APPEL DU ROI AU PROTECTORAT FRANÇAIS. PERIL MUSULMAN ET
PROTESTANT. TRAVAUX ET FERVEUR DES PERES. LA CHARITE, ORPHE- LINATS. MASSACRE DU P. DENIAUD ET DES SIENS. LE HAUT -CONGO.
CRUAUTÉS DE m'tÉSA. EMIGRATION AU BUKUMBI. AVENEMENT DK
m wang a. retour a i/ouganda. depart et sacre de m&rlivinhac.
Les travaux entrepris par le Cardinal Lavigerie à Tunis, à Alger, en France, à Jérusalem et à Rome, ne le distrayaient pas de sa grande œuvre des missions africaines du Nord, du Centre et de l'Equateur. Il nous y faut revenir, en donnant la plus large place à F Afrique des Lacs. Aussi bien cette mission commençait-elle à prendre une importance première parmi celles de la Société, et à attirer de ce côté son principal effort.
Dans l'Afrique septentrionale et dans le Sahara, nous avons déjà vu, qu'après le massacre du P. Richard et de ses compagnons, le Cardinal, par prudence, avait commandé à ses postes de R'damès et de Tripoli de se replier sur leur quartier général d'Alger. Mais, au moment même où il donnait le signal de cette retraite nécessaire, il faisait publier, dans le Bulletin des missions, des notes sur Tombouctou, d'après les plus récents explorateurs, et étudiait la
meilleure route pour y parvenir. Serait ce par le désert ou par la voie fluviale qu'on y arriverait? La question commençait à se poser devant lui.
D'autre part, les stations de la Société s'échelonnaient sur les frontières du Sahara algérien, à Ghardaya, à Metlili, à Biskra, à Ouargla. De Ghardaya, le Cardinal autorisait les missionnaires à pousser des reconnaissances parmi la puissante tribu des Beni-Mzab, à Berrian, à Guerara, à Meliba, à Beni-Isguen, dans chacune des sept villes berbères confédérées, plantées au sein d'oasis qui ensemble ne comptent pas moins de 180.000 palmiers. Précédemment, le P. Dioré lui racontait qu'à M'çâad, l'oasis des abricotiers, il était allé prier au cimetière musulman, pour y bénir la tombe de deux enfants de la France, le maréchal des logis de Boisguilbert et le spahi Becker, tués au combat d'Aïn-Naga, le 12 octobre i854- « J'étais accompagné du caïd Mohammed ben S'nousi et de son assistant, qui, me voyant bénir ces deux tombes et m'agenouiller ensuite sur elles pour prier, dirent à mon guide : « C'est le second Roumi que nous avons vu prier sur la tombe de ces Français. Le premier était le commandant supérieur de Laghouat. » C'était assez désigner le colonel de Sonis, qui a laissé dans ces tribus comme un parfum du ciel.
En Kabylie, les missionnaires avaient remplacé les pères Jésuites dans les postes que ces dignes religieux avaient dû quitter, en 1 88 1 , par suite des persécutions que leur avaient attirées les ardeurs de leur prosélytisme. Les pères Blancs trouvèrent à la station de Djema Sahridj, en particulier, une population de trois a quatre mille habitants qui leur tendit les bras : « Sonne la cloche de l'école demain matin, dirent-ils au Supérieur, et nous y serons tous. » Trois cents malades en deux mois furent reçus au dispensaire. « Mais, reprend le Supérieur, il est un proverbe arabe qui dit qu'instruire un vieillard c'est écrire sur l'eau, et instruire un enfant c'est écrire sur la pierre ; nous tâcherons donc d'écrire sur la pierre ; et de même que nous retrou-
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vons ici les caractères romains gravés sur les pierres de l'antique municipe de Bida, de même ceux qui viendront après nous retrouveront gravés sur ces cœurs travaillés par la charité et la patience évangéliques, les deux caractères si glorieux de chrétien et de Français. »
Nous nous souvenons qu'à leur station d'Aït-Menguellath la maison avait été renversée par l'ouragan. « Si par là, écrivait le P. Gerboin, le démon a cru que nous le laisserions s'établir sur nos ruines, qu'il se détrompe. Nous avons pris notre parti en missionnaires, et nous avons construit de nos propres mains un gourbi provisoire. Le meilleur compartiment est réservé au bon Dieu ; et, malgré ce que nous avons pu faire, hélas! l'Hôte divin n'est pas mieux logé que nous ». Le 6 janvier 1880, une nouvelle et meilleure résidence était bénite par le Supérieur général.
Mais le plus heureux événement de ces années avait été l'arrivée des sœurs aux Ouad-hias. Parties des Atafs, au nombre de trois, elles montèrent à Tizi-Ouzou où elles revêtirent le manteau blanc des femmes kabyles, gravirent à dos de mulet les hauteurs du Djurjura, et après une ascension fort pénible de huit heures, atteignirent leur petite maison où les attendait le très saint Sacrement qu'elles adorèrent. Elles se mirent tout de suite aux visites de malades, aux écoles d'enfants. Ce fut une transformation pour la pauvre montagne que l'arrivée des pieuses maraboutes. Les ronces disparaissaient peu à peu de ce champ trop longtemps réputé stérile ; et on put entrevoir le jour où les anges de Dieu moissonneraient enfin là où, par leurs mains, la bonne semence était jetée.
Au commencement de 1884, le nombre des écoles kabyles était porté à neuf; sept pour les garçons, et deux pour les filles confiées aux sœurs-missionnaires, avec une soixantaine d'enfants par chaque maison. Tous et toutes apprenaient notre langue, notre histoire, nos arts, et plusieurs obtenaient notre certificat d'études et nos brevets. Çà et là, des cimes de perfection évangélique dépassaient le niveau
de la religion commune. Une de ces jeunes montagnardes, autrefois recueillie par Mgr Lavigerie en 1867, et élevée à Alger par les filles de la charité entra, dans ce temps-là, dans la société du Sacré Cœur à Mustapha; et ce fut le Cardinal lui-même qui lui donna le voile, en la fête du 2 février 1884. Les indigènes s'étonnaient de ces fruits de la croix, que leur sol n'avait pas connus. Dans ces mêmes années, un grave Kabyle faisait cet aveu et cette prière : « Les chrétiens sont bons. Mon Dieu, faites-moi boire dans la fontaine où ils boivent ! »
Il faut dire aussi quelques mots de la vallée du Chélif et des Atafs, où, depuis le retrait des subventions de l'État, les deux villages de Saint-Cyprien et de Sainte-Monique demeuraient à peu près stationnaires, avec une trentaine de familles chacun. Mais dans ces familles s'élevait « une légion d'enfants » occupés à l'école, à la terre, ou à la garde des troupeaux. Une délégation de la Chambre était venue visiter la petite colonie chrétienne, mais n'en avait remporté qu'une admiration aussi unanime que stérile.
L'hôpital Sainte-Elisabeth faisait rayonner tout à l'entour la charité de Jésus miséricordieux. C'est de là que partaient les sœurs pour visiter les pauvres malades oubliés dans leurs gourbis. Une des charitables sœurs avait retiré un à un plus de mille vers de la plaie cancéreuse d'une pauvre femme indigène. « Quelle n'était pas sa joie d'avoir trouvé quelqu'un pour la soulager! Aussi ne savait-elle comment nous témoigner sa reconnaissance. Elle ne cessait de nous baiser les mains. »
Près de là, à Saint-Martial, au bord du Chélif, à l'ombre d'un petit bois d'eucalvptus , on voyait de la route une maison dont l'aspect était à la fois celui d'un couvent et d'une ferme, entourée d'un petit domaine. C'est là que l'Archevêque venait de transférer le noviciat des frères précédemment placé à Maison-Carrée. Ils étaient une trentaine qui s'y préparaient à la vie de missionnaire, dans une vie très rude, très pauvre, cultivant la terre et s'appliquant aux
vertus de leur état humble et grand. Plusieurs d'entre eux étaient partis dans les trois premières caravanes pour les missions équatoriales. Ils étaient très fervents. « Quel changement depuis un an dans cette petite communauté ! écrivait leur Supérieur. Nous pouvions tout craindre l'an dernier de la part du gouvernement, peu disposé à nous accorder l'exemption du service militaire. Nos frères se décourageaient. Mais le bon Maître nous est venu en aide ; l'exemption désirée est venue, on a repris courage et confiance. Nos frères s'appliquent au travail de la maison et des champs, s'habituant à agir par esprit de foi, non parce qu'on les voit, mais parce que Dieu le veut. »
Le séjour des frères à Saint-Martial des Atafsfut de courte durée. Le noviciat revint à Maison-Carrée, et céda la place aux plus grands entre les garçons des villages chrétiens.
