SAINT-SULPICE. « LE COURS DES EVÊQUES. » LES CARMES
LA LICENCE ES-LETTRES. THEOLOGIE l M. BAUDRY. REVOLUTION
DE l848. LES SAINTS ORDRES, LA PRETRISE. LES PREPARATIONS.
Mgr Lavigerie est un enfant des Pyrénées. Un jour, comparant entre elles les races diverses du. versant français de ses montagnes natales, il disait à des amis : « Le Basque est plus fort, le Béarnais plus fin, le Gascon plus vif et plus fier. . . Nous ressemblons à nos montagnes. Les sommets superbes et les riantes vallées, les pics neigeux et les sources brûlantes et bienfaisantes : tout cela est chez nous et en nous... Nous avons les qualités de nos défauts et les défauts de nos qualités. »
C'est à Bayonne, comme au confluent de ces trois races, que se place le berceau de l'homme qui devait porter la plupart de leurs traits réunis et fondus dans sa personne morale.
Il y avait longtemps que sa famille maternelle habitait le pays. M. Latrilhe, son grand-père, avait été à Bayonne directeur de la Monnaie, jusqu'à la suppression de cette charge, à la Révolution. Après avoir eu sa demeure dans la rue de l'Argenterie, il s'était retire aux portes de la ville, dans un petit bien de campagne nommé Huire, où il s'était fait bâtir, pour lui, ses fils et ses filles, à cent pas de l'Adour, en face d'une vaste pâture ombragée d'arbres, une résidence semi-bourgeoise, semirustique, flanquée de quelques bâtiments d'exploitation agricole. Elle est devenue aujourd'hui, en passant dans d'autres mains, une riante maison de plaisance, tapissée de verdure, et encadrée de plantations d'arbustes et de massifs. Par derrière, un verger, des jardins et des cultures s'échelonnent sur les premières pentes qui vont rejoindre au loin les montagnes bleuâtres.
Ce fut le 4 novembre i8a4> fête de saint Charles Borromée, archevêque et cardinal, que M. Pierre Latrilhe maria sa fdle Laure-Louîse-Esménie à un jeune contrôleur des douanes, Léon-Philippe Allemand-Lavigerie, natif d'Angoulême. Le mariage se célébra dans l'église paroissiale du Saint-Esprit, à Bayonne. Le quartier Saint- Esprit, qui fait corps aujourd'hui avec la ville de Bayonne, appartenait alors, ainsi que Huire qui en dépend, au département des Landes et au diocèse d'Aire, desquels ils ne furent distraits que près de quarante ans plus tard, en 1861.
C'est dans ce diocèse et sur cette paroisse, à Huire, dans une modeste dépendance de la maison principale, aujourd'hui occupée par le métayer de ce petit domaine, que naquit, le 3i octobre 182 5, veille de la fête de Toussaint, le prince de l'Eglise, qui reçut au baptême les noms de Charles Martial, deux saints pontifes conviés à lui servir de patrons et de modèles.
Cette grâce de son baptême, Mgr Lavigerie la mit toujours à très haut prix. Lorsqu'il fut créé cardinal, le
chic de la paroisse eut la délicate attention de faire photographier sur le registre l'acte de son baptême, et de lui en adresser un exemplaire en Afrique. Le 17 mai 1882, Son Eminence lui fit cette belle réponse :
« Monsieur le Curé, rien ne pouvait me toucher davantage que l'envoi de cet acte de mon baptême, avec les signatures de mes chers et vénérés parents et du prêtre qui m'a fait enfant de Dieu et de son Eglise. A coup sûr il ne se doutait pas alors que ce petit enfant, dont il faisait un chrétien, dût devenir un pasteur des âmes. Et cependant c'est son ministère qui ouvrait pour moi la source des bénédictions et des grâces que j'ai reçues de Notre-Seigneur.
« J'ignore si vous savez que j'avais proposé à votre prédécesseur de lui donner les fonts baptismaux de sa future église, à la condition qu'il me laisserait emporter ceux où j'ai reçu le baptême, il y a bientôt cinquantesept ans. J'aurais voulu les transporter en Afrique et les placer dans l'église même où sera ma tombe, afin de dormir mon dernier sommeil auprès d'eux. Où puis-je mieux placer mon espérance que dans la régénération que j'y ai reçue et dans la miséricorde de Celui qui m'a lavé dans son sang, pendant que son ministre me lavait dans l'eau sainte?
« Je n'ai pas oublié que saint Louis, dont nous gardons à Cartilage le glorieux tombeau, se nommait luimême Louis de Poissy et non pas Louis de France, en souvenir de l'humble église où il avait été baptisé, estimant la noblesse du titre de chrétien supérieure à celle de sa race. Permettez qu'à son exemple, Monsieur le Curé, je prenne aujourd'hui le nom de votre église, et que je signe avec un religieux respect :
■{• Charles du Saint-Esprit,
Cardinal de la sainte Église romaine,
I ,;i religion avait sa place dans la maison do Huire ; mais on ne saurait dire qu'elle en était le centre. Là, les hommes, qui cependant finirent tous en chrétiens, s'en tenaient alors au scepticisme un peu frondeur de la fin de la Restauration, et au facile libéralisme de la monarchie de Juillet. M. Allemand Lavigerie, le contrôleur des douanes, était un fonctionnaire intelligent, exact, très entendu en affaires, et s'y livrant tout entier, sans avoir ni le temps ni le goût de s'occuper de près de l'éducation de ses enfants, auxquels il s'imposait par une volonté qui ne souffrait pas la contradiction et qui brisait toute résistance. C'était, avec cela, un bel homme, de haute taille, de grand air, bon compagnon, tenant bien sa place dans le monde, sachant manier les hommes tour à tour par l'autorité et par l'aménité, ambitieux de se pousser dans ses affaires et son état, et très capable d'y réussir. La mère était une personne tout autre. Agréable, distinguée, d'un esprit cultivé, d'un caractère avenant, à la fois femme d'intérieur et femme de bonne société, écrivant bien une lettre et, au besoin, y semant quelques vers d'elle faciles et bien tournés, elle consacra tous ces dons à faire elle-même l'éducation de sa fille et de ses derniers fils. Fils et fille l'aimèrent avec admiration : à leurs yeux il n'y eut jamais rien de plus grand que cette mère.
