GÉNÉRAL PRÉSENTÉ A PIE IX
A la fin de l'année 1874? la Société des missionnaires d Alger comptait au delà de cent membres, ainsi que leur fondateur l'écrivait à eux-mêmes : « Il y a six ans, vous étiez trois ou quatre à peine, réunis en présence des victimes de la famine, dans une pensée de dévouement apostolique; aujourd'hui, pères et frères, vous dépassez le chiffre de cent. Alors vous n'aviez, sous votre direction, qu'une seule maison, née des douloureuses circonstances que nous traversions; aujourd'hui vos établissements se multiplient jusque dans les déserts du Sahara. »
La grande préoccupation de leur fondateur, comme son premier devoir, était d'assurer l'avenir de cette société grandissante, en lui donnant une constitution solide, sinon encore définitive, et une situation temporelle
qui pût suffire à sa subsistance, quoi qu'il arrivât, en se passant de lui. Aussi bien, lui-même était-il averti par les crises de sa santé qu'il était désormais pour elle un appui fragile et une ressource précaire. « Courbé sous le coup d'une maladie grave, expliquait-il alors, je me demandais avec angoisse si je ne serais pas arrêté tout d'un coup au milieu du dur sillon que je traçais sur la terre africaine, et si les œuvres que j'avais vu naître n'allaient pas finir avec moi. »
Ces préoccupations s'aggravèrent encore lorsqu'à peine rentré à Alger, fin de septembre 1874? il y fut repris du même mal : « J'étais venu trop tôt affronter un climat qui m'avait si cruellement éprouvé, avouait-il; mais j'étais pressé par la voix de ma conscience, et il vaut mieux avoir des regrets que des remords. »
Le mal chronique dont il souffrait, dont il devait souffrir jusqu'à son dernier jour, était un violent rhumatisme goutteux qui, en se portant au cœur ou aux centres nerveux, lui causait des douleurs intolérables dont un des effets était de le jeter dans une profonde prostration morale, jusqu'à le faire parfois prématurément désespérer de sa vie. Il en parlait ainsi dans une lettre du 3 octobre 1874 : (( Vous ne vous doutez pas que je viens d'être de nouveau bien gravement malade. Le lendemain de mon arrivée ici, j'ai commencé à souffrir; et, les trois jours suivants, j'ai eu trois crises hépatiques nouvelles, comme je n'en avais pas encore eu. Elles m'ont laissé à demi-mort... Me voilà donc, mon cher ami, passé au rang des patraques : servus inutilissimus . Je n'ai plus qu'une chose à faire : c'est de me retirer dans quelque coin, et de laisser à un autre le soin de faire ce que je ne peux plus faire moi-même. Vos bonnes prières m'aideront à avoir ce courage toujours diflicile. »
Puisqu'il le croyait ainsi, il devenait nécessaire et urgent pour lui de se mettre sans retard à l'organisation spirituelle et temporelle de sa Société. A peine sorti de
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cette crise, dans cette même fin de septembre, il écrivit aux missionnaires, sur ce sujet fondamental, une Lettre considérable dont l'occasion et le point de départ était la promulgation du Décret du concile d'Alger en faveur de leur Institut et de ses œuvres. Cette lettre, « qu'il leur adressait, cette fois non seulement en son nom, mais au nom de l'Église d'Afrique assemblée, » se terminait par la promulgation de leurs Règles, telles qu'il les avait méditées et délibérées devant Dieu. C'était leur première charte constitutionnelle.
Elle commençait par en bien spécifier l'esprit propre : esprit de vaillance apostolique et de générosité, esprit de renoncement et de sacrifice ; et Mgr Lavigerie rendait ce témoignage à ses fils que c'était bien l'esprit qui régnait parmi eux, depuis le commencement. « Ni les pères de la Compagnie de Jésus qui ont présidé et qui président encore à votre formation, disait-il, ni moi-même ne vous avons rien caché de ce qui vous attendait. Or ce qui précisément vous a tous séduits dans cette œuvre, mes très chers fils, ce qui vous a amenés de si loin et en si grand nombre, c'est, je le sais, ce qui semblait devoir vous repousser davantage : ce sont les difficultés, les peines, les périls, les souffrances qu'elle impose. Il n'y a pas de mission au monde où il faille souffrir davantage de la pauvreté, de la fatigue, de la chaleur, de la soif et de la faim, et de la vermine immonde, et, à mesure que la voie s'ouvrira devant vous dans le centre de ces pays barbares, de la cruauté même des habitants. »
Il est certain qu'alors, comme depuis d'ailleurs, une flamme d'enthousiasme animait ce jeune corps. C'était l'enthousiasme des grandes entreprises et des lointaines conquêtes; c'était l'enthousiasme de l'amour de Jésus- Christ et des âmes; l'enthousiasme de la souffrance et du martyre. On verra bientôt ce que furent ces jeunes hommes devant les assassins et les bourreaux. Une telle
fin n'était pas seulement à leurs yeux la condition nécessaire de la vie d'apostolat, comme le fondateur les en avait prévenus, elle en était l'appât, l'attrait, elle en devait être le prix. L'Archevêque rappelait lui-même qu'un de ces postulants, parti d'un des diocèses les plus religieux et les plus paisibles de la France — c'était M. Charbonnier — vint en arrivant lui présenter ses lettres testimoniales à signer, pour être admis à célébrer le saint sacrifice. L'Evêque les prit, et sans rien dire, il écrivit au bas : vis um pro martyrio, vu pour le martyre . Puis, les lui remettant : « Lisez, acceptez-vous? — Monseigneur, répondit-il, c'est pour cela que je suis venu. » Et autant qu'il l'a pu, il a tenu parole.
Evoquant ce souvenir, le Fondateur leur disait dans cette éloquente lettre : « Sous une forme ou sous une autre, vous avez tous entendu à votre arrivée la même prophétie, vous avez tous fait la même réponse. C'est en effet, mes bien-aimés fils, l'épreuve qui vous attend tous. Si ce n'est pas toujours le martyre sanglant et prompt de la fin, ce sera le vrai et long martyre de tous les jours, le martyre des privations les plus dures, de la maladie, de la mort prématurée ; et, ce qui est plus amer encore tant que vous ne serez pas au milieu des seuls infidèles, le martyre des injures, des outrages, des plus noires calomnies, de la part de ceux mêmes qui devraient soutenir votre ministère , puisque , par leur baptême au moins, ils sont chrétiens. »
Mais, en retour de leurs souffrances, le Fondateur leur promettait cette surabondance de joie que Paul ressentait dans ses tribulations ; et, avec Jésus-Christ, il leur promettait le centuple attribué à celui qui aura laissé père, mère et patrie pour son Dieu. Et ce centuple, quel est-il? « Ah! s'écrie-t-il, c'est la joie de participer à l'œuvre la plus excellente de Dieu lui-même, à l'œuvre de la rédemption, de la résurrection des âmes. C'est cette joie vive et surabondante que manifestait avec
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simplicité, ces jours derniers, l'un de vous, en m'écrivant d'une de ces pauvres cabanes que vous habitez dans la Kabylie : « Je manque de tout, et cependant « je n'échangerais pas mon sort contre celui d'un roi « de la terre ».
Cette première et chaleureuse proclamation du Chef à sa petite troupe se terminait ainsi : « Et maintenant, mes bien-aimésfils, marchez au combat avec un nouveau courage. Vous voilà armés et bénis. Sans doute il vous manque encore un nombre suffisant de chefs déjà formés par l'âge et l'expérience. Vous êtes presque tous bien jeunes encore, et le sacrifice que vous avez fait de votre jeunesse n'en est que plus admirable. J'ai la confiance que Dieu, qui vous a choisis et amenés, fera aussi entendre sa voix au cœur de quelques saints prêtres de France dont le zèle se consume dans de petites paroisses , et qui trouveront ici, s'ils viennent combattre à vos côtés, des royaumes entiers à conquérir. »
Le Fondateur rendait compte ensuite à ses enfants aujourd'hui majeurs de l'état financier de la Société : c'étaient ses comptes de tutelle. Malgré l'énorme dépense annuelle de 5oo.ooo francs, ils n'avaient pas de dettes : « Vous n'avez aussi, à la vérité, point de richesses. Mais puissiez-vous , mes bien-aimés fils, vivre toujours ainsi, dans l'honneur du détachement et de la pauvreté , confiant à chaque jour le soin de vous donner le pain nécessaire, et comptant pour cela sur Celui qui disait aux premiers apôtres : « Considérez les oiseaux du ciel, ils « ne moissonnent point et ne recueillent rien dans leurs « greniers; et cependant votre Père céleste les nourrit. « Et s'il nourrit les oiseaux du ciel, à combien plus forte « raison vous-mêmes ! Cherchez premièrement le royaume « de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Ces diverses considérations préliminaires le conduisaient aux règles elles-mêmes ; « car dans toutes les sociétés apostoliques, dit-il, indépendamment de l'esprit
qui anime tout, il y a des règles précises qui prévoient et ordonnent tout. » C'est l'objet propre de sa lettre; c'est pour les expliquer et les sanctionner qu'il écrit.
