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COMTE DE CHAMBORD ET PLAN D*UN COUP D'ÉTAT

Au cours des événements que nous venons de raconter, des changements s'étaient produits dans le gouvernement de la France et de l'Algérie.

Le 24 mai 1873, le maréchal de Mac-Mahon, remplaçant M. Thiers, avait été porté à la présidence de la République; et l'Archevêque, qui l'avait combattu en 1868, avait redouté, comme il disait, que « le roi de France ne se souvînt des querelles du duc d'Orléans. »

D'autre part, le vice-amiral de Gueydon avait été remplacé au gouvernement de l'Algérie par le général Chanzy, à la date du 1 1 juin de la même année . De nouvelles idées faisaient leur avènement avec lui. Tandis que l'amiral avait supprimé une partie des Bureaux arabes, reconstitué l'administration de la grande Kabylie, et fait triompher dans les conseils du gouvernement les idées mères d'une nouvelle constitution de l'Algérie, le général Chanzy qui, lui, avait fait une grande partie de

sa carrière dans les bureaux arabes, n'avait pas tardé à prêter l'oreille à d'autres inspirations. C'était l'opportunisme qui venait de monter au pouvoir, dans ce soldat glorieux que se disputaient les partis. Avec sa droiture et son intelligence, il pouvait rendre à l'Église et à la colonisation chrétienne des services de premier ordre. C'était un homme à gagner; et c'était à la Providence d'en fournir à l'Archevêque l'occasion et les moyens.

Msr Lavigerie avait eu d'abord le dessein de se rendre à Rome pour présenter lui-même à l'approbation du Saint-Siège les décrets et actes de son concile d'Alger. Mais ce laborieux concile l'avait tellement écrasé qu'il tomba malade avant de se mettre route ; et, au lieu de Rome, ce fut aux montagnes natales, puis à La Couronne, dans l'Angoumois, où résidait Mmc Keiner, sa sœur, qu'il alla demander le repos et la santé.

Le 10 septembre, il était de retour à Alger. Il y reprit son œuvre de la création des villages d'Arabes chrétiens, aux iVtafs. Y ayant envoyé précédemment des Pères missionnaires et des Frères, il y envoya des Sœurs. Il les réunit d'abord autour de lui, à Saint-Charles et leur parla de cette sorte : « Je vous préviens, mes Sœurs, que vous manquerez de tout. Qui de vous désire partir dans ces conditions? » Elles se levèrent presque toutes. Il les en loua, mais en ajoutant qu'il y avait cependant une chose plus parfaite encore : c'était le total abandon à la volonté de Dieu. Cinq religieuses se mirent en route, avec cinq jeunes filles Arabes. Ce n'était qu'une avant-garde.

Au mois d'octobre,, douze nouveaux ménages vinrent se joindre aux premiers. Voici comment leur union avait été résolue, préparée, conclue soudainement, en une heure, par l'Archevêque lui-même.

Un jour, arrivant à Saint-Charles, il avait demandé à la Supérieure de choisir douze orphelines, parmi les plus grandes, et de leur demander, de sa part, si elles voulaient se marier à ses garçons arabes de Maison-Carrée

et d'ailleurs. Elles se récrièrent d'abord, par modestie chrétienne; puis une d'elles s'avança, puis deux, puis bientôt toutes. Elles furent conduites a l'Archevêque qui leur expliqua bonnement ses desseins. Il était encore à les exhorter fort paternellement, lorsque douze garçons, amenés par les Pères, firent irruption dans la salle. Mgp Lavigerie se plaisait volontiers à ces coups de théâtre. La présentation se fit séance tenante, suivie de l'invitation pour chacun des jeunes gens à faire son choix, selon son attrait et l'inspiration d'en haut. Les jeunes couples eurent pour cela la facilité de se voir et de converser quelque temps dans le jardin, sous le regard maternel des sœurs. Quand ils rentrèrent, chacun d'eux avait procédé à son élection. Mgr Lavigerie leur parla alors gravement de leur futur établissement. Il leur dépeignit sous de riantes couleurs le village, les champs, la maison neuve où il allait les conduire. Ce fut un enchantement. Quinze jours après devait avoir lieu, aux Atafs, le mariage et la prise de possession de cet Eden de délices.

Il improvisa de même un nouveau départ des sœurs. Une novice, dont il avait distingué le mérite, fut prévenue d'avoir à faire sa retraite pour sa profession. La profession se fit à trois heures du matin ; à quatre heures elle apprit qu'elle était nommée Supérieure; à cinq heures elle prenait le train pour les Atafs. Trois sœurs partaient en même temps.

On prit le chemin de fer d'Oran, les missionnaires avec leurs garçons, les religieuses avec leurs filles. L'Archevêque était dans le convoi. A l'arrêt d'Affreville, se promenant dans la galerie, il visita les compartiments respectifs des uns et des autres, et fit réunir ensemble orphelins et orphelines, afin qu'ils pussent, cette fois encore, converser à leur aise et s'apprécier mutuellement. C'est ainsi que, le cœur en fête, on atteignit Saint-Cyprien. C'était la terre promise.

L'entrée dans le village fut un triomphe. Mgr Lavigerie avait fait tout préparer pour la réception : tir de mousqueterie, carillon des cloches, procession à l'église, parée comme aux plus grandes fêtes. « Le mariage se fera le soir même », avait-il écrit au supérieur. Du pied de l'autel, ayant exhorté les époux au bon service de Dieu et à l'amour fidèle, le Pontife leur donna la bénédiction nuptiale. Chaque couple fut ensuite appelé à venir tirer au sort la maison, le champ, les bœufs qui devaient lui échoir. Vint alors le défilé religieux des mariés et de tous leurs amis à travers le village, au chant des litanies de la sainte Vierge. « Nous nous arrêtions devant chaque maison pour l'asperger d'eau bénite, avec une branche de jujubier, raconte lui-même le Prélat. Puis chaque ménage recevait la clef de sa demeure, selon que le sort en avait décidé, et il en prenait possession immédiatement. »

L'Archevêque avait écrit : « Je vous envoie Kaddour, porteur de mes volontés. Il faudra se procurer quelques moutons, pour faire la cliffa. » On n'y manqua point. Mais la grande fête générale fut celle du lendemain. On avait invité les Arabes des montagnes voisines. Ils descendirent en grand nombre. De grandes tables furent dressées, de grands feux allumés; des moutons rôtis et servis tout d'une pièce parurent et disparurent. De vieux Arabes protestèrent que, depuis que le monde existe, on n'avait jamais vu que Dieu et ce grand marabout pour donner ainsi à ses enfants une maison et des terres. Le srand marabout roumi les fit danser en rond autour des feux de joie. On en voyait qui lançaient leur chéchia en l'air, avec des cris délirants en son honneur. L'un d'eux cependant fut sans doute pris de quelque scrupule musulman ; car s'emparant pour son compte d'un quartier de mouton, il s'en fut, contrit mais repu, l'offrir à Allah, en expiation du crime d'avoir participé à une fête chrétienne.

L'Archevêque, avant de repartir, mit chacun à l'ouvrage. Les Sœurs en eurent la plus rude part, comme est d'ordinaire celle de la femme chez les Arabes. Elles étaient huit alors. Elles devaient avoir pour tâche de défricher la broussaille hérissée de lentisques, de cistes et de palmiers-nains; et pour mission d'apprendre aux femmes des jeunes ménages l'ensemencement et la culture des jardins potagers. — « Savez-vous labourer? leur demanda le Prélat. Non? Eh bien, venez toujours. » — Alors, les conduisant sur le lieu du labour, accompagné de l'abbé Gillard et de deux missionnaires, il empoigne lui-même les deux manches d'une charrue, et trace droits et fermes les deux premiers sillons. Ce fut alors le tour des Sœurs : l'une d'elles n'avait pas seize ans; elle avait peur des bœufs. L'Evêque riait des zigzags que traçaient ces mains novices. Elles s'affermirent plus tard; mais ce fut long et rude. La Supérieure, pendant l'ouvrage, allait de l'une à l'autre les encourageant, les consolant, en leur parlant du ciel.

Elle-même ne labourait pas. Mais sa besogne était de ramasser chaque jour et de lier en fagots des touffes de jujubiers, dont elle chargeait un chariot, pour en chauffer le four. C'était elle aussi qui avait la haute surveillance des troupeaux de moutons et de chèvres gardés par les orphelins. Que si, le soir, au retour, quelque bête manquait à son compte, elle partait la première, parfois jusqu'à Oued-Rouïna, à près d'une lieue de là, chercher le bétail égaré ou le disputer aux chacals qu'on rencontrait dans la nuit. C'était elle encore qui, son panier au bras, s'en allait cueillir sur les haies les figues de Barbarie, les asperges sauvages et les blettes que l'on cuisait sans assaisonnement, faute de sel parfois. « Quant aux Pères, avait dit Msr Lavigerie, vous les nourrirez avec les tortues. » Les tortues foisonnent dans la broussaille. Celles qui se rencontraient sous la charrue des sœurs étaient ramassées, mises de côté, et, le soir, rapportées et

entassées dans un tonneau commun : c'était le gardemanger pour tous les repas.

