‹ Le Cardinal LavigerieChapitre 3 sur 50 · FERRY. PROTESTATIONS. LE CATECHISME ALGERIEN. LE · texte numérisé non relu

FERRY. PROTESTATIONS. LE CATECHISME ALGERIEN. LE

MARIAGE ET LE DIVORCE. RETRAITE DE Mgr SOUB1RANNE.

M&r DUSSEKRE, COADJUTEUR. DECRETS CONTRE LES CONGREGATIONS.

LETTRES DE l'aRCHEVÊQUE. LES JESUITES d'aLGER. LA DECLA- RATION. CONDUITE DE l'aRCHEVÈQUE.

Mgr Lavigerie avait le sentiment que cette année 1878, dans laquelle il abordait l'Afrique des grands Lacs, ouvrait une nouvelle phase de sa vie épiscopale. Il voulut en arrêter les comptes à cette date. C'est pourquoi, dans le même mois de mai qu'il avait passé à Rome, pour le règlement de cette expédition, il prit soin, selon la règle imposée aux évêques, de déposer aux pieds du Pape son Rapport officiel sur l'administration de son diocèse d'Alger, depuis son arrivée en Afrique, 1867.

Ce diocèse avait grandi au cours de ces dix années. L'Archevêque y comptait 49 églises ou chapelles élevées par ses soins, 975 religieux ou religieuses réparties en 21 communautés, dont 1 1 établies sous son épiscopat. Il y énumérait les œuvres diocésaines et les institutions ecclésiastiques : elles étaient florissantes. Il y louait son clergé « qui pouvait être comparé à celui des diocèses de France, sous le rapport de la régularité et de l'observance de la discipline,

et qu'aucun autre ne surpassait sous le rapport de l'union (jui règne dans son sein, aussi bien que de sa docilité et de son attachement à ses supérieurs. » Il présentait l'état de ses missions africaines en Kabylie, au Sahara, de Carthage à l'Equateur, et à Jérusalem. Il rendait compte finalement de la situation financière d'un diocèse où il n'avait trouvé en caisse que 160.000 francs, sans autres revenus qu'une somme éventuelle d'à peu près 5. 000 francs provenant de quêtes et offrandes annuelles des fidèles, et où, en moins de douze ans, il avait dépensé en constructions, fondations et bonnes œuvres de tout genre la somme entièrement payée de 8.870.000 francs, sans y comprendre les 5oo.ooo francs environ que les missions lui coûtaient par année : « C'est une charge bien lourde pour les temps actuels, disait-il. Mais j'espère que Dieu qui m'a soutenu jusqu'ici, et qui m'a donné tant de marques de sa protection paternelle, ne m'abandonnera pas. » Il finissait « en demandant au saint-Père ses bénédictions les plus abondantes sur lui et ses œuvres ; car les temps paraissent sombres, dit-il, et tout annonce de nouvelles tempêtes. La foi en la parole divine nous soutiendra seule, dans les combats nouveaux que nous aurons à soutenir. »

L'heure était sombre, en effet, et déjà ces combats, que nous allons raconter, préludaient à Alger par des escarmouches de frontière avec les pouvoirs publics sur le terrain des droits ou des biens de l'Eglise. Le conseil général voulait enlever au diocèse son grand séminaire de Kouba. L'Archevêque alla lui-même revendiquer sa possession auprès du ministère ; il obtint gain de cause : « L'administration préfectorale d'Alger, écrivait-il ensuite tranquillement à ses prêtres, autour de laquelle s'était fait ce mouvement, a été officiellement avertie de cette décision ministérielle. » Au mois de novembre de la même année, procès-verbal était dressé contre la procession du 2, au cimetière de la ville. L'Archevêque en appela au conseil d'État, auquel il fournit un solide mémoire qui ne fut

pas compris. Le conseil d'Etat donna tort à la religion et à Ja liberté. C'en fut fait, pour l'avenir, de la procession de la Fête-Dieu elle-même, laquelle dut se replier désormais sur le plateau de N.-D. d'Afrique. Mais, par contre, on remarqua que, cette même année, les confréries musulmanes avaient eu toute licence de déployer leur cortège par la ville française ; et qu'il n'y avait pas eu une seule journée du Ramadan, une seule fête de l'Islam, qui n'eût été saluée parle canon de la France.

Le maçonnisme s'enhardissait : il se sentait à la veille d'arriver au pouvoir. Au commencement de l'année 1879, il y était parvenu, et la France révolutionnaire se donnait de nouveaux chefs, pour l'implacable guerre de religion qui dure encore. Le 3o janvier, M. Jules Grévy remplaçait le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République. Le 4 février, il appelait M. Jules Ferry an ministère de l'instruction publique. C'était l'avènement de l'antichristianisme au gouvernement de l'ancien royaume très chrétien.

L'antichristianisme au pouvoir amenait à bref délai le socialisme dans les masses. L'Archevêque porta le flambeau sur le seuil de ce gouffre, pour en éclairer la profondeur : « Le socialisme athée », ou mieux « le socialisme fruit de l'athéisme », tel fut le sujet de son mandement pour la carême de 1879.

Dans cette vigoureuse instruction, il montrait qu'un peuple qui nie Dieu renonce par cela même à vivre : c'est l'histoire qui le dit. L'athéisme en principe, c'est en pratique le renversement de la société. L'opportunisme sera poussé là par le socialisme. Mais de l'excès du mal surgira la nécessité du bien. Du fond de l'abîme qu'aura creusé l'absence de la foi, sortira un cri de souffrance qui la rappellera. Alors viendra le règne de Dieu, et celui de sa paix : « Lorsque ces jours seront arrivés, souvenez-vous de mes paroles ; ce sont ceux du pasteur qui veut la préservation et le salut de vos âmes. » Ce ton de prophétie est le ton

dominant de cette Lettre. La prophétie s'accomplit chaque jour dans sa première partie : ne serait-il pas temps que nous voyions l'accomplissement de la seconde?

Un nouveau Président venait à peine d'être donné à la République qu'un nouveau gouverneur fut donné à l'Algérie. Le général Chanzy était nommé ambassadeur à Saint- Pétersbourg, et son remplaçant était M. Albert Grévy, frère du nouveau chef de l'État, lequel commençait à pourvoir au bon placement de toute sa dynastie. Nommé, par décret du i5 mars 1879, Directeur civil et politique de l'Algérie, à titre de mission temporaire, M. Albert Grévy y intronisait le régime civil avec lui. Lorsqu'à son entrée à Alger, Mgr Lavigerie vint, selon l'usage , lui présenter son clergé , le Directeur temporaire trouva de bon goût de lui notifier qu'il entendait bien que lui et ses prêtres fussent docilement soumis aux institutions actuelles du pays. La réponse de l'Archevêque fut celle-ci, brève et fière : « Monsieur le Directeur, mon clergé et moi nous n'avons pas attendu à ce jour pour connaître et remplir nos devoirs envers le gouvernement de notre pays. Nous saurons rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Ce fut tout son engagement et tout son compliment.

Ce nouveau régime, Mgr Lavigerie s'enquérait, à Paris, de ses dispositions : « Je n'attends rien de bon de ces hommes nouveaux , disait-il dans ses lettres : on ira loin, très loin dans la persécution. » Quant à lui, il se disait prêt à tout, y compris la mort. Il l'écrivait, le 6 février, à M^ Bourret, dans des termes dont l'excès n'est que le relief humoristique de sa double disposition de crainte et de courage : « Cher Seigneur, je vous ai toujours trouvé ami excellent et homme de foi. Finissons dans ces sentiments, si nous devons, comme tout l'annonce, bientôt finir. La dévotion du moment me semble être celle de la décollation de saint Jean-Baptiste. Il ne manque pas d'Hérodes pour nous mettre la tête sur des plats, et d'Hérodiades pour la demander.

