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LES INSTRUCTIONS DU FONDATEUR. LE R. I». DEGUERRY, SUPERIEUR

les frères missionnaires. fondation a gerra. les soeurs de la

mission. leur relevement. leur direction spirituelle. bref

d'éloge. — postulat a lyon. — a maëstricht. — les transformations PROVIDENTIELLES.

Après l'œuvre, les ouvriers. Il nous faut considérer maintenant les missionnaires, leur Institut, leur formation religieuse et apostolique, celle des pères, celle des frères, celle des sœurs, leurs divers genres de services et d'établissements, avec la direction qu'imprime à tout le corps celui qui en est à la fois la tête et le cœur.

La Société des pères missionnaires de Notre-Dame d'Afrique comptait, en cette année 1886, deux cents membres tout au plus. C'est avec cette petite troupe qu'elle tenait garnison cependant dans une trentaine de places dont voici le tableau. Trois maisons en France, Paris, Lille, Saint-Laurentd'Olt; une en Belgique, Woluvé Saint-Lambert; à Rome, la Procure de Saint-Nicolas; à Alger, Notre-Dame d'Afrique, Maison-Carrée, Saint-Eugène; aux Atafs, Sainte-Monique, Saint-Cyprien et l'hôpital Sainte- Elisabeth; en Kabylie, six écoles et dispensaires; trois en Tunisie, le scolasticat de

Saint-Louis de Carthage, le collège Saint-Charles, et les orphelins de la Marsa ; deux postes dans le Sahara algérien, Biskra et Ouargla; un collège à Malte, un petit et grand séminaire à Jérusalem; enfin, dans les missions équatoriales, une procure à Zanzibar, deux stations dans le vicariat apostolique du Nyanza ; deux dans le Tanganika, un orphelinat près de Tabora, des établissements naissants dans le Haut- Congo. C'était en moins de dix ans que cet arbre de vie avait ainsi étendu ses rameaux jusqu'aux plus lointains rivages.

Il avait, en même temps, plongé et affermi ses racines dans le roc : je parle de la pierre sur laquelle Notre-Seigneur a bâti son Eglise. En i885, la Sacrée Congrégation de la Propagande avait, pour la seconde fois, examiné les constitutions de la Société, et, le i3 décembre, le Souverain Pontife, sur le rapport du Cardinal Franzelin, les avait sanctionnées pour une nouvelle période quinquennale, confirmant son Bref d'éloge du 16 mars 1879. Par là un nouveau et grand pas était fait vers l'approbation définitive que le Cardinal désirait voir conférer à sa famille religieuse.

Il travaillait à l'en rendre digne par des soins incessants, faisant porter sa sollicitude la plus particulière sur chacun des organes de ce corps en formation, depuis les écoles apostoliques, le noviciat et le scolasticat, jusqu'aux conseils, retraites et assemblés capitulaires des pères, ainsi qu'il faut le voir.

Les écoles ou séminaires apostoliques delà Société étaient donc ceux de Saint- Eugène, de Malte, de Saint-Laurent d'Olt et de Lille. Lille était spécialement destinée à un groupe de jeunes Arabes qui y suivaient, à la Faculté catholique, les cours de médecine où plusieurs se distinguèrent. En 1884, cinq d'entre eux achevaient leurs études médicales et obtenaient leur brevet devant le jury d'Etat. Rentrés à Alger, ils adressèrent au Cardinal, leur père, de la maison de Notre- Dame d'Afrique, une lettre par laquelle ils se mettaient à sa disposition : « Comme les missionnaires vos fils,

nous nous remettons totalement entre vos mains, Éminence, désireux d'apporter notre petite pierre à la réédification de l'Afrique chrétienne. » Quelque temps après, on apprenait qu'un de ces jeunes Arabes, rappelé à Alger par sa santé, et nommé interprète judiciaire à Bougie, venait de mourir de la mort des prédestinés. Une de ses dernières paroles avait été celle-ci : « Vous direz à Monseigneur que je le remercie de tout ce qu'il a fait pour moi, et que j'offre ma vie pour lui et pour les pauvres infidèles de la Kabylie qui sont mes frères. »

L'école apostolique de Belgique était récente. A Woluvé- Saint-Lambert, dans le Brabant, un vieux château du seizième siècle, entouré d'un quinconce de hêtres, débris de l'ancienne forêt de Soignies, riche d'une chapelle chère aux pèlerins, aux artistes et aux archéologues, était offert en location aux missionnaires d'Alger. C'était le château de Crainhem. Le 29 novembre i885, le père Merlon et deux autres pères en prenaient possession, autorisés par le roi, bénis par l'archevêque de Malines et par le nonce apostolique, visités et assistés par des personnes royales. Au mois d'août 1 88 j, le Cardinal Lavigerie y trouva une vingtaine d'enfants recrutés dans le pays. Il avait enfin un pied sur ce sol de Belgique, terre d'amitié pour lui, terre d'espérance pour sa société.

Saint-Laurent d'Olt, dans l'Aveyron, perdait de plus en plus son caractère de petit séminaire arabe, pour se recruter parmi les jeunes enfants du Rouergue. Il se recrutait petitement. Les apostoliques n'étaient plus qu'une vingtaine en 1886, perdus dans les vastes pièces dénudées du vieux castel qui les abritait pauvrement, et où l'hiver les tenait bloqués pendant six longs mois, au pied neigeux de Larzac. Il ne fallait pas demander d'argent à ces fils de la montagne ; mais on pouvait demander tout le reste, vertu, piété, courage, à cette race virile que ne devaient pas plus étonner les feux de l'Equateur que les glaces des Cévennes.

A Malte, l'école des Nègres, recrutée jusqu'ici au Sahara

et au Soudan, s'était enrichie des indigènes de l'Afrique des Lacs, rachetés puis amenés en France par Mgl Livinhac. Les plus intelligents fréquentaient l'école italienne de médecine : c'était l'espérance des pays noirs. On avait accepté aussi et essayé quelques Maltais pour les études. La maison était pleine, on en bâtissait une plus grande à Casai Tarxem. [ne pensée secrète encourageait le Cardinal Lavigerie à s'établir à Malte : ne disait-on pas, dans ce temps-là, que l'île pourrait devenir bientôt le refuge du Pape, excédé, poursuivi par les outrages et les menaces de la révolution romaine? Et l'on ajoutait que le Cardinal s'occupait à lui préparer un asile. En attendant, les nègres sauvés de l'esclavage étonnaient leurs pères par la vivacité de leur foi, comme par leur intelligence de nos sciences et de nos arts. On leur avait donné pour patron saint Onésime, l'esclave affranchi, puis devenu apôtre par le bienfait de saint Paul ; car le nom de Paul est le grand nom qui plane sur cette île, la plus chrétienne de la Méditerranée. Mais la nature y a des convulsions mortelles. En août 1886, de furieux tremblements de terre, secouant coup sur coup ce rocher stérile jusque dans ses fondements, firent craindre aux insulaires que, suivant une tradition courante dans le pays, l'heure ne fût venue où Malte allait s'abîmer sous les Ilots, et disparaître à jamais.

