.
Les séminaires étant libres jusqu'à la fin des hostilités, il les offrait au gouvernement, pour j^ établir les ambulances des milices algériennes, dans le cas où elles auraient à combattre. Il serai! heureux, disait-il, de pouvoir leur servir lui-même d'infirmier et de leur procurer tous les soins que réclamerait leur état. Il demandait à recevoir dî ses orphelinats de Kouba et de Maison-Carrée le enfants pauvres des colons et des ouvriers algériei qui étaient rappelés sous les armes. Il offrait ei les cloches de sa cathédrale, à l'exception d'un^ seule, pour fondre des canons, et il encourageaîl les fabriques de son diocèse à agir de môme.
Il écrivait encore au préfet d'Alger : « Je n' pas besoin d'ajouter que, dans un cas de révol à l'intérieur, qui, je l'espère, ne se réalisera pas, j n'hésiterai pas à recommander à tous les pretr qui dépendent de moi de s'unir vigoureusement leurs paroissiens pour repousser l'ennemi. » i
A peine la guerre d'Allemagne touchait-elle à fin, que les Kabyles profitaient de nos embarras Europe pour prendre les armes contre nous^ L'Algérie, dépourvue de troupes régulières, pni craindre quelque temps un massacre général; mai^ le courage des colons, promptement organises e^ francs-tireurs et en gardes-mobiles, ne permit paJ à la révolte de s'étendre à toute la province, et Far mirai de Gueydon, nouvellement nommé gouver-^
LE CARDINAL LAVI6ERIË ET LA FHANCE 325
neur, parvint, malgré le peu de forces dont il disposait, à réprimer Tinsurrection en quelques semaines par des prodiges de courage et d'habileté.
Là encore, comme dans la guerre allemande, on put apprécier le patriotisme du clergé algérien à son langage et à ses actes. Tous les prôtres se proposèrent pour accompagner les troupes qui se rendaient au secours des localités assiégées ou menacées. Le curé de Palestro succomba au milieu de ses paroissiens, en combattant avec eux contre les omemis du nom chrétien et de la France. L'archevêque fit l'éloge de ce vaillant prôtre dans une lettre au clergé diocésain, et il présida lui-même un service funèbre à son intention dans l'église cathédrale.
Qui s'étonnera, après ce que l'on vient de lire, q[ue Mgr Lavigerie ait toujours eu les sympathies de l'armée, et qu'il ait entretenu les meilleures relations avec nos généraux d'Afrique?
Vaillant lui-même et vrai tempérament de guerrier, il était fait pour comprendre et aimer les héroïques soldats de la conquête algérienne.
L'année même de son arrivée, en 1867, ilor-
)imeque l'église de la Cité-Iîugeaud, près d'Alger, soit dédiée au saint patron du maréchal dont le nom a été donné au faubourg. Il veut qu'une
des chapelles renferme un cénotaphe avec le bus! du capitaine, et qu'on y fasse régulièrement de prières pour les généraux, officiers et soldats dé funts de nos armées d'Afrique : « L'Eglise, dit-i] remplacera pour eux la patrie, la famille absente. : Quatre souvenirs pleins d'intérêt lui ayant ét( accordés sur sa demande, par les familles de Yusuf, de Pélissier, de Lamoricière, et de Bugeaud, il en fait une sorte de trophée religieux et les expose il l'admiration des pèlerins dans la belle église de Notre-Dame-d'Afrique. Au socle môme qui portai* statue de Marie sont attachées les épées du duc d< Malakoff et du brave Yusuf, ainsi que le bâtoi glorieux de Lamoricière; tout auprès, dans ui cadre, on peut vénérer la petite médaille de id Sainte Vierge, que Bugeaud a portée sur lui pendant ses dix-huit campagnes d'Afrique, et qu'on a trouvée sur sa poitrine après sa mort chré tienne.
S'il est facile de multiplier les preuves de si sympathie pour l'armée, on ne voit pas éclatera des manifestations moins nombreuses la sym pathie de l'armée à son égard.
