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Le io novembre 1887, le souverain Pontife Léon XIII adressait à Mgl" l'Archevêque d'Alger un Bref où il lui disait : « Les services signalés que vous avez rendus a l'Afrique vous recommandent si hautement que vous paraissez comparable aux hommes qui ont le mieux mérité du catholicisme et de la civilisation (1). »
C'est de cet Evêque que j'écris.
Mgr Lavigerie a fait trop grande figure dans le siècle présent pour qu'on n'en garde pas une mémoire durable. Et, quoiqu'il soit d'hier et qu'on n'ait pu encore mesurer l'ouvrier à la hauteur toujours grandissante de son œuvre, il est bon cependant, il est plus sûr, et aussi plus honnête et plus loyal, de présenter les témoignages quand les témoins vivent encore, et d'exposer le portrait lorsque le modèle, à peine disparu, est encore présent à toutes les mémoires, sinon à tous les yeux.
Aussi bien, ceux de notre âge qui ont entendu , vingt-
(1) Te singularia in Africain mérita sic commendant ut cura viris de catholico nomine urbanoque cultu suinine meritis comparandus videare. (Bref : Et hahcmus apprime carum...)
LE CARDINAL LAVIGERIE. — I. a
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cinq ans, retentir autour d'eux le nom et la parole du Cardinal d'Afrique aimeront-ils , croyons- nous , à le voir lui-même de plus près, dans la vérité de son âme et de sa vie. Peut-être aussi auront-ils quelques utiles enseignements à recueillir encore de ce commerce plus intime avec un homme qui fut mêlé à tant de choses contemporaines, et dont la sphère d'action a dépassé de beaucoup le temps et le milieu où Dieu l'avait placé.
Cette action fut incessante; et difficilement se fîgurerait-on une existence épiscopale plus agissante et plus entreprenante que la sienne. Cette action fut grandissante, ne cessant de s'étendre à mesure que lui-même avançait dans les honneurs et dans l'autorité. Un coup d'œil jeté, du seuil de son histoire, sur le champ parcouru, pourra nous en rendre compte.
Nous le voyons d'abord qui, un jour, à quinze ans, quitte sa vallée natale et émigré vers le grand Paris. A Paris, « il étouffe dans sa chaire deSorbonne, » comme lui-même disait, et il lui faut l'Orient, d'abord la direction des Ecoles d'Orient, puis une mission en Orient, où se lève sur sa tête l'étoile de sa destinée de missionnaire et d'apôtre. A Rome même, la grande Rome, il confie à Pie IX qu'il se sent à l'étroit dans ses hautes fonctions d'auditeur de Rote, « qu'il y souffre, qu'il n'est pas né diplomate ni juge de mur mitoyen, mais qu'il est né prêtre pour la diffusion de l'Evangile. » Le beau diocèse de Nancy, auquel pourtant il imprime une si forte impulsion, ou, pour mieux dire, une si vive secousse, ne peut lui-même le contenir, le jour où la Providence présente Alger à son zèle. Alger, c'est l'Algérie, et der-
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rière elle, c'est l'Afrique, toute l'Afrique infidèle à conquérir, à sauver, qui se déroule sous ses yeux comme une Terre promise. Désormais il est missionnaire, il est Africain. Il est à sa place sur ce siège, et il s'y sent à l'aise, pourvu qu'il n'y reste pas.
A peine le pied sur ce rivage, il y renverse les vieilles barrières, et bientôt la liberté de l'apostolat indigène, qu'il enlève de haute lutte, lui ouvre des espaces nouveaux où il va pouvoir opérer en grand , à la tête de la petite troupe qu'il vient de lever et qu'il exerce pour des conquêtes inconnues. C'est l'époque de la grande pitié qu'il soulève dans toutes les âmes pour les victimes de la famine de 1868, pauvres Arabes sans pain, pauvres enfants sans mères, qu'il recueille, sans compter, et qu'il transforme par la charité de l'Evangile. Puis il descend avec eux dans la vallée encore inculte du Chélif pour une création à lui, rêve charmant de son cœur, conception grandiose de son patriotisme et de sa foi : Là s'élèveront des villages qu'il peuplera de ménages d'Arabes adoptés par lui, baptisés par lui, francisés par lui, pépinière d'une race indigène toute neuve que le christianisme va donner à l'Algérie, et par laquelle sera résolu le problème de l'assimilation nationale et religieuse, si toutefois, hélas! la mère-patrie n'en repousse pas aveuglément le bienfait, parce qu'il lui est présenté par la main de l'Eglise!
