INTERVENTION DIPLOMATIQUE
Mgr Lavigerie constatait dans ses discours que, deux fois précédemment dans l'histoire, l'Eglise était entrée en lutte contre l'esclavage et l'avait vaincu. Elle avait vaincu l'esclavage païen, sur le vieux continent, par ses exemples, ses doctrines, ses institutions. Elle avait vaincu l'esclavage moderne dans le Nouveau Monde, par l'action de ses missionnaires, celle de ses pontifes et la coalition des nations chrétiennes contre la traite des noirs.
Notre siècle croyait en avoir fini avec lui. Et lorsqu'en
1 838, le parlement britannique eut proclamé F affranchissement des 800.000 esclaves des colonies anglaises, lorsqu'en
1839, une Bulle du pape Grégoire XVI eut solennellement condamné l'esclavage et la traite ; lorsqu'au lendemain de la Révolution de 1848, la France eut affranchi à son tour les a5o.ooo esclaves de ses possessions coloniales; lorsqu'enfin, en 1860, le président des Etats-Unis, l'immortel Abraham Lincoln, eut d'un trait de plume émancipé 4 mil-
lions de ses frères, le monde put croirs que le globe tout entier était à jamais purgé de cette lèpre.
Et cependant, il y avait longtemps que, dès sa première Lettre à ses diocésains, l'Archevêque d'Alger avait dénoncé l'esclavage africain aux peuples civilisés. Il y avait longtemps que, dès sa délégation apostolique du Sahara et du Soudan, il avait fait du rachat des jeunes victimes de l'esclavage à la fois le moyen et le but de son apostolat. Nous l'avons vu leur ouvrir au Tanganika et au Nyanza, à Tabora, à Zanzibar, à Carthage, puis à Malte, des orphelinats destinés à les rendre à l'humanité en même temps qu'à la liberté. Mais qu'était-ce que cette poignée de rachetés auprès de 4oo.ooo esclaves par an, chiffre auquel on estimait le nombre des infortunés que les traitants de l'intérieur arrachaient à leur famille, à leur pays, pour les traîner sur les marchés du Soudan ou du Maroc, quand ils ne les laissaient pas, neuf sur dix, tomber sur les chemins du désert, rompus de coups, ou exténués de misère, de fatigues, de maladies et de faim !
« Ainsi, disait le Cardinal, pendant que l'esclavage américain s'éteignait peu à peu, on pouvait entendre des cris de désespoir, chaque jour plus nombreux, s'élever du centre de l'Afrique. Les explorateurs belges, anglais, américains, en portaient les échos jusqu'à nous. » Il était même constaté que, dans ces dernières années, la traite des esclaves à l'intérieur était devenue de quatre à cinq fois plus active et plus fournie que précédemment. C'était l'islam, qui, de plus en plus puissant dans le continent noir, y multipliait ses captures, menacé qu'il était dans son affreux trafic par l'arrivée des blancs : « Il faut que l'Europe le sache et se presse, écrivait le Cardinal. Les musulmans ont comme stimulant l'arrièrepenséequeleurpouvoirvabientôtfinir,etqu'ilfautprofiterde ses derniers jours pour pressurer le fruit, comme ils disent, et en faire tout sortir, avant qu'il ne leur échappe des mains. »
Il y avait trois choses que l'islamisme demandait à la traite , des ouvriers, des bêtes de somme et des femmes : des ou-
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vriers pour des travaux dont l'indolence des Arabes ne voulait pas pour eux-mêmes; des bêtes de somme humaines pour transporter l'ivoire de l'intérieur jusqu'aux marchés de la côte; des femmes pour l'entretien des harems, où la honteuse polygamie musulmane entasse des troupeaux de ces infortunées. Tels étaient les trois besoins, les trois vices, l'oisiveté, la cupidité, la volupté, auxquels on demandait à l'esclavage de pourvoir; et le Cardinal disait que, « dans les proportions où il s'exerce aujourd'hui, il menaçait d'anéantir tout un peuple. »
Des récits récents, décembre 1887, venus du Tanganika rendaient ces horreurs présentes à sesyeux. Ses missionnaires lui écrivaient que des bandes d'Arabes et de métis, ayant à leur tête le fameux Tipo-Tipo,Kampason frère, Mohammed ben Raffan, razziaient les rives du lac et y faisaient le désert. « Je vois passer sous mes yeux plus de 3oo esclaves, lui disait une lettre du 4 de ce mois. Il n'y a pas de jour où les bateaux ne chargent pour Oujiji des centaines d'esclaves. » Les pères rachetaient au passage ceux qu'on ne pouvait traîner ou qu'on ne pouvait nourrir, les petits enfants, les malades. « Dans l'espace de deux mois nous en avons vu passer à notre station plus de quatre cents. » C'était partout de même. Dans les mêmes jours, la station de Kibanga avait ouvert un refuge à mille indigènes, pressés dans le borna muré où les missionnaires les avaient protégés et défendus plusieurs jours contre les soldats de Mohammed. Pendant ce temps-là, autour d'eux, tout était en proie aux barbares. « Nous ne voyons plus partout que des villages qui flambent, des gens qui se sauvent sur le lac, des brigands armés qui fouillent les replis des vallées ou les basfonds de la rivière Maongolo, où sont cachés les fuyards, puis qui reviennent le soir traînant les femmes et les enfants qu'ils ont liés ensemble. C'est un spectacle affreux. » Les missionnaires en rachetèrent, comme toujours, autant qu'ils purent : « Tout ce que nous avons y passe, écrivaient-ils, et que n'avons-nous de quoi les délivrer tous? »
On lisait à la fin de ces lettres effrayées : « Quand donc le règne pacifique de Notre-Seigneur viendra-t-il rendre à ces pauvres peuples la liberté qu'ils ont perdue ! Ce jour, nous l'appelons de tous nos vœux, offrant à Dieu nos prières et nos sacrifices pour qu'il hâte sa venue : Veni, Domine Jesul »
« Ces récits, écrivait ensuite l'Archevêque, ces récits que m'apportait chaque courrier de l'intérieur, ne me laissaient plus de repos. Il me semblait qu'en ma qualité d'évêque et de successeur de saint Cyprien, qui faisait vendre jusqu'aux vases sacrés de son Église pour racheter les captifs africains, en qualité de chef de l'héroïque société des missionnaires qui les premiers avaient pénétré dans les profondeurs de la région des Lacs, j'avais le devoir de chercher à mettre un terme à tant de cruautés. Mais comment un homme seul, un vieillard, pourrait-il faire partager ses sentiments à l'Europe? Dans une telle angoisse, je me rappelai naturellement celui qui est le père de tous ceux qui pleurent et qui souffrent. »
En effet, pendant que ces lugubres peintures traversaient les mers pour arriver à lui, le Cardinal adressait au saint-Père, le 16 février 1888, une lettre destinée à provoquer l'initiative d'une grande chose. Le signal en était donné du Nouveau Monde. Il partait du Brésil. Le Brésil possédait encore deux millions d'esclaves. De concert avec Léon XIII, l'Empereur Dom Pedro se préparait à décréter leur émancipation, et le Cardinal d'Afrique apprenait par lès journaux que le Pape était sur le point d'adresser aux évêques de cet Empire une Lettre encyclique propre à hâter l'accomplissement de ce grand dessein. C'est à cette occasion qu'était écrite la lettre du Cardinal au saint-Père, ouvrant à sa charité un autre et plus vaste horizon que le Brésil même : « Très saint-Père, ce n'est pas seulement dans l'Amérique du Sud que l'esclavage existe; c'est surtout en Afrique qu'il conserve toutes ses horreurs. La traite maritime a été supprimée, il est vrai, mais la traite par
terre existe toujours, accrue même par la suppression de l'autre, et avec des caractères plus abominables encore. »
Il les décrivait, ces horreurs. Il montrait les musulmans s'élançant des Etats barbaresques, de l'Egypte, du Soudan, de Zanzibar, et s'associant des bandes de nègres pour la chasse à l'homme, ouverte ou clandestine, individuelle ou par masses. Il montrait les villages de l'intérieur cernés de nuit, surpris par ces troupes armées, enveloppés d'armes et de flammes; puis les habitants qui s'enfuient, qu'on prend, qu'on lie, qu'on arrache pour toujours à leur pauvre hutte, à leur pays, à leur famille, qu'on entraîne, vil bétail, vers un marché d'esclaves, à soixante ou quatrevingts jours de marche. Et quelle marche! La lettre au Pape en dépeignait les tortures, l'épuisement, la meurtrière cruauté. On assomme les réfractaires , on abandonne les traînards. « Et l'on a pu dire avec vérité que, si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se tiennent les marchés d'esclaves, on pourrait la retrouver aisément à la traînée d'ossements dont elle est bordée. »
Ce qu'il apprenait par ses missionnaires, l'Archevêque le savait pareillement par les récits des explorateurs de l'Afrique. Il citait Livingstone que « le souvenir de ces spectacles réveillait la nuit en sursaut, et qui n'en pouvait chasser l'effrayante image de devant ses yeux. » Il comptait que les 4oo.ooo victimes annuelles de l'abominable commerce faisaient, en vingt-cinq années, dix millions : dix millions d'hommes actuellement vivants et voués à la mort qu'il venait de décrire !
