TOMBOUCTOU. RACHAT DES ESCLAVES. LE MARTYRE DE TROIS
MISSIONNAIRES. LE Te DeiUll. LETTRE AUX FAMILLES DES MARtyrs. leurs reliques. couronnement de notre-dame -
d'afrique.
Dans ce même mois d'avril 1 8j5, que marquait le grand discours sur l'armée française en Afrique, Mme Chanzy, femme du général gouverneur de l'Algérie, visitait Tunis et les ruines de Carthage. Elle fit connaître à M. Roustan, consul général de France, son désir d'entendre la messe dans la chapelle élevée à Carthage, sur le lieu même où la tradition place la mort de saint Louis, et d'où, depuis plus de vingt ans, tout culte était exilé par l'ingratitude des révolutions. Elle attira avec elle dans le sanctuaire historique le consul de France, les principaux employés du consulat et leurs femmes, enfin les officiers du bord qui l'avaient amenée. L'autel fut paré et fleuri par les religieuses hospitalières de Saint-Joseph, la messe fut célébrée par le P. Anselme, un capucin français, le seul prêtre français de Tunis, et l'on eut pour une demiheure comme une apparition de la patrie absente.
Cette chapelle et ses dépendances étaient en effet une
propriété de la France. Dès les premiers jours qui suivirent la conquête d'Alger, le roi Charles X s'était empressé de demander au gouvernement tunisien un emplacement à Cartilage, pour y élever un monument à saint Louis, son aïeul. Le lendemain, Charles X était renversé, et ses projets s'écroulaient en même temps que son trône. Ce fut seulement en 183g qu'après bien des lenteurs cette œuvre de réparation et de patriotisme fut accomplie par le gouvernement de juillet.
Elle le fut parcimonieusement. La chapelle qu'on éleva, et que l'on voit encore, n'a rien de monumental, loin de là. Cest un petit temple carré , d'une architecture hybride, moitié grecque, moitié gothique, surmonté d'une coupole byzantine. Il s'élève solitairement sur l'ancienne colline de Byrsa, l'acropole punique , regardant de là les ruines à fleur de sol qui furent la grande Carthage, les criques qui furent ses ports, et, par delà, la haute mer, les grandes eaux à perte de vue qui baignent ce rivage fameux, où l'histoire a écrit tant de souvenirs de gloire et de deuil, de civilisation et de barbarie, d'héroïsme et de crimes.
C'était donc de là, que le a5 août 1270, l'âme du saint roi de France était retournée dans le sein de Dieu. C'était là que s'était passée cette scène incomparable dont Chateaubriand a refait ainsi le cadre sur les lieux mêmes : « On n'a vu qu'une fois, et l'on ne reverra jamais un pareil spectacle. La flotte du roi de Sicile se montrait à l'horizon ; la campagne et les collines étaient couvertes de l'armée des Maures. Au milieu des débris de Carthage, le camp des chrétiens offrait l'image de la plus affreuse douleur ; aucun bruit ne s'y faisait entendre ; les soldats moribonds sortaient des hôpitaux et se traînaient à travers les ruines pour s'approcher de leur roi expirant. Louis était entouré de sa famille en larmes, des princes consternés, des princesses défaillantes. Les députés de l'empereur de Constantinople se trouvèrent
484 LE CARDINAL LAVIGER1K.
présents à cette scène : ils purent raconter à la Grèce la merveille d'un trépas que Socrate aurait admiré. »
Mgr Lavigerie achève ce tableau, en y plaçant la figure du saint roi expirant. « Plongé, dit-il, dans la prière et comme dans l'extase, le mourant tenait ses yeux attachés à la croix qu'il avait fait mettre au-devant de son lit. De temps en temps il les levait vers le ciel, et on l'entendait dire comme dans un secret ravissement : « O Jéru- « salem ! O Jérusalem ! » Puis il les tournait vers les rivages qu'il avait tant désiré de rendre à la foi et à la lumière : « Oh! qui nous donnera, dit-il encore, de voir la foi « chrétienne prèchée à Tunis! » Enfin, reportant une dernière fois son cœur vers les rives de la Seine qu'il ne devait plus revoir, il invoqua les patrons de la France, saint Denis et sainte Geneviève. Il se fit placer sur un lit de cendres , étendit les bras en croix afin de mieux ressembler au roi du Calvaire , et il dit doucement ces paroles du Maître : « Mon Dieu, je remets mon âme entre « vos mains! » Puis, vers les trois heures de l'après-midi, jetant un grand soupir, il prononça ces paroles : « Sei- « gneur, j'entrerai dans votre maison, et je vous adorerai « dans votre saint temple. » Et son âme s'envola dans le saint temple qu'il était digne d'habiter. »
En 1875, l'édicule consacré à perpétuer un tel souvenir était tombé dans un délabrement qui faisait honte et pitié. L'Empire ne s'était pas soucié d'honorer une des gloires de la monarchie vaincue, ni les consuls de la République d'entretenir un monument du royaume très chrétien. Mme Chanzy eut l'âme plus haute ; et on espéra de meilleurs jours pour cette enclave française quand on l'entendit dire : « Je vais, dès mon retour à Alger, trouver notre Archevêque. Je lui parlerai de cette chapelle. Il faut qu'il envoie ici des prêtres pour la desservir. »
Un tel projet entrait trop bien dans les vues conquérantes de Mgr Lavigerie pour qu'il n'y donnât pas suite immédiatement. Voici comment plus lard il rapportait
les impressions du premier voyage qu'il fit ultérieurement dans ces lieux :
« La première fois que je vins à Carthage pour visiter en pèlerin la colline de Byrsa, j'étais suivi, suivant l'usage du pays, par des troupes d'enfants couverts de leurs haillons et accourus des villages voisins, à la vue d'un étranger et d'un prêtre. Ils imploraient mon aumône : « Pour l'amour de Dieu ! » disaient-ils dans leur langage. Mais, comme je ne répondais pas à leurs supplications, car je n'étais préoccupé que du but de ma visite et de ce grand passé de la patrie, au bout d'un moment ils reprirent en chœur, dans leur idiome barbare : « Pour « l'amour de saint Louis ! » Vous l'avouerai-je ? je fus touché jusqu'aux larmes d'entendre ces enfants arabes qui, dans leur ignorance de toutes choses, ne semblaient assurément rien devoir connaître de notre histoire, nous supplier ainsi, avec la délicatesse et la finesse orientales, au nom de l'un de nos rois.