Soit à Huire, soit à Bayonne, on voyait et on recevait une société non seulement très nuancée d'opinions, mais même, à ce qu'il paraît, assez diverse de croyances, puisque certaines familles juives, réputées d'ailleurs fort honnêtes, n'en étaient pas exclues. Quand venaient l'été et les chaleurs, toute cette société amie émigrait ensemble aux bains de mer. On n'avait que deux lieues à faire pour être à Biarritz, et y dresser sa tente sur la plage des Basques. Puis, rentré à Bayonne, on se retrouvait encore dans ce même milieu d'une mondanité de bonne et honnête compagnie, qui ne cherchait pas plus haut son
idéal d'existence et de félicité. Quelle chance y avait-il qu'une vocation sacerdotale vînt à germer dans ce champ?
La sjemence y était cependant, mais tombée de mains obscures et connues de Dieu seul. Mgr Lavigerie, après son cardinalat, ayant été reçu dans son église natale, raconta en chaire à la paroisse assemblée que la religion de son enfance lui était venue de deux pieuses fdles au service de ses parents et de ses grands-parents. L'une s'appelait Marianne, l'autre Jeannette. C'étaient Marianne et Jeannette qui lui avaient fait dire ses premières prières, appris son catéchisme et raconté l'Evangile. Elles le menaient aux offices; elles lui chantaient de beaux cantiques dans la langue du pays. Elles l'édifiaient surtout par leurs humbles vertus ; et leur bon exemple fut la première porte que la foi et la grâce de Dieu s'ouvrirent dans cette âme d'enfant. « Mes frères, disait le Cardinal à ses compatriotes, si je suis ce que vous me voyez aujourd'hui, c'est à ces deux saintes filles que je le dois. Combien donc il importe de ne placer auprès des enfants que des personnes chrétiennes ! » Or, pendant qu'il parlait ainsi, l'une de ces deux servantes était là. Jeannette vivait encore, plus qu'octogénaire ; et là, au pied de la chaire, entendant peu, admirant tout, elle ne se lassait pas de lever sur la robe rouge et la barbe blanche de son jeune maître d'autrefois des yeux éblouis et mouillés de larmes.
Il est juste de tenir compte aussi de l'action plus consciente d'une grand'tante maternelle, Mme veuve Lemosquet, femme de mérite qui avait jadis dirigé à Bordeaux un pensionnat de filles, d'où était sortie une lignée de solides et remarquables chrétiennes. Elle avait en particulier le don de bien lire porté à une perfection qui prenait l'âme tout entière. Elle s'en servit pour donner l'intelligence et le goût des ouvrages d'esprit au petit neveu qu'elle aimait beaucoup et pour qui elle devait être plus tard une seconde mère.
Charles avait de huit ii dix ans lorsque sa famille, qui s'était accrue de deux frères et d'une sœur, quitta la maison de Huire pour habiter, sur la paroisse de Saint* Etienne, la charmante villa de Beaulieu que le père venait de construire. Huire est dans la vallée, Beaulieu est sur le coteau. Le coteau descend presque à pic au-dessus de l'Adour, qui coule entre une bordure de grands arbres d'où émergent, sur l'autre rive, les deux flèches en pierre de l'église Saint-André, et par derrière une seconde et une troisième lignes d'horizon faites de collines fuyantes qui se perdent dans le ciel.
Un soir de ces dernières années on vit descendre de voiture, à la porte de Beaulieu, un Evèque vénérable qui fit demander aux nouveaux possesseurs la permission de revoir la maison de son enfance. Ils le reçurent à genoux : c'était le Cardinal. Il voulut tout visiter, contemplant de la terrasse le spectacle de ces lieux bien chers. Il bénit les enfants : « J'avais l'âge des aînés, quand j'habitais ici! » dit-il aimablement et mélancoliquement. Il remercia les parents, et il se retira lentement, emportant bien des souvenirs dans son cœur.
De Beaulieu, l'enfant allait à la pension Saint-Léon, située sur la paroisse Notre-Dame et dirigée par un bon laïque, M. Brat, assisté de quelques ecclésiastiques. C'était à cette époque l'unique collège de la ville, ancien couvent d'Augustins, avec son cloître intérieur flanqué de quelques vieux et pauvres bâtiments, où l'on avait trouvé moyen d'entasser trois cents enfants des meilleures familles béarnaises. La pension Brat, placée de l'autre côté de l'Adour, près de la cathédrale, était loin de Beaulieu. Mais Charles était déjà un robuste montagnard, descendant ou montant alertement la côte, en mangeant son pain sec dont il était insatiable. Travaillant tour à tour et flânant à ses heures, il n'en était pas moins habituellement le premier de sa classe, mais surtout il était invariablement le premier dans les jeux et dans tous les
exercices du corps, battant volontiers les autres, parfois battu lui-même, mais toujours prêt à la la revanche; plein d'entrain et de facéties, hardi, énergique, ardent, dominateur, gouvernant, subjuguant ou fascinant tout le monde. Telle est l'idée qu'on prend de lui lorsqu'à Bayonne, à Huire, à Saint-Esprit, à Beaulieu, partout, on suit l'empreinte laissée par les premières années de cet écolier d'avenir.
Un de ses amis d'alors, M. Petit, aujourd'hui conseiller à la cour de Cassation, complète ainsi ces souvenirs : « Lavigerie était l'élève le plus brillant de nous tous, nous écrit-il. Doué d'une intelligence hors ligne, il excellait en tout. Je me souviens que tout jeune il faisait des fables en vers que nous trouvions charmantes. C'était en même temps le plus aimable des camarades. J'étais son ami. Que de fois ne m'a-t-il pas apporté de sa campagne des pois de senteur, fleur qu'il affectionnait de prédilection ! »
Les enfants jouent au prêtre comme ils jouent au soldat : il ne faut pas d'ordinaire se hâter d'en tirer des présages mystiques. Charles toutefois prenait dès lors la chose très au sérieux : à la maison, avec ses frères et sa petite sœur, avec les domestiques, avec ses parents même, il se croit prêtre, il le dit et il faut qu'on le croie. Il dit la messe gravement, et il faut que chacun y vienne et s'y tienne bien , il le veut. Il faut que sa grand'mère elle-même la lui réponde révérencieusement, il le veut. Il faut que les servantes se confessent à lui, et à genoux, il le veut. Il faut que le sermon sonné, on se rende à son sermon, toutes affaires cessantes, même le dîner fumant et déjà sur la table, il le faut. Déjà on peut chercher l'homme dans l'enfant, on le trouve.