Mgr Lavigerie avait tracé, dans quelques pages pleines de sens, le programme d'éducation qui devait être l'unique éducation pratique pour ces Africains. Nous le connaissons déjà : ne pas faire de ces nègres des Européens à peau noire , mais les laisser à la simple et rude vie matérielle qui fut pour eux celle d'hier, qui sera celle de demain, tout en leur infusant une âme chrétienne. Malte, son rocher sauvage, entre l'Europe et l'Afrique, semblait bien placée pour cette éducation.

Mais c'était particulièrement à l'école apostolique de Saint-Eugène que l'action de Mgr Lavigerie s'exerçait directement et incessamment sur les maîtres et les élèves.

A la rentrée de l'année 1886, elle recevait cent vingtquatre enfants ou jeunes gens des divers diocèses de France et de Belgique. Mgr Lavigerie n'avait pas de plus tendre souci que celui de cette jeune famille. Vivant presque sous le même toit, il ne passait pas un seul jour sans les voir, assister de près à leurs jeux, se mêlant à toute leur vie d'études et d'exercices, et mettant son application à les connaître un par un, leurs noms, leur passé, leur vocation, leurs qualités et leurs défauts. Chaque semaine, il se faisait apporter ou envoyer leurs places et leurs notes de conduite, si éloigné qu'il fût, à Tunis, en France, à Rome, n'importe où; et il ne manquait pas, toutes affaires cessantes, d'y répondre par des observations qui en étaient la sanction la plus redoutée ou la plus espérée. Avec eux il était gai, familier, paternel, contant en récréation des histoires pour rire, ou leur apprenant les chansonnettes d'autrefois, de son pays et de son enfance. Très préoccupé de leur avancement dans les lettres, il n'était pas rare qu'il vînt lui-même les surprendre et les examiner en classe : cela le rajeunissait. On lit à plusieurs reprises , dans le journal de la maison : « Aujourd'hui, Monseigneur est venu dans telle classe. » l ne de celles qui l'attiraient le plus était la classe de chant, et il s'en fit lui-même le professeur plus d'une fois. Il aimait le chant d'église. Lorsqu'il célébrait le salut du très saint Sacrement dans sa chapelle privée , entre deux enfants de chœur, il chantait avec eux. Il arrivait parfois que, dans les notes graves du Tantum ergo, les enfants devaient lâcher pied et laisser le Cardinal poursuivre seul, de sa voix de basse, jusqu'à ce que les petites voix fussent remises à flot, à marée haute. « Après un de ces saluts où j'avais faibli plus que de raison, nous rapporte l'un d'eux, le Cardinal nous dit : Mes enfants, vous me laissez chanter seul. C'est pourtant vous que le bon Dieu aime à entendre : ex ore Infant Hum perfecisti laudem. Puis avisant nos soutanelles rouges : « Approche/! Pour être

« complètement de petits cardinaux, il vous manque « une « calotte », voici! Et il nous frappa doucement sur la joue, puis nous bénit. » Ces choses familières et badines, c'est le Cardinal encore.

Il profitait de ces entretiens pour les former à la bonne tenue, à la bonne conversation, à la prononciation correcte et au bon goût. Il encourageait l'émulation du savoir, les provoquant par des citations classiques, et les piquant au jeu sur Virgile, Horace, La Fontaine, et même Homère et Sophocle. Après de bonnes notes ou de bonnes séances, les premiers de la classe et les vainqueurs trouvaient un goûter préparé pour eux, par ses ordres, dans la cour des caroubiers. Une fois, leur donnant à dîner, il présenta à chacun le mets classique de son pays, depuis la choucroute allemande jusqu'aux pruneaux d'Agen et au fromage de Hollande. Un jour, il leur procura le plaisir d'une chasse à courre sur les gazelles qu'il nourrissait dans son jardin de Saint-Eugène. Le soir, sur les quatre heures, à la recréation du goûter, la fanfare de l'école venait jouer devant sa terrasse. Il apparaissait alors, écoutait, remerciait par quelques mots aimables : c'était sa recréation.

Il s'intéressait beaucoup à la santé de ces enfants, à leur nourriture, leur coucher, entrant dans tous les détails, comme une mère. Il visitait les malades, les soignait ou assistait volontiers de ses mains; et si quelque pauvre enfant venait à succomber dans la fleur de l'âge et de l'innocence, il venait prier et pleurer, tout douloureux, sur son cercueil. Remarquant en recréation un petit écolier chétif et souffreteux : « Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit-il en l'attirant à lui. — On dit que je suis phtisique, répondit-il naïvement. — Ah! pauvre enfant, si jeune! » Il l'embrassa et l'on vit des larmes dans ses yeux.

Mais sa première sollicitude était celle de leurs âmes. Il en rendait responsables leurs supérieurs, leurs maîtres, et il va, dans ses lettres, de vrais cris d'indignation contre

ceux qu'il soupçonne, à tort ou à raison, de n'avoir pas veillé d'assez près sur ces agneaux que le loup a surpris. Quand il partait en voyage, il les rassemblait pour les exhorter à leurs devoirs de chrétiens et de missionnaires futurs, en leur demandant de prier pour les grandes affaires qui l'arrachaient malgré lui à la petite famille. Lorsqu'il rentrait, c'est à eux qu'il réservait sa première audience ou sa première visite, après Notre-Dame d'Afrique toutefois. Dans l'intervalle, il leur écrivait. Malade ou languissant à Vichy, à Carlsbad, à Vais, à Biarritz, il leur faisait savoir que c'était de leurs prières et de leurs bonnes notes qu'il attendait son meilleur remède, mais qu'il ne serait complètement guéri que quand il les reverrait. Ils lui écrivaient eux aussi, aux grandes dates de l'année : c'étaient les meilleures lettres de sa correspondance. N'importe où il fût et ce qu'il fit, il leur répondait exactement, comme s'il n'était qu'à eux. Il prenait lui-même les devants, à l'approche des principales fêtes : « Voici FAvent qui va s'ouvrir, mes enfants; c'est la préparation à la venue de Notre-Seigneur Mais elle ne doit pas se faire seulement dans les offices de là sainte Eglise, elle doit surtout se faire dans les cœurs par une plus grande piété, une plus grande sagesse et un meilleur travail. » Il leur écrit de même pour Pâques, pour le mois de Marie, pour le temps de vacances dont ils doivent user dans l'esprit d'obéissance, de régularité et de modestie. Le martyre des premiers missionnaires du Sahara ou de l'Equateur lui fournit l'occasion de les animer par cet exemple : « Plus que jamais nous avons besoin de saints apostoliques. Le bon Dieu couronne, chaque jour, de nouveaux missionnaires par le martyre et par la gloire : il faut qu'ils aient des successeurs dignes d'eux. » Et ailleurs : « J'ai prié Dieu surtout d'enflammer vos cœurs de son amour, et de faire croître dans vos âmes les vertus du saint prêtre et du véritable apôtre. » Ainsi préparait-il la moisson dans la semence.