Les Règles sont formulées en six chapitres de très inégale étendue. Elles devaient par la suite recevoir divers changements et améliorations, jusqu'à l'année i885 qui fut celle de leur dernière approbation par le Saint- Siège. Mais leur substance n'en a pas été modifiée, de sorte que tout demeure encore dans ses premières lignes.
La Société prend le nom de « Société des Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique » ou des « Missionnaires d'Alger, » pour les distinguer d'autres missionnaires d'Afrique établis à Lyon. Le nom populaire de Pères Blancs devait prévaloir en France.
La Société n'est pas constituée en congrégation religieuse liée par des vœux canoniques. C'est « une Société de clercs séculiers voués aux missions d'Afrique, vivant en communauté, pratiquant la même règle, et liés entre eux et à l'œuvre commune par le serment de se consacrer à ces missions africaines, selon ces règles et sous l'obéissance des supérieurs. » Le serment remplace les vœux.
Quant au ministère propre de la Société, dès cette époque (1874)? la conception primitive de moines laboureurs et agriculteurs n'apparaît plus dans les règles, bien qu'aux Atafs, par exemple, elle persiste encore dans les faits. C'est aux Frères principalement qu'incombera désormais cet emploi. L'idée qui a prévalu désormais dans l'esprit du fondateur est celle du ministère apostolique africain, ainsi que le demandent et la vocation propre des missionnaires et les besoins spirituels de cette immense Afrique qui s'ouvrait de plus en plus vaste devant leurs pas.
Les missionnaires, étant des apôtres , prendront pour modèles les Apôtres dans leur vie de sainteté, de mortifi-
cation et de zèle. « Ils doivent, est-il écrit, se faire tout à tous, pour gagner les âmes à Jésus-Christ et à son Eglise, et ne reculer devant aucune peine, pas même devant la mort, lorsqu'il s'agit d'étendre le royaume de Dieu. » En somme, c'était l'héroïsme à l'état d'institution.
L'admission dans la Société, le noviciat, le scolastical, sont régis par des lois d'une sagesse pratique. Tout postulant doit avoir au moins l'âge de seize ans révolus, et avoir terminé ses études classiques jusqu'à la philosophie. Son noviciat durera une année entière durant laquelle il ne fera d'autres études que celle des langues indigènes, s'appliquant durant ce temps à se corriger de ses défauts et à se former aux vertus apostoliques. Que s'il est prêtre, il pourra, dès cette première année, être employé à l'enseignement ou à la direction dans une maison de la Société ; que s'il ne l'est pas et s'il n'a point fait ses études ecclésiastiques, il est appliqué pendant quatre ans à la philosophie et à la théologie, dans le séminaire ou scolasticat spécial de la mission. C'est après deux ans d'épreuves qu'admis au serment par le supérieur général et son conseil, le novice prend « l'engagement sur les saints Evangiles de se consacrer désormais et jusqu'à la mort à l'œuvre des missions d'Afrique. Il promet et jure obéissance aux supérieurs, et s'oblige à pratiquer la pauvreté et le zèle évangélique, selon les règles de la Société. »
Réciproquement, la Société est dès lors liée à lui, en ce sens qu'elle ne peut le rejeter de son sein que pour des raisons graves prévues par les constitutions.
Alors l'ouvrier de Dieu est envoyé à sa vigne. Les œuvres de l'Institut sont les écoles apostoliques, orphelinats et écoles indigènes; les missions parmi les infidèles, le ministère spirituel auprès des sœurs de la mission; enfin les diverses fonctions administratives nécessaires au gouvernement et à la direction de la Société. Le législateur sait bien que ces derniers emplois sont les
moins attrayants pour le zèle apostolique : c'est la faction, l'arme au pied, et loin du feu de la bataille. Mais il demande « qu'on les accepte en esprit de mortification et d'obéissance, comme nécessaires et tellement essentielles que, sans elles, l'œuvre serait impossible ».
Une règle fondamentale est que, dans aucun cas, ou sous aucun prétexte, on ne peut être envoyé en mission moins de trois ensemble. C'en est une autre que, dès qu'on installe un poste, on y établisse une pharmacie et une école. Guérir et instruire, charité et vérité : c'est l'œuvre de l'Evangile.
Il y a des règles pour les études des missionnaires et des scolastiques. La première de ces règles prescrit de suivre en tout point les instructions et directions du Saint- Siège, « considérant la soumission absolue et le dévouement au souverain Pontife comme la première gloire et le caractère propre de la petite Société. » L'étude des langues arabe, berbère ou nègre, à l'usage des missions, est aussi l'objet de recommandations renouvelées.
La Règle donne, heure par heure, l'emploi habituel de la journée du missionnaire. Elle commence à cinq heures; elle se termine à neuf. L'intervalle en est rempli par des exercices successifs : on prie, on travaille, on étudie, on converse, on se récrée dans le même esprit supérieur de religion et de zèle. Quant à la vie matérielle, elle tendra à se rapprocher, autant que possible, de la vie simple et pauvre des indigènes de l'Afrique. Pauvre sera le logement, l'ameublement, le vêtement; pauvre l'alimentation, (( car les missionnaires devront se souvenir qu'ils vivent d'aumônes , et que leur pain leur est donné par de pauvres catholiques qui prennent, pour cela, sur leur nécessaire. )> Pauvre aussi le coucher : « Hors le cas de maladie, le lit ne se composera que d'une natte sur les planches ou sur la terre nue, ou d'une paillasse, tant pour se rapprocher de l'usage des indigènes que pour un motif d'hygiène et de mortification des sens. )> La Règle
ajoute : « Dans toutes ces choses, les missionnaires seront heureux d'être traités mieux encore que Notre-Seigneur Jésus-Christ ne l'a été, car c'est de la vie des plus pauvres Arabes qu'il a vécu. » Cette dernière assimilation, historiquement exacte , divinise cette vie du missionnaire africain et l'illumine à la fois. C'est un reflet de la face du Christ sur celle de ses disciples.
La piété est l'âme de toute cette vie de prêtre, d'apôtre et de victime. L'Institut met au premier rang de ses prescriptions la pratique journalière de l'oraison mentale, la retraite générale et annuelle, faite dans le plus absolu silence; la retraite mensuelle du premier lundi du mois; l'esprit d'obéissance absolue aux supérieurs, condition indispensable pour demeurer dans la société. A ces quatre moyens de sanctification la règle ajoute la vie de prière et de recueillement, la dévotion à la très sainte Vierge et à saint Joseph, la confession hebdomadaire, et, après dix ans passés dans les missions, une grande retraite d'un mois dans l'une des maisons de la société.
Telle est cette règle, d'un sentiment très ardent, sous un langage austère, et d'un enthousiasme profond au sein d'un caractère général d'autorité et de force. On y reconnaît facilement la main du père Terrasse à certains emprunts faits, quoique discrètement, à l'Institut de la Compagnie de Jésus, et plus encore à un langage de spiritualité qui est dans la tradition des sociétés religieuses des siècles précédents. Mais l'inspiration spéciale en est bien de Mgr Lavigerie, particulièrement en tout ce qui regarde les missions africaines, pour lesquelles le fondateur et législateur avait reçu d'en haut lumières et grâces d'état.
