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MORT DU P. PASCAL

Un membre du Sénat français écrivait récemment, dans un rapport présenté au nom d'une commission parlementaire, sur les affaires coloniales : «Je considère, quant à moi, que, de tous les événements accomplis au cours de ce dix-neuvième siècle où les événements regorgent, le plus étonnant par la nouveauté et l'humanité profonde des moyens employés, le plus important par les conséquences incalculables qu'il entraînera à bref délai, c'est cette prise de possession pacifique du continent noir par les peuples civilisés. Jamais, à aucune époque, l'histoire ne marcha d'un tel pas. »

2 LE CARDINAL LAYIGERIE.

L'invasion pacifique avait commencé dès 1 8 1 5, après les guerres de l'Empire. Caillaud dans la Haute-Nubie, Mollien dans les bassins de la Sénégambie, Tuckey dans l'estuaire du Congo, les frères Lander sur le Niger, Denham et Clapperton au lac Tchad, enfin René Caillé à Tombouctou, avaient jalonné des routes que l'oubli, comme le sable, recouvrait derrière eux. Ils furent peu ou point suivis sous le gouvernement de juillet : la France d'alors avait assez, à faire, en Afrique, de réduire l'Algérie. Les grandes initiatives et tentatives endormies ne se réveillent qu'après la secousse de 1848. L'Anglais Richardson, les Allemands Overweg et Barth organisent leur expédition commune vers le Soudan. Barth, qui leur survit, parcourt durant cinq années toute la région située dans le bassin du Niger et de la Bénoué. Wogel et Bourman, ses compatriotes, lui succèdent sur le lac Tchad, et complètent ses travaux. Burton visite le pays des Achantis, Duveyrier celui des Touareg, où Gerhard Rohlfe allait conquérir une juste célébrité. En somme, quand s'achève l'année 1860, c'est toute l'Afrique du Nord-Ouest, de la Méditerranée au golfe de Bénin, de l'Atlantique au lac Tchad, qui a vu paraître et passer, sur ses principaux points, les explorateurs des diverses nations de l'Europe qui les suit passionnément de ses vœux.

Après 1860, l'effort de pénétration se porte principalement du côté de l'Afrique orientale et équatoriale. La grande préoccupation est de remonter vers ces sources mystérieuses du Nil qui, depuis l'antiquité, inquiétaient l'imagination des hommes. Mais déjà à cette date ce problème des siècles venait d'être résolu : M. Baker était arrivé au lac Victoria-Nyanza, en remontant le Nil. C'était la grande révélation : une nouvelle humanité surgissait en masses compactes autour du vaste réservoir où le fleuve sacré puise ses eaux. Le Tanganika avait été touché et reconnu dans sa longueur sur ses deux rives. L'illustre Livingstone, lui, traverse de part en part le continent austral. Après avoir découvert la chute et les sources du Zambèze, il relève les

origines d'un grand cours d'eau alimenté par une série de lacs, du Bangouelo au Tanganika : c'est le Congo. De Zanzibar, à la même époque, Burton, Speke et Grant atteignent par la voie de terre les grands lacs nilotiques reconnus ainsi accessibles par l'Est et par le Nord.

Enfin, après 1870, l'activité européenne, soulagée du poids de l'année sanglante, se porte vers les découvertes africaines avec une telle ardeur qu'il ne nous est plus possible que d'en nommer les héros : le lieutenant Cameron, Emin-Pacha, de Brazza, et, par dessus les autres, l'intrépide Stanley qui complète de ce côté la carte de l'Afrique, résout les derniers problèmes de la géographie, et prépare les prochaines conquêtes de la civilisation. En somme, en un demi-siècle, et surtout depuis les vingt dernières années, l'inventaire de l'Afrique s'était enrichi d'un réseau fluvial peut-être unique sur le globe : 10.000 kilomètres d'eaux profondes serpentant à travers les forêts vierges et les terres végétales de l'Equateur (1).

Du faîte septentrional de cette immense Afrique, l'Archevêque d'Alger, déjà Délégué du Sahara et du Soudan, embrassait d'un regard passionné et ardent ces conquêtes de la science, dont il eût voulu faire des conquêtes de la foi. Considérant les positions déjà prises par l'Eglise sur tout le littoral, il la pressait de donner l'assaut à ce continent intérieur qu'elle enveloppait d'un cercle entier de circonvallation.

« Un mouvement providentiel, surtout depuis la seconde moitié de ce siècle, écrivait-il alors, dirige vers le continent africain les regards et les efforts du monde civilisé. Les missions en sont le terme voulu de Dieu et le couronnement. Il suffit de jeter les yeux sur une carte de l'Afrique pour voir que toutes ses côtes ont été successivement occupées et comme assiégées, dans ces derniers temps, par les

(1) V. M. le Vtc Eug. Melchior de Vogué. Spectacles contemporains, p. 275. Les Indes noires.

nations de l'ancien monde et même du monde nouveau. Au nord, la France a conquis une partie des provinces barbaresques ; à l'ouest, elle s'est emparée du Sénégal. La Tunisie, la Tripolitaine , l'Egypte ont renoncé à leur antique piraterie et ouvert leurs ports aux vaisseaux de l'Europe. 1/ Amérique a établi sur les côtes de l'Atlantique la République de Libéria. L'Angleterre a créé au sud la grande colonie du Cap. Les Hollandais ont fondé les républiques d'Orange et du Transwaal. Enfin les traités conclus entre le Sultan de Zanzibar et la Grande-Bretagne assurent aux Européens la liberté des transactions, depuis la terre de Natal jusqu'à l'entrée de la mer Rouge.

« Pendant que les nations chrétiennes formaient, avec leurs flottes et leurs armées, le blocus des côtes africaines, l'Église y déployait ses légions pacifiques. Les fils de saint François sont dans la Tunisie , la Tripolitaine , l'Egypte, le pays des Gallas; ceux de saint Vincent de Paul dans l'Abyssinie; les pères du Saint-Esprit et du Saint- Cœur-de-Marie au Zanguebar, au Congo, dans la Sénégambie, au Sénégal ; les missions africaines de Lyon sur les côtes meurtrières de la Guinée , au Cap , au Dahomey ; celles de Vérone, établies par Mgr Comboni, dans les provinces récemment conquises du sud de l'Egypte ; les pères de la compagnie de Jésus à Madagascar et au Zambèze; les oblats de Marie à Natal; le clergé d'Irlande et d'Angleterre dans la colonie du Cap ; celui du Portugal au Benguela, celui d'Espagne au Maroc, celui de France en Algérie. En un mot, aucun point des trois côtes que baignent la Méditerranée, l'océan Atlantique et l'océan Indien, n'échappe à ce siège immense que la miséricorde divine semble préparer pour mettre un terme à la malédiction de la pauvre race de Cham ; et on ne peut douter, à tous ces signes, que nous n'assistions à un de ces grands événements par lesquels le Providence change la face des nations.

« Mais, si les rivages de l'Afrique sont tous occupés par les messagers de la Bonne-Nouvelle, il n'en est pas de-

même de l'intérieur. C'est seulement depuis vingt années que le voile qui couvrait ces régions ténébreuses a été soulevé par des explorateurs dont les noms sont sur toutes les lèvres... On s'est bientôt passionné pour leurs découvertes, enthousiasmé pour leur courage , et cet entraînement de l'opinion s'est traduit par des actes d'une portée décisive. » L'acte principal que signale Mgr Lavigerie est \ Association internationale pour V exploration de l'Afrique, fondée à Bruxelles, en 1876, sous le patronage du roi des Belges. « Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait pas encore pénétré , disait le roi Léopold II dans le discours d'ouverture de la première conférence, percer les ténèbres qui enveloppent de vastes populations tout entières, c'est, j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès. » En conséquence, un appel était adressé au concours et à la contribution volontaire de toutes les nations civilisées. Des assemblées politiques , des compagnies savantes , des cours princières et royales lui préparèrent un budget digne de ces grandes conquêtes. On se mit à l'œuvre aussitôt. Une ligne non interrompue de stations commença à s'établir à l'Orient, depuis Zanzibar jusqu'au Tanganika, tandis qu'à l'Occident Stanley remontait le cours du Congo , en échelonnant des comptoirs sur ses rives. « Le jour est donc proche, conclut Mgr Lavigerie, où les représentants de l'Association internationale africaine, venant les uns de l'Océan Atlantique, les autres de l'Océan Indien, se rencontreront sur les hauts plateaux d'où sortent les sources des deux grands fleuves africains, le Nil et le Congo.