Outre les écoles apostoliques , les divers diocèses de France et de Belgique envoyaient chaque année des postulants de partout. Les terres les plus fertiles étaient celles de l'Ouest, Bretagne, Vendée, Anjou, celles du Nord et du Pas-de-Calais, le Vivarais et les montagnes des Cévennes. On remarquait avec espoir que, depuis que les missions équatoriales étaient attribuées à la Société, le nombre des vocations allait en augmentant : c'était l'attrait du grand travail et du martyre. A la fin de la retraite de 1 885, en septembre, quarante<-cinq novices recevaient à Maison- Carrée l'habit blanc des missionnaires. L'année suivante, en octobre 1886, le scolasticat recevait cinquante-quatre élèves. Après l'ordination qu'il fit des nouveaux prêtres, cette année-là, à Carthage, le Cardinal parla, et pria le Seigneur d'envoyer à sa vigne de véritables ouvriers : operarios. Il donna à ce mot les plus hautes significations, avec l'accent d'une foi à transporter les montagnes.

Il avait beaucoup compté autrefois, pour ses missions, sur un clergé indigène recruté parmi ses orphelins de la famine, et élevé successivement à Saint-Eugène et à Saint- Laurent d'Olt. Cet espoir fut trompé. Il dut se rendre compte que le sacerdoce catholique est un état trop élevé, et qui demande une transformation trop profonde de la nature humaine, pour qu'on puisse espérer d'y faire monter tout d'un coup des races placées à l'autre pôle de la vie intellectuelle et morale. C'est plus d'une génération qu'il faut pour cette évolution spirituelle complète. Une plus profonde pénétration du sang de Jésus-Christ dans les veines de ces races barbares est nécessaire, pour les faire grandir, à « l'âge de la plénitude du Christ, » comme l'Apôtre s'exprime. Celles-ci n'étaient pas mûres, et l'Archevêque, après tant d'autres, eut la tristesse de constater qu'après avoir donné, jusque vers la quatorzième année, de beaux gages aux vertus propres du sacerdoce, ces jeunes apostoliques tournaient à d'autres désirs, et l'on voyait l'élan vers ce sommet sublime s'arrêter tout à

coup et définitivement. Les néophytes indigènes devaient encore, grâces a Dieu, lui fournir des chrétiens fidèles et des auxiliaires utiles, des médecins, des catéchistes, mais non des missionnaires prêtres. C'est à peine si deux ou trois parvinrent au sacerdoce et le payèrent de tant de sacrifices.

Le noviciat de Maison-Carrée vivait dans la maison-mère de la Société, les fils auprès de leurs pères et Supérieurs majeurs. Le fondateur leur avait donné un règlement fort détaillé, lequel reposait totalement sur une base : la foi. En voici les premières lignes : « La foi seule préside à l'exécution de ce plan. Il n'y a dans le noviciat ni punitions, ni récompenses humaines. On n'y entre que pour obéir à la voix de Dieu. On n'y reste que pour s'y former aux vertus des missionnaires. On n'y travaille que pour se rendre capable de servir de son mieux les missions sur la terre, et mériter de recevoir un jour de la main de Dieu les récompenses éternelles qu'il a promises à ses apôtres. Tel est l'esprit du noviciat. On n'v gardera pas de novices qui seraient animés d'un autre esprit que celui de la foi. » Les soixante-dix à soixante-quinze pages qui suivent, sur l'origine, le but, l'organisation du noviciat, sur les moyens spirituels de formation des novices, sur leurs pratiques et exercices de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, de chaque année, ne sont que le développement de ces lignes. Tout s'éclaire à cette lumière ; et la foi est l'astre conducteur de cette marche sans fin vers la perfection.

A la tête du noviciat et du scolasticat le Cardinal ne voulait que des hommes éprouvés et tout pleins de l'esprit de Dieu. Sans pouvoir ni vouloir ici citer des noms, nous pouvons en général déclarer qu'il n'y plaça ou n'y maintint que les prêtres les plus recommandables de sa Société. « Mon cher père, écrivait-il à l'un d'eux, le Ier janvier 1 885, dans une congrégation, tout dépend du noviciat et du scolasticat; du premier pour la formation spirituelle et intérieure; du second, pour l'acquisition de la science

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nécessaire, et pour la consolidation des résolutions prises dès l'origine. Combien il est donc nécessaire que chacun y porte sa bonne volonté ! C'est sur vous en particulier, mon cher enfant, que pèse cette responsabilité terrible... C'est dans une charge comme la vôtre qu'il importe surtout de ne point s'illusionner et de ne point obéir à la chair et au sang, c'est-à-dire aux sentiments trop naturels d'indulgence et de faiblesse. Je ne puis vous en dire davantage de loin; mais je veux ajouter cependant qu'un Supérieur de scolasticat doit se rappeler qu'il est forma factus gregis ex animo, c'est-à-dire qu'il doit d'abord s'efforcer de réaliser en lui dans leur perfection les vertus des missionnaires, et ensuite chercher à rendre ces vertus communicatives. C'est ce que je demande à Dieu pour vous, mon cher enfant. »

Quand jadis l'Archevêque d'Alger avait écrit sa Lettre à un séminariste sur la Société de ses missionnaires, il avait déclaré que l'apostolat africain était celui où il y avait le plus de souffrances à espérer, et il en avait fait l'attrait surnaturel de cette vocation extraordinaire. Il s'attendait donc bien à ne recruter qu'une élite ; et il voulait que le triage et le choix s'en fissent de bonne heure, dès les débuts du noviciat. « Mon cher père, écrivait-il à un Supérieur général, on a été trop indulgent, par le passé, pour l'admission des sujets. A qui faut-il s'en prendre? Est-ce que vous ne m'avez pas entendu, dès l'origine, me plaindre amèrement de cette fausse miséricorde qui, pour ne pas contrister un sujet, charge la congrégation d'ouvriers inutiles et par conséquent souverainement dangereux, parce que, ne pouvant rien faire, par manque de vertu solide et d'intelligence, ils se découragent et ils découragent et dégoûtent tout le monde ? Au noviciat, le grand tort est de ne pas savoir se décider à renvoyer ces sujets dans les trois premiers mois, lorsqu'ils ne conviennent pas. Trois mois suffisent bien pour connaître le tempérament moral de quelqu'un qui se prépare aux missions. Ce tempéra-

ment est formé à cet âge, il ne changeia pas. Si donc on ne se décide point à renvoyer quiconque n'a pas alors les vertus indispensables à la vie apostolique, non seulement il ne les acquerra pas, mais il nuira aux autres. Tenez donc ferme sur ce point. »

Il tenait ferme lui-même; et, non seulement au cours de cet apprentissage, mais plus tard, et même après l'entrée dans la Société, il n'hésita jamais à en ouvrir la porte à ceux qu'il ne croyait pas ou qui ne se croyaient pas euxmêmes aptes à l'œuvre de Dieu. Cette porte, il disait d'elle : « Il faut la faire très étroite pour entrer chez nous, très large pour en sortir. » Ces sorties de Maison-Carrée furent donc très nombreuses, et cela suffirait à expliquer la lenteur de l'accroissement numérique de la Société. Cœtera multitude* revertatur ad locum suum, disait Gédéon de ceux qui avaient fléchi sur le chemin du combat. On sait ce que ce chef du peuple de Dieu a fait avec sa petite troupe.

