‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 22 sur 35 · VISITE DE L'ARCHEVÊQUE. FONDATION A TAGUEMOUNT. CON · texte numérisé non relu

VISITE DE L'ARCHEVÊQUE. FONDATION A TAGUEMOUNT. CON

La Société de la mission étant reconstituée, Mgr Lavigerie lui fit savoir qu'il allait prendre possession par elle de sa Délégation apostolique du Sahara, et que quelques-uns des Pères allaient y être envoyés. On en tressaillit de bonheur et d'espoir.

Auparavant toutefois, il jugea à propos de faire pour elle deux choses. La première fut de la rattacher, par mesure de prudence, à sa propre autorité, en obtenant un Rescritdela Propagande, à la date du 1 4 juillet 1872, en vertu duquel les Maisons-mères de sa Société de prêtres, de frères et de sœurs seraient exemptes de la juridiction de l'ordinaire, pour être placées sous celle du Délégué apostolique, en sa qualité de fondateur. La seconde chose qu'il fit fut de soumettre les règles de cet Institut à cette autorité première de laquelle il y était dit : a On considérera la soumission et le dévouement au Souverain Pontife comme la gloire et le caractère propre de la Société. »

C'est à cette fin que Msr Lavigerie partit pour Rome au mois d'août 1872. Ses missionnaires lui ayant exprimé leur désir « d'aller eux aussi s'agenouiller devant le chef suprême de l'Eglise avant de se jeter dans le combat », l'Archevêque décida que les deux plus anciens, le P. Charmetant et le P. Deguerry, se rendraient à Rome avec lui.

Ils y arrivèrent le 28 août, fête de saint Augustin, le grand docteur de l'Afrique. Le lendemain l'Archevêque célébrait la messe dans l'église qui lui est dédiée et sur l'autel qui garde les reliques de sa sainte mère. Dans la soirée, à six heures et demie, il se rendit à l'audience de Pie IX, avec ses deux fds dans leur blanc costume arabe, pour que cet habit reçût sa consécration par sa présence en ce lieu.

Pie IX parut ravi de la nouvelle fondation et des vues du fondateur : « Quoi, s'écria-t-il, levant les bras, c'est aujourd'hui, au moment où de tous les côtés, en Europe, les sociétés religieuses et apostoliques sont persécutées et proscrites, qu'il m'en vient une nouvelle de cette terre d'Afrique qui était toute musulmane, il n'y a pas quarante ans ! »

Les deux missionnaires furent appelés à l'audience : « Ah ! voilà les prêtres arabes î s'écria le Saint-Père en leur ouvrant ses bras. — Arabes , non par la naissance , mais par la charité », expliqua l'Archevêque. Et quand ils furent à ses pieds : « Très Saint-Père, ce sont les prémices de la mission africaine que je vous présente. A leur retour, ils vont partir pour l'intérieur de l'Afrique, cherchant à en atteindre le centre. Bénissez-les, afin qu'ils aientile courage de souffrir pour leur foi, et, s'il le faut, de donner leur tête pour elle. — Leur tête! dit le Saint-Père. Il est vrai que, dans notre temps, il ne faut pas que la tète tienne trop aux épaules, si l'on veut faire jusqu'au bout la volonté de Dieu. » Il ajouta que la sienne, dans le temps présent, était autant exposée, là, à Rome,

que la leur dans leur mission d'Afrique ! En disant cela, le Saint-Père portait sa main à son cou, comme pour le présenter aux bourreaux.

L'entretien devenait très émouvant, très élevé, sur les périls de l'Église. Le Pape le fit descendre à cette familiarité pleine de grâce dans laquelle il excellait, faisant remarquer à l'Archevêque la haute taille des deux soldats qu'il avait enrôlés dans cette compagnie nouvelle. — Ce sera peut-être , dit l'un d'eux, pour les sauvages de l'Afrique centrale, une tentation de nous raccourcir. » On en revenait toujours à cet espoir du martyre.

L'Afrique, la France, Saint- Augustin, la Société de la mission, les orphelins, les bienfaiteurs des œuvres africaines furent l'objet de ces discours très variés. Le Pape releva les deux prêtres agenouillés devant lui, et embrassa l'Archevêque en lui disant adieu. « Ce fut la fin d'une grande journée , » dit le récit de ceux à qui elle fut donnée.

Mgp Lavigerie écrivait de là à son ami, M. l'abbé Bourret : « Le Pape, le cardinal Antonelli m'ont comblé, et tout le monde les a imités, comme de juste. Le Pape est miraculeux de santé et de présence d'esprit. Il m'en a dit qui vous égaieraient bien si je pouvais les confier au papier. C'est quelque chose d'incroyable que de voir ce vieillard si vénérable, voué peut-être au martyre sous quelque Commune de Rome , montrer toutes les grâces de l'esprit le plus aimable, le plus fin, le plus malin... )>

Les deux missionnaires quittèrent Rome, le 3i août. Ils ne rentrèrent à Alger que pour se disposer à se rendre au poste qui leur serait assigné dans le désert. Mais à cette première heure d'une grande entreprise, Mgr Lavigerie voulut préposer d'abord une institution de prière et de pénitence permanente ; et les deux jeunes Pères, avant leur départ, purent assister à l'installation du Carmel d'Alger.

Il y avait déjà quatre ans, qu'en 1868, presque dès

son arrivée, l'Archevêque s'était adressé aux Carmélites de Paris d'abord, puis à celles de Bayonne, afin d'obtenir d'elles une colonie de leurs sœurs pour l'Algérie. Il écrivait alors à la Supérieure : « C'est de Bayonne, ma très Révérende Mère, que le bon Dieu m'a envoyé combattre pour sa cause en Algérie ; et je considérerais comme une bénédiction spéciale qu'il m'envoyât du même diocèse celles qui lèveraient leurs mains vers Lui sur la montagne, pendant que je soutiens dans la plaine le choc de la bataille. Je viens donc vous demander, ma très Révérende Mère, la faveur d'un établissement fondé par vous dans notre ville d'Alger. Je ne puis vous offrir ni or ni argent ; mais, pour tout le reste, je suis et serai trop heureux de tout vous faciliter. Le climat d'Alger est excellent; la ville est grande, puisqu'elle compte 80.000 habitants, dont 5o.ooo chrétiens. Mais ce qui manque ici surtout, c'est la prière; et j'ai la conviction que c'est la prière seule, la prière incessante qui sauvera ce pauvre peuple... J'attends votre réponse, ma très Révérende Mère, je l'attends avec une sorte d'anxiété, car j'y attache la pensée d'une bénédiction ou d'une malédiction nouvelle pour cette malheureuse Eglise d'Afrique. Votre sainte et admirable fondatrice, sainte Thérèse, eut un jour la pensée d'aller prêcher la foi au milieu des musulmans. Elle ne le put pas ; mais elle enverra ses filles à sa place prêcher l'exemple, la pénitence et la prière à nos pauvres infidèles. »

A cette époque, le Carmel de Bayonne, envoyant un essaim à Mangalore, dans les Indes, se trouva dans l'impuissance de répondre au désir de son illustre compatriote. Ce fut celui d'Oloron, dans le même diocèse, qui exauça sa prière, mais seulement quatre ans après.

