JUBILÉ EPISCOPAL A ALGER. LES XXV ANNÉES
Nous avons quitté Carthage à la fin de l'année 1884, au lendemain du rétablissement du siège primatial de cette ville. Le Cardinal Lavigerie continue à y résider dans les deux années suivantes, si tant est qu'on puisse dire qu'il réside jamais réellement quelque part. Les travaux qu'il y accomplit, les institutions et communautés religieuses qu'il y établit, la restauration totale qu'il entreprend de la cité chrétienne, feront particulièrement l'objet de ce chapitre.
Cependant, chacune de ces deux années de travaux à Carthage et de courses partout trouve son terme, sinon son repos, dans l'oasis de Biskra où le Cardinal passera désormais ses hivers. C'est la nouveauté pittoresque de ce récit; c'est, mieux encore, la particularité caractéristique de cette période finale de sa vie de missionnaire : de plus en plus il s'enfonce dans le désert et la vie arabe. La
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campagne anti-esclavagiste que nous raconterons ensuite est elle-même sortie des méditations et des spectacles de l'oasis ; et c'est de là qu'il partira pour aller chercher à Rome le mot d'ordre de la croisade dont il sera à la fois le prédicateur et le chef.
En possession désormais pacifique de la Tunisie, la France y procédait à l'installation de chacun de ses services administratifs; et la magnificence de ses constructions à Tunis disait assez qu'elle s'y sentait et s'y voulait à demeure. L'ordre renaissait partout; et la sécurité, la confiance publique, le crédit, l'influence morale étaient de plus en plus du côté de la France. Le Cardinal, qui y était pour une très grande part, en faisait honneur principalement au résident général, M. Paul Cambon, comme le montre cette lettre du 22 novembre 1884, sur son administration : « Dans les temps actuels, écrivait-il, il est difficile d'avoir et d'espérer ici mieux que lui, au point de vue des intérêts de la France. C'est un homme sage, droit et juste , qui comprend merveilleusement la situation, et qui lui fait donner tout ce dont elle est susceptible. Aussi la Tunisie s'annonce-t-elle et marche-t-elle déjà incomparablement mieux que n'a jamais fait l'Algérie. Dans ces conditions, nous devons grandement désirer le maintien de M. Cambon ; et, pour ma part, je désire beaucoup que sa situation s'affermisse. Or le vrai moyen de l'affermir serait de lui procurer un appui contre l'instabilité de nos ministères éphémères. Un siège au Sénat se présente naturellement pour cela. Ce serait donc un bonheur pour nous qu'il y fût porté. »
Une occasion s'offrit pour le Cardinal de faire campagne politique avec lui. Le corps expéditionnaire avait alors à sa tête un homme dont la vanité cherchait à se créer un rôle en Tunisie, en attendant qu'il lui fût possible de jouer le premier rôle en France. Le général Boulanger avait eu tout d'abord avec Mgr Lavigerie de bonnes relations d'administration et de société, que le Cardinal avait su faire
tourner à l'avantage de ses missionnaires et de ses œuvres de Carthage. Mais bientôt l'Archevêque comprit de quel esprit il était. Le général rêvait de substituer en Tunisie l'annexion définitive au protectorat actuel de la France. C'était une erreur et une faute. M. Cambon résista. Le conflit était devenu public, aigu , et divisait l'opinion jusqu'à la passionner. La presse, même raisonnable, se laissait prendre à ces idées annexionistes, par sentiment patriotique et semblant de grandeur. Le Cardinal fit avertir ses amis à Paris. Le 3 juillet, une lettre de lui au R. P. Charmetant était écrite à dessein de mettre en garde les feuilles conservatrices et catholiques contre un programme et un régime dont il montrait les conséquences ruineuses et le danger.
Cette lettre disait : « Vous aurez constaté par les dépêches et correspondances de Tunis que nous avons en ce moment des tiraillements profonds et dangereux, au point de vue de l'avenir. .Le général Boulanger, avec une rare audace, et dans un sentiment d'hostilité et de jalousie personnelle contre M. Cambon, lève le drapeau de l'annexion immédiate avec le régime militaire. Dans une telle lutte il est de notre devoir et de notre intérêt, comme Français et comme catholiques, de soutenir et de faire soutenir vigoureusement M. Cambon contre le général. »
Le Cardinal en donnait sommairement des raisons utiles à méditer aujourd'hui encore : « L'annexion immédiate est une folie, au triple point de vue du budget de la France, de la sécurité de notre Afrique du Nord qu'une pareille extension de territoire rendrait indéfendable, et enfin de la guerre sainte qui ne manquerait pas de nous arriver si l'on supprimait brusquement le pouvoir du Bey. Au point de vue catholique, l'annexion serait l'application forcée à l'Église, en Tunisie, des lois et des règlements de la France, et, par conséquent, la persécution. L'état actuel, c'est la liberté absolue pour toutes nos œuvres, telle qu'elle existe dans tous les Etats musulmans du bassin de la Mé-
diterranée. Tout cela vous est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'insister. »
Les journaux religieux ou conservateurs, Y Univers, le Monde , le Français , le Gaulois , le Figaro , en prenant parti pour le général , faisaient donc le jeu des ennemis de la France, de l'Eglise et de la liberté. « Les résultats du protectorat, à tous les points de vue, sont excellents, reprenait-il; M. Cambon va vous en donner, dans une pièce publique , une preuve extraordinaire au point de vue financier, en montrant qu'en une seule année les revenus budgétaires de la Tunisie ont doublé, grâce au système que permet la situation actuelle. Si nous avions l'annexion et le luxe de fonctionnaires qu'elle entraînerait, tout serait absorbé et au delà par les frais de l'administration française. Nous n'avons pas ici, en ce moment, trois mille Français. Or, une seule des provinces de l'Algérie, celle qui nous touche, la province de Constantine, a en ce moment plus de trois mille fonctionnaires. Voilà le système contre lequel M. Cambon résiste. C'est aussi ce qui met contre lui tous les fruits secs et tous les chercheurs de places , qu'il est obligé d'éconduire et qui forment aujourd'hui l'armée auxiliaire du général Boulanger. »
On sait comment cela finit : le rappel du général en France, ses ambitions, ses promotions, sa faveur populaire, ses triomphes d'un jour; puis sa défection, sa fuite, son procès et sa catastrophe immense : c'était plus qu'il n'en fallait pour justifier le jugement du Cardinal et le venger.
Mgr Lavigerie caressait cependant une idée grandiose, qu'il essayait de faire entrer dans les conseils du gouvernement : c'était celle de la reconstruction de Carthage : « Lors du protectorat de la Tunisie par la France , écrit M. Elisée Reclus, il eût été peut-être possible, par un coup hardi , de déplacer la capitale et de la reporter à Carthage. Ainsi que le montre le plan de la ville romaine, les rues se coupant à angles droits sont toutes tracées, et les fondations des maisons modernes n'auraient qu'à s'ap-
puyer sur les substructions antiques. Pour la salubrité, la beauté pittoresque, les facilités commerciales, non moins que par la gloire du nom, la nouvelle Carthage eût été supérieure à Tunis. » Cette reconstruction de la ville, dans la pensée du Cardinal, demandait comme condition préliminaire la reconstruction de ses ports. Il estimait qu'au lieu de creuser, comme on en avait le projet, le lac et le port de Tunis, immense bassin d'égouts dont les basfonds ne permettent pas l'entrée à nos navires modernes, l'intérêt de la France était d'utiliser d'abord les anciens ports carthaginois pour les petits navires; puis de construire, pour le mouillage et les évolutions de nos grands bâtiments, un grand port établi, non dans l'intérieur des terres, mais en pleine mer, moyennant une jetée qui, s'appuyant sur la racine des collines rocheuses qui donnent naissance à la flèche de la Goulette, s'avancerait directement au sud en eaux profondes, et séparerait ainsi de la haute mer un vaste espace d'eau tranquille et abrité naturellement par le promontoire de Sidi-Bou-Said. Le port une fois existant, la ville viendrait s'échelonner, s'étager audessus de ses quais, et Carthage redeviendrait un des premiers entrepôts maritimes de la Méditerranée.