Le Cardinal fit visite à ses enfants des Atafs, au printemps de l'année i885. Il voulut voir chaque maison, chaque ménage, dans l'intimité, sans bruit : « Jugez de leur aMégresse, écrit le P. Van Oost, quand Son Eminence leur parla en tête à tète, s'informant d'eux et de leurs parents, les appelant chacun par leur nom, et causant familièrement avec les plus petits comme avec les plus grands. Tous à sa suite se portèrent à l'église, pour entendre sa parole. Il les entretint de leur avenir, du travail de la terre, de leurs devoirs de chrétiens, des récompenses éternelles. Cette allocution familière les a électrisés. »
Mgr Lavigerie avait jadis, on s'en souvient, fait le rêve de reposer, après sa mort, à l'ombre de ces villages bâtis, peuplés par lui, et où ses fils et ses filles viendraient prier pour son âme. Cette espérance lui tenait au cœur. Nous trouvons dans ses papiers une épitaphe de lui, au millésime de de 1880, en tête de laquelle il a écrit de sa main cet avertissement : « Mon épitaphe à placer sur ma tombe, qui doit être faite entre le village de Saint-Cyprien et celui de Sainte-Monique, sur la première colline en venant de Saint-Cyprien, près de la route. Cette tombe aura la forme
d'un marabout arabe, surmontée d'une croix double. » Suit l'inscription latine dont voici la traduction : « Ici repose, dans l'espérance de la miséricorde, Charles Martial Allemand Lavigerie, ancien auditeur de Rote, ancien évoque de Nancy, archevêque d'Alger, maintenant cendre, lequel, ayant aimé les Arabes les aima jusqu'à la fin, et a voulu après sa mort être enseveli parmi les fils que pendant sa vie il avait engendrés au Seigneur Jésus (i) ».
Mais le principal courant des missions africaines se portait présentement vers l'Afrique équatoriale, où elles formaient déjà des districts nouveaux. Lors des premières caravanes, il n'avait été établi qu'une seule mission, s'étendant du Nord au Sud, depuis le Haut-Nil jusqu'au Zambèze ; et de l'Est à l'Ouest, depuis une ligne imaginaire figurée à 4oo kilomètres des rivages orientaux de l'Afrique jusqu'à une autre ligne figurée à égale distance des rivages occidentaux. Deux ans après, ces régions avaient été divisées par la Propagande en quatre missions distinctes, toutes quatre confiées à la même Société, sous l'autorité de l'Archevêque d'Alger. C'étaient les deux pro-vicariats apostoliques du Nyanza et du Tanganika ; puis, sur le cours supérieur du Congo, deux autres plus récents, sous la dénomination de Haut-Congo septentrional et de Haut-Congo méridional , provisoirement rattachés à la mission du Tanganika. Le littoral, sur une bande maritime de 4oo kilomètres environ, continuait à être confié aux pères du Saint-Esprit.
Depuis 1878, trois caravanes étaient parties pour le continent noir, dont la dernière mentionnée dans cette histoire, avait quitté Alger le 6 novembre 1880, et Zanzibar le 6 janvier, fête de l'Epiphanie, 1881.
(1) Hic jacet, in spem divinœ misericordiœ , Karolus Martialis Allemand Lavigerie , ex auditore causarum sacri palatii apostolici, et deinde episcopo Nanceïensi, Archiepiscopus Algeriensis, nunc cinis, qui, cum Avabas dilexisset, in finem dilexit eos, et inter Jilios, quos vivais Chris to Domino partuvicrat, mortuus volait sepeliri. — Anna R. S. MDCCCLXXX...
A Zanzibar, le Cardinal avait jugé indispensable d'établir une procure chargée d'organiser à l'avance les caravanes destinées à l'intérieur. lien avait ainsi écrit auR. P. Horner, vicaire apostolique : « Notre désir le plus vif et le plus sincère est de ne troubler en rien la tranquillité et la prospérité de vos œuvres, en plaçant à côté d'elles des établissements qui pourraient les gêner ou leur porter ombrage. La seule chose qui nous paraisse désirable sur la côte est d'avoir un magasin à Zanzibar, et peut-être à Ragamoyo, pour y recevoir les objets que nous pourrons expédier d'Europe, et de plus un agent pour y faire nos expéditions et nous envoyer régulièrement les correspondances de nos pères. » La procure de Zanzibar ne devait pas être autre chose originairement, et c'était M. Guyot, ancien curé du Hussein-Dey, qui était chargé de son établissement.
La même lettre annonçait, vaguement il est vrai, un autre dessein du Cardinal : « La seule chose à laquelle nous pensions présentement est de placer dans l'intérieur un établissement intermédiaire entre les missions actuelles du Victoria-Nyanza et du Tanganika, de manière à pouvoir ainsi plus facilement bifurquer sur l'une et l'autre et leur servir de lien, car elles sont éloignées de plusieurs mois de marche. Mais cet établissement, s'il se fonde, sera situé à plusieurs centaines de kilomètres du littoral, et, par conséquent, ne pourra gêner en rien vos œuvres. »
Tabora était le lieu indiqué au fondateur, comme offrant, entre le littoral et les grands lacs, une communication plus facile et plus régulière que nulle part ailleurs. Il est vrai que, plus tard, les pères du Saint-Esprit réclamèrent leurs droits sur ce territoire qu'ils croyaient être de leur juridiction. Le Cardinal établit le sien, en donnant connaissance au R. P. Horner de la création des deux pro-vicariats du Nyanza et du Tanganika dans lesquels Tabora était compris : « Je ne me consolerais jamais, mon très révérend père, d'avoir violé vos droits, lui écrivait-il, car vous
avez été si plein de charité fraternel^ et cordiale pour nos pères qu'il serait inexcusable d'empiéter en quoi que ce soit sur votre terrain... A Dieu ne plaise que nous mettions aucun obstacle à vos projets! » Il lui faisait même l'offre de concessions dans les nouveaux vicariats de sa Société, moyennant autorisation immédiatement accordée, « ne désirant qu'une seule chose, vivre avec ces pères dans la charité de Notre-Seigneur, applaudir à leurs succès apostoliques et leur témoigner sa profonde reconnaissance. »
Le 25 juillet, le P. Guillet et le P. Blanc, partis de M'dabourou atteignirent Tabora en douze jours de marche, à travers d'immenses forêts hantées par les éléphants. Il y acheta d'un délégué de l'Association de Bruxelles une maison européenne, qu'il occupa le 2 septembre. C'est un grand entrepôt d'esclaves que Tabora, entièrement livré alors aux Arabes musulmans; et le premier spectacle que les missionnaires eurent sous les yeux fut celui de pauvres enfants liés ensemble par bandes, qu'on traînait par la ville comme des animaux à l'encan. Ils en rachetèrent plusieurs, qui furent les premières recrues d'un orphelinat qui ne devait avoir d'autres limites, dans son accroissement, que celles de leur grande charité et de leurs petits moyens.
Aux bords du Tanganika, le P. Deniaud avait déjà, dès les premiers mois de 1880, préparé un établissement dans la province du Massanzé. L'annonce qu'on en fit aux indigènes mit en fête tous les villages des environs. Pendant plusieurs journées un tonnerre de tambours l'apprit à toutes la contrée par de formidables roulements de joie et d'espérance. Le 25 novembre, les missionnaires débarquèrent au village de Moulouéva. C'était le lieu de la fondation projetée. Le Sultan arabe leur fit les honneurs de l'assemblée publique, et leur donna des terres. Il y eut des discours, des feux de joie, des danses : ce n'était rien. Mais le dimanche 28, une messe d'action de grâces y était célébrée : c'était tout. Le poste de Moulouéva, au Massanzé, était fondé.
Dans l'Ouganda, au commencement de 1881, les pères Giraud, Barbot et Combarieu fondaient pareillement une seconde station dans le Mouéré, au sud du lac Nyanza, sous le vocable de Notre-Dame du Sacré Cœur.
De la station primitive de Sainte-Marie de Roubaga, le P. Livinhac écrivait, le 8 avril 1881, que la mission continuait paisiblement sa marche en avant. Etablis, comme nous l'avons dit, sur la colline de Lubia, dans un palais de roseaux bâti en trois semaines, au sein d'une bananerie d'un hectare environ, entourée de plusieurs hectares de terres cultivables, données par M'tésa, les missionnaires avaient recueilli une vingtaine d'orphelins à qui le P. Levesque faisait l'école. Le P. Lourdel était chargé du soin des malades, du dictionnaire baganda, et des relations avec la cour : c'était le favori du roi. « Nous avons une centaine de catéchumènes adultes, écrivait à cette date le R. P. Livinhac. Il y a ici, grâces à Dieu, un grand nombre de pauvres âmes très désireuses de connaître le bon chemin, et de le suivre coûte que coûte. Je ne m'attendais pas à trouver parmi les nègres de si heureuses dispositions. . . La classe dont nous espérons le plus est la première classe des esclaves. Ces pauvres gens sont grandement supérieurs à ceux des nègres que nous avons rencontrés sur notre route. Ils sont très empressés de s'instruire de notre religion et de l'embrasser : ceux qui ont plusieurs femmes n'hésitent pas à n'en conserver qu'une. On dirait que les bons anges nous ont précédés ici et préparé les voies. »
N'en était-il pas ainsi de quelque ange terrestre? Les missionnaires s'étonnaient que, tandis que les peuplades voisines semblaient n'avoir aucune idée ni de Dieu, ni de la loi morale, ni de la vie à venir, la nation des Bagandas avait la notion exacte d'un Etre créateur du monde, Dieu unique et bon, de certains esprits mauvais nommés par eux Loubali, de la survivance de notre nature spirituelle, enfin des premiers principes et de l'obligation de la loi naturelle. De plus, ce ne fut pas une petite surprise pour les mission-
naires de les voir accoutumés à fêter le dimanche. Qui vous a appris ces choses? leur demandaient les prêtres. Ils racontaient alors qu'un homme extraordinaire qu'ils appelaient Hane ou Kintu, venu autrefois chez eux, leur avait enseigné qu'il y avait un Dieu, leur avait fait connaître ce qui était bon et ce qui était mauvais, et révélé un autre monde. Ils confessaient, que, si les Bagandas valaient un peu mieux que les autres noirs, c'est parce qu'ils n'avaient pas oublié ses leçons. C'était un saint, disaient-ils ; il ne possédait rien ; il était bon, très bon, ses paroles étaient pleines de sagesse. Même encore aujourd'hui il apparaît quelquefois pour reprendre ceux qui s'égarent et les ramener au bien. Le lieu de ces apparitions est resté un lieu sacré..