Le scolasticat était maintenant établi à Carthage, dans l'ancien collège Saint-Louis transféré à Tunis, ainsi que nous le savons. Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, saint Fulgence, étaient étudiés aux lieux mêmes où ils avaient parlé, enseigné, écrit et souffert. Mgr Lavigerie donnait, chaque année, le programme des cours et conférences d'études théologiques pour ses missionnaires, imprimé dans la Chronique de la société. On remarque que les questions relatives au mahométisme et à la vie musulmane y ont leur place, comme de juste. Durant ses longs séjours à Tunis, l'Archevêque présidait parfois aux examens ou à l'ouverture des cours. Il tenait grandement à la force des études ecclésiastiques. Il écrivait à ses missionnaires réunis en Alger: « En établissant une procure à Rome, à Saint-Nicolas des Lorrains, j'ai pensé à y placer une sorte de scolasticat supérieur. On y pourrait envoyer, à côté du procureur et de son assistant, les plus distingués des scolastiques pour y suivre, comme on le fait dans tous les ordres religieux, les cours de théologie des universités romaines et particuliè-

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rement de celle de la Propagande, à laquelle nous sommes plus directement rattachés. Nous aurions là, pour notre scolasticat, une pépinière de professeurs excellents. Pour le moment, je ne veux que vous engager à profiter de cette circonstance pour vous renouveler dans l'amour du Saint-Siège apostolique et dans notre attachement envers lui. »

Il y avait, chaque année, des jours où le Cardinal trouvait rassemblés autour de lui ses missionnaires de presque tous les postes de l'Afrique septentrionale, ainsi que de la France et de la Belgique. C'étaient les jours de la retraite annuelle à Maison-Carrée , et il en prenait occasion d'avis et d'instructions très pénétrantes sur ce qu'était ei devait être l'esprit propre de leur Société. Il se réservait d'ordinaire le quart d'heure de l'examen particulier ; nous avons le canevas des réflexions morales qu'il leur faisait, durant cet exercice, sur l'homme spirituel, sur le zèle, la règle, l'obéissance, la charité, la chasteté, la prudence, la pauvreté, appuyant l'obligation du devoir sur l'Evangile, et en appropriant la pratique à l'état et aux travaux de ses missionnaires.

Dans une longue lettre qu'il leur adressa pour la retraite de septembre 1 885 , il plaça en tête de ses recommandations, l'union entre eux et avec leurs Supérieurs. L'union au Pape d'abord: « Dans une circonstance toute récente, écrivait-il, N.S.P. le Pape Léon XIII a été obligé de prendre publiquement la parole pour arrêter des symptômes de discorde qui semblaient se manifester dans l'Eglise, et jusque parmi ceux qui entouraient de plus près son trône. Avec son admirable sagesse, éclairée et visiblement assistée de l'esprit de Dieu, le saint-Père a rappelé solennellement à tous les chrétiens le devoir indispensable d'une concorde étroite, qui, dans les temps actuels, permette de concentrer ses forces pour les porter où se trouve le danger... Ce que le Souverain Pontife déclarait ainsi nécessaire dans toute l'Eglise, je le déclare, mes chers enfants, plus indispensable encore

à notre petite société. » Sur ce texte, il leur expliquait le droit qu'ont les Supérieurs à la docilité et à la reconnaissance des inférieurs, leur connaissance particulière de l'ensemble des choses, leurs grâces d'état, le poids accablant de leur charge. Et il leur faisait faire à cet égard, point par point, un sévère examen de conscience, sans omettre celui des critiques dont lui-même avait pu être l'objet dans son gouvernement : « Mais ici je préfère paraître ne rien savoir, parce que, tout ce que j'ai su, je l'ai déjà pardonné. » — « Ne faites donc ensemble et avec vos chefs, concluait-il, qu'un cœur et qu'une âme. « Mon Père et moi, nous ne « sommes qu'un. Qu'ils soient donc un comme nous », dit le Seigneur. Est-ce que vous voudriez bouleverser et perdre un jour votre petite société, alors que vous avez fait serment de la servir jusqu'à la mort sous la direction de vos Supérieurs? )>

Il parlait ensuite du zèle, du zèle constant, et on croit l'entendre quand il dit : « Vous souvenez-vous qu'à l'origine vous ne pensiez qu'à procurer la gloire de Dieu, à arracher aux ténèbres de l'infidélité tant de millions de pauvres âmes? Cette seule pensée vous transportait, et vos rêves n'allaient à rien moins qu'à reproduire les miracles d'un saint François-Xavier et d'un père Gaver. Vos conversations étaient pleines de ces désirs, ils animaient vos prières... Et d'où vient cependant que ce but divin n'attire plus votre cœur et vos yeux? Rien n'a changé depuis le jour de votre entrée au noviciat : ni l'appel de Dieu pour répandre avec lui le feu sacré qu'il est venu allumer sur la terre; ni la promesse de son assistance jusqu'à la fin des jours, ni l'annonce de la victoire qu'il doit remporter sur le monde entier, ni les promesses magnifiques qu'il fait à ceux qui partagent ses souffrances, et qui, pour son amour, abandonnent leur père, leur mère, tout ce qu'ils avaient sur la terre, et sont prêts à lui donner jusqu'à leur vie. D'où vient donc cet attiédissement? De ce que l'édifice de votre apostolat n'était pas exclusive-

ment bâti sur la pierre, je veux dire sur Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur sa grâce, sur son amour. » Alors il les conjure de faire, sur cet autel de l'amour, le sacrifice demandé par l'infiniment Aimable : « Pensez donc que vous êtes apôtres, et que vous devez l'être dans l'ordre de l'obéissance. Alors ces misères, ces lâchetés disparaîtront en vous. Vous ne penserez plus à vos aises, à vos caprices, à vous-mêmes. Tout s'évanouira devant la grande pensée de l'œuvre sainte à laquelle Notre-Seigneur vous associe dans le temps, et à la récompense qu'il vous promet dans l'éternité. »

Le Chapitre, qui d'ordinaire se tient à l'issue de la retraite annuelle, allait avoir, l'année suivante, 1886, à nommer un nouveau Supérieur général, en remplacement du R. P. Bridoux qui aspirait, lui aussi, aux missions équatoriales. Le Chapitre désirait replacer à ce poste le R. P. Deguerry, qui l'avait déjà occupé, à la satisfaction et au grand profit de la société. Le P. Deguerry refusa, comme il avait déjà refusé la dernière fois. Avait-il le pressentiment que ce chemin du supériorat, si âpre et si épineux, le conduirait cette fois au douloureux brisement de toute son existence? Il se défendit d'y entrer avec une résolution qu'il espérait bien voir triompher de l'insistance du maître : « Ma résolution est prise depuis longtemps, écrivit-il énergiquement au Cardinal , et les raisons qui m'ont déterminé une première fois à me soustraire à cette charge, bien loin de disparaître, n'ont fait que revêtir avec le temps un caractère plus grave. Votre Eminence fait appel, cette fois, aux sentiments de filial attachement que je nourris pour sa personne vénérée. Ce serait de ma part une ingratitude inqualifiable que de ne pas payer de retour celui qui s'est toujours montré pour moi le meilleur des pères; et, avec l'aide de Dieu, j'espère bien que ces sentiments dureront autant que ma vie. Cependant, que Votre Eminence me le pardonne, il ne m'est pas possible de changer ma résolution en répon-

clant à votre appel si paternel. Je supplie instamment Votre Eminence de ne pas insister : elle me mettrait dans la pénible obligation de désobéir. »