C'est dans cette prévision que le Cardinal avait acheté successivement une grande partie des terrains de l'ancienne ville, espérant bien pouvoir les revendre au profit de son œuvre avantageusement. C'est dans cette pensée aussi qu'il y multipliait les établissements religieux, ainsi que nous allons le voir. La cité de Dieu, croyait-il, devait précéder l'autre et l'attirera elle.
La cathédrale de Saint-Louis commençait à dresser ses murs et dessiner ses arcades. Carthage possédait en outre le scolasticat des pères , le monastère des Carmélites, Notre- Dame de la Melleha, l'école des sœurs de la Mission, à la Marsa, la maison de campagne de l'Archevêque au même lieu. Ce n'était qu'un commencement. Mgr Lavigerie souhaitait pieusement d'y installer l'Adoration perpétuelle
du très saint-Sacrement. Telle fut la pensée principale qui lui fit appeler les sœurs Franciscaines missionnaires de Marie, dans le mois de juillet i885.
Le Cardinal Lavigerie avait connu à Paris et à Rome cet Institut naissant, originaire de Saint-Brieuc, voué à la double fonction de l'apostolat dans les missions et de l'adoration de Jésus-Christ sur les autels. C'est à Son Eminence que les religieuses se proclamaient redevables de la fondation de leurs maisons de Rome et de Marseille : « Je ferai toujours l'impossible pour vous et vos très chères filles, » écrivait-il le 26 février i885 à la Supérieure générale. Même il avait entamé avec elle de pressantes négociations pour fondre alors leur société avec celle de ses sœurs de la Mission. Du moins, présentement leur offrait-il un établissement pour la prière et pour l'éducation des jeunes orphelines de son peuple.
Une des assistantes générales , la Rév. mère Marie du Saint-Esprit, fille du comte d'Erceville, débarqua àlaGoulette, dans ce même été i885. Le Cardinal la reçut, elle et sa compagne, le 29 juillet. Il leur fit remarquer que c'était le jour même de la fête de saint Vincent de Paul , jadis esclave à Tunis : « Il a converti son maître, un musulman, leur dit l'Archevêque en les recevant. Vous serez de même ici les apôtres des infidèles. » Il les mit en possession, pour leur orphelinat, d'une maison proche de la mer, dans l'ancienne habitation d'un ministre du Bey, Saheb-el-Tabâ.
Ce qui recommandait ce lieu à son choix, c'est que, d'après des recherches exactes , c'était le lieu même où s'était élevée autrefois la chapelle de Saint-Cyprien, dans laquelle sainte Monique avait passé la nuit en prières pour son Augustin, pendant que le fils de tant de larmes, trompant sa vigilance, s'embarquait pour Rome et la laissait seule sur le rivage qu'elle remplit de sa douleur. Le Cardinal s'était épris de ce souvenir dont quelques traces, croyaitil, subsistaient dans les ruines semées sur ce promontoire : « Je reconstruisais par la pensée cette scène de la sépara-
tion de la mère et du fils. Je revoyais les quais, le navire qui fuyait au loin, l'aurore se levant derrière les pics bleuâtres qui bordent le golfe. J'ai voulu alors devenir, au nom du monde catholique, possesseur de ces ruines et des terrains qui les entourent, pour y reprendre la prière publique ; et je viens d'établir les Dames missionnaires de Marie dans l'ancien palais qui en forme le centre et qui domine au loin le rivage et la mer. »
Mais à peine installée là avec son unique compagne, la mère Marie du Saint-Esprit y tomba malade. Elle y mourut en d'admirables sentiments, douze jours après son arrivée, sous la bénédiction de l'Archevêque. Toute la colonie lui fit de religieuses obsèques. Lorsqu'en France, trois jours après, le comte d'Erceville, un homme de Dieu, apprit la mort de sa chère fille, il inclina la tête et dit : « Tout est consommé. » Lui-même, déjà malade, expira dans la même nuit.
La mère Marie avait demandé à être inhumée dans la maison qu'elle était venue préparer à ses sœurs. L'établissement reçut le nom des Larmes de sainte Monique. « Ah ! quelle grâce Dieu nous a faite, écrivait le Cardinal, de nous placer sur une terre que tant de saints ont foulée ! Et où l'adoration du très saint-Sacrement , pouvait-elle être mieux placée que dans la chapelle dédiée aux larmes de la mère d'Augustin? »
Assise sur la pointe solitaire, aride, qu'un palmier signale aux regards, la maison de l'Adoration perpétuelle devenue aussi la maison de la charité de Jésus-Christ, abrite aujourd'hui quarante-trois pensionnaires ou demi-pensionnaires, trente-deux orphelines, Françaises, Italiennes, Maltaises. Quand nous visitâmes ce sanctuaire, c'était à l'heure du Salut, on chantait et on priait; près delà, dans sa cellule, une religieuse encore jeune expirait pleine d'allégresse. Notre impression fut profonde. Ce sanctuaire de Jésus-Christ perpétuellement adoré sur cette terre barbare, ces vierges adoratrices, ces enfants et ces chants,
et cette âme qui partait; puis ce cadre de souvenirs, saint Cyprien, Augustin, Monique; et cet autre cadre de la nature et des ruines baignées par la vague ou cachées sous les eaux : tout était là émotion et exaltation de l'esprit et du cœur. Je me rappelai la parole mélancolique de Virgile, dite sur d'autres souvenirs, et d'une autre Carthage : Sunt lacrymœ rerum et mentem mortalia tangunt. Je pensai à d'autres larmes, celles de Monique sur son fils ; et c'est l'âme envahie par le spectacle et le sentiment débordant de ces choses que, moi aussi, j'adorai.
La Lettre pastorale du commencement de l'année 1886, annonçant cette fondation aux fidèles, instituait l'Adoration perpétuelle dans le diocèse tout entier : « L'Eglise de Carthage sort de ses ruines, y était-il dit. Le premier devoir de son pasteur est d'ouvrir ses lèvres à la prière, et de placer perpétuellement le Sauveur du monde entre le ciel et nous, pour qu'il attire tout à lui. » Cette Lettre était, en même temps, une Instruction considérable — , elle n'a pas moins de quatre-vingts pages — , sur la perpétuité de la foi en l'Eucharistie dans l'Église d'Afrique, prouvée par les témoignages ininterrompus des Pères et écrivains sacrés, et par les monuments archéologiques qui s'y redressent chaque jour. Ces pages préliminaires sont comme une longue avenue, illuminée des saints flambeaux, et conduisant au Saint des saints où le pontife convie son peuple à adorer.