C'est de la même manière qu'il exerce l'apostolat envers les mécréants et les pécheurs. Si, dans la rue, il rencontre de petits juifs de son âge, — la colonie juive émigrée d'Espagne depuis le seizième siècle était nom-
8 LE CARDINAL LAVIGEHIE.
breuse à Bayonne, — il faut qu'il les baptise. S'ils refusent, il les contraint, les empoigne, les pousse vers la rivière ou la fontaine , et les asperge de force et copieusement, leur jetant ensuite quelques sous pour les empêcher de crier.
L'attention de l'aumônier de la pension Saint-Léon avait été attirée bien vite sur cet enfant d'une nature si riche. C'était l'abbé Franchisteguy, secrétaire de l'évêque Mgr Lacroix, dont il devint plus tard le vicaire général, et qui a laissé à Bayonne un souvenir ineffaçable fait de l'affection et du respect du diocèse toui entier. Il comprit quel vase d'élite il avait dans les mains, et il n'était pas homme à laisser s'éteindre la flamme qu'il y sentait brûler. Ce fut sous sa conduite que Charles se prépara à sa première communion. Il la fit dans la salle du rez-de-chaussée qui servait d'humble et pauvre chapelle à la pension Saint-Léon. Ce jour fut un lever de soleil sur l'âme de Charles : sa carrière s'en trouva éclairée jusqu'au terme. Il déclara dès lors et ensuite qu'il serait prêtre, non plus avec l'inconscience de l'enfant qui se joue, mais avec la décision de l'homme qui s'affirme, parce qu'il a vu clair et qu'il sait ce qu'il veut. Tout autres étaient les vues de ses parents et grandsparents sur cet aîné de leurs fils, garçon entreprenant, intelligent et fier, qui promettait de faire un beau chemin dans le monde. On affecta de rire de sa cléricature : aussi bien n'était-ce pas le dernier mot de l'avenir. Ce mot de la fin, on l'attendait patiemment du progrès de l'âge, de l'éveil de l'homme et de la première connaissance de la vie.
Le sacrement de confirmation fut aussi la confirmation de son religieux dessein : « Je le reçus des mains de Mgr Lacroix, écrivait le cardinal bien des années après. J'avais alors treize ans. Il venait d'être sacré. Je le vois encore des yeux de l'esprit entrant ce jour-là dans notre cathédrale avec sa tête déjà blanche. Je vois la place que
j'occupais dans la nef, tout en face de la chaire. J'entends son discours. Je pourrais le répéter encore, tant les sentiments qu'il m'inspirait sont restés dans mon cœur. »
C'est en conséquence de ces sentiments qu'il demanda à entrer au petit séminaire de Larressore. Cette maison venait de faire ses preuves sous le gouvernement de supérieurs de mérite, MM. Claverie et Haremboure, et elle avait compté dans son personnel enseignant des hommes tels que M. Dassance, M. Franchisteguy, et le saint abbé Cestac, dont on a écrit la vie. Il est vrai que le Menaisianisme, comme on nommait les doctrines de l'abbé de Lamennais, avait jeté un moment de trouble dans cette ruche studieuse où bourdonnaient toutes les jeunes idées de l'époque. Elle fut contrainte de se disperser, mais pour se reformer à nouveau et aussitôt, avec d'autres talents et d'autres dévouements. C'est à elle que Charles Lavigerie demandait d'être envoyé, pour l'achèvement de ses études et la première direction sacerdotale de sa vie.
M. Allemand-Lavigerie vit bien qu'il fallait céder. Pressé par les prêtres amis de sa famille, il se décida à présenter son fils à l'évêque de Bayonne : « L'image de cette scène toute simple, mais qui devait tenir une grande place dans mon existence, raconte le Cardinal , est demeurée fidèlement présente à ma pensée. Je vois toujours le salon de l'évêché qui me semblait immense, son meuble de velours jaune, le canapé sur lequel le bon évèque était assis, et sa soutane violette dont j'approchais pour la première fois. Mais Mgr Lacroix m'eut bientôt rassuré. — Vous avez donc la vocation d'être prêtre? me dit-il en m'attirant à lui et me caressant de ses mains vénérables. — Oui, Mhonseigneur, lui répondis-je enhardi par sa bonté, et avec peut-être plus de résolution que de défiance de moi-même. — Et pourquoi voulez-vous être prêtre, mon enfant? — Pour être curé de campa-
gne. » Mon père me regardait étonné, surpris, sans doute, de ces goûts champêtres qu'il ne me connaissait pas. Mais l'évèque sourit et dit : « Vous irez d'abord au séminaire de Larressore, et puis vous serez ce que Dieu voudra. »
« Il avait vu plus clair que moi dans ma destinée. Je suis allé au séminaire de Larressore ; mais après, où n'aije point porté mes pas? Ma cure de campagne est restée le rêve de mon enfance, et aussi quelquefois le regret de mon âge mûr, au milieu des agitations et des fatigues de ma vie. Dieu m'a mené où il a voulu, comme le prédisait Mgr Lacroix. Et voilà comment il se fait que je vous écris aujourd'hui sur les ruines de Cartilage, et non dans un presbytère du Béarn. »
Le séminaire de Larressore le reçut comme élève de seconde. Huire c'était la vallée, Beaulieu c'était le coteau, Larressore c'est déjà l'entrée de la grande montagne : ainsi semblablement tout devait monter et grandir dans cette existence. Cette maison d'éducation, une des plus admirablement situées qui soient en France, embrasse de la terrasse où s'étagent ses cours de récréation toute la vallée de la Nive, verte, riante, riche de cultures et de prairies; et derrière elle, tout autour d'elle, un large amphithéâtre de montagnes profondes qui se plient et se replient en creusant des gorges sombres et dressant des sommets lumineux, noyés dans des transparences aériennes, où les frontières de France et d'Espagne ne se distinguent plus.
A Larressore, on remarqua bientôt, comme à Saint- Léon, cet adolescent étincelant de verve, riche de toutes sortes de ressources, imaginant mille tours, semant tout autour de lui l'entrain, la gaieté, la vie à pleines mains. Le caractère ne tarda pas à s'y révéler lui aussi par le despotisme et parfois les violences d'une volonté qui brise ce qui lui fait obstacle, puis qui s'étonne de ses éclats et cherche à les faire oublier par des égards, des
gyâces et des séductions qui sont une autre face de cette nature complexe. C'est ainsi qu'un jour l'écolier, prenant une leçon de musique, jette sa flûte à la tête du maître, un bon Allemand, qu'en retour il prend dès lors en une affection et une vénération dont il ne cessa de lui donner des marques distinguées durant tout le temps de sa vie. Ce qui dès lors brille en lui, c'est la spontanéité et la facilité d'une intelligence forte et fine à la fois, mais qui, dans son style, porte plus le souci des choses que celui des mots : il n'obtint que le second rang dans cette classe de seconde. Enfin, au-dessus de tout, une grande noblesse d'aine, une parfaite droiture de conscience, une vie morale très pure ; et, comme base de tout, une religion solide, faite de foi profonde plus que de piété tendre, avec une orientation invariable de sa destinée vers une étoile fixe : le sacerdoce, duquel il ne détourne pas ses regards. Tel il est à quinze ans.