Il n'y avait que les colons arabes dont la soupe était meilleure : « Allez, disait l'Archevêque parcourant le village, allez, mes enfants, chercher la soupe chez les Sœurs : elle est excellente; j'en ai goûté. » Et c'était vrai. En attendant qu'ils pussent vivre de leur première récolte, il faisait venir d'Alger leurs provisions de bouche. C'était pour leur éviter la pernicieuse contagion des marchés musulmans. La sœur leur en faisait la distribution à bas prix. L'Archevêque était présent :« N'est-ce pas, mes enfants, leur disait-il, que vous n'avez rien pour payer? Tenez, voilà ce qu'il faut. » Et il plongeait la main dans un sac de monnaie de billon dont il remplissait les leurs, toujours ouvertes pour recevoir.

Il faut bien convenir cependant que le régime de vie imposé aux Sœurs missionnaires était au-dessus de leurs forces. L'assimilation que Mgr Lavigerie faisait d'elles avec la femme arabe est l'assimilation à un état violent, brutal, contre nature. Lui même le comprendra, et il fera fléchir la règle primitive à la sage mesure des possibilités. Toutefois ce premier essai ne fut pas perdu pour la virile formation de ces filles de Dieu. Elles témoignent volontiers que, sans ce rude et providentiel apprentissage, l'apostolat des indigènes en Kabylie, par exemple, leur eût été impraticable.

D'ailleurs Dieu veillait sur elles. Dans leurs lettres et souvenirs, elles rendent grâces à Jésus miséricordieux de ce qu'en labourant cette plaine fiévreuse du Chélif, sous un soleil brûlant, aucune d'elles ne tomba malade; et elles ajoutent magnanimement qu'au sein de cette dureté de vie leur cœur surabondait de joie, brûlant qu'il était de cet amour de Jésus-Christ, dont il faut s'abstenir de glorifier l'héroïsme, car elles vivent encore.

L'Archevêque ne quitta pas les Atafs sans retracer au supérieur, dans une note écrite, ses obligations de pas-

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teur : instructions aux jeunes mariés ; prière commune à l'église, le matin et le soir; catéchisme le jeudi et le dimanche de chaque semaine ; confession chaque mois et la veille des fêtes; soin des malades, soin des enfants, visite régulière et prudente des jeunes ménages; protection paternelle de cette grande famille , dont il lui recommandait les affaires .temporelles en même temps que le salut. Il voulait, comme il s'exprimait ailleurs, « faire une prédication de ce premier village, la prédication du vrai mode d'assimilation nationale et religieuse. » Et écrivant peu après au directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient, il traçait de cette petite fondation de Saint- Cyprien un tableau qui rappelle les Réductions du Paraguay, et qu'on dirait une page détachée des Lettres édifiantes ou du Génie du christianisme.

« Notre village, écrit-il, n'a point de gendarmes, ni de prison, ni même encore de maire; et néanmoins on n'y voit jusqu'à présent ni troubles ni désordres. Le travail et la paix y régnent sous l'autorité de trois missionnaires, à la fois pères et pasteurs de ce petit peuple naissant. La seule loi, c'est l'Evangile, loi d'ordre et de charité tout ensemble; le seul avertissement, la cloche de l'église, qui 'annonce la prière, le travail, le repos.

« C'est un touchant spectacle que de voir, à son appel, le matin au lever du jour, et le soir au moment où la nuit commence, les hommes et les femmes se diriger par groupes vers l'église. Là, sous la présidence d'un Père, ils prient ensemble à haute voix, avec l'accent du respect. Ils n'oublient jamais leurs bienfaiteurs de France. Ils prient aussi, tous les jours, pour leurs frères musulmans. D'eux-mêmes ils ont changé la formule de prière pour l'Evêque diocésain : ils ne disent pas comme partout : Prions pour l'Archevêque ; mais : Prions pour notre Père. La première fois que je les ai entendus, je me suis senti payé de mes peines.

« La prière faite, le matin, les hommes, dans cette

saison , qui est celle des labours , attèlent les bœufs à la charrue. Ce sont des charrues fixes, perfectionnées, car nous avons tenu à donner au travail de nos enfants toutes les chances de succès, en vue de l'avenir.

« Les Arabes des tribus ne mangent que rarement de la viande. Les légumes leur sont inconnus. Un peu de galette d'orge cuite sous la cendre , à midi ; un peu de couscous le soir; dans la saison le lait de leurs chèvres, s'ils en ont, voilà leur nourriture. Tel n'est pas le régime de notre village. Le pain de farine de blé est fait à l'européenne par les femmes, et il est cuit dans un four que nous avons fait construire. Le troupeau leur donne le lait, le jardin des légumes.

a Les Sœurs de la mission d'Afrique dirigent ces travaux, pendant que les hommes se répandent dans les champs pour y suivre les leurs. Avec leur costume blanc, le voile blanc qui couvre leurs têtes comme celui des femmes arabes, leur grande croix rouge sur la poitrine, courbées sur la terre qu'elles cultivent en priant, elles semblent l'apparition d'un autre âge et font penser aux vierges qui peuplaient, il y a quatorze siècles, les solitudes africaines...

« Pendant que tous les habitants du village travaillent au dehors, les Pères missionnaires font l'école à quelques pauvres enfants recueillis par eux, ou soignent les malades qui arrivent de toutes parts. C'est là, en effet, auprès des indigènes, leur principal ministère. Une des maisons du village, placée en dehors des autres, est destinée à secourir ces pauvres infirmes. Une pharmacie y est installée. La bonté simple et surtout patiente des missionnaires, et, disons-le aussi, la gratuité des remèdes y attirent des Arabes des montagnes environnantes. On en porte même de loin en croupe sur des mulets ou sur des chevaux. Ils entrent et on les soigne. A certains jours où ils sont plus nombreux, les Pères les rangent en ordre au dehors, et, s'agenouillant

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devant eux sur la terre nue, ils pansent leurs plaies.

« C'est vraiment un touchant spectacle que celui que présentent ainsi, dans toutes les stations où ils résident, nos jeunes missionnaires. Les indigènes eux-mêmes les admirent, sans les comprendre encore, il est vrai : « Pource quoi font-ils cela? disent-ils entre eux. Nos pères et nos « mères eux-mêmes ne le feraient point. »

« Un officier français me disait un jour que cette scène lui rappelait les miracles de Notre-Seigneur dans l'Évangile... Notre-Seigneur faisait, il est vrai, des miracles de puissance. Mais renoncer à tout, pour venir ici vivre pauvre , outragé souvent par les mauvais chrétiens , se faire le serviteur des pauvres barbares, soigner leurs plaies les plus rebutantes, n'est-ce pas un miracle de charité ?

« Les Arabes l'entrevoient. Ils sont pleins de respect pour nos missionnaires. Ils ne se contentent pas de leurs remèdes. Ils leur demandent leur bénédiction et le secours de leurs prières ; et ils disent quelquefois : « Tous « les chrétiens sont damnés ; mais vous autres vous ne le « serez pas. Vous êtes croyants du fond du cœur. Vous « connaissez Dieu. )>

Au printemps suivant, huit garçons de Maison-Carrée et huit jeunes filles de Saint-Charles de Kouba, mariés par l'Archevêque, vinrent grossir la population de Saint- Cyprien. La conclusion du mariage fut cette fois préparée par un plus mûr examen, moyennant de sages délais. L'expérience avait révélé, — et on n'en sera pas surpris, — que ces ménages improvisés n'étaient pas toujours des ménages assortis; et, faute d'avoir préludé avant le mariage, l'harmonie avait peine à s'établir après. C'est pourquoi il fut décidé que dorénavant les jeunes filles nubiles seraient placées à Saint-Cyprien , sous la direction des sœurs, et les jeunes gens, près de là, à la ferme de Saint-Martial , sur le territoire de Oued-Rouina , de manière à leur ménager des rencontres honnêtes,

pour des unions contractées en connaissance de cause.