Les premiers jours de l'année 1886 virent pareillement s'établir une maison de Refuge, pour la conversion ou la préservation des filles et femmes en péril de perdition. C'était un des soucis de l'Archevêque que le sort spirituel et matériel de tant de pauvres filles de service qui, venues de Malte, de Sicile, de Marseille, à Tunis, y devenaient la proie de la débauche et bientôt celle de la misère. Un jour, une mère Italienne était venue se jeter à ses genoux pour le supplier de lui faire rendre son enfant que le père, un brutal, avait jetée dans le harem d'un riche
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Arabe, où déjà, habillée à la musulmane, elle apprenait malgré elle à réciter la prière au prophète, et le reste. L'Archevêque alla droit au Bey; il fit parler l'autorité de son ministère et celle de la France. Un ordre beylical intervint, non sans peine; l'enfant fut rendue à sa mère, et les sœurs la sauvèrent pour cette vie et pour l'autre. C'est à de telles infortunes que la charité de Mgr Lavigerie voulut ouvrir un Refuge, dans l'antique quartier de Kamart, la nécropole de Carthage. Il le plaça sous le vocable de sainte Marie d'Egypte, une pénitente africaine du quatrième siècle. « Je voudrais étendre le cercle d'une telle œuvre, écrivait-il, et, à côté des filles chrétiennes et repenties, recevoir les femmes musulmanes, abandonnées, chassées par leurs maris, et exposées à une vie de désordre sur tous les chemins. »
Les sœurs de la Mission consentirent à se charger de ces pauvres délaissées. « Aucune des œuvres de salut et de miséricorde qui peuvent se faire en Afrique ne leur est étrangère », écrivait le Cardinal, avec admiration. On commença l'œuvre avec deux ou trois filles Arabes et Maltaises; on en eut ensuite jusqu'à vingt-cinq. C'était tout ce que pouvait recevoir l'habitation. La vie était rude : sœurs, femmes et enfants vivaient de leur travail de lavandières et blanchisseuses, pour les ménagères tunisiennes. Il fallait que les plus valides allassent chercher et rapporter l'ouvrage de la ville. On manquait de tout, beaucoup tombèrent malades. Que de drames de misère et de miséricorde se sont dénoués sur ce petit théâtre de Sainte-Marie l'Egyptienne ! Que d'âmes relevées par la pénitence ! Que de pauvres filles trompées ont été rendues là à l'honneur, à la foi, à leur famille, à la France ! Le récit en serait émouvant. « Combien de nos enfants, écrit une des sœurs, ont refusé des offres brillantes mais dangereuses, pour rester chrétiennes, et cela au prix de la rude vie de labeur qu'elles menaient au Refuge î »
Un voyage que le Cardinal fit en France et en Europe, dans
les premiers mois du printemps 1886, ne fut perdu pour aucune de ses œuvres de Carthage. Il y réunit à Paris, sous le nom « d'Association de Marie immaculée pour la conversion des femmes païennes », le groupe de dames charitables, auxquelles il avait précédemment adressé sa Lettre sur le sort et le salut de la femme infidèle, de la femme africaine. Il leur demanda le secours de leurs prières et de leurs aumônes, et il l'obtint.
Rentré à Alger, le 3o avril, le Cardinal reprit aussitôt sa direction vers Tunis, mais en s'arrêtant en chemin, à Hippone. Qu'y allait-il faire?
Il l'avait dit à ses novices de Maison-Carrée : « Ne vous plairait-il pas d'être du grand pèlerinage organisé pour Hippone, à l'occasion du quinzième centenaire de la conversion de saint Augustin? Une caravane de pèlerins français, se rendant à Jérusalem, doit y faire escale pour cette solennité. Vous iriez, vous mes enfants, prier Augustin pour la conversion de l'Afrique infidèle. » On devine la réponse. Le 1 5 mai, un petit vapeur débarquait à Bône le noviciat presque au complet.
La fête fut célébrée sur la colline même d'Hippone. Une vaste tente, adossée à l'asile des Petites sœurs des pauvres, et bien ornée, servit d'église ce jour-là. Lorsque les pèlerins passagers de la Bourgogne, arrivant de Marseille, exténués, brisés par une effroyable traversée , eurent monté péniblement la colline historique, et se furent mêlés à la multitude des Africains et des soldats de la garnison, ce furent 1 5.ooo fidèles, et environ 4oo prêtres, avec les quatre évêques de l'Algérie et de la Tunisie, l'abbé de Staouéli, plusieurs prélats, qui se trouvèrent rassemblés. Le Cardinalapparut alors majestueusement entouré de ses missionnaires, novices et pères Blancs , au chant de YEcce sacerdos magnus et aux battements de toutes les mains.
Lui-même officia pontificalement; Mgp Combes parla; puis , la messe dite , du bord de l'estrade , au milieu des évêques, en face de la foule, le Cardinal se fit entendre.
Il salua Augustin, Hippone, le passé, l'avenir, l'Afrique renaissante, la France, l'Église, le Pape. Pèlerins français, Algériens, colons et soldats, Maltais , Italiens, Arabes, fraternisèrent sous les tentes. Il y eut des chants dans chacune de ces langues. Le salut du très saint-Sacrement couronna la journée. M&r Combes, évêque du diocèse, prenant de nouveau la parole , adressa aux pèlerins un paternel adieu.
Le dernier mot de la journée appartint au Cardinal. Il était frémissant d'émotion quand il disait : « Vous êtes venus sur une terre qui a produit des saints et des martyrs. Emportez-en un souvenir qui redouble votre courage. Les martyrs sont des hommes qui savent mourir pour Jésus- Christ. Ils furent les vrais hommes et les soldats du temps passé; ils seront les hommes et les soldats des temps futurs. » Et, montrant autour de lui sa blanche escorte de missionnaires africains : « Voici les martyrs de l'avenir. Que dis-je de l'avenir? Ils sont déjà les martyrs d'hier et d'aujourd'hui. Onze d'entre eux ont arrosé de leur sang les sables de l'Afrique pour le nom du Seigneur ! »
Evêques, pèlerins, marins, colons, soldats, prêtres et religieux descendirent la colline. Les missionnaires chantèrent les litanies des saints d'Afrique. Les Maltais entonnèrent Io ti salve, Maria ! Puis la Bourgogne reprit ses pèlerins de Terre-Sainte ; et le nom de Jérusalem se mêla à ceux d'Hippone, de l'Afrique, de la France et du Cardinal Lavigerie.
Le Cardinal revit Carthage qui l'attendait avec impatience. Depuis dix-huit mois les travaux de la cathédrale avaient dû être interrompus : l'argent faisait défaut. C'est alors que son génie fit appel à la charité sous une nouvelle forme. Il avait intéressé à la construction du monument historique les familles historiques de la noblesse française; il s'adressa cette fois aux membres les plus fortunés du clergé. Le titre de chanoine de Carthage fut proposé aux prêtres considérables de France ou d'ailleurs qui y fonderaient une pré-
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bende à perpétuité, par le versement d'une somme d'une cinquantaine de mille francs dont le revenu servirait à l'entretien d'un des prêtres résidents en ce lieu. Un Bref du Pape, à la date du 18 mars 1886, consacra l'institution, avec des privilèges flatteurs. « Le Souverain Pontife désirant, était-il dit, honorer les grands souvenirs ecclésiastiques de Carthage, accordait aux chanoines de Saint-Louis le titre et le costume prélatice des chapelains de sa maison. )> Un chapitre non résidant se recruta, a ces séduisantes conditions. Evidemment le Pape, par ces distinctions, avait en vue surtout de provoquer les libéralités des bienfaiteurs de Carthage. Et, quant à ces insignes presque épiscopaux dont il les décorait, le Cardinal répondait que, dans l'Église, le violet était la couleur de l'humilité et de la pénitence, et que des chanoines étaient hommes à ne pas l'oublier.