Mais déjà cette étoile commençait à lui apparaître plus brillante qu'à l'époque où il rêvait d'un humble presbytère de campagne. On se souvient à Larressore d'un jour où ces jeunes gens, parlant ensemble d'avenir ecclésiastique, Charles Lavigerie dit que, quant à lui, il serait curé, doyen... puis il se retint d'en dire davantage, laissant deviner par son silence que peut-être il ne s'arrêterait pas en ce chemin. Sa mère lui aurait souhaité moins d'ardeur à quitter le monde. Une fois, étant venue le voir, dans le temps que plusieurs de ses condisciples se préparaient à recevoir l'habit ecclésiastique, elle remarqua que son fils affectait de laisser croître ses cheveux par derrière, d'une certaine sorte qui était celle des prêtres de ce temps-là. Le présage n'était pas fait pour lui agréer, et s'armant de ses ciseaux, elle se mit en devoir de couper court à ces apprêts prématurés du sacrifice. Charles la laissa faire : c'était sa mère. Mais la fois suivante, quand elle revint le voir, elle le trouva avec une tonsure toute fraîche qu'il présenta à ses res-
pects et admirations. Ce devait être toute sa vie la manière de cet esprit résolu et absolu de trancher les s'il nations par un coup d'éclat, afin qu'on sût tout de suite à quoi s'en tenir avec lui, et qu'on n'y revint plus.
Il ne fut qu'un an à Larressore. De petites considérations d'intérêt avaient fait mettre en question son séjour gratuit dans le séminaire d'un diocèse dont il n'était pas l'enfant, et que ses parents devaient incessamment quitter pour leur avancement. D'autre part, le père, à peine résigné à donner son fils à l'Eglise, ne l'était nullement à payer sa pension par-dessus le marché. Qu'allait devenir Charles?
Plusieurs prêtres de ses amis, l'abbé Maisonnade son très distingué professeur de seconde, le chanoine Dassance auteur de travaux bibliques en renom, et plus tard professeur à la Sorbonne, connaissaient l'abbé Dupanloup, supérieur du petit séminaire de Paris, « Paris manque de prêtres, se dirent-ils; M. Dupanloup cherche pour sa maison des élèves d'élite. Il acceptera Charles, il lui procurera une bourse; elle sera bien placée sur cette tête, et le séminaire de Saint-Nicolas n'aura certes pas à le regretter. » On écrivit. Charles était accepté à Paris.
Paris est un nom magique. A Bayonne surtout, à cette extrême frontière, lorsque la diligence attelée de six chevaux partait de l'hôtel de la poste pour la capitale, toute la jeunesse était la, frémissante de désir. Et quand la voiture branlante disparaissait dans un tourbillon de poussière, la pensée la suivait encore vers le pays enchanté de la fortune, du plaisir et de la gloire.
Charles Lavigerie fut confié pour ce trajet de deux cents lieues à un dentiste de Bayonne, ami de la famille. Celui-ci le remit à Paris entre les mains d'un oncle maternel, M. Julien, par qui l'enfant fut présenté pour la rentrée des classes de 1841, à l'illustre supérieur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet.
On a tout dit sur cette maison, et son gouvernement par l'homme qui y devait recueillir sa plus pure gloire. Le cardinal Lavigerie a raconté lui-même ses souvenirs d'alors. Il a décrit dans une lettre publique « cette maison vieille et sombre, ces corridors sans lumière, cette cour enfoncée où l'air n'entre que du haut des murs , comme dans une prison , ce quartier Saint-Victor avec ses souillures, )> et il avoue que d'abord « tout lui donna l'impression de la tristesse et du dégoût. » — « Lorsque j'y vins dans mon enfance, continue-t-il, je quittais les montagnes, le ciel de mon pays natal et le petit séminaire de Larressore qui s'élève au-dessus des vallées de la Nive, sur les premiers contreforts des Pyrénées : tout ce que la nature peut offrir de plus large et de plus enchanteur. C'était au mois d'octobre. Les brouillards de l'hiver obscurcissaient déjà ce triste séjour. Quel contraste! j'en faillis mourir!
« Mais peu à peu, dans ces ombres, je vis se lever un autre soleil qui échauffa mon âme, qui l'éveilla de l'engourdissement où elle s'était ignorée jusqu'alors, et qui bientôt inonda tout de sa lumière. C'était lui, le supérieur, lui dans toute l'ardeur de son esprit, de son cœur ouvert à tous les saints enthousiasmes, qui transfigurait ainsi ce qui nous environnait ; lui qui nous transportait tous, maîtres et élèves, sur les sommets les plus purs des choses divines et humaines. Son port, sa démarche, son regard, sa parole, sa foi que révélaient des accents si pénétrants et si nouveaux, tout nous subjuguait dans un mélange d'admiration, de crainte et de respect que je n'ai plus retrouvé nulle part au même degré. Il s'en servait pour nous entraîner, à la manière d'un ouragan de lumière et de feu, courbant et absor-
bant tout, comme c'est la loi des personnalités puissantes, égoïstes en apparence pour ceux qui ne voient que le dehors, mais en réalité chez lui tout le contraire. Car, s'il voulait tout prendre, c'était pour tout donner
à Jésus-Christ, selon le plan divin tracé par saint Paul : Omnia vestm sunt, vos autem Christi ».
Les deux années, i84i-i843, que Charles Lavigerie passa au petit séminaire de Paris, furent les plus éclatantes du gouvernement de l'illustre supérieur. Malgré l'exiguïté de l'établissement, on y comptait jusqu'à deux cent cinquante élèves, dont une partie, il est vrai, dut émigrer à Gentilly, où l'on avait placé la division des petits. « C'est dans ces lieux que j'ai vu la jeunesse la plus vivante, la plus brillante, la plus heureuse », écrivait le cardinal. Il y rencontra et cultiva des condisciples qui devaient plus tard occuper les plus hauts rangs dans la noblesse, l'armée et surtout le clergé. Lui-même n'était dès lors inférieur à aucun. Entré dans le mouvement imprimé par le maître, il en prit aussitôt la tète, et il y resta. L'abbé Dupanloup, qui tenait la rhétorique pour le principal instrument de culture intellectuelle, faisait redoubler cette classe à ses meilleurs élèves, spécialement aux boursiers qu'il avait sous sa main. Charles Lavigerie fut de ce nombre, et non pas celui qui en profita le moins.