Cette lettre se terminait pur une prière. Le Cardinal demandait au Souverain Pontife s'il ne lui serait pas possible, dans l'Encyclique que Sa Sainteté se proposait d'adresser aux évêques du Brésil, d'exhorter aussi les évêques d'Afrique à faire ce qui serait en eux pour l'abolition de ces infâmes pratiques. « Il n'y a pas, disait-il, un seul de nos évêchés ou vicariats apostoliques qui n'ait, soit sur
son propre territoire, soit sur des territoires immédiatement limitrophes, des marchés à esclaves. C'est donc en excitant d'une part le zèle de leurs missionnaires, en s'adressant de l'autre aux gouvernements chrétiens, que les évêques pourront arriver à s'opposer efficacement à supprimer peu à peu cette horrible plaie. Personne, très saint-Père , ne peut leur rappeler ce devoir d'humanité et de charité chrétienne avec plus d'autorité que Votre Sainteté. Quelques mots ajoutés, dans ce but, à votre Lettre aux évêques du Brésil pourraient suffire. J'ose la supplier de le faire. »
Le Cardinal fut exaucé. Lorsque parut, au mois de mai 1888, l'Encyclique In plurimis aux évêques du Brésil, il put y lire toute une page qui n'était que la traduction et la reproduction à peu près littérale de sa lettre au Pape sur l'esclavage africain. Léon XIII déclarait que, tel du moins qu'il existe pratiquement en Afrique , l'esclavage était contraire au droit naturel et divin : Contra quod est a Deoeta natura institutum; et, quant au trafic de l'homme, il n'y en avait pas qui fût plus honteux ni plus criminel que celuilà : Mercatura quœ necinhonesta magis nec scelerata. Trois jours après l'Encyclique, le 8 mai 1888, l'acte d'émancipation des esclaves du Brésil était signé de la main de la fille de Dom Pedro, et l'Empereur lui-même alors en Europe, en faisait hommage à Léon XIII, comme du plus digne présent qu'il pût offrir au père commun des chrétiens, à l'occasion du jubilé qui attirait à Rome la chrétienté des deux mondes.
L'Archevêque, à son tour, avait pris la route de la Ville sainte, avec une députation de son clergé, de ses missionnaires, et de ses enfants nègres et Kabyles. Les évêques de Constantine et d'Oran, et Mgr le coadjuteur, s'y étaient rendus de leur côté, avec quelques-uns de leurs prêtres. Le pèlerinage de Lyon s'y trouvait en même temps, fort nombreux, fort brillant, et l'Archevêque de cette ville, Mgr Foulon, avait prié son ami de le présenter
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au saint-Père, en son nom et en sa place. Le Cardinal Lavigerie arriva, le 17, à sa procure de Saint-Nicolas des Lorrains, où, deux ans auparavant, le 19 février 1886, il avait installé deux de ses missionnaires , les pères Toulotte et Burtin, dans la petite et pieuse église où il avait relevé, avec le culte des saints de Lorraine, le souvenir de la France.
Le 24 mai 1888, jeudi de la Pentecôte, jour de l'audience solennelle, fut un grand jour pour le Cardinal d'Afrique et pour l'Afrique elle-même. Les journaux italiens, même ceux des partis contraires , proclamèrent ensuite pompeusement qu'on n'avait jamais rien vu de plus grandiose dans l'Eglise, depuis l'adoration des Mages aux pieds du Roi des rois.
La salle ducale était comble : les deux pèlerinages lyonnais et africain la remplissaient jusqu'au parvis. Au premier rang, sur les marches mêmes de l'estrade pontificale, s'étageaient, debout ou assis à la turque, les Arabes et les nègres; derrière eux, comme de hauts supports, les pères Blancs rangés autour de leur Supérieur général. Par un ressouvenir biblique et évangélique, le Cardinal avait voulu que chacun de ces groupes fût formé de douze membres : douze nègres chrétiens de l'intérieur de l'Afrique, douze Arabes ou Kabyles de l'Algérie, douze missionnaires d'Alger, douze prêtres de chacun des diocèses algériens. C'était l'image des douze tribus d'un Israël nouveau.
Après les gardes-nobles, les camériers, les prélats, les évêques et le vénérable cortège de quinze à seize cardinaux, le Pape parut, et le Cardinal Lavigerie près de lui.
Ce fut le grand moment. Le Cardinal dans toute sa majesté, s'avança pour lire l'Adresse, au nom de l'assemblée. La Lettre pontificale aux évêques brésiliens sur l'esclavage, publiée seulement depuis deux jours, était dans toutes les pensées. Elle eut les honneurs principaux du discours.
Rien de banal dans cette Adresse. Le Cardinal missionnaire venait parler de l'apostolat, dont tout parlait d'ailleurs en ce lieu et à cette heure. Lyon, dont il présentait le pèlerinage, c'était le berceau de la Propagation de la foi, principale nourricière de l'apostolat. L'Afrique dont il présentait les enfants, c'était le champ même de cet apostolat africain que le Pape venait d'encourager dans un si grand langage : « Ce que Votre Sainteté a flétri avec tant d'éloquence, disait-il d'une voix nuancée de tous les sentiments qui passaient sur ses lèvres, c'est, très saint- Père, la propre histoire des noirs qui sont en ce moment à vos genoux. Tous sans exception sont les témoins et les victimes de ces infamies. Tous ont été, par la violence, enlevés à leurs familles, séparés de leurs pères, de leurs mères, qu'ils ont vu le plus souvent massacrer sous leurs yeux. Tous ont été traînés sur les marchés à esclaves, sur ces routes impies dont parle Votre Sainteté avec une vérité qui fait frémir. Tous enfin ont été vendus comme un vil bétail. Et si les missionnaires envoyés par vous, très saint-Père, il y a maintenant dix années, ne s'étaient trouvés pour les racheter, au nom de l'Eglise, avec les ressources d'une œuvre admirable, la Sainte-Enfance, ils seraient encore sous le joug et sous les coups de maîtres impitoyables, ou déjà morts de leurs souffrances sur les sables arides de. nos déserts. Or ils ont laissé, dans l'intérieur de notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces effroyables misères : cent millions d'hommes, de femmes, d'enfants, condamnés à une telle vie et à une telle mort! »
L'Adresse relevait toutes les circonstances et opportunités de cette journée mémorable : cette première apparition à Rome de nègres chrétiens, le jour même où la voix du Pape prend devant le monde catholique la défense de leur liberté et de leurs âmes; cette audience, près du tombeau de Pierre , « parlant encore une fois par la voix de Léon » ; près du tombeau de Paul, qui,
« vieux et prisonnier pour Jésus-Christ », comme il s'intitulait, demandait l'affranchissement de l'esclave Onésime qu'il appelle son fils. Le Cardinal félicitait l'infatigable Pontife qui, renouvelant sa jeunesse comme celle de l'aigle, venait de faire entendre la parole de résurrection. Et il demandait pour tous ceux qui étaient là, et pour tous ceux aussi qu'il montrait invisiblement derrière eux, jusque dans les dernières ténèbres africaines , la bénédiction du père de la grande famille. »
Une longue acclamation répondit à cette Adresse. Puis le Pape parla.
Ici tout formait contraste avec ce qu'on venait de voir et d'entendre, l'homme et le discours. Un vieillard frêle et délicat jusqu'à la transparence, une voix claire mais faible, une ardeur profonde mais contenue, une parole mesurée et simple, ne disant les choses que pour ellesmêmes, et s'imposant au respect et à l'obéissance par l'autorité, la vérité, la force : telle fut la réponse du Pape. Léon XIII, reprenant chacun des points de l'Adresse, énuméra ce que son règne avait fait pour l'Afrique : les missions centrales et équatoriales organisées, l'Eglise de Carthage rétablie. Il s'adressa aux Lyonnais qu'il loua de leurs grandes œuvres apostoliques. Il félicita tendrement les Africains et les nègres en particulier. Il insista spécialement sur l'abominable traite continentale, recommandant aux missionnaires de consacrer toutes leurs forces et leur vie même à l'œuvre de la rédemption et du soulagement de ces infortunés. Et alors, se tournant vers le Cardinal d'Afrique, il prononça ces paroles de confiance, de félicitation et de commandement : « Mais c'est surtout sur vous, Monsieur le Cardinal, que nous comptons pour le succès de ces difficiles œuvres et missions africaines. Nous connaissons votre zèle actif et intelligent. Nous savons tout ce que vous avez fait jusqu'à ces jours, et nous avons la confiance que vous ne vous lasserez pas que vous n'ayez mené à bonne fin vos grandes entreprises. »
De telles paroles étaient un ordre. Le Cardinal s'inclina. Le Pape comptait sur lui, il devait être obéi. Il le fut aussitôt.