Qu'avons-nous de mieux à faire que de nous y prêter? Mourir de maladie, après avoir mijoté, pendant trois mois , entre des cataplasmes , peut être utile pour rendre témoignage à la souveraine efficacité de la pharmacie ; mais avec un bon coup de sabre ou de fusil , nous rendrons témoignage à Notre-Seigneur. Quelle belle occasion de réparer les misères de notre vie ! »

Maintenant, ses positions prises, l'ennemi ouvrit le feu. Deux projets de loi de M. Ferry éclatèrent en même temps. Le premier dépouillait les récentes universités catholiques de ce titre que leur donnait la loi de i8y5 , et de la participation à la collation des grades. Le second, d'une portée plus générale , enlevait aux congrégations non autorisées le droit d'enseigner dans tout établissement soit public soit privé. Le jacobinisme dressait ses listes de proscriptions. L'épiscopat de la mère-patrie protesta, par provinces ecclésiastiques. L'Archevêque d'Alger ne demeura pas en retard. Se concertant avec ses deux suffragants d'Oran et de Constantine, il rédigea une adresse collective aux Chambres, dans laquelle il démontrait deux choses : premièrement, que la suppression des congrégations religieuses enseignantes dans la colonie y serait un malheur encore plus irréparable qu'en France ; en second lieu, que la législation spéciale de l'Algérie permettait de lui appliquer des dispositions plus sages, réclamées par toutes les familles françaises et étrangères. Telle sera désormais la tactique de l'Archevêque, en face des coups successifs de la persécution générale : circonscrire sa défense dans les limites des besoins spéciaux de l'Algérie, et la mener sur ce terrain uniquement, mais vigoureusement.

Son dernier mot était pour conjurer les Chambres « de ne pas se jeter dans la voie de l'oppression des consciences, et dans les convulsions d'une guerre impie. Telle est, Messieurs, la prière que vous adressent d'au delà des mers les évêques et les catholiques de l'Afrique française. Séparés par la distance de la mère-patrie , ils ne sont que plus atta-

chés par tous les sentiments de leurs cœurs à son bonheur et à sa gloire. Travaillant chaque jour à lui conquérir des provinces nouvelles, ils espèrent que leurs voix, qui ne s'élèvent de si loin que pour la paix et pour l'honneur de la France, seront entendues de ses représentants. »

La guerre ainsi engagée exigeait du clergé une discipline exacte : telle fut la consigne qu'il lui donna dans une Circulaire d'alors. « Je vous recommande à tous, Messieurs , la prudence, la modération, l'abstention de toute ingérence dans les compétitions de la politique , et l'attachement inébranlable à vos devoirs de pasteurs. Aucun membre du clergé ne peut se compromettre sans compromettre le corps entier. Il est important que personne ne l'oublie. » Nulle accointance d'aucune sorte avec le camp ennemi, nulle fréquentation de ses journaux et de ses conciliabules; un Monitum latin , en appendice de cette lettre, « interdisait, sous peine de censures encourues ipso facto , aux ecclésiastiques, aux religieux et aux religieuses de son diocèse, de lire ou de laisser lire à leurs subordonnés cinq journaux de son diocèse, désignés par lui, et qui chaque jour versaient la calomnie et l'impiété contre l'Eglise (i).

Il y avait dès lors une question des fabriques, soulevée par une circulaire de M. Lepère, ministre de l'intérieur, et qui aggravait lourdement les exigences légales. L'Archevêque obtint du ministre qu'elle n'aurait pas son application en Algérie.

Il y avait toujours une question scolaire : on venait d'imaginer de rendre obligatoire l'enseignement du Coran dans les écoles indigènes. C'était le moyen de dépeupler les écoles religieuses, qui s'y devraient refuser. L'Archevêque tourna l'obstacle. Il demanda au R. P. Toulotte , excellent arabisant, de composer un choix des passages du Coran qui sont ou conformes ou non contraires à l'Evan-

(i) Ces cinq journaux étaient : l'Jkbar, l'Algérie française, algérienne, la Solidarité, le Petit Colon, le Tell.

«île. On en ferait ainsi un recueil inoffensif à l'usage de nos écoles arabes. « Ce sera, écrivait-il, le moyen d'empêcher un grand mal et de faire un bien véritable. » Il n'écoutait que son zèle.

Il fit plus et mieux pour l'enfance, en préparant une nouvelle édition du catéchisme diocésain , ou plutôt algérien , commun à toute la province ecclésiastique. Il l'enrichit d'un chapitre spécial sur l'infaillibilité de l'Eglise et de son Chef, conformément aux définitions du concile du Vatican. Il y fit de plus insérer trois chapitres sur l'Eglise d'Afrique, son histoire et ses saints. La présentation qu'il en fit à son clergé, dans une longue et belle instruction didactique, est un traité complet sur V Œuvre des catéchismes. L'Evêque français y disait : « Je recommande aussi les histoires de la France chrétienne. Il faut donner de bonne heure aux enfants une grande idée du peuple et du pays auquel ils appartiennent, afin qu'ils se sentent portés à mieux faire, pour ne pas être indignes de lui appartenir. »

Cependant il aurait voulu être à Paris pour prendre, s'il le pouvait, le taureau par les cornes. Il avança donc la retraite ecclésiastique qu'il plaça le 3o juin; et, dès le jour de sa clôture, il partit pour la France. Il vit M. Jules Ferry. C'était la première fois qu'il se trouvait en face de cet homme , le sinistre exécuteur des hautes-œuvres des sectes. Le ministre était alors aux prises avec l'opposition que son projet de loi contre les congrégations, et en particulier le fameux article 7, suscitait au Sénat et dans la presse honnête et libérale. L'Archevêque s'adressa à son incontestable intelligence des affaires , l'intéressa à ses écoles , et lui laissa le sentiment d'une supériorité de vues et de génie qui impressionna l'homme, sans convertir le sectaire , mais que le prélat devait faire ensuite tourner plus d'une fois à l'avantage de l'Algérie d'abord , de la Tunisie plus tard. Quant à l'affaire des congrégations, les paroles qu'il entendit le laissèrent sans espoir sur l'issue finale de la lutte : « Ils iront jusqu'au bout », disait-il a ses

amis; et déjà ses yeux se tournaient vers les stations lointaines de sa Société , comme vers des lieux de refuge contre les persécuteurs : « Si, comme tout semble l'annoncer, l'ère de la persécution est ouverte, écrivait-il, j'ai l'intention d'envoyer l'Ecole apostolique, qui compte 70 élèves, à Malte où j'ai loué un vieux couvent, le noviciat à Saint- Louis de Carthage, et le scolasticat à Sainte-Anne de Jérusalem. »

Après Paris et cette visite aux hommes du gouvernement, l'Archevêque se rendit à Rome, pour informer le Pape. Léon XIII, qu'il voyait pour la seconde fois, lui fut plus que jamais un cher objet d'observation, comme de vénération et d'espérance : « J'ai trouvé N. S. P. le Pape en bonne santé, malgré sa réclusion et ses apparences très frêles, écrivait-il le 16 septembre 1879, àMgrdeRodez. Tous ceux qui l'entourent lui prédisent une longue vie, tant parce que c'est l'habitude des siens que, parce que, au dire des médecins, tous les organes sans exception sont parfaitement sains. Donc, sauf un accident du genre de celui du pauvre cardinal Franchi, le pontificat de Léon XIII sera heureusement d'une longue durée. Il ne sera pas moins remarquable par la tenue et par la suite dans la manière de traiter les affaires. Le saint-Père a ses idées à lui en philosophie, en politique, en affaires. En tout il porte un grand caractère de fermeté et de sagesse. »

Cette sagesse l'inclinait dès lors à une politique nouvelle : il voulait essayer de la conciliation avec la République. C'est à cette époque, en effet, 1879, que, comme nous l'apprend la récente publication des Mémoires de M. le marquis de Dreux-Brezé , il faisait faire auprès du Comte de Chambord lui-même des démarches discrètes pour l'intéresser à ses vues. Mer Lavigerie y conforma les siennes : on ne devait pas tarder a s'en apercevoir.