Ce fut dans les mêmes circonstances et pour les mêmes besoins qu'il forma le plan et le projet d'un chapitre de chanoinesses séculières de Saint-Louis. Il en annonça l'institution dans une lettre où il en faisait hardiment remonter l'origine aux illustres dames romaines du temps de saint Jérôme et de saint Augustin, et aux chapitres nobles d'avant la Révolution. Il en rédigea les statuts qui furent publiés. Les chanoinesses étaient choisies parmi les veuves et les personnes non mariées les plus honorables. Elles se divisaient en résidantes vivant en communauté, mais sans vœux ni promesses quelconques; et en non résidantes n'ayant que des liens spirituels avec le chapitre de Carthage et ses œuvres. Les unes devaient justifier d'au moins cinq mille francs de revenu pour leur entretien et leurs aumônes ; les autres devaient verser environ six mille francs pour les œuvres d'Afrique, au moment de leur admission. La règle prescrivait la prière, l'ofïice divin, le soin des malades pauvres, le patronage des Orphelinats et des Refuges, le catéchisme aux enfants abandonnés et le service du culte. Mais rien de strict dans ces pieuses et charitables obligations. Le Cardinal
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avait surtout cherché des bienfaitrices et zélatrices à ses œuvres. En retour, il les revêtait de magnificence et de splendeur, et le violet, là aussi, fleurissait dans tout son éclat. La règle avait d'ailleurs toutes sortes de tempéraments pour ces dames séculières, desquelles la charité était le seul lien et la dernière fin. Elles le comprirent. Il en vint très peu pour résider; mais beaucoup surent donner, et leur bienfait demeure.
La première de ces bienfaitrices, agrégée à titre honoraire au chapitre de Saint-Louis, fut Mme la comtesse de Chambord. Le 10 mars 1886, elle écrivit de Goritz au Cardinal Lavigerie une lettre où elle rappelait « le vif attachement que son bien-aimé Henri avait voué au prélat. » — « Morte au monde, je ne songe plus qu'au ciel où j'espère aller prier avec mon Henri, pour la France et pour l'Afrique, qu'il a tant aimées. »
Les travaux interrompus reprirent à la cathédrale. On vit débarquer successivement et monter dans le chantier les cent quarante-deux colonnes de marbre blanc de Carrare qui devaient porter l'édifice. Une grande salle du scolasticat reçut des peintures à fresque représentant, en cinq tableaux, les principaux épisodes de la croisade de saint Louis. On l'appela la salle des Croisades, et l'artiste, M. l'abbé Alouette, sut en faire un poème d'une dramatique beauté.
Les quatre cloches et le bourdon qui devaient habiter bientôt les tours de la cathédrale étaient fondues et montées sur une charpente provisoire. Le Cardinal voulut en faire le baptême solennel. Ce fut le 20 juin 1886. Après la cérémonie, il leur céda la parole : « Allons, mes enfants, dit-il aux ouvriers, faites parler vos cloches. Qu'elles sonnent la résurrection de Carthage ! » Leur grande voix se fit entendre. Elle arrivait jusqu'à Tunis; on l'entendait au large, portée par les flots; elle montait jusqu'aux sommets des montagnes d'alentour; une immense clameur de la foule y répondit : « Quels silences séculaires elles
interrompaient sur ces ruines! écrit un des assistants. Que de tombes elles pénétraient, depuis celles d'Hannon et d'Amilcar, jusqu'à celles des Cyprien et des pontifes leurs successeurs, jusqu'à celles des preux compagnons de saint Louis! »
Le Cardinal avait désigné le lieu de sa sépulture dans sa cathédrale, au pied même du trône épiscopal, dans le chœur. Il y avait fait creuser un caveau funèbre dans lequel il serait déposé. Il voulut en faire lui-même la bénédiction, en cette même journée. Avant d'y procéder, il adressa aux scolastiques quelques paroles graves : « Mes chers enfants, leur dit-il, je craindrais de vous attrister par cette cérémonie, si je n'y voyais pour vous et pour moi le sujet de pensées salutaires. Dieu m'a fait cette précieuse grâce de ne point passer un seul jour de ma vie sans avoir ma dernière heure présente devant mes yeux. Ma santé si souvent atteinte ne m'en a pas d'ailleurs épargné les avertissements ; mais à mesure que les années viennent et me rapprochent de ce terme, cette pensée de ma mort domine en moi toutes les autres. J'y trouve deux avantages, qui nous sont l'un et l'autre marqués par F Esprit-Saint. Le premier est d'apprendre de la mort à mieux régler sa vie : « Souviens-toi de tes fins dernières et tu ne pécheras pas. » Le second est de mieux travailler à mesure que le temps nous échappe : « Travaillons et faisons le bien tandis que nous avons le temps, car vient la nuit dans laquelle on ne travaille plus. » Voilà pourquoi je viens ce soir avec vous près de ce tombeau, avant de vous quitter bientôt pour d'autres travaux. Mais un jour j'y reviendrai, j'y descendrai encore, mais cette fois ce sera pour n'en plus sortir; et, ce jour, je sens bien qu'il ne saurait tarder. C'est là que j'aurai besoin de vos prières à tous, car, à cette heure, j'aurai paru devant le Juge suprême et rendu compte de mon administration. Voilà pourquoi j'ai voulu reposer près de vous, parce que vous du moins, mes enfants, vous vous souviendrez de
votre père, et vous implorerez pour lui la miséricorde de Dieu. C'est le seul prix que je vous demande en retour de mon amour paternel, de tant de fatigues endurées pour vous, de tant de peines : Miser emini mei, saltem vos, amici mei. »
Ayant prononcé ces paroles avec une gravité tranquille, le Cardinal descendit dans le caveau, le bénit, et y demeura quelque temps en prière. Puis on le reconduisit, comme on était venu, au chant du Miserere, jusque dans la chapelle du scolasticat. Il semblait revenir du seuil de l'éternité.'
Il se disposait donc à repartir encore, et à parcourir, dans cette fin de l'été 1886, la France et l'étranger pour le besoin de ses œuvres de Carthage et des missions. Il fallait en effet que ce besoin fût extrême pour motiver un acte d'administration accompli dans les mêmes mois, et qu'on eut quelque peine à s'expliquer alors. Il ne s'agissait de rien moins que de faire passer l'enseignement de son collège ecclésiastique de Saint-Charles entre les mains de l'Etat; et voici pour quelles causes.
Il y avait quelque temps que l'affaire se négociait secrètement avec M. Cambon, lorsqu'un prospectus, adressé aux familles pour la rentrée d'octobre 1886, les informa que, « par suite d'un arrangement intervenu entre son éminent fondateur, le gouvernement tunisien , et l'Université de France, l'enseignement précédemment donné par les missionnaires le serait désormais par des professeurs laïques, nommés par le ministre de l'Instruction publique, sur la présentation du Cardinal et des pères du Conseil, lesquels en gardaient d'ailleurs la direction morale. Mgr Lavigerie assimilait cette combinaison mixte à celle du collège Stanislas à Paris, et il en espérait les mêmes résultats. Mais quel motif avait pu le presser de retirer de ce poste de combat une partie de ses troupes? Dans une note à M. Cambon, il alléguait la crainte fondée que l'Université n'élevât en face de Saint-Charles une
maison concurrente. Il alléguait encore le désir que certaines familles avaient témoigné de voir leurs enfants instruits par des maîtres laïques, pourvus de tous leurs grades. Mais il disait aussi que le prix de la pension de ses deux cent cinquante élèves ne parvenait pas, loin de là, à solder les intérêts des 600.000 fr. que lui avait coûtés l'immeuble. Il disait que les besoins de ses missions équatoriales, lesquelles allaient se développant chaque jour davantage, ne permettaient plus à sa Société de distraire de ce grand objet une partie de ses ressources. Or la combinaison nouvelle, en laissant à l'Etat la charge du personnel enseignant, lui permettrait, à lui, d'équilibrer son budget. C'était la raison vraie : en jetant à la mer une partie de la cargaison, il déchargeait le navire et le sauvait du naufrage. N'oublions pas non plus que cette fin de l'année 1886 était l'époque à laquelle l'Ouganda persécuté pressait le Cardinal d'envoyer du secours à cette vaillante chrétienté menacée de périr. Il fallait la sauver au prix de tous les sacrifices.