Cependant il a fait monter ses missionnaires à l'assaut de la Rabylie, et il y met garnison d'écoles et de dispensaires, avec la consigne de s'y maintenir dans la charité et la patience, afin d'y préparer le retour et le
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règne de Celui qui autrefois avait eu sur ces montagnes son culte et ses saints. Il voudrait faire de même pour tout ce rivage méditerranéen. Il a son idéal : ce serait la restauration de l'ancienne Afrique chrétienne, de la Mauritanie à la Numidie et à la Proconsulaire, avec ses églises, son culte, ses conciles, ses souvenirs; et à celte fin il est près d'annexer à Alger le diocèse de Constantine, pour relever à Hippone même le siège d'Augustin. Il est en Tunisie avant les soldats de la France, il y prépare par la charité l'arrivée de la France, dressant déjà sa tente sur cette colline de Byrsa où un saint roi de France était mort en priant pour Tunis infidèle. Il y reviendra bientôt , à l'ombre de notre drapeau , comme Administrateur apostolique de cette terre illustre devenue alors une terre française. Mais ce n'est là encore que le marche-pied du siège primatial de Carthage où il va monter, et faire monter avec lui trente siècles d'un passé dont il réveille les ruines, et dont un jour il célèbre solennellement la résurrection, en mêlant lesnomsdeDidon, d'Annibal, de Scipion, de Caton, de César, à ceux de Cyprien, de Tertullien, d'Augustin, de Monique, de saint Louis et de saint Vincent de Paul, dans l'hymne d'action de grâces qu'il entonne de là au Christ qui aime les Francs.
Toujours plus loin! L'Afrique des cotes, l'Afrique du Nord, ce n'est pas la grande Afrique, profonde, mystérieuse, prodigieuse, V Africa portentosa, comme l'appelaient les anciens. Derrière les Hauts Plateaux, il y a FAfrique saharienne et soudanaise, depuis le Touat jusqu'au Niger, L'Archevêque n'était pas à Alger depuis trois ans qu'il avait déjà demandé et obtenu, à Rome,
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la Délégation apostolique du Sahara et du Soudan, un vicariat de cinq millions de kilomètres carrés, vaste océanie de sables dont les oasis sont les îles. « Duc in altum, lui avait répondu Pie IX, poussez au large! » Sur cette parole, deux fois le Délégué commande à ses missionnaires d'aborder le désert par le Sud saharien, puis par la Tripolitaine, mais deux fois la barbarie perfide et sanglante repousse les intrépides apôtres dont elle fait des martyrs. On y reviendra après lui; et, il y a deux ans, les prêtres du Cardinal étaient en route pour Tombouctou, en même temps qu'y arrivaient par un autre coté nos marins et nos soldats.
Plus loin que l'Afrique des cotes et que l'Afrique du désert s'étend une troisième ligne : c'est l'Afrique des Lacs, des lacs grands comme des mers, des terres plus grandes que la France. En 1878, Msr Lavigerie en demandait l'investiture spirituelle au Pape pour l'établissement de ce que son espérance saluait déjà du nom de royaume chrétien. Ce royaume chrétien, il faudra l'aller créer dans les ténébreuses profondeurs de l'Equateur, a un an, à dix-huit mois de Marseille et d'xAJger. Il coûtera bien cher, bien des travaux, bien des hommes. Il est fondé aujourd'hui, et Jésus-Christ exerce là son règne de grâce, de sainteté, de charité et de paix sur plus de cent mille sujets fidèles jusqu'à la mort, et dont les enfants mêmes ne lui ont pas refusé le témoignage du sang.
L'Afrique n'avait pas épuisé son ardeur de conquêtes. Le même jour où l'insatiable ambitieux demandait au Pontife romain l'Afrique équatoriale à évangéliser, il lui demandait aussi les vieilles Eglises
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orientales à consoler, à vivifier, à ramener à l'unité du Centre apostolique par l'éducation de leurs clercs et la sage conservation de leurs rites. Lui-même alors partait, s'embarquait pour Jérusalem, y rouvrait un sanctuaire des anciens croisés, y installait ses fils, et y préparait un berceau pour ces Eglises renaissantes, sur le berceau même de la Mère du Sauveur des hommes.