« C'est dans cette première visite au tombeau de saint Louis que je commençai à comprendre les obligations de la France. Puisque des étrangers, des barbares portaient si haut le nom de ce saint roi , devions-nous rester au-dessous d'eux? Or j'ai le regret de le dire, rien dans ce que je voyais ne me montrait que jusque-là cette pensée de patriotisme chrétien eût été comprise. L'aspect et les proportions du monument national ne répondaient pas au grand souvenir qu'il devait rappeler. La chapelle, médiocre de style, pouvait à peine contenir cinquante personnes. Les bâtiments qui l'entouraient ressemblaient à ceux d'une ferme africaine. Les Français qui les visitaient en avaient une sorte de honte et de remords patriotiques. Ce qui était plus triste encore peut-être, c'est que, depuis longtemps, à l'exception d'une seule fois dans l'année, aucune prière ne se faisait à l'autel de saint Louis. Le culte y était supprimé, par une coupable indifférence. La garde en était con-
fiée à des étrangers. C'était l'aspect de l'abandon et du délabrement.
« Ce sentiment de pudeur nationale me saisit moimême, à ma première entrée dans la chapelle de Saint- Louis. Tout y était fait pour contrister une âme fran-. çaise, jusqu'à l'erreur qui avait été commise en France dans l'envoi de la statue du saint que je voyais sur l'autel. Au lieu des traits ascétiques et angéliques du bon roi Louis, j'avais sous les yeux la massive statue de marbre du roi Charles V, le Sage. C'est à cette statue que s'étaient attelés, comme on le raconte encore à Tunis, au moins deux cents musulmans de la Goulette, pour la traîner à travers les champs et les sentiers arabes, jusqu'au sommet de Byrsa, tout en disant dans la langue et selon les idées familières du pays : « La France doit bien « nourrir ses souverains, puisqu'ils deviennent si lourds ! »
« Je m'agenouillai devant cette image dont la destination avait été si singulièrement changée, et là, rougissant en moi-même pour mon pays et pour l'Eglise, je promis à Dieu de faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour que Français et chrétiens n'eussent pas plus longtemps à s'attrister d'un tel spectacle.
« Mais pour refaire ce monument, il fallait commencer par le conquérir. Je ne parle pas de l'occupation de la Tunisie : elle n'eut lieu que six ans plus tard. Ce terrain du centre de Carthage appartenait à la France, mais, comme Evêque, je n'y avais point alors de juridiction. Elle était confiée à un prélat étranger; et pour obtenir seulement d'y envoyer nos prêtres, il me fallait livrer un combat; combat pacifique et doux, car il devait être livré au cœur d'un pontife et d'un saint, le grand et aimable Pie IX dont la bonté est dans toutes les mémoires.
« J'allai donc à Rome, en quittant Carthage; et là, agenouillé aux pieds du saint Père, je lui représentai humblement l'abandon où était laissé ce pauvre sanctuaire de notre France chrétienne, et comment il était
plus naturel et plus convenable d'en confier le soin à des mains françaises, proposant mes fils, les Missionnaires d'Alger, pour le desservir. J'eus sans doute l'éloquence d'un cœur qu'émeut tout ce qui touche à la patrie; car, à peine avais-je fini de parler que le bon Pape, la grâce même jusque dans ses moindres discours, me dit en souriant : « J'accorde ce que vous demandez ; « il est juste que des Français desservent, comme ils le « font à Rome même, le sanctuaire d'un roi de France. )> A Paris, où il revint et demeura tout l'été, l'Archevêque d'Alger entama et conclut les mêmes négociations avec le gouvernement de la République, qui voulut bien, cette fois, ne pas prendre ombrage de cette restauration. A Tunis, le consul général ne demandait pas mieux que de seconder les vues de l'Archevêque d'Alger, dans l'intérêt bien compris de l'influence française. Diplomate hardi et habile, patriote ardent, esprit délié, caractère à la fois souple et résolu, M. Roustan vit le parti que la France pourrait tirer de cet établissement, avec un évêque tel que Mgr J^avigerie. Celuici s'était mis en correspondance avec lui, dès ses premières démarches, et, de Rome, il écrivait, à la date des 10 et i4 mai i8^5, que, sur l'autorisation du souverain pontife, il envoyait deux de ses prêtres desservir Saint-Louis, que « le cardinal Préfet de la propagande allait en écrire à Mgp le vicaire apostolique de Tunisie, qu'en attendant cette lettre, et pour placer ce prélat en présence de ce qu'en diplomatie on nomme un fait accompli, il envoyait un de ses prêtres occuper ce poste immédiatement, que la seule chose à faire était de le mettre en possession de la maison qui lui était destinée, en notifiant simplement la volonté du Pape à l'évèque de Tunis, afin de prévenir toute tentation d'opposition ou de résistance, et que M. de Corcelles, notre ambassadeur à Rome saurait lever tout obstacle, s'il en surgissait quelqu'un. »
Le vicaire apostolique de Tunisie était à cette époque Mgr Fedele Suter, religieux capucin, évèque de Rosalia in partions, qui desservait cette mission, avec quelques prêtres et frères capucins comme lui. Ils étaient tous Italiens. Mgp Lavigerie tenait à ne pas abaisser devant eux l'autorité de la France. « Ce qu'il faut maintenant, répétait-il dans une lettre du 21 mai au consul général, c'est de présenter à Mgr Suter la question comme résolue, en lui faisant connaître simplement que M. Bresson, prêtre français, est chargé de desservir la chapelle, en lui lisant, si vous le jugez à propos, la pièce ostensible que je joins à celle-ci. » C'étaient les lettres testimoniales du chapelain désigné.