On ne désarmait pas en France. C'est à la constitution divine de la famille que le Parlement s'en prenait maintenant, et chaque année ramenait obstinément devant lui

le même projet de loi en faveur du divorce. Le 10 février 1880, Léon XIII adressa au monde catholique une « Encyclique sur le Mariage » qui établissait sur ce point la doctrine totale. Elle eut un grand commentaire expérimental sous la plume de l'Archevêque d'Alger. Témoin de ce qu'était le mariage chez les xArabes, avec sa facilité de répudiation et les conséquences qu'elle entraîne, il se retournait vers nos coupables désorganisateurs du foyer, de la nation et de la société. « Ils proclament, ces hommes, disait-il, ils proclament comme un idéal ce qui, dans la loi de Mahomet, a donné lieu à tant de maux. Et c'est chez un peuple chrétien qu'ils acclament cette résurrection du droit judaïque et musulman ! »

Le droit musulman, c'est la polygamie et le divorce. « Or le divorce , c'est la femme répudiée dès qu'elle a cessé de plaire, obligée d'emmener avec elle, hors de la demeure d'où elle est bannie, ses enfants qui lui demandent du pain, obligée de les livrer elle-même, garçons et filles, à un maître nouveau auquel la faim la contraint de se vendre. Le voilà sous nos yeux ce divorce que quelques-uns proposent de rétablir jusque dans notre patrie ! »

Mais déjà, à la date de cette Lettre pastorale, et depuis le mois de décembre, Msr Lavigerie n'était plus à Alger. Il était en France, en Belgique, à Lyon, à Paris, à Bruxelles, à Anvers, pour la cause de la religion, de l'Algérie, de l'Afrique et de ses missions lointaines. On se rend compte que c'était trop pour les forces d'un seul. C'était également trop pour le bien d'un diocèse, que ces absences prolongées et répétées laissaient forcément sans pasteur ; car à cette époque, et déjà depuis une année, il était seul évêque , sans auxiliaire à Alger.

Mgr Soubiranne, évêque de Sébaste, s'était retiré de lui. Pour qui a connu la nature de l'Archevêque et celle de son auxiliaire, il n'y a guère lieu de s'en étonner. Esprit élégant, aimable, homme de lettres et homme du monde, Mgr Soubiranne était peu fait pour les âpres travaux de

l'apostolat africain. Nous savons d'autre part que Mgr Lavigerie était un rude maître, ne déléguant son autorité d'une main que pour la retenir de l'autre, une main de fer qui le plus souvent ne prenait pas le soin de se ganter de velours. L'auxiliaire ne lui avait rendu que de très insuffisants services; puis il avait allégué le préjudice qu'apportait à sa santé le climat de l'Afrique, pour rentrer en France, dans le courant de l'année 1878. Depuis lors il était au sein de sa famille, d'où ni ordres ni prières ne le faisaient revenir. Il n'avait pas quitté Mgr Lavigerie sans emporter dans son cœur quelque amertume de souvenir. L'Archevêque , n'en mit pas moins son honneur et tout son zèle à lui obtenir un siège épiscopal en France, s'eflbrçant, d'accord avec Mgr Langénieux et Msr Bourret, de fléchir l'implacable opposition de Mgr Dupanloup, alors tout-puissant auprès du maréchal et de la maréchale de Mac-Mahon. Il écrivait, le 8 août 1 879, au ministre des cultes : « J'avais pensé qu'on donnerait à Mgr de Sébaste un siège épiscopal dans la mère-patrie; et, de concert avec un grand nombre de mes vénérables collègues, je l'avais recommandé dans ce but à la haute bienveillance du gouvernement. Je veux toujours espérer qu'il sera possible d'utiliser sur un siège de France les aptitudes réelles de Mgr Soubiranne, qui est jeune encore, puisqu'il n'a que cinquante-deux ans. »

En attendant, Mgr Lavigerie demandait qu'on ne laissât pas sans ressources un prélat qui, avant d'avoir été, sept ans passés, vicaire général à Alger, avait été, pendant dix ans, vicaire général titulaire de Mgr l'Évêque d'Orléans. Il sollicitait pour lui 3. 000 francs de pension : ils lui furent accordés. Puis, lorsque vint le jour où le maréchal de Mac- Mahon cessa d'être président et Mgr Dupanloup tout-puissant, les efforts de l'Archevêque redoublèrent en sa faveur. Comme il lui revenait que néanmoins l'infortuné évêque de Sébaste se répandait en propos irrités contre lui, il écrivit à la Procure de ses missionnaires, à Paris : « Mon cher enfant, je me défie de tous ces rapports. Il n'y a

qu'un conseil utile à donner à Mgr Soubiranne : celui de se mettre avec moi dans les meilleurs termes possibles. Il ne peut qu'y gagner. » Mgr Soubiranne devait y gagner d'être porté sur le siège de Belley, à quelques mois delà.

Il fallait pourvoir à son remplacement à Alger. Au lieu d'un auxiliaire, Msr Lavigerie voulut se donner cette fois un coadjuteur ; le coadjuteur, ce n'est pas seulement le collaborateur durant la vie, c'est l'héritier du siège et le successeur après la mort. L'homme dont il allait faire choix serait donc l'âme de son âme, le continuateur de son esprit, de ses sentiments et de ses œuvres, le fidèle gardien de l'honneur de son nom, le fils dévoué enfin dans lequel il se perpétuerait comme dans un autre luimême. Il lui parut que, ce fils, il le pouvait espérer dans Mgr Dusserre qu'il venait de faire porter sur le siège de Constantine, et qu'il allait désormais attacher encore plus étroitement à sa personne , par des liens de reconnaissance, à la vie, à la mort.

Il le fit agréer à Paris et à Rome. Puis il écrivit à son peuple qu'impuissant à porter le double fardeau d'évèque du diocèse et d'évèque des missions, il avait demandé, au pape, pour le suppléer maintenant et lui succéder plus tard, « un coadjuteur dont l'autorité serait d'autant plus forte qu'elle était sûre de l'avenir. » Il n'oublia pas dans cette lettre Mgr Soubiranne ; il rendit hommage « au prélat vénérable qui l'avait assisté durant ces dernières années, disait-il, et qui venait d'être placé à la tête d'un des diocèses les plus chrétiens de la France , où son mérite trouverait un champ plus vaste et plus digne de lui. »

Une délibération du conseil épiscopal, à la date du 2 3 février, délimita les pouvoirs du coadjuteur. L'Archevêque déclarait « ne se réserver que ce dont il ne pouvait absolument se dépouiller : la haute direction doctrinale, et conséquemment les mandements doctrinaux, et les rapports politiques avec le gouvernement. »

La Lettre pastorale du 2 5 mars, portant cette promotion à la connaissance des fidèles, l'entourait d'un cadre historique grandiose qui ajoutait beaucoup à sa solennité. Se souvenant qu'au cinquième siècle, en 4^6, saint Augustin, alors plus que septuagénaire, après avoir occupé trente ans le siège d'Hippone, avait fait choix, lui aussi, d'un de ses prêtres, Héraclius, pour lui succéder, il rapprocha le fait d'aujourd'hui de celui d'autrefois. On possède le discours dans lequel le saint Docteur présenta le nouvel élu à son église d'Hippone, dans la basilique de la Paix, parmi les acclamations, les vœux et les larmes de son peuple. Mgr Lavigerie se l'appropria. Lui, présentement le doyen des archevêques de France, était le vieil Augustin qui, dans des temps orageux, ne voulait pas laisser son peuple sans soutien, s'il venait à lui manquer, emporté dans la tempête. L'évêque de Constantine et d'Hippone, devenu son coadjuteur et futur successeur, était l'Héraclius qu'il avait choisi entre mille pour s'asseoir près de lui sur le siège métropolitain. Il en parlait en père, et avec quelle grâce! « Vous l'avez vu, disait-il, grandir au milieu de vous. Venu enfant en Algérie, il lui a consacré sa vie d'homme tout entière. Comme vous tous, il a subi le charme de son soleil, et il n'a plus consenti à l'abandonner, même un seul jour. Mais il y a trouvé une lumière plus pure encore, la lumière divine qui l'a conduit dans le sanctuaire, et qui lui a fait franchir peu à peu tous les degrés de la hiérarchie sacrée. Parmi les suffrages unanimes qui l'ont porté à l'épiscopat, il ne lui a manqué que le sien propre, et, en partageant avec lui ce siège métropolitain, je ne fais que répondre à vos vœux les plus chers. »