Pendant ce temps-là, le missionnaire est devenu Cardinal, Primat, fondateur d'ordre, bâtisseur d'églises, d'écoles, d'hôpitaux, de monastères, de collèges, de cathédrales. Il remplit le monde de sa parole, de ses écrits, de sa personne aussi. Il est partout, en France, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, à Jérusalem, et combien de fois a Rome ! Comme le Christ dont parle le Seigneur, il ne faut pas dire de lui qu'il est ici, qu'il est là; on le croit en Orient qu'il est en Occident, sicut fulgur. Nous l'avons vu, deux ans de suite, dans les principales capitales de l'Europe, prêcher la croisade contre l'esclavage africain, passionner pour cette cause les cours, les cabinets, les Chambres, les académies, la presse; provoquer une assemblée des puissances civilisées, dicter leurs résolutions, obtenir leur signature pour la protection de ces myriades de victimes, les coaliser contre la traite sur terre comme elles étaient coalisées contre la traite sur mer, enrôler des volontaires pour cette expédition lointaine, et procurer ainsi l'extirpation du chancre qui flétrissait ou dévorait des existences sans nombre.
Mais déjà il tombait épuisé de fatigue sur ces routes
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triomphales. Il avait tenu parole : Depuis vingt ans, ce il ne s'était pas donné un jour de repos. » Il ne s'en donna pas jusqu'à sa dernière heure : vir sapiens et impiger, comme l'appelait le Pape. Deux ans avant sa mort, en 1890, usé, brisé avant l'âge, il inaugurait à ses risques et périls une plus rude campagne, sa campagne de France, en levant son verre pour l'union de l'Eglise et de la République, ce verre du toast à la marine , ce calice d'amertume dans lequel les anciens et les nouveaux partis allaient à l'envi verser le poison de ses derniers jours. Et quand, dans ces hivers de la fin de sa vie, il s'en allait, la flèche dans le cœur, essayer de revivre sous les palmiers de Biskra, ce n'était pas seulement pour y panser ses blessures et y cacher ses patriotiques douleurs, c'était pour y travailler encore, y équiper, y caserner, y organiser la petite troupe de pionniers qu'il destinait à la pénétration, la colonisation et la protection de ce désert saharien dont il aimait à contempler chaque soir la morne immensité, aux derniers feux du soleil qui s'y couchait dans sa pourpre.
Cette vie, comme toute vie humaine, a son ressort dans l'amour : les trois grands amours du Cardinal Lavigerie furent l'Eglise, la France, l'Afrique.
Il tenait à l'Eglise romaine par toutes les fibres de son cœur. Nul, croyons-nous, n'a plus aimé le Pape, ne l'a mieux compris, ne l'a mieux servi. L'histoire ne se-
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parera pas du pontificat de Léon XIII l'épiscopat du premier cardinal d'Afrique, et on aura vu rarement une alliance plus étroite de Carthage et de Rome. « Je l'aimais comme un frère, comme Pierre aimait André, » a dit le Souverain Pontife, en apprenant sa mort. Sur cette barque du pêcheur dont Pierre est le patron, André fut toujours près de lui, son second, à l'heure des manœuvres au large, des passes difficiles et des grands coups de filet. Il a été surtout près de lui, avec lui, à l'heure des tempêtes, le couvrant de sa personne contre le déchaînement des passions et des partis, dépensant pour sa cause tout ce qu'il avait de génie de santé et de forces, lui gardant jusqu'à la fin cette indomptable confiance qui lui faisait écrire : Etiam si me occident, in ipso sperabo ; et mourant consolé, parce qu'il mourait des fatigues et des blessures reçues au service du Pape.
Il est superflu de parler de son amour de la France : le patriotisme, qui fut sa force, fut aussi et demeure son universelle popularité : il est le grand Français. Mais ce qu'il faut rappeler, c'est que, chez lui, l'amour de la France et celui de l'Eglise ne se séparent point. C'est un amour souffrant, lorsque l'Eglise souffre de ses persécuteurs; et alors quelles plaintes, quelles braves colères, quels cris! Mais c'est aussi, qu'on le sache, un amour militant; et sa parole, comme sa plume^ fut une arme de la meilleure trempe pour la résistance aux lois iniques et aux pouvoirs hostiles. L'histoire qu'on va lire n'est tout au long que l'histoire des combats livrés par lui aux ennemis de Dieu et de l'Eglise; et il n'est aucune des mesures odieuses qui nous oppriment encore contre
