RÉSOLUTIONS DE LA CONFÉRENCE DE BRUXELLES. BBEF DE LÉON XIII
CONGBÈS DE PABIS. LE CABDINAL A BOME.
Le Cardinal arriva à la Goulette le ier avril 1890. Il y avait deux ans qu'il n'avait point revu la Tunisie. La traversée avait été mauvaise ; en débarquant il ne trouva point la voiture qui devait l'attendre et le porter à Carthage, il pleuvait à gros temps. A une autre époque, on eût essuyé de sa part une averse d'autre sorte. Il fut calme, patient, bon pour tous. C'était vraiment un autre homme.
Lorsque, bientôt après, il entendit le gros bourdon de Saint-Louis qui lui souhaitait la bienvenue, puis qu'en montant encore, il vit se dresser la croix archiépiscopale sur la coupole de la basilique, éclatante de jeunesse et de blancheur, il eut un éclair de joie dans les yeux. C'était cette jeune primatiale de l'Afrique nouvelle qu'il venait épouser, sacrer, dans une pompe royale.
Dans l'après-midi, il lui fit une longue visite, en compagnie des pères du scolasticat. Il admira ce grand ensem-
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l)le qui plaît tant à l'esprit et aux yeux. La cathédrale, de style byzantin et mauresque, lui présentait d'abord sa façade, flanquée des deux tours carrées que relie une galerie ajourée et que couronnent deux dômes portant la croix primatiale dans les airs. Le Cardinal monta au portail par le perron de marbre blanc. La porte du milieu s'ouvrit et lui laissa voir l'ensemble de cette croix latine se prolongeant à soixante mètres de profondeur, avec ses trois nefs et son déambulatoire, séparées entre elles par leurs lignes de colonnes de marbre de Carrare, aux chapiteaux dorés et supportant des arcs mauresques d'une grâce majestueuse. C'était plein de grandeur. A la retombée des arceaux se groupaient, encadrés d'arabesques, deux cent douze écussons portant les armes et les plus nobles noms de la vieille chevalerie française. Plus haut, une galerie ininterrompue enveloppe le périmètre intérieur du monument. Au-dessus un cordon de lettres d'or, suivant la nef principale et le chœur, y fait lire les paroles du pape Léon XIII qui consacrent la primauté de Carthage à jamais. Les plafonds des nefs latérales à poutrelles saillantes, le plafond de la nef centrale, avec ses caissons d'une riche ornementation, régnent à une hauteur qui laisse au regard comme à l'âme la liberté de son essor. Le transept est couronné par le dôme central, entouré de huit clochetons et portant la croix à son faîte. A l'abside, s'ouvre la chapelle de Saint-Louis où repose le très saint-Sacrement, comme il convenait à l'honneur du saint roi qui, là même, la veille de sa mort, recevant l'Hostie sainte, prononçait ces paroles de foi reproduites de chaque côté de l'autel : « Je ne croirais pas mieux en sa divine présence si je le voyais tel que les apôtres le virent en son ascension. » Enfin, au-dessus de l'autel majeur, l'admirable reliquaire de la maison Armand Caillât porte un ossement du saint, précieuse offrande de l'évêque et du chapitre de Montréal en Sicile. Ainsi saint Louis règne partout dans ce temple éclatant de la blancheur des lys. Au dehors, la galerie qui entoure la plate-forme em-
brasse tout l'horizon terrestre et maritime qui nous est déjà connu. Le premier objet que le navigateur aperçoit de la pleine mer, c'est le dôme, le premier nom que ce dôme rappelle est celui de la France. Il y a peu de panoramas aussi éloquents dans ce monde.
Telle apparut au Cardinal, dans sa jeunesse et sa poésie, l'œuvre qui pour lui traduisait dix ans de ses pensées, et résumait tous les souvenirs de l'Église et de la patrie sur ces bords fameux.
Il ne manqua pas de s'arrêter devant le caveau qu'il destinait à sa sépulture. Il y descendit lentement, et il y récita à genoux et à haute voix le De Profundis, comme il avait déjà fait deux ans auparavant. Cette fois il fallut l'aider à en remonter les degrés, et cela à grand'peine : « Merci, mes enfants, dit-il. Mais le jour vient et il est proche, où vous n'aurez plus à me remonter. » Il avait bien vieilli dans ces deux ans d'absence.