Au moment même des graves difficultés qu iU eut à surmonter pour mener à bien Fœuvre das orphelins de la famine, le général de Wimpffen,, qui commandait la province d'Alger, lui écrivait dans les termes suivants :
« Je ne puis trop vous remercier. Monseigneur^^ des services que vous rendez à nos petits malheureux et à la colonie. Votre œuvre, bien connue»,
LE CARDLXAL LAVIGERIË KT LA FRANCK 'A±l
doit être soutenue non seulement par lu churito publique, mais encore par l'État. »
Et comme Mgr Lavigerie le foliriiait de la part ([uî lui revenait dans cette entreprise, il lui répondait le 25 octobre 1868 : « J'ai eu, Monseigneur, ane bonne pensée au sujet des pauvres orphelins indigènes; mais il fallaitvotre puissante initiative pour créer l'œuvre la plus remarquable peut-tMn» de notre époque. Je suis fier de voir que vous voulez bien m'y associer. »
'., Des relations plus cordiales encore ont uni Hgr Lavigerie à cet admirable général de Sonis qa'un historien digne de lui vient de révéler au public français *. Le héros lui écrit de Laghoual, le 20 octobre 1868, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui demander des prières pour sa faille, et tt l'assurer qu'il travaillera d(* lout(»s ses )rces à ce que Dieu demande de tout chrétien : faire connaître, Je faire ainic^r, le faire servir. » 1878, à l'archevêque qui lui parle de reprcMidn» commandement d'une division en Algérie, il ipond, de son quartier général de SaintServan, qu'il ne pourrait vivre un mois h Alger, à Oran à Gonstantine, sans déchaîner les fureurs de la ise radicale, à laquelle il serait bientôt saifié»; et il ajoute : « Pour moi. Monseigneur, aurai toujours le regret de n'avoir pu rien fain^ lur témoigner à Votre Grandeur la reconnaisicedont je suis pénétré pour elle. Daigne Notre-
1. Le Géwh^al de Sonis, par Mfçr Baunahd. Paris, l'ous- Bigue, 1890.
Seigneur bénir vos œuvres, si dignes de la sympathie de tout ce qui porte un nom français, si combattues par les ennemis de Jésus-Christ, mais si assurées de l'admiration de la postérité. »
Quand il mourut, le cardinal Lavigerie voulut que le Bulletin des Missions d* Alger rendît hommage à sa vaillance, à sa foi, à sa fermeté, à toutes ces vertus qui l'ont fait appeler « le Juste » par 1 Arabes, et qui ont rendu son nom légendai jusque sous la tente des nomades.
Rappelons aussi l'amitié qui unit Mgr Lavigerii au général Wolff, à qui fut confiée la divisi d'Alger peu de temps après la paix de 1871 L'archevêque lui attribua l'honneur d'avoir pen le premier à fonder l'hôpital des Attafs, et raconte qu'ayant objecté le manque de rei sources, il reçut du général cette réponse : « No avons, depuis quinze ans, dans la caisse de division, trente-huit mille francs, résultat d' souscription faite lors du voyage de Tempère pour la création d'un établissement de bienfaî' sance en faveur des indigènes. On n'a jam pu arriver à un plan pratique pour l'emploi cette somme. Si M. le gouverneur y consent, vous donnerai cette somme, et la charité fera reste. » Le gouverneur était le général Cha Son consentement ne se fit pas attendre.
Le général Chanzy fut, lui aussi, un des a de l'archevêque d'Alger. Leur vie avait été ra prochée en Syrie, à Rome, en Afrique, et part< ils avaient travaillé ensemble au service de
LE CARDINAL LAVIGERIK KT LA FRANCK IHi)
même cause patriotique et religieuse. Pou de jours après sa mort, Mgr Lavigerie lui faisait faire un service solennel dans sa cathédrale, et il écrivait à son coadjuteur : « Je me suis trouvé associé h ses joies les plus pures et à ses plus amères douleurs. Aussi ai-je pu connaître ce ([ue son Ame renfermait de sentiments élevés, généreux et, je le dis aujourd'hui à sa gloire, vraiment chrétiens. »
On le voit rendre les mômes honneurs funèbres, en 1869, au maréchal Niel, et plus tard au général d'Eudeville et à M. de Chabannes, aide-de-cam}) du général Wolff. En décembre 1889, Tamiral de Saint-Hilaire étant mort à Alger dans une situalion de fortune qui faisait honneur à son désintéressement, Mgr Lavigerie lui a fait, à ses frais, des funérailles splendides, et il a prononcé à sa louange un discours aussi touchant qu'élevé.
Mais aucune mort ne lui a causé des regrets plus vifs et plus intimes que celle de ce grand 1 amiral de Gueydon, qui mérite certainement la première place parmi tant d'hommes éminents que l'Algérie a eus pour gouverneurs depuis la conquête.
Un jour que l'amiral lui avait fait part de ses convictions personnelles en matière de religion, et de ses idées si chrétiennes sur l'avenir de l'Afrique, l'archevêque lui demanda amicalement pourquoi il ne mettait pas sa pratique tout à fait d'accord avec ses théories, pourquoi enfin il n'allait pas jusqu'au bout : « J'irai, soyez-en sûr,
répondit le gouverneur. Je veux mourir en homme (ligne de ce nom et reconnaître, avant de partir, que j'ai des comptes à revoir devant celui qui m'a mis ici-bas. Si vous êtes près de moi, je vous appellerai pour m'y aider... »
Il mourut en France, à la fin de 1886^ pendant que Mgr Lavigerie était à Biskra; mais, s'il ne put] l'appeler près de lui à sa dernière heure, il n« manqua pas pour cela à sa promesse. Il reçut ave piété les sacrements de l'Eglise, et il trouva ensuite la force de dicter à sa femme une court lettre pour en informer le cardinal.