La vertu sur laquelle insiste Mgr Lavigerie, et nul ne s'en étonnera de sa part, c'est l'obéissance absolue et à tout prix. Il prescrit à ses missionnaires de « lire sur ce sujet la lettre adressée par saint Ignace aux religieux
de sa compagnie. Elle sera imprimée à la suite des règles, on l'expliquera durant le temps du noviciat, et elle fera chaque année le sujet de l'examen particulier durant la retraite commune. » Si l'obéissance est la vertu du soldat, combien plus en campagne et sur le champ de bataille ! Ainsi du missionnaire.
La Société des Frères ne forme pas un Institut différent de celui des Pères, dont ils sont les coadjuteurs. Ils constituent entre eux, dans les maisons de la mission, une communauté à part, sous un règlement déterminé par le conseil. Mais, partout où ils vivent à côté des missionnaires, ils sont soumis comme eux au même supérieur dont ils deviennent une des premières sollicitudes : « Les Pères se rappelleront, est-il écrit encore, que les Frères sont religieux et missionnaires, et ils les traiteront avec bonté. Ils se considéreront comme responsables devant Dieu de tout ce qui concerne leur vocation et le salut de leurs âmes. Ils veilleront à ce qu'ils s'acquittent fidèlement de tous leurs exercices de piété ; et, dans les maisons où se trouveront plusieurs frères, un Père sera chargé de présider ces exercices. »
Le premier pouvoir hiérarchique de la société est le Chapitre général. Il est composé des supérieurs locaux, de deux Pères élus par chaque province, ayant à sa tête le Supérieur général en son conseil, c'est-à-dire les assistants, le secrétaire général et le procureur général. C'est au Chapitre qu'appartient l'élection du Supérieur général, ainsi que celle de ses assistants et des membres du gouvernement ordinaire; à lui aussi d'interpréter les constitutions et les règles. Le Supérieur général, élu une première fois pour trois ans, peut être réélu pour un second triennat, et après ces six années il peut être élu à vie. Telle est la hiérarchie établie dans l'Institut. L'organisation par provinces, avec des provinciaux renouvelables tous les trois ans, ne devait fonctionner que lorsque l'extension de la société la rendrait possible et nécessaire.
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L'Archevêque avait hâte de faire mouvoir sous ses yeux l'organisme dont il venait d'ajuster les pièces. Tout de suite, le icr octobre, une Ordonnance de lui invita les membres de la société à se réunir en Chapitre. Un règlement en quatre articles déterminait les attributions de l'assemblée, et donnait le programme de ses délibérations.
Il devait se composer cette fois extraordinairement de tous les missionnaires prêtres ayant fait le serment et présents alors à Alger.
L'œuvre principale du chapitre devant être l'élection du Supérieur général et de son conseil, une nouvelle Ordonnance, datée du 7 octobre, parut sur ce grand acte.
Mgr Lavigerie y disait : « J'avais dû assumer sur moi seul, depuis le moment de la fondation de votre œuvre, toutes les attributions et toutes les fonctions de son gouvernement. C'est là une des nécessités qui s'imposent aux fondateurs des communautés régulières, et à laquelle ils ne sauraient se soustraire dans les commencements. Mais, dans la situation particulière où je me trouve, accablé et absorbé comme je le suis par les travaux multiples de l'épiscopat, menacé d'ailleurs d'une fin prématurée, par de sinfirmités chaque jour croissantes je ne pouvais songer à garder plus longtemps cette charge, à vous laisser ainsi sans des chefs réguliers qui partageassent complètement votre vie, et à vous exposer, pour le moment de ma mort, à des éventualités redoutables.
« Voilà pourquoi je me suis absolument refusé à la pensée que vous avez eue et qui m'a profondément touché, comme preuve de votre affection filiale, de m'élire vousmêmes unanimement votre Supérieur général. C'eût été, en effet, consacrer et rendre encore plus graves les inconvénients que je voulais écarter.
« D'autre part, mes très chers fils, il eût été imprudent de vous abandonner tout d'un coup à vous-mêmes. Vous êtes tous jeunes, vous n'avez pas l'expérience suffisante
pour vous passer quelque temps encore d'une direction supérieure.
« Mais tout cela se concilie parfaitement avec les saintes règles de l'Eglise qui donnent aux fondateurs, surtout s'ils sont évêques diocésains, des droits spéciaux sur les œuvres et les sociétés soumises à leur juridiction. Les congrégations diocésaines, en effet, tant qu'elles ne sont pas approuvées par le souverain Pontife et exemptées par lui de la juridiction de l'Ordinaire, n'ont et ne peuvent avoir dans l'Eglise d'autres droits que ceux qu'elles reçoivent de l'évêque.
« Je puis donc et je dois, en vous donnant des supérieurs réguliers, rester moi-même votre premier supérieur ecclésiastique, et conserver par conséquent l'autorité nécessaire pour assurer le maintien de votre esprit primitif, empêcher ou réparer les fautes, s'il s'en commettait, et réformer les abus. »
Ailleurs encore, il remarquait que, jusqu'à ce qu'intervienne l'approbation du Saint-Siège, « l'Evêque de la maison-mère est tellement le propre et premier supérieur de la société que c'est de lui que viennent tous les droits et que relèvent tous les pouvoirs. De même donc que les constitutions et les règles ont reçu leur force de son approbation, ainsi doivent la recevoir tous les nouveaux statuts que l'on pourra faire, ainsi que les résolutions du chapitre et les décisions graves du conseil. »
L'Archevêque gardait donc la tutelle de l'Institut; et c'était, pour l'heure, une tutelle nécessaire. Le supérieur élu n'aurait conséquemment que le titre de vicaire général de la société. Ce ne serait qu'après la mort du fondateur qu'il obtiendrait le premier titre et la plénitude de son autorité. Mais du moins, à cette époque, l'Institut constitué déjà de toutes pièces aurait appris à fonctionner, avec ses organes propres.
Ce Supérieur vicaire et futur Supérieur général, la lettre du y octobre en traçait le portrait. C'est un en-
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semble idéal de perfection chrétienne et ecclésiastique. « Les principales qualités qu'il doit avoir, est-il écrit, sont un esprit vraiment intérieur, une grande régularité de vie, l'amour de la prière et du recueillement, l'abnégation de lui-même, un très grand zèle du salut des âmes, celui de la sainte pauvreté, une charité très grande, en particulier pour les pauvres indigènes de l'Afrique, un juste mélange de fermeté et de douceur, de calme et d'activité, l'intelligence des affaires pour bien traiter avec les hommes, et cette prudence selon Dieu qui s'appuie toujours et avant tout sur des motifs surnaturels. »
Il le montrait portant dans ses mains les intérêts et les destinées de la société et des âmes : « A la vue d'une telle responsabilité, est-il dit, il sentira le besoin de mériter l'appui divin par une étroite union avec Jésus-Christ, par une intention très pure de la gloire de Dieu dans tous ses actes, et par un exercice fréquent de la prière. »
Et encore : « Il faut qu'il imite dans tout son gouvernement la charité et la mansuétude de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Il se montrera lui-même, comme dit le Prince des apôtres, « la forme du troupeau », dirigeant par l'exemple, encore plus que par les paroles, ses inférieurs vers la perfection de leur état... Il doit joindre,en temps opportun, la sévérité à la bonté, et se montrer également soigneux d'éviter la rigidité et la faiblesse. Quand il est obligé de punir, qu'il le fasse avec une âme sereine et dans la seule vue du bien, sans obéir à aucun mouvement passionné, ni à aucune prévention ou ressentiment personnel. »
L'Ordonnance du 7 octobre donnait de même les règles relatives aux assistants et autres dignitaires, soit pour leur élection, soit pour l'exercice de leur charge. Toutes ces considérations s'inspirent de l'esprit de foi : « Avant d'écrire ces ordonnances, disait-il, j'avais instamment demandé à Notre-Seigneur et à Notre-Dame
d'Afrique de m'accorder leurs lumières. » On sent qu'il en fut ainsi.