Pour lui, ce devait être le rendez-vous de la charité et de la vérité : « On ne peut le nier, écrit-il encore, c'est là une grande entreprise, plus grande encore que celles qui tendent à percer les continents pour rapprocher les distances, car ici des peuples entiers, ensevelis dans la mort, seront appelés à la lumière et à la vie.

« Mais cette œuvre, ajoute-t-il, la conférence de Bruxelles

ne peut la réaliser qu'à demi : elle ne peut, pour mieux dire, que la préparer. En ouvrant les routes de l'Equateur africain aux explorateurs et aux marchands, elle les ouvre à l'Evangile; et c'est là, sans qu'elle l'ait cherché, sa gloire immortelle. Mais l'Association a solennellement déclaré qu'elle ne s'occupait d'aucune religion. Sans s'opposer à la prédication du christianisme, en déclarant même qu'elle accorde à ses envoyés son concours matériel et sa protection, elle en fait dans ses projets abstraction complète, et elle annonce que ses efforts se bornent à la science, au commerce et à l'industrie.

« Tels sont, dit-il, les termes dans lesquels, en 1877, ^a question de l'Afrique équatoriale se posa devant le monde chrétien et devant le Siège apostolique. »

Ce fut, en effet, dans cette même année, en juillet et août, que Mgr Lavigerie alla la poser lui-même devant le souverain Pontife Pie IX, comme nous l'avons indiqué au chapitre précédent. Il trouva son esprit incliné à l'entendre sur de si grandioses communications. « Le regard du vieux et saint Pontife, raconte-t-il, se portait avec tristesse sur le monde catholique, où la haine de l'impiété semblait vouloir tout lui ravir, lorsque son attention fut appelée pour la première fois sur les travaux de la conférence de Bruxelles, et sur l'avenir nouveau qui se préparait pour les peuples de l'intérieur de l'Afrique. Il comprit sans peine l'importance de cette conquête. Et comme on lui représenta que les ministres protestants allaient se mettre en route pour arriver les premiers et nous fermer la porte , le grand Pape, qui allait mourir, mais dont l'âme conservait toutes les ardeurs généreuses, sentit qu'il s'agissait de prendre les devants : « Mais, se recria-t-il c'est à la vérité dont « l'Eglise est dépositaire, et non à l'erreur, qu'a été adres- « sée la divine parole : Allez et enseignez toutes les na- « tions! » Néanmoins, il lui parut convenable de ne rien entreprendre sans avoir consulté les chefs des principales missions de l'Afrique. Vers la fin de l'année 1877, *e car"

dinal Franchi, préfet de la Propagande, procéda à cette enquête : « Les prélats consultés, et j'avais l'honneur d'être de ce nombre, écrit toujours l'Archevêque, furent unanimes à reconnaître la nécessité de ces missions nouvelles, et l'urgence de leur fondation, dans les lieux où la Société internationale allait établir ses centres d'opération. )>

Ces réponses des chefs de missions ne furent sans doute que quelques pages manuscrites : celle de MgI Lavigerie fut une œuvre capitale, comprenant plus de cinquante grandes pages solennelles, imprimées sur beau papier, et avec carte, sous ce titre : Mémoire secret adressé au Cardinal Franchi sur l'Association internationale africaine de Bruxelles et V Evangèlisation de V Afrique équatoriale. Se présenter ainsi, c'était déjà prendre d'emblée la première place.

Le Mémoire porte la date du 2 janvier 1878. Il fut mis sous les yeux du souverain Pontife et distribué en même temps à tous les cardinaux. C'est à la fois l'éloquent manifeste de l'expédition et le plan raisonné de la campagne future. « Il ne s'agit de rien moins, écrit le grand Missionnaire, que de voir s'ouvrir définitivement à l'Eglise ou à l'hérésie la portion encore à peu près inconnue de l'Afrique, depuis les limites méridionales du Soudan au nord jusqu'aux possessions anglaises du sud, et depuis une mer jusqu'à l'autre. Comme étendue, c'est une contrée aussi vaste que l'Europe : elle mesure plus de 1 1 millions de kilomètres carrés. Comme population, elle compte, selon les plus récents géographes, près de cent millions d'habitants; comme missions à établir, ce sont celles qui présentent les plus grandes espérances, car elles s'adressent à des idolâtres qui sont des âmes neuves... Mais cette conquête nous est disputée. Pour se l'assurer, la promptitude est nécessaire. Les premiers arrivés et les premiers prêts auront tous les avantages, et chaque jour de retard enlève une chance de succès... Il y a bien des siècles que ne s'est présentée pour l'Église et pour le Saint-Siège une occasion plus décisive et plus favorable de frapper un de ces coups

qui décident de l'avenir religieux des peuples et assurent les conquêtes de l'apostolat. »

Le Mémoire connaît et dénonce le nombre et la puissance de nos concurrents. « L'Association internationale, dit-il, c'est le protestantisme en action. Les associés sont en majorité protestants ou libres penseurs. Les sections anglaises, allemandes et américaines, ne sont composées que de protestants. La section suisse compte à elle seule six pasteurs ou ministres calvinistes. Le comité exécutif compte deux protestants, sur trois membres dont il se compose. Dans les réunions et délibérations , les missions protestantes sont préconisées, les missions catholiques oubliées ou méprisées. » On attend tout de la science moderne, du commerce, de l'industrie, et même des arts et métiers. S'agit-il de choisir le drapeau de l'association internationale? on repousse la croix; un évêque libéral, Mgr Haynald, en est réduit à proposer pour symbole commun le sphinx ; et la commission adopte finalement le drapeau bleu portant une étoile d'or. « La croix qui, depuis dix-huit siècles a été le drapeau de la civilisation pour tous les peuples chrétiens, est oubliée ici pour la première fois ».

Et de fait, remarque-t-il, le protestantisme a déjà pris les devants. « Déjà il est le maître, au point de vue politique, de l'immense colonie anglaise du Cap, des républiques hollandaises d'Orange et du Transvaal qui l'avoisinent. Il a des missions largement dotées à Natal et au Zanguebar. Il exerce en Egypte , par le moyen de l'Angleterre , une suprématie réelle. Sur la côte occidentale, il a fondé la République de Libéria, et à Sierra-Leone de véritables Etats de nègres protestants. A Zanzibar, l'évêque anglican se prépare à envahir les régions équatoriales ; et l'organe des missions, à Londres, dresse déjà le plan de cette prochaine occupation. Les missions protestantes sont riches, les nôtres sont pauvres... Mais encore, est-ce à dire qu'il faille abandonner la partie? Loin de là; et, puisqu'après tout l'Association internationale s'engage à protéger la liberté

des missionnaires, à quelque confession qu'ils appartiennent, ne rompons pas avec elle, à moins d'y être forcés; mais utilisons le concours matériel dont elle dispose sans nous livrer à elle.