Sur ce fond, historique sans doute, la légende avait brodé, au cours des âges, des contes tellement fantaisistes qu'il était bien difficile d'en dégager la vérité. Le R. P. Livinhac se demandait, dans ses lettres, si « ce personnage n'était pas quelque missionnaire venu de l'Abyssinie ou du pays des Gallas, à qui la mort aurait à peine laissé le temps de commencer son œuvre, et qui, pendant de longs siècles, n'aurait pas eu de successeurs dans ce champ où l'ivraie serait venue se mêler au bon grain qu'il avait semé? »
Mais ce qui frappait ce peuple extraordinairement, c'était une circonstance bien particulière de l'arrivée des missionnaires dans ce pays privilégié. Ceux-ci apprirent plus tard que, lorsqu'ils étaient en route par terre pour se rendre dans l'Ouganda, une lettre de leur vénéré père. Mgr Lavigerie, leur avait été adressée portant l'ordre de prendre leur direction vers un autre point fort éloigné de celui-là, en raison des périls que le madhisme du Haut- Nil, alors en plein déchaînement, leur ferait courir dans la région supérieure du Nyanza. Or il arriva que cette lettre fut la seule qu'ils ne reçurent pas, au cours de leur voyage, sans que jamais ils aient pu savoir pour quelle cause ? Lorsqu'elle leur parvint enfin, on ne sait comment, dans un de leurs courriers, c'était plus d'une année après,
leur arrivée, et quand la mission de l'Ouganda était déjà en prospérité et ferveur. Les Bagandas se faisaient redire ce récit, et en tiraient sujet de reconnaissance au Seigneur.
Cependant les missionnaires commençaient à pénétrer le personnage complexe qu'était le roi M'tésa, trop surfait par Stanley. Il se faisait, il est vrai, instruire par le P. Lourdel, il goûtait nos mystères, s'éloignait des protestants, parfois semblait vouloir embrasser notre religion. Mais quelle chance d'avenir le catholicisme avait-il dans une âme livrée sans réserve à la cruauté et à la volupté? Que pouvait-on espérer d'un tyran qui faisait de ses sanglantes razzias annuelles d'esclaves, la première ressource de son budget? et que la polygamie retenait dans les liens charnels de ses milliers de femmes? Parfois il implorait quelque adoucissement à la loi de continence : ne pourrait-il du moins garder deux femmes, trois femmes? Pourquoi n'en avoir qu'une? Les Arabes musulmans ne manquaient pas de l'entretenir dans ces hésitations, ou ces révoltes. Ils étaient fort nombreux et très puissants à sa cour, nécessaires plutôt qu'agréables au prince qui trafiquait avec eux de ses troupeaux d'esclaves, et détestés par le peuple en leur odieuse qualité de marchands de chair humaine. L'intelligence de M'tésa se dépensait à tenir la balance égale entre les religions et les partis qui se disputaient la possession de son âme ou de ses grâces, musulmans, protestants, catholiques; faisant aux blancs un accueil d'autant plus empressé qu'il en espérait davantage, mais toujours prêt à adjuger ses faveurs royales au plus offrant et dernier enchérisseur, d'où qu'il vînt. C'était la politique de bascule au service des puissances barbares, comme des autres.
L'intelligence gouvernementale de laquelle il était doué l'éclairait sur le péril d'une invasion de ses États, soit du côté du nord, par le Soudan et le Haut-Nil que soulevait alors la prédication du Madhi ; soit par l'Est et le Sud, que la toute-puissante sultanie de Zanzibar enveloppait
d'un réseau de fiefs musulmans prêts à l'étouffer ou à l'absorber. Aussi cherchait-il quelque part, en Europe, une protection qui d'ailleurs venait s'offrir d'elle-même ; car l'Angleterre était là avec ses prédicants, agents empressés de sa diplomatie. Sollicité par eux, il consentit à envoyer des ambassadeurs saluer de sa part Sa Majesté la reine Victoria, sous la conduite d'un ministre, le révérend Wilson, et du Dl Salkins C'était l'ouverture à de futures négociations.
Mais l'Angleterre, déjà maîtresse de l'Egypte, n'allaitelle pas faire cause commune avec les Turcs pour avancer ses conquêtes jusqu'aux sources du Nil? Le roi M'tésa se le demandait; et cette défiance, nous l'avons vu, n'avait pas peu contribué au bon accueil que le prince noir avait fait aux missionnaires de cette nation française plus généreuse, plus désintéressée, que des hommes de Zanzibar lui avaient précédemment nommée avec honneur. Leur arrivée lui parut une occasion et un moyen d'échapper aux visées anglo-égyptiennes; et aussitôt, faisant arrêter son ambassade à la frontière , il préféra s'adresser à ces nouveaux venus. Un jour donc, appelant près de lui le R. P. Livinhac, il lui exposa ses craintes et lui demanda de lui obtenir le protectorat français. Ensuite, s'il recevait une réponse encourageante, une autre ambassade, conduite par d'autres guides, se rendrait en Europe avec le fils même du roi, pour régler les conditions de l'amitié de la France .
C'est le i3 juillet 1873 que cette proposition fut faite aux missionnaires. Elle les prit à l'improviste. Mgr Livinhac commença par répondre que leur mission dans le pays n'était nullement politique, qu'ils ne venaient que pour établir le règne de Dieu sur les âmes, et que les instructions formelles de leur premier chef leur interdisaient de s'immiscer dans les affaires intérieures du gouvernement. Et puis savaient-ils ce qui se passait en France, depuis près de deux ans qu'ils l'avaient quittée? Enfin aucun des pères
n'était autorisé à laisser la mission pour retourner en France. Puis, comme en présence de cette abnégation, M'tésa ne faisait qu'insister davantage, le R. P. Livinhac ajouta que tout ce qu'il pouvait faire était de notifier à notre consul de Zanzibar le désir de Sa Majesté, et d'en donner connaissance à Mgr Lavigerie.
Le Cardinal, tout en approuvant la réserve de ses missionnaires , ne manqua pas de communiquer ces offres de protectorat à notre gouvernement. M. de Freycinet occupait alors les Affaires étrangères. Il répondit que la France , déjà fort chargée par ses colonies d'Afrique, ne pouvait songer à s'étendre encore de ce côté, dans les circonstances présentes. Cette politique abstentionniste de M. de Freycinet était en tout conforme à celle qu'il devait suivre dans la question du protectorat de l'Egypte. Quant au consul de Zanzibar, tenant la lettre du R. P. Livinhac comme chose sans conséquence, il la laissa dormir en paix dans ses cartons, d'où son successeur, l'exhuma longtemps après, mais trop tard. Les choses en restèrent là. La députation vers l'Europe, arrêtée, depuis un mois, aux frontières de l'Ouganda, fut alors autorisée à se rendre en Angleterre. Mais faute d'avoir mission pour traiter avec la reine, elle n'aboutit à rien et rentra deux ans après , avec le révérend O'Flaerty. Le roi M'tésa garda quelque ressentiment à nos missionnaires de ce qu'il prenait pour un refus. Quant à l'Angleterre, on eut beau tenir secrète l'offre faite à la France, elle en sut quelque chose par des correspondances arabes, et elle fit bonne garde.