Aussi bien, l'image de l'holocauste de ces héros ne quittait plus ses yeux ; elle se reflétait dans tous ses discours, en ardentes couleurs. Le 2 octobre, ayant donné le sacre épiscopal à Mgr Soubrier, évêque élu d'Oran, il ne parla, à la fin de la cérémonie, que du triomphe de l'Église par la croix et la mort. « Rappelons-nous, disaitil, que le calice que nous tenons chaque jour entre nos mains n'est pas seulement destiné à recevoir le sang divin qui a sauvé le monde, mais que nous devons y savoir mêler le nôtre, s'il le faut. » Il finissait en souhaitant au nouvel évêque d'Oran, non seulement de vivre longtemps sur son siège, mais d'y rester jusqu'à la mort : « Restons fidèles à nos épouses, Monseigneur, précisément parce qu'elles sont pauvres et humiliées. Ne donnons pas le spectacle d'un abandon que l'antiquité n'a point connu, et que l'obéissance même ne justifie que lorsque nous ne nous soumettons qu'à regret. »
Le 21 octobre, le Cardinal reprenait le chemin de Tunis et de Carthage. Le train qui l'emportait était le train de réception du chemin de fer Est-Algérien conduisant directement d'Alger à Constantine, pour la première fois.
Quand il revit à Tunis son collège de Saint-Charles, la douloureuse mais nécessaire transformation était consommée. Quelques-uns des anciens professeurs ecclésiastiques devenant libres de ce chef, il en dirigea deux sur la ville de Kairouan, avec le titre de curé pour le père Coquerel, et celui d'aumônier de l'hôpital militaire pour l'autre. A leur départ, il les combla de témoignages d'affection, de bénédictions et de présents. Une zaouia de marabouts chrétiens à Kairouan, c'eût été autrefois un mortel sacrilège. Kairouan, c'est la ville sainte. Cent quatre-vingt mosquées y élèvent leurs coupoles au-dessus des rues tortueuses, poudreuses ou boueuses, qui débouchent par d'étroites poternes sur une campagne aride, désolée, coupée par quelques lignes rougeâtres d'anciens acqueducs romains récemment reliés aux sources des montagnes de Cheri-Chera. Une pauvre maison prise en location par les missionnaires fournit une petite chapelle et une école. Mais au bout d'une année, le poste militaire ayant quitté Kairouan, les deux prêtres suivirent le détachement plus au sud, dans l'oasis de Gafsa, située à l'ouest de Gabès, au sein d'une forêt de plus de cent mille palmiers, en face d'un large cirque de montagnes, entre la plaine d'Aamra et les portes du désert. Notre protectorat en avait fait le chef-lieu d'une subdivision militaire, à qui le Cardinal envoyait ses missionnaires porter ou rappeler le Dieu de la mère-patrie.
Le Cardinal ne devait plus revoir M. Cambon à Tunis : il était nommé ambassadeur à Madrid. A cette époque, le général Boulanger était ministre de la guerre; et la position de son ancien adversaire en était devenue difficile jusqu'à l'impossibilité. Ses dernières lettres intimes au
Cardinal Lavigerie témoignent moins de regrets pour Tunis que pour l'homme qui lui en avait allégé le séjour. Le 22 décembre, il était remplacé à ce poste par M. Massicault, précédemment préfet du Rhône, sur lequel le Cardinal Caverot renseignait avantageusement son collègue.
Mais à cette date déjà Mgr Lavigerie avait quitté Tunis pour aller passer la saison d'hiver à Biskra où nous le retrouverons encore dans les hivers suivants. Il y était appelé principalement par le soin d'une santé qu'avaient ébranlée fortement les voyages et les travaux de ces deux dernières années, et qui attendait beaucoup du soleil et des eaux thermales de cette station d'hiver. Le rhumatisme goutteux ou arthrite, qui devait bientôt l'envahir progressivement, se faisait déjà- sentir dans ses mains et ses bras, comme il l'écrivait alors familièrement au bon chanoine Gatheron : « Cher et vieux débris, vous êtes pris par le pied, je suis pris par la main; vous voyez que nous ne valons guère mieux l'un que l'autre, et le bon Dieu nous avertit chaque jour, en nous démolissant pièce à pièce, que le moment est venu où toute notre pauvre baraque s'effondrera. Tachons de bien finir, mon cher ami; et ne nous faisons pas illusion sur ce que nous avons pu faire dans le passé : presque toujours c'a a été de travers, et ce n'est pas de la sorte que nous nous sommes préparé une belle place dans le paradis. Suppléons-y par la pénitence de nos derniers jours. Vous m'avez bien édifié par votre amour de la méditation et par votre résignation complète à la sainte volonté de Dieu. Demandez pour moi une participation à ces deux grâces; elles ne me sont pas moins nécessaires qu'à vous. Et croyez, cher et vieux débris, que je vous aime plus encore avec cette jambe de bois, que si je vous voyais alerte comme autrefois courir par monts et par vaux, les jours de siroco, dans le Chélif. »
Parti de Tunis, le 5 novembre 1886, précédé par le P. Delattre, accompagné parle P. Toulotte et les pères Thevenet et Palasse, avec un ou deux frères coadjuteurs, le
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Cardinal descendit les plateaux de l'Aurès par une route semée de belles ruines romaines, et qui serait la route la plus admirable du monde si l'on n'y courait le risque d'être précipité mille fois. A cette époque, la ligne ferrée, partant de Philippe ville, finissait aux gorges d'El-Kantara d'où le transport se faisait en détestables diligences jusqu'à la capitale des Zibans. C'est dans cet équipage que l'Archevêque d'Alger atteignit Biskra, l'ancienne Biscera romaine et chrétienne. Elle s'élève au sein d'un jardin de cinq kilomètres de long, planté de i4o.ooo palmiers, arrosé par l'Oued-el-Kantara et l'Oued-Abdi. C'est l'oasis. Six mille habitants environ, dont 35o Européens, sans compter la garnison, forment la population de la ville moderne, avec ses maisons à arcades et à terrasses orientales. Plus au sud se retrouvent les villages d'indigènes, nègres, Arabes et Berbères. C'était, à cette époque, le plus extrême point de rencontre de la barbarie africaine et de la civilisation européenne, au bord des sources d'eaux chaudes auxquelles nos Français s'accoutument de plus en plus à venir demander la guérison de leurs maux.
Le palais cardinalice consistait en une maisonnette en terre, blanchie à la chaux, qu'un vieux capitaine de l'armée d'Afrique s'était bâtie de ses propres mains, sur la fin de ses jours. Mgr Lavigerie avait résolu « d'y vivre de la vie de missionnaire ». Il y forma et présida la petite communauté de ses fils, sous un même règlement de travail, de piété et de repos familier. C'était le régime de la Thébaïde transporté dans ce beau désert.
Il y venait pour le travail plus que pour le repos. Son travail d'étude portait sur les antiquités de l'Afrique chrétienne. Le Cardinal avait résolu de refaire YAfrica christiana de Morcelli, sur de nouveaux documents archéologiques. Ils abondent en Numidie. L'histoire, si on la sait lire, est écrite sur cette longue et riche traînée de ruines qui va de Batna à Biskra, et au-dessus desquelles Lambèse relève les arcades de son prétoire, les débris de ses tours,
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de ses palais, de ses arcs de triomphe, où plus de quinze cents inscriptions font reparaître un passé plein des souvenirs perdus.