Il presse Rome de se souvenir de sa mission divine : a Et, en vérité, faudra-t-il que le Saint-Siège borne son rôle à observer ou à suivre ce mouvement, ou bien doit-il le précéder, l'étendre, le diriger, et porter la vraie vie là où l'on ne se propose que de résoudre des questions de géographie et d'économie sociale? Si le Saint-Siège le veut, il le peut. Il a à sa disposition ce que n'auront pas les sociétés savantes : des légions de vrais apôtres et des légions de martyrs. Avec eux, il triomphera. »

La seconde partie du Mémoire en vient aux voies et moyens. « Là où les protestants annoncent qu'il vont fonder des établissements, envoyer des missionnaires relevant immédiatement du Saint-Siège ; créer à cet effet, non pas seulement un, mais plusieurs nouveaux vicariats apostoliques ; transformer l'Afrique par les Africains , non pas en faisant d'eux des Européens à peau noire , mais en les laissant à leur dure vie de nègres, tout en leur infusant une âme chrétienne ; utiliser les indigènes élevés par les missions pour en faire, s'il se peut, des médecins qui deviendront les catéchistes de leurs frères ; racheter les jeunes nègres esclaves pour les amener à Jésus-Christ, et proclamer hautement, au nom de l'Église, l'abolition de l'esclavage : voilà le principal élément de succès et de popularité. La conférence de Bruxelles porte en Afrique le drapeau de la science avec son étoile, c'est à l'Eglise d'arborer le drapeau de la délivrance avec la croix. » En deux mots, la vérité par la charité, tel est le but et le moyen de l'expédition qu'il demande.

Et l'Archevêque , aux pieds de Pie IX, le presse d'en donner l'ordre et le signal, de sa voix mourante , il est vrai, mais capable encore d'ébranler la chrétienté et de ressusciter un monde.

10 LE CARDINAL LAVIGEKIE.

« Quel spectacle , s'écriait-il en finissant, quel spectacle plein de grandeur n'offrirait pas au monde un Pape prisonnier dans son palais, et envoyant des apôtres dans le centre jusqu'à ce jour inaccessible de l'Afrique, avec la mission hautement donnée d'y détruire l'esclavage; un pape condamnant, au nom de l'Evangile et des traditions constantes de l'Église, les horreurs qui déshonorent toute une branche de la famille humaine ! »

Puis, s'exaltant de plus en plus sur cette gloire promise au Pontife son père, à l'Eglise sa mère : « Que l'on se figure Pie IX couronnant par un tel acte son immortel Pontificat, ou son successeur inaugurant ainsi le sien ! Quels accents ils pourraient faire entendre ! Quelle émotion profonde saisirait le monde à cette marque de puissance et de grandeur morale !

« Une Bulle pontificale, adressée aux chefs des missions de l'Afrique équatoriale, qui annoncerait cette grande croisade de foi et d'humanité, qui en réclamerait l'honneur pour l'Eglise, qui annoncerait pour la réaliser la création d'une armée d'apôtres prêts à marcher à la mort pour sauver la vie , la liberté des pauvres fils de Cham , serait l'une des plus grandes choses de ce siècle et même de l'histoire de l'Eglise. On pourrait à bon droit ne pas se préoccuper autant alors des projets de la conférence de Bruxelles. Elle marcherait avec les savants ; les missions marcheraient avec Dieu et l'humanité. »

Parmi les moyens à prendre , le Mémoire proposait , en quelques phrases incidentes, de grouper, d'unifier tous les efforts faits en Afrique par les missions diverses, en plaçant celles-ci sous l'autorité et dans la main d'un même chef chargé par la Propagande de leur surveillance et de leur direction. Quel serait ce général en chef, et quelle forme il conviendrait de donner à ce commandement central? Mgr Lavigerie déclare a qu'il n'a ni l'autorité ni les lumières nécessaires pour le décider, mais il appelle humblement sur cette question pratique l'attention du Saint-Siège. » Est-il

téméraire de penser que celui qui avait conçu et qui énonçait ce projet se sentait aussi le courage et le désir d'en être l'exécuteur délégué? Il pouvait en avoir l'ambition, car il en acceptait le travail et il en avait le génie.

Quoi qu'il en soit, il fallait des hommes et de l'argent. L'argent, Mgp Lavigerie l'attendait principalement des deux œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance ; cette dernière, à cette époque, recueillait plus de deux millions par année : « Un mot du Pape serait tout-puissant auprès d'elles. Je ne crois pas, du reste, disait-il magnanimement, que la question d'argent soit jamais un obstacle insurmontable pour les œuvres qui viennent vraiment de Dieu. En ce qui me concerne, je n'aurais aucune inquiétude relativement aux vicariats qui pourraient être confiés à la Société des missions d'Alger. J'ai depuis longtemps l'expérience que Dieu envoie à ses missionnaires ce qui leur est nécessaire; et j'ai toujours reçu de la charité, poulies œuvres de nos missions, ce que réclamaient nos besoins. Nous n'avons jamais eu ici un centime de dettes. Or il y eut des années où nous avons du dépenser et par conséquent trouver plusieurs millions. Pour obtenir ce résultat, il ne faut qu'une seule chose : de la foi comme un grain de sénevé. Avec elle, selon la promesse de Notre-Seigneur, on transporte les montagnes, les montagnes d'or comme les autres. »

« Quant aux hommes, racontait plus tard l'Archevêque dans un autre écrit, une grande difficulté pratique se présentait. Où trouver une société d'hommes apostoliques qui pût disposer du personnel et des ressources nécessaires pour une mission si vaste et si périlleuse? » Il avait d'abord nommé les missionnaires italiens de Vérone, déjà établis dans l'Afrique centrale, au Darfour, au Kordofan, au Djebel-Nouba, et ailleurs. « Mais toutes les congrégations établies en Afrique avaient chacune d'immenses régions à évangéliser; et toutes leurs forces étaient absorbées par des œuvres commencées. C'est ce qui fit penser a la plus

humble, à la dernière venue des sociétés apostoliques du continent africain. »

Il la proposa lui-même. Son Mémoire disait : « Si la Propagande n'a personne pour desservir les vicariats d'Ujiji et de Kabède, la Société des missions d'Alger met dès maintenant à sa disposition le nombre de prêtres qui lui semblera nécessaire. » Il alléguait que ces missionnaires étaient maintenant déchargés du ministère des orphelinats, par l'Age adulte des orphelins. Mais une autre et plus grande raison de sa confiance était l'esprit de générosité apostolique dont était animée la Société naissante : « Toutes les histoires, disait-il, ont leurs époques héroïques, aussi bien celles des sociétés religieuses que celles des sociétés humaines. Nos missionnaires en sont encore là. »

« Aussi bien, raconte-t-il, dès qu'ils surent que l'Afrique équatoriale allait être ouverte à l'apostolat, plus de cinquante de ces prêtres m'ont supplié de présenter au saint-Père une supplique, tendant à leur permettre de lui offrir pour ces missions leurs forces, leur vie, s'il le faut. Ils sont jeunes, ils sont déjà acclimatés à l'Afrique; ils sont véritablement animés du courage apostolique. Je les crois donc à la hauteur d'une telle mission, et on trouverait parmi eux deux Vicaires apostoliques très convenables. »

Cette supplique au saint-Père , de laquelle l'Archevêque disait qu'elle n'était pas indigne des premiers temps de l'Eglise, s'exprimait en ces termes : « Très saint-Père, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les prêtres missionnaires soussignés, membres de la Société des missions d'Alger, la supplient de leur accorder sa bénédiction paternelle. Us viennent tous, très saint-Père, vous offrir leurs cœurs, leurs souffrances, leurs travaux, leur vie s'il le faut, pour les missions de l'Afrique équatoriale, où ils iront défricher ce champ nouveau, redoutable sans doute à la nature, mais où, avec l'appui de Dieu, la grâce pourra faire de si abondantes moissons. Tous, très saint-Père; ils n'ont qu'un

désir : aller, sur un signe de votre Sainteté, se consacrer au salut de ces pauvres peuples infidèles, leur porter la parole de vie qu'ils n'ont pas encore entendue, et mourir en les servant, sachant que ceux qui abandonnent pour Notre-Seigneur tout ce qu'ils ont sur la terre recevront le centuple dès ici-bas, en consolations et en grâces, et ensuite la vie éternelle. C'est dans ces sentiments, très saint-Père, que nous supplions Votre Sainteté d'agréer l'entier sacrifice que nous faisons de nos volontés, de nos personnes, de notre vie, pour le salut de la pauvre Afrique équatoriale. »

Mgr Lavigerie remarquait plus tard « qu'en moins de deux ans , sept de ceux qui avaient signé cette lettre , avaient tenu généreusement ce qu'ils avaient promis. Tous les sept étaient tombés victimes de leur charité, en remerciant Dieu de leur mort comme d'une grâce ardemment désirée. »

Le Mémoire, accompagné de cette Adresse au Pape, fut porté à Rome au commencement de janvier 1878. C'est le premier document pour l'histoire future de l'évangélisation de cette Eglise noire, le premier chapitre des Actes de ces apôtres, qui déjà aspirent h devenir des martyrs.