La partie dès lors restait belle aux musulmans de l'Ouganda pour la propagation de l'islamisme. Une lettre de Mgr Lavigerie insérée, en juin 1881, dans les Annales de la Propagation de la foi signalait l'islamisme comme le premier péril et le premier obstacle qui se dressait en face de la mission chrétienne. Il est aujourd'hui, en France et en Europe, toute une Ecole politique qui professe au contraire
que « notre mission en Afrique n'est pas de choisir poulies noirs un idéal religieux : où le prendrions-nous, n'en ayant point nous-mêmes? mais de faciliter leur relèvement, en leur communiquant avec gradation et mesure les notions acceptées de tous, catholiques, protestants, philosophes, et sur lesquelles personne ne discute... Or les musulmans, par leur croyance monothéiste et la simplicité de leur culte ou de leur morale, étant mieux préparés que nous pour faire franchir aux nègres les premiers degrés de la civilisation , gardons-nous de contrarier leur influence, en ce point évidemment bienfaisante. Essayons plutôt, dans la mesure où nous le permet notre attitude d'impartialité doctrinale, de prendre pour collaborateurs ceux d'entre eux qui sont placés sous notre dépendance. Les nègres y gagneront, la France n'y perdra pas (i). » La bienfaisance de l'islamisme, l'initiation au progrès par la civilisation musulmane, le relèvement des noirs par le mahométisme, Mgr Lavigerie montrait ce qu'il en fallait penser, et, dans cette lettre aux Annales de la Propagation de la foi, il faisait voirie mahométisme, expirant en Europe et sur les côtes de la Méditerranée, mais envahissant l'Afrique intérieure, s'y imposant par la force, s'y recrutant par l'esclavage, et portant sur sa conscience devant l'humanité le poids écrasant des 5o millions d'esclaves que, depuis cent ans , ses traitants tenaient et traînaient sous un joug immonde et ensanglanté. Il démontrait que l'islamisme est la ruine intellectuelle et matérielle d'un pays : « L'ombre d'un Turc stérilise pour un siècle le champ qu'il traverse », dit un proverbe oriental. C'était aussi la ruine morale, et les vieillards de l'Ouganda constataient que, depuis l'arrivée des Arabes, le pays souffrait d'un débordement de mœurs inconnu avant eux. Or cette
(i) M. Lavertujon, sénateur de la Gironde. Rapport sur les compagnies de colonisation. Séance du 10 juin 189/). Journal officiel du 29 juillet et du 4 août. Avec les citations à l'appui.
320 LE CARDINAL LAVIGKRIE.
ombre délétère et mortelle se projetait sur l'Afrique équatoriale tout entière. « Les Arabes, écrivait encore le Cardinal, qui tous plus ou moins reconnaissent l'autorité du sultan de Zanzibar, sont en réalité les vrais maîtres de la région, où ils réalisent des bénéfices odieux dont le sultan a sa part avouée ou occulte. C'est lui qui, à la requête des consuls européens, donne aux voyageurs des diverses nationalités des lettres de recommandation pour les Arabes esclavagistes, dans les districts où ils prennent hardiment eux-mêmes le nom de sultans ou gouverneurs. »
Un second péril pour la mission lui venait du protestantisme. Le Cardinal montrait, dans les prédicants anglais, un grand nombre de marchands ou ouvriers déguisés sous le titre honorable et lucratif de ministres, généralement indifférents atout, sauf à leurs affaires, mais hostiles par patriotisme à l'influence française et dès lors à l'action des missionnaires de France. Nous connaissons déjà M. Mackay, le plus zélé de tous, dont la diplomatie entremêlait volontiers de mauvais discours contre la mission à de bons procédés envers les missionnaires. Il écrivait un jour au R. P. Livinhac pour « le féliciter de sa sagesse, de son bon esprit et de sa tolérance » , en ajoutant : « Je prie le Dieu tout-puissant qu'il vous donne des bénédictions innombrables pour votre grande entreprise de la mission et pour toutes vos autres œuvres ! » Et, pendant ce tempslà, le même Mackay ne se faisait pas faute d'affirmer à M'tésa que les prêtres catholiques conféraient le baptême aux bœufs et aux moutons ; et, en Europe, la Church Missionary Society faisait publier des lettres de lui où il était rapporté que nos missionnaires pratiquaient la traite des nègres pour leur compte, à preuve le grand nombre d'enfants indigènes qu'ils achetaient et élevaient dans leurs orphelinats !
M'tésa ne s'y trompait pas. Ses préférences continuaient d'être pour le catholicisme; et même il arriva, en 1880, « qu'un jour qu'il était malade, ayant fait venir le P. Lour-
pel, il lui demanda de lui conférer le baptême. Mais, une fois baptisé, renoncerait-il à la polygamie? Ici les instructions de Mgr Lavigerie étaient formelles ; et même le cas avait été prévu à son égard : « C'est au roi M'tésa entre tous, écrivait le Cardinal, qu'il convient d'appliquer la règle de ne pas donner le baptême, lors même qu'il le demanderait avec instance, à cause de la polygamie à laquelle il ne renoncerait jamais d'une manière sérieuse, sans un miracle de la grâce. Il faudrait lui expliquer qu'il y a trois degrés parmi les chrétiens. Le premier degré celui des postulants, le second celui des catéchumènes, et le troisième celui des fidèles. La polygamie n'étant pas contraire au droit naturel, puisque Moïse l'a permise, il n'y aurait pas lieu de forcer ce prince à renvoyer ses femmes avant le baptême. Il faudrait seulement qu'il sût bien qu'une fois baptisé il ne pourrait plus les garder, et qUe, jusqu'à ce qu'il eût cette intention arrêtée, il ne pourrait pas recevoir le baptême; mais qu'on pourrait le lui donner dans le moment de la mort; et que, dans le cas même où il serait dans l'impossibilité matérielle de le recevoir, son désir ardent pourrait y suppléer. »
Un peu plus tard, l'Archevêque écrivait à Tabora : « Vous m'avez demandé des explications sur le catéchuménat. Dans mon dernier séjour à Rome, j'en ai entretenu le pape Léon XIII lui-même. Il a grandement approuvé ce rétablissement du catéchuménat antique parmi vos infidèles ; et, en conséquence, je pense que vous ferez bien de le maintenir dans les termes que j'ai fixés, en faisant cependant des exceptions soit pour les enfants de vos catéchumènes, soit pour les adultes eux-mêmes qui témoigneraient des dispositions héroïques... »
Moyennant l'application de ces règles si sages, Mgr Lavigerie concevait bon espoir : « L'Eglise, disait-il ailleurs, l'Eglise qui a triomphé de la corruption grecque et romaine, tout aussi profonde que celle des noirs, ne doit pas désespérer de les vaincre. Elle a eu, dans les premiers siècles,
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ses postulants, ses catéchumènes qui attendaient le baptême jusqu'à la mort, parce qu'ils ne pouvaient rompre les liens dans lesquels ils étaient engagés; et, à la fin, elle a formé des générations de vierges. Elle saura avoir dans l'Afrique équatoriale une semblable patience et purifier peu à peu ce sang corrompu. »
Mais la calamité suprême du pays et l'obstacle principal aux progrès de la mission, c'était l'esclavage, la traite, qui faisait par an 400.000 victimes sur le continent noir. Ce roi de l'Ouganda, en particulier, partait chaque année en guerre contre les Etats voisins ou tributaires, razziait une contrée, pillait la campagne, brûlait les villages et enlevait un ou deux mille indigènes, hommes, femmes, enfants, qu'on poursuivait à coups de lances et de fusils dans les forêts, les vallées, les marécages. On les prenait, on les garrottait, on les entraînait à la file, poussés par les soldats, on les entassait sur des barques, pour se les partager ensuite sur le rivage. Le roi prélevait d'abord pour son harem, pour sa cour, pour les seigneurs de son royaume, ce qu'il y avait de meilleur, de plus valide, de plus beau. Le reste, il le vendait aux Arabes esclavagistes qui le payaient en nature, armes, poudres, munitions, afin qu'il pût ainsi continuer, lui sa guerre d'extermination, eux leur commerce de chair humaine. Il en était de même de tous ces rois nègres de l'Afrique intérieure, ces Tipo-Tipo, ces Mirambo que nous verrons à l'œuvre. « Or, qu'attendre d'une population ainsi pourchassée, décimée? qu'attendre surtout de ceux qui entretiennent ce trafic infâme et qui en bénéficient? demandait le Cardinal. Les marchands d'esclaves et leurs pourvoyeurs comprennent que le règne de l'Évangile sera la fin de leur fortune; ils n'épargnent rien pour l'empêcher ; et nos pères n'ont pas de plus rudes adversaires. Mais ici il faut compter sur l'appui du monde civilisé, qui ne laissera pas toujours protester sa parole et saura détruire la traite sur les marchés de l'intérieur, comme il l'a détruite sur le littoral. »
Mgr Lavigerie accusait bien encore un dernier et grave obstacle à l'évangélisation : celui d'un climat meurtrier, surtout dans les terres basses qui s'étendent depuis les côtes jusqu'aux Grands Lacs. Toutefois déjà l'obstacle était vaincu de ce côté, par la patience et l'héroïsme de ces hommes résignés et résolus à tout, soit à vivre, soit à mourir, pourvu que fût procuré le règne de Jésus-Christ et le salut des âmes. Leur rude croix de missionnaires n'était pas seulement acceptée mais aimée. « Nous avons tous été visités par notre chère sœur la fièvre, écrivait naguère le P. Pascal qui en était mort. Tout le monde supporte gaiement les peines et les privations. C'est une grande consolation pour nous de songer que nous souffrons pour le bon Maître et pour les âmes qu'il a rachetées de son sang. » — « Si nous avions moins souffert, écrivait un autre, nous aurions moins prié, nous nous serions moins détachés des choses de la terre, moins unis à Dieu. Que le divin Maître soit donc béni de nous avoir trouvés dignes de supporter quelque chose pour lui! »
Avec de tels courages on devait allait vite et loin. De l'Algérie, de la Tunisie, de partout, le Cardinal dirigeait le mouvement, comme s'il eût été lui-même sur le champ de bataille ; et la sûreté avec laquelle il assignait à chacun son poste, son rôle, son action propre, ferait vraiment croire à une seconde vue des personnes et des choses. Il est vrai qu'il ne cessait de demander des lettres et des renseignements : « Mon cher enfant, écrivait-il au P. Deniaud, écrivez-nous plus longuement; nous vous trouvons trop succinct. Quand vous avez l'occasion de nous entretenir de choses et de personnes qui intéressent tout le monde en France, faites-le d'une manière un peu plus détaillée. Vous n'avez pas, sur le Tanganika, comme on l'a quelquefois en France, l'excuse de l'heure de la poste. »
La troisième caravane était arrivée, le 5 mars 1881, sur les bords de la M'dabourou, dans le district du même nom, à l'extrémité de l'Ougogo, entre la côte et Ta-
bora. Le roi nègre Mouini Mtuana les reçut gracieusement dans son vaste tembé. C'était un prince guerrier, un ravageur lui aussi, vassal du sultan arabe de Zanzibar. Avec son agrément, ils se bâtirent une maison, une chapelle, et l'inauguration s'en fit solennellement en la fête du Sacré Cœur de Jésus : « Cette chapelle encore inachevée est très pauvre, hélas! écrivait le P. Ménard; Notre-Seigneur est missionnaire avec ses missionnaires et pauvre avec eux. Le soir de notre arrivée, nous avons eu feu d'artifice. Le roi est venu avec plusieurs des siens, musulmans comme lui. L'admiration de ces pauvres gens était à son comble. » On eut là une ferme, un petit troupeau; on récolta le maïs ; on se mit à apprendre les cinq dialectes qui se partagent les tembés de M'dabourou, et leur millier d'habitants. On racheta des enfants, dont quatre furent ensuite dirigés sur l'institut apostolique de Malte ; on fit beaucoup de bien aux malheureux ravagés, incendiés, dispersés, traqués dans une guerre récente : on attendit l'heure de Dieu.