« S'il se résigne, comme je l'espère, à accepter un prêtre français, tout sera dit, et le P. Bresson s'installera immédiatement. Dans le cas contraire, si ses sentiments italiens l'emportaient et lui faisaient faire quelque résistance, j'emporterais la place de vive force, en obtenant du Saint-Père qu'il annexe la chapelle de Saint-Louis au diocèse d'Alger, pour le spirituel. Le secrétaire de la congrégation de la Propagande me l'a proposé. Je suis certain de l'obtenir, et il est bon, je crois, que Mgr Suter ne l'ignore pas. »
La même lettre annonçait à M. Roustan qu'un vicaire général d'Alger, M. l'abbé Gillard, lui était envoyé pour les derniers arrangements. Mais il ne devait se présenter à Mgr Suter que comme un simple touriste. « Je connais assez l'esprit italianissime de ce bon prélat pour ne pas lui donner encore le crève-cœur de penser qu'un grand vicaire d'un évêque français peut venir s'occuper de ses affaires. )>
A la fin du même mois, le Père Bresson et le P. Molle débarquèrent donc à Tunis et furent installés a Saint- Louis, avec un frère coadjuteur. Ils étaient entretenus par l'archevêque d'Alger sur les fonds que le ministère des cultes avait mis à sa disposition. La mission de Mgr La-
vigerie, en Tunisie, commençait ce jour-là. Il y entrait en maître, et déjà comme chez lui.
M. Roustan voulut être le premier à lui annoncer l'heureuse arrivée des missionnaires : il déclarait les prendre sous sa protection. Il avait aplani toutes les difficultés : « Mgr Suter les a assez bien accueillis, écrivit-il. Il a promis de venir dire la première messe : vous pouvez compter d'ailleurs que je veillerai à ce que ces ecclésiastiques ne soient pas molestés. Je les avais annoncés moi-même à notre évêque. Nous avons ainsi mis les formes de notre côté, et nous n'en serons que plus forts si quelque difficulté imprévue surgit. Mais je ne le pense pas. )> On verra ce qu'il en fut.
M. Roustan disait enfin : « J'informe aujourd'hui le ministre de l'arrivée des nouveaux chapelains de Saint- Louis. Je lui dis en même temps que je suis heureux de voir cette chapelle sauvée de l'état déplorable d'abandon et de dénuement où elle était tombée. » Ainsi ce fait si simple prenait-il dans sa pensée la portée d'un acte diplomatique duquel les conséquences ne pouvaient se prévoir : la France avait un pied en Tunisie.
Là, comme partout, les missionnaires commencèrent par la charité, recueillant, assistant, soignant et guérissant la clientèle de malades répandue dans les trois ou quatre villages arabes disséminés sur les ruines de l'ancienne ville punique.
On les verra à l'œuvre.
Mais il est juste de dire que vingt-cinq ans auparavant, dès 1839, ils avaient été devancés dans ce genre de ministère par un homme de Dieu, M. l'abbé Bourgade, qu'il faut nommer ici. Envoyé d'Algérie en qualité de chapelain de Saint-Louis, il avait fait de cette chapelle la paroisse des marins à bord de nos bâtiments de guerre, en rade delà Goulette. En montant à Car thage , nos matelots se disaient entre eux : Allons en France! Par lui fut installée une petite communauté des sœurs de Saint-Joseph, avec
490 LE CARDINAL LAVIGEIUE.
une école, un asile, un petit hospice d'une dizaine de lits qu'il entretenait en quêtant; par lui fut établi un petit collège catholique pour les enfants des premières familles de Tunisie, soutenu par une subvention annuelle de 6.000 francs accordée par la France. C'était de plus un homme de goût et de savoir que cet homme de bien : il écrivit un livre savant : la Clef du Coran, et il fit lire un livre charmant : les Soirées de Carthage. On le décora de la Légion d'honneur. La bonne reine Marie-Amélie encourageait ses charités. Mais arriva la Révolution de 1848, qui arrêta l'élan de ses entreprises et qui ruina ses espérances. Dépouillé de son modeste traitement de chapelain, privé pour ses œuvres des subsides de l'Etat, il dut quitter Saint-Louis, son collège, son hospice, ses fondations, et partir pour aller mourir de misère dans un hôpital de Paris. Ces obscurs semeurs qui ne récoltent pas, qui ne récoltent que dans le ciel, se rencontrent à l'origine de toutes les œuvres de Dieu.
L'église, l'hospice, l'école, le collège, l'action de l'Église et de la France à Tunis, tout ce qui n'avait été qu'esquissé par ce saint homme, tout ce qui lui avait été montré comme voulu de Dieu, tout cela allait s'élever, grandir sous la main de celui qui devait s'appeler un jour l'Archevêque de Carthage et le Primat d'Afrique.
Déjà ses désirs dépassaient en portée la réalité présente, comme on put le deviner à l'enthousiasme d'une magnifique Lettre sur saint Louis et sur Carthage, adressée aux missionnaires qui venaient de s'y établir. C'est, à sa manière habituelle, toute une synthèse historique groupée autour du nom du saint, du roi et du héros expiré en ces lieux. Il y avait quinze ans, l'abbé Lavigerie avait suivi, les mémoires de Joinville en main, les traces du grand croisé, en Egypte, dans l'Orient, en Palestine, en Syrie, à Jaffa, à Saïda, sur les ruines de Tyr et de Sidon. Maintenant il le retrouvait encore plus grand dans sa mort qu'il ne l'avait admiré dans sa vie ; et il faisait de cette mort la
peinture que nous venons de lire. Cette peinture, il la plaça dans l'immense cadre des souvenirs d'histoire qui vont d'Amilcar, d'Hannon, d'Annibal, des Scipions, de Marius, de César et de Caton, aux grandes et douces figures de Cyprien, de Perpétue, de Félicité, d'Augustin et de Monique, près de devenir les diocésains et diocésaines de l'Archevêque d'Alger. Il les place pareillement, ces souvenirs carthaginois, dans le cadre d'une nature unique par sa splendeur. « On dirait, écrit-il, que la Providence l'a préparée pour être le théâtre de toutes ces scènes sublimes. N'en aviez-vous pas en vous-mêmes la pensée, demande-t-il à ses nouveaux chapelains de Carthage, au soir d'une de ces journées d'Afrique, si belles quand elles sont belles, lorsque du haut du sanctuaire de Saint-Louis vous promeniez autour de vous un regard charmé ? Ce soleil, qui va lui aussi rentrer dans l'ombre, dorant de ses derniers feux les sommets de l'Atlas, cette mer immense et paisible d'où s'élèvent en amphithéâtre, le long du rivage, les collines et les montagnes; ce ciel diaphane qui semble ouvrir aux regards comme à la pensée les espaces infinis, ces lacs bleus, ces blanches murailles de la Goulette et de Tunis ; cette terre aux feuillages sombres déjà couverte des ombres transparentes de la nuit; cette rade magnifique, ces ruines éparses, ce grand silence des solitudes avec son incomparable majesté : y a-t-il au monde un tableau plus admirable? » L'Archevêque se le demande; et c'est aussi ce que se demandent ceux qui l'ont contemplé, ce tableau, dans un jour de leur vie, et qui ne l'oublieront jamais.