Le Cardinal entendait bien que cette œuvre historique fût de Dieu et pour Dieu. « Une fois installé dans sa modeste maison, il nous fit appeler dans son cabinet de travail, nous raconte le P. Delattre.Là, nous faisant asseoir, il nous entretint longuement de l'ouvrage qu'il avait projeté. Il nous supplia de considérer cette œuvre comme une œuvre destinée à procurer en grand la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise : Si vous n'y voyez pas cela, vous ne ferez rien de bon! Puis, se jetant à genoux, il récita à haute voix le Veni Sancte Spiritus, en y joignant de ferventes invocations à tous les saints et saintes dont cette histoire ferait éclater la vertu, le génie, le martyre. »
La récréation se passait en promenades dans la campagne, parmi les sept Ksour séparés qui forment ensemble la grande oasis de Biskra. On allait au delà, vers le sud>; et il n'y avait pas pour le Cardinal de plus grandiose spectacle que celui de la plaine immense courant à perte de vue vers l'horizon sans vie. De ce côté, plus de bornes. C'est le Sahara tout entier qui se déroule comme une mer profonde. L'illusion est complète. La lumière se transformant transforme tout avec elle, et l'infini des sables devient aux regards l'infini des mers. La terre rougeâtre prend, le soir, des tons de bleu azuré ou glauque sur lesquels se détachent les oasis comme des îles, tandis que de longues bandes sablonneuses semblent les grèves endormies d'un rivage inconnu. La pensée séduite elle-même conspire avec les yeux. Cette surface unie qui s'en va jusqu'à la ligne rouge, violette ou noire de l'horizon, est-ce la terre encore, sont-ce les eaux? Et cette barre là-bas, quelle est-elle? « L'océan! l'océan!... » Et Dieu était béni dans une des plus splendides peintures de ses mains.
Au mois de janvier 1887, Mgr Lavigerie écrivait à Marseille qu'il se trouvait bien de Biskra, corps et âme. « Biskra,
malgré ses inconvénients de très petite ville, me plaît beaucoup, disait-il, par sa tranquillité et surtout par son climat qui me fait grand bien. Je n'y ai pas été souffrant un seul jour depuis bientôt deux mois, ce qui est une grande nouveauté pour moi. » Il ajoutait dans cette lettre : « Notre Morcelli avance ; mais quel travail ! nous sommes six à travailler dix heures par jour, et il n'y paraît pas. Vous avez bien raison de le dire : il a besoin d'être complété. Quelquefois même, c'est à croire qu'il eût mieux valu tout refondre, et faire un travail entièrement nouveau. » On eût vécu en paix à cette extrémité du monde algérien, si Biskra, par malheur, n'avait eu une poste et même un télégraphe. Le flot maussade des affaires arrivait jusqu'à l'oasis. Un jour, les journaux de France lui apprirent qu'àHyères, une femme libre penseuse, Mme Paule Minck, dans une conférence publique, s'était donné carrière sur le sujet des millions du Cardinal Lavigerie, ce qui lui avait attiré une vigoureuse réponse d'un auditeur inconnu. Cette légende du Cardinal archi-millionnaire, courant à travers les journaux, avait l'inconvénient d'ôter aux plus charitables toute envie de lui venir en aide. Il lui importait donc de rectifier les chiffres. Dans une lettre de Biskra, a la date du \i janvier, il écrivit à son défenseur inconnu pour le remercier d'abord, pour le renseigner ensuite, et le public avec lui. « Vous vous êtes fait mon chevalier, Monsieur, lui dit-il, il est bien juste que je vous envoie des armes. » La lettre, qu'il publia, établissait le compte de ses recettes et de ses dépenses La conclusion était que « ses millions n'avaient que deux torts : c'était d'être ni millions ni siens, disait-il spirituellement. Il se trouvait même finalement que c'étaient des millions à rebours; et il n'était pas un financier qui ne se crût ruiné, s'il devait équilibrer son budget dans ces conditions ». Il offrit même de faire abandon de tous ses biens, et même de ceux de sa Société, à qui s'engagerait en retour à payer, chaque année, seulement le quart de la somme nécessaire à l'entretien
de ses œuvres. Il ne se trouva pas de preneur à ce prix. « La vérité, Monsieur, est que je suis pauvre, et pauvre au point de devoir mendier le pain de mes missions, et en partie le pain de mes deux diocèses d'Alger et de Cartilage. » Tel était le mot de la fin.
Cette vérité, le parlement se chargea delà justifier encore, en dépouillant l'Archevêque du peu qu'il lui accordait. Un minime crédit de 100.000 francs, nous nous en souvenons, avait été rétabli par M. Goblet, pour être partagé entre les diocèses d'Algérie et de Tunisie. Le Cardinal apprit à Biskra que la commission du budget, pour l'exercice 1887, venait de le retrancher entièrement et définitivement. Ce retranchement, elle se disait décidée à le soutenir énergiquement à la tribune, et à enlever de haute lutte le vote de la Chambre, malgré le Cabinet. Le Cardinal ne le souffrit point. Par une lettre adressée au gouvernement il déclara que c'était assez et trop, pour son clergé et pour lui, des humiliations subies devant les Chambres une première fois. Il ne s'y exposera plus. « Je n'exposerai plus mes prêtres à se voir, en Afrique, l'objet de la dérision de ceux qu'on fait douter de notre dévouement à la France. Nous n'acceptons pas cette douleur imméritée. » En conséquence, pour prévenir tout incident de ce genre, le Cardinal déclara que, si le gouvernement ne pouvait empêcher le retour de semblables manifestations, il voulût bien retirer de la discussion un crédit que ni son clergé ni lui ne pouvaient acheter à ce prix. Le gouvernement en prit acte. Le crédit fut retiré.
Le. clergé d'Alger avait été admirable en cette circonstance. j>ar deux fois il avait protesté, devant son Archevêque, qu'il aimait mieux, lui aussi, « mourir de faim que de honte. » Mgr Lavigerie lui adressa, le 24 février 1887, une lettre d'une noble fierté, dans laquelle il l'informait de sa décision. Du moins il était libre. Du moins les 100,000 francs que le gouvernement voulait rendre aux quatre diocèses algériens et tunisien, sur les 5oo. 000 francs
accordés autrefois, n'entretiendraient plus dans les esprits l'illusion que tout était rendu à l'état primitif : « Ce qu'on nous accordait était un commencement d'agonie. Or, pour moi et pour vous, mieux vaut la mort qu'une agonie qui se prolonge sans honneur. »
Mais leur patriotisme n'en devait pas être refroidi : « Messieurs, leur disait-il en de nobles paroles, ne nous laissons ni arrêter, ni effrayer par le mal. Répondons-y de la seule manière qui soit vraiment digne de nous, je veux dire en faisant le bien. Si nous en jugeons par les bruits qui nous viennent de l'Europe, tout semble s'obscurcir. Ici même les éventualités peuvent être un jour redoutables. Attachons-nous d'autant plus à servir la France. Ne désespérons jamais d'elle ni de la bonté de Dieu. Hommes de la prière, tenons nos mains et nos cœurs élevés vers le ciel, pour obtenir qu'au temps du péril, tous les bras gardent leur force et tous les cœurs leur courage. Laissons de côté les formes de gouvernement et les compétitions de la politique. Notre place n'est vraiment désormais qu'à la défense de la religion et des âmes. Oublions tout, en un mot, en dehors de la religion et de la grande image de la patrie. Serrons-nous autour de son drapeau. Ne donnons pas à nos ennemis la joie cruelle qu'ils éprouvent aux divisions de ses fils. Ne lui montrons enfin ses torts qu'en donnant, — après avoir sacrifié, comme nous venons de le faire, jusqu'au pain de chaque jour, pour ne pas laisser douter au dehors de son antique honneur, — notre vie même, s'il le faut. »
Le 1 5 février, le Cardinal Lavigerie avait quitté Biskra et se retrouvait à Alger, d'où il adressait cette lettre à ses prêtres. Six semaines après, 3o mars, c'est encore à Tunis et à Carthage qu'on le retrouve, pour la semaine sainte et Pâques. Il y décide l'établissement d'un poste de ses missionnaires à Porto-Farina, entre Tunis et Bizerte. Mais il ne fit que passer. Il venait d'écrire à sou clergé : « Nous ne pouvons plus compter que sur la charité des
fidèles. Vous reprendrez donc, Messieurs, le bâton de quêteur. Je l'aurais déjà repris moi-même si mes forces qui ploient et les rigueurs de la saison actuelle me l'avaient permis. » Le 19. avril, l'hiver passé, il reprenait la mer pour de nouveaux voyages et de nouvaux appels.
