‹ Le Cardinal LavigerieChapitre 11 sur 50 · ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

ET LA FRANCE

l'encyclique nobilissima gallorum gens. la politique de conciliation. conseils du cardinal a l'univers affaire du cardinal

pitra et mgr lavigerie a rome. preparatifs de depart pour jerusalem. les élections politiques d'octobre. le programme catholique ! « justice et liberté. » défense de la foi. défense

du cardinal au sénat.

Il y avait plus d'une année, qu'à la date du 8 février 1884, le Pape Léon XIII avait publié sa célèbre Encyclique Nobilissima Gallorum gens 9 adressée aux évèques de France. C'était, en somme, l'invitation pressante à renouveler l'antique alliance entre l'Eglise et cette « nation très noble » dont il rappelait les fidélités et les grandeurs d'autrefois, les défections et les infortunes présentes. « Dans tout cela, disait le saint-Père , vous reconnaîtrez la grandeur de l'amour que nous portons à la France ; et nous ne doutons pas que ce témoignage de notre dévouement ne serve à maintenir et à resserrer entre elle et le Saint-Siège cette nécessaire union qui, en tout temps, fut féconde en toute sorte de biens pour l'une comme pour l'autre. )>

Les journaux ont beaucoup dit, soit alors, soit depuis, que Léon XIII, d'abord incliné vers l'Allemagne, avait été ensuite reporté vers la France par l'action continue et sug-

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gestive du Cardinal Lavigerie. Je ne sais ce qu'il en fut. Mais on peut affirmer que l'Archevêque d'Alger ne manqua jamais ni une bonne occasion, ni une bonne raison de nous attacher plus étroitement le Vicaire de Jésus-Christ.

Une des marques d'amour que le Pape nous avait donnée avait été d'éviter, par toutes sortes de ménagements, la rupture de la République avec l'Eglise romaine. C'est ainsi que, dans une lettre écrite, six mois auparavant, 12 mai, au président Grévy, pour se plaindre de nos lois de proscription, de spoliation et de persécution, Léon XIII avait pu faire justement valoir « son attention à déférer aux désirs du gouvernement, quand cela était possible, la modération et la délicatesse dont il avait usé pour ne pas diminuer le prestige de la société civile, prestige plus que jamais nécessaire à l'ordre public menacé par des courants conjurés pour le détruire. » Cette même modération respectueuse envers les pouvoirs établis, le Pape, dans son Encyclique , la recommandait soit à l'épiscopat, soit au clergé, dont il vantait justement l'ardent patriotisme et les services rendus à la patrie française.

A cela M. Grévy avait répondu, en juin, en déclarant qu'il regrettait ce déchaînement de passions antireligieuses, opposé aux sentiments de la majorité des Français. « Mais ajoutait-il, ces passions que je réprouve, peut-on nier qu'elles soient nées principalement de l'attitude hostile d'une partie du clergé contre la République, soit à son avènement, soit dans les luttes qu'elle a eues depuis a soutenir pour son existence, soit dans celles qu'elle soutient encore journellement contre ses plus mortels ennemis? »

Une telle plainte sous une telle plume ne pouvait manquer de faire impression sur l'esprit du Pape. C'est pourquoi de plus en plus il s'appliqua à enlever tout prétexte à des allégations semblables, si aventurées fussent-elles, en commandant a la presse catholique la même modération dont il usait lui-même. A cette fin, l'Encyclique Nobilissima s'adressait spécialement aux écrivains, aux journa-

listes qu'elle pressait « d'être unis entre eux, de sacrifier au bien commun leurs opinions personnelles, et de se régler sur les évêques et le Saint-Siège pour la défense de la religion. » Enfin, s'il se plaignait des ennemis de l'Eglise, le Pape ne se plaignait pas moins « de ceux qui, semant la division entre l'Eglise et l'Etat, couraient le risque de faire rompre le lien salutaire qui les unissait. » C'était déjà inaugurer la politique du ménagement, avant celle du ralliement.

Or, il était arrivé que cette politique pacificatrice n'avait pas été comprise. Et qui s'en étonnerait? Rien n'y avait préparé l'esprit public en France ; et c'était au lendemain des glorieuses résistances qui avaient signalé le pontificat de Pie IX que le Seigneur demandait à Pierre de faire rentrer l'épée dans le fourreau, remettant l'oreille à Malchus, pour essayer de gagner ses ennemis par l'autorité et la charité de la parole qui les fit autrefois reculer devant lui et tomber à ses pieds.

C'est ainsi qu'à cette époque le journal Y Univers , aujourd'hui très zélé promoteur et défenseur de la politique pontificale, tardait et hésitait beaucoup à s'y ranger. Le Cardinal Lavigerie très reconnaissant à cette feuille, dont d'ailleurs il avait besoin, voyait avec peine la froideur, sinon pire, qu'elle gardait vis-à-vis du gouvernement de Léon XIII. Rien n'était plus opposé à ses principes arrêtés sur la hiérarchie, comme à sa propre règle de docilité envers Rome, ainsi qu'il l'écrivait en cette circonstance au P. Charmetant, dans cette lettre que ce père était autorisé à montrer à Y Univers, si besoin en était : « Je vous ai dit que, comme Évêque, comme Vicaire apostolique, comme chef de missions, je ne puis avoir qu'une seule règle : la volonté, les désirs, les vues du saint-Père quel qu'il soit. J'ai inséré, comme point capital de la règle des missionnaires, cette disposition précise dans les constitutions que je leur ai données. Avec la grâce de Dieu, c'est ce que j'ai toujours été sous Pie IX; et, V Univers suivant

alors absolument la direction de ce grand Pontife, j'étais complètement avec lui. Mais ce que j'avais été sous Pie IX, je devais l'être sous Léon XIII. Il n'y a, il ne peut y avoir entre les papes, en vertu de leur infaillibilité, aucune différence sur les choses essentielles et définies ; mais il y en aura toujours, et j'ajoute même qu'il y en doit avoir, dans les vues de la Providence, en ce qui concerne les choses libres et les questions de conduite, lesquelles peuvent et doivent varier selon les temps, les circonstances et les personnes... C'est ce qui est arrivé pour Léon XIII et pour Pie IX. Leurs principes sont les mêmes; leur doctrine est identique ; leur conduite , leur manière de traiter les affaires et de parler aux hommes sont différentes. Or ici, je le répète, notre devoir est tout tracé : lorsque Léon XIII parle ou commande, lorsqu'il exprime un conseil ou un désir, nous ne devons pas seulement lui obéir extérieurement, mais conformer nos pensées aux siennes. Cela est l'essentiel de l'obéissance, le Pape ayant seul grâce efficace pour gouverner l'Eglise, et ceux qui lui résisteraient méritant à juste titre tout au moins la note de témérité. Or, c'est ce que nous avons vu malheureusement se produire dans le journal Y Univers, un peu sous toutes les formes, depuis l'avènement du Pape actuel. »