Il s'informa des malades selon son habitude. Le Supérieur lui apprit que, depuis le i4 juillet, un jeune scolastique hollandais, le père Kreyns, était en proie à une phtisie très avancée, qui le tenait alité à l'infirmerie. L'Archevêque s'y rendit. Il venait de quitter un malade à Biskra, il en adoptait un autre àCarthage. « J'étais là, raconte le jeune religieux, lorsque j'entendis une grosse voix qui remplissait les corridors du séminaire, et qui, en approchant, m'inspirait une crainte révérencielle. La porte s'ouvre, le Cardinal à barbe blanche apparaît et s'approche de ma pauvre couchette, suivi de quelques-uns des pères directeurs. Me voyant si amaigri : « O mon Dieu! » s'icria-t-il, et, pendant qu'il m'embrassait, je vis des larmes dans ses yeux. « Vous êtes bien malade, mon enfant? Le bon Dieu vous éprouve. Offrez votre vie à Dieu pour les infidèles, c'est ainsi que vous serez un véritable missionnaire. )> Il lui demanda depuis combien de temps il souffrait. Puis il en vint au traitement, aux prescriptions qu'il devait suivre, aux soins qu'il devait prendre : du jus de viande pour aliment, du linge frais chaque
jour. Il redisait sans cesse : « Pauvre enfant! si jeune! Et moi aussi je suis malade, mais je suis vieux, moi! Savezvous bien ce que ferai? Je demanderai au bon Dieu qu'il me prenne au lieu de vous. » Avant de sortir il le pria de lui faire connaître ce qu'il pourrait faire pour lui? — « Eminence, dit le Supérieur, je sais qu'il serait fort heureux d'entendre la sainte messe ici, dans sa chambre, ne pouvant s' v rendre ailleurs. — Très bien, très bien ! Demain, c'est mercredi saint : quelqu'un la dira ici. Après ce sera pour samedi, le samedi de l'alleluia. » Il le bénit encore; puis se retournant de la porte : « Adieu, mon enfant, adieu ! »
Ce n'était pas un adieu. Le jeudi saint, le Cardinal reparut à l'infirmerie, seul, en soutane noire, selon l'usage de ce jour. Il venait servir à son malade le jus de viande qu'il avait fait préparer chez lui et sous ses yeux. On allait l'apporter. Il entretint le jeune homme de la messe dite la veille dans sa chambre, de la semaine sainte, du jeudi saint. Puis tout à coup : « Mais voulez-vous, mon enfant, que j'écrive moi-même une lettre à votre père et votre mère? — Eminence, hélas! ils sont morts. — Ah ! pauvre enfant! Alors voulez-vous que je les remplace, que je vous prenne chez moi? Je vous soignerai de mon mieux. » En ce moment entrait le porteur du jus de viande. C'était le nègre Golio qui , tout surpris de voir là Son Eminence assise au chevet du malade, baisa rapidement son anneau, puis se retira, ouvrant de grands yeux. « Et maintenant, raconte toujours le P. Kreyns , le grand Cardinal se mit en devoir de faire prendre lui-même le jus de viande au pauvre malade qui ne savait comment le remercier de sa bonté. )> Nous les retrouverons ensemble, et on nous pardonnera de placer ces scènes intimes dans un coin du tableau grandiose qui va se déployer à nos regards.
En rentrant dans son diocèse de Carthage , le Cardinal Lavigerie avait le regret de ne plus y retrouver l'évêque auxiliaire qu'il y avait installé à son départ. Mgr Jourdan de la Passardière, prédicateur éloquent, et grand direc-
teur d'âmes, très habitué au ministère apostolique de nos villes de France, très apprécié dans les chaires de nos cathédrales , avait à peine pris possession de sa pauvre église de Tunis que le vide effrayant où il s'était trouvé , l'avait écrasé de son poids, corps et âme. a A toutes les qualités aimables et pieuses qui distinguent sa vertu et son talent, écrivait le Cardinal, il ne joignait pas malheureusement une santé suffisamment robuste pour des labeurs tels que ceux qu'il devait affronter en Afrique. Elle n'y sut pas résister. » Dès le i mars 1889, on apprit par les journaux que l'auxiliaire rentrait en France par ordre des médecins , pour ne plus reprendre la pesante résidence de Tunis. Le 7 juillet suivant, le Cardinal Lavigerie consacrait pour le remplacer, Mffr Brincat, un très jeune prélat algérien dont il avait fait son second dans sa campagne anti-esclavagiste, et duquel il concevait d'heureuses espérances.
Un acte plus considérable dans ses résultats avait été la cession que le Cardinal avait faite de son collège Saint- Charles de Tunis au gouvernement de la Régence. La situation mixte qu'il avait précédemment créée à cette maison, en lui donnant un enseignement laïque et universitaire sous une direction ecclésiastique, n'avait pas porté les fruits qu'il en attendait. Dans une lettre adressée, le 29 mai 1889, à M. Massicault , le Cardinal attribuait cet insuccès à diverses causes : la répugnance de certaines familles françaises pour la direction d'une congrégation religieuse , d'où étaient résultés plusieurs actes d'indiscipline qu'il lui était aussi difficile de tolérer que de réprimer; la concurrence, qu'en dépit de ses promesses, le gouvernement lui avait opposée, en laissant se fonder à Tunis deux établissements français et un second collège italien ; la diminution notable des élèves et des ressources , qui en avait été l'inévitable conséquence pour Saint-Charles. Cela étant, le Cardinal avait enfin prêté l'oreille aux propositions que lui faisait le résident de céder le collège à l'État tunisien, pour être laissé entièrement à la direc-
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tion de l'Instruction publique. Il estimait à un million le terrain, les constructions et le mobilier de l'immeuble; et, comme la Société de ses missionnaires en était propriétaire, il se faisait fort d'obtenir son assentiment, en sa qualité de Supérieur majeur. Le résident poussa l'affaire auprès du ministère, et, après des négociations prolongées, il fut convenu que l'Etat tunisien reprendrait Saint-Charles avec 20.000 mètres de terrain environnants, et que l'établissement dépendrait dès lors du protectorat et de la direction universitaire de la Régence.
Une lettre du Cardinal à son clergé, à la date du ier octobre 1889 l'informait de ce changement et lui en donnait un motif personnel, de nature à le satisfaire : « L'inconvénient pour le diocèse de n'avoir qu'un seul établissement d'enseignement secondaire commun à tous les cultes, et la nécessité, par contre, d'avoir un petit séminaire pour le recrutement du clergé si clairsemé dans le pays. » En conséquence, il annonçait que le prix de la vente du premier établissement à Tunis servirait à la fondation du second à Carthage. Une dernière raison, si toutefois ce n'était pas la première, était le besoin d'argent sur toute la ligne de ses opérations apostoliques. Une partie du prix provenant de la vente du collège devait revenir à la Société des missionnaires, et l'on sait si les nécessités de leurs missions étaient pressantes à cette époque ! L'autre partie, le prix des terrains que le Cardinal possédait en propre, serait exclusivement, écrivait-il, consacrée par lui aux besoins urgents du clergé français des paroisses de la Régence, lequel, faute d'obtenir un traitement de l'Etat, était menacé de s'éteindre et de disparaître.