La conclusion finale et pratique de cette Lettre était dans ce cri parti du cœur de saint Louis, pour entrer à jamais dans celui de l'Évêque : « Oh! qui nous donnera de voir la foi chrétienne prèchée à Tunis! »
En attendant ce jour, et pour le préparer, il veut commencer par une œuvre de reconstruction qui, dès aujourd'hui, va devenir un de ses grands ouvrages. « Que
par vos soins, mes chers pères, dit cette même lettre, s'élève, sur le lieu de la mort de saint Louis, un sanctuaire digne de notre plus saint roi, digne de notre France. Que ses dernières paroles soient gravées par vous en lettres d'or dans ce sanctuaire. Inscrivez, à côté de son nom, les noms de ses descendants, et, après les noms de ces augustes princes, les noms et les armes de ceux dont les pères l'accompagnèrent au combat et qui trouvèrent la mort sur ces mêmes rivages. Ne craignez pas que, pour une œuvre aussi noble, la charité vous fasse défaut. Tout ce qui conserve le culte des grands souvenirs sera de cœur avec vous ; car le sanctuaire que vous élèverez sera celui de la foi , de la fidélité , du vieil honneur de la France ! »
C'était un appel à la charité française que ces dernières lignes. Mgr Lavigerie les avait écrites à Biarritz, le 25 août, fête de saint Louis, comme, l'année précédente, sa lettre politique au Comte de Chambord petit-fils de saint Louis. Elle était accompagnée d'une note autographiée destinée aux personnages à qui l'on demandait de souscrire, en faveur de cette construction. Les princes de la maison royale de Bourbon, les familles nobles issues des croisés compagnons du saint Roi devaient être les premiers et plus forts souscripteurs. Le Comte et la Comtesse de Chambord avaient donné l'exemple, ainsi que le roi de Naples. Le P. Charmetant, rappelé du Canada, était chargé d'aller recueillir les signatures de châteaux en châteaux. Une souscription de 5.ooo francs versée par annuités de 1.000 francs, donnait droit à l'inscription du blason dans la future église ; une souscription de 1.000 francs, en cinq annuités, donnait droit à l'inscription du nom et de la qualité du bienfaiteur. Par prudence, l'Archevêque s'interdisait de rien demander au gouvernement, craignant de nuire ainsi aux crédits, déjà fort ébranlés et précaires, qu'il sollicitait alors pour ses œuvres algériennes.
Le jour même où, en France, paraissait l'éloquent appel épiscopal, la fête patronale de saint Louis si longtemps interrompue ou délaissée, était célébrée dans la pauvre chapelle de Carthage, au sein d'une assistance française choisie et nombreuse. C'était toujours le consul général, M. Roustan, qui en portait l'annonce à l'Archevêque d'Alger en ajoutant : « Nous avons fini, avec beaucoup de politique et le concours de l'amiral Roze, par arborer le pavillon français définitivement à Saint- Louis. Mais il faudra en user avec précaution, pendant un certain temps encore. Nous dominons le palais du Bey et les résidences d'été des ministres; et tous ces personnages voient d'assez mauvais œil le pavillon français au-dessus de leurs têtes. Saint-Louis a trop l'air d'une citadelle. Les étrangers ne manquent pas d'exciter ces défiances et ces vanités. Mais, avec le temps et la douceur, nous arriverons, puisque nous avons laissé passer le moment où nous pouvions arriver autrement. »
C'était la politique que, comme homme politique, M. Roustan voulait servir. Mgl Lavigerie se servait d'elle dans l'intérêt de la religion, lequel, pour lui, primait tout le reste. Il commençait une entreprise dans laquelle il devait engager quinze ans de sa vie, et des millions. Mais quand l'œuvre sera terminée, la France sera à Tunis, notre drapeau protecteur y flottera à côté de la croix, et le souhait de saint Louis mourant sera en voie de s'accomplir.
Celui qui glorifiait si magnifiquement la mort et la tombe d'un roi de France se rendait attentif, dans le même temps, aux derniers jours de la plus humble des servantes de Dieu, cachée à l'ombre de l'église de Notre- Dame d'Afrique. Mlle Agarithe consommait son sacrifice, uni au sacrifice de Notre-Dame des Sept-douleurs. Brisée par le travail d'une longue agonie, elle disait à ceux qui la plaignaient de tant souffrir : « C'est la croix, on y est bien, et, pour rien au monde, je ne céderais ma
place à un autre ! » La vue de Jésus crucifié Ja consolait de ses douleurs mortelles. Elle demanda à renouveler sur le seuil de l'éternité sa profession de Tertiaire de l'ordre de Saint-François : « Oh! s'écriait-elle au sein de ses crises les plus intolérables, que de grâces, mon Dieu, et que je suis heureuse! » Un moment, près de mourir, sa voix sembla s'élever et on l'entendit prier pour la Mission d'Afrique et offrir ses souffrances pour Mgr l'Archevêque. Ce fut ce jour-là, 17 juillet, qu'elle exhala son âme de charité et de paix. L'Archevêque avait voulu qu'on l'informât en détail de toute cette belle fin. De Biarritz il écrivit pour qu'on creusât à la sainte fille un caveau funéraire au pied même de l'autel de cette chapelle de saint Joseph où, pendant tant d'années , elle avait passé de si longues heures à adorer. L'épitaphe qu'il y fit, graver consigna que c'était lui qui avait voulu ainsi consacrer le souvenir de si célestes vertus; et un des Pères reçut l'ordre d'écrire et de publier sa biographie dans le Bulletin des missions.