Mep Lavigerie se sentait et se disait heureux d'être en tout cela l'ouvrier du Seigneur : « Cher ami, où allonsnous? écrivait-il alors à Mgr Bourret. Dieu seul le sait. Mais, en attendant, nous continuons nos œuvres, comme si la tranquillité était assurée à l'avenir. La mission se développe avec une rapidité prodigieuse. Je crois, en vérité, que nous allons être, pour cette fois, les instruments de Dieu. Cela prouve combien il est bon, car nous n'en valons guère la peine. »

Cette question : où allons-nous? était l'écho des préoccupations publiques de cette époque. Depuis les premiers mois de cette année i8^3, une grande espérance blanchissait notre horizon politique, celle du retour de la France à une monarchie chrétienne, qui eût compris et placé le salut de l'Algérie dans l'union de Fépée, de la charrue et de la croix. Le 8 août, l'Archevêque écrivait de Paris à ses missionnaires : « Vous savez sans doute que les espérances du rétablissement de la monarchie et du retour de Henri V augmentent chaque jour. Ce serait notre salut. Priez bien et faites prier nos enfants sans interruption pour ce grand objet. » Cet espoir fut trompé; et, le 5 novembre, Mgr Lavigerie écrivait au supérieur de Saint-Cyprien : « Nous avons de tristes nouvelles de France. La monarchie a complètement échoué sur une lettre bien tardive du comte de Chambord. Nous voilà de nouveau lancés dans l'inconnu. »

Cet inconnu fut bientôt le règne d'un radicalisme que surexcitait le ressentiment de son récent péril, et qu'essayait de contenir l'honnête mais impuissant régime du septennat. Mgr Lavigerie voyait arriver la tempête; elle allait fondre sur l'Algérie, et c'est pourquoi il demandait dans chaque lettre à ses missionnaires de ne pas se lancer au large et de carguer les voiles. Le moins possible de dépenses : il n'était plus assuré du subside annuel du gouvernement, et les 23,000 francs donnés cette année

par la Propagation de la foi devenaient sa plus grande ressource : « En prévision de l'avenir, disaient ses lettres de novembre, j'ai fait suspendre les travaux de Maison- Carrée. Nous ne pouvons plus dépenser un sou, sauf pour la nourriture et le vêtement, parce que nous ne pouvons plus compter sur nos ressources habituelles. Il faut aussi se restreindre, aux Atafs, au plus strict nécessaire. » Des instructions d'un autre genre envoyées en Kabylie prescrivaient de ne pas faire de zèle auprès des indigènes, « de ne pas leur parler religion autrement qu'historiquement », de ne pas solliciter d'enfants pour les écoles, de ne pas administrer le baptême sauf à l'article de la mort. Il fallait se cacher, sous peine d'expulsion, car l'heure était mauvaise : c'était l'heure de la revanche de la Révolution.

Les conseils municipaux de l'Algérie relevaient la tête, et plusieurs s'entendirent pour refuser aux desservants soit le logement, soit l'indemnité qui le représente. Mgr Lavigerie prit le parti de ses prêtres, et battit le préfet sur le terrain de la loi. Contrairement à la loi encore, bon nombre d'instituteurs prirent sur eux de bannir des écoles communales la prière et le catéchisme : l'Archevêque descendit de nouveau sur ce champ de bataille. Il adressa, à cet égard, une Lettre à ses curés; lettre confidentielle, lettre très vigoureuse, vraie lettre de pasteur défendant ses agneaux. Et cette fois encore il fit reculer les loups.

Mais que pouvait la raison contre la passion déchaînée ? Et, dans nos rangs, que pouvait l'action isolée des forts au sein de la systématique abstention des autres? Le 3 janvier 1874? l'Archêque écrivait à Mgr de Rodez : « Que vous avez raison, cher ami ! On se prend à désirer de mourir pour ne plus être témoin de tous ces infâmes spectacles. Est-il possible que nous ayons pu, à une certaine époque de notre vie , penser que le libéralisme avait du bon ! C'est le chemin de l'irrémédiable ruine philosophique,

politique, morale, religieuse. Où nous mènent ces libéraux? A un abîme plus profond que les Barodet e tutti quanti, parce qu'il sera légal. Ce ne sont pas les bourreaux qui doivent effrayer l'Église, ce sont les légistes. Voyez ce Bismark et ces tyranneaux de Genève et de Berne ! C'est là le plus effroyable danger que nous ayons couru. Supposez qu'il nous vienne en France des gens assez maîtres d'eux-mêmes pour ne pas nous tuer, et qui nous enlèvent nos églises et nos titres, pour refus d'obéir à quelques lois sacrilèges, et puis qu'ils y placent les misérables prêtres à qui pèse le joug de la loi sacerdotale... c'en est fait de la religion dans les deux tiers de la France. En Algérie, il n'en faut pas parler : le diable ne fera qu'une bouchée de tout : Maleclicta dies in qua nati sumus ! »

Peu de jours après, dans son mandement pour le carême de 1874? l'Archevêque parlait de ce déchaînement universel contre Dieu et l'Église. Mais l'Église est immortelle. Il triomphait de la voir encore aujourd'hui plus forte que les hommes et les événements ; il disait : « Cherchez autour de vous, dans la défaillance universelle des caractères, des institutions, des pensées : Qui donc reste toujours debout en face de ses plus acharnés adversaires? l'Église ! Qui nous présente des caractères que ne domptent ni les menaces, ni les prisons, ni la mort? L'Église ! Qui nous offre des institutions inébranlables, un gouvernement toujours ferme et toujours égal à luimême? L'Église encore, toujours l'Église! »

L'Église, en Algérie, ne rencontrait pas dans le général Chanzy l'appui déterminé qu'elle avait trouvé dans Famiral de Gueydon. Homme de centre-gauche, cher à l'opportunisme, Chanzy faisait alors sa principale religion de la fidélité au drapeau d'un parti dont il était une gloire et une espérance. Son gouvernement était encore un commandement militaire : il menait les affaires comme il avait mené les armées; et, comme il y mettait la même

intelligence el le même esprit de suite, il y voulait trouver la même uniformité déréglementation et de soumission sur tout le territoire de sa juridiction. Depuis quelques mois qu'il était là, l'Archevêque et lui s'observaient mutuellement, entretenant des relations courtoises plutôt que cordiales. Mais, comme on les savait tous deux intransigeants sur leurs droits respectifs, on se demandait ce qu'il adviendrait de la paix, le jour où, sur le même terrain, ces deux hommes se trouveraient en face l'un de l'autre. Un jour vint où la guerre fut sur le point d'éclater. Il est vrai qu'il s'agissait des villages arabes, une des questions sur lesquelles le cœur de l'Archevêque était engagé le plus avant. Le gouverneur général avait résolu de procéder à l'organisation civile de ces villages, en en rattachant l'administration à celle d'une commune voisine, moyennant un adjoint qui y serait placé par le gouvernement. Cela, Mgr Lavigerie ne le voulait admettre à aucun prix; et, de vrai, l'on comprend qu'il ait pris quelque inquiétude de l'élément disparate que les fonctionnaires de la République allaient introduire dans sa petite cité de Dieu. Alors quelle autorité, quelle influence morale les missionnaires et les sœurs garderaient-ils encore sur leurs enfants d'autrefois? Il s'indigna, il s'emporta. Celui qui était venu traiter cette affaire avec lui, à Saint- Eugène, était M. de Toustain, directeur des affaires civiles de l'Algérie, homme religieux, nullement hostile, et des plus conciliants. Il fut le mal venu. Le P. Terrasse s'étant présenté ensuite, trouva le prélat fort courroucé. Il menaçait de partir en guerre : ce serait une lutte ouverte, déclarée, comme autrefois avec le maréchal Mac-Mahon. En vérité l'affaire n'en valait guère la peine, et pouvait se traiter plus amiablement. Le P. Terrasse essaya de quelques paroles raisonnables. Mgr Lavigerie ne voulut rien entendre; et le père, se retirant, vint seulement demander à ses missionnaires et à ses novices de prier beaucoup pour la paix et pour la charité.

Il fut exaucé ; mais, hélas ! à quel prk et dans quelles tragiques circonstances! C'était dans les derniers mois de 1873. L'Archevêque armait ses batteries, lorsqu'on vint l'informer qu'un grand malheur venait de fondre sur le général. Son fils, un enfant de sept ans, étant à jouer dans le splendide jardin de son palais d'été, à Mustapha, avait été écrasé par la chute d'un grand vase de bronze, et on désespérait de sa vie. Se levant aussitôt, Mgr Lavigerie se fit conduire en hâte auprès du gouverneur et du lit de l'enfant. Il y porta, dans l'entretien avec le père et la mère, cette abondance de cœur qu'ont connue toutes les grandes douleurs qu'il a touchées. Il s'y rendit encore le lendemain , encore les jours suivants, tant que l'enfant respira : on appelait sa présence, car il avait le don de consoler. Lorsque l'enfant eut rendu l'âme, il offrit à ses restes l'hospitalité du caveau funéraire de sa cathédrale. Mais avant de l'y faire descendre et de bénir sa tombe, il monta en chaire devant ce petit cercueil entouré de toute l'élite de l'armée et de la colonie en deuil. Là, en face de la dépouille de l'innocence et du père abîmé dans sa douleur sans nom, le pontife trouva des accents d'une tendresse, d'une grâce, d'une délicatesse, d'une élévation religieuse, à tirer les larmes de toute l'assemblée.