Le 28 du mois d'octobre 1872, la petite communauté débarqua donc à Alger, et fut reçue sur le quai par M. l'abbé Dusserre et les sœurs de Bon-Secours, chez lesquelles l'Archevêque vint le soir même les visiter et

les encourager. Il leur donna rendez-vous pour le lendemain matin, à Notre-Dame d'Afrique où il leur dirait la messe et les communierait. Là, il leur parla chaleureusement de la mission de prière et de dévouement qui les attendait sur cette terre d'apôtres et de martyrs. « Mes chères Sœurs, ajouta-t-il, il y a deux jours, nous célébrions ici la fête d'un saint évêque de Carthage, qui se nomme : Quod vult Deus ! c'est-à-dire : ce que Dieu veut. Cela est pour vous : vous venez faire ici la volonté de Dieu. Et voilà qu'aujourd'hui même nous fêtons un autre saint évêque de Carthage qui s'appelle Deo gratias : ceci est pour nous, qui rendons grâces à Dieu de ce qu'il vous envoie ici pour nous apporter vos prières et vos sacrifices : Deo gratias ! »

La première installation se fit à Saint-Ferdinand, dans l'ancienne maison fortifiée d'un colonel français qui l'habitait aux premiers temps de la conquête. Puis, après huit mois, on se transporta à Blidah, en attendant la définitive translation à Alger. C'était, disait l'Archevêque, un fil télégraphique qu'il venait d'établir en communication constante avec le ciel.

Sur ces entrefaites, le Père Charmetant recevait l'ordre de partir en reconnaissance dans le Sud algérien, afin d'y chercher la place d'une station à établir dans le Sahara. Un jésuite, le P. Olivier, avait renseigné l'Archevêque sur les dispositions des tribus du pays, les Beni-Mzad, les Touareg, les Foullanes. Partout les traces d'un christianisme primitif; partout un grand désir de voir arriver des prêtres Roumi pour instruire et guérir : « O marabout, lui disait un jour un Soudanais, si tu venais chez nous, tu serais comme le sultan : Kif el Seltan. »

Le P. Olivier conseillait de commencer par le Curate infirmos; le Docete gentes viendrait ensuite ; les dispensaires et pharmacies d'abord, puis les écoles. « Vous le voyez, Monseigneur, voilà de magnifiques invitations.

Comment ne pas croire, après cela, que le zèle ardent avec lequel Votre Grandeur travaille à la régénération de ces peuples ne soit un jour, bientôt peut-être, couronné du succès le plus consolant? »

Une note de l'Archevêque insérée dans le Bulletin de la mission, annonçait dès le premier jour que le P. Charmetant allait chercher le chemin le plus commode et le plus sûr vers les pays nègres qui entourent les grands lacs de l'Afrique intérieure, « C'est là, en effet, le but dernier de notre mission. Nous voudrions faire, en partant d'Alger, quelque chose de semblable à ce qu'a fait par une autre voie le Dr Livingstone, non pas, comme lui, pour des recherches géographiques que nous ne dédaignons pas sans doute, mais pour la conquête des âmes et la régénération de ces pauvres peuplades, où des millions de créatures de Dieu sont courbées sous le joug du plus cruel esclavage. »

Ainsi tournait-il tout de suite les yeux de ses missionnaires vers ce terme extrême , avant que vienne l'heure d'y diriger leurs pas. C'est sa manière intuitive d'embrasser toute la carrière dès qu'il en touche le seuil.

Le P. Charmetant partit de Laghouat, notre dernier poste d'alors, dans la fin de l'automne de i8ja, pour les tribus du Mzad. Il a raconté lui-même, dans le Bulletin d'abord, puis dans une série de conférences imprimées, ce qu'il a vu, ce qu'il a fait durant ce curieux voyage d'un mois dans « le pays des dattes ». Il a décrit l'ébranlement de cette caravane de plus de cent chameaux, partagée en trois groupes, à destination de Ghardaia, de Metlili, de Ouargla où se fait le commerce avec le Touat et le Soudan. C'est là qu'il eut pleinement la révélation de ce qu'est la vie arabe dans les silencieuses solitudes du désert : la marche dans les sables soulevés par le simoun, l'implacable ardeur du ciel sous un soleil de feu; les illusions du mirage fuyant devant

les yeux; les oasis « jetés comme une Océanie terrestre » au sein de cette immensité ; la chasse à la gazelle et à l'autruche; l'hospitalité sous la tente et l'accueil religieux fait à « l'hôte de Dieu » ; la prière commune et rythmée à Allah, et l'égrènement des quatre-vingt-dixneuf grains du chapelet noir en l'honneur des quatrevingt-dix-neuf perfections divines ; le campement durant les nuits étoilées plus belles que les jours, avec les récits des vieillards, les contes des jeunes gens, l'improvisation des poètes. Mais le missionnaire admirait surtout comment ce pays du Mzad, autrefois chrétien, habité par la race Berbère comme la Kabylie , se souvenait encore de nos rits et de notre discipline d'alors : la confession publique , l'excommunication , la prière pour les morts, l'unité du mariage, et en gardait fidèlement la pratique dans ses mœurs. Le prêtre se félicitait d'avoir pu célébrer chaque jour la messe sous sa tente, en ces contrées qui n'avaient jamais vu se dresser un autel. Il constatait aussi l'empreinte profonde qu'avait marquée sur ces infidèles la religieuse équité du colonel de Sonis, naguère commandant supérieur du cercle de Laghouat, duquel ils disaient encore : « Il ne craignait que Dieu seul, mais lui était craint de tous. Il ne préférait personne, et tout fils d'Adam était son frère. » Les Chambâas comme les Mzabites, la tribu guerrière des Oulad-Sidi Cheikh, assuraient au missionnaire qu'ils voulaient vivre en paix avec les fils de la France. Un des chefs influents de Metlili lui disait : « O marabout, choisis dans l'oasis un endroit qui te convienne ; je t'y ferai bâtir une maison et tu resteras avec nous. » Le vaillant chef des Oulad-Sidi-Cheick, le célèbre Si-Lalla, lui avait juré protection et amitié. « Je réponds de toi sur ma tête. Partout où tu iras, personne ne te touchera, et ta mort, si elle vient, ne viendra que de Dieu. Ma tente sera la tienne, et mes chameaux les tiens. Je te conduirai à Goleah, au Touat, à In-Salah, à Ghat; je

te ferai connaître les chefs des Touareg qui commandent de Rhadamès au Fezzan, et je te ferai parcourir le pays des Berabers, le grand peuple qui va du Sahara à l'Atlantique. » Un grand nombre d'autres lui vantaient le charme irrésistible de la vie nomade, « La vie du désert est si belle ! tu le parcourras avec nous et nos troupeaux. Nous te conduirons d'une oasis à l'autre. Toi, tu nous conduiras dans le sentier du bien, et Dieu sera avec nous. »

Un jour qu'il était chez les Chambâas, le P. Charmetant remarqua un petit nègre, attelé à une manivelle de cordes par laquelle il tirait de la profondeur d'un puits de lourdes outres remplies d'eau, tout en jetant vers l'Européen des regards d'appel, de détresse et de désespoir. Le Père le prit en pitié et l'acheta trois cents francs. Enlevé par les Touareg sur le marché d'Aghadès, transporté à Ghat, puis au Touat, puis vendu à un chef des Chambâas, l'enfant noir avait changé six fois de maîtres. Il fut amené à Alger, placé au petit séminaire de Saint-Eugène, puis accompagna souvent son libérateur dans ses tournées de France, où son intelligence, et sa reconnaissance le firent choyer de tous. Dans ce petit nègre racheté par la charité chrétienne, il y avait le germe de l'œuvre antiesclavagiste du futur Cardinal d'Afrique.