Privé de sa famille, Charles la retrouvait en partie à Paris chez sa tante maternelle, Mme Julien, une Latrilhe, dont nous avons vu le mari présenter l'élève à ses maîtres. M. Julien était un artiste de mérite et de réputation. Qui de nos contemporains, dans ses classes de dessin, n'a eu à copier, comme modèles, les belles têtes et les fines académies signées et paraphées de ce nom? De plus M. Julien était un grand chrétien, et on nous a raconté qu'à sa dernière heure il eut comme une vision esthétique et mystique des beautés célestes qui commençaient à lui apparaître : « Que c'est beau ! que c'est beau ! » Il fut très particulièrement utile à son neveu. Les jours de sortie, Charles descendait chez lui, s'installait dans son atelier, s'asseyait à ses côtés, le regardait dessiner ses splendides lithographies, tandis que l'homme de bien,
L'ÉDUCATION : BAYONNE ET PARIS. i|
tout en crayonnant sa pierre, l'initiait à la connaissance des hommes et de la vie.
La famille Julien habitait l'été une petite, bien petite campagne à Chaillot. Lavigerie aimait à s'y retrouver avec ses cousins et cousines, et à s'amuser de leurs jeux, dans un milieu très pénétré de respect et de décence, mais aussi très vivant et très jeune, tout à la dévotion du spirituel cousin qui déjà s'imposait par son autorité, et donnait le ton de l'entretien par ses vives saillies.
Bien des fois le Cardinal, dans ses dernières années, se reporta vers ces joies de son adolescence, pour bénir ceux et celles qui les lui avaient données. Il écrivait encore à une de ses parentes de cette famille Julien, en 1888, quatre ans avant sa mort, de l'oasis de Biskra : « Mes sentiments dérivent de cette vieille affection qui nous unissait si étroitement dans l'enfance, auprès de votre bon père et de votre bonne mère'. Comme vous avez bien raison de dire que vous n'avez jamais connu d'êtres plus excellents! Et moi non plus, ni de plus vénérables par leurs vertus et par le sentiment de l'honneur chrétien. » Et dans une autre lettre, de Tunis : « Tout ce qui vient de vous m'est cher, parce que j'v retrouve les souvenirs les plus anciens et les plus sacrés de ma vie : les souvenirs de votre père, de votre mère qui m'ont comblé des marques de votre bonté, les souvenirs de nos grands-parents et ceux de notre enfance. Tout cela s'éloigne de nous de plus en plus; mais, en s'éloignant, cela n'en est que plus doux pour moi qui, à la distance du temps écoulé, dois joindre celle du monde lointain que j'habite aujourd'hui. )>
Les vacances de Charles se passaient aux Pyrénées. Il n'y trouvait plus son père et sa mère que l'Administration des douanes avait transférés à Marseille, dans un emploi supérieur. C'était chez sa grand'tante, Mme Lemosquet, qu'il vivait, ainsi que dans la société journalière
16 LE CARDINAL LAVIGEHIE.
des deux familles Labrouche et Jaulery, ses amis des premiers jours, comme ils le furent des derniers. Ils lui trouvaient la même gaieté, mais avec quelque chose de plus élevé et de plus grave dans la conversa lion : « Il portait en lui une disposition d'esprit très pure, nous racontent-ils. Les choses d'un goût douteux ou suspect ne lui allaient nullement. Il était d'une piété régulière, mais toute ronde et sans aucune apparence de mysticisme. Il se plaisait à parler d'art et de littérature, et, comme il avait une belle voix, il faisait lui-même quelque peu de musique avec nous, par délassement. Les livres d'histoire et de voyages avaient pour lui un grand attrait. IL fit avec les Jaulery quelques excursions en Espagne dont il tira certain profit et beaucoup de plaisir. Quant à sa vocation, il en parlait plus discrètement que dans son enfance, disant seulement : « Il est très possible que je me fasse prêtre : c'est Dieu qui en décidera ! » Il était entré dans cet âge de recueillement et d'examen où le jeune chrétien décide de son avenir dans le secret de la méditation, entre son âme et Dieu.
Aussi bien ses parents, témoins de ses succès, n'avaient-ils pas renoncé à lui voir embrasser quelque belle profession libérale dans le monde. Même sa mère, paraît-il, avait déjà jeté les yeux sur une de ses nièces Julien pour un mariage qui lui semblait, à elle, réunir toutes les convenances et combler tous les vœux. C'est l'Archevêque lui-même, qui, plus de trente ans plus tard, en janvier 1874? l'apprenait ainsi à celle qui, à son insu, lui avait été destinée : « Votre chère mère, m'appelait son neveu, et bientôt son fils : c'était le projet de nos deux mères. Dieu en a disposé autrement; et je vous en félicite, ma chère amie, car je crois que je n'ai pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l'action extérieure et la vie d'apostolat est ma vocation. Mais tout cela, surtout sous le ciel d'Afrique, use vite; et je sens venir à grands pas, après la fatigue, la vieillesse
prématurée et le repos... éternel. Puissions-nous, ma chère amie, y arriver tous comme votre bon père, dont la mort a été pour nous tous une si grande leçon ! »
La réponse de Charles Lavigerie à ces projets de famille fut son entrée au grand séminaire de Saint-Sulpice, au commencement d'octobre 1 843. Il avait dix-huit ans. Il fut admis d'abord au séminaire des philosophes, dans la maison d'Issy, dirigée par M. Gosselin, un érudit et un sage, remplacé l'année suivante par M. de Courson qui fut l'homme de Dieu pour Charles Lavigerie. C'était un monde un peu cosmopolite que celui qui se pressait dans ce vieil Issy, comme nous l'apprend cette lettre du nouveau supérieur : « Nous avons ici une centaine de philosophes animés d'ailleurs du plus excellent esprit. Ce sera, convenez-en, un beau bouquet à offrir à la mère de Dieu pour sa fête de la Présentation. Parmi ces fleurs, beaucoup ont été cueillies çà et là sur le sol de la France tout entière; d'autres sur les montagnes d'Ecosse, au bord des lacs du Canada, dans les vallées de la Suisse, et aussi, en assez grand nombre, dans les bruyants quartiers de Paris. »
Charles Lavigerie y prit l'habit des clercs. En se donnant à l'Eglise, il se donna sans réserve, pour tous les dévouements et les sacrifices que Dieu demanderait de lui. En effet, une de ses lettres nous apprend que ce fut dans cette année-là qu'il entendit l'appel à la vie de missionnaire pour la première fois. Ecrivant à un jeune séminariste d'Issy, le 18 janvier 1891, le cardinal lui disait : « C'est là, cher enfant, que j'ai commencé ma vie ecclésiastique, en octobre 1 843. C'est là qu'au mois de mai suivant, j'ai senti comme poindre ma vocation pour les missions, en entendant un saint évèque missionnaire, Mgr Vérole, vicaire apostolique de la Mandchourie, qui nous faisait, en lecture spirituelle, le récit de ses misères, de ses consolations, de ses espérances. Qui m'eût dit alors, mon cher enfant, que presque toute ma vie d'évêque se
passerait dans les missions, loin de la Franee où tout semblait depuis me retenir? Mais qui vous dit à vous-même qu'un jour vous ne serez pas entraîné, comme moi, par la douce violence d'une Providence maternelle qui nous mène toujours bien, alors même que nous nous agiterions mal?... »
Après deux ans de philosophie, a Issy, Charles Lavigerie entrait au grand séminaire de Paris. C'était en i845. Dans cette même année, M. de Courson venait d'être nommé supérieur général de sa Compagnie. Les élèves d'Issy, en changeant de maison, eurent donc la joie de retrouver là cette âme forte et tendre qui, pendant les courtes années de son généralat, s'empara si puissamment de cette jeunesse cléricale qu'on affirme, à Saint-Sulpice, que jamais supérieur ne fut plus aimé pendant sa vie, ni plus pleuré à sa mort.