Le lundi, 11 octobre 1874? fut le jour de l'ouverture du premier Chapitre général des missionnaires d'Alger. Les Pères électeurs se réunirent dans la grande salle
capitulaire, à ]Notre-Dame d'Afrique. Mgr le Délégué présidait en habit de chœur. Après le Veni creator Spiritus, on procéda à l'élection des assistants, du secrétaire et du procureur général. Les trois assistants élus furent le R. P. Deguerry, alors supérieur de la mission des Atafs, le R. P. Charbonnier, supérieur du petit séminaire indigène, le R. P. Livinhac, sous-direc teur du scolasticat. « Quant au Supérieur général, expliquait l'Archevêque, comme il ne se trouvait encore aucun Père qui remplit la condition requise d'avoir dix ans de présence dans la société, j'ai moi-même, aux termes de l'Ordonnance du 7 octobre, choisi parmi les trois assistants, pour lui donner les fonctions de Supérieur général, durant une période de trois ans, avec le titre de Vicaire de la société, le très révérend Père Deguerry. »
La même lettre disait, et elle ne disait rien de trop : « Vous le connaissez, mes très chers fils, c'est l'ouvrier de la première heure. Il a partagé fidèlement avec moi les travaux, les peines, les difficultés de nos œuvres naissantes. Vous l'avez librement choisi vous-mêmes, car je n'ai fait, en le nommant, que suivre votre propre indication. Après l'avoir aimé, estimé comme un frère qui vous donnait l'exemple des vertus apostoliques, vous lui obéirez comme à un supérieur qui vous représente désormais l'autorité de Dieu. »
Après la désignation et l'institution qui fut faite par l'Archevêque du Supérieur vicaire, le nouvel élu fut conduit par les deux autres assistants à sa stalle. C'est là que tous les Pères allèrent successivement s'agenouiller devant lui, et baiser sa main en signe d'obédience. Après quoi,
lui-même donna la bénédiction du très Saint-Sacrement.
Le ^6 octobre, MRr le Délégué remit au Supérieur et à son conseil l'administration matérielle de l'œuvre. Il déposa entre leurs mains les titres de propriété de tous leurs établissements, ainsi que de tous les biens achetés par lui, depuis six ans, pour les doter. Il fit prendre en outre pour eux à l'archevêché une somme de 5i .000 francs, reste des dons de la charité catholique.
Il se déclara heureux de leur transmettre ces biens libres de toutes dettes. Mais il les avertit que leurs charges étaient supérieures à leurs revenus, et il les exhorta en conséquence à l'économie, à la pauvreté, les animant d'ailleurs à avoir confiance en Dieu et à savoir supporter les privations pour l'amour de lui.
Une solennité religieuse devait couronner ce grand acte de la constitution de la société : c'était la consécration de l'église de la maison-mère, à Maison-Carrée. La maison-mère, telle qu'elle se présente aujourd'hui, s'élève à deux kilomètres environ de la Méditerranée de laquelle la séparent quelques plantations d'eucalyptus et des dunes légères qui en dérobent la vue. C'est un édifice des plus simples, sans nulle décoration architecturale, avec deux ailes en avant, et tout autour une galerie qui donne accès à l'église, centre divin de cette maison d'étude et de prière. L'église ou chapelle, surmontée d'un campanile, se termine par un sanctuaire en hémicycle où des peintures symboliques rappellent la consécration de la société au Sacré Cœur, et par lui à l'apostolat et au martyre. Lorsque, dans cette enceinte à demi-éclairée, le pourtour des stalles et des sièges est rempli par la double rangée des novices et de leurs maîtres revêtus de leur habit de laine blanche, et que les voix mâles de ces jeunes hommes psalmodient en deux chœurs l'office liturgique, cette église prend une âme, elle vit : c'est l'heure et le lieu d'un spectacle qui ne se laisse pas oublier. Enfin, par derrière, sur des collines roussâtres, s'étagent deux cents hectares
de vignes. Plus près de la maison, un petit bois de sapins, un jardin de citronniers et d'orangers, et, par devant' entre les deux ailes un massif de fleurs d'où émerge une statue de Marie : tel est ce séjour, très religieux, très solitaire, pour lequel l'art humain a fait peu de chose, mais sur lequel le ciel s'ouvre plein de grâces et d'invitations apostoliques. On sent que, pour ceux qui y vivent, ce n'est qu'un Heu de passage, et que de là les cœurs s'envolent ailleurs vers les espaces lointains où l'on travaille, où l'on souffre, où l'on meurt, s'il le faut, pour le nom de Jésus.
Tous les missionnaires venus à la retraite étaient là pour la fête de clôture ; on y avait appelé l'école de Saint-Eugène et un grand nombre de prêtres. A côté de l'Archevêque était son auxiliaire l'évêque de Sebaste, son suffragant l'évêque de Constantine, et l'abbé de Staouéli. Au premier rang des hauts dignitaires de l'Algérie siégeait le général Chanzy, entouré des principaux personnages de la magistrature, du gouvernement et de l'armée. L'Archevêque qui les avait conviés à cette solennité se réservait de leur en dire la portée et le sens.
Il parla donc, après la messe. Il salua ses nobles invités ; il se félicita de ce que ses œuvres « au lieu de reposer sur une tête qui penchait prématurément vers la tombe, reposaient désormais sur la tète d'une Société pleine de jeunesse et d'espérance. » Elle comptait à cette heure cent six missionnaires ou novices, dont cinquante prêtres. Il remercia le Seigneur d'avoir opéré, en cinq ans, cette merveille de multiplication. « Jepuisdonc mourir en paix aujourd'hui, disait le Fondateur. Je suis certain que mes enfants ne seront pas abandonnés ; que les pauvres que nous avons adoptés ne seront pas délaissés ; que les âmes qui m'appelaient à elles ne resteront pas sans secours. Et que me reste-t-il davantage, après avoir disposé de ce que j'avais de plus cher, que d'élever sur vos têtes mes mains tremblantes pour demander à Dieu
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de vous bénir. Cette bénédiction paternelle, la bénédiction qu'Isaac donnait à Jacob, je vous la donne avec confiance, et cette confiance me vient surtout des sentiments qui animent vos cœurs. »
Ces sentiments, il les exalte : ce sont ceux d'un zèle ardent pour la conquête religieuse de l'Afrique et la destruction de l'esclavage, au prix de tous les périls et de la mort même : « Je vous regarde, mes chers enfants, je vois sur vos fronts tout l'éclat de la vigueur et de la jeunesse. Je songe à tout ce que vous avez abandonné, famille, patrie, espérances de la terre ; à tout ce qui vous attend en retour, outrages, souffrances, mort cruelle. Je vous regarde; et en pensant que c'est de la France catholique que vous êtes les enfants, je ne puis m'empêcher de faire un retour sur notre patrie et d'avoir confiance pour elle, puisque Dieu y garde tant de cœurs qu'un dévouement héroïque et pur peut encore enflammer. »
A l'époque de ce discours, il y avait seulement quelques mois, 18 avril 1874? °!ue l'Angleterre venait de décerner des funérailles presque royales, dans l'abbaye de Wetsminster, à l'intrépide Livingstone « qui avait donné sa vie pour soulever un coin du voile de ténèbres qui couvre le monde africain et y préparer l'abolition de coutumes barbares. » L'Archevêque salua la mémoire de ce grand homme, et, devant le consul anglais présent à cette fête, il célébra « la grande et noble nation qui sait ainsi honorer dans un de ses fils le dévouement et le courage. »
« Pour vous, disait-il à ses missionnaires, vous ne désirez rien de semblable, mes chers enfants. Aucune pensée d'intérêt ni de gloire ne vous pousse. Vous manquerez de pain, d'abri; vous mourrez ignorés du monde, peut-être de quelque affreux supplice. C'est la seule promesse que je vous ai faite. Mais vous savez, et cela suffit, que vous servez un Maître qui peut proportionner la récompense au mérite de ses serviteurs.