Enfin il faisait pour lui cette prière : « Seigneur, vous me l'aviez donné pour fils; mes mains ont fait descendre sur sa tête la consécration des pontifes. Vous me le rendez aujourd'hui. C'est à vous que je demande de veiller sur lui avec la tendresse d'un père ! »

Comme Augustin, l'Archevêque allait, ainsi qu'il disait,

LA DÉFENSE DE L'ÉGLISE. 4o

consacrer le reste de sa vie, non à un repos oisif, mais à un travail nouveau : « L'œuvre à laquelle saint Augustin voulait consacrer ses dernières années demandait du génie, expliquait l'Archevêque, ce sont des travaux immortels sur la sainte Ecriture. L'œuvre à laquelle je veux employer les dernières années de la mienne ne demande que la foi et la volonté de souffrir. Dieu ne les refuse jamais à la prière et il les donne plus abondamment à ceux auxquels il impose une charge plus lourde. » Ce travail serait « la visite et l'encouragement de ses fils dispersés et établis sur les routes les plus diverses et les plus lointaines de l'Afrique ; ce serait le soin de leur envoyer, après l'avoir cherché à la sueur de son front, leur pain de chaque jour. » — « Les loisirs que j'ai réclamés sont destinés à ce travail. Comme les fidèles d'Hippone, mes très chers frères, vous ne les envierez donc pas à votre archevêque : Nemo invideat otio meOy quia otium meum magnum habet negotium. Vous ferez plus : comme eux aussi, vous nous aiderez, vous nous soutiendrez de vos prières : Et pro ista Ecclesia et pro me et pro Heraclio, Domino preces fundatis. »

Pendant qu'on lisait ce Mandement dans toutes les églises de l'Algérie, Mgr Lavigerie était déjà à Tunis pour y préparer de grandes choses à l'honneur de l'Eglise et de la France. Mais les événements survenus dans la mère-patrie en ces mêmes jours, ne le laissaient pas tout entier à ces intérêts africains. A peine était-il débarqué à la Goulette qu'il reçut le texte des décrets du 29 mars, dispersant les congrégations non autorisées.

Ces décrets frappaient deux classes distinctes d'associations. Le premier visait uniquement la Compagnie de Jésus, laquelle était déclarée brutalement dissoute, avec obligation d'évacuer chacune de ses résidences dans le délai de trois mois, et chacun de ses collèges a la fin d'août, aux vacances, sur le territoire de la République. Le second concernait toute congrégation non autorisée, laquelle était invitée à demander sa reconnaissance légale, à défaut de quoi elle

devrait encourir l'application des lois en vigueur, comme on s'exprimait.

La demande d'autorisation, ainsi que l'observe Mgr Lavigerie, n'était nullement contraire à la conscience, puisque, depuis le concordat, g4o congrégations ou communautés l'avaient sollicitée et obtenue. Mais aujourd'hui les conditions qu'y mettait le nouveau décret étaient pleines de traquenards. Telle la justification du fait que le Supérieur était et résidait en France ; la déclaration de l'état du passif et de l'actif des biens de l'association et de chacun de ses établissements; le dépôt d'un exemplaire des statuts et règles; la clause que la congrégation était soumise, pour les choses spirituelles, à la juridiction de l'ordinaire.

Au surplus, il y avait, dans les circonstances présentes, un point d'honneur pour les congrégations de tout ordre à ne point se séparer de la Compagnie de Jésus, frappée d'ostracisme pour avoir trop bien mérité de l'Église , et à ne point paraître ainsi approuver l'inique mesure d'exception dont la vaillante société était l'objet et la victime. Pour toutes ces causes réunies, les congrégations religieuses refusèrent de se soumettre à cette sommation, quelles qu'en fussent les suites. C'est un des plus grands témoignages de confraternité qu'ait jamais reçus la Compagnie de Jésus.

Ces décrets déconcertèrent Mgr Lavigerie, après ce qu'il avait fait pour les écarter des conseils du gouvernement : « J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter ce malheur », disait-il ensuite à ses prêtres. Il lui restait maintenant à faire tout ce qu'il pouvait pour le détourner de leurs têtes.

II ne perdit pas une heure ; et, dès le 10 avril, il écrivit de Tunis au gouverneur de l'Algérie une lettre dans laquelle il commençait d'abord par unir ses protestations à celles de ses collègues de France contre ce qu'il appelait de son vrai nom, « une déclaration de guerre à la religion et à l'Eglise ». En Algérie, c'était de plus une question de vie ou de mort pour le ministère sacerdotal : « Cela est d'au-

tant plus vrai, faisait-il observer, que les rangs de nos prêtres séculiers sont plus clairsemés, et qu'il nous est impossible de suffire , sans le concours des communautés, aux charges multiples qui nous incombent.

Le gouverneur de l'Algérie, qui n'a pas fait les décrets, ne les saurait défaire; l'Archevêque ne vient donc pas les discuter avec lui. « Je m'interdis pour l'heure d'entrer dans la discussion des questions multiples et graves, au double point de vue delà religion et de la liberté, soulevé par l'acte récent du gouvernement de la République. )> C'est de la seule application sur son territoire propre qu'il peut s'agir ici. Or, il se trouve qu'à cet égard l'Algérie n'est pas visée dans les dispositions du décret : « Il est donc possible à votre administration, conclut-il, d'écarter les mesures violentes qui pourraient troubler parmi nous la paix des esprits. » La paix des esprits, pas de troubles, pas d'affaires : était-il un argument plus suggestif que celui-là pour l'oreille d'un fonctionnaire?

De plus, les congrégations religieuses de l'Algérie sont particulièrement inoffensives envers le gouvernement : « Aucune d'elles, écrit-il, n'a fourni même de simples prétextes pour justifier les mesures d'exception dont elles sont menacées; leur conduite, leur enseignement et leur attitude politique ayant toujours été irréprochables. Avec la passion du devoir, ces communautés n'ont qu'une seule passion, celle de la France ; et elles comprennent qu'elles ne peuvent servir sa cause en Algérie qu'en respectant et en faisant respecter de tous le gouvernement qui la représente. »

Enfin, non content de les venger et de les justifier, l'Archevêque les couvre de son autorité juridictionnelle, déclarant « qu'elles sont toutes dans de telles conditions vis-à-vis des évêques que ceux-ci en peuvent répondre absolument, comme ils répondent du clergé séculier, dans lequel d'ailleurs ils sont fondus en qualité de curés, d'aumôniers ou de professeurs, avec des fonctions qui relèvent de l'ordinaire du lieu. » C'est à ce titre qu'il pouvait dire,

quelques lignes plus haut : « Il sera possible aux évèques, j'ose l'espérer, de donner satisfaction aux préoccupations légitimes de votre gouvernement, » par la répression de toute infraction à cette sage conduite, s'il en était besoin.