Il précisait ses griefs : mauvaise humeur sensible à l'endroit des représentants les plus autorisés de la pensée du saint-Père , le Cardinal Franchi , le Cardinal Nina, Mgr Czacki, nonce du Saint-Siège a Paris; réflexions peu sympathiques sur chacune des tentatives de conciliation faites par le saint-Père en Russie, en Prusse, en Suisse; âpretés des. polémiques, en opposition avec la volonté bien connue du saint-Père ; attitude irrespectueuse envers certains évoques vivants et morts ; silence affecté sur le Denier de saint Pierre; reproduction complaisante d'articles critiques empruntés à d'autres journaux, etc. Ce n'était là, à dire vrai, qu'un procès de tendances , mais ces tendances étaient manifestes. « Tout cela, disait le Cardinal, forme un en-

semble que ses auteurs eux-mêmes peuvent ne pas voir, mais qui éclate à tous les yeux.

« C'est ce qui m'a peu à peu séparé de Y Univers, ajoutet-il dans cette lettre. Malgré mes bonnes relations personnelles avec M. Veuillot, il m'était impossible en conscience de ne pas désapprouver des tendances semblables; non moins impossible d'accepter la complicité d'une telle attitude vis-à-vis d'un Pape qui m'a comblé des marques de sa bonté, de son affection, de sa confiance la plus absolue. »

Le Cardinal nous apprend qu'il avait désiré avoir à cet égard une explication avec le rédacteur en chef, comme cela se doit pratiquer entre personnes amies. « Mais j'ai pensé ensuite qu'il valait mieux attendre, et voir si les résultats heureux de cette grande politique pontificale qui, comme vous le verrez plus tard, est loin d'avoir dit son dernier mot, ne changeraient pas les dispositions de Y Univers. »

En attendant, le 4 novembre 1884, fut expédié au nonce de Paris un Bref qui, lui aussi, se plaignait de la conduite présente des journalistes « dont les discussions amères empêchaient le concert de l'action catholique contre l'ennemi commun. » En conséquence, Léon XIII les rappelait à l'obéissance due aux directions du Saint-.Siège et à celles de leurs évêques, les faisant se ressouvenir qu'eux, laïques, ne devaient pas empiéter sur les attributions de ceux qui seuls possèdent, de droit divin, le magistère de la doctrine. « Et cependant, disait le Pape, s'il est une nation à laquelle nous avons, sur toute autre, marqué notre bienveillance et à qui nous avons plus souvent et plus instamment recommandé l'union dans la foi et la charité de Jésus-Christ, c'est certainement la France. )>

Le Cardinal, à peine remis de la crise de vives souffrances qu'il avait traversée dans ces mêmes jours, venait de lire ce Bref, lorsqu'il reçut de M. Eugène Veuillot une lettre qui lui faisait part de la prise d'habit de sa fille. L'Archevêque envoya sa bénédiction à la novice : Benedictio perituri super te veniat, écrivait le malade. Mais cette

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communication amicale se trouvait être une porte ouverte à l'explication désirée. Il en profita pour entrer à l'amiable dans le sujet de leur dissentiment.

« Laissez-moi, Monsieur, écrivit-il, vous dire avec autant de sincérité que de tristesse combien je m'afflige de voir Y Univers suivre, depuis quelques années, une voie qui le sépare de Notre Saint-Père le Pape. » Puis venaient ces remontrances : « Un journaliste ne peut être catholique qu'à la condition de l'être avec le Pape, et comme le Pape, non seulement dans les choses qui sont définies et par conséquent immuables, mais encore dans celles qui sont susceptibles d'interprétation et de changement. Dans les opinions, dans les jugements sur les personnes, dans la direction de la politique ecclésiastique, chaque Pape est libre. Il peut, souvent même il doit, ne pas ressembler à son prédécesseur, parce que les événements ont changé et les devoirs avec eux. Or, dans ces divergences naturelles et nécessaires, c'est avec le Pape vivant que nous devons être, parce que seul il a grâce pour diriger l'Eglise de Dieu dans les circonstances où la Providence l'a placé. Si nous sortons de là, le principe d'autorité n'est plus permanent dans l'Eglise. Il n'y a plus pour les catholiques de centre toujours obligatoire. Ils tombent dans l'esprit de division et de secte. »

Le Cardinal dénonçait au rédacteur en chef les actes et les abstentions, les paroles et les restrictions, qui formaient l'angle d'écartement de V Univers et de la politique du Pape. « Qui non est mecum contra me est, et qui non congregat mecum spargit. Cette sentence, dit-il, je l'ai entendue prononcer contre vous dans une circonstance récente, avec une netteté et une tristesse dont le souvenir m'effraie. Comment vos amis d'autrefois, même les plus dévoués, pourraient-ils hésiter entre vous et le Vicaire de Jésus-Christ? »

L'Archevêque rappelait « les grands et glorieux services rendus à l'Eglise par Y Univers, alors qu'il ne faisait vrai-

ment qu'un avec le Saint-Siège. Est-ce à cela « qu'ils devaient aboutir?.. » Il en revenait aux grandes lignes : « La seule règle de salut et de vie dans l'Église est d'être avec le Pape, avec le Pape vivant, quel qu il soit, non seulement lorsqu'il définit, mais encore lorsqu'il désire ou lorsqu'il conseille : Ad quem ïbimusl Verba vitœ œternse habes. Cela était vrai sous Pie IX, cela n'est pas moins vrai pour Léon XIII. Pourquoi Y Univers l'oublie-t-il? »

Le Cardinal s'arrête ici. « C'est déjà beaucoup pour un malade, dit-il. Mais j'ai voulu du moins, si je dois bientôt finir, vous donner ainsi une dernière marque de ma reconnaissance pour les nombreux services que vous avez rendus à nos œuvres et à nous. »