Après l'été passé successivement à Paris, a Vichy, à Vais, à Biarritz où il portait trop de soucis pour y retrouver la santé, après avoir reçu à La Couronne, dans la Charente, le dernier soupir de M. Keiner, son beau-frère, M8* Lavigerie rentra, en septembre, à Alger, rappelé par la retraite spirituelle et la tenue du Chapitre de ses missionnaires. Ce Chapitre se réunit le 20 octobre, et apporta à la règle d'utiles modifications : le nombre des assistants fut porté de deux à quatre ; le temps des études de théologie au scolasticat à trois années pleines, comme dans les séminaires. On y insista beaucoup sur l'amour de la pauvreté, en raison de la misère au sein de laquelle il fallait vivre dans les maisons et plus tard les missions de la Société. L'obéissance aux supérieurs fut exigée plus stricte que précédemment. Quant à l'administration, on s'était aperçu bientôt de la fausse situation d'un Supérieur général ayant au-dessus de lui un Supérieur en chef à qui tout
ressortissait définitivement. Et quel supérieur! LeR. père Deguerry avait du plus d'une fois supplier douloureusement M*e Lavigerie de daigner le rendre, comme simple missionnaire, aux montagnes ou aux déserts qu'il avait naguère commencé d'évangéliser. L'Archevêque le déchargea d'une partie du spirituel confiée au père Terrasse, et d'une partie du temporel confiée à M. l'abbé Gillard. « Je ne me suis réservé, lui écrivit-il, que les questions d'ordination et de placement de sujets. Et encore, pour ce dernier point, j'ai institué un conseil sous la présidence du P. Terrasse; et vous en faites partie. » Mais cela était-ce le décharger, ou le paralyser?
A quelques jours de là, Ier novembre 1870, mourut Mgr Callot, évêque d'Oran. Comme naguère pour Constantine Mgr Lavigerie était nommé par le Pape administrateur temporaire de ce diocèse, où il se rendit immédiatement pour le règlement d'affaires compliquées et épineuses.
Une mort qui menaçait d'avoir de plus graves conséquences sur sa destinée fut celle de Mgr Genouilhac, archevêque de Lyon. Des démarches furent faites en haut lieu, soit par les Lyonnais, soit par plusieurs évêques, pour obtenir qu'il fût transféré sur ce siège. Une lettre de lui, adressée, le 12 décembre, à la Gazette du Midi vint trancher la question par un refus irrévocable : (( Monsieur le Rédacteur, disait-elle, le Moniteur de V Algérie se fait l'écho des journaux de France d'après lesquels je prétendais, ce sont les expressions dont ils se servent, à l'archevêché de Lyon. Je me dois à moi-même, je dois surtout à mes œuvres que ces bruits troublent inutilement, de démentir une pareille assertion. Lors même que, par impossible, l'archevêché de Lyon me serait offert, je ne saurais accepter un fardeau trop lourd pour mes forces et sous lequel ma santé profondément ébranlée naguère ne tarderait pas à succomber de nouveau.
« Si je me crois d'ailleurs le droit de me retirer, avec
496 LE CARDINAL LAVIGER1E.
l'agrément du Saint-Siège, des fonctions actives de l'épiscopatle jour où je ne pourrai plus utilement les remplir, je ne me crois plus aujourd'hui celui d'échanger le diocèse d'Alger contre quelque diocèse que ce soit. »
Loin de songer alors à s'arracher à l'Afrique, l'Archevêque rêvait au contraire d'y pénétrer plus avant. Un pied en Tunisie, un autre à Oran, du moins provisoirement, établi de la sorte sur la plus grande longueur du littoral africain de la Méditerranée, le Délégué apostolique du Sahara et du Soudan pensa que le moment était venu de pénétrer au cœur de ces deux vastes contrées. Son but ultérieur était la ville mystérieuse de Tombouctou. S'il ne pouvait l'atteindre encore, du moins voulait-il en montrer le chemin aux missionnaires de l'avenir.
Déjà, au printemps, il avait envoyé le R. P. Deguerrv visiter Laghouat, Metlili, El-Goléa, Géryville et Biskra, situés aux avant-postes de notre Sud algérien, à la frontière du désert. « J'ai eu de ses nouvelles il y a huit ou dix jours, écrivit-il en mars, je ne l'attends que dans trois semaines. Je ne suis pas tout à fait sans inquiétudes, parce que les caravanes ont été quelquefois attaquées dans ces derniers temps. »
Ce n'était qu'une reconnaissance que cette visite du supérieur. L'accueil qu'il y reçut, comme celui que le père Charmetant avait reçu précédemment parmi les tribus du Mzad, enhardissait les missionnaires à passer par delà. Au mois de décembre i8^5, le Délégué apostolique permit à trois d'entre eux d'affronter ces sables inhospitaliers, pour la première fois, « Trois de nos missionnaires, écrivait-il peu de jours après, sont en ce moment chez les Touareg, en route pour Tombouctou, avec l'ordre et la résolution de s'établir définitivement dans la capitale du Soudan, ou d'y laisser leur vie pour l'amour de la croix. » C'était le programme héroïque : on verra bientôt qu'il fut rempli jusqu'au bout.