« Dans ces conditions, Monsieur le Gouverneur général, les prétextes mis ailleurs en avant manqueraient totalement ici pour enlever à nos religieux leur existence modeste et paisible. Voilà pourquoi j'ai la confiance qu'ils continueront sans entrave leurs œuvres d'enseignement et de charité, et qu'ils trouveront auprès de votre gouvernement la justice à laquelle ils ont droit. Vous trouverez toujours vous-même, au point de vue temporel et politique, Monsieur le Gouverneur, dans la direction des évèques, je vous en donne l'assurance, en mon nom et au leur, toutes les garanties désirables pour le respect des droits légitimes confiés à votre sollicitude. »

Un mémoire plus détaillé fut adressé, peu après, sur le même objet, à M. le président du Conseil des ministres. C'était M. de Freycinet, Parlant à un homme politique, Mgr Lavigerie parle en homme politique. Trois raisons de cet ordre s'opposent à l'application des décrets en Algérie : « Au point de vue légal, l'Algérie n'y est point visée et ne peut l'être. Au point de vue politique, on ne peut dissoudre en Algérie les associations religieuses catholiques , sans dissoudre les associations religieuses musulmanes bien autrement puissantes. Au point de vue de notre influence internationale, la France ne peut bannir de l'Algérie les congrégations religieuses sans que, par analogie, elle renonce au protectorat officiel de ces mêmes congrégations dans les provinces musulmanes de la Méditerranée, à Tunis, à Tripoli, par exemple... L'Italie n'attend que cette faute pour porter le dernier coup à notre influence séculaire. M. l'ambassadeur de France près le Saint-Siège peut renseigner utilement, à cet égard, le gouvernement de l'Elysée. »

Ces raisons ainsi présentées portèrent la conviction dans les conseils publics. M^ Lavigerie nous apprend qu'il reçut

de M. de Freycinet l'assurance formelle que « les congrégations religieuses non autorisées, établies en Algérie, ne seraient pas inquiétées. )> En conséquence, la promulgation des Décrets en Algérie, nécessaire pour qu'ils y fussent rendus exécutoires, ne se fit pas sur ce territoire. La colonie put se croire à l'abri de l'orage.

Il en était autrement en France, où se produisait alors un soulèvement formidable de la conscience publique. Les magistats envoyèrent leurs démissions par centaines : c'était le dernier et tacite arrêt de la magistrature honnête et libre. Pendant trois mois, l'agitation fut extrême dans le pays, où chaque jour s'élevaient de nouvelles protestations indignées qu'on craignait de voir se traduire en vives et universelles résistances. La République pouvait sombrer sous le poids de l'iniquité flagrante de pareils actes. Le gouvernement en sentit la honte et le péril. Il y eut un moment où, sans retirer ses décrets, il parut disposé à en faire une application mitigée, en faveur de celles des congrégations religieuses qui se courberaient sous l'autorisation. Ainsi l'avoua lui-même M. de Freycinet, président du conseil, dans la première partie de son discours du 2 5 juin, à la tribune du Sénat. « Il avait vu, disait-il, et entretenu sur ce sujet la moitié des évêques de France. » Mgr Lavigerie était de ce nombre, et il fut de ceux qui de bonne foi, attentifs à des signes venus de haut, crurent à l'utilité d'entrer en accommodement avec un homme qui protestait « de ses intentions bienveillantes, de son désir de voir s'établir sur les associations une loi plus libérale que celle d'aujourd'hui, et d'adoucir quelques-unes des conditions mises à l'autorisation. » Mais autres étaient les tendances ardentes de l'opinion catholique, laquelle, avec autant de raison que de résolution, préférait des expulsions manu militari à des compromis d'un résultat douteux et dangereux. Cette attitude chevaleresque irrita le gouvernement qui prit le parti d'en finir par un coup de force.

En effet, dans la seconde partie de son discours, M. de

LE CAKDINAL LAVICERIE. — II. 4

Freycinet, changeant de ton, se fit l'accusateur de ceux qu'il désespérait de gagner. La première de ces accusations était « d'avoir pris vis-à-vis des institutions du pays la situation de belligérants; la seconde, de nier sur eux les droits du pouvoir civil; la troisième, d'avoir fait alliance avec les partis hostiles au gouvernement. » De religieuse qu'elle était, la question devenait ainsi entièrement politique. C'était l'éternel procès du loup contre l'agneau. En conséquence, le ministre fit passer à l'ordre du jour pur et simple sur les pétitions et réclamations des catholiques, présentées au Sénat. Trois jours après, les Décrets commencèrent à recevoir leur exécution violente; les Jésuites étaient dispersés. C'étaient les premiers frappés, en attendant les autres.

Mais pourquoi ne Y étaient-ils pas en Algérie, comme ailleurs? Les députés radicaux de la colonie posaient la question à Paris, la presse radicale la posait à Alger. Il n'y avait pas de jour où elle ne réclamât à grands cris l'expulsion de ces ennemis de la patrie. Un jour même, les journaux prirent sur eux d'annoncer que, enfin et décidément, toutes les maisons des Jésuites établies en Algérie allaient être bien et dûment fermées à la fin du mois. C'était au mois de juin. L'Archevêque était à Rome. Apprenant la chose, il quitte tout, se rend à Paris, voit M. de Freycinet et en appelle à l'honneur de la parole donnée : « Je trouvai chez lui, dit-il, un véritable esprit de conciliation et de paix. Après m'avoir entendu, il me renouvela formellement ses promesses, et il donna des ordres précis pour qu'ils fussent respectés. »

On se crut en sûreté; on le fut, jusqu'à ce qu'une fissure se produisît dans la digue, du côté où l'on s'y attendait le moins; et un courant s'ouvrit qui faillit tout emporter. Le 7 août, le père Provincial des Jésuites de la province de Lyon écrivit à l'Archevêque une lettre où il disait : « C'est avec une vive peine, Monseigneur, que j'accomplis le devoir d'informer Votre Grandeur que, dans les conditions qui

nous sont faites par les Décrets, il nous est impossible de conserver l'externat de Saint-Xavier d'Alger. L'expulsion du 3o juin (en France) et les conséquences si graves qu'elle entraîne nous font un devoir impérieux d'appliquer nos ressources au sauvetage de notre personnel. Dans notre seule province de Lyon, douze de nos maisons sont supprimées et plus de trois cents des nôtres sont jetés dans la rue. La seconde échéance des Décrets qui regarde nos collèges viendra encore aggraver terriblement la situation. Deux ou trois pères pourront, je l'espère, être maintenus dans notre maison de la Licorne, et attendre, en faisant un peu de bien, qu'il plaise à Dieu de nous donner des jours meilleurs. C'est avec une vive reconnaissance, Monseigneur, mais aussi avec une âme brisée que je remercie Votre Grandeur de la bienveillance qu'elle n'a cessé de nous témoigner, etc. »

Mgr Lavigerie fit mauvais accueil à cette communication. Pourquoi abandonner le poste avant l'attaque? N'était-ce pas faire le jeu de l'ennemi, justifier ses menaces, fortifier son audace? N'était-ce pas compromettre le sort de tout le corps d'armée, par ce mouvement isolé de retraite? « Je fis de nouveaux efforts, raconte-t-il, pour engager les pères à continuer leur œuvre, tant que les Décrets ne leur seraient pas appliqués, comme j'en avais l'assurance. » Il demanda avec insistance « qu'au moins on tînt bon jusqu'au moment où, par une combinaison quelconque, ses prêtres et lui pourraient combler dans l'enseignement le vide produit par ce départ. » Il vit échouer ses efforts. La raison foncière qu'il en donne est que, « les pères se voyaient dans l'impossibilité de faire de nouveaux sacrifices pour maintenir un collège peu prospère, peu fréquenté, et qui n'avait jamais compté qu'un petit nombre d'enfants. » Les mêmes raisons les forcèrent de vendre à la municipalité d'Alger leur maison de campagne de Ben-Aknoun, à laquelle s'attachaient pourtant de si chers souvenirs! « Je n'avais plus qu'à m'incliner devant une résolution définitive, prise

pour des motifs si impérieux, » ajoute le prélat, avec plus de résignation que de contentement.