« Marchez donc au nom et avec l'aide de Dieu ! Allez
relever les petits, soulager ceux qui souffrent, consoler ceux qui pleurent, guérir ceux qui sont malades. Ce sera l'honneur de l'Église de vous voir porter de proche en proche, jusqu'au centre de cet immense continent, les œuvres de la charité. Ce sera l'honneur de la France de vous voir achever son œuvre, en portant la civilisation chrétienne bien au delà de ses conquêtes, dans ce monde inconnu dont la vaillance de ses capitaines a ouvert o-lorieusement les portes. »
Une dernière parole restait à dire, et l'Archevêque tenait à la faire entendre à ses missionnaires devant ses grands invités d'Alger : « Que si, mes chers fils, vous trouvez des hostilités dans ce pays même, par suite des passion? irréligieuses qui entraînent si tristement une partie de la colonie, vous aurez toujours, n'en doutez pas, pourvu que vous sachiez allier, comme vous l'avez fait jusqu'à ce jour, le dévouement à la sagesse, vous trouverez toujours des protecteurs dans les hommes éminents dont les nobles qualités et l'impartiale justice honorent à un si haut degré le gouvernement, l'armée, la justice, la magistrature et l'administration de l'Algérie.
« C'est en leur amour désintéressé du bien que j'ose placer ma confiance, pour le moment où, bientôt peutêtre, ma voix ne pourra plus vous défendre.
« Pour moi, je ne cesserai, soit que Dieu me rappelle bientôt à lui, soit qu'il me laisse encore quelque temps dans ce monde, de le remercier de m'avoir fait le père de vos âmes. Je ne cesserai surtout de le prier d'entretenir en elles la flamme pure que ses mains y ont allumée. »
La santé de l'Archevêque en ces mêmes journées ne justifiait que trop ces pressentiments et ajoutait encore à l'émotion de son discours. Pendant la tenue du chapitre, il dut garder la chambre par ordre des médecins. Mais il ne voulut pas lâcher prise pour cela, et décida que
LE CARDINAL LAVIGEIUE. — I. 30
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les séances se tiendraient quand même , chez lui et devant lui. Il écrivait, le 9.4 octobre, au nouveau Supérieur : « J'ai fini par en trop faire, et me voici de nouveau sur le flanc. Je suis tellement fatigué par la fièvre que je ne puis aller faire l'ordination. Monseigneur de Constantine voudra bien la faire à ma place. »
Faut-il ajouter que, pour se dédommager de cet éloignement, il invita tous les nouveaux prêtres à sa table, pour le lundi suivant?
Cependant, en appuyant si fort sur la protection que le gouvernement de l'Algérie assurait aux missionnaires, et cela en public, à l'église, devant les premières autorités du pays, l'Archevêque n'avait-il pas compromis aux yeux de la République le général, rendu ainsi solidaire et complice de son prosélytisme? Chanzy n'était pas l'amiral de Gueydon : il prit peur ; et Mgr Lavigerie eut la tristesse d'apprendre que, dès le vendredi suivant, comme pour rétablir l'équilibre menacé, le gouverneur s'était rendu à la grande mosquée ; et là, devant tous les marabouts, leur muphti en tête, il avait cru devoir protester que la France, ennemie de toute intolérance, était également respectueuse de tous les cultes, que l'islamisme était assuré de sa bienveillance, et qu'à cet égard les musulmans pouvaient compter sur lui.
Le 1 1 novembre , fête de saint Martin , l'Archevêque résuma ses instructions au Chapitre dans trois recommandations que nous citons en substance : « La première, dit-il à ses fils, c'est que vous ne perdiez jamais de vue le caractère propre de votre société, qui, étant destinée aux infidèles d'Afrique, ne peut et ne doit rien entreprendre qui n'ait cette fin pour objet; et doit l'atteindre en se rapprochant des indigènes par toutes les habitudes extérieures, langage, vêtement, nourriture et le reste. Laissez les autres congrégations suivre leur voie, elles y suffisent, elles y font mieux que vous n'y feriez vousmêmes; n'envahissez pas leur domaine et gardez fidèle-
ment la petite portion du champ que le Père de famille vous a chargé de cultiver.
« Ma seconde recommandation, mes chers fils, est de continuer à unir la prudence, la patience et la charité à l'exercice de votre zèle : la prudence, parce que si vous voulez hâter ou outrer les choses, vous ferez plus de mal que de bien. La patience, parce qu'en sachant souffrir vous triompherez des obstacles; la charité, parce que c'est l'arme maijtresse, celle qui pénètre les cœurs et y fait les blessures de la vie éternelle.
« Ma dernière recommandation, la plus importante des trois, c'est de vous aimer beaucoup les uns les autres, et de rester unis de pensée et de cœur. Formez véritablement une seule famille; ayez fortement, dans le sens chrétien et apostolique de ce mot, l'esprit de corps; en un mot, ne soyez pas seulement unis, mais un, ut unum sint : c'est la prière du Seigneur. »
Pour achever son ouvrage, l'Archevêque, qui venait de consacrer l'église, pensa à construire et préparer le cimetière, près de là, à quelques centaines de mètres de la Maison-mère. Il v éleva une petite chapelle à Notre- Dame de Pitié. Il y fit une fondation de messes et de prières. Cette sépulture devait être commune à ses missionnaires et au clergé d'Alger. En l'annonçant à ses prêtres, il faisait ce retour résigné sur lui-même : « Pour moi qui ne tarderai pas longtemps à en profiter, si j'en crois les signes avant-coureurs que Dieu m'envoie, je serai heureux de contribuer à vous donner ainsi, Messieurs, une nouvelle marque de mon attachement paternel. »
Ce cimetière était devenu le but recherché de ses promenades dans la campagne. « Il ne manquait pas de s'y rendre presque chaque jour, pendant que nous y élevions la chapelle et la clôture, nous raconte M. Gatheron, et de nous y féliciter de préparer ce lit de repos à ceux qui v viendraient dormir dans le Seigneur. »
Mais l'Algérie devenait mauvaise pour ses œuvres. \
l'exemple des Chambres, c'était le Conseil général d'Alger qui, dans sa dernière session, avait fait rage contre l'apostolat africain, à ce point qu'il ne proposait rien moins qu'un coup de force pour arracher à l'Archevêque les enfants indigènes soi-disant enlevés par lui à leurs familles et à leur religion. Dans cet état de choses, le Fondateur avait songé a transférer le siège de la société en France, comme au centre de ses ressources en hommes et en argent, ainsi qu'il le faisait connaître dans une de ses lettres d'alors : « J'attendais, pour réaliser cette pensée, une indication providentielle. Ma maladie me l'a apportée et je n'ai pas voulu perdre un moment. » En effet, trois missionnaires allèrent préparer l'installation du Supérieur et de ses assistants dans la petite maison de l'avenue Beaucour à Paris. Mais le temps et la réflexion le détournèrent de ce dessein, en lui apportant de nouvelles et meilleures lumières.
C'est dans la même pensée que Mgr Lavigerie établit un postulat des Sœurs de la mission d'Afrique, à Aix, en Provence, sous les auspices d'un évêque missionnaire son ami, Mgr Forcade, d'héroïque mémoire.
Toujours dans les mêmes vues le séminaire ou école apostolique de Saint-Eugène fut transporté dans le diocèse de Rodez, à Saint-Laurent d'Olt. L'Ecole espérait recruter des élèves-missionnaires parmi les religieuses populations du Rouergue. Elle y était appelée par l'hospitalité de Mgr Bourret, duquel Mgr Lavigerie écrivait plus tard au Souverain Pontife : « L'excellent évêque de ce diocèse a daigné accorder aux maîtres et aux élèves son haut patronage. Cela n'étonnera pas Votre Sainteté qui connaît si bien le dévouement, le zèle, la noble intelligence de Mgr Bourret. »
La petite colonie indigène , au nombre de soixantedeux enfants, partit le 5 novembre sur le vapeur le Caïd, débarqua à Marseille, rembarqua pour Cette, arriva à Milhau ; puis, après quatorze heures de voiture, elle entra
dans la gracieuse vallée de Saint-Laurent d'Olt où deux grandes chrétiennes, Mmes de Perpignan et de Verthamon, ouvraient au Père Charbonnier, supérieur du petit séminaire arabe, le château de leurs pères.