M. Eugène Veuillot, dans une lettre que nous n'avons point, répondit en protestant de son dévouement au saint- Père et de son absolue conformité à ses vues. Le Cardinal se défendit de vouloir juger ses intentions, mais la collection du journal était là, et l'opposition à la direction pontificale y était tellement évidente que la grande majorité des évêques en France , celle des cardinaux à Rome , et le Pape lui-même n'avaient pu s'y méprendre : « Vous-même, Monsieur, répondit-il, le 7 décembre, vous-même, avec une loyauté et une netteté qui vous honorent, vous avez reconnu que son Bref du 4 novembre au nonce de Paris visait et condamnait votre attitude dans les polémiques violentes de ces derniers temps ; ce qui vous montre assez que vous ne vous inspirez pas toujours de ses pensées. »

L'Archevêque, personnellement entrepris dans la réponse de M. Veuillot, se demandait s'il n'avait pas quelque droit de s'en plaindre, au nom du respect que le Pape venait encore de prescrire à la presse à l'égard des évêques : « Mais, quoi qu'il en soit, ajoute-t-il, je ne veux me souvenir aujourd'hui que de la nécessité absolue de la paix entre les catholiques, et du désir qu'en exprime le saint- Père. J'espère donc que vous me permettrez d'oublier complètement le passé, et que vous reconnaîtrez en toute

circonstance qu'il n'y a qu'une bonne manière de servir l'Eglise, celle de la servir comme le veut le Vicaire de Jésus-Christ. »

M. Veuillot avait allégué divers griefs contre l'Archevêque d'Alger, par exemple : sa conduite dans l'affaire de la Déclaration des ordres religieux, et aussi dans celle de l'Alliance française. Mgr Lavigerie s'en expliqua fort aisément. Il avait en outre encouragé la Vie de Mer Dupanloup , très agressive contre Y Univers ; mais c'était par devoir de reconnaissance envers son ancien maître, et puis avec quelles réserves sur l'homme, son caractère et ses doctrines! Il venait même, disait-il, d'écrire à l'abbé Lagrange « une lettre terrible » sur le troisième volume par trop fantaisiste de cette histoire de l'Évèque d'Orléans. Une longue lettre au P. Charmetant, destinée, celle-là aussi, à passer sous les yeux de M. Veuillot, présentait et faisait présenter ces explications : « Tels sont, disait l'Archevêque, les éclaircissements dont vous pourrez vous servir pour diriger Y Univers. Mais faites-le dans l'esprit où je veux rester moi-même, avec le désir de voir le journal renoncer à des errements aussi fâcheux, et nous permettre de reprendre nos relations amicales. » La même lettre disait : « Je sais bien que tout cela n'est point agréable à dire et à entendre, mais on ne sert vraiment ses amis qu'en leur disant la vérité, dans l'espérance que, s'ils n'en profitent pas au moment même, la réflexion portera ses fruits. »

C'est ce qui arriva plus tard ; et ce petit orage n'eût-il servi qu'à hâter cette réflexion et à mûrir ces fruits, ce n'est pas Y Univers qui voudra le regretter et s'en plaindre aujourd'hui.

Cette direction avait à Rome son gouvernail et sa boussole. Lorsque le désir du Pape et les concessions intéressées de l'Etat eurent mis fin à sa campagne de France contre la spoliation des diocèses algériens, le Cardinal se rendit à Rome. Il y allait concerter une action conforme

aux besoins de la France et à la politique du Vicaire de Jésus-Christ.

Il s'y rendit au commencement de juin i885. Il y prit possession de l'église et de l'établissement français de Saint-Nicolas des Lorrains, pour ses missionnaires. C'est une petite église près de la place Navonne, avec une maison claustrale servant naguère de procure aux Trappistes. Cédée au duc de Lorraine en i6'i2 par le pape Grégoire XV pour y établir une congrégation de Lorrains, puis dépouillée entièrement par l'invasion française en 1798, elle venait de retrouver sa forme d'autrefois par les soins du Cardinal. A défaut des chapellenies de Saint-Louis des Français, il avait obtenu de la France que six prébendes semblables fussent attribuées à cette nouvelle fondation. Sa joie était grande d'être à Rome chez lui : « J'y établirai une procure de nos missionnaires, écrivait-il alors. Ils seront là pour desservir Saint-Nicolas, pour traiter les affaires de nos missions avec la Propagande ; pour permettre à quelques-uns d'entre eux de se former et de se perfectionner, à Rome même, aux hautes études théologiques, et enfin pour prier sur le tombeau des saints Apôtres en faveur de leurs entreprises d'apostolat. »

Là, à Rome, il se trouva dès le premier jour mêlé à une affaire qui tout de suite entraîna son esprit et son cœur, car il s'agissait, cette fois encore, du gouvernement du Pape; et ce gouvernement trouvait, à côté même du trône pontifical, opposition et contradiction.

Le Cardinal Pitra, « un des cardinaux les plus vénérables, les plus pieux, les plus savants, les plus anciens du Sacré- Collège, » comme le qualifie Mgr Lavigerie lui-même, avait écrit, le 4 niai, à M. Brouwers, directeur ecclésiastique d'un excellent journal hollandais, le Courrier de VAmstelbode, une lettre qui avait attiré sur elle une tempête. Quelles qu'aient été l'incontestable pureté et élévation de vues du Cardinal bénédictin, il est certain que cette lettre, d'une belle couleur du reste, était dictée par un

esprit de réaction contre la politique et la conduite pontificales. On y vantait et on y plaignait des journalistes romains que Léon XIII venait d'avertir ou de frapper. On y exaltait justement les gloires du pontificat de Pie IX, mais on n'y disait pas un mot de celui de Léon XIII. On ne voyait plus aujourd'hui que décadence, défaillance, avortement des belles espérances conçues sous le règne précédent. Dans la crise présente, on ne voulait voir que « la démonstration par l'impossible et l'absurde de la mission divine de l'Eglise », puisqu'elle subsiste quand même. Enfin l'auteur ne se consolait de tant de maux présents que par la pensée « qu'aux derniers jours du monde, sous le règne de l'Antéchrist, quant tout sera désespéré, le triomphe du Christ éclatera soudain, et les hommes de bonne volonté chanteront : Gloire à Dieu ! »