Il fut heureux du moins de conserver aux Jésuites leur résidence de la rue des Consuls, et de sauver des scellés leur chapelle privée , en l'érigeant en chapelle publique et la plaçant sous sa juridiction, ce qui voulait dire sous sa protection. Il les maintenait aussi dans leurs écoles de la Kabylie ; mais en prenant la précaution de ne conserver pour l'heure qu'un seul père dans chacune de ces stations françaises, où ils étaient gardés à vue. Enfin, en cas d'expulsion de la résidence ou d'ailleurs, ordre était donné par l'Archevêque de les accueillir à Notre-Dame d'Afrique, mais par tout petits groupes, pour ne pas donner prétexte à de nouvelles rigueurs.

Les Jésuites tirés d'affaire, le plus difficile du sauvetage était fait. Dans un tableau détaillé, l'Archevêque démontra au gouvernement que, sur dix-sept congrégations d'hommes ou de femmes, treize étaient autorisées légalement ou par décret; et les quatre autres, Trappistes, Basiliens, Pères espagnols et Sœurs Carmélites, avaient une situation garantie ou de fait ou de droit. « Ainsi désormais, conclutil, la matière elle-même manquait à l'application des Décrets. )>

Mais à Alger, l'abandon du collège avait excité l'opinion publique, en deux sens opposés. Du »côté des catholiques, elle s'était portée à des manifestations dont la presse s'était emparée pour en grossir démesurément l'importance. Même les éclaboussures en avaient rejailli jusque sur l'Archevêque, coupable, insinuait-on, d'avoir permis, accepté, provoqué peut-être cette retraite des pères. Sans s'en émouvoir autrement, Mgp Lavigerie mit sous les yeux de ses prêtres la lettre du R. P. Provincial de Lyon. Puis, avec le même calme : « Les fidèles peuvent et doivent regretter comme nous le départ de ces zélés religieux. Ils doivent conserver un reconnaissant et impérissable souvenir des services sans nombre qu'ils ont rendus à la colonie,

au milieu de difficultés et d'épreuves de tout genre, dans les camps, dans les institutions agricoles, dans les missions, dans les collèges; mais ils ne sauraient y trouver des prétextes de manifestations violentes, comme celles que leur prêtent gratuitement des journaux, mal informés. »

L'autre partie de l'opinion, la partie radicale et anticléricale, triomphait au contraire de la capitulation du collège, comme d'un premier avantage, qui en appelait un autre. Le 3 septembre, le commissaire central, on ne sait de quelle autorité, vint apposer les scellés sur la chapelle de la rue des Consuls. L'Archevêque était absent. Mgr Dusserre fut chez le préfet, et revendiqua sur ce sanctuaire le droit de l'Archevêque, auquel il se hâta de télégraphier à Paris. Mgr Lavigerie intervint aussitôt auprès du Ministère, et les scellés furent levés immédiatement. Mais là encore les esprits s'échauffèrent et s'agitèrent dans le vide. On était passionnément animé à cette époque. On eût voulu voir le puissant Archevêque dégainer contre les hommes du pouvoir cette épée de sa parole qui lançait des éclairs. Cette fois encore, il se contenta de produire les pièces. Il publia les lettres qu'aussitôt la promulgation des Décrets , il avait adressées, de lui-même et tout de suite, au gouverneur général et au chef du cabinet. Or il se trouva que l'évêque dont on gourmandait le silence était au contraire celui qui avait parlé des premiers, et des mieux parlé. Seulement il avait présenté des arguments au lieu de pousser des cris; et le motif qu'il en donnait était ce délicat motif de pudeur patriotique et de respect national que nous lui entendrons invoquer tant de fois : « Un sentiment élevé de piété filiale vis-à-vis de la mère-patrie, écrivait-il à ses prêtres, doit nous porter à dissimuler ici à tous les regards ce qui pourrait nuire à son autorité ou à son honneur. A plus forte raison ne devons-nous pas laisser s'accréditer contre elle des accusations fausses ou exagérées, lorsque, comme ici, elles se produisent à tort. »

Une œuvre pressait : le collège ayant perdu ses maîtres,

il fallait recueillir les élèves. Une Lettre aux curés d'Alger leur fit connaître les ports de refuge où les enfants des familles chrétiennes pouvaient aborder, dans ce naufrage : le petit séminaire diocésain dirigé par les Lazaristes, le collège Saint-Charles des Iîasiliens, à Blidah, les maîtrises paroissiales. L'Archevêque espérait rétablir plus tard un collège libre à Alger : « Je suis trop habitué, Messieurs, leur disait-il, à compter sur la Providence et aussi sur votre dévouement éprouvé pour douter que les difficultés présentes ne puissent avec le temps être résolues. » Et de quoi doutait-il, en fait d'entreprises?

Ensuite, ce fut le tour de l'enseignement primaire. Les écoles chrétiennes avaient été laïcisées à plaisir. L'Archevêque essaya bien de les défendre, encore une fois, par de solides écrits et de bonnes raisons; mais il était vaincu d'avance , ne maniant pas les mêmes armes : il parlait droit et liberté, on lui répondait violence et persécution. Il n'eut plus que la ressource d'opposer l'école chrétienne à l'école sans Dieu : « Messieurs, dit-il à son clergé, ce qu'il faut maintenant, c'est l'action. Nous y sommes forcés, et par notre conscience de pasteurs et par notre patriotisme. Il faut que les parents chrétiens trouvent encore en Algérie des écoles ouvertes. )> Mais les autres enfants, ceux de l'école laïque, seront-ils négligés, abandonnés pour cela? A Dieu ne plaise ! « Gardez-vous, Messieurs, de leur manifester des sentiments d'hostilité ou de froideur. Ne les manifestez pas non plus à leurs maîtres, lorsqu'ils remplissent leurs devoirs professionnels... Vengez-vous du mal que l'on aura voulu ou que l'on voudra vous faire, de la seule manière qui convienne à un prêtre de Jésus-Christ, c'est-à-dire en pardonnant et en redoublant de zèle et de charité pour le bien. »

Cette circulaire au clergé est du 28 août 1880. Elle est remarquable, en outre, par la direction qu'elle donne à la conduite politique des prêtres : « Nous ne pouvons, Messieurs, nous dissimuler qu'une immense conspiration est

tramée contre l'ordre social, et en particulier contre toute religion pratique et positive. Il ne dépend pas du clergé d'écarter tous les dangers dont cette conspiration le menace, mais il dépend de lui de ne pas commettre des fautes qui le précipiteraient dans l'abîme. Or, ce serait une faute grave dans les temps que nous traversons, au point de vue des intérêts sacrés qui nous sont confiés, de mettre notre ministère et les moyens d'action que nous donnent nos fonctions sacrées , au service des partis politiques. Nos ennemis comprennent si bien les conséquences d'une telle erreur que c'est sur ce point qu'ils portent contre nous leurs accusations les plus bruyantes. Attachons-nous donc à dissiper, à cet é^ard, toutes les incertitudes, en évitant de nous mêler aux luttes politiques. Et si ces sentiments doivent être partout les nôtres, c'est surtout ici, au milieu des populations musulmanes et des étrangers de la colonie, que nous avons le devoir de nous serrer autour du drapeau de la France, et d'enseigner à tous, par notre parole et par notre exemple, la soumission aux institutions du pays. »

Ces dispositions et ces règles de conduite étaient d'ailleurs conformes à un acte récent d'une partie de l'épiscopat français, inspiré par le même esprit, formulé presque dans les mêmes termes, lequel fit grand bruit alors, et qui commença à dessiner parmi les catholiques le tournant politique qui ne devait faire que s'accentuer avec les événements. Il s'agit de la Déclaration collective des évêques relative aux Décrets contre les congrégations religieuses, à laquelle Mgr Lavigerie prit une part importante, mais qu'exagéra cependant l'opinion, habituée qu'elle était à lui voir jouer presque partout les premiers rôles. Lui-même a pris soin, dans une conférence à ses prêtres, de rétablir la vérité, en donnant la série de»s faits et la raison des faits, dans les deux phases successives que comprend leur histoire.