Mais ces migrations et installations affamaient ses finances. C'était un autre péril, toujours ancien, toujours nouveau : « Un jour de la semaine dernière, racontait l'Archevêque, en décembre 1 8^4? . Ie P- Deguerry m'a apporté deux lettres. L'une venait du fond du Sahara, l'autre de Saint-Laurent d'Olt. Toutes deux me demandaient de l'argent, la première pour les missionnaires, la seconde pour les enfants. Le Père avait fait ses comptes, ouvert la caisse du procureur de la mission, et il avait constaté qu'après avoir prélevé les dépenses faites, il ne lui restait plus que cent francs. — Que faire? me disait-il avec tristesse. — Envoyez aux enfants tout ce qui nous reste : ils ont froid dans ces neiges, ils vont avoir faim. — Mais ce qui nous reste est bien peu de chose. Ils sont plus de soixante-dix à Saint- Laurent ; et qu'est-ce que cent francs pour tant d'orphelins? — Envoyez toujours, Dieu y pourvoira. Pour moi, puisque je ne suis plus supérieur des missionnaires, je vous demande du moins un titre, celui de mendiant de la mission. C'est une fonction qui convient bien à un malade comme moi. »
Cette fonction , il la confiait alors à deux de ses plus chers fils, le P. Charmetant et le P. Delattre. Le jour même où le séminaire partait pour Saint-Laurent d'Olt, il les envovait quêter des ressources au Canada : « Je fais bien des vœux pour le succès de votre mission, écrivaitil au premier, le 5 novembre, car notre œuvre a un grand besoin de secours. Les charges augmentent et les ressources sont réduites à rien. Adieu, mon cher enfant, je vous bénis de cœur, je vous aime tendrement et je suis tout à vous en Notre-Seigneur. »
Nous nous garderons bien d'omettre les termes dans lesquels il recommandait ces deux excellents ouvriers à
Mgr Fabre, coadjuteur de Montréal, son ancien condisciple de Saint-Sulpice : « Très vénéré et cher Seigneur, . . . le P, Charmetant que je vous envoie est un homme du plus grand mérite. C'est mon compagnon d'apostolat de la première heure. Il a parcouru nos montagnes, nos déserts, et je suis convaincu que des lectures ou conférences données par lui exciteraient le plus vif intérêt. Je l'ai mené moi-même .à Rome auprès du Saint-Père qu'il a charmé. L'autre, le P. Delattre, est plus jeune, mais comme lui plein de dévouement et de zèle.
« Tous deux, avec une rare abnégation, voyant leurs enfants sans pain, leurs œuvres menacées, n'ont pas hésité à affronter les mers et les humiliations plus dures quelquefois que les tempêtes, pour aller chercher le nécessaire au loin, depuis que la France ne peut plus le leur donner... »
Le 21 novembre, fête de Marie, les deux pères prenaient la mer au Havre; douze jours après ils débarquaient à New-York, d'où le lendemain un train les emportait en dix-huit heures à Montréal sur une couche épaisse de neige qui couvrait le sol depuis un mois. Puis un traîneau les déposait, par 2 5 degrés de froid, à la porte de l'évêché. Là Mgp Bourget et M8* Fabre son coadjuteur les accueillaient à bras ouverts, et leur donnaient accès auprès de leurs diocésains les plus connus pour leur amour de l'Eglise et de la France.
Aux derniers jours de l'année, 29 décembre, l'Evêque leur écrivait : « C'est sur vous surtout que tout le monde compte. Ma santé va mieux, quoique j'aie encore des crises qui m'ont empêché de me rendre jusqu'à présent à Rome, ainsi que j'en avais le dessein. Voici 1870 ! Mon cher enfant , que ce soit pour nous tous une année sainte ! »
Il avait donc formé le dessein de se rendre à Rome. Ce ne devait pas être un voyage seulement, mais un séjour dont il ne savait pas le terme. Il y avait déjà plus
d'un mois que, le 20 novembre, il en avait donné avis à son clergé auquel il écrivait : « Je dois courber Ja tête sous la main paternelle qui m'éprouve, et me résigner enfin à une mesure que j'ai retardée autant qu'il a été en mon pouvoir. Sur les conseils pressants et réitérés des médecins, et avec l'autorisation de notre Saint-Père le Pape, je me détermine, après avoir eu le bonheur d'organiser toutes mes œuvres pour qu'elles puissent marcher désormais d'elles-mêmes, à m'éloigner pour un temps du diocèse, et à demander à un changement de climat une guérison que je ne saurais plus obtenir en Afrique.
« C'est à Rome, ajoutait-il, qu'après avoir passé quelques jours en France, je compte d'abord me retirer durant cet hiver. Où pourrai-je mieux apprendre à souffrir sans me plaindre? Où trouverai-je un plus parfait exemple de résignation, de noble courage, de grandeur d'àme, de sainteté? J'irai demander à ce grand Pontife, notre père et notre modèle, de m'obtenir, par ses prières, quelque part à ses mérites et à ses vertus. Je lui porterai, si je dois mourir, le suprême témoignage de mon respect, de mon dévouement filial pour son infaillible autorité, pour ses droits imprescriptibles de souverain spirituel et temporel. Je lui demanderai, si je dois vivre encore, de me confirmer dans ces sentiments, de m'inspirer de plus en plus le courage nécessaire pour combattre les bons combats, pour repousser les compromis déplorables qui perdent le monde, en affaiblissant, en diminuant, en trahissant la vérité, la justice, l'honneur!
« Lui seul nous a donné pleinement, dans ce siècle, cette leçon par ses paroles, cet exemple par ses actions. Aussi c'est une consolation qui compense toutes les amertumes, pour nous catholiques, que de voir tant de grandeur morale dominant notre universelle misère, à ce degré qu'il devient de plus en plus visible à ceux mêmes qui ne croient pas, que la main de Dieu est avec Pie IX.
« C'est cette consolation que je vais chercher à Rome,
472 LE CARDINAL LAVIGER1E.
après mes luttes et mes souffrances : heureux de contempler encore une fois, au milieu de tant d'ombres ni misaines, la splendeur de ce doux soleil; heureux de sentir revivre à ses rayons mon âme fatiguée ! »
C'était bien l'âme, en effet, qui était fatiguée, plus encore que le corps. Cette lettre était datée du lendemain même de l'établissement du septennat de Mac-Mahon. Et « les ombres malsaines » dont il voulait détourner ses regards, ce n'était pas seulement celles qu'amoncelaient autour de lui les haines du radicalisme algérien, c'étaient celles de « notre universelle misère », celles de notre politique prétendue libérale et conservatrice, qui, s'abritant derrière le nom d'un honnête homme et l'épée d'un grand soldat, entrait de plus en plus dans « ces compromis déplorables qui perdent le monde, en affaiblissant, en diminuant, en trahissant la vérité, la justice, l'honneur. » Il vient de nous le dire.
Outre ce qu'il y avait de solennel dans cet adieu, ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ce départ c'étaient les dispositions administratives qu'il prenait, pour le temps d'une absence prolongée, mais dont il ne disait pas la durée. Pensait-il alors ne pas en revenir? ou, plus vraisemblablement, voulait-il, comme un célèbre législateur antique, s'éloigner pour un temps, afin de laisser agir le libre fonctionnement de ses institutions? Toujours est-il que, de même qu'il venait d'organiser sa Société des missions, il mit la dernière main, dans ce mois de novembre, à l'organisation administrative de son diocèse d'Alger, en conformité avec les décrets et résolutions de son Concile.