Mgr Lavigerie augura bien de ces débuts de la mission du désert; il écrivait, le i5 décembre, au P. Deguerry : « Nous avons d'excellentes nouvelles du P. Charmetant. Il va revenir et il repartira presque aussitôt avec deux autres missionnaires. Nous allons peut-être prendre un peu plus tard Biskra et Tuggurth. Tout cela vous menace d'un prochain éloignement. Qu'en direz-vous? »

Le P. Charmetant repartit d'abord pour Laghouat en qualité de curé, pour de là continuer ses relations avec le Sud. Les pères Bouchaud et Paulmier lui étaient donnés pour vicaires. Ce dernier, qui lui succéda bientôt

à cette cure, écrivait quelque temps après, en i8^3, que le nombre des malades soignés dans l'année avait été de 4°°° environ. « Trop souvent leurs maladies sont engendrées parleurs vices. Quand nous leur en faisons la remontrance, ils disent : « O marabout, Dieu « lui-même t'inspire la sagesse, mais les fils d'Adam ne « sont que faiblesse et péché. Que la miséricorde de Dieu « soit sur -nous ! » Et nous alors de répondre avec Notre- Seigneur : « Que la paix soit avec toi, va et ne pèche plus. )> C'étaient des scènes de l'Evangile.

Mgr Lavigerie avait écrit que d'autres missionnaires allaient suivre les premiers. Le 10 novembre, le P. Richard partit de Biskra pour les postes de Tuggurth et de Ouargla occupés par nos armes. Le père Pascal vint de même établir à Géry ville un dispensaire et une école. C'était l'émerveillement des Arabes que de voir les missionnaires soigner leurs plaies infectes, et les soigner pour rien : « O marabout, disaient-ils, la puissance est dans tes mains, la vérité sur tes lèvres, et la bonté dans ton cœur. »

Pendant ce temps-là, le P. Deguerry attendait aux Atafs, dans la vallée du Chelif, les ordres de son chef, pour le premier établissement agricole des orphelins sur les vastes terrains achetés à la fin de 1869, avant le concile et la guerre. Qu'était-ce que cette vallée? Qu'étaient-ce que les Atafs ? Quel genre de fondation y était commencée? Mgr Lavigerie, un peu plus tard, en décrivait ainsi l'aspect et les travaux, comme il savait décrire !

« Dans une des vallées de l'Algérie, entre deux chaînes de montagnes dont les unes, s'étendant vers la mer, forment la petite Kabylie de Cherchell, et les autres, montant en amphithéâtre, portent les hauts plateaux du Tell et du Sahara, on aperçoit, depuis quelques mois, du chemin de fer d'Oran à Alger, un village posé sur les premiers contreforts de collines inhabitées. Un fleuve, le Chélif, coule a ses pieds. Une petite rivière le borne

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à sa droite. Sur son emplacement existait autrefois une colonie romaine, chrétienne très certainement, car en fouillant ses ruines on a trouvé le chapiteau d'une de ses églises; et, à six lieues de là, sur l'emplacement de l'ancien oppidum Tingitii, la mosaïque du pavé d'une église catholique, portant la date de la 285e année de la province mauritanienne ou la 2 3oe de l'ère chrétienne, atteste que le christianisme avait prospéré en ces lieux, dès le lendemain de la paix de Constantin.

« Mais , continue l'Archevêque, depuis, la barbarie a passé et elle a fait de cette vallée, aussi peuplée en ce temps-là que le sont aujourd'hui les plus riches vallées de France, ce qu'elle fait partout : la stérilité et la mort. La première fois que je l'ai traversée, le chemin de fer n'existait pas encore. Je fus frappé du silence profond et majestueux de ces solitudes. Pas un bruit humain ne venait à nos oreilles. La nuit seulement on entendait dans les broussailles qui s'étendaient au loin comme une mer sans rivages, le cri aigu du chacal ou celui de la hyène.

« Aujourd'hui, Je village dont je parle forme comme un oasis au milieu de ce désert. Les maisons séparées les unes des autres et disposées en rues régulières, en sont modestes, mais elles brillent par leur propreté, ce signe aimable de la civilisation. De jeunes plantations d'eucalyptus montrent déjà leur verdure entre les blanches murailles. Une église, humble et blanche comme les demeures qu'elle domine, élève vers le ciel, en signe de conquête pacifique, la croix qui vient de rendre la vie à ces contrées courbées depuis plus de dix siècles sous le joug de la mort. Cette croix a la forme d'une croix primatiale en souvenir de saint Cyprien, le primat martyr de Carthage , auquel l'église est dédiée. Devant le village, un vaste jardin, divisé en lots correspondants au nombre des familles, avec ses cultures fécondées par deux norias creusées dans le sol. Derrière, un vaste parc

entouré de murs en terre, où l'on enferme le soir les bœufs destinés au labour, les vaches et les chèvres qui fournissent le lait. Tout à l'entour, les buissons stériles, les jujubiers sauvages, les durs palmiers-nains disparaissent pour faire place aux champs de blé. Partout le spectacle du .travail, de l'action et de la vie.

« Si vous demandiez à un Européen le nom de ce nouveau village, il vous dirait : c'est Saint-Cyprien du Tighzel. Le Tighzel est la petite rivière qui le borde. Mais si vous alliez dans quelqu'une des tribus arabes ou kabyles campées sur la cime des montagnes voisines , et si vous le leur montriez de loin dans la plaine en leur faisant la même question, ils vous répondraient : C'est le village des fils du marabout.

« Le marabout, c'est moi-même. Ils donnent ce nom dans leur langue, aussi bien aux prêtres catholiques qu'aux ministres de leurs superstitions. Les fils du marabout ce sont les orphelins. Les Arabes me regardent comme le père de ces enfants que j'ai sauvés de la mort; et c'est leur usage de donner aux tribus le nom de celui qui les a fondées.

« Dans ce village bâti par nous, nous avons en effet commencé l'établissement de ceux de nos enfants qui sont parvenus à l'âge d'homme. Nous n'avons pas trouvé de moyen plus efficace de tenir nos promesses vis-à-vis d'eux et d'assurer leur avenir, que de les établir à part en les soustrayant également au danger du séjour des villes et à celui du contact des Arabes. »

C'était là, à cette œuvre, que le fondateur avait envoyé le P. Deguerry à son retour de Rome. A la grande question qui se posait devant lui : que faire de ces Arabes chrétiens, arrivés à l'âge de prendre leur place dans le monde? il s'était fait à lui-même, sa réponse invariable : la terre ! La terre dont la culture est une tradition de l'Eglise, dans toutes ses institutions, depuis les moines d'Occident ; la terre dont l'exploitation , sur ces es-

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puces indéterminés de l'Afrique fournirait à la fois la ressource la plus assurée aux missionnaires et le moyen d'existence le plus utile aux indigènes ; la terre dont le travail était là , en Algérie, le plus grand service à rendre aux intérêts de la colonie et de la France ; la terre enfin qui procurerait à ses enfants , mariés et établis , avec leur subsistance, la dignité, la stabilité et la moralité qui naissent, pour les hommes et les sociétés, du travail des champs.