Mais le plus éclatant témoignage que l'archi vêque d'Alger ait donné de sa sympathie pour n( soldats, c'est bien le discours qu'il a pronom dans sa cathédrale, en 1875, pour le rétablissement^ des aumôniers militaires, sur V armée et la misHcufMk de la France en Afrique. Quoique ce discours doi^'*^ être reproduit en entier à la fin de ce livre, il convient de rappeler ici le passage de l'exorde, ci après avoir dit que Dieu a choisi l'armée de France pour rendre à la vie la lerre illustre àsÊ^ ïertullien, des Cyprien et des Augustin, il s'écrie*» /-
« Ne vous étonnez pas de ces choix de la Prosif?^ vidence. Avec Jes apôtres de la vérité, les homin< de guerre sont ceux que Dieu associe le plus visi blement à son action dans le monde. Aux pre— ^ miers il confie les desseins de sa miséricorde, au3 seconds les arrêts de sa justice, et les uns et \i autres sont appelés à payer cet honneur suprêm^ d'un môme prix, qui est celui de leur sang. »
Le cardinal Lavigcric n'a pas trouvé chez tons ses compatriotes la mftmc justice que chez les représentants de l'armée. On ne s'étonnera pas qu'il se soit, par exemple, rencontré dans certains journaux d'Algérie ou de la métropole, des hommes capables d'outrager celui qu*admiraieni les Sonis, les Gueydon, les Chanzy. Mais leurs attaques sont restées si au-dessous de lui qu'il est superflu de les discuter.
Quand on vient dire qu'il cause des embarras à la politique française en Afrique, il suffit de répondre par le récit de ses œuvres, ou simplement par les témoignages de nos rivaux, disant comme cette Revue italienne de 1887: « Nous avons hi conviction que l'archevôque d'Alger, cardinal Lavigerie, est, en Afrique, l'agent de sa patrie qui tle plus d'autorité et d'activité, et celui qui rend le plus de services * . »
On lui a reproché aussi de posséder des richesses immenses et d'être plusieurs fois millionnaire. « Cette accusation, dit-il, ne serait pas pour me déplaire, car si j'avais ces millions, à coup sûr, j'en trouverais aisément l'emploi. » La
l.«Noiabbiamo il convincemcnto cho rarcivcscovo d'AIgwi, il cardinale Lavigcric, sia il più autorcvole, il più •tliYo e il più utile agentc dolla sua patria ncirAfrica » {Mletino deWAssociazione nazionale per soccorrcre / Miaaio- ^dricattoliciitaliani, u» 4. Milano, Cogliali, J887.)
332 LE CARDINAL LAYIGERIE
légende a son origine dans l'étendue des terrains qu'il a achetés et fait cultiver près d'Alger, aus Aitafs et à Carthage; on feint d'ignorer qu'il en a légalement fait donation à ses missionnaires et è ses orphelins, et qu'il s'est engagé par un écrit public envers ceux que scandaliseraient ses richesses, « à leur faire donation complète et gratuite de toutes les propriétés qui lui appartiendraient personnellement, soit . en Afrique, soit ailleurs » .
Les diverses œuvres africaines, même après la; dotation qu^il leur a faite, doivent compter, an jour le jour, sur les secours de la charité catholique pour plus des trois quarts de leur budget- Aussi a-t-il encore pu écrire en parlant de se* détracteurs : « Si une donation faite en mon nomi ne leur convient pas, je me fais fort d'obtenir do la société légale, qui s'est constituée civilement^ pour soutenir en Afrique nos œuvres de mission ou de charité, et à laquelle j'ai légalement toul abandonné, qu'elle remette en pur don tous les biens qu'elle tient de moi à quiconque s'engagera* sur de valables garanties, à verser chaque années en retour, le quart de ce qui est nécessaire aC maintien des œuvres de charité et d'apostola' dont elle a la charge * . »
Pourquoi faut-il que de telles insanités aien trouvé de l'écho jusque parmi les représentant élus de l'Algérie et de la France?
\, Bulletin des missions d*Algei\ n*» 61, janvier-février 188^
LE CARDINAL LAVIGERIb: ET LA FRANCE 333
Dans un livre qui, par les matières mômes dont il traite et d'après la pensée de son auteur, est destiné à rapprocher tous les Français dans un sentiment de patriotisme, pourquoi est-il nécessaire de rappjBler les mesquines tracasseries do la Chambre, les injustifiables suppressions de traitements, les déclamations anticléricales d'ignorants députés? Pour traiter à fond la question, il faudrait donner à ce triste chapitre deux fois plus d'étendue qu'aux autres. Mais j'aime I mieux rester incomplet que de remuer longuement ces misères ; il en rejaillit toujours quelque éclaboussure sur l'honneur national.
A la fin de 1876, malgré les efforts du gouvernement, la Chambre supprima, au budget des cultes, plus de la moitié de ce que le diocèse d'Alger recevait de l'Etat pour ses œuvres.