Autour de lui des hommes de valeur, et quelques-uns de renom, collaboraient à son œuvre. Nous nommerons MM. Carbon, Carrière, Galais, Lehir, Caron, Martin, le vieux M. Mollevault, le bon M. Houssard, économe, et, enfin, M. Icard, directeur des catéchismes et professeur de morale, qui devait rester debout et porter longtemps le poids de l'édifice, après que toutes les premières colonnes avaient disparu autour de lui.
On allait peu à Rome pour les études théologiques à cette époque ; et le grand séminaire de Paris , se recrutant dans toute la France et au delà, réunissait dans ses murs deux catégories d'étudiants. C'étaient d'abord les jeunes gens qui avaient quelque distinction de naissance ou de fortune ; puis ceux en qui leurs maîtres ou leurs évêques avaient reconnu un talent qui appelait une plus forte culture. Peut-être faudrait-il ajouter aussi ceux qui cachaient quelque petite ambition de succès, et recherchaient un plus grand théâtre pour se produire. A ce moment-là, Saint-Sulpice était en pleine floraison de jeunes talents pleins d'espérance et de promesses. Sur les deux cent
cinquante élèves, à peu près, qui composaient la rentrée de i845, deux cents au moins ont occupé dans leurs diocèses les postes les plus élevés, parmi lesquels un grand nombre ont été portés à l'épiscopat, soit en France, soit dans les missions des deux mondes.
Quant au cours dont était l'abbé Lavigerie, il est encore renommé sous le nom de « cours des évêques » ; il n'en a pas fourni moins de trente à l'Eglise, parmi lesquels plusieurs cardinaux français.
Un petit événement, duquel on ne comprit la portée que plus tard, se passait à la rentrée de l'abbé Lavigerie. Le dernier jour de la retraite préparatoire à l'année scolaire, le 6 octobre, il remarqua qu'un jeune homme dont il avait entendu parler diversement à Issy, avait cessé le matin de paraître aux exercices. On lui dit qu'il venait de quitter le séminaire où il était depuis deux ans, et qu'il rentrait dans le monde. C'était Ernest Renan.
L'arrivée de Lavigerie en ce lieu et à cette heure venait compenser largement cette perte. « Dès mon arrivée au grand séminaire de Paris, nous écrit le cardinal Bourret, son condisciple d'alors, je fus frappé de la grande façon de ce beau jeune homme et je me sentis attiré vers lui, comme nous l'étions presque tous. On ne peut pas dire cependant que ce fût un élève parfait. Aux grands côtés de son caractère qui se dessinaient dès lors, s'entremêlaient les saillies d'un esprit méridional intarissable en inventions joyeuses, récits et tours plaisants qui, là surtout, à défaut de tout exercice corporel, étaient le déversoir de cette exubérante nature.
« Il n'était pas davantage des plus laborieux, ni même des plus réguliers, mais pour sûr il était le plus intelligent et le plus pénétrant; ce qu'il ne savait pas, il le devinait, par intuition de l'esprit et justesse du regard. Je me souviens, par exemple, que M. Icard nous ayant donné une dissertation à écrire, — chose trop rare alors dans nos grands séminaires, — le travail de Lavigerie eut les hon-
20 LE CARDINAL LAYIGERIE.
neurs mérités d'une lecture publique et fut classé le premier sans contestation.
« Il était en même temps catéchiste à Saint-Sulpice : « J'ai eu l'honneur de faire autrefois le catéchisme aux plus jeunes garçons de cette paroisse », écrivait-il plus tard ; mais je ne sache pas que son passage dans ce ministère ait été remarqué. Son esprit indépendant entrait-il bien dans le moule où M. Icard voulait jeter uniformément tous ceux qu'il y employait? Il est permis d'en douter. Aussi bien c'était déjà l'homme que nous avons connu , plus fait pour commander que pour obéir, et ayant besoin de sa liberté d'action pour tirer parti des riches facultés que la Providence lui avait départies. »
M. de Courson l'avait compris mieux que personne. Le supérieur était un de ces hommes à qui la douceur donne la possession des autres comme d'eux-mêmes. « Messieurs, avait-il dit à ses séminaristes de Paris, en leur parlant comme supérieur pour la première fois, je vous promets beaucoup d'amour. Le reste, nous le demanderons à Dieu » . Nous lisons dans sa Vie « qu'il avait grandement égard au caractère, à l'âge, aux dispositions de chacun de ses élèves. En conséquence, est-il dit, il était certaines prescriptions de la règle qu'il n'appliquait pas à tous indistinctement avec la même rigueur, exigeant plus de quelques-uns, se montrant plus facile pour d'autres. Il conduisait chacun d'eux selon la connaissance qu'il avait de son caractère et de sa vocation, lisons-nous encore. Tel était le caractère propre de sa direction. )>
Ainsi en usa-t-il, en particulier, avec « cette puissante organisation qui débordait tous les cadres, et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans les grandes choses. » C'est le même témoin qui parle. La vie du séminaire, malgré ces bons traitements, était spécialement rude pour son tempérament, en raison de vives souffrances causées par de précoces at-
ici n les rhumatismales qui courbaient en un instant ce chêne de la montagne. Le bon supérieur lui accorda, à plusieurs reprises, d'aller passer quelques temps dans sa famille de Paris, pour y retrouver la santé, en se retrempant dans un bain de grand air, d'amitié et de liberté.