Nous ne le suivrons pas à Rome, en France, en Belgique où il alla porter ses plaintes patriotiques et ses supplications de père mendiant pour ses enfants. Nous en avons déjà entendu de semblables. Cette fois, par un sentiment de pudeur nationale, il s'adressa de préférence aux pays étrangers. En Hollande, l'enthousiasme des peuples et de leurs prêtres lui ouvrait largement les bourses et les cœurs. Tous les presbytères étaient conquis d'avance. Il avait d'ailleurs d'irrésistibles manières de les gagner à lui. C'est ainsi que, durant son séjour à Maëstricht, apprenant que dans un village, à une demi-lieue de la ville, un curé octogénaire célébrait, ce jour-là, le cinquantième anniversaire de son sacerdoce , le Cardinal part pour la fête en grand manteau de pourpre, arrive au moment où le cortège s'organisait dans l'église , va s'agenouiller devant le vénérable jubilaire qu'il contraint de lui donner sa bénédiction : Non dimittam te nisi benedioceris mihi, lui disait-il avec insistance. Lui-même le bénit à son tour, puis entonnant de sa forte voix Y Adjutorium nostrum, donne la bénédiction à toute l'assistance. Enfin, avant de se retirer, il embrasse le vieillard, qui confus, tremblant et ravi, disait en larmes que, dans ses cinquante années de sacerdoce, il n'avait jamais connu de jour plus heureux que celui-là.
Il rentrait en Afrique lorsque, se trouvant à Marseille, il apprit, par une lettre de l'évêque et des notables de Malte, que le choléra sévissait dans leur île. La navigation s'en éloignait, le commerce était tué, le pays ruiné et mourant de faim. Les Maltais , pour le Cardinal de Carthage, c'étaient des fils. Aussitôt, 22 août, de Marseille même il fit appel à la France en faveur de ces infortunés, dans une lettre où il disait les services rendus
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par les insulaires à Alger, à Philippev'lle , à Bône, mais surtout à Tunis où ils étaient neuf mille, les meilleurs amis de la France. Lui qui revient de tant quêter, s'excuse de quêter encore pour ces nécessiteux : « Mais je n'ai consulté que mon vieux cœur de Français qui vient de se réchauffer pendant trois mois au contactde la mère-patrie. » Enfin, aussitôt débarqué, le 24 août, il adressa une autre Lettre, en français et en italien, aux Maltais de la .Tunisie, pour les convoquer au pied des autels afin d'obtenir de Dieu qu'il mît fin aux malheurs de leurs compatriotes.
Lorsque Mgr Lavigerie revenait ainsi à Tunis, chargé des aumônes de l'Europe, il y avait deux sentiments qui réjouissaient son cœur. « Le premier, écrivait-il, est celui de la gratitude envers ceux qui , de tous les points du monde , sont généreusement venus à mon aide; le second, c'est le sentiment d'honneur apostolique qui, après saint Paul, ne m'a pas permis de rien demander à mes fils de la Tunisie. J'ai la conscience moi aussi de n'avoir été, parmi vous, à charge à personne, et d'avoir, avec la grâce de Dieu, acquitté ma dette par un travail de chaque jour. »
Mais il disait aussi que ce travail l'accablait. C'est pourquoi une lettre, datée du 5 octobre 1887, annonça à ses fidèles qu'il avait demandé au Souverain-Pontife et au gouvernement qu'un évêque auxiliaire lui fût accordé pour Tunis, dans la personne de Msr Jourdan de la Passardière, évêque titulaire de Rosea, membre de l'Oratoire de Saint- Philippe de Neri, vicaire général de Grenoble, puis auxiliaire de Lyon. « Voici vingt-cinq ans que je porte le poids de la charge épiscopale , et dans quelles conditions ! Je sens, comme l'Apôtre, venir la fin pour moi. Demandez à Dieu qu'il me donne la résignation parmi les infirmités croissantes de l'âge; et de mon côté je demanderai qu'il vous accorde à tous, pareillement, à quelque nationalité que vous apparteniez, les grâces et les bénédictions du ciel. »
L'installation de Mgr l'auxiliaire se fit, le 3o octobre,
dans la cathédrale de Tunis, au milieu d'une assistance de hauts fonctionnaires et de fidèles que Mgr de Rosea gagna aussitôt par le charme d'une parole pétrie de la plus pure substance de l'Evangile. En le présentant à son peuple, le Cardinal avait dit : « Vous pensez bien, mes chers fils, qu'en vous donnant un père nouveau, je ne cesse pas de l'être moi-même. Bien plutôt je réclame le droit de vous aimer encore davantage, en ma qualité de grand-père. » Trois jours après cette installation de l'auxiliaire, 3 novembre, le noviciat, bien réduit alors, des sœurs de la Mission abordait à la Goulette. Le Cardinal l'avait appelé à prendre domicile près de lui pour une formation apostolique plus complète. Celles des novices employées au travail des mains étaient maintenues à Kouba. Celles qu'il appelait à Carthage étaient destinées aux missions africaines. La maison où il les reçut était celle-là même qu'il avait fait bâtir, vaste et belle, pour les Dames chanoinesses de Saint- Louis, lesquelles n'y étaient pas venues, ou n'y étaient pas restées. Il leur dit, dès leur arrivée, ce qu'il attendait d'elles : l'abnégation, le courage et le sacrifice de tout, leur vie y comprise. « Vous n'êtes venues en Afrique que pour vous laisser martyriser, » leur dit-il tout d'abord. Il leur représenta l'Afrique comme la terre classique de l'héroïsme féminin, leur rappelant le bûcher de Didon et delà femme d'Asdrubal, le martyre de Perpétue et de Félicité, la persévérance maternelle de Monique. Il leur déclara que « ce noviciat de Carthage devait être pour elles un noviciat nouveau sur une terre nouvelle. » Pendant une retraite qui leur fut donnée, leur découvrant quelque chose de ses desseins ultérieurs , il leur confia qu'il les destinait plus tard à l'intérieur de l'Afrique. Il fit briller au-dessus de leurs têtes la couronne du martyre : La voulez-vous, mes sœurs, cette couronne, la voulez-vous? « C'étaient là, écrit une des novices d'alors, de ces paroles à lui qui nous électrisaient et qui nous auraient fait passer par le fer et le feu . »
Le noviciat ne demeura à Carthage que le temps qu'y demeura le Cardinal lui-même. Mais ce temps fut d'abord celui de son accroissement : ouvert avec sept novices, le petit cénacle en comptait quarante l'année suivante. Ce fut surtout le temps de son affermissement dans son esprit propre. Celles qui en furent proclament que l'impulsion imprimée alors à l'Institut fut décisive pour toute sa marche, et que de là commença à dater pour la Congrégation une ère nouvelle.