Les nouveaux venus arrivaient à temps pour reformer les rangs décimés parla mort. Au Tanganika, le P. Deniaud avait pour effectif, dans le poste de l'Ourondi, deux pères, un frère et un auxiliaire belge. Il était plein de désirs, lui et ses compagnons, et il se proposait de se porter à deux ou trois mois de là , dans les Etats du Muata Yamvo, lorsqu'un plus beau royaume lui fut donné dans le ciel. Cette mission devait être la première à verser son sang pour Jésus-Christ. Il avait fait son œuvre du rachat des jeunes nègres : « C'est une œuvre à pousser activement, lui écrivait Mgr Lavigerie, elle est la clef et l'espérance de tout le reste. » Mais elle avait excité contre lui les ressentiments d'une tribu voisine, les Wabikari, jaloux de ce que les pères n'avaient pas pris domicile sur leurs terres; et, à plusieurs reprises, ils s'étaient déjà portés contre son orphelinat pour en arracher les jeunes noirs. Même ils étaient parvenus à s'emparer d'un de ces petits rachetés
qu'ils refusaient de rendre, lorsqu'un jour ils s'excitèrent à en finir par la mort de ces blancs qui leur ravissaient leur proie. Un jour, 4 mai 1881, un affreux tumulte d'armes et de cris sauvages avertit les pères que les brigands étaient là. Trois missionnaires sortent alors et se présentent à eux : Que demandez-vous? Une grêle de flèches fut la réponse. Le P. Augier tombe le premier, mortellement blessé, M. d'Hoop, l'auxiliaire belge, tombe à côté de lui. Le P. Deniaud, blessé lui-même mais encore debout, donne l'absolution à ses deux compagnons, et tombe à son tour percé de huit blessures mortelles. Les meurtriers prennent la fuite. Le P. Dromaux et le frère Jérôme arrivent, relèvent les deux premières victimes déjà expirées, et rapportent leur Supérieur dans l'habitation où, dix minutes après, il rend son âme à Dieu.
Le lendemain, les trois martyrs de la charité étaient ensevelis pieusement sous le grand arbre qui abritait la maison. Les pères du Massanzé, de l'autre côté du lac, prévenus de ce malheur, arrivèrent en barque au secours de leurs frères survivants. Ceux-ci ne pouvaient plus demeurer en ce lieu : les Roumougué, épouvantés, ne se sentaient pas de force à repousser les agresseurs. Il fut donc arrêté que les missionnaires des deux stations se réuniraient en une seule; et, deux jours après, les pères et leurs orphelins s'embarquèrent à destination du Massanzé.
Mgr Lavigerie pleura le P. Deniaud. C'était un vrai cœur de missionnaire, enthousiaste, enflammé de l'amour de Jésus-Christ, de l'Eglise et de la France. C'était lui qui écrivait au moment du départ : « Nous voilà donc en route pour notre mission. Une vie nouvelle commence. C'est l'apostolat tel que l'ont connu les apôtres. Malgré notre insuffisance et notre indignité, nous sommes les premiers qui, depuis l'origine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Eglise dans ce monde barbare et encore à peu près inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d'âmes nous
tendent invisiblement les bras. Et c'est pour cette grande œuvre que nous offrons à Dieu toutes nos peines, toutes nos épreuves, notre vie même, s'il croit bon de nous la demander. »
Il ne parlait pas moins ardemment de la France, dont ils allaient porter la langue et l'influence dans ces profondeurs africaines : « Nous voici pour tenir sa place. Nous lui sacrifions aussi par avance tout ce qui nous est cher et nos vies même. Si nous périssons, qu'elle se souvienne que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en pensant à elle et en l'aimant jusqu'à la fin! »
Mgr Lavigerie écrivit à la mère du héros une lettre moins de condoléances que de félicitations. Il la félicitait d'avoir eu un tel fils, il la louait de l'avoir formé à de telles vertus et de lui avoir préparé une telle mort. Il inscrivait sur le front de ce fils le nom glorieux de martyr de la charité. Il rappelait les belles paroles apostoliques et françaises que nous venons de citer. Il assurait que son souvenir vivrait éternellement dans le cœur des missionnaires ses frères : « Leur premier mouvement comme le mien, disait-il, a été de rendre grâces à Dieu d'un sacrifice si héroïque; le second de jurer de les venger. Et leur vengeance, ce sera de partir plus nombreux encore et de porter enfin à ces barbares qui ont tué leurs frères la vie et le pardon du ciel! »
Le P. Augier, la seconde victime, était l'inséparable compagnon du P. Deniaud, compagnon de ses travaux, émule de ses vertus, uni à lui dans la mort comme il l'avait été dans la vie. Quant à l'auxiliaire belge, M. Félix d'Hoop, c'était un ancien zouave pontifical de Pie IX; il venait de renouveler son engfaijement à la mission, et il écrivait alors à Mgp Lavigerie : « Je vous avoue, Monseigneur, que je me trouve très heureux où je me trouve. Le P. Deniaud, à la disposition duquel je me suis mis complètement, pourra m'envoyer où il voudra, j'obéirai
en aveugle. La seule chose que je demande, c'est de rendre le plus de services possible à la mission. »
La petite colonie du Tanganika, ralliée désormais tout entière dans le Massanzé, y établit un petit village de fidèles. Les hommes, une quarantaine, étaient tous assidus à la prière et à l'instruction. La coutume du pays n'y admet pas les femmes. Les enfants y affluaient; l'orphelinat, en 1882, comptait 70 rachetés, dont 43 enfants, 28 jeunes mariés et 4 nouveau-nés. De là les pères se portèrent vers le golfe de Burton. Des guerres sauvages ensanglantaient ces bords, ils opérèrent le sauvetage de victimes sans nombre. Ln peu plus tard, une mission s'établisait dans l'Ousighé, rive orientale du Roussizi, et un village chrétien se groupait autour des cases provisoires des pères. « Certes, écrivaient les missionnaires, dans ces immenses régions il y a place pour toutes les bonnes volontés, car on ne compte pas moins de 200 lieues de côtes au Sud d'Oujiji, tant sur la rive orientale que sur la rive occidentale du Tanganika. »
A l'ouest du Tanganika, le grand fleuve du Congo descend des hautes collines qui enferment le lac, et s'en va grossissant, bondissant, porter à l'Atlantique sur un parcours de 3.ooo kilomètres, la vaste masse de ses eaux. C'est là, à l'entrée du golfe de Burton, que fut établie bientôt le poste de Mloueva, duquel le P. Guillet écrivait peu après : « Le nombre de nos catéchumènes varie déjà entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix; et tous viennent aux instructions avec assiduité. » Au sud du même golfe, dans une autre station, le P. Moinet rassemblait une chrétienté grandissante dans une chapelle qu'il appelait la cathédrale du Haut-Congo. Le vieux chef des Wagoua, Pore, avait fait solennellement alliance avec lui, par la cérémonie de l'échange du sang. Les habitants étaient bons et favorables aux .blancs : « A ce que nous voyons, remarquaient les missionnaires, les peuples du bord des lacs ont une propension naturelle à la civilisation, tandis que ceux de fin-
térïeur sont plus sauvages et d'un abord plus difficile. » Quant à la contrée elle-même, un peu ondulée, traversée par de petits cours d'eau qui, avant de se jeter dans le lac se déversent dans de belles rivières, elle serait la plus riche et la plus magnifique du monde si la guerre intestine incessante d'une part, et de l'autre de continuelles razzias d'esclaves conduites par les Arabes, n'en avaient fait une pauvre terre dépeuplée, inculte, sorte de grand marécage couvert d'herbes et de roseaux dont des milliers de crocodiles se partagent l'empire.