C'est dans ce dessein qu'il était venu lui-même visiter ces solitudes pour s'en rendre acquéreur. Pendant huit jours, on l'avait vu, avec les propriétaires, ingénieurs et ouvriers, loger jour et nuit sous la tente, y vivre à l'arabe, arpenter les terrains, en marquer les limites, parmi des espaces déserts où, à plusieurs lieues à la ronde, il n'y avait pas une seule maison européenne pour le recevoir.

Lui-même avait présidé , de loin ou de près , aux travaux d'installation, de plantation et de construction, mettant aux moindres choses sa main, son regard ou ses ordres. C'est chose rare de voir à quel degré cet homme des grandes conceptions était en même temps l'homme des moindres détails d'exécution! Quelqu'un était là chargé par lui de ces travaux. Un jour il avait reconnu à cet égard des aptitudes et un dévouement exceptionnel chez le curé de Collo, province de Constantine, M. l'abbé Gatheron, un des hommes certainement qui l'ont le mieux servi et le plus aimé, et qui, aujourd'hui encore, retiré à Maison-Carrée, chez les missionnaires, dans une vieillesse éprouvée et sanctifiée par l'infirmité, lui garde une inaltérable fidélité de tendresse et d'admiration. C'est lui que nous verrons désormais à la tète de tous les travaux de construction ou de culture de l'Archevêque, soit aux Atafs, soit ailleurs. Mais le fondateur ne se désintéressait pas de son œuvre pour cela; et il ne perdait pas de vue l'homme de sa confiance

que partout il suit, il poursuit, il harcelle de ses instructions pressées, circonstanciées, précises sur chacun des points de l'économie rurale et domestique. Tel est habituellement le sujet de ses lettres, lettres d'ordres et de comptes, exactes, impérieuses, exigeantes, terrifiantes même parfois, mais qui toutes commencent par un « Mon très cher ami », et se terminent par un « Tout à vous de cœur », dont le baume parfume ou guérit tout le reste.

Le P. Deguerry était le supérieur de la petite communauté , composée de trois Pères, directeurs et pasteurs de ce troupeau naissant. Ils y recevaient et installaient les jeunes ménages arabes, à mesure qu'ils étaient unis et que leurs maisons étaient prêtes. Les préliminaires du mariage étaient d'ordinaire fort simplifiés et abrégés. Le plus souvent, l'entrevue des futurs époux leur était ménagée parmi les travaux des champs exploités en commun, soit à Maison-Carrée , soit à Saint-Charles . Elle se faisait comme au temps de Booz et de Ruth, les filles ramassant dans les vignes les sarments, que les garçons coupaient et laissaient tomber derrière eux, en silence d'abord, puis échangeant quelques mots, puis liant connaissance, sous le regard attentif, mais discret et indulgent, des missionnaires ou des sœurs préposées à leur garde. Les mêmes religieux et religieuses servaient d'intermédiaires ensuite. « Je me propose de vous conduire neuf nouveaux ménages vers le i5 de ce mois, écrivait l'Archevêque au P. Deguerry, le 3 janvier 1873. » Il ajoutait :« Avant de quitter Saint-Cyprien, j'ai recommandé au P. Soboul, et je l'ai chargé de vous recommander à vous-même, la visite dans les tribus. Il faut absolument prendre sur vous de les parcourir, et pour cela y consacrer au moins trois après-midi par semaine. Vous êtes apôtres avant tout. Je vous bénis, mes chers enfants, et je suis tout à vous en Notre-Seigneur. »

Toutes ces lettres sont pleines de semblables exhorta-

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tiens : « N'oubliez pas, mon enfant, que vous et le P. Feuillet vous devez exclusivement vous occuper de la mission , visiter les tribus , lier amitié avec les Arabes , ouvrir votre école le plus tôt possible.

« Je vous prie de veiller à ce que tous les points de la règle, sans exception, soient suivis par tout le monde, lever, coucher, repas, prières, visite au très Saint-Sacrement. Cela est de la plus grande importance, surtout dans les commencements, et je vous rends responsable du relâchement que vous laisseriez s'introduire dans l'œuvre.

« Souvenez-vous que vous êtes des prêtres et des missionnaires, et non des fermiers ; et que Dieu vous demandera compte, non pas des récoltes, mais de votre âme et des âmes qui vous sont confiées. »

Moins de deux mois après ces lettres, en mars 1873, le P. Deguerry quittait les Atafs. Il était envoyé de l'autre côté du diocèse, en Kabylie. Cette mission de la Kabylie, Mgr Lavigerie l'avait eue en vue dès son arrivée à Alger. On allait enfin entrer dans cette terre promise.

Pour s'y rendre à cette époque, l'époque d'avant le chemin de fer, on quittait Alger en diligence par le faubourg de Mustapha, par une route bordée de misérables gourbis, encombrée de files de chameaux, coupée par des torrents qu'il fallait traverser à gué, longée par quelque joyeux bataillon de chasseurs d'Afrique qui faisait l'étape en chantant. Lorsqu'on avait ainsi traversé d'un bout à l'autre la grande plaine des Issers, on commençait à monter par des pentes raides le sauvage massif montagneux dont le Djurjura est le sommet. C'est la Kabylie , la grande Kabylie, vaste quadrilatère qui commence à moins de vingt lieues d'Alger, sur la rive droite de lisser, un peu avant Dellys, longe la mer jusqu'à Bougie, descend au midi jusqu'au dessus d'Aumale, des Portes-de-fer et de Sétif ; et, sur une surface d'environ 900.000 hectares, contient près de 400.000 âmes de race Kabyle. C'est une race étonnante

qui a son nom, son histoire, son type caractérisés; et qui, malgré une existence pleine d'orages, reste ce qu'elle fut, il y a quinze siècles; race absolument différente de la race arabe et musulmane par la langue, les mœurs, la vie civile et religieuse; forcée de subir son joug, mais, en cessant de la combattre, ne cessant pas de la haïr ; race autrefois chrétienne qui s'était fait de ses montagnes le dernier rempart de sa foi, et dans laquelle Mgr Lavigerie saluait ainsi le plus héroïque souvenir et la plus chère espérance de l'Église d'Afrique.

« Sur les sommets de l'Atlas, disait-il dans un de ses plus beaux discours, formant avec les restes des Lybiens et des Berbères la masse des populations indigènes, se trouvent les descendants des chrétiens. C'est le Liban de l'Afrique, mais un Liban que l'Europe a délaissé, et où le christianisme a disparu peu a peu, après la destruction de son sacerdoce. Laborieux, sobres, pleins de courage, exempts de fanatisme pour une religion imposée par de longues violences et quatorze fois reniée par eux, séparés des Arabes par le ressentiment de l'opprimé contre l'oppresseur, n'ayant pas subi la loi des Turcs, conservant encore dans quelques tribus le signe sacré de la croix, et dans toutes le code, ou, comme ils disent, le canon de leurs lois civiles, les Kabyles semblaient destinés à notre alliance. C'est un de leurs chefs qui, dans les premiers temps, disait cette parole rapportée par Bedeau : « Nos ancêtres ont connu les chrétiens, plusieurs « étaient fils des chrétiens, et nous sommes plus rappro- « chés des Français que des Arabes. »