Le gouvernement, à la suite des expulsions des Jésuites, avait espéré que ce premier coup de violence amènerait les autres religieux à la capitulation. Il se trompait. Mgr Lavi-

gerie fit savoir à ses missionnaires « qu'ils ne devaient pas recourir à l'autorisation et séparer leur cause de celle de leurs frères. » C'était une affaire d'honneur ecclésiastique. Mais, d'autre part, pouvait-il se résoudre à leur dispersion? II est vrai qu'il avait les promesses personnelles, verbales, de M. de Freycinet; mais tenaient-elles encore, ou tiendraientelles sous un autre ministère que le sien? Or, le moment où le Fondateur des pères Blancs concevait pour eux ces alarmes était le moment où, par eux, il commençait la conquête religieuse de la Tunisie ; le moment où par eux il pénétrait dans le Sahara , et envoyait des caravanes d'apôtres à l'Afrique des grands Lacs. Allait-on sacrifier, sans essayer quelque chose, l'avenir chrétien de tout un monde qui nous ouvrait les bras? Et d'autre part, lui, évêque français, pouvait-il séparer sa conduite de la conduite de ses collègues et de ses amis de France ? Ses lettres particulières le montrent agité, combattu, souffrant. Il se dérobe aux questions qui le pressent; il est au loin, à Malte, à Messine, à Tunis : il ne peut répondre pertinemment, à une telle distance. Il faut que les journaux le sachent et le publient. Il veut d'abord voir le Nonce qu'il consultera à Paris. A Paris, où il séjourne en juin, juillet et août, il se dépense tout entier au sauvetage des religieux par un moyen nouveau, qu'il imagine efficace.

On avait beaucoup remarqué que le grand motif, presque l'unique, que, dans son discours du i5 juin, le ministre Freycinet avait allégué pour justifier les Décrets, était l'opposition des congrégations à la forme présente du gouvernement. « Alors, raconte l'Archevêque lui-même , divers membres de l'épiscopat et des congrégations religieuses pensèrent qu'on ne pouvait laisser sans réponse les accusations que le ministre venait de porter à la tribune. Ils y voyaient l'avantage, quoi qu'il arrivât, de justifier le clergé devant l'opinion publique et d'établir que l'immense majorité de ses membres ne voulait ni faire de la politique, ni s'insurger contre les droits du pouvoir civil, ni s'en-

gager dans les luttes des partis. Puis, ils voulaient exposer les motifs pour lesquels les congrégations ne pouvaient, dans les conditions qui leur étaient faites, solliciter l'autorisation légale. Enfin, ils s'en référeraient à la prochaine loi sur les associations, dont le projet était présenté par M. Dufaure; et, en attendant, ils feraient surseoir aux coups de force administratifs. »

Tel fut l'acte devenu célèbre sous le nom de Déclaration. « J'étais moi-même partisan d'une démarche faite dans ces conditions», écrit l'Archevêque d'Alger. Ailleurs, il avoue qu'il y avait eu une part d'initiative. « M. de Freycinet, maintenant convaincu de l'impossibilité d'obtenir des demandes d'autorisation de lapart des communautés, à cause du sentiment d'honneur qui les arrêtait, se montrait favorable à une solution pacifique. Il devait, si les négociations avaient abouti, provoquer de la part des Chambres avant leur séparation, une décision qui aurait suspendu l'exécution des décrets et amené la prompte discussion 'de la loi sur les associations. Cependant, comme il y avait là une de ces causes majeures qui ressortissent au Saint-Siège, les évêques sagement ne voulurent rien engager sans l'assentiment du souverain Pontife. L'affaire partit pour Rome. Les négociations du Cabinet prirent leur cours de ce côté. Les Chambres se séparèrent avant qu'elles n'eussent abouti. Telle fut l'histoire de la Déclaration dans sa première phase. »

Quelle part personnelle d'action y fut celle de l'Archevêque d'Alger? Tout se trouve dans ces quelques lignes adressées, le 10 août, à Mgr de Rodez : « A Paris et à Rome, on esta l'apaisement. Tout à fait entre nous soit dit, les négociations entre le gouvernement et Rome sont sur le point d'aboutir sur le pied que j'avais proposé : une Déclaration dans le sens de celle que vous avez entre les mains. Le Nonce s'y est franchement rallié. Le Pape l'a déjà acceptée en principe. Il ne fait plus d'objections que sur deux ou trois expressions que le gouvernement avait ajoutées. C'est

ce que viennent d'apprendre deux dépêches chiffrées de M. Desprez; et le gouvernement prend l'engagement, lorsque les congrégations auront fait cette démarche, de les laisser toutes en paix jusqu'après le vote de la loi sur les associations, qui aura lieu quand il plaira à Dieu. Mais si la démarche n'est pas faite, il exécutera tout sans merci. »

C'est bien ainsi que, plus tard, le pape Léon XIII, écrivant à M. le Président Grévy, exposait sa conduite en cette circonstance : « Vous n'ignorez pas, M. le Président, que nous avons tout fait pour empêcher le grave malheur qui menaçait la France et l'Eglise catholique. Ayant été averti, à cette occasion, qu'on pouvait éviter l'application des Décrets, si les religieux déclaraient dans un document ad hoc qu'ils étaient étrangers à tout mouvement politique et à tout esprit de parti, nous n'hésitâmes pas à accepter une proposition, qui, d'une part, n'était point contraire à la doctrine catholique, et qui, d'autre part, ainsi qu'on nous le faisait espérer, semblait destinée à conjurer le péril dont étaient menacées l'Église et la société. » M. deFreycinet eût voulu obtenir que Rome engageât les congrégations à solliciter l'autorisation gouvernementale. Léon XIII rejeta cette proposition, mais il accepta que les ordres religieux signassent la formule de Déclaration rédigée par les Cardinaux Guibert et de Bonnechose, et donnée aux évêques de France comme parfaitement acceptable à la conscience de tous. Le chef du cabinet se réservait d'attendre la rentrée des Chambres pour porter cette pièce ratifiée par le Pape à la connaissance du pays, avec les explications qui en faisaient connaître l'origine et le but.

Mais il fallait que jusque-là le secret fût gardé. Ce secret fut violé. Aux derniers jours d'août, un journal bordelais, La Guienne, livrait à ses lecteurs le texte de la Déclaration, qui fut reproduit partout immédiatement. Elle était adressée au ministre des Cultes. Les congrégations « y protestaient de leur respect et de leur soumission aux institutions actuelles du pays. Elles reconnaissaient leur état de dépen-

LES CONGRÉGATIONS ET LES DÉCRETS. o9

dance civile à l'endroit de la puissance séculière. Elles déclaraient n'être liées à aucun régime politique, ni en exclure aucun. Elles rejetaient en conséquence toute solidarité avec les partis, quels qu'ils fussent; et déclaraient que ces principes étaient de ceux dont elles ne se départiraient jamais » (i).

(i) Tel en est le texte complet : « Monsieur le ministre, à l'occasion des Décrets du 23 mars, une partie de la presse a dirigé de vives attaques contre les congrégations non autorise'es, les représentant comme des foyers d'opposition au gouvernement de la République. Le prétexte de ces accusations était le silence observé par ces congrégations qui, en effet, n'ont pas demandé jusqu'ici ce que le second Décret les mettait en demeure de solliciter.

« Le motif de leur abstention était cependant tout autre que celui qu'on leur prête, et les répugnances politiques n'y avaient aucune part. Convaincus que l'autorisation qui, dans l'état actuel de la législation française, confère le privilège de la personnalité civile, est une faveur et non une obligation, elles n'ont pas cru se mettre en opposition avec les lois, en continuant de vivre sous un régime commun à tous les citoyens.

« Ce n'est pas quelles méconnaissent les avantages attachés à l'existence légale,- mais elles ne pensaient pas qu'il leur convînt de rechercher ces avantages, dans des circonstances qui auraient fait interpréter une pareille démarche comme une condamnation de leur passé et comme l'aveu d'une illégalité dont elles ne se sentaient point coupables.