Quelles qu'aient été les raisons supérieures du fondateur pour faire passer son collège des mains de l'Eglise dans celles de l'Etat, quelque motif qu'ait eu le général d'abandonner une position importante pour prêter un appui nécessaire à toutes les autres, il s'ensuivit un étonnement dans l'opinion publique. Il s'ensuivit aussi une heure d'é-
braillement dans la Société dont cette cession semblait, aux yeux de plusieurs membres, léser les intérêts matériels et autres. Le R. P. Deguerry réclama, au nom de la Congrégation dont il était le premier assistant, en attendant l'arrivée du Supérieur nommé. Il avait d'autres pensées, d'autres projets; il les dit, il ne parvint pas à les faire accepter. C'est alors que, plutôt que d'apposer sa signature à un traité conclu sans lui et désapprouvé par lui, il préféra se retirer, mais sans d'ailleurs entraîner personne dans sa retraite.
Ouvrier de la première heure, deux fois Supérieur général, et encore alors Supérieur intérimaire, homme d'action et homme d'administration, très estimé et aimé de ses frères , le R. P. Deguerry laissa par son départ un grand vide et un grand regret. Pour des raisons connues de lui, il avait cru devoir se sacrifier à une cause dont il se sentait le défenseur en titre, tandis que le Cardinal , placé plus haut et voyant plus loin , s'inspirait d'intérêts généraux et collectifs dont il faut bien reconnaître qu'il était le premier juge. La blessure que ces deux hommes s'infligèrent ainsi l'un à l'autre, en se séparant l'un de l'autre, saigna longtemps, bien que de part et d'autre elle craignît de se faire voir. Le Bulletin des Missions expliqua au public cette détermination par des raisons de fatigue et de santé, en des termes reconnaissants et tout à l'honneur du démissionnaire. De plus, nous avons sous les yeux les Lettres testimoniales dans lesquelles l'Archevêque entasse l'une sur l'autre les inépuisables expressions de son estime pour celui qui avait été pour lui un fils si dévoué, un si précieux auxiliaire et longtemps un si fidèle ami. Dans les derniers temps de sa vie, on l'entendit redire plus d'une fois : « Il faudra que le P. Deguerry rentre dans la Société. »
Un petit séminaire allait donc s'ouvrir à Cartilage, et le Cardinal tenait a ce que la chose se fit en même temps que les pères quitteraient Saint-Charles de Tunis, afin que la
fondation de l'un fût la justification et la consolation de la cession de l'autre. Déjà, dans sa pensée, il lui destinait la maison provisoirement occupée par le noviciat des Sœurs.
Cependant Carthage n'était encore peuplée que de ses fondations religieuses. Allait-elle demeurer sans autres habitants? En ce même mois de mai 1890, à la veille de la consécration de Saint-Louis, un architecte de Paris, M. Armand Perié, vint lui soumettre son projet de formation d'une société civile immobilière pour la reconstruction de la ville, en lui demandant de la prendre sous son haut patronage. Il l'assurait « qu'une partie des capitaux était trouvée, que l'autre partie ne se ferait pas attendre, qu'on allait commencer les travaux dans deux mois, avec l'espérance de les avoir terminés au bout de six ans. » Le Cardinal approuva le projet, mais sans y engager ni son nom ni son bien : tout dépendait à ses yeux de la reconstruction des anciens ports dans de plus vastes proportions ; et ce projet grandiose allait-il prévaloir dans les pensées de la France ?
En attendant, Byrsa prenait un nouvel aspect. On y faisait monter une route carrossable qui partait de la gare de la Malga. On nivelait le sol pour établir une esplanade devant et autour de la cathédrale. Un bureau de poste et de télégraphe était établi chez les missionnaires, desservi par eux. Le Cardinal revivait de la vie de cette ville renaissante. On le voyait comme jadis sur les chemins, dans les villages, parmi les gourbis souterrains des anciennes citernes de la Malga. Ces vieux pauvres à qui, pendant son absence, il avait eu soin de faire remettre une aumône chaque mois, venaient baiser son vêtement, et comme ils le voyaient devenu très vieux, très blanc, il leur disait et laissait croire qu'il avait bien cent ans. Il en trouvait d'employés aux fouilles archéologiques. Palais des proconsuls, nécropole , amphithéâtre , basilique de Damous-el-Karita livraient chaque jour de nouveaux trésors à la curiosité
des antiquaires. Les travailleurs indigènes ne procédaient à ces fouilles qu'avec précaution , presque avec tremblement. C'est que, d'après le dire des ancêtres, il y avait là quelque part un puits plein d'or et de choses précieuses , mais bien caché et défendu par une grande roue garnie de glaives, laquelle se mettrait d'elle-même en mouvement pour faucher tout autour d'elle dès qu'on l'effleurerait! Le Cardinal en frissonnait!
Mais sa visite quotidienne était toujours pour, la cathédrale dont il pressait les derniers travaux d'ornementation. Elle le ramenait fidèlement au lit de son cher malade auquel il apportait chaque fois un bouquet de roses de la Marsa. Il ordonna qu'on le levât quelque temps chaque jour; et comme il n'y avait pas de fauteuil dans l'infirmerie , il y fit apporter le meilleur qu'il pût trouver dans son appartement. « Mais, cher enfant, voici devant votre fenêtre cet arbre qui vous ôte tout le jour. Vous ne voyez donc jamais le soleil, mon cher fils? — Bien rarement, Eminence. — Eh bien, écoutez : voulez-vous venir chez moi? — Oh! merci, je n'oserais. — Venez, je vous céderai une des grandes pièces qui me sont réservées ici. Vous y aurez par trois fenêtres le plus beau soleil et la plus belle vue du monde. » Le lendemain le transfert était opéré : c'était fait. L'Archevêque avait fait venir exprès de Paris à l'usage du malade un thermocautère avec lequel il lui faisait appliquer des pointes de feu. Il présidait luimême à l'opération, et quand le patient se récriait sous la brûlante piqûre : « Comment! vous désirez le martyre, vous enviez le bûcher des nègres de l'Ouganda, et une pointe de feu vous fait jeter ces cris ! » Pour animer le pieux malade a la souffrance chrétienne, il avait fait placer dans un cadre, devant son lit, ces paroles sacrées en gros caractères : « Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatcm tuam. » Luimême avait soin de les lui montrer en silence chaque fois qu'il se retirait; puis avec un accent particulier : « Adieu, mon enfant, adieu! »
On était au temps pascal. La fête de la consécration de la cathédrale de Carthage était fixée au i5 mai, jeudi de l'Ascension. Le Cardinal y avait invité de nombreux archevêques et évêques de France, d'Italie, de Sicile, de Sardaigne, de Malte, tous ceux de l'Algérie. Les autorités administratives et militaires de la Tunisie avaient accepté volontiers de s'y rendre. Les novices et les apostoliques d'Alger étaient convoqués et attendus. Ce devait être le grand jour de sa vie et le glorieux couronnement de ses œuvres tunisiennes.