L'archevêque n'osa pas recourir h la charité publique, même dans son diocèse. « C'est pour moi, disait-il, et comme évoque, et comme Français, une insupportable honte que de venir, dans un pays comme celui-ci, peuplé de musulmans, d'étrangers, faire publiquement ressortir les plaies saignantes que nous recevons de la France. » 11 confia ses inquiétudes à ses prêtres dans une lettre destinée à eux seuls, et dans laquelle, rendant justice à leur abnégation et h leur patriotisme, il protestait qu'ils ne méritaient ni l'affront ni le dommage qu'on leur infligeait.
La précaution qu'il avait prise de cacher ces mesures vexatoires au public de la colo-
lonie fut rendue inutile, dès l'année suivante, par un vote inexcusable du conseil général d'Alger. Les politiciens radicaux de cette assemblée supprimèrent, en 1877, les subventions jusque-là accordées aux communautés qui étaient chargées des œuvres d'intérêt départemental. ^.
Ces crédits n'étaient pas en eux-mêmes fort considérables, mais leur suppression fut entourée de circonstances vraiment instructives. Elle eut lieu au scrutin public, et il fut constaté que tous les membres musulmans du conseil, sans exception, avaient voté pour les communautés catholiques, tandis que les Français se déclaraient contre elles.
Etait-ce assez de honte pour les colons ? assez d'honneur pour les Arabes, et pour les institu- ] tions religieuses qui leur avaient inspiré une pareille confiance ? {
Au commencement de 1885, les Chambres sup- ■ primèrent ou réduisirent à presque rien la plupart | des crédits du budget algérien des cultes, et no- | tamment les bourses des séminaires. Le cardinal t Lavigerie, à peine relevé d'une maladie qui avait failli l'emporter, prit la résolution d'aller mendier lui-même en France pour ses prêtres et ses missionnaires.
« Le pain que je demanderai pour eux, écrivitil, sera, du moins, celui de la charité. Il n'aura pas l'intolérable amertume que lui donnent, pour ceux qui aiment la patrie, les outrages qui leur arrivent en retour de leurs sacrifices et de leur dévouement. ))
Il reprit donc, comme dans sa jeunesse, le bâton de quêteur.
I II parcourut la France, soulevant sur son pas-
Isage une émotion universelle, faisant tressaillir les foules d'indignation et de patriotisme, à Marseille, à Lyon, à Paris, à Rouen, à Lille, partout où il se présentait. Il lui suffisait de dire ce que faisait pour la France le clergé d'Afrique, et de quels outrages on osait l'abreuver, pour sentir monter de tous les cœurs une protestation généreuse, qui, à elle seule, réparait déjà le mal accompli.
n ne faisait pas de politique dans ses harangues, il montrait seulement les dommages qu'entraînerait, pour l'influence de notre pays, la suppression d'un clergé français dans l'Afrique du nord, au point de vue des populations musulmanes, des étrangers qui peuplent l'Algérie, des colons français, enfin des nations européennes qui se disputent aujourd'hui l'empire de l'Afrique intérieure.
a Ce sont tant d'intérêts aussi graves, disait-il, qui m'ont conduit au milieu de vous.
« Sentinelle avancée, j'ai voulu, dans la nuit (jui déjà nous entoure, faire entendre le cri d'alanne, avant que la place ne soit tombée.
a Ce cri douloureux de mon patriotisme, je voudrais qu'il fût entendu par ceux-là même qui ont voté des mesures si funestes. Ils ne l'ont fait, «ans doute, que par erreur. Ils ont cru frapper l'Eglise seule dans nos personnes; mais, en réalité, ils ont surtout frappé la France...
336 LB CARDINAL LATIGERIE
(I C'est une nécessité absolue pour elle, dans des colonies qui se forment, et où elle n'est représeotrc que par un petit nombre de ses fils, que l'eiistonce d'un clergé national. Or, elle ne peut raToii que si elle le soutient, comme le font, pour leurs colonies, toutes les autres nations, même protestantes.
« Une question ainsi posée doit être aisément résolue. Quelles que soient les passions qui nous divisent, je me refuse à croire qu'il se trouve m Français qui ne les sacrifie au bien de la France!
On put croire un moment que cette généreuse espérance allait se réaliser. Le gouvernement, inquiet de l'effet produit sur l'opinion par la campagne du cardinal, résolut d'y mettre un terme en faisant rétablir une partie des crédits supprimés, et il obtint du parlement un subside de cent mille francs pour les séminaires d'Algérie et de Tunisie.
Gomme on ne mettait aucune condition à cet acte de justice, le cardinal accepta ces ressources et cessa d'en appeler à la charité publique.