Il n'y a rien de plus achevé que ce petit discours. L'Evêque montre l'Eglise « revêtant des habits de fête pources obsèques des petits, et les tentures même de la mort ne rappelant dans leur blancheur que la pureté de l'innocence. » Il fait apparaître « au-dessus de cette tombe une âme d'enfant qui s'envole, rapportant dans le sein de Dieu l'image immaculée de Celui qui l'a créé. A côté des regrets de la terre, dit-il, levons les yeux vers les joies de la justice et de la paix sans fin; et félicitons le jeune passager d'être arrivé au port sans avoir essuyé la tempête. » Puis considérant ce tombeau qui touche presque au berceau, le pontife s'adresse mélancoliquement aux hommes

qui sont là, et il leur demande ce que vaut la vie? Il le demande surtout à ceux dont la tète a, comme la sienne, blanchi sous les hivers? Il demande en particulier ce que vaut le temps présent, et il sonde l'abîme de douleurs qui se creuse sous les pas de la génération grandissante de ces petits. Donc, s'il faut pleurer, ce n'est pas sur celui qui est parti, mais sur ceux qui demeurent, et qui le pleureront à jamais.

Il termine en ces termes : « C'est à toi que je m'adresse, cher enfant, car Dieu permet que je prie ton âme douce et pure, c'est à toi d'obtenir cette grâce de la résignation chrétienne pour ta pieuse mère, et de la porter à son cœur. C'est en son nom que je dis un dernier adieu à ta dépouille mortelle déposée près de cet autel. Tu étais, comme semblait le prophétiser ton nom de Lucien et comme l'annonçaient les vives qualités d'esprit et de cœur qui luisaient dans ton regard, tu étais l'enfant prédestiné de la lumière. La lumière éternelle t'a réclamé pour elle, et t'a enlevé à ses ombres qui passent. Puissestu, par tes prières, y préparer une place à ceux que tu aimais et qui t'aimaient. Puissions-nous tous t'y retrouver un jour. »

L'Archevêque et le général se serrèrent la main, entre leurs larmes. L'âme de cet enfant, planant sur leurs souvenirs, allait être désormais invisiblement un trait d'union entre eux. Ainsi la paix était-elle faite, avant même la déclaration de guerre. Nous verrons plus loin ce qu'il advint de l'organisation civile des villages, sous ces influences nouvelles.

Le général, en attendant, témoignait son désir d'aller voir le village, comme l'Archevêque l'annonçait dans la lettre suivante : « Mon cher enfant, écrivait-il au Supérieur de cette petite colonie, je vous recommande extrêmement votre œuvre. Tout le monde aies yeux fixés sur elle. Des Anglais sont venus me demander de la visiter. Le consul d'Angleterre m'écrit pour me demander une notice à cet

égard, afin de l'insérer dans un li\re sur l'Algérie. Le gouverneur général veut aller vous voir. Il faut donc que tout marche bien... Persuadez-vous tous que la prière, le dévouement, l'esprit de foi sont nos armes les meilleures. »

Mgr Lavigerie, comme toujours, y joignait la charité. Et en effet, c'est à elle qu'il allait à cette époque, de concert avec le gouvernement et l'armée, consacrer, aux Atafs, un hôpital pour le traitement des malades indigènes.

Le dispensaire des Pères de Saint-Cyprien n'était que pour les premiers soins. Il en était de même de l'office des Sœurs auprès des malades du village et des campagnes. Pères et Sœurs parcouraient chaque jour, chacun de leur côté, la vallée et la montagne, à la recherche de ces pauvres souffrants sans secours. « Y a-t-il des malades dans le pays? » demandaient-ils en y entrant. Alors pénétrant dans les gourbis, ils s'informaient de leur état, s'agenouillaient près de leur natte, et pansaient leurs plaies infectes. Mais ensuite et bientôt il fallait les laisser là, et partir. Ce qui eût été nécessaire pour leur traitement complet et leur gnérison possible, c'était l'hospitalisation. L'Archevêque le demandait à Dieu : un officier général vint lui apporter la réponse de Dieu.

Le général Wolf commandait alors la division militaire d'Alger. Pendant vingt-cinq années, il avait administré les Arabes qu'il aimait; et il s'était dit souvent que la fondation d'un hôpital indigène serait à la fois une œuvre de charité chrétienne et de bonne politique française : « On n'en saurait faire de meilleure, disait-il, pour gagner les Arabes à Dieu et à la France. »

C'était là l'homme et l'heure qu'appelait de ses désirs l'Archevêque d'Alger : « Je suis prêt , répondit-il au général Wolf, je donnerai volontiers le terrain pour l'hôpital et pour ses dépendances. Mais où trouver l'argent? — Quel argent faudrait-il? demanda le généreux officier. — Le moins, c'est cent mille francs, et encore pour une seule

aile : on commencerait par là. — Eh bien, Monseigneur, nous avons quelque part dans la caisse de la division, et cela depuis quinze ans, une somme de près de 38.ooo fr.; provenant d'une souscription faite lors du voyage de l'Empereur, pour la création d'un établissement de bienfaisance en faveur des indigènes. Si M. le gouverneur général y consent, cette somme vous sera attribuée ; la charité fera le reste. »

Le général Chanzy consentit volontiers. Une lettre de lui, à la date du 3o mai 1874? approuva le traité intervenu entre le général Wolf et l'Archevêque , avec quelques modifications de détail. Mgr Lavigerie « s'engageait à faire construire sur son terrain et à ses frais un hospice spécialement destiné à recevoir les malades indigènes du territoire militaire. Le prix des travaux de constructions était évalué à 80.000 francs au minimum. Les travaux devraient être exécutés dans un délai de six mois, à partir du traité approuvé définitif. Le général commandant la division d'Alger s'engageait à allouer à Mgr l'Archevêque une subvention de 37.288 francs une fois payée, pour aider à cette construction, par paiements partiels de 10.000 francs, au fur et à mesure de l'avancement des travaux. Mgr l'Archevêque s'engageait à réserver, dans des salles séparées, 5o lits pour les malades et infirmes indigènes des deux sexes. Les admissions seraient prononcées par M. le général commandant la division. Le prix du traitement à l'hospice indigène était fixé à 5o centimes par jour, à la charge du budget des communes auxquelles appartiendraient les malades hospitalisés. Enfin une subvention de 5. 000 francs serait fournie par le budget de la division d'Alger, comme part contributive dans les frais généraux d'administration et les dépenses permanentes de l'hôpital indigène. )>

Mgr Lavigerie se mit à l'œuvre sans retard. M. l'abbé Gatheron dirigea les travaux. Ils devaient être grands

et beaux. C'était un hôtel-Dieu; et Dieu, qui est charité, devait avoir là une maison digne de lui.

Mais tandis qu'il préparait cette maison aux malades Mgr Lavigerie était lui-même aux prises avec la maladie. Le 27 mars 1874, il le faisait ainsi savoir à un des siens: « Je suis alité depuis deux jours, et je me suis levé pour écrire cette lettre en réponse à la vôtre. » Aumois d'avril, le 18, il se traîna à Saint-Cyprien pour y recevoir le général Wolf, et prendre avec lui ses dispositions pour leur pieuse entreprise. Puis il retomba plus bas, et on lit dans dans une lettre du 16 mai à M. l'abbé Payan d'Augery : « Depuis plus d'un mois je suis malade, et je l'ai même été très gravement. Je vais un peu mieux depuis quelque jours seulement. C'est une maladie de foie avec une tumeur au côté droit dont je n'augure rien de bon. » Le 3o mai, son état est pire encore : « Ma santé est toujours altérée, écrit-il. Je dois aller à Vichy, et je n'ai pas la force d'entreprendre ce voyage. On vient de me couvrir de vésicatoires. Je ne sais si cela fera plus que le reste. Ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est une tumeur interne qui s'est formée entre le foie et le péritoine. Cela peut devenir aisément mortel, et, dans tous les cas, je ne puis faire aucun travail, ni tournées, ni correspondance. Si donc cela dure, si cela n'est pas la mort, c'est au moins ma démission qui est forcément au bout. Je ne puis en conscience garder une place dont je ne remplis plus les fonctions. Dieu me fait, au milieu de tout cela, une grande grâce : celle d'une profonde résignation à sa volonté et confiance en sa bonté infinie, tant pour moi que pour l'avenir de mes chères œuvres . »