« Pour faire cesser tout malentendu, les congrégations dont il s'agit ne font point difficulté de protester de leur respect et de leur soumission «à l'égard des institutions actuelles du pays.

« La dépendance qu'elles professent envers l'Église, de qui elles tiennent l'existence, ne les constitue pas dans un état d'indépendance à l'endroit de la puissance séculière. Telle n'a jamais été leur prétention, ainsi que leurs constitutions respectives et leur histoire en font foi.

« Le but moral et spirituel qu'elles poursuivent ne leur permet pas de se lier exclusivement à aucun régime politique ou d'en exclure aueun. Elles n'ont d'autre drapeau que celui de la charité chrétienne, et elles croiraient le compromettre en le mettant au service de causes changeantes et d'intérêts humains. Elles rejettent donc toute solidarité avec les partis et les passions politiques. Enfin elles ne s'occupent des choses qui regardent le gouvernement temporel que pour enseigner,

La publication de cette pièce, qu'à tort ou à raison on attribua au Coadjuteurde Bordeaux, jeta Mgr Lavigerie dans une vive irritation : « Vous désirez que je parle, et moi aussi je le désire, répondait-il alors à Mgr de Rodez. Mais il y en aura pour tous. Je n'admets pas qu'un parti honnête ravive, par une trahison comme celle de la Guienne, une persécution qui fait peut-être ses affaires, mais non celles de l'Eglise et des âmes. Je n'admets pas qu'un évoque manque au serment formel de son sacre, en livrant les secrets du Saint-Siège. Je n'admets pas que des journaux sans responsabilité aient raison du Pape en personne, et de l'unanimité morale de l'épiscopat. Tout cela est encore plus grave que la persécution. )>

La Déclaration maintenant connue souleva la presse tout entière. Catholiques et radicaux l'attaquèrent à la fois. Par elle les batteries du ministère étaient démasquées, démontées, les Chambres étaient mises en éveil et l'opposition en garde. Le gouvernement se vit ainsi dans l'impuissance de rien tenter, non plus que le Saint-Siège. M. de Freycinet donna sa démission, et au mois d'octobre suivant, les expulsions reprirent leurs cours de violences sacrilèges sous la main du nouveau ministre, M. Jules Ferry, dont le nom reste attaché à ces lugubres exploits. Mais du moins les religieux d'Algérie furent épargnés, comme on l'avait promis.

Mgp Lavigerie se montra désolé de cette rupture des négociations. N'avait-il pas eu trop de confiance dans leur

par la parole et par l'exemple, l'obéissance et le respect qui sont dus à l'autorité dont Dieu est la source.

« Tels sont les principes qui ont inspiré jusqu'à ce jour leurs pensées et leurs actes. Elles sont résolues à ne jamais s'en départir.

« Aussi ne peuvent-elles s'empêcher de nourrir l'espoir que le gouvernement accueillera avec bienveillance les déclarations sincères et loyales dont elles prennent ici l'initiative, et que, pleinement rassuré sur les sentiments qui les animent, il les laissera continuer librement les œuvres de prière, d'instruction et de charité auxquelles elles ont voué leur vie. »

résultat? Et qu'eût été cette loi attendue sur les Associations si on en juge parcelle qu'on prépare aujourd'hui?

Enfin, comme conclusion de sa lettre au clergé : « Voici donc, dit-il, voici les communautés replongées dans l'abîme sans plus d'espoir d'en sortir. Mais l'Eglise n'a rien a regretter de ce qu'elle a fait. Elle a donné des gages publics de sa modération, de sa sagesse, de son désir de vivre en paix avec tous. Elle a hautement répudié le terrain des luttes politiques. Si on l'attaque sur celui de la religion et de la foi, elle aura du moins l'avantage d'avoir dissipé tous les nuages, et de savoir pourquoi elle combat et pourquoi elle meurt. C'est le moriamur in simplicitate nostra de nos saints Livres. »

Une partie de l'opinion ne le considérait pas ainsi. Elle se tourna contre lui, et les coups lui vinrent des amis plus que des ennemis. C'était lui qu'on rendait responsable d'un acte que les zelantl tenaient pour une défection. Comme il était allé à Rome, dans les derniers jours de mai, même avant que la Déclaration n'y fût portée, on ne manqua pas de lui prêter un mandat officiel auprès du saint-Père et de faire de lui l'émissaire complaisant et intéressé du gouvernement : le cardinalat devait être le juste salaire de ses services !

Mgr Lavigerie dédaigna de se défendre, mais non pas de défendre la vérité et la justice : « Je croirais me manquer à moi-même, dit-il à ses prêtres assemblés, si je m'arrêtais à relever les imaginations odieuses que la passion a inventées : des pactes, des dignités promises, des honneurs. Tout a été, sauf un seul point, aussi simple et aussi honorable, dans la seconde partie des négociations que dans la première. Aucun évèque n'a fait à cette époque le voyage de Rome; aucun n'a été chargé d'entamer les négociations; aucun ne les a suivies; aucun n'est intervenu que pour donner son avis, en conscience, lorsqu'on le lui a demandé, et un très grand nombre ont été dans ce cas. Quant aux négociations avec le Saint-

62 LE CARDINAL LAVIGEUIE.

Siège, tout s'est fait exclusivement par la voie officielle. C'est l'ambassadeur de France seul qui a entamé et suivi à Rome les négociations par les ordres du Président du Conseil. C'est Mgr le Nonce apostolique seul qui devait recevoir et qui a reçu les instructions du Saint-Siège. La chose est aujourd'hui de notoriété publique. Tout est, du reste, consigné dans les documents officiels que possèdent la Secrétairerie d'Etat de Sa Sainteté et le ministère des affaires étrangères. Il est donc très facile de se rendre compte de ce qui a été fait, et impossible de dénaturer les obligations prises. »

Ce fut dans la retraite ecclésiastique de cette année 1880, 27 septembre, que l'Archevêque adressa ces communications à son clergé assemblé. Mais en s'abstenant de la politique de parti, l'Eglise doit-elle se désintéresser des destinées terrestres de l'humanité? « Non certes, répond-il noblement et énergiquement. L'Eglise doit au contraire, c'est sa règle et sa gloire, servir avec passion, une passion désintéressée, toutes les grandes causes qui contribuent au progrès de la vérité et du bien en ce monde. Elle doit proclamer sans cesse les droits de la justice, de la charité, de la liberté des âmes ; elle doit agrandir le domaine de la science, prêcher l'amour mutuel, la concorde, l'union, le travail, enseigner, par son exemple et par ses discours, l'amour de la patrie ; en un mot, elle doit promouvoir et servir tout ce qui fait les sociétés grandes, honorées, chrétiennes.

« Et qui mieux que vous l'a compris? Le clergé de l'Algérie ne donne-t-il pas au monde ce spectacle? Je ne parle pas seulement des travaux de votre rude ministère dans notre colonie. Il y a longtemps que ces bornes sont devenues trop étroites pour le zèle de nos missionnaires. Chaque année, une troupe nouvelle s'enfonce dans les profondeurs barbares de notre Afrique. Chaque année, de jeunes hommes, sortis de vos rangs, sacrifient généreusement leurs espérances , leur vie , dans

le seul espoir de sauver les âmes perdues, de dissiper les ténèbres, de guérir les blessures, de faire servir à la science , à l'influence et à l'honneur de la France leurs souffrances et leur dévouement. »

C'est vers ces missions lointaines qu'il nous faut maintenant de nouveau tourner les yeux. Aussi bien la campagne qu'il vient de mener, pour le compte de l'Eglise de France, n'a-t-elle ralenti en rien ses conquêtes apostoliques durant ces mêmes années. « Une seule chose me soutient au milieu de ces tristesses, écrivait-il au commencement de 1879, l'espérance de voir les infidèles de l'Afrique répondre aux soins des missionnaires, et nous dédommager de ce que nous font souffrir les chrétiens de l'Algérie et de la France. »

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