Mais cette demi-réparation ne l'empêcha point de ^•emplir jusqu'au bout ses devoirs d'évèque el de Français. De retour en Afrique, il s'expliqua franchement, dans une lettre au clergé tunisien, sur la triste situation qui était faite au catholicisme en France. Cette lettre, qui contribua pour une bonne part au réveil momentané de Tespril chrétien, eut le don de déplaire souverainement au ministre des cultes, M. Goblet; il s'en plaignit devant le Sénat en termes qui lui attirèrent de la
art de M. Buffet une réponse péremptoire, où il it mis au défi de citer dans la lettre incriminée un mot, une phrase qai^ directement ou indirec- 3ment, même en la torturant et en en dénaturant î sens, pût être considérée comme une attaque ontre le gouvernement de la République. »
Le cardinal, en effet, disait à ses prêtres :
« Ce n'est pas pour vous engager à favoriser ou à ombattre, dans l'exercice de vos* fonctions sarées ou dans l'emploi de votre autorité spiriuelle, des intérêts politiques, que je vous parle es divisions qui nous désolent. Tout au contraire, 'est pour vous demander de ne point mêler votre ainistère à des questions de cette nature, souvent lélicates et difficiles, toujours irritantes. Vous l'avez, sur ce point, comme citoyens, qu'à remilir les devoirs que vous dicte votre conscience; omme prêtres, qu'à recommander à Dieu, dans os prières, ceux qui sont chargés, par l'exercice lu pouvoir, des intérêts de la patrie, à enseigner lUx fidèles qui vous sont confiés, que tout gouverlement régulièrement établi doit être pour eux, lans Tordre propre de son action, l'expression et le ^présentant de la Providence. »
Mais il ajoutait :
tt Autant donc nous manquerions à nos devoirs, ïïi nous mêlant activement aux querelles des paris, et en justifiant ainsi l'accusation, quelquefois )ortée contre nous, de nous en faire les instruments, autant nous trahirions ces mêmes devoirs, si nous ne prenions la défense de la foi, et si nous
338 LE CARDINAL LAVIGEME
n'avertissions les fidèles des périls qui la m€ nacent. »
Et, prêchant d'exemple, il rappelait aux cathc liques tous les attentats commis publiquemen contre la religion, il les avertissait que, si lei mêmes sectaires continuaient à tromper le payî par leurs artifices, c'en était fait, en France, de la liberté chrétienne.
Il concluait « que les chrétiens fidèles devaieni regarder comme un crime la complaisance ou la faiblesse qui les porteraient à soutenir de leur influence ou de leurs votes, quel que fût d'ailleurt leur drapeau politique, les hommes qui manifesteraient l'intention de continuer la persécution commencée, ou même qui ne s'engageraient pas nettement à la combattre ».
Les ennemis de la religion, malgré le terrain perdu aux élections de 1885, disposaient encore de la majorité à la Chambre nouvelle. Ils ne justifièrent que trop les craintes exprimées par le cardinal. Les membres qu'ils choisirent pour former la commission du budget que dirigea M. Wilson supprimèrent, en 1886, le crédit de cent mille francs rétabli l'année précédente en faveur des séminaires algériens et tunisiens.
Le gouvernement, si peu clérical qu'il fût, comprenait trop bien les intérêts évidents de la France pour se prêter de nouveau à pareille folie ; batti à la commission du budget, il annonça qu'il sou tiendrait contre elle devant la Chambre le crédi supprimé.
LE CARDINAL LAVIGËItlE ET LA PII.
Une nouvelle discussion allait don* le fois de plus on allait agiter publi< ilieu des calomnies et des outrages, savoir si la France continuerait, ajorîté de quelques voix, à donner d ent au clergé d'Afrique le peu de re t indispensable à son entretien, ou bii lit jusqu'à lui refuser le pain nécess C'en était trop pour la dignité et le s évéques et des prêtres qui consa ute une vie de dévouement aux ir 'aiice !
Par une lettre collective et publiqi èrent le gouvernement qu'il étai 'fendre le crédit devant les Chambi ■■ voulaient plus d'une aumône si maient mieux, disaient-ils dans un i li trouvera peut-être un jour des i aimaient mieux mourir de faim qi
Voilà donc ce qui attendait le cardii
son clergé après tant d'années de d n a, ces dernières années, supprim i S78.000 francs des crédits affectf iocèses d'Algérie, c'est-à-dire plus e ce qui les aidait à soutenir les œu tiles à notre influence dans l'Afrique
Le cardinal a dû recommencer en 18f e quêteur dans les principales ville:
Le respect et la générosité des cat
Il n'y a pas de suffrage qui tienne, les députés! ne sont pas la France, et la preuve, c'est que rien • n'est moins rare qu'une Chambre impopulaire. Si ; le cardinal Lavigerie s'est vu contrarié et entravé: par nos législateurs dans ses œuvres les plus utiles, | il a trouvé plus de justice auprès de l'opinion^ publique et même auprès du gouvernement.