Un peu plus tard, une épidémie de petite vérole s'étant abattue sur ce pauvre peuple, les pères se firent les infirmiers de ces infortunés, que l'on chassait comme des lépreux. A Kibanga, le P. Vincke improvisa un hôpital où cent cinquante indigènes, abandonnés dans les hautes herbes et dans les bois, se réfugièrent tour à tour. Une centaine survécut, cinquante furent baptisés à l'article de la mort. Sur les 1 20 orphelins, 22 avaient succombé dans des sentiments de piété enviables aux plus parfaits; mais trente vinrent les remplacer immédiatement : « Nous allions, écrit le P. Wincke au Cardinal , courir dans les forêts et sur les montagnes à la recherche des malades. Parfois il fallait traverser les marais, la nuit, sur le dos d'un nègre. Nous passions des nuits auprès des moribonds pour leur ouvrir le ciel ; nous ensevelissions nous-mêmes les morts et nous les déposions dans la terre creusée de nos mains. Quelques-uns de nos enfants nous aidaient dans ces œuvres de charité chrétienne. Deux femmes de notre village ont rempli généreusement jusqu'à la fin le rôle de sœurs de charité. J'ai essayé de pratiquer l'inoculation au moyen de pus recueilli sur des sujets atteints de la variole discrète. Grâce à Dieu, aucun des inoculés n'a succombé. Alors de tous côtés on accourait à nous : on arrivait par bateaux de cent, deux cents personnes, de toutes les directions. Grâce à l'épidémie notre champ d'action s'est considérablement élargi, et tous ces vaccinés ont jeté loin leurs amulettes pour porter f
les médailles qu'ils appellent la monnaie du bon Dieu. C'est le grand adoucissement à nos extrêmes fatigues. Nous pensons que le Dieu de miséricorde voit nos travaux, et qu'il sera un jour miséricordieux envers nous comme nous le sommes envers nos pauvres frères noirs. »
Un peu après, à la fin de i885, les missionnaires de Kibanga annonçaient qu'au lieu d'un village chrétien, ils en avaient maintenant quatre, à quelques centaines de mètres les uns des autres. On y faisait la prière en commun, matin et soir, et le catéchisme deux fois la semaine. Un poste avancé , sur une élévation du nom de Kabwa mettait les missionnaires en relation apostolique avec les Wabembés de la montagne : « La foi diminue, la foi s'en va de la France, écrivait un de ces braves pères, mais pendant que ces gémissements arrivent à nous de notre malheureuse patrie, le missionnaire constate avec bonheur qu'en Afrique, la foi se propage au sein de l'infortunée race de Cham. »
C'était au prix de leur vie que ces prêtres opéraient cette résurrection. Ceux qui n'étaient pas frappés par les flèches des barbares tombaient sous le coup de la fatigue, des privations et du climat. La mission du Tanganika, à Kibanga, perdait son supérieur, le R. P. Guillet, le 29 novembre 1884. Quand il se sentit mourir, il demanda au P. Wincke le secours des derniers sacrements, offrit à Dieu son sacrifice, prononça les saints noms de Jésus et de Marie, bénit ses frères et ses chers nègres agenouillés près de lui, et rendit sur les pieds du divin Roi des apôtres son âme tout apostolique. Moins d'une année après, c'était le P. Delaunay qui expirait au même lieu. Sa poitrine était brisée. Il travaillait, catéchisait, composait une grammaire en langue indigène, et toujours souffrant ne semblait pas pouvoir mourir. Cependant il avait soif de voir Jésus-Christ face à face, disait-il, pour l'intéresser en faveur de ces pauvres peuplades du Tanganika. Il s'endormit entre les bras du P. Dromaux, son inséparable compagnon qui écrivait : « Je reste maintenant seul des missionnaires
de la première caravane du Tanganika, mon tour viendra tôt ou tard, bien que j'ignore la voie que Notre-Seigneur me fera suivre pour me réunir à ceux qui m'ont précédé. Je m'en remets entièrement à sa sainte volonté, lui demandant seulement de me faire mourir comme eux de la mort des justes. »
D'autres caravanes arrivaient pour remplir les vides creusés dans les rangs des héros. En 1 885, le Cardinal essaya d'une nouvelle voie pour ses missionnaires. Trois routes peuvent conduire à la région des grands lacs. Nous connaissons la route de l'Est, celle qui part de Zanzibar, la seule que les missionnaires eussent suivie jusqu'alors. Il y avait la route du Nord, celle qui, de l'Egypte, remonte le Nil jusqu'aux lacs où il prend sa source. Le Cardinal, qui avait envoyé le père Deguerry étudier cette route, avait dû y renoncer à cause de l'appréhension et aversion qu'ont les rois nègres de tous ceux qu'elle amène chez eux par ce côté, car c'est une de leurs croyances que leurs futurs conquérants viendront de la région de l'Egypte. Enfin une troisième voie venait d'être ouverte par l'Ouest, remontant le Congo, comme avait fait Stanley; et c'était cette route, croyait-on, que devaient prendre désormais les missionnaires destinés aux deux nouveaux vicariats du Congo concédés aux pères blancs par le Saint-Siège. Trois missionnaires prêtres, les PP. Dupont, Merlon et Schynse embarqués au Havre, le 22 juin i885, débarquèrent à Banana, à l'embouchure du grand fleuve, et prenant la route de Vivi atteignirent le Stanley-Pool, immense bassin fluvial de 25 kilomètres de diamètre, semé d'îlots boisés, pour de là se rendre au confluent du Kassaï et du Congo. C'est à ce point de jonction, à Kouamouth, sur la rive gauche, qu'ils établirent une première station qui devait en préparer d'autres, parmi ces populations que le commerce de l'ivoire a livrées à tous les genres de rapacité et de corruption. « Nous demandons au divin Maître, écrivait le père Merlon, qu'il nous sanctifie de plus en plus par la vertu
solide et par la souffrance généreusem3nt supportée, afin que nous puissions sanctifier ensuite ces pauvres abandonnés. »
Maintenant, du Tanganika remontons vers le Nyanza. Entrons dans l'Ouganda, pour y voir mûrir la première moisson des âmes, mais sous un ciel d'orage, qui cachait la foudre dans ses flancs.
La station du R. P. Livinhac à Sainte-Marie de Roubaga, réunissait, à la fin d'octobre 1881, une chrétienté fervente d'un peu plus de a5o catéchumènes. « Non seulement ils croient sans la moindre hésitation toutes les vérités que nous leur exposons, écrivait le R. P. Supérieur, mais ils déclarent qu'ils sont résolus à renoncer à leurs vices pour mener une nouvelle vie et arriver au bonheur éternel. » Au sud , dans la station de Notre-Dame du Sacré Cœur, c'était la même ardeur de foi et de vertu.
Cependant, à la même époque, la bienveillance du roi M'tésa pour les missionnaires se changeait de plus en plus en ombrages inexplicables et en froideurs inquiétantes. Secrètement dépité du refus que la France lui avait fait de son protectorat, contrarié en outre du refus du saint baptême tant qu'il ne renoncerait pas à la polygamie, il allait répétant que « la religion chrétienne était trop lourde, tandis que le mahométisme permettait de tout faire. » Les Arabes, qui l'entretenaient dans ces dispositions, ajoutaient que les missionnaires n'étaient venus dans le pays que pour s'en emparer, que 700 fusils et 3oo esclaves étaient prêts à opérer contre lui un coup de main, près de frapper. De ces inventions grossières M'tésa ne croyait pas tout; il n'empêchait pas les pères de prêcher l'Evangile, il retenait encore près de lui le père Lourdel, son médecin de confiance; mais il se montrait de plus en plus défiant, craintif, emporté vis-à-vis des catéchumènes de sa cour, sans pouvoir toutefois intimider ces braves gens, ainsi qu'on va le voir.