Mgr Lavigerie regrettait que, dès le 5 juillet i83o, la France n'eût pas su faire comprendre aux Kabyles que le drapeau blanc de la France, que nous venions de planter sur la Kasbah, n'y remplaçait la bannière verte de Stamboul que pour les arracher à l'oppression des Turcs : « C'était une autre Pologne que nous avions là à affranchir, s'écriait l'Archevêque ; c'était une autre Pologne que

les restes de ce peuple qui eut pour pasteurs et pour maîtres les Cyprien, les Optât, les Augustin, les Fulgence. Nous devions, dès le premier jour, jeter à ses montagnes et à ses vallées le cri de la délivrance. Nous devions lui dire : « Afrique chrétienne, sors du tombeau ! « Réunis tes débris épars sur tes monts et dans tes déserts ! « Reprends ta place au soleil des nations, tes sœurs dans la « civilisation et dans la foi! Que tes enfants, apprenant « de nouveau ton histoire, sachent que nous ne venons à « eux que pour leur rendre la lumière, la grandeur, Thonce neur du passé . »

ce Au lieu de cela, nous avons vu la haine hypocrite des hommes de i83o, sacrifier à son impiété les intérêts de la patrie et le sang des chrétiens. Et nos coups portant dès lors indistinctement sur l'Arabe et sur le Kabyle les unirent malheureusement dans une haine commune contre leur commun oppresseur. »

C'est cette haine, qui, ravivée en 1871 dans les séminaires ou zaouias, par les khouans ou confréries musulmanes, avait allumé la révolte et l'incendie contre nous. Mais après la répression, la France, représentée par l'amiral de Gueydon, avait écouté les éloquentes leçons de l'Archevêque d'Alger, que nous avons citées. Elle avait senti qu'il était temps d'aller panser les blessures qu'elle avait dû faire à ses propres sujets, et elle permit à la charité de monter, pour essayer de cette œuvre d'assimilation qui aurait dû être son premier ouvrage.

Mgr Lavigerie voulut y monter, lui d'abord. Dans la fin d'avril 1872, il était allé faire sa visite pastorale à Fort- National, où nous tenons garnison. De là il donna l'ordre à deux de ses missionnaires d'Alger de lui amener sept de ses orphelins delà famine de 1867, natifs de ces montagnes. Il en avait fait à Saint- Eugène des jeunes hommes vertueux, religieux, parlant et écrivant le français, et capables en tout de faire honneur, devant leurs familles et leurs compatriotes, à l'Église et à la France.

« Quand cette petite troupe eut atteint Tizi-Ouzou, et que se dressa à leurs yeux cet immense amphithéâtre de montagnes qui s'élève depuis la vallée de l'Oued-Aïssi jusqu'au Djurjura, ce fut un cri d'admiration, raconte un des voyageurs. Les eaux grossies par les pluies descendaient de toutes parts, bondissantes ou jaillissantes. De ces pics aigus, le regard embrassait d'un coup des centaines de villages en pierres, reluisants au soleil, et perchés comme des nids d'aigles sur chaque escarpement, sur chaque piton, au bord de chaque précipice. Et audessus de tout cela, les masses sombres de l'Atlas couronnées de neige semblaient vraiment porter, selon la fable antique, le ciel bleu de l'Afrique, légèrement gazé par les vapeurs qui s'élevaient de la fraîche humidité des vallées.

« Nous étions aux premiers jours du printemps, dit ce récit. Les arbres fruitiers étaient en fleur, la vigne commençait à mêler son premier vert tendre au vert sombre des oliviers. Nous admirions le travail de ces rudes montagnards, qui n'avaient pas laissé sans culture un seul endroit où la culture était possible, et qui, jadis barricadés contre l'invasion arabe, moins encore dans leurs montagnes que dans leur pauvreté et leur sobriété, avaient trouvé le moyen de vivre au nombre de ooo.ooo, dans ces gorges où 00.000 Européens très laborieux n'eussent pas trouvé à se nourrir. La fumée de leurs chaumières montait et tournoyait au-dessus des villages ; et, dans le silence de la nature, des cris, des chants, des voix d'hommes étaient renvoyées de loin en loin par les montagnes tranquilles.

« Cependant nous montions toujours. L'air devenait plus pur, le froid plus vif. Nous aperçûmes de loin Fort- National. Pendant que nous considérions le réseau de ses travaux de défense, un battement de mains se fit entendre avec ce cri : « C'est notre village, c'est Taguemount ! » Aussitôt, prompts comme l'éclair, deux de nos enfants se précipitent par un sentier plus semblable à un escalier qu'à un chemin, et disparaissent à nos yeux.

Nous les suivîmes de loin et avec peine parmi ces pierres roulantes, rendues plus glissantes encore par la récente pluie. Quand nous entrâmes dans le village, l'émotion y était au comble. Des femmes criaient et pleuraient. Elles entouraient l'une d'elles, la mère de deux de nos élèves, Salem-Oul-Mouloud et Ali-Oul-Mouloud. La mère tenait ses deux fils dans ses bras, ne se pouvant rassasier de les regarder et de les embrasser, les admirant grandis, embellis, bien vêtus, eux qui avaient quitté la montagne déguenillés et mourants de faim : « Us ont trouvé mieux « que des pères, » lui disaient toutes ces femmes en la félicitant. »

Pendant ce temps-là, l'Archevêque arrivait à travers les torrents débordés, et montait vers un village où sa visite était annoncée et attendue. Les hommes étaient réunis au-dessus et en face de la route, dans la Djemmâa, simple hangar ouvert servant de mairie, où se délibèrent chez les Kabyles tous les actes de la vie municipale. Les femmes, les enfants étaient perchés sur la pointe des rochers, sur les toits ou les terrasses, assis ou pendus en grappes, partout où un pied humain avait pu trouver une place.

Mgr Lavigerie se présenta dans son plus grand costume épiscopal, entouré des prêtres de sa suite. Dès qu'il approcha, les hommes s'avancèrent vers lui. LTn vieillard ouvrait la marche : c'était l'amin ou le maire, accompagné de son conseil. Il s'approcha du pontife, et, avec un geste plein de gravité et de noblesse, il mit la main sur les vêtements du prélat et la porta ensuite respectueusement à ses lèvres.

« Que la bénédiction de Dieu soit sur vous tous ! leur dit l'Archevêque, en leur langue. — Qu'elle soit avec toi! » lui répondirent-ils tous ensemble. Après quoi on reprit lentement le chemin de la Djemmâa. Chacun s'y rangea sur les gradins de pierre étages des deux cotés, en réservant la place d'honneur à l'hôte illustre que l'on pria ensuite de se faire entendre. L'Archevêque s'adressa à

l'amin et à son entourage : « Je suis venu vous voir, leur dit-il, pour vous montrer l'affection que j'ai pour vous. » A ces paroles, tous à la fois portèrent leurs mains à leur tête et à leur cœur.

Il continua par interprète : « Je vous aime particulièrement, parce que nous sommes du même sang-, les Français et vous. Les Français descendent en partie des Romains, ainsi que vous, et ils sont chrétiens, comme vous l'étiez autrefois. Regardez-moi : je suis un évêque chrétien. Autrefois, il y avait en Afrique plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient tous Kabyles, et parmi eux il y en avait d'illustres et de grands par la science. Et tout' votre peuple était chrétien. Mais ce sont les Arabes qui sont venus et qui ont tué vos évêques et vos prêtres, et qui ont fait vos pères musulmans par la force. Savezvous cela? »

Après ce discours , les hommes se consultèrent entre eux, avec beaucoup de paroles. L'amin répondit ensuite à l'Archevêque : « Nous le savons tous, mais il y a bien longtemps de cela. Nos grands-pères nous l'ont dit; mais nous, nous ne l'avons pas vu. » Et ce fut tout.