Manifestement il y avait outrage. La lettre publiée, le 19 mai, par le Courrier de V Amstelbode l'était en même temps par le Journal de Rome patronné et dirigé par Dom Pitra, récemment frappé d'un avertissement par le Vatican, et en opposition avec le Moniteur de Rome honoré de la confiance du Pape. Cette lettre fit scandale dans l'entourage pontifical. Elle fit explosion en France et ailleurs, particulièrement dans la presse libérale qui s'y trouvait atteinte en la personne de ses patrons les plus illustres d'autrefois. Le 29 mai, une lettre du Cardinal Jacobini, secrétaire d'Etat, faisait connaître à l'auteur « le sentiment de déplaisir et de répulsion que cette pièce avait produit dans l'âme du très saint-Père ». Dom Pitra protesta de ses intentions, mais sans se rétracter. Le 3 juin, le Pape faisait notifier aux nonces des Etats catholiques sa « réprobation totale » d'une lettre dont il avait déjà exprimé sa douleur, dans une solennelle réception des cardinaux. Le 10, l'acte était soumis aux membres du Saint-Office, qui proposèrent à l'auteur d'adresser à M. Brouwers une seconde lettre qui corrigeât la première. Le Cardinal s'y refusa, se contentant d'écrire, le izf, au saint-Père son regret, non de la lettre

elle-même, mais « de la peine que ia publication avait pu lui causer, prenant Dieu à témoin de son dévouement et protestant contre les commentaires odieux des journaux. » On demandait à l'auteur d'ajouter au moins que « tout ce qui dans cette lettre déplaisait au saint-Père lui déplaisait également à lui-même. » On ne l'obtint pas de lui. Tels sont les faits rapportés dans la biographie, entièrement apologétique pourtant, qu'en a écrite l'ancien secrétaire et vicaire général du Cardinal Pitra.

Il y avait un mois que duraient ces pourparlers, lorsque Mgr Lavigerie, arrivé à Rome le 10 juin, fut mis au courant de cette longue résistance du cardinal français. Il venait d'avoir sa première audience de Léon XIII lorsqu'il écrivit, le i3 juin, au P. Charmetant cette lettre intime où rien n'indique une intervention personnelle de sa part dans l'affaire, mais où ses sentiments se font vivement connaître : « J'ai été enchanté du saint-Père. Qui n'a pas lieu de l'être autant, c'est notre pauvre Cardinal Pitra! Tout le Sacré Collège est déclaré contre lui; mais le souverain Pontife plus que personne. Vous verrez que cela finira très mal. Avertissez l' Univers de se tenir en garde : on épilogue sur tout ce qu'il écrit, et il en a déjà malheureusement trop dit. Il ne changera rien aux choses ; quand le Pape parlera, tout le monde sans exception sera pour lui. Or, d'une manière ou d'une autre, le Pape parlera dans cette affaire, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Il faut s'attendre à voir, sous Léon XIII, pour le Cardinal Pitra, le renouvellement de ce que nous avons vu pour le Cardinal d'Andréa, sous Pie IX. )>

Le secrétaire et historien du Cardinal Pitra, attaché a sa personne et mêlé à sa cause, prête à Mgr Lavigerie un rôle actif et décisif dans cette circonstance. Dans une audience, qu'il place par erreur au i4 juin, il aurait « apporté au saint-Père cinq lettres d'évêques français qui protestaient contre le Cardinal Pitra, et demandaient de sévères mesures répressives contre lui. Interprète de

ces évèques, il aurait représenté au Pape que, s'il n'agissait pas d'une manière vigoureuse, cet acte d'indiscipline ne resterait pas isolé et que c'en était fait de son autorité dans l'Eglise. » De plus, il se serait avancé jusqu'à dire au saint-Père « qu'il se chargeait de lui faire écrire par l'archevêque de Paris une lettre à laquelle le Pape en répondrait une autre, qui recevrait l'adhésion de tout le monde catholique. Le Cardinal Pitra ainsi isolé et désavoué serait amené nécessairement à une rétractation complète, dont l'effet moral serait encore accru par cette adhésion de l'épiscopat tout entier. » C'est ainsi que le Cardinal Lavigerie « aurait rendu courage au saint-Père, abattu et près de céder », et il s'en serait lui-même vanté en sortant d'auprès de lui (i).

La lettre de l'archevêque de Paris à Léon XIII ne fut pas sollicitée de Rome, ni à cette date. Mais des informations verbales, puisées aux sources les plus autorisées et dans l'intimité même du Cardinal Guibert nous confirment qu'en effet « ce vénérable prélat n'avait pris la plume que d'après le conseil et sous l'inspiration du Cardinal Lavigerie, qui, se trouvant à Paris le 4 et les jours précédents, lui avait présenté cet acte comme un service à rendre au saint-Père dont la pensée lui était connue. » Or c'est de ce jour-là même, 4 juin, qu'est datée la lettre de Mgr Guibert. Il n'est donc ni nécessaire ni respectueux de supposer, comme le veut hardiment encore le biographe, que cette lettre considérable ait été antidatée, afin de laisser croire à sa pleine et entière spontanéité? Ce qui est encore plus inadmissible, c'est que, comme le veut toujours le biographe, cette lettre de l'archevêque de Paris n'émane pas de lui, mais de son entourage, car, outre les témoignages que nous venons d'invoquer, aucun autre document ne porte da-

(i) Le Cardinal J. B. Pitra, par M^r Albert Battandier, son ancien vie. géii., i vol. in-4°, Sauvestre, Paris 1893. — V. les rectifications dans Le Pape Léon XIII, par Mgr T'Serclaës, t. I, Appendice.

vantage le cachet de son grand sens, ferme et calme, droit et sûr, et nulle part l'homme ne se retrouve plus personnellement lui-même que dans ces lignes : « Pendant ma longue carrière de quarante-quatre ans d'épiscopat, à travers bien des agitations, et des événements divers, plus d'une fois la pensée s'est présentée à moi que le chef de l'Eglise devait prendre telle mesure ou éviter telle autre. Mais Dieu, par sa grâce, m'a toujours fait comprendre que je n'avais pas reçu de Jésus-Christ l'assistance personnelle qui a été promise à Pierre et à ses successeurs , et l'expérience m'a prouvé que les Papes sous lesquels j'ai vécu ont gouverné sagement l'Eglise, comme l'avaient fait, pendant dix-huit siècles, tous ceux qui les ont précédés. »

La lettre du Cardinal Guibert ne faisait d'ailleurs qu'une allusion indirecte à l'affaire du Cardinal Pitra, en rappelant que « les membres du clergé, les évêques surtout et les dignitaires de l'Eglise avaient le devoir de se grouper autour du Vicaire de Jésus-Christ. » Puis, en termes généraux, il se plaignait de la persistance des polémiques, des divisions et des oppositions qui affaiblissaient l'action catholique, et il faisait des vœux pour que l'union intime des membres avec le chef soutînt l'autorité du premier Pasteur.