Le lendemain même de cette audience, M^r Lavigerie écrivit à Paris, pour faire connaître le mandat qu'il venait de recevoir et lancer le manifeste de la campagne qu'il ouvrait immédiatement : « J'avoue, écrivait-il à son représentant, n'avoir jamais mieux ressenti l'honneur qui m'était fait : c'est la cause même de l'humanité, de la liberté chrétienne, de la justice, qui nous est ainsi remise au nom de Dieu même par son Vicaire. Et ce n'est pas seulement à un vieillard dont les forces tombent comme les miennes qu'il fait ainsi appel, c'est encore, vous le comprenez mieux que personne, à tous ceux qui m'aident dans mon ministère et me soutiennent dans mes œuvres. Je ne vous étonnerai donc pas si je vous dis que je laisse pour un temps tout de côté, jusqu'à ce que j'aie organisé une telle croisade. Au lieu de retourner en Afrique, c'est à Paris que je vais venir, non pas pour des quêtes ordinaires, mais pour dire enfin ce que je sais des crimes sans nom qui désolent l'intérieur de notre Afrique, et pour jeter ensuite un grand cri, un dé ces cris qui remuent jusqu'au fond de l'âme tout ce qui, dans le monde, est encore digne du nom d'homme et de chrétien. Je n'ai plus du reste qu'à mettre en lumière ce que Léon XIII vient d'écrire sur l'esclavage africain.
a A bientôt donc, mon cher ami, c'est-à-dire au moment où je pourrai quitter Rome, après avoir reçu les dernières bénédictions et les derniers conseils du Vicaire de Jésus-Christ. Annoncez ma venue à tous nos amis. Où parlerai-je? Où écrirai -je? Je l'ignore encore. Mais ce que je sais, c'est qu'en demandant la fin de tant d'excès infâmes, en proclamant ces grands principes chrétiens d'humanité, de charité, de liberté, d'égalité, de justice, je ne trouverai, en France et dans le monde chrétien, ni une intelligence ni un cœur qui me refuse son appui. »
Le Ier juin, il partait de Rome; le i3, il était à Paris. La
croisade anti-esclavagiste allait être prêchée clans les principales contrées de l'Europe. Le Cardinal d'Afrique en serait le Pierre l'Ermite.
Il lui parut convenable , avant d'entreprendre l'accomplissement d'une mission aussi peu ordinaire, d'avoir l'assentiment des chefs du gouvernement français : « Je leur rends publiquement cet hommage, écrivait-il ensuite : ils me manifestèrent toutes leurs sympathies pour une cause qui était celle de la liberté et de la justice. M. le Président de la République, que j'eus l'honneur de voir personnellement, — ainsi que les deux ministres des Affaires étrangères et de la Justice et des cultes, MM. Goblet et Ferrouillat, — me dit noblement qu'en me parlant ainsi il ne faisait que suivre les constantes traditions de la France. »
Le Cardinal monta d'abord dans la chaire de Saint-Sulpice, « heureux, comme il disait, de débuter dans la même église, où avait commencé, un demi-siècle auparavant, sa vie sacerdotale. » C'était le i er juillet. L'assemblée réunie pour entendre sa parole remplissait l'église tout entière, « à ce point, écrit-on, qu'on s'écrasait littéralement contre les grilles des chapelles. » Il parut en chaire, mitre en tête, précédé de ses insignes et de la croix d'archevêque. Il dit d'abord la mission qu'il venait de recevoir « et qu'il tenait pour l'honneur suprême d'une vie à son déclin ». Il annonça qu'il exposerait simplement ce qu'est présentement l'esclavage dans l'Afrique, et comment on peut et on doit travailler à y mettre fin.
On vit d'abord se dérouler le tableau de la lutte de l'Église contre l'esclavage , puis celui de l'envahissement actuel de l'Afrique par le mahométisme, et avec lui les doctrines qui font des nègres, selon l'expression de Léon XIII, un bétail né pour le joug : nata jugo jumenta ; enfin, derrière ces doctrines sauvages, les bandes esclavagistes accourant du Maroc, de chez les Touareg, de Tombouctou, de la Tunisie, de l'Egypte, de Zanzibar, et se jetant sur l'Afrique des Lacs pour la chasse exterminatrice dont le prédioateur
racontait les exploits. On avait sous les yeux les enlèvements furtifs de ces pauvres femmes et enfants qui, « pour peu qu'ils s'éloignent à une distance de dix minutes de leurs villages, ne sont plus certains d'y revenir » ; puis la grande chasse organisée, les razzias en masse, les villages cernés, incendiés, fusillés; la population fuyante, prise, attachée, traînée à la cangue ; les réfractaires et les invalides abattus en route, les autres en plus petit nombre qui parvenaient au terme, vendus, livrés à des maîtres qui le sont de leurs corps, de leurs âmes, de leur vie ; enfin les femmes et les enfants condamnés à un sort dont l'idée faisait monter la rougeur au front. De toutes ces infamies, il prenait a témoin les grands explorateurs de l'Afrique : Livingstone, Cameron, Stanley, Burton, Speke, Pinto. L'Europe distraite n'avait pas prêté l'oreille à leurs cris d'horreur : lui, serait-il plus écouté? Puis il refaisait, avec Cameron, avec ses missionnaires, le compte des victimes. C'était bien le chiffre de 400.000 par année, de 5oo.ooo selon d'autres, sans compter le nombre incalculable de ceux qui semaient la route de leurs os. Le résultat total était la dépopulation prochaine d'une grande partie de l'Afrique, à peine connue, déjà finie; capable de renaître, près de mourir.
Alors soudain frémissant : « Assez, assez de souffrances, s'écriait-il. Assez de sang, assez d'opprobres, assez d'insultes à la civilisation et à l'humanité, que le monde chrétien ne peut pas plus longtemps laisser fouler aux pieds. Vive Dieu ! Si vos sentiments répondent aux miens, il ne dépendra pas de nous, j'en ai la confiance, que le monstrueux esclavage continue ainsi à nous déshonorer en paix! »
Mais par quels moyens pratiques ce chancre peut-il s'extirper ? Le rachat, par la. charité, par l'aumône, de tant de millions de créatures humaines? c'est impossible. Une expédition armée de l'Europe chrétienne ne l'est pas moins. L'action morale des États européens, auprès des puissances musulmanes? Oui; mais comment l'obtenir, prompte,
générale, effective et désintéressée? Reste enfin une ressource, celle du dévouement privé, tel que celui qu'exerce, à la station de M'pala, le capitaine Joubert. Et ici le Cardinal ouvrait une perspective à des générosités et des vaillances semblables.
Autrefois les Ordres militaires avaient protégé l'Europe contre l'invasion et l'esclavage dont le Sarrasin et le Turc la menaçaient alors. « Pourquoi, demandait l'orateur, pourquoi, jeunes gens chrétiens des divers pays de l'Europe, ne ressusciteriez-vous pas, dans l'intérieur de l'Afrique, ces nobles entreprises de vos pères? » Au lieu des quartiers de noblesse exigés autrefois par les Ordres militaires, la noblesse du cœur, le courage de souffrir et de mourir ne sauraientils forger un blason à cette chevalerie nouvelle? Il faisait appel aux fils de familles, aux prêtres, aux ouvriers, aux laboureurs. Au sein des bassesses où se déshonorent et des futilités où se perdent tant d'existences, n'y aurait-il pas des existences heureuses et fières de se donner cet emploi héroïque? C'était électrisant. Il ne s'agissait ni de faire des conquêtes, ni de livrer des batailles; mais de protéger l'Evangile, de désarmer les brigands, et de fermer la route aux caravanes d'esclaves. « En un mot, expliquait-il plus tard, j'aurais voulu former une gendarmerie sacrée. J'ai reculé devant le sentiment qu'un tel nom aurait inspiré à quelques-uns, et j'ai simplement parlé de volontaires. » Ces volontaires, un jour viendra où la charité chrétienne aura à pourvoir de ses aumônes à leur enrôlement et à leur entretien. Pour aujourd'hui, la seule chose qu'il sollicite de l'assemblée, c'est de créer contre l'esclavage africain et ses horreurs un courant d'opinion qui devienne irrésistible, et finisse par briser les fers de tant de malheureux.