Ce fut alors au tour de FÉminence de se faire suppliante : « Mon cher enfant, lui répondit-il, le 20 septembre 1886, si mon désir de vous voir accepter le supériorat pour trois années avait une autre origine que le besoin d'assurer le bien et l'existence même de la société des missionnaires, j'y renoncerais volontiers pour vous prouver une fois encore ma paternelle et tendre affection. Mais, quelque grand que soit le sacrifice que je vous imposerai, je crois qu'il est nécessaire, si vous ne voulez amener la destruction des œuvres que nous avons commencées ensemble et qui nous ont donné tant de peines et tant de fatigues. Je me sens à bout de forces et de courage; et j'ai besoin, pour ne pas rejeter le fardeau, de le sentir soutenu par votre affection. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas, mon cher enfant, me refuser ce concours. Si je vous demandais d'accepter d'être Supérieur jusqu'à votre mort! mais pour trois ans seulement, où nous porterons la charge ensemble, et qui d'ailleurs passeront si vite! ce refus, je ne puis pas l'accepter.

« Mon cher enfant, il faut vous résigner. Je ne commande pas, mais je supplie par l'intérêt que vous portez à cette petite société, à laquelle vous êtes comme identifié depuis l'origine, et par la confiance que je vous ai toujours montrée, de ne pas porter à elle et à moi un coup si funeste. Je vous prie de revenir me voir, demain mardi, dans l'après-midi. Si vous persistez dans votre refus, je donnerai ma démission au saint-Père immédiatement, regardant votre détermination comme la marque que je ne puis plus gouverner la Congrégation. »

C'était irrésistible. Le Supérieur général courba la tête sous sa croix. Ce qui en faisait le poids, ce n'étaient pas les fatigues et les difficultés inhérentes à toute administration, c'était la situation anormale d'un Supérieur et d'un conseil

dont tous les actes, jusqu'aux moindres, étaient obligatoirement soumis à la revision discrétionnaire d'un pouvoir suprême, habituellement absent, qui tranchait et retranchait souverainement, souvent brusquement, et cela sans appel. Il est vrai de dire toutefois que ce premier pouvoir s'éclairait de vues d'ensemble singulièrement lumineuses, vues de foi et vues de génie , et que de fait, dans ses décisions, il se trompa rarement.

Une des choses les plus utiles qui furent accomplies immédiatement, fut la division de la société et de ses établissements en six circonscriptions, sous le nom de provinces, ayant chacune à sa tête un provincial soumis au Supérieur général et préposé aux Supérieurs locaux. Ces provinces étaient : celle d'Alger ; celle de Tunisie, comprenant en outre Malte et Jérusalem; celle de- France, y compris la maison de Belgique ; celle de Kabylie ; et enfin celle de Nyanza et celle du Tanganika, avec leurs vicaires apostoliques pour chefs.

Moins de deux ans après, la province de France et de Belgique se rattachait, en Hollande, un établissement destiné à recevoir le recrutement des frères de la société. Les frères missionnaires étaient en effet un autre et grand objet de la sollicitude paternelle du Cardinal. Il leur avait donné de sages constitutions et des règlements particuliers régissant le postulat et le noviciat. Le postulat était de quatre mois au moins et le noviciat de vingt mois. C'étaient donc deux années entières remplies par les plus sérieuses épreuves. Pendant ce temps, « ils devaient être instruits à fond des vérités de la religion, de manière qu'ils pussent les enseigner eux-mêmes, dans leurs fonctions de catéchistes auprès des infidèles. » Les exercices de piété alternaient dans leur journée avec le travail des mains. Leur vie était austère, mais adoucie par la respectueuse et affectueuse assistance des pères. Un serment prononcé au terme de leur noviciat les liait à l'observation des trois vertus d'obéissance, de pauvreté et de chasteté religieuses.

Ils s'engageaient en outre, « à travailler, selon les règles de leur institut, pour soutenir les œuvres de charité et de zèle apostolique entreprises par les missionnaires, en vue du bien spirituel et temporel des infidèles de l'Afrique. )> Le Cardinal leur avait donné pour patron le diacre martyr saint Etienne, élevant leur emploi à la dignité de celui que les premiers diacres remplissaient auprès des apôtres. Déjà en effet, ils rendaient partout d'inestimables services à l'apostolat, en Algérie, en Kabylie, en Tunisie. Chacune des caravanes parties pour l'Afrique équatoriale en avait emmenés plusieurs dans ces régions profondes, où ils avaient, par leurs travaux, rivalisé de zèle et de succès avec les pères de la mission; et plus d'un, comme nous l'avons vu, avait eu l'honneur d'y donner sa vie pour Jésus- Christ.

Msr Lavigerie avait remarqué en particulier l'excellence des vocations soit de prêtres, soit de frères, que lui envoyait la Hollande. « Bien des fois, écrivait-il à l'évêque de Bois-le-Duc, je me suis dit à moi-même le mot de saint François-Xavier, alors qu'il demandait à saint Ignace, pour ses grandes missions du Japon, de la Chine et des Indes, vos compatriotes dont il appréciait tant la foi, la générosité et la constance. » De plus, à cette époque, la difficulté de recruter désormais les frères coadjuteurs en France, par suite de l'application rigoureuse qui leur était faite de la loi militaire, lui avait fait désirer d'avoir pour eux un postulat dans ce pays. C'est alors que, dans le courant de l'été 1889, deux catholiques éminents, M. Henri Cramer et M. le baron Reykevorsel lui offrirent pour ses missionnaires cinq hectares de terrain, sur lesquels eux et leurs amis feraient construire la maison désirée. Le Cardinal en prit possession immédiatement.

Partie de Notre-Dame d'Afrique, le 19 octobre 1889, la petite colonie destinée à la fondation hollandaise, bénie par le Cardinal et conduite par le P. Jamet, arriva le 24 à Bois-le-Duc, pour se placer sous le patronage hospitalier

de l'évèque, Mer Godsehalk. C'est lui qui provisoirement leur ouvrait une de ses maisons, à Gerra, ancienne résidence épiscopale, à dix kilomètres de la ville, et dans le voisinage de son grand séminaire. Le 2 5 octobre, la messe était célébrée dans la petite chapelle. Cinq frères postulants arrivaient, sept autres étaient annoncés. On écrivait déjà que la maison provisoire devenait trop petite et qu'il y aurait urgence à se mettre aux constructions projetées.