Durant les premiers jours de la semaine de l'Ascension, les principaux personnages étrangers arrivèrent. La joie était grande, non complète toutefois : on touchait à la veille de la fête, et un bateau, parti certainement d'Alger depuis trois et quatre jours, ne se montrait pas en vue des côtes. Or c'était le bateau qui portait les novices, les apostoliques, ses enfants. Le Cardinal était inquiet. Le i4, il fit mettre les scolastiques en prières pour les navigateurs : si le navire s'était perdu ! C'était un petit vapeur avarié, fort secoué et tenant mal la mer, laquelle, d'ailleurs, était mauvaise. Il se traînait le long de la côte, relâchait à Dellys, s'arrêtait à Bône ; et il y avait quatre jours et quatre nuits qu'il était en route, et le mercredi, veille de la fête, s'était passé tout entier, jusqu'au soir, jusqu'à la nuit, sans qu'on l'eût vu apparaître. L'anxiété était extrême à Carthage. Enfin, aux premières lueurs du matin de l'Ascension, on aperçut une troupe harassée qui montait la colline, on l'entendit qui frappait à la porte des missionnaires; c'étaient eux! Ils avaient pris terre à la Goulette dans la nuit noire; puis tout de suite à pied ils étaient partis pour Carthage où ils dormirent trois heures ; après quoi ils se portèrent au palais de la Marsa pour rassurer leur père qui, lui, n'avait pas reposé. Ils lui chantèrent une cantate composée pour la circonstance. Il eût bien été tenté de gronder, de se fâcher d'une si longue attente; mais contre qui? Il pleura, il bénit, il embrassa : ce furent des tendresses sans fin.
La fête de l'Ascension réunit dans ia jeune cathédrale de Carthage dix évêques français et étrangers, siégeant dans les stalles revêtues de velours rouge, avec leurs porteinsignes devant eux. Le résident général, en costume d'apparat, avait son siège élevé sur une estrade pavoisée de drapeaux tricolores, en face du Cardinal : c'était la place de la France. Au premier rang, dans la nef, était le prince Taïed, frère du Bey, avec tous les ministres tunisiens. Puis venaient les états-majors de l'armée et de la marine, les consuls de toutes les puissances, les attachés d'ambassade, les congrégations religieuses du pays, les missionnaires en grand nombre, les scolastiques et novices, des journalistes de France, une grande multitude de peuple, un détachement de chasseurs d'Afrique, la musique du 4me zouaves, beaucoup d'Arabes, une foule de i5.ooo personnes sur la colline ou dans l'église. Carthage redevenait une ville pour un jour.
Un peu avant l'heure de la cérémonie, le Cardinal disparut pendant quelques instants. Il était près de son malade, entouré de ses riches insignes, revêtu de la cappa-magna, escorté de plusieurs de ses chanoines de Saint-Louis dans leur costume quasi-épiscopal. Le pauvre enfant ne l'avait jamais vu dans ce grand appareil, et le Primat avait voulu lui apporter ainsi l'image et la primeur de la fête à laquelle il ne pouvait pas se rendre. Il s'approcha de son lit, le bénit, l'embrassa, en enveloppant de sa barbe blanche ce visage amaigri. Puis il sortit pour l'entrée solennelle dans la cathédrale, au son de h musique et de toutes les cloches, et aux détonations de deux batteries de la garde beylicale, assez étonnées sans doute d'honorer de leurs salves une fête chrétienne.
Le Cardinal et cinq évêques consacrèrent simultanément six autels dédiés à des Saints africains. En creusant les fondations de l'autel majeur, on avait trouvé inscrite la dédicace d'un temple romain à la Concorde : JEdes Concordise. C'était un beau présage.