Le discours avait été d'une heure et demie. Cinq mille personnes au moins s'étouffaient pour l'entendre. Les journaux rapportent « qu'on eût applaudi vingt fois si la sainteté du lieu n'eût imposé silence aux manifestations. »
C'était bien la prédication d'une nouvelle croisade, et, dans un autre temps, à Clermont, à Vézelay, toute cette assemblée se fût levée au cri de : Dieu le veut !
Lorsque le lendemain les journaux portèrent cette parole à la France entière, le premier sentiment fut celui de l'étonnement : a Quoi! l'esclavage subsiste encore quelque part dans le monde ! Quoi ! quatre cent mille nègres par année tirés de l'intérieur de l'Afrique! Mais c'est impossible. Où vont-ils donc? qui les achète, maintenant que la traite des noirs est arrêtée partout par les croisières anglaises ? » Une note du Cardinal, complétant son discours, dénonça un à un les principaux marchés de l'intérieur de l'Afrique. C'étaient le Maroc qui recevait les nombreux arrivages du lac Tchad ; les oasis du Sahara, au sud de l'Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine ; Tombouctou qui en faisait son principal négoce ; le sud de l'Egypte et le littoral de la mer Rouge depuis la hauteur de Souakim jusqu'à Aden et Périm; la région intermédiaire entre les grands Lacs et la côte du Zanguebar, d'où les esclaves étaient portés en fraude dans l'Asie ; enfin les grands Lacs équatoriaux, où les roitelets indigènes font eux-mêmes trafic de leurs propres sujets. Lorsque, le i3 juillet, le Cardinal publiait ces explications, il ajoutait que déjà des demandes d'enrôlements avaient répondu à son appel de Saint- Sulpice : « Que ne puis-je, écrit-il, publier ces lettres! Elles sont de nature à réconcilier avec notre temps ! »
Un véritable enthousiasme éclata dans toutes les régions de la presse. On lisait dans le Matin du 2 3 juillet : « Nous vivons depuis cent ans dans le siècle des merveilles, mais une voix vient de s'élever, dans la chaire de Saint-Sulpice, qui nous avertit de ne pas triompher trop tôt de nos progrès. Cest la voix d'un évèque de Carthage aussi puissant par les œuvres que les Augustin l'ont été par la doctrine. )> L'article résumait son discours, ses protestations, ses appels : « Qui parle ainsi? C'est le Cardinal. Le Pape lui a donné une mission. Il l'aurait prise. Il a soixante-quatre
ans. Il a plus fait à lui seul pour la civilisation et pour la France que nos armées. Le voilà parti en guerre ; il cherche encore son moyen, il le trouvera, il réussira : le cœur de la France est avec lui? C'est un prêtre. Oui, certes. Suivons-le : nous suivrions de même un général. Quel que soit son habit, c'est un apôtre. » Ce vif article, débordant de verve, étincelant de feux, miroir fidèle et à mille facettes de la physionomie du discours et de l'orateur, était signé : Jules Simon.
Huit jours après Saint-Sulpice , la chapelle des Dames de Sion réunissait pour l'entendre un auditoire composé principalement de dames françaises. Le Cardinal, ce jourlà, y consacrait un évêque de ses missionnaires. Celui que précédemment il avait donné au vicariat apostolique du Tanganika, Mgr Charbonnier, avait beaucoup semé, et déjà beaucoup moissonné. Mais le moissonneur venait de tomber dans le sillon, épuisé de courses et de fatigues, un an seulement après sa consécration. Se sentant mourir, il avait demandé les derniers sacrements, que lui administra le R. P. Coulbois, et il s'était endormi doucement dans le Seigneur, le 16 mars 1888. Mgr Charbonnier avait rêvé une mort plus haute, quand il avait accueilli si généreusement le Visum pro martyrio, que lui présentait l'Archevêque. « Vaincu par un climat meurtrier, disait de lui le Cardinal, il est tombé presqu'au lendemain du jour où il avait reçu le sacre épiscopal. Dieu l'a rappelé à lui. Je le dis sans crainte, car il avait l'âme d'un saint. Il l'a rappelé pour récompenser, avant l'heure, les désirs qui, depuis longtemps, le portaient au martyre. »
Celui que le Cardinal lui donnait aujourd'hui pour successeur était le R. P. Léonce Bridoux, du diocèse d'Arras, ancien Supérieur général de la Société et maintenant Supérieur du scolasticat à Carthage. Ce fut le 8 juillet que le Cardinal le consacra, assisté de Msr Combes et de M^ Catteau, évêque de Luçon. Après la cérémonie, le Cardinal parla. Il prévint son cher fils de l'affreux spectacle
contre lequel allaient heurter ses premiers pas, sur ce Tanganika retentissant partout des cris de l'esclavage. Il l'avertit surtout du sort douloureux et glorieux qui l'attendait lui-même : « Vous allez souffrir, Monseigneur, et en vous revêtant de ces brillants insignes, nous ne faisons, ce semble, que parer la victime pour le sacrifice. » Les derniers adieux étaient : « Maintenant, partez, Monseigneur, prêt à bénir Dieu de vos épreuves comme de vos succès , de votre vie comme de votre mort, et même du martyre, si vous en êtes digne un jour. Pour moi, que vous laissez sur le rivage, la seule chose que je vous demande, en retour de ma tendresse, c'est que, lorsque vous apprendrez ma mort, vous demandiez à Dieu de me faire participer à vos mérites, et de me faire entrer dans sa paix. »
Ce petit discours avait parlé des troupes de libérateurs armés , que peut-être le nouveau Vicaire apostolique du Tanganika verrait prochainement arriver à son aide. Une des dames de l'auditoire, Mme Clarisse Bader, écrivait ensuite : « J'apprends de la bouche du Cardinal que cent chevaliers des opprimés africains sont déjà venus à lui, et que l'héroïque général de Charette a promis le concours de plus d'un de ses zouaves, « Des hommes pour se « battre , des femmes pour leur procurer des ressources » , « nous disait le Cardinal. — Et pour les envoyer se battre, «Monseigneur! » lui répondait l'une d'elles. Les femmes de France ne failliront pas à cette mission. Devant ces pauvres enfants arrachées à leurs mères, toutes nous nous sentirons mères. Devant ces femmes livrées aux plus indignes outrages, toutes nous nous sentirons sœurs. Et devant ces vieillards, ces vieilles femmes, traînées sur les longues routes , frappées comme des bêtes de somme , nous nous sentirons filles, et nous penserons à nos pères, à nos mères. )>
Le Cardinal avait dit déterminément qu'il prêcherait sa croisade partout où il trouverait une chaire ou une tribune pour y porter sa parole, un peuple pour l'entendre. Ce fut
au peuple anglais qu'il s'adressa ensuite. Le 3 1 juillet, nous le trouvons à Londres. Il y était annoncé et présenté à la nation par le Times, comme étant un ami éprouvé delà Grande Bretagne. Une Société anti-esclavagiste avait son siège en cette ville , composée des plus illustres représentants du pays. Elle l'accueillit comme un auxiliaire, comme un chef. Le secrétaire, M. Allen, écrivait de lui: « Je viens de quitter le Cardinal ; c'est un homme merveilleux. Il est si plein de ferveur, d'enthousiasme, et si bien informé ! » Un meeting fut organisé. Lord Granville, ancien ministre des Affaires étrangères, prié d'en accepter la présidence, télégraphia sans délai : « J'accepte cet honneur. »
Ce fut le 3i juillet, dans Princess'Hall, que se tint l'assemblée. Le Cardinal Manning, archevêque de Westminster, vint s'y asseoir à côté du Cardinal de Carthage. L'illustre commandant Cameron, quii pendant sept ans avait exploré l'intérieur africain, avait écrit, le matin même, à l'Archevêque français son admiration, son encouragement, son témoignage conforme sur les horreurs de l'esclavage. Sa lettre se terminait par cette belle finale : « L'homme qui assurera la liberté à la race nègre sera le plus digne serviteur de Dieu que la terre aura vu. » Il assista au meeting. Des évêques anglicans siégeaient aux premières places. Le noble Lord président présenta son Eminence le Cardinal de Carthage comme le porte-voix d'une cause chère de tout temps à la magnanime Angleterre. Puis il pria le Cardinal de faire à l'assemblée l'honneur de prendre la parole sur ce grave sujet.