Un jour, 19 novembre 1881, le P. Lourdel écrivait, l'âme
triste, qu'un jeune catéchumène, chef des pages du roi, venait d'être condamné à être brûlé vif, et cela la nuit suivante, sur la dénonciation calomnieuse d'une méchante femme. C'était une de ces fantaisies féroces et soudaines, habituelles au tyran. Le père Lourdel était allé visiter le prisonnier. « Père, lui dit le néophyte, on va me tuer sans doute, mais je ne crains pas la mort, je la désire même. — As-tu reçu le baptême? — Oui, un de mes compagnons me l'a donné hier soir, je ne crains plus de mourir. » Amené devant le roi, le page nia énergiquement ce dont on l'accusait. — « Eh bien, puisqu'il refuse de parler, qu'il brûle! » dit le roi. On lui mit le feu aux pieds; il invoquait le Seigneur; le feu ne lui fit pas de mal. Ramené dans sa prison, il obtint, pour sa dernière nuit, de se rendre chez les missionnaires, sous caution. Les pères lui suppléèrent les cérémonies du baptême, et lui donnèrent le nom de Laurent, en l'honneur du saint diacre, martyr du feu comme lui. Après minuit, leR. P. Livinhac le communia. « J'aurais voulu, écrit encore le P. Lourdel, que vous l'eussiez entendu nous dire avec quelle joie il acceptait la mort pour aller au ciel! Ce matin, il nous a envoyé, à titre de legs suprême, son petit esclave de quatorze ans qui connaît déjà tout son catéchisme, en nous faisant dire : « Je veux qu'il reste avec vous, pour qu'ainsi il pratique la religion de Jésus-Christ. » Finalement il échappa au supplice du feu ; le roi le savait innocent. Mais , peu de temps après, le tyran se débarrassa secrètement de lui, en le faisant noyer. » — « En voyant de tels courages, écrit encore le même père, je me disais qu'il y a dans ces nègres, par la grâce de Dieu, de l'étoffe pour faire des martyrs. » Les musulmans triomphaient. En i883, le Madhi ou Voyant soulevait au nom d'Allah les provinces de la haute Egypte, et remportait des avantages qui redonnaient du cœur à tous les Arabes du Haut-Nil, où ils devenaient plus audacieux et plus menaçants que jamais. Le- Cardinal Lavigerie vit l'étendue du péril que cette recru-
descence du fanatisme musulman faisait courir, non seulement aux missions équatoriales, mais à l'Afrique entière y compris nos colonies, et un article de lui, le Péril musulman, inséré dans son Bulletin des missions, poussa le cri d'alarme pour la seconde fois.
« Qu'il me soit permis, écrit-il, d'attirer l'attention de tous ceux qui, en Europe, s'intéressent à ces questions, sur le travail prodigieux que le mahométisme a accompli depuis le commencement de ce siècle, et sur les dangers qui peuvent en résulter même pour les provinces du littoral méditerranéen. Il s'est produit un fait étrange, resté inaperçu en Europe : c'est que, tandis que le monde musulman se décompose à notre contact, que l'empire des sultans s'en va en pièces, que la foi au Prophète disparait chez tous les hommes d'État de l'Islamisme, le Coran se crée un empire nouveau et redoutable au sein des contrées barbares de l'Afrique. Là, parmi les populations nègres, il agit en tout conformément à son premier programme : c'est par le glaive qu'il s'ouvre une route et qu'il impose sa foi. Les voyageurs énumèrent les nombreux Etats musulmans qui se fondent dans l'intérieur de l'Afrique, au sud du Sahara, depuis les côtes de Guinée jusqu'à l'Océan indien. Ils racontent comment les populations nègres envahies sont obligées sous peine de mort d'accepter la loi musulmane. Et qui le pourrait croire? Il y a des hommes parmi nous qui, par esprit antichrétien, considèrent cet état de choses, malgré ses horreurs féroces, comme un progrès accompli dans la marche de l'humanité! »
Le Cardinal s'indigne contre une doctrine qui salue l'islam comme un bienfait, laquelle trouvait dès lors, comme elle trouve encore aujourd'hui, des échos complaisants dans les feuilles allemandes, belges, françaises. Il oppose à ces connivences odieuses le tableau de ces 5o millions au moins de nègres idolâtres, que, depuis cent ans, « le mahométisme avait pénétrés de ses ardeurs sauvages
et de son grand principe de l'extermination jurée de l'infidèle. » Puis il regardait l'avenir et il disait : « Que cette masse énorme soit mise en mouvement pour un motif quelconque; qu'un faux prophète comme celui qui a surgi récemment sur les bords du Nil, les entraîne au pillage de l'Egypte, de la Tripolitaine, de la Tunisie, de l'Algérie ; et le monde peut revoir les spectacles qu'a vus, il y a quatorze siècles , l'Empire romain agonisant sous le poids de sa corruption et de ses fautes. »
Le Cardinal déclarait donc « aux nations civilisées que, si elles n'ouvraient pas les yeux, si elles ne s'entendaient pas pour trancher le mal dans sa racine, si l'invasion musulmane de l'intérieur n'était pas arrêtée, si la chasse aux esclaves n'était pas interdite, il était facile de prévoir les conséquences logiques, nécessaires de telles prémisses. »
Comme preuve de ce qu'il avançait, il rappelait encore la domination des Arabes esclavagistes sur les bords du Nyanza et du Tanganika : « Nous avons vu, disait-il, le puissant roi nègre M'tésa, redouté de tous, mais tremblant devant eux. Sous l'empire de cette crainte, il a eu la pensée de mettre son royaume sous le protectorat de la France, et il nous pria d'intervenir à cet égard auprès de notre gouvernement... » Mais, à l'heure présente, il était courbé sous le joug de ces maîtres triomphants. Rien ne leur résistait.
La mission était en péril. Les madhistes du Haut Nil, s'étaient emparés des missionnaires de Mgr Camboni et en avaient tué plusieurs. Il s'était passé là des choses inexprimables. Les Arabes de l'Ouganda s'apprêtaient à tendre la main à leurs frères victorieux, pour les mêmes exploits. M'tésa, irrité, inquiet, laissait redouter de lui les éclats les plus sinistres. Mgr Livinhac se souvint alors qu'il avait reçu du Cardinal Lavigerie l'ordre de ne pas exposer sa petite troupe à la mort, sans raison suffisante. Il fit donc savoir au roi qu'il allait se retirer, lui et ses compagnons, sur
une autre rive du lac, en attendant que le pays fût rendu à la paix : telles étaient ses instructions. M'tésa sentit ce qu'il perdait , et s'en montra affligé ; il voulut, ne les pouvant retenir, leur procurer du moins les meilleurs moyens de transport. Même l'astucieux calculateur leur fit quelques présents, leur disant de revenir. Les émigrants, portés par ses pirogues, passèrent à vingt journées de là, au sud du même lac.
Une station fut établie par eux dans le Bukumbi ou Oukumbi, sous le nom de Notre-Dame de Kamoga. Peu après, un second poste fut fondé, au village de Souérou, entre Tabora et le Nyanza, par le P. Lévesque, dans les Etats du fameux et redoutable Mirambo. Dans l'un et l'autre poste, pères et orphelins plantaient, bâtissaient, cultivaient, transformaient ce pays, sans rien demander aux habitants : « Les autres viennent ici pour chercher de l'ivoire, disaient les indigènes; mais vous nous apportez tout ce que vous avez. »
Au mois de février 1884, les habitants du Bukumbi virent descendre vers eux les barques de M'tésa, qui venait y faire sa razzia d'esclaves, comme chaque année. Les pères firent ce qu'ils purent pour arrêter le massacre, mais les soldats de M'tésa n'en chargèrent pas moins sur leurs pirogues cinq mille bœufs et plusieurs centaines de captifs, hommes, femmes et enfants. Quand ils quittèrent le pays, pas une hutte n'était debout, les bananiers étaient coupés, et les crocodiles se glissaient parmi les débris des villages pour y chercher leur proie.
Le Bukumbi n'était donc pas plus tranquille, ni plus sûr que ne l'était l'Ouganda, que l'on venait de laisser. Il était surtout moins bien disposé pour l'Evangile. D'autre part, les Bagandas fidèles ne se consolaient pas du départ de leurs prêtres. Plusieurs, arrivant par convois successifs, n'avaient pas craint de faire un voyage de plusieurs semaines, quelques-uns de plusieurs mois, à travers toutes sortes de périls, pour relrouverles missionnaires et recevoir
les sacrements. Le P. Livinhac les accueillit à bras ouverts et en établit un bon nombre à Kipalapala, à deux kilomètres de Tabora, nouvelle station qu'il venait de fonder, en septembre de l'année i883, comme plus salubre que la ville. « Qui sait? écrivait de là le P. Hauttecœur. Dans peu de temps, nous aurons peut-être à Kipalapala un village chrétien, et déjà nous y avons des offices solennels, grâce à nos catéchumènes et à quelques baptisés venus du Nyanza.