Cette pièce magistrale, d'une raison si lumineuse, d'une conception si large, d'une conviction si communicative, fit impression à Rome. Le i5 février, le cardinal Franchi adressa à l'Archevêque une réponse officielle, dans laquelle il disait : « J'ai lu avec un grand intérêt le rapport érudit et complet que le Procureur général des missionnaires m'a fait parvenir. Je loue grandement les excellentes dispositions dans lesquelles se trouve Votre Grandeur d'établir, en son temps, des missions définitives dans l'Afrique équatoriale. Je puis vous assurer que la Sacrée Congrégation fera son possible pour vous seconder dans cette entreprise, et qu'elle s'emploiera avec un soin empressé pour établir plus tard les missions désirées.

« En attendant, je suis heureux de vous annoncer que leur

E E. et 11 11. Cardinaux, clans le consistoire du 4 courant, ont accueilli favorablement le projet de votre Grandeur d'envoyer là de nombreux sujets pour l'exploration des lieux, afin de s'assurer en quel endroit il convient de placer le centre de ces missions et d'en remettre à sa Grandeur un rapport détaillé, pour commencer l'œuvre de l'évangélisation dans les régions des lacs Victoria-Nyanza et Alberto-Nyanza, et du lac Tanganika, avant qu'elles soient occupées par des ministres protestants.

« A cet effet, je donne aux missionnaires les facultés qui sont nécessaires pour le développement d'une œuvre aussi glorieuse à la religion et aussi utile au salut des âmes. »

Le Cardinal Préfet établissait ensuite les conditions dans lesquelles ces missions devaient se fonder, pour sauvegarder, en Afrique, la juridiction et les droits de chacun.

Ce consistoire du 4 février, Pie IX ne le présidait pas. Il venait d'expirer, deux jours auparavant, plein de jours et de gloire; consolé à sa dernière heure, par la vision lointaine de cette terre promise. Mais ce n'était pas à lui qu'il allait être donné d'y introduire les fils de Dieu, dont il avait du moins béni les tentes et encouragé les conquêtes.

Mgr Lavigerie pleura la mort de Pie IX — qui n'a pleuré Pie IX? — Le jour où il présida, dans sa cathédrale, au service funèbre célébré pour le repos de son âme, il prononça sur lui des paroles de deuil et d'admiration qui montaient d'un cœur où il lui avait dressé un autel. Il fit des trente-deux ans de ce pontificat un tableau, où, çà et là, des réminiscences de Bossuet se fondent avec les traits dune éloquence qui ne serait pas indigne de lui : « Celui, disaitil, qui dort de son dernier sommeil dans ce cercueil, a réuni dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines. D'abord porté, comme en un long triomphe, par l'enthousiasme de son peuple, et ensuite trahi par ceux-là même dont il avait rompu les fers; un jour couronné de

fleurs, et le lendemain couvert du sang de ses familiers et de ses ministres; obligé de quitter en fugitif ces lieux témoin des transports d'une multitude en délire ; exilé dans une bourgade de pêcheurs, et, dans ce coin ignoré du monde entouré des hommages de tout ce qui reste de bon et de grand sous le soleil; replacé sur son trône par les mains de la France, mais environné de toutes parts d'embûches secrètes; trahi par les uns, abandonné par les autres, et recevant d'une phalange de héros les marques du plus beau dévouement dont fasse mention l'histoire des hommes ; une seconde fois dépouillé de tout, mais trouvant dans la foi généreuse de ses fils un trésor plus inépuisable que n'en eurent jamais ses plus puissants prédécesseurs ; sans armée pour le défendre, mais défendu par les prières, par les larmes des petits et des humbles ; prisonnier volontaire dans le palais où il était entré en roi, et d'où il n'a voulu sortir que mort, mais y recevant plus d'hommages qu'aucun prince n'en a reçu dans l'enivrement de sa puissance ; exalté, presque adoré par les uns, calomnié, outragé par les autres ; affirmant sa puissance spirituelle par des actes presque inouïs dans l'histoire de l'Église, et voyant se former la ligue de ceux qui nient jusqu'à l'existence de Dieu dont il était le Vicaire; témoin chaque jour des expansions de la piété la plus tendre et des blasphèmes les plus affreux de l'impiété; et, pour finir par un dernier contraste, prolongeant tellement sa vie que nous nous bercions de l'illusion de ne la point voir finir, et enlevé en un moment, de telle sorte que nous apprenions qu'elle était soudainement tranchée avant même de savoir qu'elle fût menacée d'un danger nouveau. »

L'Archevêque célébra les œuvres du Pontificat, mais en plaçant au-dessus les vertus du Pontife qu'il avait bien connu. « Cependant voici que des cris s'élèvent autour de nous, annonçant la mort de la papauté, en même temps que la mort du Pape ! Ne craignez point, mes frères, Dieu est lh qui soutient son œuvre; et, s'il le faut, il frappera quelqu'un

de ces grands coups dont les contre-coups portent si loin. Mais que dis-je? ces coups sont frappés; et qui sait à quelles funérailles le monde doit assister, après celles de Pie IX? )>

En finissant, l'Archevêque racontait qu'un personnage haut placé à Alger, très alarmé sur l'avenir du Saint-Siège, prenait congé du Pape, en présentant son petit enfant à sa bénédiction. « Je suis vieux, dit Pie IX, et vous ne me reverrez plus. Mais rappelez quelquefois a votre enfant cet homme vêtu de blanc qui lui parle. Un jour lui-même devenu vieux reviendra à cette même place, et à cette place soyez sûr qu'il trouvera un homme vêtu de blanc comme je le suis. »

L'homme vêtu de blanc qui devait s'asseoir là, à la place de Pie IX, était Léon XIII. Ce fut le 20 février qu'il fut porté au trône pontifical. Or, quatre jours après, le 24, était expédié, ex audientia SS. Patris, un Rescrit en vertu duquel Sa Sainteté accordait au Révérendissisme Archevêque d'Alger l'autorisation de subdéléguer aux Révérends pères Léon Livinhac et Joachim Pascal ses pouvoirs de Délégué apostolique sur les missions de l'Afrique équatoriale. » C'étaient les deux chefs désignés pour la mission prochaine.

L'œuvre de la Propagation de la Foi et celle de la Sainte-Enfance furent requises de fournir aux nouveaux apôtres les subsides nécessaires à leur long voyage, à leur premier établissement, ainsi qu'à l'adoption et à l'éducation des jeunes noirs infidèles.

Quatre centres de missions étaient destinés à devenir dans la suite autant de vicariats apostoliques. C'étaient : le lac Nyanza, le lac Tanganika, Kebelé capitale des Etats du Muata-Yanwo, et l'extrémité nord du cours du Congo. On commencerait par les deux premières stations.

La France ne pouvait qu'être heureuse de cette occupation. Dès le 21 février, MgrLavigerieen donna connaissance, par lettre, à M. le ministre des affaires étrangères : « Evêque

français de l'Afrique, disait-il, je n'ai pas cru pouvoir rester indifférent à une œuvre si considérable de civilisation, qui intéresse également l'humanité, la science et la religion. J'ai pensé qu'il serait avantageux pour la France d'être représentée, dans ces vastes régions encore mystérieuses, non pas seulement par des pionniers isolés, comme les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l'étendue, qui seules la rendent puissante.

« Dix prêtres de la Société des missionnaires dont je suis le supérieur , se préparent à partir très prochainement en avant-garde pour Zanzibar. Ils sont choisis, à tous les points de vue, pour ce lointain et périlleux ministère. Ils sont tous jeunes, tous intelligents, tous acclimatés en Afrique, et d'un dévouement à toute épreuve. »

L'Archevêque demandait pour eux deux faveurs au ministre : une recommandation auprès des agents de la côte orientale de l'Afrique, et particulièrement auprès du consul de France à Zanzibar, point de départ de la caravane; en second lieu, l'octroi du passage gratuit sur les paquebots des Messageries de Marseille à Zanzibar. Tout lui fut accordé.