Msr Lavigerie pouvait constater par lui-même les vestiges persistants de l'antique religion dans le signe de la croix dont plusieurs parmi eux se tatouaient le milieu du front. « Que signifie ce que vous portez-là? demandait un missionnaire à l'un d'eux. — C'est le signe de l'ancienne voie que suivaient nos pères. — Et pourquoi le portez- vous ainsi imprimé sur vous? — C'est que ce signe porte bonheur. » Une autre fois, dans le village de Aïl-Frath, confédération des Aïl-Eraten, un vieillard disait : « Moi qui suis vieux, je mourrai musulman; mais nos fils que voilà et leurs compagnons, pourront bien prendre ta route. » C'était encore un de ces montagnards qui disait, dans son langage pittoresque et sentencieux : « Le Sébaou change souvent son cours dans les crues de l'hiver; mais il finit par revenir à son ancien lit. Ainsi

nous, nous pourrons revenir un jour a l'ancienne voie. » Les Pères Jésuites, aumôniers ou curés de Tizi-Ouzou et de Fort-National entretenaient ces espérances. Mais ils devaient borner leur ministère aux officiers et aux soldats. De plus, leur province de Lyon, de laquelle dépend l'Algérie, manquant de sujets pour l'extension de cet apostolat, c'était à leur prière que l'Archevêque envoyait les pères Deguerry et Prudhomme, avec un frère, pour s'établir et travailler chez les Kabyles.

« Je tiens à dire combien Monseigneur fut bon pour nous, les jours qui précédèrent le départ, rapporte le père Prudhomme. Il semblait touché et peiné de nous voir partir : « Ah ! mes pauvres enfants, vous allez être bien « malheureux, dans les premiers temps! Mais c'est un « honneur pour vous d'aller là les premiers. » Il s'occupa de nos petits préparatifs, entrant même, pour l'approvisionnement de notre pauvre cuisine, dans des détails qui montrent bien l'excellence de son grand cœur. » Et, un peu plus loin : « La veille de notre départ, Monseigneur était fort ému, en recevant nos adieux. Il nous embrassa comme jamais il ne l'avait fait. Il nous combla de toutes sortes de pouvoirs ecclésiastiques , croyant ne pouvoir jamais faire assez pour nous. »

Le i février 1873, fête de la Purification de Marie, les deux pères, accompagnés d'un domestique nommé Houssine, prirent la voiture d'Alger pour Tizi-Ouzou, où ils furent bien reçus par le commandant supérieur du Fort, prévenu de leur arrivée. Parvenus ensuite à Fort- National, ils furent soudainement envahis et bloqués par une neige si épaisse que, pendant quatorze longs jours, ils durent demeurer sous le toit hospitalier du P. Olivier, jésuite, aumônier de l'endroit. Ce fut seulement le 16 au soir qu'ils atteignirent à pied Taguemount- Azouz, où l'amin et les notabilités des villages les conduisirent au gourbi qu'ils avaient acheté. Le propriétaire, les recevant sur le seuil, étendit une natte à terre et leur

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apporta une galette qu'ils trempèrent dans un peu d'huile : c'était le souper.

« Quand, en moins d'une heure, racontent-ils, cet homme eut enlevé du logis quelques jarres d'huile, quelques outres de figues, une pierre à broyer l'orge, son déménagement fut fait. Ce fut alors à nous de prendre possession de notre pauvre cabane, vieille, noire, enfumée, avec un trou au milieu pour la cuisine, et la porte pour toute ouverture. Nous aspergeâmes d'eau bénite cette demeure où Dieu allait descendre ; on installa une planche sur deux pieux en terre, on y plaça la pierre sacrée : ce fut l'autel. Nous pûmes célébrer le lendemain.

« Dès cet heureux lendemain, nous eûmes des malades à soigner, et trois élèves à instruire. C'étaient les fils du marabout du village, Si-Hamed-Elhadj , enfants polis, dociles, et même suffisamment propres pour des Kabyles. Pendant longtemps nos écoliers écrivirent installés sur nos deux malles-cantines : nous n'avions pas d'autres tables. Quelque temps après, avisant à côté du gourbi un amas de décombres, nous les déblayâmes de nos mains et nous en fîmes à nous trois un petit réduit de trois mètres de long sur un mètre et demi de large, où nous pûmes conserver le très Saint-Sacrement. Le bon père Terrasse, apprenant que nous bâtissions « une église », nous envoya une statue du Sacré-Cœur, et de quoi payer un tabernacle. La consécration solennelle s'en fit le i4 juin 1873, au chant du Quam dilecta et du Lwtatus sum. L'Emmanuel désormais habitait parmi nous! »

M^ Lavigerie ne laissa pas sans direction ceux qu'il avait envoyés à ce poste de montagne. Il leur écrivait, le 2 mars 1872 : « Je veux vous bénir, je veux vous dire que mon cœur est incessamment avec vous. Je vous prie instamment de m'envoyer une relation très détaillée de votre arrivée et de votre installation kabyle. » Dans les lettres suivantes, il leur faisait « une obligation sub gravi de ne parler entre eux que le kabyle et l'arabe,

et jamais le français. » Une des règles fondamentales qu'il leur prescrivait était de gagner les cœurs des infidèles, par les œuvres de la charité, avant de s'occuper de leur conversion : « Durant tout le temps nécessaire, on s'en tiendra là, disait-il. L'expérience a montré que, si l'on baptisait tel ou tel individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa persévérance serait impossible, et que tôt ou tard il reviendrait à son ancienne vie. Il faut, pour que les conversions soient solides, qu'elles aient lieu en masse, afin que les néophytes se puissent soutenir les uns les autres. Quand nous aurons gagné la confiance des peuples par la charité et l'éducation des enfants, au jour venu, tout se détachera de soi-même et sans secousse, comme un fruit mûr, pour se donner à nous. »

Mais que d'obstacles dans les mœurs et les superstitions de ces infidèles ! Quelle corruption révoltante ! Quel oubli de toute pudeur ! Quel abîme d'ignorance et de dégradantes erreurs ! Les lettres des missionnaires en gémissent à chaque ligne : « Ce qui nous console, ajoutent-elles, et nous fait espérer quand même, ce sont les qualités viriles de ce peuple, l'énergie, l'activité, la vitalité, en un mot, que le Coran n'a pu encore lui faire perdre. C'est le souvenir des luttes héroïques qu'il a dû soutenir et du sang qu'il a si généreusement versé, pendant des siècles, pour conserver sa foi. C'est surtout la pensée que, du haut du ciel, ses glorieux martyrs, ses saints illustres, ses pontifes et ses vierges, nous regardent avec complaisance, et portent sans cesse au pied du trône de Dieu nos vœux, nos efforts, nos peines. La race des Monique et des Perpétue, des Augustin et des Cyprien compte au ciel un trop grand nombre de protecteurs pour que nous doutions un seul instant de son prochain retour à la vérité et à la foi. »

C'est dans cette espérance que deux nouvelles stations furent fondées en 1873, l'une aux Ouadhias, au mois de

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mai, l'autre aux Arifs, en juillet, au sein des mêmes souffrances consolées par le même amour de Jésus-Christ et des âmes.