536 LE CARDINAL LAYIGERIE.
M** Combes, évèque de Constantine, monta en chaire, pour y lire la Lettre pastorale dans laquelle le Primat d'Afrique donnait le sens historique de cette construction et de cette consécration. C'était l'histoire de Carthage rappelée et résumée avec magnificence. Avant la fin, le Cardinal monta lui-même en chaire, « pour reposer le vénéré lecteur », comme il dit. Il ne lut pas, il parla, improvisant quelques paroles vibrantes et toutes de feu : « Tant de splendeurs, s'écria-t-il avec la majesté de l'attitude et du geste, tant de splendeurs paraîtront peut-être exagérées à plusieurs dans les temps où nous sommes. Mais il fallait à cette Église, après tant de siècles de deuil, une fête digne de son histoire. Peut-être les ornements dont vous me voyez revêtu paraîtront-ils trop magnifiques à plusieurs. Mais moi, je me souviens que sur cette colline de Byrsa, ici, à la place même d'où je vous parle, a paru enchaîné, dépouillé de ses vêtements, a été insulté, battu de verges, le dernier archevêque de l'ancienne Carthage. Et moi, son successeur, le premier archevêque de la Carthage nouvelle, je tiens à paraître, à mon tour, sur le même sol, au même endroit, dans toute la pompe que l'Eglise permet à ses pontifes. Ainsi verra-t-on que les défaites du christianisme, a une heure marquée de Dieu, se changent en triomphe! »
La fin de l'instruction pastorale célébrait ces triomphes de la religion renaissante. Le Cardinal y rappelait que César, dans ses campagnes africaines , campant un soir dans les plaines qui entourent Carthage, avait cru voir et entendre, durant son sommeil, une immense multitude qui fondait en sanglots ; et alors ce grand homme avait écrit à la hâte sur ses tablettes cette simple note, en deux mots : Reconstruire Carthage. Il rappelait ensuite saint Victor de Vite présentant tous les saints de l'Afrique, à genoux devant le trône de Dieu et lui demandant de faire revivre cette Eglise dont ils étaient les pasteurs ou les fils : « Me blâmerez-vous, demandait alors le Cardinal, d'avoir cru, comme César, aux sanglots des multitudes disparues sous les ruines de leur
patrie; ou, comme Victor de Vite, aux prières des saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?...
« Et maintenant, s'écria-t-il en terminant, maintenant, cloches de notre église , annoncez une Carthage nouvelle ! Ne sonnez désormais que la résurrection et la vie ! Assez de morts, assez de catastrophes, assez de combats, assez de divisions, assez de funérailles ! N'annoncez que les espérances, les consolations de la foi. Ne parlez plus à ces populations qui vous entourent que de concorde, d'oubli du passé, d'affection fraternelle, de prospérité et de paix ! »
On chanta l'hymne joyeux de la résurrection, YO filii et filiœ, pendant que le Primat d'Afrique montait à un grand fauteuil doré apporté par des prêtres sous le dais de son trône : c'était le rit de la prise de possession du siège primatial. Il y eut messe solennelle, Te Deum, bénédiction papale donnée du portique de l'église à la foule de toute race pressée sur l'esplanade et sur les pentes de Byrsa.
Il y eut ensuite un banquet de deux cents couverts auquel prirent place les plus hautes autorités françaises, indigènes et étrangères, à côté du Cardinal et des évêques assistants. Ceux-ci portèrent la santé du Primat dans des toasts de circonstance. On remarqua beaucoup l'accueil qu'il fit entre tous à la parole de Mgr Berchialla, archevêque de Cagliari qui porta la santé de Léon XIII, en des termes qui soulevèrent tous les applaudissements. Mgp Lavigerie professait une estime singulière pour ce prélat d'un mérite supérieur. Ils s'entretinrent beaucoup, durant ces fêtes, des affaires ecclésiastiques d'Itnlie et de France. In jour que, se promenant ensemble, ils en étaient sur le sujet des malheurs de l'Église, on les vit s'arrêter sans pouvoir continuer : ils pleuraient.
Les deux jours qui suivirent l'inauguration de la cathédrale furent consacrés aux sessions d'un rapide concile de Carthage convoqué par Lettre d'indiction du 20 avril. Un douzième prélat, Mgp l'Kvêque de Monreale, en Sicile, était arrivé après les autres, et siégenit dans l'assemblée. Elle
avait pour objet trois choses : remettre en vigueur, dans l'Afrique nouvelle, tout ce qui, dans les conciles de l'Afrique d'autrefois, était applicable aux temps présents ; donner une adhésion collective aux enseignements de Léon XIII, en particulier à ses instructions récentes sur l'esclavage; enfin rendre obligatoires pour Carthage les décrets et règles édictés par le concile d'Alger de i8^3. Le Cardinal émit aussi le vœu que saint Fulgence, évêque de Ruspe au sixième siècle, et exilé pour la foi par les Vandales, fût élevé par le Saint-Siège au titre de Docteur de l'Église. Une belle place, croyait-il, était encore à prendre, sur le chandelier de l'Eglise d'Afrique, par celui à qui l'excellence de ses écrits avait mérité le surnom de « second Augustin » .
La clôture du concile fut célébrée, le 18 mai, dans la cathédrale provisoire de Tunis. En ce même jour, au même lieu, le Cardinal bénit la première pierre d'une nouvelle cathédrale destinée à remplacer celle que justement il estimait peu digne du culte de Jésus-Christ et de l'honneur de la France parmi les infidèles. Une cathédrale terminée, une autre allait donc s'élever près de là : tant de travaux n'effrayaient pas l'entreprenant génie. Il lui donna pour patrons notre saint Vincent de Paul esclave à Tunis et sainte Olive, vierge sicilienne martyrisée en Tunisie. Une Lettre pastorale, lue dans cette solennité, rappela ces deux souvenirs. De l'union de ces deux noms, l'un français, l'autre italien, le Cardinal pronostiquait l'union fraternelle des deux nations rivales, appelées avenir unir leurs prières au pied des mêmes autels. Enfin, comme l'ancienne noblesse avait, par ses charités, élevé Saint-Louis de Carthage, il conviait l'aristocratie nouvelle, celle des affaires, du négoce et du travail, toute-puissante à Tunis, à inscrire pareillement son nom sur les murs de ce temple nouveau « Ce serait, disait-il, le premier livre d'or de la future nation tunisienne ! »
Au repas qui suivit, Msr de Constantine rappela aux évêques et aux prêtres qu'à Bône une église semblable à
celle de Saint-Louis de Carthage, s'élevait sur la colline historique d'Hippone, en l'honneur de saint Augustin; et il les invita expressément à venir célébrer sa consécration, qu'il espérait prochaine.
Saint-Louis de Carthage, Saint-Augustin d'Hippone, Notre-Dame d'Afrique, trois basiliques sœurs et semblables entre elles, qui aujourd'hui s'échelonnent sur le littoral de notre Afrique, en regardant vers la France, par delà la mer et le ciel.