Il est aujourd'hui peu de noms, s'il en est, d'aussi^ populaires que le sien. Quand il passe dans une ' ville, c'est un événement. S'il vient à Paris, il est obligé de cacher son adresse pour dérober unpea de temps aux multitudes de visiteurs. Doit-il prendre la parole en public, l'église ou la salle est remplie plus de deux heures d'avance. Bref, lat curiosité parisienne laisserait, pour le voir et l'entendre, le shah de Perse ou le Grand Prix. Les journaux relatent ses moindres démarches, et leB feuilles les plus radicales n'osent point parler de lui sans respect. Son portrait, la reproduction dt» chef-d'œuvre de Donnât, ne se rencontre pas seulement dans les presbytères ou chez les per-sonnes « bien pensantes » ; il se trouve danS beaucoup de demeures où personne n'a la foi, et il n'est pas rare de le trouver accolé, sur une cheminée démocratique, à une « vieille barbe » révolutionnaire.
Beaucoup ignorent ce qu'est un archevêque ou
un cardinal, qui connaissent et qui aiment le nom
(le ce cardinal et de cet archevêque. On le prononce
mal peut-être, on le gratifie instinctivement d'une
particule noble, dont il n'a que faire; on dit par
errenor : « le cardinal de Lavigerie » ; mais on
ajoute sans erreur : a Celui-là, c'est un bon! »
Après cela, il est vrai, on dit volontiers (ju'il « no
ressemble pas aux autres », mais tout de même,
c'est un honneur pour l'Église de France, en ce
^ temps de préjugés impies, que d'avoir imposé à
l'admiration populaire son plus célèbre repré-
lentant.
Soit qu'ils aient cédé à cette opinion du grand nombre» soit plutôt qu'ils aient nécessairement coostaté l'importance des services que le cardinal Lavigerie rend à l'influence nationale, les représentants du gouvernement français Font presque toDJours écouté et soutenu, dans la mesure du moins où le permettait leur crainte des députés. 11 ttt plus qu'inutile d'en apporter des preuves pour fépoque où les conservateurs étaient au pouvoir; ïuds il convient de dire qu'il en a presque toujours fié de même pendant ces douze dernières années. Les gouverneurs de l'Algérie et les résidents tanisiens, bien placés pour comprendre ses œuvres, Tout constamment soutenu de toutes leurs I forces, et cette année encore, au mois de mai, on pouvait voir M. Massicault le seconder de son mieux pour rendre plus imposantes les fêtes religieuses de Carthage et de Tunis.
On a vu des ministres des Cultes comme
M. Goblet soutenir contre les commissions budg< taires les subsides des séminaires algériens.
En 1880, à force d'énergie et en faisant valoi les services qu'il rendait alors même, en Tunisie, la cause française, Mgr Lavigerie parvint, malgr des oppositions en apparence insurmontables, ; empêcher dans tous les diocèses d'Algérie TappK cation des fameux décrets qui dissolvaient lei congrégations religieuses. On put même croire m moment, après les expulsions du mois de juii qu'il obtiendrait aussi pour la France la fin de odieuses mesures. Mais si des circonstances ind^ pendantes de sa volonté l'ont fait échouer dai cette dernière entreprise, il a du moins présen de toute expulsion son diocèse et toute sa prdj vincc. Les Jésuites eux-mêmes ne furent pas inà quiétés à Alger; ils purent y conserver l'entièn direction de leur collège de Ben-Aknoun, jusqu'au moment où ils crurent devoir l'abandonné spontanément, faute de ressources et de profea seurs assez nombreux.
Le gouvernement français n'a pas omis demander à l'archevêque de Carthage et d'Al) s'il lui conviendrait d'accepter une haute distini] tion dans l'Ordre de la Légion d'honneur, dontj est chevalier depuis sa mission de Syrie. Mais ce1 offre lui ayant été faite au moment où il organisa/ l'Eglise tunisienne à travers les oppositions colons étrangers, il crut devoir refuser, par patril^ tisme même, la récompense de son patriotisiJ''
Il n'avait pas les mêmes raisons de refuser] e-
cardinalat. L'éclat de la pourpre romaine devait au contraire rejaillir sur les nouvelles Églises de rAfrique française et en imposer, par un légitime prestige, aux étrangers et aux infidèles.
Le Pape et le gouvernement français avaient un égal désir de lui conférer cet honneur. Le Pape surtout tenait à admettre Mgr Lavigerie dans le flus haut conseil de l'Église, et il en avait officiel- (ment manifesté l'intention dès le commencelentde son pontificat en 1878. Mais le président la République était alors M. le maréchal de -Mahon...
L'archevêque d'Alger ne fut promu au cardilat qu'en 1882, dans le consistoire du 27 mars. D en avait été prévenu, huit jours plus tôt, à lage, par une dépèche de Mgr Jacobini. Ce A à Carthage aussi qu'il voulut recevoir l'envoyé itifical qui lui portait la calotte cardinalice. Cette cérémonie eut lieu dans la grande salle du laire Saint-Louis en présence de plusieurs rêques et d'un grand nombre de prêtres algériens, M. Gambon, ministre de France h Tunis, du léral en chef, de l'amiral, des officiers supers de l'armée et de la marine françaises, des îuls étrangers, des ministres tunisiens et des icipaux membres de la colonie, Arabes ou Eu- Sens.