Le Cardinal parla en français, mais à l'anglaise. Ayant salué en quelques mots gracieux lord Granville et le Cardinal de Westminster, puis rappelé ses bons rapports personnels avec la nombreuse colonie d'Anglais qu'attirait dans son diocèse le beau soleil de l'Algérie, il annonça son discours. Il venait de Rome, il venait de France; et, ce double devoir de piété filiale et de patriotisme accompli, il s'adressait aujourd'hui aux chrétiens d'Angleterre. C'é-
tait justice. L'Angleterre avait été la première entre les nations à déclarer la guerre à l'esclavage dans les Indes occidentales; et c'était en s'inclinant que l'orateur prononçait les noms des Willeberforce , des Clarkson, des Buxton, chers à la liberté. En tête de ces grands Anglais qu'avait indignés l'esclavage africain, il saluait Livingstone, Livingstone de qui il disait : « J'ai voulu en ma qualité de vieil Africain, visiter la tombe du grand explorateur, la gloire de ce siècle et de votre pays, placé par vous au milieu de vos plus grands hommes, sous les voûtes de Westminster. Et c'est avec une émotion qui a fait monter les larmes jusqu'à mes yeux que j'y ai lu ces paroles écrites par lui près de mourir, et que l'Angleterre a fait graver sur son tombeau : « Je ne puis rien faire de plus que de souhaiter « que les bénédictions les plus adondantes du ciel descen- « dent sur tous ceux, quels qu'ils soient, Anglais, Améri- « cains ou Turcs qui contribueront à faire disparaître de ce « monde la plaie affreuse de l'esclavage. »
Puis, partant de là, il reprenait : « Mais vous êtes, Messieurs, les héritiers de sa gloire, vous devez être les exécuteurs de ses derniers désirs. » Il en donnait les motifs, mais des motifs nouveaux et tout de circonstance, de sorte que le discours de Princess'Hall se trouvait être encore neuf, même après celui de Saint-Sulpice. Le point de vue particulier auquel il se plaçait, c'était toujours celui de la nation anglaise, de la grandeur anglaise , des intérêts anglais, de l'histoire et de la géographie coloniale anglaise, mais sans rien céder à personne de la prérogative d'honneur due à la générosité traditionnelle de la France.
Puis, plus haut que les intérêts, il élève les devoirs. Les missionnaires ont fait le leur, et c'est en père qu'il parle de « ces jeunes hommes qu'il avait réunis autour de lui, tout brûlants du plus pur feu de l'apostolat. » — « Ils n'étaient que trois en commençant, dit-il, mais c'est la gloire de la nature humaine que l'héroïsme est pour elle contagieux comme le mal; ils sont aujourd'hui trois cents, à
des titres divers, prêtres, frères, novices et auxiliaires, trois cents vivants. Cent sont morts, les plus glorieux. Onze d'entre eux ont versé leur sang par le martyre; le reste a succombé au climat, à la maladie, aux privations, aux fatigues. » Ce sont leurs témoignages qu'il apporte : « Il faut croire des témoins qui se font égorger. »
Les devoirs dont il parle sont les devoirs de tous. Il y en a pour les cabinets et pour les gouvernements, qui ont élevé sur l'Afrique des droits présents ou futurs. Il y en a pour l'armée et pour la marine anglaise, dont les croiseurs de l'Océan Indien opposent au transport d'esclaves une insurmontable barrière. Il y en a aussi pour les dévouements privés ; il cite la parole de Gordon : « C'est aux peuples à se montrer, c'est aux dévouements privés à agir » ; et il rappelle ce qu'a pu faire cet Anglais intrépide, à la tête de sa centaine de noirs. On l'applaudit. Il cite Stanley, il cite Emin- Pacha ; mais il insiste sur notre Joubert; et ce sont des Joubert qu'il demande à Londres comme à Paris! Enfin, il y a des devoirs pour les écrivains et les publicistes, les femmes comme les hommes; et il rappelle aux dames qui sont venues l'entendre que c'est le livre d'une femme, un roman, La Case de V Oncle Tom, qui, traduit dans toutes les langues, a mis le sceau à l'émancipation des esclaves d'Amérique.
Ce jour là-même, le Cardinal recevait du P. Guillemé, missionnaire à la station de Kibanga, une description navrante de la vente des esclaves à Oujiji, sur le Tanganika. Il lut cette lettre au meeting. C'était comme le cri même des victimes lointaines apporté à l'assemblée par un écho vivant.
Le Cardinal Lavigerie avait été magnifique et habile, pathétique et simple, tout en demeurant grand. On l'applaudit sans fin.
Le Cardinal Manning se leva, dans l'austère majesté de sa tête d'ascète et de son regard de feu. En sa qualité de membre de X Anti-slavery Society, il lui appartenait de
formuler et de présenter une résolu'ion. Il fit adopter celle-ci à l'unanimité : « Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de l'Europe qui, au congrès de Vienne en 1810, et à la conférence de Vérone en 1822, ont pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver aux effets. Comme les brigands Arabes, dont les dévastations sanguinaires dépeuplent en ce moment l'Afrique, ne sont ni sujets à des lois, ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements de l'Europe d'assurer leur disparition de tous les territoires où ils ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire instance auprès du gouvernement de Sa Majesté pour que, de concert avec les puissances européennes, il adopte telles mesures qui puissent assurer l'abolition de l'affreux commerce des esclaves pratiqué par ces ennemis de la race humaine. »
La rencontre fraternelle de deux hommes tels que les Cardinaux Manning et Lavigerie, sur ce terrain chrétien de la charité humanitaire, restera une date dans l'histoire. Ils ne devaient plus se revoir.
Hâtons-nous de dire en deux mots que l'Archevêque d'Alger, à peine de retour à Paris, le 5 août, ayant appris que les sauterelles qui avaient ravagé la province de Constantine, venaient de se jeter sur ses diocèses d'Alger et de Carthage, s'empressa d'en écrire au gouvernement et aux fidèles de France, pour attirer sur ces désastres le secours officiel de l'un et la charité des autres.
Il retrouva Paris sous l'impression de sa parole de Saint- Sulpice, multipliée par la presse. Le 2 août, M. Jules Simon écrivait dans le Matin : « Eh bien, je comprends les ravisseurs, je comprends les tigres. Je ne comprends pas les civilisés qui ont tant crié et agi contre la traite maritime, et qui laissent en paix celle-ci. Le Cardinal Lavigerie a entrepris de les faire rougir... Qu'un simple prêtre, âgé de plus de soixante ans, fasse autant et plus que tous les
rois avec leurs milliards el leurs armées , vrai Dieu ! c'est un miracle, et j'ai l'espoir qu'il le fera! »
Il ne suffisait pas d'émouvoir et d'ébranler : il fallait organiser. « La première et plus grave difficulté qui se présentait pour une telle organisation, écrit le Cardinal, était la diversité des intérêts et des vues politiques qui devaient se rencontrer, relativement à l'Afrique, parmi les diverses nations de l'Europe qui, ayant assumé le protectorat de ces contrées, voulaient s'en réserver les bénéfices futurs. Et il était difficile de songer, sans s'exposer à de fâcheuses rivalités d'intérêts dans le sein même de l'œuvre, à former un comité ou conseil unique qui aurait compris les représentants de tous les peuples. C'est pourquoi, avec l'approbation du saint-Père , l'œuvre anti-esclavagiste dut être constituée par nationalités distinctes et indépendantes les unes des autres. C'est dans leurs nations respectives que les conseils, établis dans les capitales de l'Europe chercheront et trouveront chacune leurs ressources. C'est aussi exclusivement au profit de l'influence de leurs nations propres qu'ils les dépenseront en Afrique. De la sorte, une émulation féconde remplacera les tiraillements qui auraient pu se produire entre les comités. »
Paris reçut du Cardinal sa Société anti-esclavagiste de France, à l'instar de Y Anti-slavery Society anglaise. Un « Conseil de haut patronage, » composé des hommes politiques et publicistes influents de tous les partis, fut chargé de faire appel à l'action des gouvernements, des assemblées parlementaires, des corps savants, de la presse dévouée aux mêmes idées. M. Jules Simon en fut le président. Le Conseil d'administration de la Société fut présidé par M. le député Keller, à la tête d'une quinzaine de catholiques éminents, ayant pour mission de procurer à l'œuvre les ressources nécessaires, d'en diriger l'emploi, de recevoir les enrôlements, de créer des comités locaux dans les principales villes de France, de provoquer les souscriptions individuelles. La souscription annuelle était
de cent francs pour les membres titulaires, de vingt francs pour les autres. Des associations de Dames patronnesses étaient adjointes aux comités de Paris et aux comités de province, pour les mêmes fins. Des relations de confraternité et de mutuel appui rattachaient la Société de France aux sociétés similaires des États européens. Le Bulletin des Missions d'Jlger devenait l'organe de l'œuvre, en attendant la création d'un Bulletin spécial à la Société.