Le terre néerlandaise possédait déjà à Maëstricht un autre postulat fondé, en août 1887, pour recevoir les jeunes filles de la Hollande, de l'Allemagne et des Flandres, qui se destinaient à la Société des sœurs de la Mission. Cette Société, elle aussi, recevait à cette époque, des accroissements et des transformations qu'il faut rappeler

Le Cardinal avait dû, en 1879, frapper un grand coup de hache dans la ramure de cet arbre dont la croissance était difficile et diversement entravée. Unies aux sœurs de la Doctrine de Nancy et dirigées par elles, dans les commencements, pour former un institut d'œuvres hospitalières et agricoles ; puis associées aux sœurs de l'Assomption de Nancy, pour l'œuvre des écoles en Kabylie et ailleurs; obligées aujourd'hui à fournir des brevets auxquels la plupart n'étaient nullement préparées, les sœurs avaient beaucoup souffert de ces diverses appartenances, destinations et directions. Quant à Mgr Lavigerie, il confessait volontiers que le gouvernement des femmes n'était pas son affaire. Il résolut de terminer celle-là à sa manière à lui. Un jour, à la suite de sa visite canonique et après un triduum de prières et d'exercices, il déclara au petit groupe de ses filles que, les sœurs de l'Assomption allant se retirer, elles étaient libres, quant à elles, ou de les suivre, ou de demeurer entre elles, ou de rentrer dans leurs propres familles. Elles déposèrent leur vote. Celles qui demeurèrent furent le petit nombre; mais c'était le tronc qui gardait la sève.

On se maintint comme on put à l'orphelinat de Saint- Charles de Kouba, à l'hôpital des Atafs, en Kabylie; mais provisoirement le noviciat demeura fermé : l'Archevêque voulait attendre. Il attendit un an. Enfin en octobre 1880, elles demandèrent et obtinrent d'ouvrir à l'essai un nouveau petit noviciat, qui s'installa à la Bouzaréah, sur les hauteurs dominant le Sahel; et dans quel courage et quelle pauvreté de vie! C'était la misère noire. La digne mère Salomé lui fut donnée pour maîtresse. On avait recommencé avec deux postulantes seulement. En 1882, il y avait déjà vingt-cinq novices. La mère Salomé était élue Supérieure générale : elle l'est encore aujourd'hui. La Bouzaréah devint trop petite pour le nombre croissant des novices, on le transféra à Saint-Charles. C'était au mois de février 1886. Ce jour-là même on enterrait une jeune religieuse de vingt-cinq ans, la sœur Saint-Jean, morte victime de sa charité dans une épidémie de petite vérole. Ce même jour encore, la Mère générale était elle-même atteinte par l'épidémie, qui l'épargna cependant. Peu de mois auparavant le Cardinal écrivait à ses missionnaires : « J'ai remis la supériorité de la Congrégation des sœurs personnellement à Mgr Dusserre, mon vénérable coadjuteur, qui, par son autorité, ses vertus, sa sagesse et l'expérience que donne l'âge, est si propre à lui assurer la direction et la protection dont elle a besoin. » C'est dans ces termes élogieux, qu'après avoir tout donné à Mgr Dusserre, le sacre épiscopal, l'Église deConstantine, puis la coadjutorerie et la succession de l'archevêché d'Alger, le Cardinal lui confiait encore cette chère et délicate partie de son troupeau.

En octobre 1886, l'Institut avait déjà pris assez de consistance pour que le Cardinal pût le présenter au public. Il le fit dans une Lettre insérée au Bulletin et adressée à une pieuse Association de Dames pour la conversion des femmes païennes. « On ignore généralement, dans notre Europe civilisée, écrivait-il, ce qu'est la femme païenne. Si vous saviez ce que sont les femmes musulmanes! » Et il les

montre telles qu'on les rencontre même en Algérie, après un demi-siècle de conquête, ou dans les régions limitrophes, la Tunisie, le Maroc, la Tripolitaine, naissant esclaves, élevées comme des animaux, enfermées dans la maison paternelle comme dans une prison, mariées, livrées toutes jeunes sans leur consentement à un grossier acheteur qui s'en fait des bêtes de charge, martyrisées et martyrisables à merci, et parfois batonnées, assommées jusqu'à que mort s'ensuive. Mais, dans l'Afrique du Nord, nous ne sommes qu'à la porte du continent païen et de ses infamies. Le Cardinal dépeint le sort affreux de la femme nègre, enlevée, vendue, razziée par les Arabes, traînée au marché des esclaves, exposée comme un vil bétail, jetée dans le troupeau des femmes d'un maître brutal et féroce, forcée aux plus vils travaux, expirant de fatigue, de faim ou de misère, quand elle n'expire pas sous le glaive de son tyran domestique. Le Cardinal cite des faits horribles, qu'il a vus ou qu'il sait.

« Et je ne parle, dit-il, que des douleurs de ce monde!)) Il a d'autres descriptions pour peindre l'abrutissement moral et religieux de ces victimes plongées dans des ténèbres sans flambeaux, dans des douleurs sans espoir. Et à leur secours il appelle la femme , la femme apôtre. « Seules, des femmes peuvent librement approcher des femmes païennes , entretenir avec elles des rapports de charité, panser leurs maux, toucher leurs cœurs, et leur faire comprendre leur profond abaissement par le spectacle même de la hauteur morale à laquelle la femme chrétienne est parvenue. »

Le Cardinal sait bien que « présentement des religieuses ne peuvent aller s'établir que là où elles peuvent être à l'abri de périls pires que la mort. Mais le terrain se prépare, et le moment approche où, à la suite des apôtres, les femmes apostoliques vont pouvoir se former et venir. Je ne crains pas de le dire : ce sera l'aurore du salut! » Il les voit déjà admises facilement, naturellement, auprès

de ces infortunées, pénétrant dans leurs huttes, soignantleurs petits enfants, s'asseyant auprès d'elles , relevant leur regard vers le ciel , leur parlant de rédemption , de salut , de repentir et d'espérance , de Jésus et de Marie , de bonheur et d'éternité. La femme convertie deviendra ainsi une source de foi et de grâce pour la famille, et par elle pour la société.

« Or, ajoute la lettre du Cardinal, ce que vous ne savez pas, et ce que je sais, c'est qu'il existe déjà, pour la réalisation de ce dessein, des préparations providentielles. Depuis quinze ans, nous avons à Kouba, une communauté créée exclusivement dans ce but. Elle vit dans l'ombre et l'humilité, comme il convient, et comme je l'ai voulu, jusqu'au jour qui ma semblé être celui de Dieu. Elle a déjà des maisons dans IaKabylie, et les résultats obtenus par ces humbles sœurs dépassent même ceux qu'obtiennent les missionnaires. Elle ne compte, il est vrai, que cinquante et quelques religieuses professes. C'est un germe faible encore ; mais des signes nombreux me font croire que son éclosion est proche et qu'il va se développer tout d'un coup. » Le dernier mot de l'Archevêque était celuici : « J'ai consacré les années de ma jeunesse et de mon âge mûr à fonder l'apostolat des missionnaires. Je veux employer ma vieillesse, tant que Dieu me laissera la vie, à promouvoir efficacement l'apostolat des sœurs. »

« Des vocations d'un caractère presque surhumain , disait cette même lettre, ont commencé à se manifester. » La correspondance à laquelle donna lieu une de ces vocations extraordinaires nous permettra de connaître le caractère spécial de la direction donnée par le fondateur à ses filles en Dieu.