Les missionnaires désignés étaient : premièrement pour la mission du Nyanza, les RR. PP. Livinhac du diocèse de Rodez, Girault du diocèse d'Angers, Lourdel, du diocèse d'Arras, Rarbot du diocèse de Rayeux, et le frère Amance, du diocèse de Rodez. Pour la mission du Tanganika, les RR. PP. Pascal du diocèse de Viviers, Deniaud, du diocèse de Nantes, Dromaux, du diocèse de Cambrai; Delaunay, du diocèse d'Angers, Augier, du diocèse de RelJey. — « Je n'écris ces noms qu'avec respect, ajoutait plus tard Mgr Lavigerie, comme on écrivait, dans les premiers temps de l'Eglise, ceux des confesseurs et des martyrs. Si un seul d'entre eux a succombé dans ce voyage, tous ont souffert pour Notre-Seigneur ce que souffrent les martyrs : la maladie, la faim, les angoisses, les embûches,

et l'on peut bien dire de chacun d'eux ce que la sainte Eglise dit de l'un des saints de notre France : Quem, etsi gladius persecutoris non abstulit, palmam tamen martyr ii non amisit. »

Comme ils allaient partir et qu'il ne pouvait les suivre, leur père voulut du moins qu'une parole de lui les accompagnât dans leur route, et les suivît dans toute leur vie de prêtre et de missionnaire, à jamais. C'est pourquoi il écrivit pour eux des instructions comprenant une vingtaine de pages demeurées manuscrites, et où l'esprit de prévoyance voit si juste et si loin que les missionnaires déclarent qu'il ne les eût pas écrites plus actuelles et plus pratiques sur le théâtre même de leur apostolat : « Mes chers enfants, disait-il d'abord, au moment où vous allez nous quitter pour entreprendre la sublime et laborieuse mission à laquelle Dieu vous appelle, je sens mon affection paternelle redoubler pour vous, s'il est possible, et je me prosterne en esprit devant Notre-Seigneur, le Maître des apôtres et la force des martyrs, lui demandant de vous bénir, de vous éclairer, de vous diriger lui-même, et de prendre en sa sainte garde vos âmes et vos corps. »

Il leur disait donc d'abord de se sanctifier eux-mêmes, par l'observance de leurs règles, de leurs règles d'obéissance particulièrement, sous peine de perdition parmi ces infidèles. « Pour un apôtre, il n'y a point de milieu entre la sainteté complète, au moins désirée et poursuivie avec courage, ou la perversion absolue. Oh! mes chers enfants, je demande à Dieu de vous enlever de ce monde, dès les premiers pas dans la carrière, plutôt que de vous laisser tomber dans un tel abîme ! »

Ce qui sauvera la fidélité aux règles, ce sera l'esprit de foi : « Seul il vous fera triompher des affaiblissements de la nature. L'imagination, le goût du mouvement et des voyages peuvent bien, à la vérité, faire prendre une résolution courageuse, mais avec elle seule on ne va pas loin; les difficultés et les mécomptes amènent bientôt le décou-

rarement et l'ennui. Seules, la pensée de Dieu, celle des récompenses éternelles et magnifiques qu'il promet à la persévérance, peuvent soutenir notre faiblesse. Que ce soit donc là, mes enfants, la pensée qui vous éclaire et qui vous soutienne. Songez, dans vos fatigues, au repos qui vous attend auprès de Notre-Seigneur au milieu de ses apôtres ; dans vos souffrances, songez au triomphe des martyrs. Sans cela vous ne serez que des voyageurs vulgaires, et, comme je vous l'ai dit quelquefois, des « Robinsons », au lieu d'être des hommes de Dieu. »

Le fondateur leur parle ensuite de ce pays grand comme l'Europe, de ces cent millions de pauvres âmes, plongées dans l'abrutissement, et à qui il faut porter le salut par la charité, par l'exemple, par la parole. « Ce sera une parole simple, consistant à montrer à ces peuples barbares le côté surnaturel de la religion, ses miracles, ses bienfaits, le merveilleux effet de ses prières et de ses sacrements. J'oserai même dire que, pour une si grande œuvre, il faut avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de foi : c'est tout ce qu'il faut pour les obtenir. » Et il les renvoie à l'école de saint François-Xavier.

L'invocation de la Sainte Vierge, le recours à saint Joseph, le reluge dans le Sacré Cœur de Jésus : voilà les leviers toutpuissants de l'apostolat catholique. Cet apostolat sera condescendant et miséricordieux. Il y a des règles à suivre à l'égard des polygames et de la polygamie, à l'exemple des premiers apôtres en face des mœurs païennes. Il reviendra sur ce sujet. Il ne faudra pas se décourager des désordres et même des rechutes de ces pauvres catéchumènes, et se garder d'éteindre ces pauvres lampes fumeuses. « Donner la foi aux infidèles, les faire participer aux mérites de Notre- Seigneur Jésus-Christ, les leur appliquer dans les sacrements, et les conduire ainsi, sans se lasser, de chute en chute, jusqu'au port, pour leur en ouvrir l'entrée, tel est le rôle vrai et profondément consolant du missionnaire. Ainsi,

tout en désirant mieux pour les générations futures, il faut savoir ne pas s'illusionner à l'avance sur celles d'aujourd'hui : faire et croire autrement serait courir au-devant du découragement, sinon du désespoir. »

Il y avait aussi, dans cette instruction à ses fils, des règles de prudence à suivre dans leurs relations avec les protestants, avec les missionnaires des autres congrégations. Il y avait la recommandation de précautions à prendre pour sauvegarder la santé et l'existence des ministres de l'Évangile. « Que les Supérieurs sachent bien que je ne leur serai jamais personnellement plus reconnaissant que lorsqu'ils auront évité un danger et une souffrance à l'un de mes enfants. ))

Lui, qui vient de déclarer qu'il ne veut pas faire de ses missionnaires des correspondants de l'Institut, leur recommande néanmoins la culture modérée des sciences naturelles, « pour l'honneur et l'avantage qu'en peut retirer l'Eglise auprès de nos pauvres barbares civilisés de France et d'Europe. » Il les munit donc d'instruments d'observation, et il demande qu'un journal régulièrement tenu fournisse d'utiles renseignements aux sociétés savantes.

A la fin venaient les paroles de l'adieu. « Ces chers fils qui nous quittent pour ces régions barbares, nous les y suivrons de cœur. Nous demanderons à Dieu et à ses anges de les accompagner dans leurs voies, et nos prières s'efforceront d'obtenir ce qu'ils désirent avant toute chose : la fécondité de leur apostolat : Ut eatis et fructum afferatis, et fructus vester maneat ! »

Cette Lettre, dont chaque missionnaire devait emporter une copie écrite de sa main, était datée du 12 mars 1878. Une autre adressée à son clergé d'Alger annonçait que les besoins de ces nouvelles fondations obligeaient l'Archevêque à s'éloigner temporairement de son diocèse. Il le quitta, en effet, dans le milieu de mars, pour se rendre en France, en Belgique, puis à Rome, tandis que deux missionnaires, prenant les devants, s'embarquaient pour

Zanzibar, afin de préparer les voies à la caravane de leurs frères.

En effet, le 3o avril 1878, les pères Charmetant et Deniaud abordaient à Zanzibar, où les attendait le bon accueil du R. P. Horner, Vicaire apostolique de cette mission, ainsi que de ses pères du Saint-Esprit. C'est là que leur arrivaient, par chaque courrier, les lettres de Mgr Lavigerie. De Liège, il leur annonçait qu'il venait de se rendre favorables le roi des Belges et le secrétaire général de l'Association de Bruxelles : des ordres avaient été donnés à ses agents pour favoriser la nouvelle mission en Afrique. A Paris, il obtenait 60.000 francs de la Propagation de la foi. A Rome, il faisait agir la Propagande en sa faveur auprès du conseil de la Sainte-Enfance, qui lui avait d'abord opposé des refus. Mais le plus chaleureux promoteur de ses conquêtes était le nouveau pape Léon XIII, devant lequel il se trouvait pour la première fois.