Les dernières semaines du séjour du Cardinal à Carthage furent employées à préparer l'installation du nouveau petit séminaire dans la maison occupée naguère par le noviciat de ses sœurs. Celles-ci n'avaient été transportées en Tunisie que pour y recevoir la direction du fondateur, à qui malheureusement ses continuelles absences en étaient le pouvoir. Il les rendait à leur première maison-mère de Saint- Charles de Kouba, selon leurs propres désirs : « Il faut que vous teniez bien à Saint-Charles, dit-il à la Supérieure; car, à chaque fois que j'ai voulu en ôter le noviciat, vous l'y avez ramené par vos prières. » Cinq mois auparavant, 8 décembre 1889, il s'était déchargé de leur direction sur le R. P. Voillard, nommé par lui Supérieur ecclésiastique. Lui-même avait présidé alors la réunion de leur chapitre, duquel étaient sortis l'élection de la Supérieure générale, la très digne mère Salomé, et le gouvernement désormais affermi de la Société.
La Tunisie , qui élevait un temple à saint Vincent de Paul, son esclave d'autrefois, ne pouvait laisser subsister l'esclavage dans son sein. Si adoucie qu'y fût la condition servile , c'était encore trop que l'esclave nègre y fût introduit en fraude, ou conservé par transmission et héritage dans les anciennes familles. L'Archevêque, secondé par M. Massicault, amena Sidi Ali Bey à décréter officiellement l'abolition de l'esclavage dans ses Etats. Une lettre du Cardinal, 26 mai 1890, fit connaître à Paris le décret beylical dans lequel on lisait : ce L'esclavage n'existe pas et est in-
terdit dans la Régence. Dans le délai de trois mois, tous ceux qui y sont employés en domesticité, nègres et négresses, recevront aux frais de leurs maîtres un acte notarié attestant qu'ils sont libres. Et quiconque sera convaincu d'avoir acheté, vendu, ou retenu comme esclave une créature humaine sera puni d'un emprisonnement de trois mois à trois ans. »
Un autre bonheur de ces mêmes journées était apporté à Carthage par de récentes nouvelles venues de l'Afrique des Lacs. Mgr Livinhac avait reçu notification de sa promotion à la charge de Supérieur général. Avant de quitter l'Ouganda, il avait consacré le successeur que lui désignait le Saint-Siège. C'était le R. P. Hirth, un fils de l'Alsace qui, successivement directeur du noviciat des frères, professeur à Saint-Eugène, Supérieur à Sainte-Anne de Jérusalem, et enfin compagnon de Mgr Livinhac dans le vicariat apostolique du Nyanza, s'était montré digne de le remplacer.
Les mêmes dépêches, suivies de lettres, informaient le Cardinal du triomphe définitif de Mwanga et du rétablissement de la mission dans ses Etats. Le roi lui-même voulut lui adresser une lettre qui l'informât de la restauration de son trône et le remerciât comme le père de ses libérateurs. Cette lettre, mémorable dans l'histoire de la mission, se terminait en disant : « Maintenant, père très grand, je vous en supplie, daignez nous envoyer des prêtres pour enseigner la religion de Jésus-Christ dans tout le pays de l'Ouganda. Je vous demande aussi des médecins, comme ceux qui sont allés à Oujiji, et je leur donnerai une belle place dans mon royaume. J'ai appris que le grand chef de la religion vous a donné mission pour faire disparaître le trafic des hommes en Afrique. Et moi, si les blancs veulent bien me donner la force, je puis les aider et empêcher ce commerce dans tout le pays du Nyanza. Daignez demander pour moi la force de bien faire. » C'était pour le Cardinal, dans sa campagne contre l'esclavage, un
auxiliaire bien inattendu, que ce trafiauant, d'esclaves le plus puissant de la contrée !
Hélas! dans le même mois, 12 mai, à la veille et pendant les joies de ces fêtes de Carthage, la même mission perdait un de ses plus grands ouvriers. Le père Lourdel, le premier apôtre de l'Ouganda, succomba aux fatigues et aux privations de cette année de voyages et de combats. A la nouvelle de sa maladie et de sa mort prochaine, les chrétiens se précipitèrent vers sa case pour voir encore une fois leur bien-aimé père. Il demanda à être étendu sur la cendre pour y rendre son dernier soupir. On ne se rendit pas à ses désirs. Il leva alors les yeux au ciel avec un tel sourire de béatitude qu'on crut que Dieu et sa mère se montraient à lui et l'appelaient. Puis ses yeux se fermèrent doucement : l'âme était devant Dieu. Au même moment le roi entrait dans la case pour revoir une dernière fois son sauveur (1).
Du côté du littoral jusqu'au Tanganika, les hostilités prenaient fin, par l'accord de l'Allemagne avec l'Angleterre pour s'en partager la domination. De leur convention il résultait d'une part que tout le sultanat arabe de Zanzibar, c'est-à-dire les îles et une grande partie du continent, passait sous le protectorat anglais, à l'exception d'une bande de la côte affermée à la « Société allemande de l'Afrique Orientale. » Il résultait d'autre part que le protectorat de l'Allemagne s'étendait, au sud, de l'ouest du Nyassa jusqu'au Tanganika; et, au nord, de la rive ouest du Victoria-Nyanza jusqu'à l'État du Congo. La France dut se contenter de recevoir notification de ces arrangements. Quant à l'Ouganda, il n'entrait pas encore dans la zone d'influence attribuée à l'une ou à l'autre puissance. Tout en s'abstenant de prendre parti pour aucune, nos missionnaires redoutaient secrètement les effets religieux de l'influence anglaise sur une terre où l'anglicanisme se mon-
(1) V. la Vie du R. P. Lourdel, cluip. XX.