Mais le changement d'activité fut toute sa vie pour lui le meilleur des repos. Mgr Affre, archevêque de Paris, venait de fonder dans une partie de l'ancien couvent des Carmes, rue de Vaugirard, une maison de Hautes Études, a l'usage des jeunes ecclésiastiques de la France entière. Il demanda à Saint-Sulpice de lui envoyer, pour la peupler, les meilleurs sujets de ses cours. L'abbé Lavigerie était désigné en première ligne. Il venait d'achever sa première année de théologie. Jeune encore, trop jeune pour recevoir les saints ordres, il accepta de suspendre ses études du séminaire, et, à la rentrée des classes de 1847, ^ devenait élève de l'Ecole des Carmes.
Mgr Affre avait de grandes vues sur cette institution. Il disait d'elle, dans la Lettre pastorale par laquelle il l'annonçait à ses prêtres : « Nous devons désirer de former des écrivains capables de composer de solides ouvrages en faveur de la religion, des prédicateurs éminents qui soutiennent la haute réputation de la chaire française. )) Il voulait de plus en faire une pépinière de professeurs, par la préparation aux grades supérieurs de licence et de doctorat. Le cardinal Lavigerie écrivait plus tard : « Pendant que d'une main ferme, Mgr Affre soutenait la lutte pour la liberté d'enseignement, de l'autre ce grand prélat préparait, avec un vrai sens pratique, les instruments qui devaient permettre d'user un jour de la victoire. Plût à Dieu que tous les autres évêques de France eussent compris alors que, pour sauver l'enseignement religieux, depuis la plus humble école de frères et de sœurs, jusqu'aux sommets de l'enseignement public, il était nécessaire de lutter à armes égales, en prenant les mêmes grades et les mêmes brevets que les maîtres
de l'enseignement laïque ! Ils ne le firent pas, et l'on sait ce qu'il nous en a coûté et ce qu'il nous en coûte encore ! »
« Or, déclare-t-il au même lieu, lorsque, sur l'invitation du vénérable archevêque, j'entrai dans l'Institution qu'il venait de fonder, je m'y sentis entraîné tout autant par la cause elle-même que par les sentiments de docilité que j'ai toujours eus dès ma jeunesse, grâces à Dieu, vis-à-vis de mes supérieurs; et j'acceptai de commencer ma préparation aux grades universitaires. »
Charles Lavigerie n'était pas même bachelier à cette époque. Mais sa prodigieuse facilité se fit un jeu du double travail qui en résultait pour lui; et, en juillet de la même année, il sortait des Carmes avec les deux diplômes de bachelier et de licencié es lettres conquis par lui en dix mois. Ce rapide succès scolaire fit quelque bruit. Plus tard Mgr Dupanloup se plaisait à nous le vanter à l'appui d'une de ses thèses familières, à savoir que le baccalauréat et même la licence ne doivent être que le couronnement et la conséquence naturelle d'une rhétorique bien faite. Il est vrai que la rhétorique avait été de deux ans pour ce candidat hors de pair.
Dans ce premier séjour aux Carmes, l'abbé Lavigerie apprit à connaître de près l'archevêque de Paris qui s'y montrait souvent dans un grand abandon : « Mgr Affre, écrit-il, s'était réservé parmi nous un petit appartement où il se rendait volontiers, venant nous visiter, encourageant nos études, partageant volontiers nos conversations dans le beau jardin de l'ancien couvent des Carmes où nous ayons vu autour de lui tant d'intéressantes figures. Mgr Affre, on le sait, n'avait pas été hostile à la monarchie de juillet; mais il n'espérait rien de grand pour la religion ni pour l'Eglise des doctrinaires de i83o qui s'obstinaient à combattre la liberté d'enseignement et à tenir l'Eglise dans un abaissement dont le mépris calculé formait la base. On ne nommait un grand évêque,
dans ce temps-là, — je l'ai bien souvent entendu dire; hélas ! puissions-nous ne pas l'entendre dire encore ! — que quand le gouvernement se trompait ! Il ne voulait que des hommes réguliers, à la vérité, mais médiocres et vulgaires.
« Il s'était trompé, en particulier pour Mgr Affre, le jugeant d'après ses formes embarrassées, et ne soupçonnant pas sous les rudes dehors de ce « paysan du Rouergue », comme avait osé le nommer M. Thiers en le recommandant au roi, la volonté inébranlable de l'homme et du martyr. »
En rentrant au grand séminaire, Charles Lavigerie y trouva, assis dans la chaire de dogme, un nouveau professeur qui jetait sur sa personne et son enseignement plus d'éclat que n'en comporte la modestie ordinaire de Saint- Sulpice. C'était M. Baudry, un compatriote de M. de Courson qui l'avait fait venir de Nantes où il l'avait apprécié pour ses dons excellents d'intelligence et de cœur. M. l'abbé Baudry a passé à Saint-Sulpice comme un brillant météore, quelques-uns disent comme un astre qui l'illumina des plus hautes clartés. C'était un merveilleux éveilleur d'esprits et remueur d'idées, penseur et poète, assez nouveau et assez hardi pour enthousiasmer une ardente jeunesse, en dépit de quelques contradictions ou appréhensions intérieures qui s'autorisaient d'une raison plus calme et de traditions plus sûres. Un de ses auditeurs les plus haut placés aujourd'hui dans l'Eglise, Mgr Bourret, rend ainsi compte de l'éblouissement des esprits :
« En 1847 et J^48, M. Baudry avait groupé autour de lui, en dehors de son cours, un certain nombre d'élèves de choix avec lesquels il s'occupait des questions supérieures de théologie historique, et en particulier des premières origines de l'Eglise. Nous étions là quelques-uns, parmi lesquels les deux Loysons qui étaient de notre cours et de notre temps. L'abbé Lavigerie y tenait natu-