Quelle impression éprouva-t-il en présence du Pontife dont il allait être le plus actif auxiliaire, en Afrique et en France? On en pourra juger par cette lettre du ier juin à Mgr Bourret. « Comme vous pouvez le penser, cher et vénéré Seigneur, un changement de règne a amené un changement déjà marqué dans les personnes et dans les tendances. Léon XIII est un homme, et, si Dieu lui prête vie, ce sera un grand Pape. Il a une grande aménité, plus distinguée que celle de Pie IX, une volonté propre, calme, ferme et suivie, beaucoup d'instruction et une habileté particulière aux affaires. Sa vertu, sa piété, sa bonté sont hors ligne. C'a donc été un choix particulièrement bon et providentiel. Il est dû, à Rome, aux cardinaux Bartolini, Franchi et Nina qui sont tout-puissants aujourd'hui, et, hors de Rome, à l'influence des gouvernements sur les cardinaux étrangers. Ceux-ci ont été à peu près unanimes dès le premier vote, et ont entraîné tout par leur masse, en quatorze heures. Du reste, aucune intrigue, aucune bassesse. Tout s'est fait nettement, naturellement, régulièrement et

avec édification. Pour les affaires générales, on prépare des rapprochements successifs sur le terrain des faits avec la France, la Russie et la Prusse. Ces rapprochements, Bismarck les veut et le Pape les croit nécessaires. Ce qui est difficile à trouver, c'est le mode, parce qu'on ne veut naturellement sacrifier aucun principe. Il en sera de même pour l'Italie. »

Mais, pour le moment, c'était la mission équatoriale qui remplissait sa pensée. On lui faisait savoir de Zanzibar qu'il ne faudrait pas moins de trois cents porteurs ou pagazis pour se rendre de là à la région des Lacs. Or tout cela, voyage, service, escorte, nourriture, péage, présents aux princes des tribus, pour une durée de près d'un an, dans un pays où nulle monnaie n'a cours, à l'exception des étoffes et objets d'échange qu'il faut porter avec soi, tout cela devait dépasser l'énorme somme de 100.000 francs. Il en fit connaître sa fraveur à ses envoyés de Zanzibar. « Mais, lui répondait le P. Charmetant, je suis bien sûr que Votre Grandeur ne veut pas que nous compromettions une telle œuvre par d'imprudentes économies. Je crois qu'il vaut mieux faire toutes choses comme il faut, la première fois. Plus tard on verra : ce sera à bien meilleur compte. » Il terminait en disant : « Enfin, tout sera prêt pour que les pères puissent partir d'ici, dès qu'ils se seront un peu reposés. Nous les attendons le 3o mai. »

Ils arrivaient, en effet. Le 17 avril, mercredi saint, les dix missionnaires avaient fait leurs adieux à leurs frères de la Maison-Carrée, et saluaient Notre-Dame d'Afrique, la plupart pour la dernière fois. Le 21, ils quittaient Marseille à bord du Yang-Tse. C'était le saint jour de Pâques ! Ils écoutèrent, sur le pont, l'Alleluia que leur en^ voyaient les cloches de toutes les paroisses; Notre-Dame de la Garde resta la dernière en vue sur son rocher, comme une mère. Elle disparut à leurs yeux. Plus rien de la patrie : « Adieu, parents bien-aimés, que Dieu vous console et vous couronne pour le sacrifice que vous faites de nous

et pour lui! Adieu, chers confrères de la Maison-Carrée, que Notre-Dame d'Afrique vous soit une mère et une reine!... » Telles sont les premières lignes de leur journal de voyage.

Le Yang-Tse avait à son bord un autre prêtre, l'abbé Debaize, qui, lui, voyageait au nom et aux frais de l'Etat, vers cette même Afrique équatoriale pour laquelle il avait une mission officielle dans l'intérêt de la science et de la politique française. Le contraste était saisissant entre l'explorateur ecclésiastique, à qui rien ne manquait, et les pauvres missionnaires qui, selon les instructions données par leur Archevêque, n'avaient d'autre prétention que celle d'être des « chercheurs d'âmes ». Le 3o mai, après quarante jours de traversée, ils étaient en vue de Zanzibar. L'île enchanteresse, la perle de l'océan Tndien, sortait de ses massifs de cocotiers, de girofliers, de bananiers, de cannes à sucre, pour réjouir leurs yeux et consoler leurs cœurs, car les pères Charmetant et Deniaud étaient là sur le port pour les recevoir dans leurs bras.

M81 Lavigerie leur renouvela par lettres ses instructions paternelles, insistant sur le devoir de ne pas s'exposer au péril de mort, et de ne pas aller là où il y aurait danger d'hostilité évidente. « Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux voyageurs, comme on l'écrit de Rome. » Et finalement : « Dites aux pères que je les bénis tous. J'ai prié pour eux à Saint-Pierre, et je vais prier au Saint-Sépulcre, car je pars demain, i juin, pour Jérusalem. »

Au milieu de juin, les missionnaires passaient de l'île de Zanzibar sur le continent en face, à Bagamoyo, point de départ de la caravane, où ils campèrent leurs porteurs et soldats à Chamba-Gonera. Le dimanche de la Trinité, on chanta une messe solennelle, dans la chapelle des pères du Saint-Esprit. C'était le 16 juin : « Nous sentons le souffle de l'Esprit de Dieu qui nous enflamme, écrivent-ils dans le journal. Nous croyons voir nos anges gardiens u.

qui s'apprêtent à nous couvrir et nous servir de guide. Au nom de Dieu, en avant ! »

Le mardi 18, la caravane, partagée en trois colonnes de marche, s'ébranlait en suivant la direction du fleuve Kingani, parmi les hautes herbes des prairies à perte de vue où les hippopotames, sortant chaque nuit du fleuve et dès marais voisins, viennent paître et fourrager. C'était le commencement d'un voyage de huit mois jusqu'au Tanganika, et d'un an jusqu'à l'Ouganda, à travers des terres innommées encore et des périls sans nombre.

Ici se terminait la mission du P. Charmetant, qui, ainsi qu'il l'écrivait à son Archevêque, dut « s'arrêter, comme Moïse, à la sainte montagne, et voir ses frères marcher vers la Terre promise ». Il reprit, le 3o juin, le chemin de l'Europe, traînant sur la route des accès de fièvre, d'hépatite et de rhumatisme articulaire, qui le ramenèrent épuisé à Marseille où Mgr Lavigerie lui avait ménagé les soins particuliers des Frères de Saint-Jean de Dieu : « A bientôt, mon enfant, lui disaient ses lettres paternelles, courage ! Notre-Seigneur, sa sainte mère et les anges protecteurs de l'Afrique ne vous abandonneront pas, après tout ce que vous venez de faire pour eux ! »

Quand il écrivait ces lignes, Mgr Lavigerie rentrait de Jérusalem où nous l'avons vu se rendre aux premiers jours de juin. Il y était allé pour préparer lui-même l'établissement de ses missionnaires au sanctuaire de Sainte-Anne, qui leur était confié parle Saint-Siège et la France. Ainsi menait-il de front deux grandes entreprises apostoliques nouvelles, dans deux parties du monde; et nous verrons, dans un chapitre à part, ce qu'il préparait en ce lieu pour la rénovation de l'Eglise d'Orient.