La réponse du Souverain Pontife est datée du ly juin. Léon XIII y remercie le vénérable Frère qui « était venu consoler son cœur récemment affligé par la publication d'un écrit venant d'où l'on devait le moins l'attendre et que le Cardinal déplorait comme lui. » — « Le bruit qui s'est fait autour de cet acte et les commentaires auxquels il a donné lieu, disait-il, nous décident à rompre le silence. » Puis aussitôt, il rentre dans la question générale, déplorant le rôle que s'arrogent les écrivains , et particulièrement les journalistes, de juger les actes ecclésiastiques, affectant de défendre le Saint-Siège pour ébranler l'autorité d'évêques en communion avec lui, opposant un pontife à un autre et relâchant ainsi le lien de l'unité. »

Ces journalistes dont se plaignaient tour à tour l'archevêque de Paris et le pape, le Cardinal Lavigerie en connaissait en France, qui étaient près de son cœur, malgré le dissentiment momentané des esprits; et c'est d'eux que, le 19 juin, il écrivait ainsi au P. Charmetant : « Je viens de lire dans Y Osservatore romano la lettre du Pape. C'est le coup de foudre depuis longtemps prévu , et la condamnation de la politique de nos amis de X Univers. On ne peut plus s'y méprendre et maintenant il faut se reconnaître et changer de voie ou mourir à courte échéance, comme sont morts tous ceux qui n'ont pas voulu sacrifier leurs illusions à la voix de l'autorité. Voyez combien je donnais à nos amis des conseils dictés par la prévoyance et la sagesse ! Que vont-ils faire ? Si vous les voyez, comme je vous le conseille, dites-leur bien qu'ils n'ont à conserver ni illusions, ni espérances : c'est eux que l'on a voulu frapper, et on ira jusqu'au bout s'ils ne se soumettent pas pleinement, humblement, et s'ils ne sont pas avec le Pape vivant. Qui m'eût dit qu'un acte comme celui de Léon XIII donnerait sitôt raison a mes paroles?

« Pour vous, mon cher ami, et pour moi, et pour tous les vrais fils de l'Eglise, c'est comme si Jésus-Christ eût parlé. Il n'y a à faire ni restrictions, ni réflexions. Il y a à dire simplement une parole d'obéissance, et une parole de crainte en voyant tomber les étoiles du ciel. Ah ! que je me réjouis de n'avoir jamais donné et suivi d'autre règle que celle de la conformité à la parole du Pape, quelle qu'elle soit! »

Le lendemain de la publication de la lettre de Léon XIII, 20 juin, une lettre éplorée du Cardinal Pitra était portée au saint-Père par le Cardinal Monaco. « Prosterné aux pieds de Sa Sainteté, courbé sous sa main, ne trouvant dans son cœur que la soumission la plus complète aux reproches, aux avis de la lettre à l'archevêque de Paris, » le Cardinal écrivait : « Je déplore ce que Sa Sainteté déplore, je désire ce qu'elle désire, je condamne ce qu'elle

condamne. » Le 32, il était reçu en audience privée par le souverain Pontife qui le traita fort sévèrement, puis finalement promit l'oubli de tout.

Le Journal de Rome disparut sous le coup qui frappait son inspirateur et son soutien. Le rédacteur, M. des Houx, venait de publier, sous le titre de Unum ovile et unus Pastor, un article blessant pour le Pape : « Le matin même où parut cet article, écrit M^ Lavigerie, j'avais conseillé à M. des Houx de donner sa démission, sachant que le journal allait être supprimé publiquement, et lui promettant d'intervenir en sa faveur pour obtenir une bénédiction et un mot de bienveillance de Sa Sainteté. Mais son article a empêché le résultat de mes bons offices. Je lui suis venu en aide néanmoins, dans toute la mesure de mon pouvoir; et je l'ai fait dans un sentiment de charité pour un homme envers lequel j'avais eu d'ailleurs, dans le passé, des bontés de plus d'une sorte. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'assertion de M. des Houx que le Pape m'avait chargé de demander sa démission est une pure invention. Voilà des incidents qui mettent ma bonne volonté à une rude épreuve. Comment défendre efficacement des hommes qui se donnent de pareils torts? » M. des Houx rentra dans la presse parisienne. Il mit sa plume au service de ses ressentiments, dans le Matin, puis dans une malheureuse brochure où il s'éleva contre le Pape, le Cardinal Lavigerie et la cour romaine. C'est ce qui le perdit, et il n'eut rien de mieux à faire ensuite que de regretter lui-même son propre ouvrage.

M. des Houx était le correspondant romain de Y Univers et, Y Univers avait reproduit son Unum ovile, sans y mettre aucune restriction ni réserve : « En vérité, c'est vouloir attirer la foudre, écrivait à Paris le Cardinal Lavigerie. La suppression de Y Univers dans les circonstances actuelles, et même en tout temps, serait un véritable malheur. On ne voit rien qui puisse le remplacer contre les ennemis de l'Eglise. Voilà pourquoi il faut lui conseiller

la plus grande prudence ; et la prudence ne peut lui venir que d'une soumission complète d'esprit et de cœur à la direction du saint-Père. Us sont assez profondément catholiques, et le Pape vient de parler assez clair pour qu'ils voient qu'il n'y a pas de salut pour eux, soit dans ce monde soit dans l'autre, en dehors de YUbi Petrus ibi Ecclesia. Sans entrer dans d'autres détails, donnez-leur ce conseil d'ami. »

Tel fut, en cette affaire, le rôle vrai et authentique du Cardinal Lavigerie. S'il y prit une part plus directe et plus active, l'histoire nous le dira, avec pièces à l'appui. Et alors même ce ne lui sera pas un démérite, pensons-nous, d'avoir été, là encore, lui cardinal de la sainte Eglise, un ouvrier de l'unité et de l'autorité romaine, en lui prêtant main-forte dans une heure critique.