Ces trois intrépides missionnaires étaient le père Paul-
mier du diocèse de Paris, le père Ménoret du diocèse de Nantes, etle père Bouchaud, du diocèse de Lyon. Quand, à Metlili où ils étaient stationnés, ils déclarèrent leur résolution d'aller chez ces barbares, les indigènes de cette station les prévinrent que c'était courir à une mort certaine : « Vous ne partirez pas ! » leur criait la population arabe qui les aimait. Les voyant inébranlables, le chef des Chambâas leur dit solennellement : « Je ne veux pas que votre sang retombe sur moi, ni qu'on m'accuse de votre départ. Vous allez me signer une déclaration attestant que vous vous êtes mis en route malgré moi. » Et ils signèrent. — « Eh bien, s'ils partent, dit un indigène nommé El-Hadj, c'est moi qui serai leur guide, car ils m'ont fait du bien. Ou je les ramènerai ici, ou je mourrai avec eux. » Le chef de sa famille, un vieillard, le supplia de rester : « Attends au moins que je sois mort, et cela ne tardera pas, car je suis vieux; mais n'abandonne pas ton père, pour aller mourir. » El-Hadj n'écouta rien, et il partit.
Le P. Deguerry s'était rendu à Metlili pour présider a ce départ. L'enthousiasme était grand dans l'âme des trois apôtres. Quand il les eut embrassés une dernière fois, le Supérieur les vit remonter sur leurs chameaux, rayonnants de joie, puis partir en entonnant le Te Deum tout d'une voix. Il resta à en écouter les versets qui s'en allaient diminuant, mourant jusqu'à ce que les derniers accents se perdissent dans le lointain de l'incommensurable désert. La caravane avait disparu à ses yeux.
Cette marche sur Tombouctou avait pour but la recherche d'un établissement futur, mais elle avait aussi pour objet immédiat le rachat possible déjeunes esclaves noirs dont Tombouctou est le grand entrepôt pour le Maroc. « Il est une œuvre, écrivait alors l'Archevêque, qui est vraiment, pour l'intérieur de l'Afrique, l'œuvre de l'avenir, je veux dire celle du rachat et de l'éducation d'un certain nombre de jeunes nègres, qui seronl «mile CARDINAL LAVIGBRIE. — I. 32
suite renvoyés dans leur pays pour en devenir les apôtres. C'est à eux qu'est réservée la mission d'abolir un jour cet esclavage qui les a ravis à l'affection des leurs, et dont la lèpre infâme est tout à la fois la honte et la mort de ces immenses régions si privilégiées de la nature. »
Il continue et s'explique : « Dans ces climats torrides, les Européens ne sauraient vivre aujourd'hui. Ils n'y peuvent être que des initiateurs. Ce sont les Africains eux-mêmes qui devront régénérer leur pays et opérer cette grande révolution qui fera entrer tant de peuples inconnus et malheureux dans la grande famille humaine.
« C'est ce que tentent nos missionnaires, en arrachant, lorsqu'ils en trouvent quelques-uns sur leur chemin, les pauvres enfants noirs à l'horrible servitude dans laquelle ils gémissent, et les envoyant ensuite à ceux de leurs confrères qui peuvent en faire des hommes, pour en faire plus tard des chrétiens. »
Mgr Lavigerie ajoute qu'à cette époque il caressait le rêve d'en faire un jour des médecins, la profession la plus respectée dans ces pays barbares. « Si parmi eux, dit-il, se trouve quelque grande âme, et tout nous fait espérer qu'il s'en rencontrera, ce sera le salut. Chez des peuples courbés sous tant de maux, un seul homme puissant et bon pourrait suffire à allumer de proche en proche l'incendie qui finirait par consumer l'esclavage, cause unique de tous leurs genres d'abaissements. »
Dans cette intention, Mgr Lavigerie avait pensé un moment à fonder une OEiwrede la Saintes-Enfance africaine, « une Sainte-Enfance noire », disait-il, spéciale pour ce rachat; mais il avait reculé devant le scrupule de faire concurrence à la Sainte- Enfance de Paris, laquelle mettait alors i5.ooo fr. à sa disposition pour la rançon des nègres, « Pour cet argent, écrivait Mgr Lavigerie au Supérieur général, il faut compter que vous pouvez et devez acheter, durant un an, dix-sept nègres rendus à Alger, y
compris l'entretien. » Et sa lettre le pressait de les faire acheter au plus tôt. Il y intéressait particulièrement les enfants des bonnes familles de France et d'Algérie, auxquelles il disait un jour : « N'oubliez pas que l'enfant Jésus a une prédilection pour les enfants de l'Afrique, puisqu'il s'est fait Africain, en résidant en Egypte où il fut porté par la sainte Vierge et saint Joseph. »
Cependant des mois s'écoulaient depuis le départ des trois missionnaires du Soudan, les premiers mois de l'année 1876, et l'on s'étonnait de ne pas recevoir de leurs lettres. Mgr Lavigerie, alors tout entier aux établissements indigènes des Atafs, ne cessait cependant de tendre vers cette lointaine et périlleuse mission une oreille inquiète. Il écrivait le 5 avril : « On a des nouvelles du passage en bonne santé de nos missionnaires àln-Salah. Ils doivent être actuellement chez les Touareg. Mais tout cela est indirect. » Or ils étaient partis depuis plus de trois mois !
Peu de jours après, i3 avril, le commandant supérieur de Laghouat télégraphiait au gouverneur général de l'Algérie que l'on assurait, dans les tribus, que les missionnaires avaient été massacrés par les Touareg. Le télégramme fut apporté à l'Archevêque d'Alger le jeudi saint. En ce moment, Monseigneur montait en voiture pour se rendre à Saint-Eugène, et un prélat espagnol, l'évêque d'Urgel, son hôte, y était avec lui. Il prend la dépêche, l'ouvre, la lit, pâlit, puis, sans pouvoir dire un mot, la tend à son vénérable collègue qui la parcourt d'un regard et la lui rend tout ému. Mgr Lavigerie continuait à se taire, atterré, étouffé. Ce fut l'évêque d'Urgel qui le premier, joignant les mains et levant les yeux, prononça ces paroles : Te Deum laudamus ! L'Archevêque continua ; et , alternant ainsi, les deux prélats se dirigent vers Notre- Dame d'Afrique où ils vont mêler leurs larmes et leurs actions de grâces.
Malgré cette dépêche du commandant de Laghouat, Mgr Lavigerie cherchait à espérer contre toute espérance.