Et à Mgr de Rodez, un peu auparavant : « Je viens de traverser une crise de santé qui a failli me jouer un mauvais tour et m'a encore plus dégoûté de tout ce qui est de la terre. Quelques-uns ont eu la bonté de penser à moi pour Reims. Je n'en veux à aucun prix, ni de

rien du tout, sauf de quelque bonne solitude où je pourrai me préparer à bien mourir. Je suis tout étonné et tout attendri moi-même en voyant la grâce que Dieu me fait de me donner ces sentiments et ce détachement des choses humaines. Je regarde cela comme un signe de ma mort prochaine et Faction de la bonté divine qui veut me faire bien finir, après avoir si pauvrement vécu. Remerciez-l'en avec moi, cher ami. » — Enfin, dans une autre lettre : « Ma santé se perd chaque jour dans ses sources les plus profondes. Je pense sérieusement à mourir, à bien mourir surtout. Cher ami, comme le monde est peu de chose, comme les hommes sont insupportables, le monde étroit et oubliant, et Dieu seul aimable et bon ! Vous l'êtes pourtant bien un peu pour l'amour de lui, et voilà pourquoi je vous aime aussi de tout mon cœur. »

Il partit pour la France afin de chercher à guérir. On se souvient au Sacré-Cœur d'Alger, qu'avant son départ, les religieuses qu'il visitait lui promettant de prier beaucoup pour sa guérison : « Priez, leur réponditil, pour que je fasse la volonté de Dieu. »

Aussi bien la vie d'action ne perdit rien à ce voyage. A Paris il vit tous les hommes puissants, et les intéressa à ses entreprises multiples : nouveaux villages, hôpital, stations kabyles et sahariennes. Il s'assura du bon vouloir de la commission du budget , pour le crédit annuel de 70,000 francs nécessaires à ses orphelins. Il vit le conseil de l'œuvre de la Propagation de la foi, et 46.000 francs lui furent accordés pour être répartis entre ses œuvres africaines. Il s'était dit depuis longtemps qu'une Procure de sa mission lui serait nécessaire à Paris; et il loua, dans l'avenue Beaucour, à l'extrémité du faubourg du Roule, une maison provisoire où il ne tardera pas à placer une petite communauté de ses missionnaires, comme une vigie sur Paris et les affaires de France.

Les médecins l'envoyèrent aux eaux de Carlsbad, en

Autriche. Il y était le 12 juillet. Mais ni sa pensée ni son cœur ne perdaient de vue les jeunes ménages de la vallée du Chélif . On lui avait appris que la récolte avait fait défaut : « Ces nouvelles, disait-il, n'étaient pas faites pour le guérir. » — « Dites à tous ces enfants qu'ils ne se découragent pas de cette mauvaise année. Dieu leur en donnera une meilleure s'ils la méritent. Je leur recommande l'assiduité à la prière du matin et du soir. » En attendant de meilleurs jours, il les occupa pour les faire vivre; leur faisant extraire de la pierre pour le futur second village, les employant à la construction de l'hôpital ou à la clôture des jardins et des maisons. « Je suis heureux, écrit-il, de leur faire gagner un peu d'argent jusqu'aux pluies, pour remplacer la moisson qui a manqué. Je bénis aussi les bonnes sœurs, et je demande à Notre- Seigneur de leur rendre la chaleur et le travail plus légers. »

Ses colons lui faisaient savoir qu'ils priaient pour sa santé : c'était le paiement de leur dette : « Remerciez tous mes enfants des prières qu'ils font pour moi, écrivait-il au supérieur. Dites-leur que je pense souvent à eux, et recommandez-leur d'être bons s'ils veulent contribuer à ma guérison. Car rien ne me fait plus de mal que de savoir que quelqu'un d'entre eux ne se conduit pas bien. Veillez exactement à ce qu'il n'y ait pas de rapport entre la troupe et le village. Je vous bénis de tout cœur, vous, et vos bons confrères et vos enfants.,. Tenez tous ensemble tête au démon, et dévouez-vous de cœur à votre œuvre. Je suis votre père en N.-S. Adieu. »

\I Lavigerie savait que dans le voisinage de Carlsbad, à Marienbad, en Bohême, se trouvait, à cette époque, M^ le comte de Chambord. Le noble prince demeurait encore la plus haute espérance de la France chrétienne. Il en était une surtout pour l'Archevêque d'Alger, qui, subordonnant la politique à l'intérêt reli-

432 LE CARDINAL LAVIGEKIE.

gieux de son pays, voyait dans Henri V une grande âme préoccupée du salut de son peuple. Il fut lui faire visite. Il lui parla de l'Algérie, glorieuse et féconde conquête de son aïeul, que l'on eût rendue tout entière française si l'on eût travaillé à la rendre chrétienne.

Puis l'entretien entra sur ce terrain brûlant d'une restauration monarchique que tous les sages alors appelaient de leurs vœux. « Lui ayant demandé, raconte l'Archevêque, en présence de son auguste compagne, pourquoi il avait écrit sa lettre du 27 octobre, celle-ci prit la parole dans ces termes que j'ai soigneusement retenus : « Il a bien fait de ne pas aller en France : il n'aurait « pas pu y remplir ses devoirs , et y faire tout le bien « qu'il aurait voulu faire. » A quoi le roi fit un signe d'assentiment, en disant simplement : « Elle a raison. »

Quelques jours après, Mgr le comte de Chambord, accompagné de M. de Vanssay, gravissait les quatre étages du petit hôtel Victoria, à Carlsbad, pour surprendre, dans la très modeste chambre qu'il occupait, Msr Lavigerie. L'entretien fut long, car survint un orage d'une violence extrême, ainsi qu'il en éclate quelquefois dans les pays de montagnes. L'Archevêque s'en souvient : « A la fin d'une visite que le prince daigna me faire luimême, à Carlsbad, raconte-t-il encore, et après une conversation où il fut de nouveau question de son retour, et même, — je me souviens de ce détail, — de la joie qu'il aurait à être reçu par moi dans ma cathédrale, dans cette Algérie que nous devons à la royauté française, il me dit en souriant : « Je ne suis plus jeune, « si la France me veut, il faut qu'elle ne tarde pas à venir « me chercher. — La France de saint Louis, Sire, lui ré- « pondis-je, serait déjà venue. Mais la France actuelle ! . . . » Et je le vis tristement s'éloigner, avec la conviction que, comme il est arrivé, nous ne verrions jamais ce noble prince que sur un trône, celui du ciel. »

Dans les paroles du prince, telles que lui-même les

rapporte, il n'y avait pas eu un mot d'où l'Archevêque pût conclure, comme il l'a fait plus tard, que le comte de Chambord ne voulait pas régner; mais qu'il ne voulait régner que dans des conditions qui lui permissent de « remplir ses devoirs de roi et de faire tout le bien qu'il voulait. » A ces conditions-là, « si la France voulait de lui, elle pouvait venir le chercher et ne pas tarder à le faire. » Il avait dit cela, rien que cela.

L'impression que Mgr Lavigerie remporta de cette double visite fut un plus grand désir de voir un jour la France sous le sceptre chrétien du digne fils de saint Louis. Il l'en fera souvenir.

Mais combien était loin encore le règne de Dieu en France!.. Un jour, à la fin de juillet, Mgr Lavigerie reçut à Carlsbad une lettre que nous croyons être du général Wolf, dans laquelle il était dit : « Conservez votre vie. Que deviendraient vos œuvres sans vous? Que deviendraient notamment vos villages d'Arabes chrétiens? Gomme il y avait lieu de le prévoir, Monseigneur, les députés algériens ont demandé la suppression des ^S.ooo francs proposés par la commission. L'œuvre chrétienne et française au suprême degré aura à lutter contre les partisans du Croissant et du Royaume arabe. Jamais n'apparaîtra avec plus d'éclat l'aveuglement de certains Algériens. Leur haine contre le christianisme les amène à sacrifier même leur sécurité et leur prospérité. »

Que s'était-il donc passé ; et qu'avait fait l'Archevêque aux députés algériens? Leur envie commençait à le trouver trop puissant : c'était son tort.

Ils le trouvaient trop puissant d'abord en Kabylie où s'établissaient ses écoles, au grand dépit des bureaux arabes et des administrations d'Alger, dont il avait cependant ménagé prudemment les ombrages. Il y avait un an qu'il ne cessait de rappeler à ses missionnaires les instructions que nous avons déjà rencontrées équivalemment sous sa plume : « Il faut être prudent, nous

sommes surveillés; la situation devient de plus en plus difficile. — Une seule imprudence de l'un d'entre nous peut tout perdre. — Faites-vous une règle de ne pas parler présentement de religion aux Kabyles, sous aucun prétexte. — N'engagez aucun d'entre eux, ni de près ni de loin, à se faire chrétien ; et ne baptisez personne, même en danger de mort, si ce n'est un enfant tout près de mourir. — Ce n'est pas le moment de convertir, c'est le moment de gagner le cœur et la confiance des Kabyles par la charité et par la bonté, vous ne devez pas viser à autre chose. Tout ce que vous ferez en dehors perdra l'œuvre. »

Il n'est pas besoin de dire qu'une telle direction de conduite n'était pas pusillanimité de sa part, c'était prudence. Il n'éteignait ses feux que pour garder ses positions, en s'y dissimulant. Cela est si vrai qu'en i8j4> les missionnaires ayant songé à quitter Taguermount, dont des émissaires français venus d'Alger avaient pris à tâche de leur rendre le séjour impossible : « Non, non, leur répondit bravement l'Archevêque, il ne faut pas quitter Taguermount en ce moment. Nous enseignerions aux Kabyles comment il faut faire pour nous renvoyer. Plus tard, lorsqu'on sera partout, on pourra se retirer d'une station sans grave inconvénient. Aujourd'hui non. Moins on réussit, plus il faut tenir bon ». Il y avait un an qu'en mai 1873 il avait fondé un second poste aux Oudhias. Un troisième fut ouvert aux Arifs, quelques mois après. Il préparait encore deux nouveaux établissements charitables sur ces hauteurs. Ses écoles d'indigènes se remplissaient, ses dispensaires ne savaient à qui entendre.