Le Cardinal pensait à bien autre chose encore qu'à fixer à Carthage le noviciat des sœurs, il songeait à déplacer la maison-mère elle-même des pères missionnaires. Ses lettres d'alors y reviennent à plusieurs reprises. Où voulait-il la transférer? Il parle de nouveau de la France. Il parle aussi de Carthage, pour l'avoir plus sous sa main. La raison qu'il donne de cette translation est assez faible, il est vrai : l'avantage de soustraire le Supérieur et son conseil aux sollicitudes matérielles d'une gestion agricole, comme celle de Maison-Carrée. Mais, outre le motif qu'il dit, n'en avait-il pas un autre qu'il ne pouvait donner? Et sa haute prévoyance n'appréhendait-elle pas, pour les Supérieurs majeurs, de graves difficultés résultant de leur proche voisinage d'Alger? Le R. P. Deguerry opposa à ce transfert de sérieuses objections. Son Eminence insista : « C'était, disait-elle, une affaire qu'il voulait terminer avant de mourir. C'était un devoir de conscience qu'il ne pouvait omettre sous peine de péché grave. » Mais d'autres affaires survinrent qui firent remettre celle-ci à des temps et des circonstances qui ne vinrent jamais.
Le retour de l'hiver rappela une seconde fois le Cardinal à l'oasis. Parti pour Biskra le 19 novembre, il en revint seulement le 26 février 1888. C'était pour les mêmes nécessités de santé; c'était aussi pour les mêmes travaux d'archéologie et d'histoire africaine, entremêlés d'excursions scientifiques parmi les ruines romaines et chrétiennes du désert. Mais bientôt les événements et les ordres de
Rome allaient donner un autre cours à son activité. L'œuvre d'étude passa alors aux mains savantes de son principal collaborateur, le R. P. Toulotte, qui la poussa fort avant dans son livre de la Géographie de V Afrique chrétienne . Le livre fut dédié au Cardinal qui en avait eu l'initiative. Sous une forme modeste et plus que sobre d'ornements, il reconstituait l'Afrique proconsulaire des six premiers siècles du christianisme, avec ses 180 églises épiscopales, et, au-dessus d'elles, Carthage pour métropole et pour reine. C'était aussi, dans son espèce, une reconstruction de Carthage chrétienne que cet ouvrage.
Pendant ce séjour du Cardinal à Biskra, Rome célébrait magnifiquement le jubilé sacerdotal de Léon XIII. Le ier janvier 1888, au sein de fêtes triomphales, le souverain Pontife avait dit au sacré Collège rangé autour de lui : « Il y a un des nôtres qui nous manque bien ici, c'est le Cardinal Lavigerie. » Le Cardinal absent s'était fait représenter par l'envoi d'une offrande d'un caractère et d'une signification particulière. C'était le reliquaire d'un martyr, une Memoria, comme l'appelait l'Eglise d'autrefois, pièce historique très rare, trouvée entre Theveste et Tagaste, dans les débris d'une ancienne église delà Numidie, et que le Cardinal avait acquise à grand prix. On la faisait remonter au quatrième ou cinquième siècle, et le primat était heureux de présenter au saint-Père, non seulement « un monument insigne de l'art chrétien », comme le nommait M. le commandeur de Rossi, dans une savante notice, mais un témoin de la foi de l'Eglise des Tertullien et des Cyprien. Le Pape lui en adressa un éloquent remerciement, dans un Bref remarquable entre tous les autres. Lui témoignant son désir, son espoir, de voir un jour se relever tant de ruines, il disait de la personne du Primat d'Afrique ces paroles mémorables, les premières que nous ayons citées dans cet ouvrage : « Vous nous aiderez en tout cela, notre très cher Fils , vous que de si rares services rendus à l'Afrique recommandent à ce point que vous semblez com-
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parable aux hommes qui ont le mieux mérité du nom catholique et de la civilisation. » C'est à ce haut rang que le Cardinal était placé par le Pape lui-même.
L'opinion publique ne le portait pas moins haut, et elle ne voyait plus que le siège suprême qui fût digne de lui. C'est alors qu'on commença à répandre le bruit que ces grandes paroles du Pape, et d'autres qu'on citait de lui, étaient comme une désignation de son successeur. La prudence du Cardinal les interprétait beaucoup plus simplement et modestement : « Le Bref n'a eu qu'un but, écrivit-il en France : répondre aux accusations portées par les Italiens contre le Pape, d'avoir voulu desservir l'Italie en m'envoyant à Tunis, et, en particulier, donner une leçon à la Ri for ma, l'organe de Crispi, qui avait reproduit ces accusations avec des injures contre moi. Je ne saurais en douter, carie Pape me l'a fait dire par son secrétaire d'État. »
Ces articles de la Ri forma étaient du mois d'octobre. Ils n'étaient pas tombés à terre. Le Cardinal notifia au consul d'Italie à Tunis, M. Malmussi, « qu'il lui serait difficile de les laisser passer, particulièrement l'accusation portée publiquement contre lui d'avoir excité qui que ce soit contre la colonie italienne... Je n'admets pas que de telles calomnies soient acceptées et publiées par un journal officieux, et je demande expressément une satisfaction pour un tel oubli des règles de la justice et de la convenance... J'ai, comme missionnaire, le privilège déparier nettement, et j'en userai à coup sûr, si de pareilles indignités se renouvellent. Je sens germer en moi les éléments d'une réponse publique sur la situation intolérable faite aux Français, même à ceux qui sont venus consacrer leur fortune à la Tunisie et en faire profiter tous les habitants, sans distinction de nationalité, par les infamies et les provocations italiennes. Et je suis certain, malgré le déclin de mes forces, détenir un langage tel qu'il soulèvera mon pays et lui montrera l'impossibilité de conserver l'état de choses actuel. » Lç
Cardinal finissait en déclarant au consul qu'il ne s'opposait pas à ce qu'il en fit confidence à M. Crispi son maître.
Encore moins se laissait-il prendre aux pièges des flatteurs sur sa prétendue candidature pontificale. Un écrivain, qu'on ne nomme pas, lui ayant fait demander son encouragement pour la publication d'une brochure en faveur de l'élection future d'un pape non italien, le Cardinal lui fit transmettre la réponse suivante : « Quant à la pensée de saisir l'opinion du choix à faire d'un Cardinal étranger comme successeur de Léon XIII, je la considère comme très malheureuse, parce que, sans le vouloir, elle peut mener à un schisme. Jamais, rappelez-vous-le bien, jamais les Cardinaux italiens ne nommeront un étranger, tant qu'ils seront en majorité ; et lancer le public dans des idées contraires, c'est, je le répète, courir aux plus graves aventures. La seule chose pratique à faire, dans cet ordre d'idées, est de porter le Pape à augmenter successivement le nombre des Cardinaux non-italiens. Cela pourra alors avoir des résultats... dans cent ans d'ici. Voilà ce que je pense bien nettement, et ce que je suis disposé à dire publiquement pour montrer le péril et la fausse conception de la brochure dont vous me parlez, supposé qu'on la publie de mon vivant. Dites-le bien à l'ecclésiastique auquel vous faites allusion et détournez-le de son projet. »
Dans ces mêmes jours le Cardinal Lavige rie, lui aussi, s'apprêtait à célébrer un grand anniversaire de son existence.
11 y avait vingt-cinq ans qu'il avait reçu le sacre épiscopal, le
12 mars 1868. Les sentiments intimes que ce souvenir lui inspirait, il faut les lire dans cette lettre qu'il adressait de Biskra à Mgr Bourret. C'est d'abord ce sentiment du néant de la vie qu'il portait en toute chose : « Mes pensées et mes vœux, mon cher ami, se tournent plutôt vers la vie éternelle, qui s'approche à grands pas, qu'à la vie présente qui commence à nous tirer laidement la langue. Venit noxl Au fond, elle ne nous laisse pas grand'chose à regretter; et ce qu'elle nous donne de mieux est précisément de nous