Le 25 novembre, parut donc une Lettre de lui aux Vicaires-forains, en vertu de laquelle il leur conférait, sous l'autorité de l'Archevêque et des archidiacres, la surveillance des paroisses et curés de leurs circonscriptions respectives : « Il voulait, disait-il, avant de s'éloigner temporairement du diocèse, leur faire connaître l'impor-
tance qu'il attachait à leur charge et leur donner une juste idée de leurs droits, de leur responsabilité, de leurs devoirs. Tel est le sujet et la division de cette Lettre, très nette, très sage, très pratique, très ferme surtout, destinée à faire de ces prêtres choisis les yeux et la main de l'Évêque au milieu de leurs frères : « Ces obligations, Messieurs, sont graves de leur nature. Elles vous lient strictement, et je vous les rappelle ici devant tous vos confrères, auxquels la présente Lettre sera aussi envoyée, pour qu'ils sachent que, si vous êtes quelquefois dans la nécessité de les contrister, vous ne faites que remplir un devoir sérieux dont je me décharge sur vous. Que si, par un sentiment de faiblesse, d'indulgence mal entendue, vous laissiez le mal s'établir, quelqu'un de vos confrères se compromettre, la religion souffrir d'un désordre, c'est à Dieu même que vous en répondriez, et c'est en son nom que je vous impose l'obligation d'y pourvoir. »
De nouvelles crises de santé, fort douloureuses, survenues dans les commencements de décembre, retardèrent le départ de l'exilé volontaire. Du moins protestait-il, dans une lettre de la fin de l'année, 29 décembre, que « si la maladie était venue fondre sur lui, elle n'avait pas du moins atteint son cœur. » Et jetant un regard d'ensemble sur cette année si pleine de 1874 : c< Quelle année d'angoisses cruelles, mais en même temps de bénédictions et de protection visible de la part de Dieu ! Et cela de telle sorte qu'elle a été la plus douloureuse et la plus féconde de celles que j'ai passées jusqu'ici, dans ma dure et chère mission. )>
Avec l'année nouvelle, il revint peu à peu à la vie. Le 2 février 1875, il publia le jubilé de l'année sainte. Le dimanche des Rameaux, il se sentit assez fort pour présider lui-même la procession jubilaire, depuis la chapelle de l'hôpital du Dey et les jardins avoisinants, jusque sur les hauteurs de Notre-Dame d'Afrique. En gravissant la colline, entouré de son peuple, le Pontife se laissait
envahir par le sentiment de la beauté de ce spectacle grandiose. Cela le ranimait. On estimait à plus de 20.000 le nombre des personnes présentes. Le soleil avait relui durant Y Ave Maris Stella et le Magnificat , puis s'était voilé de nuages durant le Miserere, qu'accompagnait le choc soudain et retentissant de la mer brisant sur les falaises. Le peuple était ravi de ce parfait unisson de la terre, de la mer et du ciel. Quand, parvenu sur le plateau de Notre-Dame d'Afrique, le Prélat vit que la foule remplissait déjà l'église et débordait de toutes parts sur la hauteur et les sentiers, son enthousiasme n'y tint plus; et, oubliant tout à fait la médecine et les médecins, il se plaça sur les degrés du péristyle, et de là il fit à pleine voix une allocution dont chaque syllabe était portée jusqu'aux dernières extrémités de l'immense assistance : « Mes chers Frères, dit-il en finissant, récitez avec moi le Pater et Y Ave. Je ne vous demande qu'une chose : récitez-les aujourd'hui avec la même foi et du même cœur qu'au jour de votre première communion. » Il commença le premier, et ces milliers de voix le suivirent en se rythmant sur la sienne : « Pour nous missionnaires , raconte un témoin, en entendant cette voix vibrer avec cette vigueur apostolique, en voyant ces traits vénérés rayonner encore de l'éclat et de la force des anciens jours, nous nous disions que cette tête puissante ne penche point encore vers la tombe, et que ces mains levées pour nous bénir sauront soutenir longtemps encore le fardeau de ses œuvres. »
Lui-même, du reste, se sentait renaître tout à fait, et le ier mars il écrivait au P. Charmetant et à son confrère, au Canada : « Je suis heureux de vous dire tout d'abord que le bon Dieu m'a rendu la santé. La guérison n'est pas encore absolue, mais je sens que j'ai triomphé du mal ; et il ne m'en reste plus que de légères traces qui ne m'empêchent pas de vaquer à mes travaux ordinaires. Puissé-je le faire pour la gloire de Dieu ! »
L'AUMONEKIE MILITAIRE. 475
Le jour de Pâques, le pontife se déclara ressuscité. Il voulut qu'en cette grande fête, il y eût des actions de grâces pour son rétablissement, dans chacune des paroisses du diocèse d'Alger : « Je vous prie, écrivit-il a ses curés, de remercier en mon nom, au saint jour de Pâques, les fidèles de votre paroisse, des sympathies qu'ils m'ont témoignées et des prières qu'ils ont faites pour moi, durant ma longue et douloureuse maladie. Grâce au secours de Dieu, grâce à la pieuse conspiration- de vos prières, ma santé, sans être encore parfaite, est suffisamment rétablie, et je reprends à dater de ce jour l'administration ordinaire du diocèse. » Cette lettre est du 19 mars, fête de saint Joseph : il y a une intention reconnaissante dans cette date.
Une grande joie lui fut donnée, et celle-ci plus guérissante et vivifiante que tout le reste. Personne plus que lui n'aimait l'armée française, l'armée d'Afrique surtout, ses chefs, ses soldats, ses souvenirs, ses gloires. C'est en Afrique que le soldat et le prêtre sont frères ; mais c'est en Dieu que son cœur d'Evêque souhaitait de les voir fraterniser. Aussi son bonheur avait été grand d'apprendre le rétablissement de l'aumônerie militaire, en exécution de la loi du 3 juin i8j4- D'abord il s'employa, durant toute cette année déjà si laborieuse, à en organiser l'application, en faisant agréer au ministère de la guerre des aumôniers et sous-aumôniers pour toutes les garnisons de son diocèse. Les choses traînèrent en longueur à Paris et à Alger. Combien de lettres et de négociations! Il triompha de tout, et finalement il décida que le service religieux serait inauguré, dans chaque centre militaire, à partir du dimanche 2 mai i8j5.
Un événement de cette importance lui allait trop à l'âme pour qu'il manquât l'occasion de le solenniser, et de resserrer publiquement les liens qui l'unissaient h notre armée d'Afrique. Il résolut d'en faire, pour Alger et sa garnison, une fête nationale et militaire, à
laquelle il apporterait l'éclat qu'une grande parole donne à toute manifestation patriotique et religieuse.
Il convoqua ses aumôniers militaires dans la cathédrale, pour le 20 avril, C'est là qu'il voulait d'abord leur conférer publiquement la juridiction pour ce nouveau ministère : « Après la cérémonie de votre installation, leur annonçait-il, la messe sera célébrée à l'intention des officiers et soldats vivants et morts de l'armée d'Afrique. Je me propose de prononcer, dans cette circonstance solennelle, un discours sur les glorieux services rendus par l'armée d'Afrique à la France et à l'Algérie, durant la période de la conquête, de i83o à 1848. Vous pourrez vous inspirer de mes paroles, monsieur l'Aumônier, pour témoigner vous-même à nos soldats et à leurs chefs les sentiments de dévouement et de respect que vous commande votre saint caractère. J'ai la confiance que l'armée répondra elle-même à ces sentiments par la pratique ordinaire des devoirs du chrétien; et, grâce à votre zèle et à votre prudence, je ne doute pas que vos religieux efforts ne soient couronnés de succès. »
Le discours, qu'en ce jour du 20 avril, dans sa cathédrale pavoisée de drapeaux, en présence de tous les représentants supérieurs de l'armée et du gouvernement, l'Archevêque d'Alger prononça sur « V Armée et la mission de la France en Afrique », est un de ces rares monuments d'éloquence qui prennent l'âme tout entière. Msr Lavigerie n'a rien fait de plus beau et de plus grand : c'est son œuvre capitale. « Quel tableau! écrivait M. Laurentie dans Y Union; Bossuet ne l'eût pas désavoué. L'éloquent apôtre semble avoir voulu, dans ce discours, réparer nos quarante ans de silence; en reprenant cette histoire oubliée des longs outrages faits à l'honneur de l'Europe et enfin vengés par l'épée de la France. »
L'orateur commença par cette admirable épopée de notre conquête, chantée par lui avec un lyrisme d'expressions et d'images au milieu duquel l'exactitude de
L'ARMÉE ET LA iMISSION DE LA FRANCE. 477
l'histoire ne perdait aucun de ses droits. Il dépeignit l'occupation de la presqu'île de Sidi Ferruch, la bataille de Staouëli, où la prière eut sa place auprès de la vaillance, l'assaut du fort Charles-Quint, la prise d'Alger « la bien gardée », et enfin le drapeau blanc de la monarchie arboré sur les murs de la Kasbah d'où le lendemain le vainqueur descendait pour quitter Alger en fugitif, en n'emportant avec lui, sur une barque étrangère, que le cœur de son fils.