Or, c'était de tout cela que l'administration affectait de se faire peur. Le recteur de l'académie d'Alger, rendant compte officiellement du succès incontestable de ces groupes scolaires, terminait son rapport annuel par cette ligne : « L'Archevêque, si on le laisse faire,

sera, dans dix ans, le maître absolu de la Kabylie. » La presse s'empara de ces mots fatidiques : ce prêtre aspirait à la domination politique de la colonie. Qu'un jour les indigènes, francisés et christianisés par lui, se fassent naturaliser, avec tous les droits civils qui en sont la suite, et Mgr Lavigerie se trouverait être par ce seul fait « le grand électeur algérien ». Les radicaux en poussèrent des cris d'horreur et d'épouvante : la patrie était en danger.

De même, ses ennemis commençaient à le trouver trop grand et trop puissant dans la vallée du Chélif : si on le laissait libre, il aurait bientôt fait de la remplir et peupler de ses villages chrétiens. C'est ce qu'il fallait empêcher tout de suite et à tout prix, en lui coupant les vivres. Les secours du gouvernement étaient-ils faits pour subventionner le fanatisme, provoquer les représailles musulmanes, exposer dans ce cas ces villages isolés et perdus à un massacre certain, et par contrecoup ébranler la situation de la France en Afrique? De la presse, ces propos passèrent à la tribune; et une Chambre française permit qu'on livrât aux mensonges et à l'ironie des discours l'homme et l'œuvre qui avaient le mieux mérité de la France.

Le 11 juillet i8j4> la discussion des crédits affectés à l'Algérie avait amené un amendement de deux députés algériens, MM. Jacques et Alexis Lambert, demandant la suppression des jj.ooo francs proposés par la commission pour la création d'un centre d'Arabes chrétiens. M. Alexis Lambert défendit son amendement au nom de la tolérance religieuse, au nom de la sécurité de l'Algérie, au nom de la liberté de conscience des musulmans, comme si elle était en cause. Le maintien du crédit fut soutenu par M. Peltereau- Villeneuve rapporteur, qui, ayant rappelé ce que l'Archevêque avait fait pour ces enfants, démontra que la création des villages en étail la conséquence nécessaire, qu'elle était le meilleur mode

d'assimilation française pour les Arabes, et qu'elle appelait de la part de l'Etat la continuation du même subside. Il rétablit, chiffres en mains, la vérité sur l'emploi de ces secours dont l'infamie des journaux allait jusqu'à accuser l'Archevêque de faire son gain personnel. Enfin il souleva les applaudissements de la Chambre, quand, ayant fait le tableau des villages chrétiens et du futur hôpital, il conclut par ces paroles : « Voilà le moyen de colonisation le plus beau, le plus grand qui se puisse trouver ! Voilà ce qui se passe ; et c'est cette œuvre que l'on vient attaquer, une œuvre qui restera une des gloires du christianisme et de l'Assemblée nationale ! »

Le vote allait être acquis à tant de raison, de justice et d'honneur, lorsqu'intervint un personnage qui était l'âme de cette conspiration antifrançaise, M. Warnier, ancien journaliste, ancien préfet d'Alger après le 4 septembre, et qui nous est déjà connu. Après quelques tirades sur la prétendue chimère de la conversion des Arabes, sur le péril où l'on exposait ces apostats de l'Islam, de la part de leurs anciens coreligionnaires, le député, demanda qu'au lieu de donner suite à la création des villages, « on employât plutôt les 73.000 francs à placer ces enfants chez des colons européens, qui leur rendraient le double service de les défendre et de leur apprendre ce qu'est la famille chrétienne. » C'est à ce catéchisme et à cet exemple laïques que M. Warnier les renvoyait !

Il eût perdu sa cause si elle n'eût trouvé l'auxiliaire le plus inattendu dans M. le comte d'Harcourt, qui, par sa situation auprès du maréchal président, et par ses liens de parenté avec lui, était regardé comme l'organe officieux de l'Elysée. A l'esprit de son discours et aux conclusions qu'il en tira, on reconnut le ressouvenir des anciennes querelles de 1868. Sans entrer dans le fond de l'affaire, M. d'Harcourt allégua que la question n'avait pas été suffisamment étudiée, que d'ailleurs cette

demande de crédits, émanant de l'Archevêque, n'était pas appuyée de l'avis conforme du gouverneur de l'Algérie, lequel seul cependant a qualité pour statuer sur les besoins et les périls de ses administrés. En conséquence, il proposa de renvoyer l'affaire à la commission, pour plus ample informé, jusqu'à ce qu'ayant interrogé le gouverneur général, elle représentât à la Chambre son projet de budget mieux documenté et probablement modifié. Cette motion dilatoire rallia les suffrages, et le renvoi à la commission fut adopté.

L'Archevêque vit de quel lieu haut partait le coup, et il s'en attrista; il en sentit la portée, et il s'en effrava. De Carlsbad, il écrivit, le 3 5 juillet, à M. le député Relier, le priant d'intervenir, par sa forte et patriotique parole, lorsque le débat sur cette affaire reviendrait à la Chambre, s'il en était temps encore, « La réponse qui sera faite à la demande de crédit, lui disait-il, est la consécration définitive ou la condamnation publique de l'apostolat en Algérie, exercé dans sa forme la plus douce, celle de la charité. » Il réfutait le prétexte du prétendu péril créé aux villages chrétiens par leur isolement au milieu des musulmans : mais étaient-ils plus exposés que les villages des colons maltais, espagnols et français semés parmi les tribus? Et quant à l'avis conforme du gouverneur de l'Algérie, n'avait-il pas été suffisamment exprimé par le général Chanzy, lorsqu'il donnait l'autorisation d'acheter les terrains pour la construction d'un second village, ou lorsqu'il signait le traité de fondation de l'hôpital des Atafs?

« Je vous le répète, Monsieur le député, ce qu'il y a au fond de tout cela c'est la haine de l'influence chrétienne; c'est la persistance de préjugés et d'hostilités qui datent de la conquête, et qui ont amené les résultats que l'on sait. M. de Mac-Mahon me disait un jour dans une conversation relative à la religion musulmane : « Si nous « avons une insurrection, nous ne pouvons compter sur la

«■ fidélité d'aucun Arabe ! » « C'est vrai, à la lettre. Mais si au lieu de suivre la voie fatale et antinationale, parce qu'elle est antichrétienne, qu'on a suivie, on avait donné la liberté à l'apostolat, autant de chrétiens nous aurions faits, autant la France aurait compté de défenseurs. )>

Il terminait ainsi fièrement et magnanimement : « Je n'attache, quant a moi, qu'une faible importance aux 75.000 francs. Je les mendierai et je les trouverai, et vous savez même que je les ai refusés, s'ils devaient être pris sur le budget de l'Algérie. Mais la question posée n'est pas une question de finances. Si l'Assemblée refuse, son vote sera considéré comme la négation de la liberté de l'Église vis-à-vis des indigènes. Dans ce cas, pas un Évêque ne peut accepter de conserver une mission déshonorée; et pour moi, je suis bien décidé à ne plus jamais remettre les pieds en Algérie. »

Cette lettre à M. Keller dut arriver trop tard, car le jour même où elle partait de Carlsbad, l'article i5 du budget algérien revenait en discussion devant la Chambre, avec cet amendement de la Commission : « 70.000 francs de subvention pour l'établissement des indigènes chrétiens naturalisés français, élevés dans les orphelinats. » Dans cette nouvelle rédaction la subvention n'était plus spécialement affectée à la création d'un second village arabe ; la commission laissait au gouverneur général la faculté d'en faire l'application à n'importe quel établissement d'indigènes chrétiens dans les conditions indicé

quées. Le général Chanzy, interrogé à cet égard, avait télégraphié à la Commission cette note dans laquelle chacun obtenait sa part de satisfaction : « Je n'ai pas été consulté sur les 70.000 francs proposés pour la création d'un village chrétien arabe. Mais Mgr l'Archevêque a eu avec moi une conversation à ce sujet. Je lui ai dit que je n'v ferais aucune opposition, si on n'enlevait rien des fonds destinés à la colonisation. Quant à moi, je pencherais pour la dissémination des jeunes ménages dans

les villages chrétiens. Voilà pour l'avenir. Quant au présent, je ne m'oppose en aucune façon à ce que le crédit de 7J. 000 francs pour la création d'un second village soit adopté. » La Commission exprima, par l'organe de son rapporteur, le regret qu'elle avait de ne pas appliquer sa subvention directement à une création dont elle reconnaissait l'excellence et l'efficacité. Mais si, dans l'espérance de mettre tout le monde d'accord, elle avait cru devoir en remettre la répartition à M. le Gouverneur général, elle avait soin d'émettre, en faveur du second village à créer aux Atafs, un vœu dont elle lui demandait de s'inspirer.