L'expansion de l'œuvre appelait de plus nombreux ouvriers. C'est pourquoi, à cette époque, parut de Mgr Lavigerie un appel aux missions, sous forme d'une Lettre à un séminariste de France. Il savait que c'était là, dans ces cœurs de jeunes gens, que l'aspostolat héroïque brûle de

son plus beau feu, brille de sa plus vive flamme. Parmi les séductions qui les devront gagner à l'aspostolat africain, variété de ses œuvres, immensité du champ toujours croissant qu'il embrasse, il fait reluire la couronne de la souffrance et du martyre comme l'enjeu et le prix supérieur du combat. Il savait bien que c'est à l'appât du sacrifice que se prennent les grandes âmes : « Voilà, mon cher abbé, dit-il en terminant, ce que je crois devoir vous dire. Examinez tout d'abord si Dieu vous appelle à l'apostolat. C'est la condition première : car si vous ne cédiez qu'à quelque imagination frivole, si vous ne cherchiez qu'un moyen de dépenser l'activité naturelle de votre jeunesse dans les entreprises extraordinaires, défiez-vous de vous-même, et ne courez pas à des périls où la vie de votre âme se trouverait aussi exposée peut-être que celle de votre corps. Mais êtes-vous énergiquement déterminé à vous sanctifier et à sauver les âmes par la souffrance, par la patience, par le sacrifice de tout vous-même et de votre, sang, s'il le faut? Venez, après vous être éclairé par la prière et par les avis d'un sage directeur : vous trouverez en Afrique plus que partout ailleurs, en ce moment, le moyen de rendre votre vie utile pour la gloire de Dieu et la rédemption des hommes. »

Enfin c'est dans ce même temps qu'à Paris et à Rome Mgr Lavigerie négocia, avec le gouvernement français et le Saint-Siège, une double nomination épiscopale de grave conséquence pour l'Algérie. Le siège de Marseille était devenu vacant par la translation de Mgr Place à Rennes. Marseille étant le centre des affaires de la mission sur les côtes de France, Mgr Lavigerie y désirait un évêque secourable à ses œuvres. Il y fit agréer son ami et suffragant, Mgr Robert, évêque de Constantine, un frère selon son cœur, le même, on s'en souvient, qu'en présentant récemment sa démission au Pape, il avait désigné pour lui succéder à Alger. Il écrivait de lui à M^ Bourre t : « Voilà Mgr Robert installé à Marseille. Il vous le doit bien un peu, car,

s'il vous en souvient, c'est vous qui me l'avez fait connaître, et qui avez posé son pied à l'étrier de Constantine Je ne puis que vous en remercier, car ce bon prélat rie m'a donné que des sujets de consolation et de joie. »

Il s'agissait de pourvoir le siège de Constantine. MgrLavigerie y fit monter M. l'abbé Dusserre, son vicaire général, précédemment Supérieur de son petit séminaire. Ce n'était que le premier degré des honneurs auxquels il devait le porter. Il en félicita d'abord son clergé diocésain : « Tout en regrettant, Messieurs, de voir s'éloigner de vous un prélat qui vous était si justement cher à tant de titres, vous avez été heureux d'un choix qui honorait, dans le plus élevé de ses membres, le chef d'un diocèse tout entier. » Puis il parlait de ses « nombreux et éminents services. »

Il voulut ensuite le présenter à son troupeau futur ; et, à peine rentré à Alger, le 12 août, il portait de lui devant le clergé et les fidèles de Constantine ce témoignage d'honneur : « M. l'abbé Dusserre a grandi au milieu de vous, et les regrets si profonds et si universels qu'il laisse dans le diocèse d'Alger sont le gage des sentiments de respect et d'affection qui l'entoureront bientôt dans celui de Constantine. Pour moi, il n'a fallu rien moins que mon dévouement à l'Eglise et à l'Algérie pour me faire accepter un tel sacrifice. Il m'a semblé que les intérêts généraux devaient l'emporter ici sur les affections et les intérêts particuliers. J'ai pensé qu'assurer à votre diocèse un évêque si digne de ses hautes fonctions, profondément dévoué au Saint- Siège, si attaché à ce pays, était le plus grand service que je pusse lui rendre, et, en même temps, le meilleur exemple que je puisse donner a l'avenir. » Une lettre postérieure annonça que le sacre de Mgr Dusserre aurait lieu, le i5 décembre, dans la cathédrale d'Alger, et qu'il serait heureux de le lui conférer de ses mains.

Cependant, ni la mission de l'Afrique équatoriale dont il attendait des nouvelles par chaque courrier de Zanzibar,

LA MISSION ÊQUATORIALE. 27

ni celle de Jérusalem qui recevait alors ses quatre premiers pères, ne faisait perdre de vue à Mgr Lavigerie la mission du Soudan récemment si funeste et si glorieuse à ses trois fils martyrs. De Tripoli, deux missionnaires, les pères Louis Richard et Kermabon, deux cœurs héroïques, avaient pu pénétrer et s'établir, en mars 1878, dans la ville entièrement musulmane de R'damès (Rhadamès ou Ghadamès) où, « déposés comme des colis au milieu du marché, environnés de figures sinistres, et n'entendant autour d'eux que des paroles de menaces, ils comprirent, écrivirent-ils, qu'ils n'étaient pas montés au Capitole ! » Bientôt la charité avait fait là son œuvre d'apaisement comme partout : les Touareg eux-mêmes recherchaient leurs soins, et les deux braves parlaient déjà de foncer sur le Soudan, qu'ils espéraient atteindre et occuper de proche en proche avant dix-huit mois. Il s'agissait d'aller d'abord jusqu'à R'at, à quinze journées de distance : « Ce sera déjà un bon succès. Et pourquoi s'arrêter? Sans courir, marchons au but. Nous aurons si bien où nous reposer au pays des nègres!.. On m'a dit que deux Prussiens sont arrivés à R'at l'année dernière, dont l'un a passé en droite ligne à Kano et s'y est établi. Dire que les Prussiens nous devancent ici! »

Une pointe que Mgr Lavigerie leur permit de pousser vers les Touareg Azguers, accrut leur confiance jusqu'à l'illusion. Partis, le 28 mai 1878, avec deux Touareg, un Chaambi, cinq chameaux, un lévrier pour chasser la gazelle, ils furent reçus par les tribus en hôtes et en amis, à l'ombre des bois de palmiers, au chant du Fedjer : « Allah akbar, Dieu est grand! » Et c'étaient là cependant qu'étaient les assassins de leurs frères martyrs! Mais tout était sinon oublié, du moins expliqué : le meurtre de Joubert, de Journeaux-Duperré , de Mlle Tin, autant de crimes isolés et abhorrés dans le pays? Ils écrivaient « qu'atteindre R'at n'était donc plus maintenant une difficulté. » Et de vrai, si quelqu'un eût pu s'v établir, c'était bien le P. Richard, un véritable Arabe, brillant tireur, cavalier intré-

pide, médecin réputé infaillible, aussi hardi que bon, qui avait fasciné les tribus sahariennes, lesquelles le chantent encore sous la tente. Mais Mgr Lavigerie temporisait toujours : s'il ne fallait pas craindre le péril, il ne fallait pas non plus se jeter témérairement et tête baissée au-devant de lui.

Cependant des nouvelles de la caravane commençaient à arriver par Zanzibar. Le 20 octobre, Mgr Lavigerie aimait à constater que jusqu'à présent elles étaient bonnes, très bonnes. Les dernières lettres des missionnaires étaient de Mpouapoua , à moitié chemin de Tabora où ils devaient se séparer pour aller fonder deux stations distinctes, deux Vicariats apostoliques, l'un entre les lacs Victoria et Albert Nyanza, et l'autre aux bords du lac Tanganika. « Espérons, écrivait l'Evêque, que la protection de Notre-Seigneur suivra nos missionnaires jusqu'au bout de leur grande et périlleuse entreprise, et que l'Église catholique aura la première l'honneur et la joie de prendre possession de ces contrées. »

La route avait été difficile. Finalement il n'avait pas fallu moins de 45o nègres pour porter les bagages ! En tête de la caravane on avait déployé le drapeau du Sacré Cœur, avec la croix rouge sur fond bleu, confectionné et offert par les Carmélites d'Alger. On avait beaucoup souffert des fièvres, des fondrières, des halliers impénétrables, de l'indiscipline ou de la paresse des porteurs, de la rapacité des petits tyrans du pays, des bêtes féroces et des moustiques. Quelle lutte de chaque jour ! Mais enfin on vivait : personne n'avait succombé. Les lettres les plus récentes étaient de la fin de juillet. Les dernières dépêches reçues à Marseille disaient qu'une caravane arabe arrivée a la côte en septembre avait rencontré les missionnaires, et que ceux-ci avaient présentement franchi le redoutable pays de l'Ougogo. L'Archevêque s'était empressé d'écrire à Zanzibar et d'y envoyer de l'argent, pour ravitailler d'urgence l'intrépide expédition qui avançait toujours.