24 LE CARDINAL LAVIGEK1E.
Tellement une des premières places. M. Baudry nous charmait par les élans de sa sensibilité, la chaleur de sa parole, une certaine originalité dans les images et beaucoup de hardiesse dans les opinions. Cela allait bien à notre Age et à nos ardeurs. Mais j'ai reconnu depuis qu'il était plus homme d'imagination que de dialectique. Sa doctrine s'en ressentait. La tendance de ce petit cénacle était quelque peu libérale, et les idées françaises y avaient la principale faveur. Peut-être, à cause de cela, le vaillant professeur n'était-il pas pour nous un guide très sûr; et j'ai lieu de craindre que Charles Loyson, l'ex-père Hyacinthe, n'ait pas trouvé en lui le maître qu'il lui eût fallu. )>
Quant à Charles Lavigerie, c'est avec une admiration sans réserve qu'il en parlait plus tard : « M. Baudry, écrit-il, était un homme éminent par la science, je dirai presque par le génie; et tous ceux qui comme moi ont eu le bonheur de l'avoir pour maître ratifieraient ma parole. » Mais, en se laissant charmer, il ne se laissa pas enchaîner. Il était sauvé de l'engouement par son indépendance, et ce ne fut jamais lui qui, de sa vie, jura sur la parole d'un maître.
Il s'était engagé irrévocablement au service de Dieu, par le sous-diaconat, à l'ordination de Noël 1847, entre les mains de Mgr Affre. Deux mois après éclata la Révolution de février. Le matin même de ce jour, la communauté avait repris ses exercices avec l'imperturbable régularité dont elle est coutumière. Mais Paris était soulevé. Pendant la nuit, la fusillade éveilla tout le monde ; on se leva en désordre, la panique était à tous les étages. Les directeurs s'effrayèrent pour toute cette jeunesse dont ils devaient répondre; ils prirent le parti de la congédier : au petit bonheur !
L'abbé Lavigerie sortit avec son ami, l'abbé Bourret, tous deux en habits laïques, et ensemble ils se dirigèrent naturellement, par instinct de l'âge, vers un des points autour duquel devait pivoter l'émeute, du côté des Tui-
leries. Ils étaient là à regarder les choses en curieux, lorsqu'un groupe d'insurgés avise les jeunes citoyens, les apostrophe, et sur-le-champ les met à la besogne, en leur montrant devant eux une guérite de factionnaire qu'il s'agissait de renverser et de démolir tout de suite. Les deux robustes montagnards, ainsi réquisitionnés, eurent bientôt fait de la mettre à bas. Qui donc dans ces démolisseurs eût pressenti deux Eminences? Après ces preuves de civisme, estimant qu'ils avaient suffisamment contribué pour leur part au renversement de la monarchie, les deux travailleurs s'esquivèrent en toute hâte; et, pour plus de sûreté, regagnèrent les rangs des conservateurs.
L'abbé Lavigerie ne s'éloigna pas pour longtemps, le temps sans doute d'une visite d'une journée ou deux à son oncle Julien, car deux jours après nous le trouvons à l'archevêché de Paris veillant en prières auprès du corps de MsrAffre, « le bon pasteur qui venait de donner sa vie pour son troupeau ».
Après une semaine au plus , les esprits étant apaisés , et la jeune République témoignant de son respect inattendu pour l'Eglise, les jeunes clercs dispersés rentrèrent au séminaire. L'abbé Lavigerie fut ordonné diacre en décembre 1848 par Mgr Sibour, et prêtre le 1 du mois de juin 1849. ^ n'avait pas encore vingt-quatre ans.
Issy, Saint-Sulpice , ses maîtres, ses condisciples, les archevêques d'alors, ses années de séminaire, restèrent un profond souvenir dans cette âme apostolique. Plus tard le cardinal Lavigerie l'évoquait solennellement du haut de la chaire de cette église témoin des plus grands engagements de sa vie. C'était dans le courant de i885. Il venait à Paris solliciter la charité en faveur de ses œuvres appauvries par le dernier vote des Chambres. Dans l'exorde il commenta ce verset des psaumes : Junior fui, etenim senui, et non vidi justuni quœrentem panem suum.
Et partant de là pour revenir vers ces années lointaines : « Moi aussi, s'écria-t-il, j'ai été jeune, et me voilà vieux. Mais je ne puis ajouter avec le Psalmiste que je n'ai pas vu le juste mendier son pain et celui de ses enfants... Ma jeunesse, tout dans cette église me la remet sous les yeux. Je vois d'ici et ces élèves du cher séminaire où j'ai passé des années si heureuses, et cet autel où j'ai reçu les saints ordres, et ces dalles mêmes où je me suis étendu trois fois dans l'émouvante cérémonie de la prostration. Mais à ces doux souvenirs se mêlent aussi des idées plus austères. L'archevêque de Paris qui m'a fait sous-diacre a été tué sur les barricades; l'archevêque de Paris qui m'a fait prêtre a été assassiné dans le sanctuaire ; l'archevêque de Paris que j'ai remplacé sur mon premier siège épiscopal a été fusillé comme otage. Grand Dieu, à quels temps sommes-nous donc revenus! Malheur à toi , Jérusalem , qui tues les prophètes et qui mets à mort ceux qui te sont envoyés ! Et vous, mes chers enfants , l'honneur et l'espoir de l'Eglise , comprenez ce ce qu'il vous faudra de zèle, de vaillance et de piété pour être dignes de votre destinée. »
Telles furent les préparations providentielles qui préludèrent à la carrière publique de Mgr Lavigerie. Nous les verrons se continuer dans les douze ou treize années qui le séparent encore de l'épiscopat. — Préparation intellectuelle, dans ses études pour le doctorat et son enseignement professoral à la Sorbonne. — Préparation apostolique, dans sa direction de l'œuvre des Ecoles d'Orient, et en particulier dans son expédition de charité vers les chrétiens de Syrie. — Préparation épiscopale, et, si j'ose dire, cardinalice, dans son auditorat de la Rote, et son séjour à Rome.
Quand, après ces quatorze ans passés aux plus grandes écoles de la science et de la vie , l'abbé Lavigerie sortira de là orné des connaissances divines et humaines, armé déjà de l'expérience des hommes et des choses, son no-
viciât aura été complet. Ce sera alors le temps de l'action continue, incessante, grandissante jusqu'à la fin de ses jours. C'est sans doute vers cette vie d'action que doit se hâter cette histoire, mais en faisant une part à la préparation ; une part moindre sans doute car ce n'est qu'un prologue, mais une juste part cependant, parce que ce prologue explique tout le drame.