Le Cardinal était attendu en Belgique. La Belgique était pour lui le pays des hommes, de l'action et de l'argent. Le roi, souverain du Congo, s'intéressait pratiquement aux choses d'Afrique. La nation était catholique, riche, laborieuse, charitable, fidèle et persévérante jusqu'à la ténacité. Il arriva chez elle le cœur plein de reconnaissance et d'espoir.
Ce fut le i5 août, fête de l'Assomption, qu'il monta dans Ja chaire de Sainte-Gudule, à Bruxelles. Il avait été Anglais en Angleterre, il fut Belge en Belgique. Au lieu de la gravité un peu solennelle de la parole britannique, il affecta, à Sainte-Gudule, le ton de la causerie familière, au sein de laquelle cependant la plus haute éloquence ne perdait rien de ses droits. Il se présenta lui-même bonnement et rondement : « Vous savez, mes très chers frères, pourquoi je suis venu au milieu de vous. La multitude qui se presse autour de cette basilique et qui la remplit en ce moment, suffirait à le prouver. Vous avez donc entendu parler de ce vieil évêque qui, malgré le poids de l'âge et des fatigues africaines, a voulu tout quitter pour plaider auprès des chrétiens d'Europe, la cause des pauvres noirs dont il est le pasteur, et qui agonisent, au Haut-Congo, dans les horreurs de l'esclavage. »
Ce Haut-Congo, possession belge, devait demeurer le cadre et fournir le thème de tout l'entretien. Du Bas- Congo, au-dessous de Stanley-Falls jusqu'à la mer, il ne dira rien; cette région est préservée contre la traite par la présence des administrateurs envoyés de Belgique. Mais
la partie supérieure, encore inoccupée, est une terre de désolation et de crimes. C'est pourtant leur Afrique à eux. Il vient leur en parler franchement et librement : « Je suis un missionnaire, je ne prêche que la vérité, comme doivent prêcher les apôtres. Je suis sûr d'ailleurs, quoi que je puisse dire, de ne vous point blesser. J'en suis sûr, parce que j'aime votre Belgique... » Tout son discours allait consister à leur expliquer et à leur appliquer, sur ce sujet du Congo, une parabole de l'Evangile, celle du Semeur, de ses gens qui dorment, de l'homme ennemi qui sème l'ivraie pendant ce sommeil, et de l'ivraie qu'il faut arracher de ce champ. Mais où voulait-il en venir?
L'homme qui jette le bon grain, c'est le prince qui a conçu la noble pensée de semer la civilisation dans l'Afrique barbare, c'est le roi. Le Cardinal rappelait le premier appel de Léopold II à l'Europe pour l'exploration de l'intérieur de l'Afrique, l'Association internationale de Bruxelles, les discours par lesquels ce prince invitait les savants et les voyageurs à « l'œuvre chrétienne d'abolir l'esclavage, et de mettre un terme à l'odieux trafic qui fait rougir notre époque » ; enfin, la réunion des grandes puissances au congrès de Berlin, où la Belgique, le plus petit des royaumes par son étendue, parut, ce jour-là, par l'initiative de son roi, le plus grand devant le monde entier. » Il n'y avait rien là encore qui fût de nature à déplaire aux sujets ni au souverain.
Les gens qui se sont endormis ensuite, explique-t-il, ce sont les catholiques de la Belgique. Leur roi leur ouvrait un pays soixante-trois fois plus grand que le leur, peuplé de 20 à 3o, ou même 4o millions d'âmes. C'était un champ immense d'apostolat et de charité. « Mais, ô Belges, vous avez dormi! vous avez fermé les yeux; vous n'avez pas assez fait pour la diffusion des lumières chrétiennes et la lutte contre le barbarie. — Je sais bien que tous n'ont pas manqué à leur devoir. » Et, à cette occasion, le Cardinal les remerciait des excellents missionnaires qu'ils lui avaient
donnés, et de leur incomparable générosité. « Mais pendant qu'en Belgique, vous soutenez toutes les œuvres chrétiennes de l'univers entier, comment avez-vous pu oublier la partie de l'Afrique qui porte désormais votre nom?
« Or voici, continue-t-il , que tandis qu'ils dormaient, l'homme ennemi est venu; la barbarie ennemie de tout bien, a fait son œuvre; et l'ivraie qu'elle a semée, et le mal qui menace de tout envahir, c'est l'esclavage. » Ce qu'il avait dit de l'esclavage et de ses horreurs à Paris et à Londres, l'orateur, toujours belge, l'appliquait au Congo belge, n'appelant que des voyageurs Belges à témoigner pour lui. Ce coin du tableau général de l'esclavagisme, pour être limité, n'en était pas moins effroyable. Le Cardinal lut en chaire la dernière lettre du P. Guillemé; il la rapprocha du livre de Stanley : Cinq années au Congo. Ce fleuve du Congo semblait rouler du sang. Il interpellait tels et tels explorateurs présents dans l'auditoire et témoins naguère de ces atrocités sans nom. Alors, plein d'indignation : « Et vous trouveriez que ce n'est pas mon devoir de pasteur de mettre un terme à de semblables infamies! Des sages m'ont représenté que je me tue, avec mes voyages et mes discours. Mais je ne me tairai et ne m'arrêterai point. J'ai fait le serment de David, j'ai fait le vœu de ne plus donner de repos ni à mes pieds ni à ma voix jusqu'à ce que j'aie soulevé d'indignation, sur ces horreurs de l'Afrique, l'univers chrétien tout entier. »
Que répondre à cela? Le Cardinal rappelait la parole célèbre d'un roi de la Gaule Belgique, de Clovis, leur Clovis, né dans leur pays, à Tournai peut-être où son père était mort, de Clovis s'indignant au récit de la passion du Sauveur des hommes, et brandissant sa framée : « Que n'étais-je là, avec mes Francs? » Après quoi apostrophant l'assemblée : « Fils de Clovis, Belges catholiques, Jésus- Christ est crucifié encore une fois sur les plateaux de l'Afrique dans la personne de ces millions de noirs. Bé-
462 LE CARDINAL LAVIGER1E.
pétez la parole de votre vieux roi, et soyez là avec votre courage et avec votre foi. »
C'était finalement d'arracher l'ivraie qu'il s'agissait. Le Cardinal présentait les articles 6 et 9 de l'Acte constitutif du Congo, stipulant tous deux la suppression de l'esclavage, et l'abolition de la traite des noirs. Il conjurait l'opinion, le pouvoir, la charité d'agir immédiatement, au nom de Jésus- Christ, au nom de l'honneur d'un pays célèbre par son amour de la liberté. « L'amour de la liberté, la noble fierté humaine, o peuple de Belgique, je les rencontre à toutes les pages de ton histoire; et si tu es aujourd'hui devenu un peuple, tu le dois à l'horreur de la servitude et au sang que tu as versé pour ton indépendance! » Il indiquait les moyens d'empêcher l'effusion du sang : enlever aux Arabes et aux métis de l'intérieur le droit de porter des armes à feu; former des bataillons de volontaires pour la défense des nègres; souscrire et donner pour la formation de cette milice sacrée. Il demandait un million. Il annonçait la formation d'une Société anti-esclavagiste nationale toute composée de Belges. Puis, par un dernier regard, il se retournait vers Godefroy de Bouillon, dont il venait, dit-il, de saluer la statue, en se rendant à l'église. Il célébrait l'héroïsme conquérant de ses compagnons d'armes, les 80.000 Belges conduits au saint tombeau par les comtes de Flandre et de Hainaut, et il appelait leurs fils à une autre croisade : Dieu le veut!