Nos soldats devaient frémir à ces récits glorieux auxquels se mêlaient les noms de leurs chefs les plus aimés; car, une fois parti avec l'armée conquérante, l'orateur ne la quittait plus. Il la suivait d'abord dans ses lenteurs commandées par une politique timide ; dans ses ardeurs ensuite, à la poursuite de l'Emir, dont il fait un portrait qu'on sent peint de souvenir; dans ses désastres bientôt réparés, sur les bords de la Macta; dans ses triomphes enfin sur la brèche de Constantine, et sur vingt champs de victoire. Fière de ces combats, l'armée ne l'était pas moins de celui qui les lui rappelait dans ce langage grandiose, et elle fut vingt fois près de l'applaudir.
Il parlait en vrai militaire du commandement de Bugeaud, le grand commandement; il célébrait la nouvelle guerre inaugurée par lui, celle de la colonne légère, la vraie guerre d'Afrique. Autour de lui il faisait se lever la pléiade immortelle des grands Africains, Lamoricière, Bedeau, Changarnier, tant d'autres encore qui élargissent la conquête, resserrent Abd-el-Kader, le prennent enfin et le contraignent à rendre son épée aux mains d'un fils de France. A de brillants tableaux se mêlent de grandes leçons : Dieu plane dans sa majesté au-dessus des événements que sa face illumine, et le ciel est avec nous pour des desseins connus de lui. Quels desseins?
Ici l'orateur s'arrêtait. Il se demandait si c'était pour une conquête, glorieuse sans doute mais stérile, que la
France avait dépensé tant d'or, tant de génie, tani de vaillance et de sang? « Ce n'est pas ta mission, ô France chrétienne, de chasser devant toi des vaincus pour le faire place, mais de communiquer, au prix du sacrifice, tes pensées et ta vie. Non, tu n'es pas venue dans ce monde barbare pour y chercher de l'or, mais pour y porter la justice ; tu n'es pas venue seulement pour y récolter de plus riches moissons, mais pour y semer la vérité ; non pour v fonder ton pouvoir sur la servitude ou la destruction des vaincus, mais pour y former un peuple libre et chrétien. » Il citait à l'appui la parole de Lamoricière : « La Providence, qui nous destine à civiliser l'Afrique, nous a donné la victoire. » Puis à cette France qui se fait peur de l'apostolat, sous prétexte de tolérance, il déclare que « si elle a promis de respecter, dans ce peuple, le sanctuaire de la conscience, elle n'avait pas le droit d'humilier la croix devant le croissant, comme elle le fit durant tant d'années ; elle n'avait pas le droit d'enchaîner la vérité et d'empêcher nos lèvres et nos mains de la répandre par la charité. » Après quoi, une fois de plus, de prêtre déclare que l'Algérie ne sera française que lorsqu'elle sera chrétienne.
Mais son regard voit au delà : derrière l'Algérie il y a l'Afrique immense; et il dit : « Ce n'est pas assez d'un peuple. Montez en esprit avec moi, sur ces cimes inaccessibles qui bornent notre horizon, et jetez vos regards sur l'immensité qui nous entoure. Auprès de nous, les débris d'une nation autrefois chrétienne, mêlés à ceux des invasions barbares. Au delà, sur la surface de ce continent immense, la plus affreuse barbarie, l'ignorance, le sang, l'anthropophagie, l'universel esclavage. Déjà le monde chrétien, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Hollande, les missionnaires de tous les peuples, assiègent ses côtes de toutes parts. Des pionniers intrépides ont pénétré dans ses profondeurs inconnues, et l'univers étonné se passionne pour leur courage, comme
il se passionne pour les conquérants. Les conquérants pacifiques de l'Afrique doivent être à portée de recevoir, d'une main, de l'Europe chrétienne, ce qu'ils donneront, de l'autre, à tant de races déchues. C'est vous qui ouvrirez les portes de ce monde immense, et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, dignes d'une mission si belle, la vie y renaîtra avec la lumière, et tous ces peuples, aujourd'hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu'ils vous doivent leur existence; et, en apprenant qui vous fûtes, ils seront fiers de vous. » C'était le spectacle dont en finissant le pontife se promettait la joie, un jour, du haut du ciel.
Par ce discours, MBr Lavigerie entrait, par la grande porte, dans la famille des premiers orateurs chrétiens L'Eglise de Tertullien, de Cyprien, d'Augustin, de Fulgence, avait entendu autrefois de bien grandes paroles, mais aucune, nous semble-t-il, plus grande que celles qu'elle venait d'entendre ce jour-là.
Quelques jours après ce discours, Mgr Lavigerie se disposa à se rendre enfin vers cette Rome depuis longtemps le but de ses désirs. Avant son départ, il commença selon sa coutume, par aller prendre congé de Notre- Dame d'Afrique. Il allait redescendre la colline, lorsqu'au sortir de l'Eglise, il vit s'avancer vers sa voiture la sainte Mlle Agarithe, qui s'agenouilla en lui disant : « Bénissezmoi, Monseigneur, d'une bénédiction spéciale, car nous ne devons plus nous revoir. — Vous dites vrai, ma fille, répondit l'Archevêque en la bénissant, je suis au bout de ma course. — Oh! ce n'est pas de vous qu'il s'agit, Monseigneur! » dit-elle avec assurance.
En effet, la sainte fille ne vivait plus sur terre. Il y avait dix ans que la pieuse recluse n'était pas descendue une seule fois à la ville. Son détachement de toute créature était absolu : « Puisque Jésus, disait-elle, daigne être jaloux de mon misérable cœur, je ne dois plus le
partager. » Elle écrivait à une amie : « Regardons, bonne amie, cet univers comme une prison. Laissons-nous changer de cachot par notre maître quand il le veut, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous ouvrir les portes de son paradis. » Elle était unie à Dieu si intimement par la souffrance et l'amour, qu'on voyait le ciel dans ses traits. Elle était comme illuminée par la communion. Mgr Lavigerie racontait plus tard qu'elle lui avait parlé de choses très considérables concernant l'Eglise d'Algérie, et qu'elle n'avait pu connaître que par une lumière d'en haut. Aussi l'avait-il consultée plus d'une fois. On remarqua que l'époque où l'Archevêque malade commença à aller mieux avait été celle où la sainte fille était tombée malade irrémédiablement; et on avait pensé que la brebis avait offert à Dieu sa propre vie pour sauver celle de son pasteur.
En se rendant à Rome, Mgp Lavigerie prit avec lui le Supérieur et les assistants de sa Société de missionnaires. « J'ai tenu, écrivait-il de Jà, à les présenter au souverain Pontife et à les mettre ainsi visiblement entre ses mains, comme je l'avais déjà fait par écrit dans le texte de leurs règles. J'ai pu, au milieu du flot des pèlerins qui se trouve à Rome, obtenir de lui qu'il reçut mes enfants, les héritiers de mes travaux et de mes pensées pour les pauvres indigènes de l'Afrique. J'ai vu ses mains sacrées s'abaisser sur leurs têtes pour les bénir, j'ai entendu les paroles d'encouragement et d'espérance qu'il leur adressait. Il a daigné m'exprimer ensuite à moi-même son admiration pour leur courage, pour leur abnégation, pour la vie si dure, si mortifiée qu'ils ont embrassée, et j'ai trouvé dans ses paroles un nouveau motif de consolation et de force. »
C'était le couronnement du grand ouvrage de la Constitution de sa société. En lui disant adieu, Pie IX redoubla envers lui de paternelle tendresse. Après une de ces interminables causeries, où tous deux rivalisaient d'es-
prit, d'entrain et d'abandon, le Pape fut chercher une magnifique médaille d'argent où les traits du vieux Pontife avaient un merveilleux relief, et la lui offrant avec émotion : « Io mi ricordo sempre con piacere di lei, e desidero para che lei si ricordi di me. C'est toujours avec plaisir que je pense à vous, et je vous demande en retour de vous souvenir de moi. » C'était le i3 mai 1870, jour anniversaire de ses quatre-vingt-trois ans, que Pie IX lui donnait ce souvenir et cet adieu.
Maintenant, après Rome, Carthage. Une nouvelle fondation était engagée de ce côté ; et à Rome même, Mgr Lavigerie venait prendre les ordres du Commandant en chef de l'Eglise militante et du Sénat romain, pour une descente projetée sur ce rivage célèbre.
C'est d'une guerre punique, toute de charité, que l'histoire commence.