Peu de jours après, le Cardinal quittait Rome, pour se rendre directement à Tunis. Il demanda à notre marine que le Hussard, alors en rade de la Goulette, vînt le prendre à Marsala, en Sicile. Il s'arrêta d'abord à Naples, puis à Palerme. On remarqua que les lettres des archevêques bénédictins de ces deux villes, adhérant à la réponse du souverain Pontife, étaient datées du jour même où le Cardinal français y avait stationné auprès de ses collègues.

Il arriva. Le 25 juin, les jeunes missionnaires du scolasticat étaient en promenade à Sidi-Bou-Saïd , et de làhaut ils fouillaient avec une longue-vue les profondeurs de la Méditerranée, quand se détacha à l'horizon un navire de guerre qui se rapprochait de Carthage. C'était l'aviso le Hussard, qui leur ramenait leur père. Ils descendirent à la plage, au lieu ordinaire du débarquement; et là , sur le rivage , le Cardinal fut accueilli , salué , acclamé par sa famille religieuse, agenouillée à ses pieds et baisant cette main qui venait de mendier pour elle le pain de la charité.

Ce pain, le gouvernement le lui avait promis pour ses œuvres diocésaines et apostoliques d'Alger et de Tunisie.

Il le lui accorda parcimonieusement. M. Goblet, pressé par l'opinion publique, fit rétablir 100.000 francs au chapitre des trois diocèses de l'Algérie. Ce n'était guère au total que 33.ooo francs pour chacun d'eux; et celui d'Alger, même après cette restitution, se trouvait encore en déficit de plus de 4°°-ooo francs par année.

Cependant déjà, dès le 5 juillet, le Cardinal avait retiré les quêteurs qu'il avait envoyés sur divers points de la France. De même, pendant son absence, les prêtres et communautés religieuses du diocèse ayant souscrit la somme de près de 12.000 francs, pour les séminaires, il les invita à les reprendre à l'archevêché, « De ce vote des Chambres il résulte, Messieurs, à ma grande satisfaction, qu'il n'est pas nécessaire que vous vous imposiez les sacrifices que je vous ai demandés d'abord. Votre générosité et votre esprit de foi n'en recevront pas moins leur récompense et n'en ont pas moins touché mon cœur d'Evêque. — Je sais maintenant, ajoutait-il, que je puis compter sur vous. Mais vous saurez à votre tour que je ne veux pas imposer à votre pauvreté des sacrifices qu'une nécessité absolue ne justifie pas. Et ainsi les liens d'affection et de dévouement qui nous unissent, depuis bientôt vingt années, s'en retrouveront resserrés pour notre consolation et notre force commune. »

Un peu rassuré de ce' côté de l'Afrique, le Cardinal se préparait à porter en Orient son dévouement aux intérêts de l'Église et de la France. Il allait là aussi servir une pensée du pape, en travaillant à l'union des Grecs orientaux. Le séminaire de Sainte-Anne de Jérusalem ne cessait de grandir. Au petit séminaire il fallait maintenant joindre un séminaire de philosophie, car les aînés d'entre ces jeunes clercs allaient entrer dans ce cours. La théologie suivrait immédiatement. L'église, maintenant achevée, n'attendait plus que d'être meublée et ornée dans ses principales parties : « J'ai fait comme un doux rêve, écrivait l'Archevêque. Il m'a semblé que cette église si vénérable repre-

nait sa splendeur ancienne, grâce à la piété et à la reconnaissance des chrétiens du monde entier. Et il m'a paru que sainte Anne et Marie immaculée souriaient à mes rêves, et m'encourageaient à les raconter aux catholiques qui les réaliseraient. »

Un autre rêve qu'il caressait était d'aller lui-même consacrer cette église restaurée et rajeunie. Ce serait une grande fête, et le rendez-vous de tout l'Orient chrétien. Là, il réglerait tout ce qui concernait la mission et les missionnaires. Là surtout il travaillerait à une œuvre grande entre toutes : la réunion des chrétiens Orientaux dans un même bercail, sous un même pasteur. Déjà il avait obtenu, qu'en sa qualité de Cardinal, il jouît de la juridiction ordinaire sur cette maison, à l'exclusion du patriarche des Orientaux, Mgr Piavi, dont il ne pouvait plus décemment dépendre désormais. Il devenait donc maître chez lui. Ce n'était pas assez : s'il se montrait aux Orientaux, ce devait être avec tout le prestige d'un prince de l'Eglise et de l'Eglise de France. « Il faut que tous ceux qui tiennent à la France dans ce pays-là, écrivait-il à Paris, se groupent pour assurer le succès de mon voyage, tant au point de vue catholique qu'au point de vue français. » Le marquis de Noailles, ambassadeur à Constantinople, était prié par lui d'en conférer avec le sultan. Le ministre des affaires étrangères donnerait des instructions à ses agents de Syrie et de Palestine. La consécration de l'église aurait lieu le 8 septembre, en la fête même de la Nativité de Marie; le P. Charmetant, qui devait être du voyage avec quelques missionnaires, avait l'ordre d'en faire l'annonce discrètement dans les journaux.

Mais ce que le Cardinal désirait par-dessus tout, c'était le titre de Légat du Pape, pour présider, en son nom, une réunion de laquelle il ferait un événement, « à cause, disaitil, de l'espérance que donne en ce moment l'union des Grecs préparée dans notre séminaire oriental. » Les mesures étaient prises pour qu'à la dernière heure, et à l'insu de la

Propagande, le Pape fît ainsi de lui le plénipotentiaire accrédité du Saint-Siège. A cet effet, on ferait ressouvenir à Léon XIII que cette maison de sainte Anne avait été aussi celle de saint Joachim, son époux, patron de Sa Sainteté.

Quoi de plus? Le Cardinal demanda encore au gouvernement de mettre à son usage un bateau de l'État qui le porterait, lui et quelques-uns de ses fils, de Port-Saïd à JafFa et à Beyrouth. Mais, le gouvernement s'appelait alors M. Goblet et consorts : il refusa le transport. Dans le premier moment le Cardinal parut en prendre bravement son parti ; il irait quand même : « Je demandais cela dans l'intérêt de la France, écrivait-il le 3 août. Mais ne faites aucune instance. Renoncez même a solliciter la subvention que je désirais obtenir pour la distribuer en aumônes. Je ferai les frais de tout. J'aurai du moins ainsi mon entière liberté d'action. » Bientôtune lettre de Paris, qui lui expliquait les motifs du refus, modifia ses pensées ; et, le 5 août, une longue dépêche télégraphique disait : « ... Une sorte d'impossibilité matérielle d'une part, une question de dignité personnelle de l'autre, dans des contrées où tout est exploité par les passions, m'empêchent de donner suite à mon projet dans des conditions ainsi rabaissées. Veuillez l'annoncer immédiatement à qui de droit. Je ne reviendrai en aucune manière sur cette décision. »

L'heure de la Providence n'était pas venue encore de livrer le grand assaut pour l'union des Orientaux. A un autre temps et à un autre grand cardinal français étaient réservés l'honneur et le mérite de pousser vigoureusement le siège, dont le Cardinal Lavigerie avait fait les travaux d'approche et conduit la mine au cœur même de la place.