Les Belges durent être rassurés. L'averse de vérités dont le Cardinal les avait d'abord menacés s'était changée en une pluie de fleurs, et les verges en lauriers. Il les disait endormis : ils se réveillèrent si bien qu'après sa prédication, il reçut tout de suite a3.35o francs. Il y ajouta son offrande personnelle de 2.000 francs, et il remit le tout à la Société anti-esclavagiste belge appelée à fonctionner immédiatement. Le roi lui fit connaître qu'il voulait, pour sa part, contribuer largement à l'achat et au transport d'un bateau à vapeur sur le Tanganika. Anvers, Liège,
Gand eurent aussi leurs comités locaux et couvrirent en même temps les listes de souscription. D'autre part, les demandes d'enrôlement affluaient : il fallait faire un choix. De Bruxelles, le Cardinal écrivait à Maison-Carrée : « Il nous faudrait un million pour réaliser nos projets. 11 est à croire qu'il viendra. Cette affaire devient si considérable en Belgique qu'il est impossible de ne pas y avoir la main. Le président du Conseil de la Société anti-esclavagiste, M. Jacmart, est un général de division; et le vice-président le doyen de Sainte-Gudule , premier curé de la Belgique, que je nomme a cette occasion mon vicaire général de Carthage. »
Une voix de contradiction ou du moins de réclamation s'éleva cependant contre lui. Dans chacune de ses conférences, le Cardinal avait dénoncé l'islamisme comme le grand coupable de la traite des noirs en Afrique. Le ministre turc à Bruxelles, M. Carathéodory Effendi, protesta, dans Y Indépendance Be/ge, au nom de ses coreligionnaires. Mal lui en prit. Le 16 août, Mgr Lavigerie répondit, non point directement au haut personnage diplomatique qu'il devait respecter, mais à la rédaction du journal, par une série de déclarations qu'il résumait ainsi : « En résumé, tous les musulmans sont prêts, quand ils le peuvent sans péril, à acheter et à vendre des esclaves; la Turquie ellemême ne l'empêche que pour la forme et très imparfaitement. Dans ses provinces d'Afrique et dans ses provinT ces d'Asie, les interprètes du Coran ne condamnent pas l'esclavage; les juges musulmans, qui jugent d'après le Coran, ne se prononcent jamais contre lui. » Chaque affirmation portait sa preuve, et la conclusion était : « Je continuerai à dire hautement ce que j'ai vu, entendu, touché de mes mains, depuis trente années, parce qu'il est nécessaire que je le dise, pour que l'Europe le sache et arrête enfin ces infamies. »
La République française accourut à la rescousse : on y lisait que le Cardinal était un fanatique qui « criait sus au
mahométisme et en appelait au bras séculier contre les musulmans, dont il demandait l'extermination sous couleur humanitaire. » Le Cardinal avait beau jeu pour la réplique : « Je n'ai jamais, Monsieur, durant ma longue vie, crié sus à aucun homme, sous prétexte de religion, répondit-il. Ce n'est pas maintenant que je veux commencer, alors surtout que l'Eglise sent chaque jour de plus en plus partout l'amertume de l'odieuse persécution des athées. Je n'ai en particulier pour les musulmans de bonne foi que des sentiments de bienveillance paternelle. Je suis prêt, non à leur courir sus, mais à les servir, comme je l'ai toujours fait, s'ils ont besoin de moi. La seule chose que je veuille exterminer c'est l'esclavage qui ensanglante l'Afrique. Tels sont mes sentiments. » (i)
Le 27 août, le Cardinal écrivait au Conseil de la Société anti-esclavagiste de Bruxelles pour prendre congé de la Belgique. Il lui remettait l'œuvre en main : « Ma mission est finie ; c'est à vous de faire le reste, disait-il. Je vous laisse
(1) Cela n'empêche pas M. Lavertujon, se'nateur de la Gironde, d'écrire, dans un Rapport parlementaire, ces choses légères ; « J'ai un peu connu et grandement admiré le Cardinal Lavigerie. C'était un saint de haute race présentant des ressemblances singulières avec mon héros favori, l'évêque Martin, dont j'écris depuis dix ans la biographie. Mgr Lavigerie, qui avait la chaleur d'âme et aussi l'esprit quelque peu borné du vieil évêque de Tours, professait, sur la manière de détruire la traite en Afrique, des idées tout simplement abominables. Son but n'était pas autre chose que l'organisation d'une croisade contre les musulmans africains, et nous reconnaîtrons sans peine ici les effets désastreux que peut produire sur le cœur le plus noble et le plus généreux une doctrine radicalement fausse et inhumaine... La traite est exécrable- mais le Cardinal Lavigerie, appelant aux armes toute la chrétienté européenne, dans Sainte -Gudule, me laisse plus que froid. La police contre les marchands d'esclaves qui exploitent les solitudes de l'Afrique, c'est la guerre incessante, très sanglante, pleine de chances redoutables et infiniment coûteuse. Personne n'a plus envie d'exterminer l'islam, etc.. »
Rapport, au nom de la Commission chargée d'examiner le projet de loi concernant la création de compagnies de colonisation. Séance du 10 juin 186 5. Sénat. Officiel des 29 juillet et 4 août i865.
les délibérations à prendre, les dévouements à soutenir, en ne me réservant plus à moi-même que de prier de loin le Dieu de miséricorde de vous aider et de vous bénir. »
Il rentrait à Paris, accablé « d'une fatigue indescriptible », comme il s'exprimait. Ce n'était pas pour son repos. Le 17 août, il avait reçu des catholiques allemands l'invitation pressante de se rendre à leur trente-cinquième Congrès général, à Fribourg en Brisgau. Il dut s'excuser d'y assister, par raison de santé. Et puis ne craignait-il pas, après une première expérience , que sa parole mal interprétée, et sa présence mal vue dans un congrès allemand, ne parût en France une avance faites aux ambitions conquérantes de l'Empire? Il se contenta d'annoncer, dans sa réponse du 29, l'envoi qu'il faisait au Congrès, par Mgl Brincat, d'un mémoire destiné à appuyer le projet de création d'un comité anti-esclavagiste allemand.
Ce mémoire, joint à la lettre, pressait l'Allemagne d'entrer dans ce mouvement rédempteur, au nom de la justice d'abord et de son devoir spécial : « Vous le devez, disaitil, à ce qu'ont fait pour l'Afrique les fils les plus distingués et les plus courageux de votre nation. Vous le devez à l'empire nouveau que vous venez d'acquérir sur nos rivages. Vous le devez à l'appel du Vicaire de Jésus-Christ, qui vous y convie par sa voix paternelle. Vous le devez à l'honneur chrétien, qui ne vous permet pas de laisser se continuer impunément les horreurs qui souillent et ensanglantent l'Afrique et vos propres territoires, où les traitants ont établi un des centres de leur infâme commerce. »
L'Allemagne était, en effet, la patrie des plus célèbres explorateurs de l'Afrique, parmi lesquels le Cardinal distinguait le Dr Nachtigal, naguère consul général à Tunis; et la dernière entrevue qu'il y avait eue avec lui, à Carthage, l'amitié qu'il lui avait témoignée étaient racontées de manière à se gagner les sympathies de tous les cœurs allemands. L'Allemagne, de plus, était la mère-patrie de cet
Acte constitutif de Berlin qui avait stipulé l'abolition de l'esclavage et de la traite des nègres. L'Allemagne enfin était la maîtresse de cette zone africaine qui va de l'Océan indien aux plateaux du Tanganika, et des anciennes possessions du Portugal aux possessions anglaises : or il n'y a pas de terre plus déshonorée que celle-là par l'esclavage. « Les marchés de Tabora et d'Oujiji, villes d'influence allemande, resteront fameux dans l'histoire des crimes et des souffrances de l'humanité. »
Enfin, écrivant à des Allemands, le Cardinal les remerciait eux aussi de lui avoir donné des missionnaires, et des meilleurs. Il leur citait l'un d'eux, le bon frère Jérôme Baumeister, du diocèse de Wurtzbourg, qui, par ses entreprises agricoles au Tanganika, avait groupé une population de plusieurs milliers d'âmes là où, il y a dix ans, il n'y avait qu'un désert. Il leur faisait connaître un autre de leurs frères martyr, Maximilien Blum, un de ses fils, frappe à mort non loin de Tabora, par les barbares auxquels le brave frère voulait enlever un pauvre enfant esclave. « Il repose, disait-il, il repose sur cette terre dont il a pris ainsi possession, au nom de Dieu et de l'Allemagne catholique, avant que la politique ne vous la donnât. Au nom de ce modeste, pieux et courageux martyr, catholiques d'Allemagne, je vous demande, après le Vicaire de Jésus-Christ, de ne pas abandonner le peuple pour lequel il est mort, aux horreurs inhumaines de l'esclavage. »
Mais l'Allemagne était toute dans la main de Bismarck. Étant encore à Bruxelles, le Cardinal avait été encouragé à lui écrire par le ministre plénipotentiaire allemand de Belgique, M. Alvensleben, qui l'avait recommandé au prince. Il se contenta de lui adresser, par le même intermédiaire, ses trois conférences imprimées de Paris, de Londres et de Bruxelles, en y joignant quelques phrases, dans lesquelles, lui parlant de l'horrible trafic d'Oujiji et de Tabora, il avait la bonté de croire ou de dire au chancelier de fer « que, s'il habitait comme lui l'Afrique, et s'il sa-
vait les détails donnés par les misionnaires, il ne serait pas besoin d'insister, et que son cœur parlerait plus haut que tous les discours ! »
L'épiscopat français s'honora lui-même en prêtant son appui à l'éminent collègue qui lui faisait tant honneur. Quatrevingt-quatre évêques lui adressèrent, alors et depuis, leurs lettres de félicitations et d'encouragement ; « quelques-uns, écrit-il, avec une haute éloquence, tous avec l'accent de la charité et de l'indignation apostoliques. »
Au-dessus de tous ces suffrages, Léon XIII voulut faire dominer le sien. Le 17 octobre, il lui adressa un Bref où il le louait en termes affectueux de la grandeur d'âme qu'il apportait partout où il s'agissait du salut des hommes : qualem animum, ubi salus hominum agïtur, quamque excelsum gerisl Mais ce qui avait une signification plus effective encore, c'était l'envoi d'une somme de 3oo.ooo francs destinée par le Pape à être partagée entre les conseils et comités anti-esclavagistes. « Rien ne peut être plus doux à notre âme que de venir ainsi au secours d'hommes si cruellement atteints. Et nous pensons que les catholiques de toutes les nations, dont la générosité s'est montrée si grande envers nous, principalement pendant cette année de notre jubilé sacerdotal, seront heureux d'apprendre que leur munificence a pu nous servir ainsi à réparer tant d'atroces injustices, et à défendre, dans un si grand nombre de nos frères, la dignité de la nature humaine. » Le don était royal, comme le cœur qui le faisait et la lettre qui l'apportait.