En ce même printemps de 187,'}, la Société fut mise en possession d'un sanctuaire qui semblait devoir lui appartenir comme naturellement. Notre-Dame d'Afrique, était desservie par une communauté de Prémontrés que l'Archevêque y avait appelés en 1868. Mais l'extrême <o fiance de ces religieux ayant contracté, pour la construction de leur monastère, une dette qu'ils s'étaient trouvés impuissants à payer, Mgr Lavigerie dut penser à les remplacer. Il déclara, dans une Lettre du 19 avril i8j3 à son clergé, « qu'il acceptait de prendre cette dette à sa charge, dans une pensée de charité et d'honneur sacerdotal » ; mais il annonça, dans la. même circulaire, « qu'il confiait dorénavant le service de ce sanctuaire aux missionnaires diocésains. Il leur serait d'autant plus facile de s'y employer que déjà ils occupaient et dirigeaient, tout près de là, le petit séminaire indigène de Saint-Eugène. » C'était, au sens spirituel et supérieur, sa vraie maison-mère dont la Société prenait possession en ce jour.

La même église allait solenniser l'anniversaire de sa consécration par une assemblée de laquelle Mgr Lavigerie voulait faire un des grands actes de son épiscopat. L'Eglise d'Afrique avait été célèbre par ses conciles, dans les premiers âges du christianisme; l'Archevêque projeta d'en renouer la chaîne, après une interruption de douze siècles. Le i5 février un décret d'indiction, émanant du Métropolitain de l'Algérie , convoqua les évêques et abbés de la Province ecclésiastique pour un concile provincial qui s'assemblerait le 4 mai, fête de sainte Monique, à Notre-Dame d'Afrique.

Il n'omit rien pour en faire une grande manifestation de la foi. Le ier dimanche de mai i8^3, à neuf heures du matin, Je long cortège des enfants, séminaires, con-

fréries, communautés, chapitre de la métropole, missionnaires, prêtres du diocèse, théologiens du concile, supérieurs d'ordres , délégués des chapitres de la province , puis le R. père abbé d'Aiguebelle , le R. père abbé de Staouëli, les trois évêques de Constantine, de Sébaste et d'Oran, enfin l'Archevêque d'Alger, suivis d'une foule de fidèles de toute race dans leur costume national, échelonnée sur une étendue de plus d'un kilomètre, monta la colline et le plateau de la Bouzareah, au chant de X Ave, maris Stella. Les marins du port portaient la statue de Notre-Dame d'Afrique. Les reliques de sainte Monique, les Livres saints, les écrits des Pères et des Docteurs d'Afrique, la collection des conciles africains enveloppés de voiles d'or, reposaient sur les épaules ou dans les mains des missionnaires. Tout le parcours était coupé d'arcs de triomphe et enguirlandé de verdure et de fleurs.

A la messe, après l'évangile, l'Archevêque monta en chaire et donna lecture d'une Lettre pastorale de lui, destinée à ouvrir le concile dont elle donnait aux fidèles la raison, la signification, la portée, le programme.

C'est une grande pièce d'éloquence, de théologie et d'histoire, dans laquelle le Métropolitain déroulait le tableau de l'Église d'Afrique, tout ce qu'elle avait été et tout ce qu'elle pouvait redevenir. Le concile qui s'ouvrait avait trois raisons d'être et devait pourvoir à trois choses : l'organisation intérieure de la province par l'unité à mettre dans la discipline, dans la liturgie, dans le gouvernement; l'affirmation de la foi de l'Eglise africaine, d'après ses traditions; la condamnation des erreurs contemporaines et la guérison des maux qui en sont les fruits amers.

La seconde partie de cette lettre était particulièrement fort belle. C'était l'affirmation de chacun des articles du Credo catholique, tirée des Pères, des Docteurs, des Conciles d'Afrique, et corroborée par les inscriptions et

par les monuments dont on déblayait chaque jour les ruines éloquentes : « L'Eglise, disait le prélat, a cessé soudain d'exister, il y a de longs siècles , dans notre Afrique du Nord. Ecrasée, dispersée, martyrisée, elle a disparu sous l'invasion musulmane qui l'a couverte comme d'un déluge. Ses évêques, ses prêtres, ses temples, ses fidèles, sa langue même, tout s'est tu en un jour. Ce qui reste d'elle, ainsi immobilisé par la mort, est enseveli depuis lors sous la poudre du temps, ou dans le sol que foulent nos pas, et qui recouvre encore les ruines de ses sept cents basiliques, les inscriptions de sa foi et de sa douleur, les tombeaux de ses fils. Et voici que, après douze siècles de silence, nous catholiques, pasteurs de la même Eglise, ayant reçu la même mission du successeur de ce pêcheur de Galilée qui envoya à l'Afrique ses premiers évêques, revenus en ce jour au même lieu, nous voulons d'abord y proclamer ensemble notre commune foi ! Et cette foi, entendez-la : c'est la même que professait, il y a douze, quinze, dixsept siècles , cette Eglise disparue et qui va renaître. » Alors sur chaque article du symbole de Nicée, l'Archevêque appelait à témoigner tour à tour chacun des Docteurs qu'avait jadis entendus ce rivage, Tertullien, Cyprien, Optât, Augustin, Fulgence, Arnobe. Ce Credo africain, professé et chanté par tous les siècles chrétiens dont on foulait la poussière, était d'un effet doctrinal extraordinaire. Derrière ces quelques évêques siégeant dans ce sanctuaire, on croyait voir passer, dans la majesté de la sainteté, du génie ou du martyre, les grands évêques et Docteurs qui n'étaient plus. Le Métropolitain triomphait; il s'écriait avec Augustin : « O vérité toujours ancienne et toujours nouvelle! O Eglise catholique qui conserves dans l'immuable fidélité de tes dogmes la puissance de l'expansion et de la vie, qui gardes, avec la fécondité de ta jeunesse immortelle, l'immuable majesté du temps; qui seule restes semblable a toi-même , soit que tu pro-

tèges de ton ombre les champs qui te sont fidèles, soit que, chassée par l'ingratitude des hommes, tu viennes couvrir de fleurs et de fruits les terres stériles que tu avais une première fois fécondées ! »

Dans la troisième partie, l'orateur dénonçait les erreurs et les maux de l'heure présente. Il ne signalait pas seulement le crime des impies qui ne veulent pas de Dieu ; il signalait un autre crime :

« Le véritable crime social, disait-il, le crime des princes, le crime des habiles, le crime des honnêtes gens eux-mêmes, c'est de dire : Ils attaquent Dieu, laissonsles faire; pendant ce temps-là, ils nous laissent en paix. — Mais à ce calcul de l'égoïsme, Dieu répond avec l'implacable logique de la vérité : Vous dites et vous laissez dire : Plus de Dieu! Et moi à mon tour je dis : Plus de société. » Et il conviait l'auditoire à mener bientôt le deuil des sociétés sans Dieu.

