‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 38 sur 60 · L*ARMÉE ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

L*ARMÉE ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIQUE

(l'une nation autrefois chrétienne, mêlés à ceux des invasions barbares. Au delà, sur la surface de ce continent immense, la plus affreuse barbarie, l'ignorance, le sang, Tanthropophagie, l'universel esclavage. Déjà le monde chrétien, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Hollande, les Missionnaires de tous les peuples, assiègent ses eûtes de toutes parts. Des pionniers intrépides ont pénétré dans ses profondeurs inconnues, et Funivers étonné se passionne pour leur courage, comme il se passionne pour les conquérants. Ces eflTorts lointains seront longtemps stériles. Les pacifiques conquérants de l'Afrique doivent être à portée de recevoir, d'une main, de l'Europe chrétienne, ce qa*ils donneropl, de l'autre, à tant de races déchues. Cest vous qui ouvrirez les portes de ce monde immense et les clés de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, dignes d'une mission si belle, la vie y renaîtra avec la lumière, et tous ces uples, aujourd'hui perdus dans la mort, reconnaînt qu'ils vous doivent leur existence ; et en appret votre gloire, votre valeur, ils seront fiers de ancêtres.

Pour moi, mes yeux ne verront pas ce jour; mais l'attendrai, du moins, avec une ferme confiance, i me suivra jusque dans la mort. Là, si Dieu fait ricorde à mon àme, mes prières chercheront core à en hâter la venue. Prosterné devant le trône PAgneau, dont le sang a racheté tous les peuples monde, j'unirai ma voix à celle des Martyrs, des teurs, des Pontifes de l'ancienne Afrique, qui lorent, depuis tant de siècles, la résurrection de r patrie. Lorsqu'enfin ces vœux seront exaucés, cendre refroidie tressaillira au fond de sa tombe.

et, déjà perdu dans les clarlés étemelles, j'entendrai, avec des transports nouveaux, mêlés à l'hymne de l'action de grâces, les noms que je viens de vous redire et que je veux porter sans fin, gravés dans mon cœur, l'Eglise, la France, la terre africaine : l'Ëglise. dont je suis le ministre; la France, dont je suis le fils; l'Afrique, que vous avez conquise et dont Dieu m'a fait le Pasteur!

Ainsi soil'il!

Au moment où nous mêlions sous presse, on télégraphie d'Alger, en date du 12 novembre :

Aujourd'hui, à la résidence archiépiscopale de Saint-Eugène, un déjeuner a été oflFert par le cardinal Lavigerie à Tétat-major de Tescadre de la Méditerranée.

Les offîciers de la flotte étaient au nombre de quarante, ayant à leur tète les vice-amiraux Duperré et Alquier, les contre-amiraux O'Neil et Auger Dufresse.

Parmi les autres convives on remarquait Mgr Dusserre, coadjuteur ; les généraux Bréart, commandant du 19* corps; N. Bayard, commandant la subdivision d'Alfçer; Florentin, commandant l'artillerie, le préfet, le procureur général, le premier président, le recteur de l'Académie, le président du tribunal civil, le procureur de la République, le secrétaire général du gouvernement et les quatre conseillers du gouvernement.

A la fin du repas, le cardinal Lavigerie a prononcé le toast suivant, qui a produit une impression pro- |Xonde et auquel on attache ici une véritable portée politique en raison de la situation de l'orateur, un des doyens du Sacré-Collège et de l'épiscopat, en raison aussi de son récent voyage à Rome et de la confiance I intime dont il est l'objet de la part de Léon XllI :

« Messieurs, permettez-moi, avant de nous [Séparer, de boire à la marine française, si noble-

ment représentée aujourd'hui au milieu de nous

« Notre marine rappelle à l'Algérie des souvenirs glorieux et chers; elle a contribué dès le pre niier jour à sa conquête, et le nom du chef émineni qui commande actuellement l'escadre de la Méditerranée semble lui ramener comme un lointain écho de ses premiers chants de victoire.

« Je suis donc heureux, Monsieur l'Amiral, en l'absence de notre gouverneur, retenu loin de nous, d'avoir pu vous faire ici comme une couronne d'honneur de tous ceux qui représentent en Algérie l'autorité de la France, les chefs de notre vaillante armée, de notre administration et de notre magistrature.

« Ce qui me touche surtout, c'est qu'ils soient tous venus à cette table sur l'invitation du vieil archevêque qui a, comme eux, pour mieux servir la France, fait de l'Afrique une seconde patrie.

« Plaise à Dieu que le même spectacle se reproduise dans notre France et que l'union qui se montre ici parmi nous, en présence de l'étranger qui nous entoure, règne bientôt entre tous les fils de la mère patrie.

« L'union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l'avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême ; l'union est aussi, laissez -moi vous le dire, le premier vœu de l'Eglise et de ses pasteurs, à tous les degrés de

hiérarchie. Sans doute, elle ne nous demande

'énoncer ni au souvenir des gloires du passé,

IX sentiments de fidélité et de reconnaissance

LE TOAST DU Cardinal 417

qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui, seuls, peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement : le moment vient de déclarer enfin l'épreuve faite et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de nous, de sacrifier pour le salut de la Patrie.

« C'est ce que j'enseigne autour de moi, c'est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi je suis certain de n'être point désavoué par aucune voix autorisée.

(I En dehors de cette résignation, de cette acceptation patriotique, rien n'est possible en effet, ni pour conserver Tordre et la paix, ni pour sauver le monde du péril social, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres.

H Ce serait folie d'espérer soutenir les col d'un édifice, sans entrer dans l'édifice lui-n ne serait-ce que pour empêcher ceux qui draient tout détruire d'accomplir leur œu' folie, surtout d'assiéger du dehors, comme 1 encore quelques-uns, malgré les hontes réci donnant aux ennemis qui noug observe

spectacle de nos ambitions ou de nos haines, cl jetant dans le cœur de la France le découragement précurseur des dernières catastrophes.

« La marine française nous a, de même que l'armée, donné cet exemple : quels que fussent les sentiments de chacun de ses membres, elle* n'a jamais admis qu'elle dût ni rompre avec ses traditions antiques, ni se séparer du drapeau de la patrie, quelle que soit la forme, d'ailleurs régulière, du gouvernement qu'abrite ce drapeau.

« Voilà une des causes pour lesquelles la marine française est restée forte et respectée, même aux plus mauvais jours, pourquoi elle peut porter son drapeau comme un symbole d'honneur partout où elle doit soutenir le nom de la France, et permettez à un cardinal missionnaire de le dire avec reconnaissance, où elle protège les missions chrétiennes créées par nous. Messieurs, à la marine française. »

L'amiral Duperré a répondu :

« Monseigneur, je remercie Votre Éminence, au nom de la marine dont vous venez d'exprimer les sentiments. Je bois à l'apôtre de l'Afrique, à S. Em. le cardinal et au clergé de l'Algérie. »

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