Le Cardinal la reçut à Cambô, dans les Pyrénées, où il était allé refaire ses forces épuisées. Les Espagnols le pressaient de se rendre de là à Madrid, afin de fonder, là aussi, une Association contre l'esclavage. Des empêchements s'y opposaient. Il en fit savoir ses regrets à son correspondant, M. Luis de Sorella, officier de marine, par une lettre d'une grâce caressante à l'endroit de la chevaleresque nation : « J'ai toujours eu pour votre pays une affection
sincère, lui disait-il. Elle remonte à mon enfance qui s'est passée tout entière près des frontières de votre Espagne, à l'ombre des montagnes et sur le bord des flots qui séparent nos deux patries. J'ai été bercé aux accents de votre langue, comme vous-même à ceux de notre langue française. J'ai connu à Bayonne des catholiques, des prêtres espagnols dont j'ai admiré la foi, la fermeté de caractère. Rien de ce qui vous touche ne m'a donc jamais été étranger. Et maintenant un nouveau lien, celui de la tendresse pastorale, m'unit aux cent cinquante mille Espagnols qui sont venus chercher en Algérie une patrie nouvelle. » Cette Espagne qui, des hauteurs qui bordent son détroit de Gibraltar, aperçoit ce Maroc où se tiennent les marchés des pauvres noirs , le Cardinal exaltait sa fierté , sa noblesse. Il saluait en elle la terre classique de l'antique et infatigable croisade contre l'islam; la mère des Ordres religieux pour la rédemption des esclaves; la nation qui , après avoir chassé l'islamisme de chez elle , était allé livrer assaut à ses citadelles barbaresques ; la patrie de Las-Casas, de saint Claver, et de ce grand Cardinal Ximenès qui lui-même avait commandé une de ces expéditions contre les infidèles. Que de saints et brillants souvenirs! « Voilà, Monsieur, écrivait-il, voilà ce que j'aurais voulu dire de près, au nom du saint-Père et au mien, à vos catholiques espagnols. Voilà surtout ce que je serais heureux de dire à votre chrétienne et noble Reine, si justement entourée, pour ses vertus, du respect de tous. Elle est femme, elle est chrétienne, elle est reine d'un grand peuple; et, à ce triple titre, je lui aurais demandé sa compassion pour tant de millions d'êtres humains, parmi lesquels les femmes, les pauvres négresses Africaines tiennent une si grande place ; son appui pour la croisade de pitié que je prêche à l'Europe; son intervention auprès des souverains et ses encouragements pour ceux de ses sujets qui prendront en main une telle cause. » Du moins demandait-il qu'on plaçât cette lettre sous ses yeux.
Le Cardinal annonçait qu'une paît de l'offrande du Souverain Pontife serait attribué au comité de Madrid, dès qu'il serait formé. Il en assurait une autre de 00.000 francs au comité de Cologne qui venait de convoquer dans la salle du Giirzsnich toutes les communions religieuses, tous les partis politiques, pour déterminer le gouvernement de l'Empire à mettre la force au service d'une des plus nobles causes que jamais les armes aient défendues et protégées. « Tout semble indiquer, écrit le comité au Cardinal Lavigerie, que le sympathique accueil fait par le prince de Bismarck aux résolutions prises par notre assemblée, sera suivi d'une intervention active de l'Empire d'Allemagne et d'autres puissances, pour la suppression du hideux esclavage africain. »
En effet, le 6 novembre, M. de Bismarck avait répondu à l'Assemblée de Cologne que « pour le moment le gouvernement était engagé dans des négociations à cet effet avec le gouvernement royal britannique. » — « J'ose espérer, ajoutait-il, que ces négociations formeront sous peu une base pour entamer également des pourparlers avec les gouvernements intéressés sur la côte orientale de l'Afrique, l'Italie et le Portugal, ainsi qu'avec les puissances signataires de l'Acte du Congo. »
Il y allait pour l'Allemagne de son propre intérêt. Les Arabes et les nègres de la côte du Zanguebar avaient armé contre la Compagnie allemande; ses agents et ses soldats n'avaient eu que le temps d'accourir à Zanzibar s'abriter sous le canon de leu^s navires. Les postes de Pangini, de Kilwana, de Madimola, le poste si important de Bagamoyo étaient restés au pouvoir des insurgés. Les Anglais, attaqués dans leur port de Naudas, avaient eu plusieurs hommes tués avec le lieutenant Copper. C'était à sa propre défense qu'il fallait pourvoir désormais.
L'affaire de l'anti-esclavagisme entrait ainsi forcément dans sa phase diplomatique. Le i3 novembre, le Messager de l'Empire allemand annonça (pie « les gouverne-
ments allemand et anglais, par suite des notes échangées entre le comte de Hatzfeld et lord Salisbury, s'étaient mis d'accord pour bloquer en commun, et avec l'assentiment du sultan, Zanzibar et les côtes de l'Afrique orientale, afin de supprimer la traite des esclaves et l'importation d'armes et de munitions. » Dans les mêmes jours, le marquis de Salisbury faisait les mêmes déclarations à la Chambre des Lords, en ajoutant que « la France donnait son assentiment au blocus des côtes orientales; et que cette reconnaissance impliquait pour l'Angleterre le droit de visite sur tous les vaisseaux, quel que fût leur pavillon. » Aux Chambres françaises, M. Goblet expliqua, le 19 novembre, que la France n'acceptait ni le blocus des côtes, ni la visite de ses navires, mais qu'un bâtiment français, détaché de notre division navale de l'Océan Indien, serait affecté à empêcher le trafic des esclaves. Dans leurs discours aux Chambres, lord Salisbury et M. Goblet lui-même s'en étaient référés, pour appuyer leur politique, au mouvement d'opinion créé par le Cardinal Lavigerie.
Un journal russe, le Nord, applaudit hautement à ce premier résultat : « Voici donc, écrivait-il, que par une rencontre heureuse de circonstances la croisade prêchée par Mgp Lavigerie, qui semblait à ses débuts devoir se réduire à un succès d'estime, se trouve subitement galvanisée. En se confondant avec les intérêts matériels et politiques de deux grandes puissances, non seulement elle est assurée désormais de recevoir son exécution, mais elle est appelée à conserver le caractère qu'elle empruntait à la qualité de son initiateur, et elle se fera sans doute sous le haut patronage du Pape, à qui le gouvernement allemand semble soucieux de ménager cet hommage honorifique. »
Le Courrier de Bruxelles, le journal hollandais le Tijd, les journaux catholiques de France, la Perseveranza de Rome, voyaient déjà la réunion d'un Congrès des puissances anti-esclavagistes sous la présidence de Léon XIII,
« le seul prince, disaient ces feuilles, qui soit personnellement désintéressé au sein des compétitions qui se disputent l'Afrique. »
Mais c'était à Rome que l'affaire devait recevoir sa préparation et sa direction. Le i5 novembre 1888, le Cardinal Lavigerie prenait le chemin de Rome.
Nous entrons dans sa seconde campagne contre l'esclavage africain. La première avait marché de conquêtes en conquêtes : c'était celle de l'initiative, de l'ardente parole, de l'enthousiasme universel, de la générosité et des premiers succès. La seconde allait connaître des difficultés, en face des intérêts politiques privés qui voudront se substituer au suprême intérêt humanitaire et chrétien. Mais la sagesse du Pape et celle de son mandataire ne laissera pas ce mouvement dévier du premier but. Elle triomphera d^ l'obstacle, et si les moyens sont différents de ceux prévus par les hommes, d'autres sont tenus en réserve par la sagesse de Dieu.