Dans un autre ordre d'idées, lui non plus n'attend rien « de ce faux libéralisme que même d'illustres catholiques, remarque-t-il, ont formulé dans cette maxime : l'Eglise libre dans l'Etat libre. )> Il prémunit les chrétiens contre l'illusion de ces docteurs, et il leur dit : « Catholiques, ne vous laissez pas séduire par les trompeuses apparences. Aimez la liberté, défendez-la; elle n'aura bientôt, dans le monde, ballottée entre la servitude et la licence, d'autres vrais défenseurs que vous. Mais repoussez ce libéralisme qui, même lorsqu'il est mitigé et adouci, n'est autre chose, en définitive, que l'indifférence entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu ; cette indifférence calculée qui protège toutes les doctrines, qui non seulement les tolère en fait, — ce qui peut être et qui est souvent nécessaire dans une société divisée comme la nôtre, — mais qui veut les laisser libres de s'alfirmer et de se combattre, dans l'espérance toujours déçue que la vérité et le bien l'emporteront sur l'erreur et le mal... Où mènent d'ailleurs ces conciliations prétendues ? (v)ui

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ont-elles sauvé? Qui n'ont-elles pas perdu? Et d'où vient l'abîme de maux où l'Europe est plongée, sinon de ces concessions, de ces faiblesses qui ne profitent qu'au mal? »

Le dernier regard de l'orateur se tournait vers le Pape. Au moment où il parlait, « les rugissements de joie de l'impiété accueillaient la nouvelle, heureusement mensongère, de la mort de Pie IX. Mais s'il n'était pas mort, Pie IX était prisonnier, et le Concile estima de son devoir et de son honneur de réclamer sa liberté, en proclamant ses droits. Enfin, se tournant vers tous les persécutés du monde, il leur faisait dire par l'Eglise d'Afrique , cette terre classique de la persécution, ces paroles d'un ancien évêque de Constantine, Honorât, martyr des Vandales de Genséric : « Courage, mes frères, réjouissez-vous! Souffrez pour la vérité jusqu'à la mort, s'il le faut. Vous sauverez ainsi vous-mêmes et les autres. Le Christ vous a choisis pour porter son étendard, puisque c'est vous qui marchez les premiers au combat. Si vous remportez la victoire, vous assurerez le salut de tous, et plus d'une couronne est à vous. »

Le Concile provincial d'Alger dura, sans interruption, du 4 mai au 8 juin; il tint six sessions solennelles, quatorze congrégations générales, et quatre-vingt-quatorze congrégations particulières. Le plus grand nombre de ses décrets se rapportent à la discipline ; ils ne sont que la confirmation des statuts synodaux du diocèse d'Alger. Les décrets doctrinaux fulminèrent hardiment contre les erreurs et les révoltes qui, après le concile du Vatican, continuaient à infirmer l'autorité du Saint-Siège, l'infaillibilité pontificale, la valeur doctrinale du Syllabus. Ils visaient spécialement le schisme des vieux-catholiques et les illusions du libéralisme de toute nuance. Sur chacun de ces points, Mgr Lavigerie, brisant avec l'Ecole qui avait fasciné sa jeunesse, se range déterminément parmi les grands évêques qui ont revendiqué la prérogative totale de l'Eglise dans la société.

Il eut, paraît-il, quelque peine à faire entrer dans cet esprit tel des Pères de son Concile qui, comme Mgr Callot, avait soutenu d'autres opinions, à Rome et contre Rome : « Il y a eu au commencement quelque tiraillement sur les doctrines, écrivait-il à M. Payan d'Augery. Mais finalement tout a passsé et s'est réglé d'après les doctrines romaines les plus pures et les plus décidées. »

Et le 9 j uin , à Mgr Bourret devenu depuis six mois évêque de Rodez : « Cher et vénéré Seigneur, j'ai, suivant un principe que vous m'avez entendu émettre dans plusieurs graves circonstances, pensé qu'il faut mourir et rendre compte à Dieu de ses actes; et dès lors j'ai mis de côté tout respect humain. Nous avons condamné dans le détail toutes les erreurs modernes, à commencer par le libéralisme, et arboré hautement, quoique avec grande modération dans la forme, le drapeau complet du Syllabus. On en pensera ce qu'on voudra. J'aurai du moins la consolation de pouvoir dire un jour à Notre-Seigneur : Licet enim peccaverim, tamen, in te speravi et credidi. »

Enfin un des décrets portait reconnaissance et approbation solennelle de la Société des missionnaires d'Afrique, qui faisait déjà concevoir d'elle de belles espérances. Puis il saluait l'église de Notre-Dame d'Afrique, siège même de cette assemblée, « la citadelle de laquelle les nouveaux soldats de Jésus-Christ descendraient pour aller soutenir parmi les infidèles le combat de la vérité et de la charité. » Il disait son bonheur de voir les louanges de Dieu et de sa Mère chantées par les fils convertis des Arabes et des Kabyles, prémices de cette mission; et il se plaisait à leur appliquer ces aimables appellations dont saint Augustin saluait ses néophytes : « Nouveaux germes de sainteté, fécondés par l'eau et l'Esprit-Saint, essaim printanier, fleur de notre Église et fruit de nos travaux, vous êtes notre couronne et notre joie. »

La solennité de la clôture lui inspira d'ardentes paroles d'adieu et d'espérance :

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« Et maintenant c'est fait !

« Puissent nos efforts ressusciter plus pleinement, chaque jour, la vie chrétienne sur ces ruines sacrées ! Puissent le sang des martyrs, les vertus de tant de saints féconder encore une fois ce sol qu'ils ont illustré ! Puisse s'accomplir sous nos yeux, pour la moisson des âmes, le spectacle que nous donne, pour celle du laboureur, cette terre à laquelle le repos et les débris amoncelés des siècles semblent avoir assuré une fécondité sans fin ! »

Il ne restait plus qu'à faire entendre en chœur les acclamations d'usage. Elles s'adressèrent d'abord « à l'Illustrissime Archevêque d'Alger; — puis à l'Eglise d'Afrique ressuscitée d'entre les morts : alléluia ! alléluia ! —A l'Armée française qui a conquis et conservé à l'Eglise, à la croix et à la civilisation chrétienne, ces régions infidèles ; — Aux Missionnaires qui vont porter la lumière de l'Evangile aux peuples de l'Afrique assis à l'ombre de la mort ; — Au peuple chrétien de la ville et de la province, pour que la paix du Christ et une vie heureuse lui soient données à jamais ! »

Le concile d'Alger avait été, presque tout entier, l'ouvrage du métropolitain : « C'est à lui qu'en sont dues la préparation, l'organisation et la rédaction, nous écrit Mgr Robert : il y passa les jours et les nuits. J'ai été témoin de ce travail ; il était au-dessus des forces humaines. »

Dix jours après cette clôture, Mgr Lavigerie écrivait à son ami, M. Payan d'Augery : « Je ne puis vous dire par quelles occupations je viens de passer. Ne tenez pas de concile si vous voulez garder votre repos. Heureusement ce n'est pas pour nous reposer que nous sommes en ce monde. Enfin le concile est terminé, et heureusement terminé. Je me prépare, en le corrigeant, à le porter à Rome. C'est le ier juillet que je compte partir, pour arriver le 3 à Marseille, et ensuite à la Ville sainte par le mont Cenis. Nous tenons le prochain concile d'Afrique à Hippone dans deux ans ! »

Tlippone, saint Augustin : quelle perspective il ouvrait! « Mais d'ici là, que de choses à craindre ! disait la même lettre. Mon cher ami, retenez bien que nos catholiques libéraux ne nous sauveront pas ! » Tel est son dernier mot.

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