Ce fut le consul d'Angleterre qui félicita le noulu prince de l'Église au nom du corps diplomate, et le comte Cecchini, garde-noble, qui lui Lsmit les compliments du Pape.
346 L\ù CARDINAL LAVIGERIK
Le cardinal répondit que sa personne n'était pour rien dans cet honneur, mais que Léon XIII avait voulu glorifier en lui l'ancienne Église d'Afrique. En fùt-il autrement, ajoutait-il, il ne pouvait qu'être confus de ces faveurs en les recevant à une telle place, sur ces ruines de Carthagè ^ où tout parlait des grandeurs humaines et aussi j de leur vanité. Des souvenirs puniques et romains « il ne restait rien, pas môme une apparence, et il fallait fouiller sous les sillons du laboureur pour savoir que Carthage avait existé en ces lieux ».! Parlant ensuite des gloires chrétiennes de Carthage, il s'humiliait devant les noms de Tertul- ! lien, de Cyprien, de Fulgence, d'Augustin, et ill prenait la solennelle résolution de consacrer le reste de sa vie à rétablir la foi et le culte chrétien suri cette terre sanctifiée et illustrée par de si grands ' hommes.
Aussitôt après la réception de la calotte, le cardinal se rendit à Tunis dans un train spécial, avec les principaux invités pour assister au Te Deum qui devait être chanté, à six heures, dans la cathédrale provisoire.
Quand il parut à la gare de Tunis, la foule éclata en applaudissements et en cris répétés de : a Vive rÉglise ! Vive le cardinal ! Vive la France ! » L'empressement des Maltais alla jusqu'à dételer sa voi-^ ture, et à le conduire, malgré lui, en triomphe, au milieu d'acclamations enthousiastes.
Le nouveau cardinal prit ensuite le chemin Ao l'Europe, et le 20 mai, il prêtait le serment habi-
l de fidélité au Saint-Siège dans Ja chapelle de chevêche de Paiis, entre les mains du cardinal ibert, auquel le liait une ancienne et forte itié.
^e lendemain il recevait la barrette rouge au ais de l'Elysée.
1 s'appliqua, dans son discours au président de République, à le remercier d'avoir témoigné, sa personne, toute la bienveillance du gouvernt français pour les missionnaires, et il fit le s magnifique éloge du dévouement de ces nts prêtres aux intérêts de leur patrie :
c Je voudrais pouvoir, dit-il, étendre sur eux le nteau d'honneur qui vient de me couvrir. Ils nt naérité mieux que moi. Plusieurs, qui étaient plus chers, puisqu'ils étaient mes fils, Qt teint par avance, dans les profondeurs de tre Afrique, avec la pourpre de leur sang ! » Le chef de l'Etat, dans sa réponse, loua égaletïit le patriotisme des missionnaires, et termina disant que nul ne les pouvait représenter eux que l'archevêque de Garthage et d'Alger.
e me félicite, ajouta-t-il. Monsieur le Cardinal, ivoir à vous remettre cet insigne d'une dignité i est le juste prix des mérites et des vertus qui us décorent, ainsi que des précieux services que us rendez à notre pays. »
Le cardinal Lavigerie alla ensuite à Rome rece- 'ir des mains du Pape le chapeau de cardinal, ins le consistoire du 3 juillet, et prendre possesoû de son titre à l'église de Sainte-Agnès-hors-
les-Murs. Il annonça publiquement, dans celi dernière cérémonie, son dessein de rétablir l diocèse de Carthage. L'allocution qu'il y prononça se terminait par ces paroles : a Que les prièr\^^ faites dans l'église d'Agnès obtiennent au premii cardinal africain la grâce de relever l'Église <l Cyprien. de Félicité et de Perpétue ! »
Quelques jours après, le 10 juillet, D débarquaii à Malte.
Il y venait visiter et baptiser les jeunes nègnque SOS missionnaires ont rachetés de l'esclavag' et qu'ils y forment à la science et à la vertu pour les envoyer plus tard convertir et civiliser leur frères de l'Afrique centrale.
Un témoin oculaire a raconté l'accueil enthousiaste qui lui fut fait à La Valette par la population tout entière.
Les cent cinquante mille habitants de l'île étaient venus ensemble au port et dans les rues avant Tai rivée du bateau. L'évèque, à la tête de tout son clergé, attendait le cardinal, qu'un flot de peiipl* saisit, quand il toucha la terre, et porta presqu** jusqu'à la voiture épiscopale. A peine celle-in s'était-elle mise en route, que, malgré tous te ordres contraires, elle était dételée. Le peuple b traîna à travers la ville brillamment pavoisée ad couleurs pontificales, maltaises, anglaises et frâ& çaises. Autour de la voiture flottaient les même^ étendards, tandis que des fenêtres tombait un \én table déluge de fleurs et que la foule mêlait as son des cloches de toutes les églises ses acclama-
ions répétées de : « Vive le Pape ! Vive la France ! STive le Cardinal bienfaiteur des Maltais ! » Pas ane tête qui ne se courbât sur le passage du cortège. Les troupes anglaises présentaient les armes, quand la voiture épiscopale passait devant leurs postes,et sur la place Royale leur musique entonna le God save the Queen comme pour une fête natioaale.