Le i5 avril, il écrivait à M. Payan d'Augery que, « selon toutes les probabilités, ses enfants étaient morts et que sa mission venait d'avoir ses premiers martyrs. — Néanmoins, ajoutait-il, ce n'est pas une chose certaine, et, après avoir dit un Te Deum avec nous pour remercier Dieu de cette grâce faite à trois de mes enfants, gardeznous le secret jusqu'à nouvel ordre. Je ne l'ai même pas dit encore à d'autres missionnaires qu'aux membres du chapitre. »
Le 21, il pressait impatiemment le Supérieur général, alors dans le Sud algérien, de lui écrire tout ce qu'il avait pu apprendre là sur le sort de ses trois chers fils : « Je ne comprends pas, mon cher enfant, que dans votre dernière lettre vous ne me donniez pas en détail, et avec tous leurs détails, les histoires lugubres que vous me dites circuler parmi les indigènes. Vous devez comprendre néanmoins que je désire connaître tous ces bruits, parce qu'en les rapprochant de ce que je sais par ailleurs, je pourrai arriver plus facilement à une certitude morale sur le sort de vos frères, mes pauvres et bienheureux fils! »
Mais le doute et l'espoir devenaient de plus en plus impossibles. Dans tous ces jours-là on remarquait que l'Archevêque était triste, taciturne, agité. On le surprenait se lamentant tout seul : « Ces pauvres enfants! répétait-il, c'est moi qui les ai envoyés! C'est moi qui suis la cause de leur mort. » Et tout ce qu'on pouvait dire n'arrêtait pas ses larmes. Le gouvernement général crut de son devoir, . lui aussi, de notifier au prélat que de telles expéditions étaient des témérités, qu'il s'y opposerait désormais, et que même il lui demandait de retirer ceux de ses missionnaires établis sur les points extrêmes de notre Sud. Est-ce que le chemin de l'apostolat allait, de ce côté, se fermer à jamais?
Par un poignant contraste, c'était exactement dans ces mêmes journées, le i5 avril, que l'Archevêque adres-
sait à ses diocésains une Lettre pastorale qui les convoquait, pour le 3o du même mois , au couronnement de la statue de Notre-Dame d'Afrique, dans son église que le Pape élevait, en ce même jour, à la dignité de Basilique. Cette lettre expliquait que, dans Notre-Damed'Afrique, le Pape ne couronnait pas seulement la Reine du présent, mais celle d'un avenir chrétien qui n'aurait pas d'autres limites que le continent africain tout entier. La fête fut admirable. La couronne d'or fut placée par Mgr l'évêque de Constantine sur le front de la souveraine de la terre et des cieux. Des milliers de pèlerins lui faisaient cortège. Mgr Lavigerie déposa à ses pieds, en ex-voto, l'épée du duc de Malakoff, celle du général Yusuf, et la petite médaille de la sainte Vierge que le maréchal Bugeaud avait portée dans ses plus périlleuses expéditions. Il parla à la fin; et, s'adressant à Marie, il lui fit hommage lige, comme à sa suzeraine, pour toute cette Afrique nouvelle sur laquelle il lui demandait de régner à jamais.
Secrètement il l'invoquait comme Reine des martyrs ; car, à cette date, il venait d'apprendre avec certitude la glorieuse fin de ses trois missionnaires. Il en écrivait ainsi, le 4 mai> à un de ses amis : « Nos martyrs sont vraiment morts! Quelle grâce pour nous et pour eux! » Des chasseurs d'autruches, appartenant aux tribus qui avoisinent In-Salah avaient retrouvé les corps des victimes, à plus de trente journées du littoral, sur les confins sud du Sahara et en dehors de la route des caravanes. On sut ensuite que c'étaient des Touareg noirs ou Azguer, revenus d'Alger, qui les avaient massacrés. Une circonstance était remarquable : tous trois avaient été décapités. Or, dans la loi musulmane, on ne coupe la tête qu'aux chrétiens, quand on les met à mort en haine de leur foi. Leur généreux guide de la tribu des Chambaas, le jeune El-Hadj, avait été tué à coups de lances, criblé de blessures, comme un homme qui a
502 LE CARDINAL LAVIGER1E.
voulu vendre chèrement sa vie; mais la tète n'avait pas été séparée du tronc. Quant aux trois pères, leurs corps avaient été trouvés à demi-couchés les uns sur les autres, comme s'ils s'étaient rapprochés et serrés au moment suprême, ou agenouillés pour recevoir les coups des assassins et offrir ensemble leur sanglant sacrifice.