342 LE CARDINAL LAVIGEIUE.
trait impatient de les supplanter, même par la violence, ainsi qu'on le verra.
La lettre de Mwanga appelait une réponse. Comme à l'ordinaire , le Cardinal répondit par un acte. Un jour de ce mois de mai 1890, réunissant autour de lui le scolasticat de Carthage, il annonça qu'il y aurait ordination le samedi, veille de la Trinité. Puis, prenant à part ceux qui allaient être prêtres : « Mes enfants, leur dit-il, nous n'avons pas l'habitude d'envoyer nos scolastiques dans les missions lointaines. Mais si, parmi vous, il s'en trouvait qui voulussent répondre à l'appel de Mgr Livinhac, qu'ils me le disent, je les autorise à venir s'en expliquer avec moi demain; après quoi j'en référerai au conseil de la Société. Mais réfléchissez-y bien : c'est le sacrifice qui vous attend, et peut-être le martyre. »
Onze scolastiques, dont six prêtres, furent ordonnés le 3i mai. A peine les nouveaux prêtres avaient-ils eu le temps de se former à dire la messe. Le Cardinal se chargea lui-même d'en apprendre la cérémonie à l'un d'eux, le père Schmitt : » Mais, à six ans, je savais dire la messe » ! répétait-il. Trois, parmi les plus valides, furent acceptés pour la prochaine caravane.
Le père Kreyns reçut la tonsure à l'infirmerie , puis les quatre ordres mineurs. Le Cardinal était venu les lui conférer solennellement. Il lui promit les ordres majeurs et la prêtrise pour l'année suivante. — Mais, Eminence, je suis si peu prêt, si peu digne! — Oui, pauci in infirmitate meliorantur, je le sais. Il est écrit au même livre : Multo peregfinantes raro sanctificantur ; cela, je le sais mieux encore. Mais confiance, mon enfant! Le bon Dieu y suppléera par sa miséricorde, pour vous comme pour moi. » Puis il lui fit ses adieux. Le bouquet de roses qu'il lui apportait ou lui envoyait chaque jour n'avait pas manqué une seule fois.
Les deux dernières semaines de son séjour en Tunisie furent employées à visiter, sur un croiseur de l'Etat, le
cFEstrées, les paroisses du littoral. Il laissa un établissement de sœurs à Porto-Farina. Il eut aussi la joie de présider la procession de la Fête-Dieu parmi les ruines de la vieille ville déserte : « C'est presque la France ! . . . mieux que la France, hélas! » disaient les soldats et les colons.
Le 17 juin, le Cardinal prenait sa route pour Alger. Le 29 juin, fête des saints Apôtres Pierre et Paul, vingt nouveaux partants y recevaient ses exhortations et ses adieux dans la cathédrale de cette ville. Partir! il expliqua ce mot : ce qu'on laisse en partant, et puis ce qu'on retrouve. Il crut utile aussi de leur rappeler publiquement « qu'au milieu des compétitions suscitées entre les nations européennes, ils ne devaient jamais prendre parti pour quelque cause politique que ce pût être. Aussi avait-il voulu que cette caravane fût composée non seulement de Français, mais d'Anglais, d'Allemands et de Belges, unis par la fraternité apostolique : « Mon ambition est qu'en parlant de vous, qui êtes par votre origine la plus humble et la dernière venue des sociétés d'apostolat, on dise du moins qu'elle est catholique par excellence. »
La caravane avait le père Gerboin pour Supérieur. Elle comprenait deux médecins nègres, rachetés jadis de l'esclavage et élevés à l'institut maltais du Cardinal. Il leur rappela Notre-Seigneur, attirant les foules autour de lui par les guérisons qu'il opérait. « C'était sans doute par miracle, expliquait-il. Mais quelle différence y a-t-il, pour toucher et gagner les cœurs, entre un miracle de puissance et un miracle d'amour? »
Au repas qu'il donna ensuite aux partants et aux pères et frères du Noviciat, le Cardinal commanda de jouer l'air national de chacun des divers Etats, auxquels appartenait la caravane : « Maintenant, mes enfants, jouez-moi un air africain! » En même temps, il faisait mettre les deux jeunes médecins nègres à sa droite et à sa gauche. L air achevé, il se lève, presse les deux jeunes noirs sur sa poitrine, et essaye de parler. Il n'y put parvenir : quel-
que chose étouffait sa voix. Alors il prend son verre, le lçve, et on devina plutôt qu'on n'entendit ces deux mots : « A l'Afrique ! »
Une des recommandations du père à ses enfants avait été celle-ci : « Dites aux peuples noirs qu'en ce moment même l'Europe chrétienne achève les travaux de la conférence qu'elle a réunie a Bruxelles pour guérir et finir les maux de l'antique esclavage. »
Ce fut en effet le i juillet que les plénipotentiaires signèrent l'Acte général de la conférence de Bruxelles : « Au nom de Dieu tout-puissant, y était-il écrit, leurs majestés souveraines, également animées de la ferme volonté de mettre un terme aux crimes qu'engendre la traite des noirs africains, de protéger efficacement les populations aborigènes de l'Afrique, et d'assurer à ce vaste continent les bienfaits de la civilisation et de la paix, ont adopté les dispositions suivantes. »
Ces dispositions, en sept chapitres et cent articles, furent résumées dans une Lettre du Cardinal Lavigerie aux présidents et membres des comités anti-esclavagistes. On y dénonçait successivement la chasse à l'homme dans les pays d'origine de la traite, puis les cruautés et les souffrances des caravanes sur terre, comme sur mer. Quant aux moyens à prendre pour sa suppression, c'étaient ceux indiqués d'avance par le Cardinal : « Organisation progressive des services administratifs, judiciaires, religieux et militaires dans les territoires d'Afrique placés sous la souveraineté ou le protectorat des nations civilisées ; établissement graduel, à l'intérieur, par ces puissances, de stations fortement occupées ; constructions de routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte; installation de bateaux à vapeur sur les eaux intérieures navigables et sur les lacs, avec l'appui des postes fortifiés établis sur les rives ; établissement de postes et lignes télégraphiques ; organisation d'expéditions et de colonnes mobiles ; restriction de l'importation des armes à feu et des munitions
dans toute l'étendue des territoires de la traite ; prohibition de l'entrée des spiritueux dans les contrées qui en ignorent l'usage, protection de toutes les puissances signataires pour les missions religieuses établies ou à établir. »
Le Cardinal déclara qu'ainsi conçue, «l'œuvre était très satisfaisante, très belle et qu'elle répondait à ses vœux, sinon à tous ses vœux ». Il signala quelques lacunes. D'abord on n'avait rien stipulé en faveur de ceux que, par •une cruelle ironie, on appelait les Travailleurs libres. Ce sont de pauvres nègres que l'on enlève en bloc, par des procédés absolument pareils à ceux de la traite, pour de grands travaux publics ou privés, routes, constructions, forages, exploitations, etc., que l'on emploie tant que dure l'ouvrage, et que l'on renvoie ensuite soi-disant libres : libres à des centaines de lieues de leur pays, libres quand on n'a plus besoin de leurs bras, libres quand on ne veut plus les nourrir, libres en définitive de demeurer dans l'esclavage ou de mourir de faim.