Une jeune fille, dont le nom doit demeurer, lui aussi, caché sous le voile religieux, avait entendu d'en haut l'appel à l'apostolat des femmes de l'Afrique noire. Aux premières ouvertures qu'elle fit de ses désirs à l'Archevêque d'Alger, le prélat ne répondit d'abord qu'en des termes de la plus

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prudente discrétion : « L'envoi des sœurs missionnaires dans l'Afrique équatoriale, expliquait-il le 4 décembre 1884, est tout à fait désirable. Impossible dans les commencements, il devient praticable désormais. L'humble communauté qui s'y prépare dans l'ombre est composée en majorité d'âmes simples et dévouées, mais elle appelle des âmes à la fois éclairées et animées des flammes de l'apostolat qui voudraient lui apporter leur bonne volonté. » La réponse du Cardinal n'allait pas au delà. Il se contentait d'envoyer à la pieuse enfant un exemplaire des Règles des sœurs de la Mission , en la plaçant elle-même en face de ces questions : « Maintenant, Mademoiselle, êtes-vous une de ces âmes prédestinées que je demande à Notre-Seigneur d'envoyer à son œuvre? Vous adresse-t-il l'appel qu'il réserve à ses serviteurs de choix? A distance, et sans vous connaître davantage, il m'est impossible de vous le dire. Adressez-vous pour cela à un confesseur prudent, éclairé, qui connaisse bien les voies de Dieu et qui soit un homme vraiment apostolique. »

La même prudence lui commandait de prémunir la jeune fille contre son propre entraînement et ses nobles illusions : « Dans une entreprise comme celle à laquelle vous vous sentez instinctivement entraînée, disait la même lettre, il y a sans doute beaucoup de bien à faire, mais il y a aussi à supporter beaucoup de fatigues, de traverses et de périls. Il ne faut donc point s'y jeter à la légère; car, si on n'v est pas appelé par Dieu , et si par conséquent on ne peut y compter sur des grâces de choix, on risque de faire beaucoup de mal et aux autres et à soi-même.

« Je ne vous dis pas cela pour vous décourager, mon enfant. Je vous le dis, parce qu'ayant eu la confiance de vous adresser à moi, j'ai le devoir de vous dire la vérité tout entière.

« Maintenant, si vous venez plus tard, vous trouverez en moi un père prêt à vous recevoir et à favoriser vos pieux desseins. Si, au contraire, Dieu vous appelle ailleurs,

vous pouvez compter sur mes pauvres prières, comme je vous demande aussi les vôtres. »

Quatre mois après, en mars i885, même réponse dilatoire aux ardeurs de la postulante , forte désormais du consentement de sa généreuse mère : « Mademoiselle, je vous donnerai toujours le même conseil. Réfléchissez pendant qu'il en est temps encore ; et ne vous engagez pas sur une voie que vous ne pourriez pas suivre jusqu'au bout. » Et comme elle désirait d'être mise dès lors en relation habituelle avec les sœurs d'Afrique : « Écrivez-moi de nouveau sur ce point, au mois d'octobre. Si vous persévérez, je ferai ce que vous désirez. » Enfin, quand, le 1 5 août, elle se déclare tout à fait pour la vie apostolique , l'Archevêque l'en félicite , mais en même temps il lui renouvelle ses avertissements et ses prédictions : « N'attendez toujours de l'Afrique que des souffrances, des déboires, des déceptions , puisque l'Afrique est encore sous la puissance du démon. Toutefois avez confiance : Notre- Seigneur, prince des apôtres, a vaincu le démon partout, et il le vaincra aussi sur cette terre infidèle. Et qui sait s'il ne vaincra pas par la femme , selon la prédiction qui fut faite dès l'origine pour tout le genre humain? Puissiezvous, mon enfant, mériter d'être au nombre de celles qui remporteront ce grand triomphe ! Quelle joie vous en aurez au milieu de toutes vos souffrances sur la terre, et quel triomphe surtout dans le ciel ! » Plus tard encore, fin de novembre, lorsque tout est décidé, la même main paternelle la retient sur le seuil : « Ma chère fille en Notre-Seigneur, je ne doute plus de votre vocation; mais je suis toujours d'avis de ne rien précipiter. »

Dès lors, dans les lettres de FEvêque, on peut suivre pas a pas la conduite de cette âme par les voies de la perfection religieuse. Ce sont les voies de la croix : l'humilité, le détachement, le sacrifice; mais aussi et avant tout ce sont les voies de l'amour de Dieu par-dessus toute chose : « Si vous gardez cet amour, vous n'avez rien à

craindre, pas même ces sacrifices du cœur qui vous effraient d'avance. Il remplacera tout, il adoucira tout, il comblera tout. Et, sans cesser d'être attachée à ceux que vous avez tant de raisons d'aimer aujourd'hui, vous vous trouverez comme inondée d'une lumière où tout vous apparaîtra sous un autre jour. C'est ce qui a lieu au ciel pour les élus. C'est ce qui a lieu sur la terre même pour ceux qui se donnent à Dieu entièrement et sans retour. »

Pour bien connaître le Cardinal sous ce nouvel aspect de directeur spirituel, il faudrait lire, en outre, les lettres qu'il adressait à la même jeune fille, durant le premier apprentissage qu'elle était allée faire de la vie de missionnaire, dans une pauvre station des sœurs, en Kabylie. Il faudrait lire aussi l'exhortation que, le 20 mars 1887, ^e Pontife lui adressait, après lui avoir donné l'habit religieux, à Notre-Dame d'Afrique. Exhortation et direction ont le même caractère, et ce caractère c'est la force : la force pour aimer, pour agir et pour souffrir. « Ma fille, lui disait publiquement le Pontife en cette solennité, il y a trois ans que vous m'avez de loin entretenu de votre pensée pour la première fois. J'ai exigé cette longue attente pour vous forcer à mûrir un projet si fort en dehors de l'ordinaire. Mais enfin vous avez vaincu; et ce qui m'a le plus touché dans votre résolution, c'est le motif qui vous a décidée sans retour. Vous m'avez rapporté ce mot d'un grand homme de Dieu, consulté par vous, à Turin, sur le choix à faire entre diverses communautés qui se partageaient vos désirs : « Si vous voulez garder encore quelque chose du « genre de vie que vous trouvez chez vous auprès des vôtres, « entrez dans quelque bonne communauté de France. Mais « si vous ne cherchez que Jésus seul avec sa croix, si vous « voulez vraiment souffrir comme Jésus, allez dans les mis- « sions ! )) Voilà la parole qui vous a séduite, ma fille. Vous y avez reconnu l'appel de Jésus-Christ; et c'est pourquoi la croix est en ce moment dans vos mains et la couronne d'épines sur votre tête. )>

A la même époque l'Institut renaissant recevait un encouragement supérieur du Saint-Siège lui-même. Le a4 avril 1887, le Souverain Pontife, « considérant, dit le Bref, que l'Institut s'était grandement affermi depuis sa fondation, qu'il avait porté et qu'il portait encore des fruits abondants par l'exercice de son ministère en Afrique, auprès des infidèles ; et que les sœurs se distinguaient par la régularité de leur vie et par leur zèle pour la foi chrétienne, )> leur décernait un juste éloge. L'œuvre et les ouvrières bénéficiaient ensemble de cette bénédiction.