Ce vœu fut réalisé. En attendant, et pour obtenir le bénéfice des crédits, M^ Lavigerie se hâta de se mettre en règle, en donnant l'ordre de faire naturaliser français ceux de ses orphelins des Atafs et de Maison-Carrée qui avaient vingt et un ans. C'était la première condition; ce fut son premier soin.

Il lui en restait un autre. Il avait été prononcé à la Chambre des paroles calomnieuses ; il avait été porté devant la France entière des accusations qu'il ne pouvait laisser passer. Il y avait un homme, un Algérien, qui s'était fait le dénonciateur de ses missions et de ses missionnaires, il fallait le faire connaître. Mer Lavigerie s'adressa à lui-même, visière levée, en face. A peine de retour de Carlsbad, le 16 du mois d'août, il écrivit de Paris à M. Warnier une lettre destinée à la publicité, dans laquelle, reprenant chacune de ses allégations, il en faisait bonne et roide justice. C'est une exécution de main de maître que cette lettre, écrite d'un grand style, et dans laquelle l'émotion n'enlève rien à une tenue et dignité de langage qui trouve dans son calme même sa supériorité de raison comme de forme.

Mgr Lavigerie déclare d'abord que cette réponse est de son devoir : « Si, comme d'autres , Monsieur, vous vous borniez à demander, au nom de la tolérance et

de la libre pensée, la suppression de la liberté clintienne, voire même celle de la charité auprès des indigènes de l'Algérie, je pourrais me taire. Tout lecteur sincère trouve en lui ce qu'il faut pour répondre à de pareils discours. Mais vous mettez en avant des faits qui semblent précis, et il m'est impossible de laisser passer, sans protestation, des assertions controuvées, auxquelles, — de bonne foi, je n'en veux pas douter, — mais certainement trompé par vos souvenirs, vous avez donné l'immense retentissement de la tribune. »

M. Warnier en effet, avait été malheureux dans ses allégations. Il prétendait que les conversions des musulmans n'aboutissaient finalement qu'à l'apostasie, et il se prévalait à cet égard des confidences des trois évêques qui s'étaient succédé sur le siège d'Alger. Ces confidences étranges, l'Archevêque en démontrait l'invraisemblance d'abord, la fausseté ensuite : « Est-il vraisemblable que trois évêques dont la discrétion est le premier devoir, aient choisi tous trois, pour lui confier les prétendues déceptions de leur ministère, un homme dont la bienveillance ne devait pas résister cependant à l'entraînement d'un discours public? » Quant à lui, l'un des trois, il n'avait jamais eu avec M. Warnier qu'une courte conversation, et cela pour réclamer contre les vexations infligées à ses prêtres par son administration préfectorale d'alors ; et il défiait l'ancien préfet de lui citer une seule apostasie de musulman qui se rapportât à son épiscopat.

Il n'était pas vrai davantage que ses enfants de la famine fussent redevenus musulmans : ils ne pouvaient le redevenir, d'abord par la raison péremptoire qu'élevés par lui ils ne l'avaient jamais été. « Mais, ajoute-t-il, si quelque chose pouvait les détourner de l'Evangile, ce serait bien assurément les calomnies et les outrages vomis contre nous devant eux. Et, par exemple, Monsieur, pensez-vous que, s'ils lisent les derniers discours pronon-

ces à l'Assemblée nationale, ils y trouvent des encouragements efficaces? »

M. Warnier accusait l'imprudence qui résultait du périlleux isolement où se plaçaient ces villages arabes, au milieu des populations musulmanes hostiles, loin de tout voisinage et secours français et européen. Et l'Archevêque, la carte à la main, démontrait que les Atafs, station de la ligne du chemin d'Oran, à proximité de mines et de hameaux français, étaient au contraire protégés par leur situation de toutes parts. « Connaissiez-vous ces choses, Monsieur? Si vous les connaissiez, comment avez-vous pu parler comme vous l'avez fait? Et si vous les ignoriez, comment avez-vous pu effrayer une assemblée étrangère aux choses de la colonie, d'un péril imaginaire? »

M. Warnier avait proposé de disséminer les enfants et les ménages chrétiens au milieu des colons européens ou chez ceux-ci; et cela, disait-il, « pour leur apprendre ce qu'est la famille chrétienne. » La famille chrétienne ! Là-dessus l'Archevêque lui met sous les yeux ces lignes de l'Indépendant de Constantine, à la date du 2 août 1874 : « Bravo, monsieur Warnier! j'applaudis de toutes mes forces à cette idée. Avant un an, les trois quarts de vos néophytes ne seront plus catholiques, sans avoir pour cela envie de se faire mahométans. » L'Evêque ajoutait : « Vos alliés, Monsieur, ont du moins le mérite de dire nettement ce qu'ils veulent. »

M. Warnier avait fait appel aux souvenirs des anciens chefs algériens qui siègent dans l'assemblée. L'Archevêque n'a pas de peine à lui en opposer d'autres et de plus grands : l'amiral de Gueydon, le général de Wimpfen, le général de Sonis. « Mais, ajoute-t-il tout de suite, il est un autre témoignage que vous ne récuserez pas, Monsieur; car si mes prédécesseurs vous ont fait des confidences, vous leur en avez aussi fait vous-même, et les vôtres ont sur les leurs l'avantage d'être écrites; ce

qui m'a permis de les retrouver dans nos archives où elles sont conservées. » La révélation allait en être piquante.

Ces confidences écrites étaient une lettre de M. Warnier à Mgr Pavy, à la date du 21 août i865. Or il se trouvait que cette lettre, oubliée sans doute par Fauteur, était pour se congratuler, avec l'évêque d'alors, « des conversions de musulmans obtenues dans la Kabvlie du Djurjura; » et elle se terminait par ces lignes dignes d'un confesseur de la foi : « Monseigneur, dès que nous serons sortis de la crise actuelle, le moment sera venu, je l'espère, où vous pourrez compléter les efforts de la conquête et de la civilisation, par une sorte de résurrection de l'Eglise chrétienne au milieu des montagnards qui n'ont jamais été musulmans que de nom. Quand les renégats combattent notre œuvre, il est bon de démontrer à la France catholique que l'avenir de l'Algérie n'appartient ni aux Arabes ni à l'Islamisme. »

Ayant souligné deux fois ce nom de renégats, Mgr Lavigerie se contenta d'ajouter simplement : « Vous me permettrez de m'étonner, Monsieur, que vous voyiez, en 1 8^4? un danger si grave à réunir en village au milieu des chrétiens, des enfants indigènes élevés par nous, lorsqu'en i865, vous témoigniez une si vive satisfaction de voir des indigènes convertis, isolés au milieu des musulmans ; et comment surtout, après vous être si justement indigné contre les renégats, qui combattent une œuvre que vous appelez vôtre, vous unissez vos efforts aux leurs pour empêcher la création des premiers villages d'Arabes ou de Kabyles chrétiens. »

M^ Lavigerie fit distribuer cette lettre à tous les membres de la Chambre, tout en regrettant sans doute cette fois de n'en être pas lui-même, pour y apporter de vive voix ces réfutations victorieuses, et y voir le curieux accueil qu'y ferait son adversaire.

De Paris, les médecins l'envovèrent achever de se réta-

blir à Bayonne et à Biarritz. Mais là encore, à Biarritz, l'image de ce qu'il avait vu, d'une part à Marienbad et à Garlsbad, et d'autre part, par contre, à Paris, aux ministères et aux chambres, se représentait à son esprit : ici le mal tout-puissant et le bien si précaire et si entravé; là-bas l'honnêteté, la grandeur d'âme représentées dans le royal exilé en qui s'incarnait le principe et la tradition du gouvernement chrétien. Un tel prince ne serait-il jamais qu'une espérance stérile? Et ceux qui avaient l'honneur d'être écoutés de lui ne devaient-ils point éclairer devant ses pas le chemin qui le ramènerait sur le trône de saint Louis?