Dans l'Ouganda, les nombreux fidèles, non seulement persévéraient, mais faisaient des prosélytes de plus en plus nombreux : « Revenez à nous, faisaient-ils dire aux pères, nous vous les présenterons et vous les ferez chrétiens. » Ceux qui mouraient recevaient le baptême, à leur dernière heure, de la main des néophytes ou des catéchumènes, et les grands de la cour confessaient « que leur religion était la seule véritable. »
Les missionnaires résolurent de remonter vers le Nord. Une circonstance survint qui hâta leur départ. Le roi M'tésa venait de mourir sur ces entrefaites ; et son successeur et fils, le plus jeune de ses quarante frères, appelé Muanga ou Mwanga, avait jadis commencé de se faire initier à la foi. Aussi le premier acte de sa souveraineté fut-il, sans même attendre la réponse des pères, de leur envoyer des barques pour les ramener au plus tôt. Ceux qui les montaient ou qui les commandaient avaient été choisis parmi les chrétiens. Ils racontèrent les débuts d'un règne qui semblait devoir être celui du vrai Dieu. Le nouveau roi s'était même déclaré si fort à cet égard que les grands et les musulmans avaient comploté de le détrôner, par crainte qu'il n'abolît la polygamie dans ses Etats. Mais les chrétiens avaient découvert ce complot, et offert à ce prince deux mille soldats pour sa défense. Mwanga, sur leur conseil, pardonna aux coupables, qu'il se gagna par cette clémence toute chrétienne.
Au bout de quinze jours d'une navigation heureuse, la
petite flottille prenait terre à Mtevé. De là à la capitale, la route fut un long triomphe. Le roi donna aux pères de grandes terres, une bananeraie, des ouvriers pour élever des bâtiments à leur usage et à celui des orphelins. « C'est aux prières des chrétiens que je dois d'être sur le trône, » disait-il. La chrétienté s'était accrue : « Ils sont aujourd'hui plus de huit cents, écrivait le P. Lourdel. Il y a aujourd'hui des villages dont le chef est chrétien, et qui ne comptent pas moins de cent adorateurs du vrai Dieu. Parfois nous arrive un catéchumène suivi d'un certain nombre de prosélytes qui sont sa conquête, et à qui il fait dire leurs prières et leur catéchisme devant nous. » — « Voilà mille cinquante et un jours que vous êtes partis, leur disait un catéchumène. Nous désespérions de vous revoir. Mais nous instruisions nos frères, en nous disant : Si nos pères reviennent après notre mort, ils trouveront du moins la religion vivante dans bien des cœurs. » — Et le P. Lourdel écrivait : « L'heure de la grâce semble vraiment avoir sonné pour ce cher peuple de l'Ouganda. » Etait-ce l'avènement du royaume chrétien rêvé par l'Archevêque? Tout cela était beau comme une aurore.
A l'annonce de ces progrès et de ces espérances, le Cardinal avait déjà répondu à sa manière. Il avait obtenu de la Propagande l'érection de la mission du Victoria-Nyanza en vicariat apostolique. Un titre d'évêque titulaire devait être en conséquence assigné prochainement au R. P. Livinhac, Supérieur de cette mission. L'annonce en avait été portée au Bulletin de juillet i883. Mgr Lavigerie écrivit à son cher fils, moins pour le féliciter que pour le consoler et pour l'encourager. Le R. P. Livinhac protesta, refusa jusqu'à la dernière heure, suppliant son Évêque de porter sur un plus digne une charge et un honneur si lourds à sa jeunesse : il n'avait que trente-huit ans. La réponse du Cardinal fut qu'il l'attendait en France, dès que cela lui serait possible, pour lui conférer le sacre épiscopal. C'avait été le 28 décembre i883 qu'il était parti de la station de
N.-D. de Kamoga, au Bukumbi. « Je me rappelle encore, écrivait ensuite le P. Girault, le jour où, debout sur le rivage du Nyanza, je regardais avec une vive émotion la barque qui s'éloignait, en emportant notre bien-aimé Supérieur, avec le P. Lévesque. Depuis son départ, nous nous trouvons bien seuls, car il était pour nous l'instrument tout dévoué de la divine Providence. » Le 1 4 janvier 1884, les deux voyageurs atteignaient la mission de Kipalapala, près de Tabora, et, le 28 mars, ils étaient à Bagamoyo, après avoir parcouru 800 kilomètres en 5i jours. Ils débarquèrent à Alger, le 17 mai. Cinq petits nègres de huit à douze ans, de l'orphelinat de Kipalapala, descendaieni avec eux, pour être ensuite expédiés de là à l'école de Malte.
Ce fut une vision de l'Afrique équatoriale à Maison-Carrée, que le spectacle des missionnaires et de leurs enfants. A la veille de se voir imposer la consécration épiscopale, avec un si lourd fardeau, Mgr Livinhac supplia le Cardinal de lui permettre de faire un second noviciat de six mois, « Ce pieux et excellent père, écrivait de Tunis le Cardinal Lavigerie, le 1 4 juin, aux novices et missionnaires de Maison-Carrée, m'a représenté qu'il croyait ce second noviciat d'une importance majeure pour les missionnaires, après les premières années de leur apostolat extérieur. Il m'a fait remarquer que, dans la Compagnie de Jésus, cet usage est passé en loi, et que c'est à lui surtout que l'on attribue la régularité dans la discipline de cette illustre et sainte Société, qui n'a jamais eu besoin de réforme. Le T. R. P. Livinhac a ajouté que son désir très grand avait toujours été que cet usage fut introduit dans la Société des missionnaires d'Alger, mais qu'il s'était encore fortifié dans cette pensée depuis qu'il avait vu de près les fatigues, les périls et les dangers d'affaiblissement et de tiédeur que rencontrent les missionnaires, dans une vie où l'action extérieure absorbe presque tout... Après avoir moi-même mûrement réfléchi et prié Notre-Seigneur de m'éclairer dans
une affaire de cette importance, j'ai c/u devoir ne pas refuser au T. R. P. Livinhac la grâce qu'il me demandait. »
Il reçut l'onction sainte, le dimanche 1 6 septembre 1884, des mains de Mgr Lavigerie, assisté de Mgr Combes, de Constantine, et de Mgr Buhagiar, évêque de Ruspe, dans la chapelle de Saint-Cyprien, à Carthage, cette Carthage antique qui depuis huit cents ans n'avait vu consacrer aucun évêque catholique ! A la fin, le Cardinal lui adressa publiquement de fortes et graves paroles : « En partant do-, cilement à l'appel de Dieu, mon cher frère, vous aviez d'avance sacrifié votre vie. Onze missionnaires déjà tombés sous le fer des ennemis de Dieu en témoignent assez. C'est donc autant dans le sang des martyrs vos frères que dans l'onction de l'huile sainte que votre tète vénérée est consacrée aujourd'hui. C'est dans ce souvenir que vous chercherez la force et la grâce nécessaires pour remplir votre mission jusqu'au bout, heureux de livrer pour Jésus-Christ cette tête ceinte aujourd'hui d'une couronne qui est l'image et le présage de celle qui nous attend dans le ciel. »
Ce 16 septembre était l'anniversaire du martyre de saint Cyprien : il y avait 1626 ans que le grand athlète de la foi avait versé son sang pour Jésus-Christ. Mgr Lavigerie en prit le sujet de quelques grandes paroles aux évêques et aux missionnaires qui l'entouraient : « Voyez ces ruines. Dites-moi si ce n'est pas comme un immense reliquaire baigné du sang de nos saints? Et c'est à ce sépulcre qu'il faut redonner la vie ! » S'adressant à Mgr Livinhac, il lui disait : « Monseigneur, vous allez commencer votre ministère épiscopal dans une contrée qui fut toujours assise dans les ténèbres, et moi je termine le mien sur une terre autrefois inondée de la lumière de l'Évangile. Vous êtes préposé à un berceau et moi à un tombeau. Mais, nous chrétiens, nous savons comment la vie peut sortir d'un tombeau. »
Msr Livinhac demeura en Tunisie, en Algérie et en France jusqu'au mois d'avril i885. Pendant ce temps s'organisait une cinquième caravane dont il devait être le chef Avec
lui devait s'embarquer un autre grand missionnaire, qu'il avait connu naguère Supérieur général delà Société. C'était le P. Charbonnier qui, dans le chapitre de septembre i883, ses trois ans de supériorat terminés, avait supplié ses confrères de ne plus lui imposer de nouveau cette charge : il n'aspirait qu'au bonheur de se consacrer aux missions équatoriales. Le Cardinal Lavigerie le fit nommer par la Propagande provicaire apostolique du Tanganika et du Haut-Congo; et il le destina lui et quatre missionnaires, à cette cinquième caravane. M8r Livinhac emmenait, de son côté, dans son vicariat du Nyanza, les pères Chupin, Josset, Denoit et Solassol. C'était en tout quatorze partants, prêtres, frères et auxiliaires. Le 5 avril, le Cardinal, entouré de ses missionnaires, leur adressa ses adieux dans la cathédrale, puis les reçut dans ses bras, après qu'il se fut agenouillé devant chacun d'eux pour leur baiser les pieds, pendant que le chœur chantait Vin exitu Israël de Egypto.
Le départ fut retardé d'un mois, faute d'un bâtiment à destination de Zanzibar. Les deux troupes réunies atteignirent cette île le 1 8 juin, pour en repartir le i5 septembre. Le 12 décembre, elles étaient rendues à Kipalapala, première station de la mission.
C'est là que les missionnaires reçurent l'annonce du combat sanglant que soutenait à cette époque la chrétienté de l'Ouganda, et qui venait d'enrichir les actes des martyrs de l'Afrique renaissante d'une belle page déplus.