Aussi bien, l'action de l'Archevêque de Carthage était réclamée en France. On allait entrer dans la période électorale pour le renouvellement des Chambres . Le moment était donc arrivé d'inaugurer pratiquement la conduite politique que le Pape avait tracée, et que le Cardinal défendait par

la parole, les écrits et les actes. Durant son séjour à Rome, ils étaient convenus d'un programme à suivre immédiatement. Il consistait à se placer, non plus sur un terrain politique quelconque, mais uniquement sur celui de la défense religieuse. Le Cardinal prendrait l'initiative de cette direction vis-à-vis de son clergé, puis il l'imprimerait à la presse française, en laissant entrevoir une inspiration supérieure d'où cette action tirerait sa force et son autorité.

Après son retour, 12 juillet, le Cardinal adressa donc au P. Charmetant deux pièces imprimées en épreuves, desquelles il disait : « Vous comprendrez aisément que je ne fais rien là de moi-même, et que l'inspiration de ces documents est en conséquence très élevée et très grave. » Ces deux pièces devaient être publiées immédiatement avant les élections. En les envoyant aux journaux, l'ordre était donné de leur en signaler l'importance exceptionnelle : « Sans le dire, il vous sera facile de faire entendre qu'arrivant de Rome, et ayant vu de près le saint-Père, pendant quinze jours, ma parole doit avoir, dans les circonstances actuelles, une autorité particulière. » \

La première de ces pièces était une Circulaire dans laquelle, à l'occasion des prières prescrites pour les élections législatives, l'Archevêque traçait à ses prêtres leurs devoirs politiques en cette circonstance. De la République il écrivait dès lors : « Quand la volonté nationale régulièrement exprimée a constitué les pouvoirs publics, l'Eglise nous prescrit le devoir et nous donne l'exemple de l'obéissance et du respect qui leur sont dus, tant qu'ils respectent euxmêmes les principes sans lesquels ne peuvent vivre les nations civilisées. ))

De la défense religieuse il disait qu'elle était le premier des devoirs pour tout chrétien, dans ce commun péril : « Une chose confond, dit-il, de la part des catholiques de France, dans le moment actuel. Leur charité pour les œuvres privées est inépuisable. Il n'y a que pour la lutte religieuse, destinée à préserver de la ruine l'Église et la société chré-

tienne, qu'elle semble indifférente. Et cependant il n'y a point à en douter, c'est cette lutte publique et libre qui importe avant tout. Fonder, soutenir un bon journal, fournir aux frais de réunions, de conférences destinées à éclairer et à ramener les esprits, sont en ce moment plus nécessaires et plus méritoires que de construire une

église Il est des temps, et ce sont les nôtres, où la foi,

sous peine de se trahir elle-même, doit devenir prodigue et suffire à tout, dans un élan de dévouement et d'amour. »

Pratiquement son programme se résumait en deux paroles, Justice et liberté. « Justice et liberté, écrit-il à ses prêtres, tel doit être, en ce moment le cri de revendication des catholiques. C'est la seule chose qu'ils demandent : c'est aussi celle que nos adversaires se sont engagés à donner à tous. Comment peuvent-ils nous la refuser? » Ce refus, « vis-à-vis des hommes, ce serait à brève échéance, dans plusieurs de nos provinces, la déclaration de la guerre civile. Mais n'y eût-il à dompter que les femmes, ils n'en triompheraient pas, et ils perdraient le pays lui-même. »

La seconde pièce, sans nom d'auteur, et destinée à la presse, était un article-programme sur « le devoir des catholiques dans les élections ». Le Cardinal demandait : « Quel est celui des partis auquel les catholiques, agissant comme tels, doivent se rallier? Après y avoir sérieusement et longtemps pensé, après avoir pris les conseils les plus autorisés, nous croyons pouvoir et devoir dire : A aucun d'entre eux. Aucun d'entre eux n'offre, en effet, complètement aux catholiques les satisfactions qu'ils ont droit d'exiger pour leurs principes, pour leurs traditions, pour leur foi. »

Il citait l'exemple des candidats catholiques de Belgique, indépendants en politique, et il demandait que, « partout où les catholiques de France pourraient faire triompher, sans autre concours, le candidat de leur choix, ils aient un candidat des revendications chrétiennes dont le mot d'ordre serait : Justice et liberté ! Justice, par le

respect des engagements solennels pris envers l'Eglise ; liberté pour nos consciences et pour notre culte.

« Partout où les catholiques ne sont pas en nombre suffisant pour faire triompher leur candidat propre, ils ne porteront leurs voix que sur ceux qui, à quelque parti qu'ils appartiennent d'ailleurs, prendront l'engagement formel de combattre la persécution commencée par le fanatisme des sectes intolérantes.

« Nous n'ajouterons qu'un mot : il n'y a pas un moment à perdre. Nos adversaires s'organisent; ne nous laissons pas devancer par eux. Marchons avec l'aide de Dieu et pour notre foi menacée ! »

C'est le 3 septembre que parut à Paris la Circulaire au clergé; l'article la suivit le lendemain. Ils firent une grande impression sur les esprits attentifs, on sentait qu'ils partaient de haut : « La haute dignité du Cardinal Lavigerie, disait un grand journal, son autorité, son expérience, son étroite union avec le Saint-Siège feront aisément comprendre aux catholiques que ce ne sont point là des conseils ordinaires, et qu'il importe grandement de les méditer. »

Ils ne furent pas perdus. Au premier tour de scrutin, les élections législatives du 4 octobre firent gagner plus de ioo sièges aux conservateurs qui, un moment, purent espérer ia majorité. Allait-on voir enfin aboutir cet heureux effort? Mais le scrutin de ballotage du 18, groupant autour des urnes la coalition des gauches, nous enleva cette position. Le résultat des deux journées nous donnait 2o3 sièges contre 3^5 acquis à nos adversaires.