Le soir toute la ville fut illuminée, et le cardinal étant sorti pour remercier les habitants, vit se renouveler tout l'enthousiasme du matin. Le lendemain, on lisait, à la suite du récit de ces faits, dans le MaltaNews, journal anglais et protestant : « Nous voulons exprimer les -vœux sincères de notre cœur en nous écriant : Longue vie au très bon, très grand, très éminent prélat, à l'illustre cardinal Lavigerie. »
Des manifestations non moins éclatantes saluèrent le cardinal au moment de son départ, et les habitants de Malte raccompagnèrent de longs vivats, quand il lui fallut quitter cette île si chrétienne. Des barques nombreuses le suivirent jusqu'en pleine mer, chargées de musiciens qui jouaient l'air de Pic IX et la Marseilkise.
Mgr Lavigerie ne s'arrêta pas à Tunis, qui avait ' 4éjà vu les premières fêtes de son cardinalat. Il avait hâte de revenir dans son diocèse d'Alger. L'accueil que lui fit sa ville épiscopale fut aussi plein d'émotion et d'enthousiasme. Mais hélas ! il put s'apercevoir qu'il rentrait sur la terre frr.n-
350 LE CARDINAL LAYIGERIE
çaise. Les processions étant interdites par le conseil municipal d'Alger, il refusa la réception solennelle que voulaient lui faire les autorités administratives et militaires ; il ne lui convenait pas d'accepter des hommages auxquels ne devait se mêler aucun signe de religion, et d'être honoré publiquement où Dieu ne pouvait pas l'être.
Il monta donc en voiture en débarquant, et se rendit à la cathédrale à travers les rangs d'une foule respectueuse. Lorsqu'il arriva devant la place de l'église, les acclamations éclatèrent de toutes parts, et ce fut un long cri de : « Yive le cardinal!» Mgr Dusserre, son coadjuteur, en le recevant dans la cathédrale au milieu du clergé et d'une assistance compacte, lui exprima en termes délicats et élevés, la joie, la fierté, l'admiration de toute l'Église africaine.
Des réceptions non moins touchantes l'attendaient quelques jours plus tard à Notre-Damed'Afrique et chez ses chers novices de Maison- Carrée. Ces fêtes se terminèrent le 2S septembre au grand séminaire de Kouba, par une démonstration plus remarquable encore. Le clergé entier du diocèse s'y était réuni pour offrir à son archevêque une cappa magna cardinalice et une magnifique étole pastorale, qui lui furent présentées par le curé de la cathédrale d'Alger, M. Soubrier, aujourd'hui évêque d'Oran.
Le cardinal revêtit immédiatement ces insignes, et, avant d'aller chanter le Te Deum à la chapelle, il répondit par une allocution improvisée à l'a—
LE CARDINAL L.\Vir.t:iUK KT LA FHANCK 351
dresse de ses prêtres. Nous ne rapporterons pas les affectueux remcrcicmenls qu'il leur lit, mais ce ne sera point mal terminer ce chapitre, que de rappeler en quels termes il leur communiquait ses patriotiques inquiétudes au sujet des tendances irréligieuses qui se manifestaient en France.
Après avoir félicité son clergé de ne s'être jamais mêlé en rien aux compétitions des partis, et de s'être toujours tenu également loin des p?*ovocations et des lâchetés, il ajoutait :
« Pour moi, je suis d'un œil attristé le tort, peut-être irréparable, que l'écho de tant d'excitations impies cause, au dehors, à notre intluence. C'est encore plus comme Français que comme évêque qu'un tel spectacle me désole... Je connais à fond ce dont je parle, et je vois avec douleur notre influence menacée sur tous les points du bassin de la Méditerranée, où elle était surtout due au protectorat séculaire que nous exercions vis-à-vis de tous les chrétiens.
« Encore quelques coups du genre de ceux que réclament, parmi nous, avec une fureur aveugle, les ennemis de toute religion et du nom môme de Dieu, et notre autorité disparaîtra. Ah ! si je pouvais me faire entendre de ceux qui poursuivent cette guerre impie, je leur demanderais pitié, non pas pour la religion et la liberté des âmes, puisqu'ils s'en déclarent les ennemis, mais pour la France dont ils sont les fils ! Qu'ils en croient un vieil évêque qui a passé sa vie a la servir. En la séparant de l'Eglise, ils perdront dans le monde
entier leur principale force et leur premier h neur. Que, du moins, avant de consommer i aussi funeste mesure, ils interrogent tous c< qui ont représenté notre pays au dehors, qu'ils terrogent les chefs honorés de notre marine ! sauront comment on se sert de leurs attaques qui se prépare à recueillir notre héritage. »