Le jour même de la fête du saint Roi de France, ^5 août de cette année 1 8^4? il se décida à lui écrire. C'est cette lettre fameuse au Comte de Chambord, que, seize ans après, on se plut à opposer à son toast d'adhésion à la République, et qui alors fit le tour de la presse européenne, avec commentaires. Mais ceux mêmes qui alors étaient les plus hostiles à sa nouvelle politique, savaient reconnaître dans cette pièce une œuvre magistrale, et souscrivaient à cet éloge de la Gazette de France : « Tout y est incontestablement supérieur : l'opinion politique qu'elle indique, l'esprit politique dont elle témoigne, le plan de salut national qu'elle propose, et même le style. » On en jugera. Après avoir signalé au prince l'envoi qu'il lui faisait d'une photographie symbolique représentant l'Afrique demandant à saint Louis de lui rendre la vie avec l'Evangile, l'Archevêque continuait ainsi :

« Hélas ! Sire , ce n'est pas seulement l'Afrique qui a besoin de vous, en ce moment, c'est la France, c'est le monde chrétien tout entier. Jamais je n'en avais eu le sentiment comme ce matin, jour de la fête de votre illustre aïeul « le défenseur de l'Église », en célébrant à vos intentions le saint sacrifice. C'est ce même sentiment extraordinaire qui me donne le courage d'écrire à Vo-

tre Majesté, comme je vais le faire, pour lui dire ma pensée tout entière, celle du clergé de France, de tous les vrais amis du Roi.

« Sire, il est inutile de se le dissimuler, la France, votre France va sombrer. Encore quelques mois et sa tombe sera scellée. On ne peut rien attendre de l'Assemblée actuelle, et moins encore de celle qui lui succédera. Aussi le pays tout entier commence à se ruer vers l'Empire avec une force en apparence irrésistible ; et l'Empire, s'il dure, c'est la fin de la rovauté ; s'il est encore une fois écrasé par l'étranger, c'est la fin de la France.

« Mais, Sire, c'est lorsque tout paraît perdu que tout doit être sauvé, afin que la main de Dieu se montre clairement au monde.

« Le courant qui entraîne les esprits, depuis quelques semaines surtout, n'est qu'à la surface ; ce que le pays cherche au fond, dans son immense détresse, c'est un sauveur; et, pensant que l'Empire seul a l'énergie nécessaire pour s'emparer du pouvoir, il va à lui. Mais si le roi qui, lui, a le droit et par conséquent aussi le devoir de prendre cette virile initiative, se présentait au moment favorable, après avoir tout préparé d'avance, le pays l'acclamerait bientôt aVec transport. Sire, je ne doute pas que, si Votre Majesté le veut, elle ne soit sur le trône avant la fin de la présente année i8^4-

« Mais je vois aussi avec douleur que, si l'occasion qui se présente est perdue, la vraie monarchie ne se fera pas. ))

Mgr de Lavigerie en vient aux voies et moyens. C'est un Béarnais qui parle au petit-fds du Béarnais, et qui se souvient de Henri IV :

« H ne faut en ce moment, Sire, que trois choses pour rétablir la royauté comme elle doit l'être, c'est-à-dire sans diminution, sans concessions parlementaires; et ces trois choses, par une disposition providentielle, ne dépendent que de vous.

« La première, c'est le refus de l'Assemblée d'organiser le septennat;

« La seconde, c'est le vote de la dissolution, immédiatement après, et dans les premiers jours de décembre.

« La troisième, c'est la venue du Roi, dans les jours d'épouvante qui s'écouleront entre le vote de la dissolution et les élections nouvelles, pour proclamer la royauté dans une de nos villes, avec le concours d'un de nos chefs d'armée, qui y commanderait et dont on se serait assuré d'avance. Il y en a qui sont prêts, je le sais; et les serviteurs fidèles ne vous manqueront pas ce jourlà, pour vous entourer de leurs cœurs et de leurs poitrines.

« Tout ne dépend donc que de vous, Sire : il ne faut que des ordres formels à vos amis et une démarche de Votre Majesté. Tout le reste ira de soi, pourvu que le secret le plus profond soit gardé sur vos intentions ultérieures, jusqu'au moment décisif. »

A cela quelles objections pourra-t-on présenter? La lettre les examine : « Rien ne pourra, répond-elle, opposer un obstacle sérieux. L'Assemblée aura décrété sa fin prochaine, par un vote de la plupart de ses membres. Ceux des centres surtout se verront à la veille de devenir les otages des radicaux et les proscrits de l'Empire.

« Mac-Mahon, déraciné par le refus d'organisation de son pouvoir, sera en présence d'élections qui le menaceront d'une fin honteuse.

« Tout ce qui possède en France une situation, une propriété, se croira menacé de tout perdre, même la vie, par le triomphe légal du radicalisme dans le scrutin ; et, dans cette poignante et universelle anxiété, vous apparaîtrez à tous, si vous revendique/ vos droits par la force, comme le sauveur de la vie, des biens, de l'honneur des Français. Ce sera une immense émotion

446 LE CARDINAL IAVIGERIE.

qui entraînera vers vous les chefs de notre armée, l'armée même, le pays et bientôt le monde.

« Il y aura une lutte des rues dans quelques villes. Elle vous servira et ne durera qu'un jour. Il y aura quelques périls à courir pour vous-même au premier moment peut-être ; permettez-moi de le dire : tant mieux, Sire ! Vos ennemis ne pourront plus répéter que c'est sans dangers personnels pour elle que Votre Majesté tient ferme son drapeau et son principe. Heureux ceux qui pourront vous aider, au péril de leur vie : ils seront les martyrs du droit, les martyrs de l'Eglise que seul humainement vous pouvez sauver. »

La lettre se continuait et se terminait ainsi : « Estce pour lui permettre de dire ces choses que Dieu a voulu qu'un évêque de France se trouvât rapproché de votre Majesté sur une terre étrangère, et reçût d'Elle de si touchants témoignages de bonté?

« Je l'ignore, Sire, mais ce que je sais c'est qu'en traçant ces lignes si étrangères aux pensées habituelles de mon ministère, j'obéis à une impulsion qui ne vient pas de moi seul : ce sera l'excuse de l'homme auprès de Votre Majesté. L'évêque n'en a pas besoin, car il remplit un devoir. Il demande seulement à celui qui tient entre ses mains les cœurs des rois de donner comme toujours à Votre Majesté la lumière et la force.

« C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur de me dire, etc. ».

C'était un coup d'Etat que l'Evêque proposait; et il le proposait en sûreté de conscience, parce que, dans sa conviction, c'était la prise de possession d'un pouvoir légitime, pour le plus grand bien de la chose publique. Ce n'était même pas le renversement d'un régime établi, puisque la République n'était encore alors qu'un régime provisoire, que la Constitution était officiellement déclarée révisable, et que la France se réservait le choix définitif de ses destinées.

Lorsque, seize ans plus tard, la lettre fit soudainement explosion dans le public, amis et ennemis estimèrent que ce plan était tracé de main de maître. Était-il réalisable? On ne le crut pas à Frohsdorf. La conception en parut trop hardie, l'exécution trop périlleuse. Il eût fallu pour l'exécuter la tête qui l'avait conçu. Il eût fallu Richelieu pour diriger Louis XIII. Cela ne pouvait être. Et puis le courant de l'histoire allait-il dans ce sens? La démocratie débordante eût-elle reflué pour laisser passer l'Arche sainte ? On inventa le septennat, un barrage de quelques instants qui fut vite emporté, et chacun sait le reste.

Le 9.2 septembre, l'Archevêque était de retour à Alger. Ses lettres d'alors nous apprennent « qu'il y était rappelé par la nouvelle que le gouvernement voulait procéder immédiatement à l'organisation civile de ses villages. » Il était donc parti, « malgré tout ce qu'il avait à craindre encore des chaleurs africaines. » Une municipalité fut établie au village de Saint-Cyprien : il fallait s'y résoudre ; mais elle était prise tout entière parmi les Arabes chrétiens et sur la présentation de l'Archevêque lui-même. Telle était la solution.

Nous venons de voir l'œuvre des villages, leur constitution d'abord, leur défense ensuite, remplir jusqu'à la fin l'année que nous a fait parcourir ce chapitre. A voir Mgr Lavigerie faire campagne aussi ardemment pour cette cause, lui sacrifier sa paix, sa santé, ses forces, y intéresser les pouvoirs publics et la France entière, appeler même de ses vœux une révolution politique pour assurer le succès de son apostolat, on prend l'idée du prix qu'y attachait son patriotisme et sa foi. « C'est encore le seul essai d'assimilation qui ait réussi », disait l'amiral de Gueydon. Et si, depuis vingt ans, la grande, l'unique solution du problème algérien reste encore ajournée, ce n'est pas à l'Église ni à son magnanime représentant en Afrique qu'il convient d'en imputer la faute et le malheur.

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