Un pas sérieux était fait : « Les premiers succès de notre résistance commune, écrivait le Cardinal, sont pour nous la preuve qu'il faut y persévérer. )> Mais il estimait « qu'on eût pu faire davantage si, au lieu d'être purement religieuses, les élections ne s'étaient obstinées, pour la plupart, à rester encore politiques et dynastiques. » Il accusait l'incurie des catholiques et la division de leurs chefs, les

évêques compris. Ses missionnaires se souviennent d'un entretien qu'il eut avec eux sur ce sujet, toutes fenêtres fermées ; sa voix était tonnante : « J'avais écrit et agi suivant la pensée du Pape. Le Pape n'est pas compris. Plus tard il sera trop tard. Vous les avez vus tous, dès mon programme lancé, se cacher et disparaître. C'est une pierre que j'ai jetée dans un marais de grenouilles. » Il répétait encore : « Ecce dormiunt multil » et il en faisait l'énumération personnelle, terrible.

Pour réveiller ces endormis, un coup de clairon plus net, plus éclatant encore était sans doute nécessaire. Quand, un jour, le Pape lui en donnera le signal, le Cardinal saura le faire retentir; et les oreilles françaises en tinteront longtemps.

Cependant sa Circulaire avait déplu aux hommes du pouvoir. Il avait parlé des sectes athées et persécutrices, du complot ourdi par eux de réduire l'Eglise en servitude, des mots sonores et hypocrites dont le vrai sens était la spoliation et la destruction sans merci, du devoir pour les catholiques de s'enrôler, de lutter, jusqu'à se montrer jaloux de l'honneur du martyre : « Nous mériterions le mépris de nos ennemis même, et serions de ces pasteurs qui se taisent à l'approche des loups, si nous ne faisions tomber les illusions trop prolongées sous lesquelles s'abritent encore l'indifférence des uns, la faiblesse des autres, l'inertie coupable de presque tous. » Nos Evêques parlaient encore ainsi dans ce temps-là.

On accusa son langage de violence séditieuse. « Le gouvernement me garde-t-il encore rancune pour ma circulaire? » demandait-il, le 4 novembre, à sa procure de Paris. Je l'ai déjà défendue très vivement auprès de M. Bousquet, en lui montrant d'une part qu'au point de vue politique j'ai fait adhésion aux pouvoirs établis et ordonné la neutralité au clergé ; et qu'au point de vue religieux il est impossible, sans la plus insupportable tyrannie, d'empêcher les évêques de défendre la foi menacée.

On ne peut l'espérer d'aucun d'eux, et ils doivent y mettre jusqu'à leur tête. »

Et, deux jours après : « D'après ce que je viens de voir dans le Moniteur de V Algérie, on attaquerait en France ma Lettre circulaire sur les élections. Si cela est, je ne veux pas laisser passer ces attaques sans réponse. J'y trouverai, au contraire, une occasion, d'une part, de faire ressortir mon absolue neutralité en politique, d'autre part d'affirmer l'impossibilité où se trouvent, au point de vue de leur conscience, de leur honneur, les évêques de France, le clergé et les catholiques, de laisser détruire ou attaquer leur foi sans la défendre usque ad effusionem sanguinis. »

On lui fit répondre de la Direction des cultes que, en effet, le ministre Goblet, après son échec personnel au premier scrutin, avait été fort courroucé contre l'Archevêque. Sans doute d'autres circulaires plus extrêmes que la sienne avaient été publiées ensuite, à l'occasion de l'Encyclique sur le Rosaire ; mais la sienne avait donné l'orientation et ouvert le chemin aux suivantes. Ces dernières, on les eût certainement poursuivies, s'il n'avait fallu commencer les poursuites par celle du Cardinal, couverte par ses patriotiques recommandations de respect et de soumission aux pouvoirs établis. — Que ne lui avait-on accordé les moyens de faire, pendant ce temps-là, son voyage à Jérusalem? se disait-on au ministère, il ne fût pas intervenu dans nos élections. Quant à une interpellation de la gauche contre cet homme, on n'eût trouvé personne qui s'en fût chargé.

M. Goblet ne voulut pas lui faire grâce pour cela; il lui gardait un coup de dent. Se prévalant devant les Chambres des cent mille francs qu'il avait fait rétablir au budget des diocèses algériens, il ne craignit pas d'ajouter, se haussant au rôle de protecteur méconnu : « En vérité, j'en ai été bien mal récompensé ! Et j'ai le regret de dire que c'est le Cardinal archevêque d'Alger qui a donné le signal de cette campagne de mandements épiscopaux contre la République. »

M. Buffet, ancien ministre, se chargea, le 26 décembre, de lui répondre au sénat. Il le fit victorieusement : « Vous avez été mal récompensé, avez-vous dit, monsieur le Ministre? En vérité, le Cardinal Lavigerie pouvait croire qu'il avait largement, et d'avance, payé sa dette; et loin d'être votre débiteur, il restait votre créancier. Connaissezvous un homme qui ait rendu en Afrique, à la mère-patrie, de plus éminents services? (Applaudissements.) La France, et je puis dire, le monde entier les connaît et les proclame. Osez- vous les contester? » Mettant le ministre au défi de trouver un seul mot répréhensible dans la circulaire cardinalice, M. Buffet lut le passage où Mer Lavigerie demandait à ses prêtres la reconnaissance envers le pays qui venait de leur rendre quelques-uns des crédits supprimés : « Nous acquitterons notre dette en redoublant de dévouement, d'amour, et, si j'ose le dire, de passion ardente pour la France, en invoquant de loin sur elle et sur ceux qui vont décider de ses destinées, les lumières et les bénédictions de Dieu ! » — « Est-il possible, reprenait le discours, de tenir un plus beau, un plus noble, un plus religieux, un plus patriotique langage? Et c'est cette lettre que, du haut de la tribune, vous dénonciez, monsieur le Ministre, comme une levée de boucliers contre la République ! »

Les applaudissements d'une grande partie de la Chambre couvrirent les paroles de l'orateur. C'était la France catholique qui saluait le grand patriote africain, et qui le vengeait.

Quant à lui, sa vengeance consistait, à la même époque, à porter plus avant encore, dans l'Afrique centrale et équatoriale, le grand nom de la France, avec celui de Jésus-Christ, ainsi que nous allons le voir.

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