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laquelle il ne se soit dressé de sa grande taille d'athlète. Il a parlé aux gouverneurs, aux présidents d'Etats, aux présidents de conseils et de cabinets, aux ministres de tout régime, aux représentants de la nation, à ceux des puissances européennes, à tous, un langage dont les plus hardis s'étonneraient de nos jours. Que s'il est l'évêque qui a le plus hautement demandé le ralliement à la constitution, il est aussi l'Evêque, qui, à la suite du Pape, a le plus fortement proclamé le devoir de combattre toute législation oppressive de la conscience chrétienne. S'il est vrai encore que, respectueux de l'autorité pour qu'elle se respectât elle-même, il a remplacé l'invective par le raisonnement et l'objurgation par la démonstration, la modération de son langage n'a rien enlevé à sa force. Enfin s'il sut négocier aussi bien que combattre, négociations et combats eurent pareillement pour but de resserrer le lien duquel lui-même disait, dans son testament, près de paraître devant Dieu : « J'ai tout fait dans la mesure de mon intelligence et de mes forces pour maintenir la concorde entre l'Eglise et la France. Je puis même dire, en vérité, que j'en meurs. Ah! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si, une dernière fois, je pouvais lui représenter ce qui peut lui donner la paix, comme je l'ai fait tant de fois à ceux qui la gouvernent!... La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer la mission qu'il lui avait confiée d'être dans le monde l'apôtre et le soldat de la justice et de la vérité? Ma prière suprême est pour que ce malheur lui soit épargné. Mais qu'est-ce que la prière d'un homme devant la justice de Dieu? »
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Enfin il aima l'Afrique : « J'ai tout aimé d'elle, écrivait-il un jour; son passé, son avenir, ses montagnes, son ciel pur, son soleil, les grandes lignes de son désert, les flots d'azur qui la baignent. » C'est à elle encore qu'il s'adressait ainsi, près de mourir : « O ma chère Afrique, je t'avais tout sacrifié, il y a vingt-cinq ans, lorsque, poussé par une force intérieure qui était celle de Dieu, j'ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis , que de traverses , que de fatigues , que de peines! Je ne les rappelle que pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la barbarie sortir de ses ténèbres et de sa mort. » C'était donc le monde africain tout entier, ce véritable Nouveau Monde du dix-neuvième siècle , qu'il embrassait de ses désirs. Là où les nations envoyaient des explorateurs, des marchands et des soldats, il envoya des apôtres et des évangélistes. Ce ne fut pas en vain; et, de ses derniers regards, contemplant au loin, de l'Afrique du Nord à celle de l'Equateur, ces riches commencements d'évangélisation, il écrivait d'un cœur consolé quoiqu'inassouvi : « C'est à cette œuvre que j'ai consacré ma vie. Mais qu'est-ce qu'une vie d'homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n'ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes à l'Evangile. Je meurs donc, ma chère Afrique, sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des apôtres ! »
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Telle fut cette vie, telle fut cette œuvre. La mémoire qui restera de lui sera celle d'un grand évêque, d'un grand missionnaire, d'un grand Français.
Maintenant cet homme fut un homme : il a connu de notre commune humanité les passions et les défauts. Je n'ai ni le pouvoir ni le vouloir de les dissimuler; ce n'est pas pour cela que j'écris. Il a son tempérament personnel, autoritaire, absolu, dominateur, impérieux jusqu'au despotisme. C'est avant tout un homme de gouvernement, il faut que tout cède devant lui. « Ses adversaires, a-t-on écrit, critiquaient ses audaces, ses emportements, sa ténacité et son indomptable vaillance. La routine tremblait devant cet ouragan de pensée et de volonté. Les pacifiques et les modestes ne comprenaient pas ce déploiement somptueux de sa riche et éblouissante personnalité. Mais cette énergique vitalité n'était-elle pas la condition du succès ? Ce sol d'Afrique, où tout attend encore la herse de fer, demandait pour la défricher une main qui ne tremblât devant rien. Il y a des individualités qu'on ne saurait mesurer à la mesure commune. H y a une prudence qui est l'audace, et une sagesse qui consiste à renverser tous les obstacles qui barrent le droit chemin. Tels ont été les hommes suscités de Dieu pour être les conducteurs des peuples et les fondateurs d'Eglises ou d'Etats. Le Primat d'Afrique, le civilisateur du continent noir est de cette race. Dans cinquante ans, personne ne con-
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naîtra ses détracteurs; l'histoire aura placé sa statue dans la galerie des fondateurs immortels. »