L'affermissement et l'accroissement dont parlait le Bref du Pape venait de s'affirmer par la fondation d'un double postulat, l'un en France, l'autre en Hollande. Le Cardinal avait écrit, dans sa Lettre sur l'apostolat des femmes musulmanes : « S'il existait un noviciat en Europe, je ne doute pas qu'il ne fût bientôt trop étroit pour recevoir toutes celles qui répondraient à l'appel de cette croisade nouvelle. » En conséquence, il établit à Lyon une communauté d'où, après six mois d'épreuves, les postulantes pourraient être dirigées sur Saint-Charles de Kouba. Ce fut le 21 juin 1887, fête de saint Louis de Gonzague, que l'Archevêque les reçut dans leur petite maison et bénit leur chapelle. Il avait tout préparé pour elles, par avance : « C'est moimême qui ai mis le pot-au-feu de votre dîner, » leur dit-il en les recevant. Il avait précédemment demandé à la Supérieure : « Où en est votre caisse? — Eminence, absolument vide. — C'est bien, Dieu soit béni! C'est comme cela que vous êtes riches. »

Ayant réuni, à la pauvre résidence, quelques dames zélatrices : « Mesdames, leur dit-il, vous ne pouvez pas toutes aller évangéliser notre Afrique; mais toutes ici, vous pouvez assister ces neuf enfants que la Providence vous confie. Si vous manquiez à ce devoir, vous mériteriez d'entendre un jour de Notre-Seigneur la terrible parole qui formulera le jugement de tous ses disciples : «J'ai eu faim, « et non seulement la faim du corps, mais la faim de l'âme

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« privée du pain de la vérité, et vous ne m'avez pas donné « à manger. J'ai eu soif, et non pas seulement la soif des « lèvres, mais la soif plus brûlante encore d'un cœur plongé « dans toutes les amertumes de la douleur, et vous ne m'avez « pas donné à boire. J'ai été captif dans toutes ces pauvres « femmes victimes du plus affreux esclavage, et vous ne « m'avez pas visité. J'ai souffert de toutes les privations et « de toutes les infamies, et vous ne m'avez pas consolé... »

Alors le Cardinal leur suggérait une charité qu'il venait d'instituer sous une forme nouvelle : l'adoption d'une sœur missionnaire, moyennant la somme annuelle de 600 francs : « Mesdames, leur disait-il, dans nos anciennes armées, celles qui ont fait la France, ceux qui ne pouvaient partir pour la défense de la patrie avaient le droit d'envoyer un soldat à leur place, à la condition de pourvoir à son entretien. Faites-en autant, Mesdames, pour cette armée généreuse de l'apostolat. Mettez-y vos remplaçantes, en faisant les frais de l'entretien d'une sœur. C'est ainsi que vous pourrez répondre au souverain Juge : « Seigneur, je n'ai pu me ren- « dre là où vous souffriez, où vous étiez esclave, où vous « aviez faim et soif, mais une autre a tenu ma place, envoyée « et sustentée par moi. » Et alors vous mériterez d'entendre la parole de la bénédiction et de la récompense : « Venez, les bénies de mon Père, posséder le royaume que « votre charité vous a préparé ! »

C'est peu de temps après que s'établit, à Maëstricht, le second postulat que nous avons nommé. Le Cardinal s'y rendit le 6 août 1887, fête de la Transfiguration. Le matin de ce jour, il avait célébré la messe dans la maison hospitalière d'une des plus généreuses bienfaitrices de ses œuvres, Mme la comtesse de Stainlein-Saalenstein, au diocèse de Liège. Là il trouvait partout l'image et le souvenir d'un admirable jeune homme, fils unique d'une veuve, ravi à sa tendresse, enlevé à la religion, aux bonnes œuvres, aux lettres et à la philosophie, dans la fleur de la vie et de la distinction. Après la messe, le Cardinal, plein de ce souvenir

triste et doux, décida que le nouveau postulat hollandais serait placé sous le vocable de saint Hermann, le patron du jeune comte Hermann de Stainlein. Il disait alors : « Ce matin, j'ai lu dans l'Evangile du jour, la parole de l'apôtre Pierre au Seigneur transfiguré : Bonum est nos hic esse. J'ai eu alors l'impression que quelque tente hospitalière nous serait donnée, ici et aujourd'hui. » Cette tente fut une maison de Wick-Maëstricht, simple et spacieuse comme il convenait, avec un jardin planté. Dès le premier jour, le nouveau postulat reçut l'enrôlement d'une excellente jeune fille de la paroisse; puis cinq autres la suivirent. L'ouverture solennelle s'en fit le 20 octobre, par Mgr Rykers, curé de Wick-Maëstricht, dans la petite chapelle où, en face de la Vierge noire africaine, saint Hermann était représenté en peinture, dans son habit blanc de Prémontré, sous les traits du jeune gentilhomme qui avait porté son nom et dont la pensée était présente à tous les cœurs.

Lorsque Mgr Lavigerie considérait maintenant les phases successives parcourues par le double Institut des pères et des frères et des sœurs dont il était le père, avec ses diverses et nécessaires transformations, il se plaisait à reconnaître combien il était différent de la conception première qu'il en avait formée dans ses commencements. Reprenant les sentiers qu'il avait parcourus, on y trouvait successivement les « Moines d'Occident », les apôtres-trappistes, les communautés agricoles, jetés dans des moules religieux qu'il avait fallu ensuite ou assouplir ou briser, selon les besoins des temps et les indications de l'expérience. C'était la direction de la Providence elle-même, laquelle levait un coin du voile, au fur et à mesure qu'il était nécessaire pour la manifestation de ses desseins. Le mérite du fondateur avait été de se rendre religieusement attentif à chaque signal d'en haut, et de « prendre le pas de Dieu », comme luimême disait. « C'est bien le bon Dieu et lui tout seul qui est notre fondateur » ! répétait-il à ses missionnaires assemblés. Tout au plus « avait-il planté et arrosé, comme

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dit l'Apôtre, mais l'accroissement venait de Dieu ». Cet accroissement, il le lui demandait de plus en plus grand, ce qui lui faisait dire : « Quand saint Martin fut mort, il y eut plus de deux mille disciples suscités par lui qui vinrent prier k ses obsèques. Si je ne puis vous voir aussi nombreux sur la terre, que ce soit du moins une de mes joies, dans le ciel ! »

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