Lorsque Mgr d'Alger fit part de ce récit à toute la communauté des Pères et des novices, eux aussi spontanément entonnèrent le Te Deum avec une indicible ardeur de reconnaissance et d'espoir : « Que n'avez-vous entendu ces voix vibrantes d'enthousiasme et de foi , écrivait-il, chanter en chœur ce même hymne que nos trois apôtres chantaient en allant au devant du martyre ! » Et à Mgr de Rodez, le 29 avril : « Notre mission vient de recevoir sa consécration suprême. Trois de nos missionnaires ont été mis à mort pour la foi qu'ils allaient prêcher à Tombouctou. Ce sont les Touareg du sud qui les ont décapités. Nous avons chanté un beau Te Deum, le plus émouvant que j'aie entendu chanter de ma vie, au noviciat de la Maison-Carrée ; et, après le Te Deum, tous les missionnaires m'ont demandé à partir pour remplacer leurs frères martyrisés. Cher Seigneur, qu'aije fait pour mériter de semblables grâces de la part de Dieu, et pour voir un père si misérable avoir de tels héros pour enfants? » — Enfin, dans une autre lettre : « Tous veulent partir pour le Sahara, afin de ne pas manquer l'occasion, parce que, dans ce moment, la guerre sainte y est déclarée, comme vous l'avez vu dans vos journaux. Mais je m'oppose à un si beau zèle, avec la prudence du vieux hibou qui sait que le monde ne se fait ni ne se défait en un jour. »
Le 4 mai, l'Archevêque adressa aux pères et mères des trois missionnaires une lettre qui est un cri à la fois de douleur et d'action de grâces. Il disait : « Vous avez enfin obtenu la certitude heureuse et cruelle que vous désiriez et que vous redoutiez également. Il n'y a plus
de doute : vos fils ont souffert la mort pour la cause de Dieu! Vos cœurs éclairés par la foi ont tressailli, je le sais, d'une joie sainte, et vos yeux cependant ont versé des larmes. Ce n'est pas moi qui accuserai ces larmes de faiblesse : Marie a pleuré Jésus sur le Calvaire, et Jésus a pleuré Lazare parce qu'il l'aimait. Comment pourrais-je défendre à un père, à une mère, de pleurer leur fils? Le voudrais-je d'ailleurs, je ne le pourrais pas sans me condamner moi-même? Ce premier déchirement de la nature, je l'ai ressenti comme vous, car ils étaient mes fils, en même temps qu'ils étaient les vôtres. Vous les aviez engendrés à la vie, je les avais engendrés au sacerdoce. Dieu s'était servi de vous pour les donner à la terre, il a daigné se servir de moi, pasteur sans amour, pour les donner au martyre et au ciel. »
Mgr Lavigerie rappelait le jour où ils avaient fait entre ses mains le serment d'obéissance jusqu'à la mort. Il se souvenait de la flamme qui illuminait leurs regards, lorsqu'il leur disait qu'ils partaient pour le sacrifice. Il voulait que leurs pères et mères ne les pleurassent pas comme ceux qui n'ont point d'espérance : a Car ils vivent, disait-il, ils vivent, vos trois fils martyrs! Ils vivent en Dieu, pour l'amour duquel ils ont donné leur sang. Ils vivent à jamais dans le souvenir reconnaissant de l'Eglise que leur sacrifice a tant honorée. Et quels traits pleins de charmes ces apôtres, enlevés dès leurs premiers pas dans la carrière, ne garderont-ils pas dans son histoire? Fleurs sacrées où la blancheur du lis s'allie à la pourpre du martyre, et qui les premières sont venues fleurir et embaumer ces déserts... »
Et un peu plus loin : « Il est vrai, reprend-il, vous ne les verrez plus ici-bas. Vous ne reverrez plus leurs yeux doux et fermes, leur calme sourire; vous n'entendrez plus leurs voix généreuses, vous ne sentirez plus battre ces cœurs forts et purs. Mais un jour, qui est proche, vous les retrouverez triomphants, brillants d'une
504 LE CARDINAL IAVIGERIE.
éternelle lumière, associés aux troupes angéliques, près d'Etienne le premier de tous les martyrs, comme ils sont eux-mêmes les premiers martyrs de cette mission nouvelle, et portant dans leurs mains les palmes de la victoire. C'est ainsi que nous les voyons dès maintenant des yeux du cœur et de la pensée, et rien ne peut plus désormais nous les ravir. »
Tout plein de cette assurance de leur béatitude, il eut l'inspiration de transformer ce deuil en une fête célébrée devant les autels par ses missionnaires assemblés. C'était pour eux une gloire, ce serait une bénédiction et un encouragement. Le 1 1 mai, il adressa à ce sujet au souverain Pontife une requête latine dans laquelle il disait : « Très Saint-Père, prosterné aux pieds de votre sainteté, CharlesAllemandLavigerie, archevêque d'Alger, expose humblement qu'au mois de Janvier dernier trois prêtres de la société des missionnaires d'Afrique, Alfred Paulmier, Pierre Bouchaud et Philippe Ménoret. obéissant courageusement à mes ordres, étant partis des frontières de l'Algérie pour aller porter la foi dans l'Afrique centrale et se dirigeant vers la ville de Tombouctou à cette unique intention, comme ils l'ont écrit, offrant de bon cœur leur vie pour remplir ce saint ministère, ont succombé aux coups d'hommes impies et criminels qui, connaissant leur pieux dessein, ont tendu des embûches aux hérauts de la bonne nouvelle et les ont cruellement décapités. Nous les considérons comme martyrs, et nous les vénérons comme tels, attendu que c'est certainement pour le seul nom de Jésus-Christ qu'ils ont donné leur vie. Mais c'est là une cause que nous laissons entièrement au jugement du Saint-Siège selon les règles des saints canons et les décrets des Papes. Cependant, afin de ne pas sembler manquer au devoir de la piété de la religion, l'Archevêque d'Alger demande qu'il lui soit du moins permis, pour une fois seulement, de célébrer, en actions de grâces pour la belle mort et
victoire de ces soldats du Christ, une messe solennelle dans la chapelle du séminaire des missionnaires d'Alger . »
Un Rescrit de la Sacrée Congrégation de la Propagande répondit que « Sa Sainteté, admirant l'héroïque courage avec lequel les trois missionnaires avaient subi leur martyre, concevait la confiance que le sang de ces trois premiers apôtres de la mission de Tombouctou serait une semence de chrétiens dans ces régions, et très volontiers Elle daignait accorder la faveur de célébrer la messe solennelle d'action de «races, comme il était demandé. »
Trois ans plus tard, en 1879, le père Richard alors à Ouargla lisait, dans une lettre du Délégué apostolique : « Je recommande à votre charité les restes de mes martyrs. Vous ne reculerez, pour les retrouver, ni devant les dépenses ni devant la peine. »
Le P. Richard, on le verra, ne reculait devant rien. Une souscription ouverte entre les missionnaires produisit i.35o francs. Il partit. Des Arabes de la tribu des Chambâas dirigèrent les pas des envoyés vers El-Meksa où le soleil levant éclaira un spectacle lugubre : des livres à demi-brûlés, d'autres encore intacts, une pierre sacrée brisée, deux caisses ouvertes, des ossements épars et calcinés, deux tètes atteintes par le feu, mais presque intactes : c'était tout. On ne s'était pas contenté de massacrer les missionnaires, on avait voulu anéantir leurs restes en les livrant aux flammes.
Rendu possesseur de ces débris sacrés, moyennant rançon, P. Richard les envoya à Laghouat où ils demeurèrent en dépôt chez le curé, en attendant que Mgr Lavigerie les fit arriver à Alger, où, après les avoir vérifiés, il les ferait déposer, s'il y avait lieu, comme un trophée, soit à Maison-Carrée, soit dans la basilique de Notre- Dame d'Afrique.
La Société venait de recevoir son baptême du feu.