On eut bientôt d'autres renseignements, mais lamenta-

blés cette fois. Mgr Lavigerie écrivait le 1 3 novembre : « Les nouvelles venues de Zanzibar sont déplorables. Deux pères sont morts de misère; nous ne savons pas encore leurs noms; et les autres sont sans ressources. J'ai envoyé en toute hâte le P. Delattre quêter à Marseille pour eux. Ne négligez pas la Sainte-Enfance à Paris, et demandez 200.000 francs. )>

Au commencement de janvier, Mgr Lavigerie n'avait pas encore été exactement renseigné sur ces événements : « Ces chers fils, écrivait-il, ont donc payé leur tribut au zèle ardent qui les poussait au martyre ! Deux d'entre eux ont succombé, l'un à la fièvre qui le dévorait depuis son débarquement, l'autre aux blessures affreuses causées par un lion qui, durant la nuit, s'était jeté sur leur camp. Les détails nous manquent encore. »

Les détails arrivèrent au commencement de l'année 1879. Le lion qu'on accusait de tant de cruauté s'était montré bon prince. Il s'était d'abord approché terrible, puis, saluant seulement d'un rugissement royal les prophètes de Dieu, il s'était majestueusement retiré dans la forêt. Mais il était trop vrai qu'un des pères avait succombé à la fièvre, et cette victime était le père Joachim Pascal, supérieur désigné de la mission du Tanganika. C'était une victime de choix. En l'envoyant précédemment à l'école de Saint-Laurent d'Olt, Mgr Lavigerie parlait ainsi de lui à Mgr de Rodez : «Le P. Pascal, qui vous remettra cette lettre et viendra vous demander sa bénédiction, était ici Supérieur de Notre- Dame d'Afrique. C'est un saint missionnaire, pieux, doux et modeste, enfin un véritable agneau pascal. » Cet agneau devenait un lion , au besoin. On citait de lui des traits d'une charité héroïque. AGéryville, on l'avait vu recueillir, loger chez lui, soigner un pauvre enfant si dégoûtant de plaies que ses propres parents l'avaient abandonné ; impuissant à le jmérir il avait ouvert du moins à son âme le sein de Jésus-Christ. A Notre-Dame d'Afrique, on l'avait vu donner aux enfants arabes , ses chemises , ses draps , tout

ce qu'il avait, comme il se donnait lui-même. A Saint-Laurent d'Olt, on le surprenait couchant à terre, sur le plancher, sans couverture, dans les plus rudes nuits d'hiver. Dans sa mission de Géryville, son intrépide charité l'avait fait un jour se jeter entre deux indigènes furieux, qui, le couteau à la main , allaient fondre l'un sur l'autre ; et à genoux devant l'un d'eux : « Frappe-moi, lui dit-il, si tu en as le courage! » Ce furieux recula alors, remercia le prêtre et l'embrassa.

C'était plein d'enthousiasme que le père Pascal était parti pour la mission à laquelle son cœur avait aspiré : « Nous allons donc , écrivait-il en quittant Zanzibar, nous allons donc porter le saint nom de Dieu à ces peuples plongés dans les ténèbres les plus épaisses de la barbarie et de la mort. Le Sacré Cœur qui nous précède sera notre guide jusqu'aux lacs! »

Mais à peine avait-il quitté Bagamoyo que la fièvre équatoriale s'était emparée de lui. Le samedi, 22 juin, il s'était alité pour la première fois : « Tout cela, Monseigneur, est loin de nous décourager, écrivait-il le 18 juillet à Mgr Lavigerie, et Votre Grandeur peut croire que nous n'en poursuivons pas notre route avec moins de courage et de gaieté. Il faut bénir Dieu des petites épreuves personnelles qu'il nous envoie. Au fur et à mesure que nous approchons de notre mission, nous sentons croître notre amour pour elle. »

La traversée inhospitalière de FOugogo lui fut particulièrement meurtrière. Cependant, le 1 5 août, il avait célébré, dans l'espérance et la joie, la fête de l'Assomption « au milieu de ces forêts où les chants en l'honneur de Marie triomphante résonnaient pour la première fois depuis le commencement du monde » ; mais il s'affaiblissait. On voulait le porter en hamac ; c'eût été en priver un autre de ses confrères malade ; il refusa absolument, et voulut monter sur son âne. Au bout de deux heures, il lui fallut s'arrêter, à Mgondoukou. C'était le 18, fête de saint Joachim, son pa-

tron. 11 sentit qu'il allait mourir. Il fit ses recommandations pour tous ceux qu'il aimait. Le lendemain, le R. P. Livinhac lui administra les derniers sacrements. Son agonie fut douce; étendu sur sa natte, sous sa tente de voyage, comme on représente saint François-Xavier, il paraissait prêt à s'endormir. Il s'endormit en effet du sommeil de la paix , dans le baiser du Seigneur, donnant sa vie, avec des transports admirables de charité , pour cette mission qu'il touchait sans avoir pu l'atteindre.

C'était le 1 9 août, à trois heures et demie de l'après-midi. A minuit, les pères se réunirent pour réciter sur lui les prières des morts. Puis un père, accompagné de huit soldats, d'un chef et de deux guides , conduisit le corps vénéré hors de la frontière mal sûre de l'Ougogo , pour l'ensevelir dans la forêt qui commence au delà. C'était un spectacle plein de solennité et d'émotion que celui de leur petite troupe s'éloignant dans les ténèbres à peine éclairées par la pâle lumière de la lune. On l'inhuma au point du jour, au milieu des bois silencieux. On plaça sur ses restes une petite croix de bois. La terre dans laquelle on venait de le déposer était celle précisément où commence la mission que ses frères allaient fonder. Il prenait ainsi possession, lui premier, de la Terre promise.

Mgr Lavigerie envoya ces détails, avec ses condoléances, à la mère du missionnaire, au diocèse de Viviers. Mme Pascal venait de perdre son mari quelques mois auparavant, à l'insu de ce fils qui venait de le rejoindre dans l'éternité : « Madame, lui écrivit-il, je remplis un devoir plein de tristesse, en vous annonçant la mort du fils bien-aimé que vous aviez donné à la Société de nos missionnaires ». Il racontait alors la vaillance de ce soldat tombé, au premier rang, sur le champ de bataille de l'apostolat. Il terminait ainsi : « Voilà, Madame, le récit des derniers moments de votre fils et du mien. Je vous les transmets dans leur simplicité, certain qu'ils consoleront votre douleur. Je sais, en effet, que je m'adresse à une chrétienne généreuse.

Je le sais , parce que je connaissais cette âme que vous aviez formée, et que, dans ses vertus pures et fortes, je voyais comme le reflet lointain de vos exemples. Combien de fois ne me l'a-t-il pas dit lui-même , en me rappelant tout ce qu'il vous devait! Combien de fois ne vous a-t-il pas bénie des leçons salutaires que lui avait données votre foi! »

Les neuf survivants de la caravane poursuivirent leur route, emportant la pensée et la protection invisible de celui qui n'était plus. Cette route devait être longue. Ceux de la mission du Tanganika n'arrivèrent au terme qu'à la fin de janvier 1879, dix mois et davantage après leur départ d'Alger. Ceux de la mission de l'Ouganda n'arrivèrent que le 19 juin de la même année, un an, deux mois et vingt jours après le même départ!

Mais, dans les mêmes jours où il annonçait la mort du père Joachim Pascal, Mgr Làvigerie écrivait en France que, « loin d'abattre le courage des pères restés à Alger, cet exemple n'avait fait que l'exalter, et que huit d'entre eux s'étaient proposés pour aller rejoindre leurs frères. » Ils devaient s'embarquer quelques semaines après, ainsi que nous le verrons.

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