Dans un langage plus simple, nous dirons qu'il eut ses défauts, mais que, ces défauts même, il sut les faire servir à l'accomplissement des grandes choses dont il était le chef. Il eut de vastes ambitions, mais aucune, croyons-nous, plus grande que celle d'étendre le royaume de Dieu : Quam magnum animum, cum agitur animarumsalus, quam excelsum geris ! lui écrivait le Pape. Il disait dans une lettre intime cette belle parole : « Si le bon Dieu voulait me trouver un enfer qui fût tout à fait à ma taille, il me condamnerait à ne rien faire pour lui pendant l'éternité; ce serait, je le sens, le plus grand châtiment qu'il pût m'infliger. » On a pu lui reprocher, il s'est reproché à lui-même « d'avoir été trop chargé » , d'avoir fait trop d'entreprises, embrassé trop d'affaires, et de s'être tué à la peine; mais non pas d'en avoir jamais négligé aucune. Il a fait annexer à son apostolat des territoires immenses, mais pour y mettre la charrue et les défricher à la sueur de son front. Il a désiré des honneurs, mais pour les honorer; des dignités, mais comme des charges, pour en prendre le travail plus que le profit et la gloire. Il a voulu être riche, mais pour faire plus de bien; il a beaucoup demandé, mais pour beaucoup donner; il a dépensé largement, mais pour la chose publique et pour la charité; il a déployé autour de lui la splendeur et la magnificence, mais pour le prestige de son Eglise, de son pays, de son ordre, de son Dieu, et pour gagner ainsi à un plus grand Seigneur que lui des foules ou des tribus auxquelles il faut
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cet éclat, lia été en public le plus fastueux des prélats, il a été en particulier le plus simple de ses prêtres et de ses missionnaires. Il a commandé en souverain, mais il a obéi en serviteur, en enfant, à la seule autorité qu'il eût au-dessus de lui. Puis hâtons-nous de dire qu'il fut bon : c'est le dernier mot sur lui que prononça devant son cercueil le représentant de la France. Lui qui traitait de pair avec les plus puissants, il aimait les humbles et les petits; il recherchait les enfants, assistait les pauvres, servait et soignait les malades , et toute sa vie fut dévouée aux infidèles, aux barbares, aux nègres, aux esclaves, aux opprimés et aux abandonnés. C'était parfois un rude maître; c'était le plus souvent un père plein d'aménité et de grâce joyeuse. Il terrifiait par ses coups de force; mais s'il frappait c'était pour redresser; s'il écrasait c'était pour relever; et parfois il relevait en se baissant lui-même si paternellement! Il avait donc le droit de dire : « Qui me craint fait bien, mais qui m'aime fait mieux. » Ne lui demandons pas la douceur dans l'action et dans la lutte : la douceur est-elle une vertu de combat? Mais la vigueur du commandement dans les œuvres pour Dieu et pour l'humanité, n'est-ce pas de la charité supérieure encore? La charité! Il l'avait donnée pour devise à son blason , avec le pélican pour emblème. Devise et emblème n'auront rien dit de trop.
Enfin il sut souffrir, expier et mourir. Il avait vécu constamment face à face avec son éternité, il y entra courageusement et religieusement. Il avait souhaité la mort du martyre; il eut le martyre plus difficile d'une
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longue mais sereine agonie, humiliée par l'infirmité mais adoucie par la résignation, consolée par la foi, soutenue par la confiance en Celui qu'il avait servi de toutes ses forces, mais confiant surtout dans la miséricorde infinie de Celui qui sait de quelle argile il nous a tous formés, et l'implorant pour son âme à son dernier soupir.
Il est mort plein d'espérance dans l'avenir de son œuvre. Elle lui survit, gardée par l'Eglise et par la France, continuée, agrandie par sa famille de missionnaires, religieux et religieuses, qui fleurissent et qui croissent sous sa bénédiction. Fidèles à son esprit, ils restent son meilleur ouvrage, comme sa plus pure gloire, justifiant ses prédictions , remplissant ses promesses , dilatant son héritage et dépassant ses espoirs.
Je les montrerai à l'œuvre; et puisse cette histoire de leur père, qu'ils m'ont fait l'honneur de me demander, leur être un témoignage de ma respectueuse admiration et de mon affectueuse envie pour leurs travaux et leurs vertus! Puisse-t-elle aussi, en faisant connaître les fils avec le père, susciter de plus en plus à leur Société des disciples, à leurs œuvres des auxiliaires, à leurs personnes des bienfaiteurs et des amis! Puisse-t-elle surtout contribuer à développer les forées soit d'idées soit d'action créées par cet initiateur incomparable, éclairer mieux les voies qu'il a tracées devant nous, faire mûrir des moissons là où il fait lever des germes, et préparer ainsi des destinées plus chrétiennes à un siècle plus heureux, dans une Eglise plus libre et une France plus une !
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Enfin, que soit procurée, par cet écrit, par cet exemple, l'unique gloire de Celui en qui seul il faut qu'on espère, qui survit aux hommes et aux révolutions, et duquel l'illustre mourant disait la parole mémorable qu'il faudra graver sur le mausolée qu'on lui élève à Carthage : « Je suis le serviteur d'un Maître qu'on na jamais pu enfermer dans un tombeau. »
Université catholique de Lille. Au saint jour de la Pentecôte 24 mai 1896.
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