En second lieu, la Conférence, par des ménagements diplomatiques sans doute, ne s'était pas préoccupée de ce que le Cardinal lui avait si opportunément dénoncé : l'invasion progressive et redoutable des sectes musulmanes, fanatiques et menaçantes, dans l'intérieur africain. Il en exprima son regret. « Mais en somme, concluait-il, la Conférence portera des fruits de salut. L'œuvre de sang destinée à dépeupler notre continent, et poursuivant impunément sa marche séculaire, est enfin arrêtée. L'esclavage doit disparaître sous la réprobation de l'opinion indignée, sous les coups de la force que la Conférence a résolu sans faiblesse de porter partout où sévit le fléau destructeur. »
Alors, s'exaltant sur ce sujet : « A coup sûr, c'est un grand spectacle qui se prépare. L'histoire marquera l'année où il se présente au monde, comme elle a marqué celles où, selon la parole hier connue, ou eut dit que l'Europe chrétienne voulait s'arracher tout entière de ses fondements pour se précipiter sur l'Asie, afin d'y mettre un
terme à la servitude des chrétiens et à celle du sépulcre de Jésus-Christ. »
L'Archevêque faisait honneur de cette grande œuvre au Pape d'abord, à la Société anti-esclavagiste ensuite. La Société anti-esclavagiste et l'opinion tout entière en faisaient honneur au Pape et au Cardinal Lavigerie. Et quand luimême demandait aux représentants des comités d'inscrire en lettres d'or, en tète de leurs dyptiques, les noms de la Belgique, de l'Angleterre et de la Rome pontificale, il était un autre nom déjà inscrit et pour toujours au premier rang de ceux qu'il appelait « les promoteurs d'une révolution qui allait faire entrer la quatrième partie du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la vie » : ce nom, c'était le sien.
Un bref du Pape, à la date du 17 juillet, fut le remerciement de l'Eglise au Cardinal Lavigerie, aux puissances signataires de l'acte de Bruxelles^ aux missionnaires de l'Afrique, et jusqu'à ces chrétientés naissantes de l'Ouganda, si empressées d'abriter leur liberté et leur salut à l'ombre de la croix.
Le Cardinal avait fait son œuvre principale : provoquer et obtenir une action officielle, commune et énergique des puissances européennes; et s'en fût-il tenu là, il eût assez fait pour mériter excellemment de l'histoire et de l'humanité. Aussi bien, c'est grâce à lui qu'on allait voir les abominations de la traite sur terre reculer peu à peu devant l'occupation, l'influence ou les armes des nations chrétiennes déjà ébranlées et mises à l'œuvre sur les divers points du continent noir. Qu'elles y cherchassent leurs propres intérêts nationaux et coloniaux, autant que ceux de la charité et de l'humanité, nous n'avons pas la simplicité de le méconnaître : Dieu sait faire tourner à ses fins les desseins des hommes. Mais il n'en résulte pas moins qu'en fait la chasse à l'homme est abolie en Afrique, qu'elle ne s'y pratique qu'exceptionnellement, rarement, par fraude et par surprise, en attendant que l'esclavage, là
condition servile, antérieurement existante et encore maintenue par habitude et par intérêt, disparaisse à son tour et par extinction. Quant à la France, n'oublions pas que c'était à la même date qu'elle entreprenait son expédition au Dahomey, ce repaire du plus effroyable esclavagisme qui fût dans l'Afrique entière.
Maintenant c'était l'heure de la réunion libre. Le Cardinal écrivit à tous les comités anti-esclavagistes que le Congrès naguère impossible à Lucerne allait s'assembler à Paris. Lui-même prit le chemin de la France, 3 août 1890.
Ce Congrès ne pouvait avoir ni l'importance, ni la durée de la Conférence de Bruxelles, de laquelle il n'était plus maintenant que l'épilogue. Les comités de toutes les nations n'en tinrent pas moins à y être représentés par leurs plus hautes personnalités. L'Allemagne, F Autriche-Hongrie, la Belgique, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Portugal y eurent leurs délégués, outre un bon nombre de membres de comités français. M. Keller en reçut la présidence effective. Le Cardinal s'y était réservé le premier mot et le dernier.
Le dimanche 21 septembre, le Cardinal devait en faire l'ouverture par un discours prononcé dans l'église Saint- Sulpice.
Le matin même de ce jour, arrivait à Paris, du fond de son Afrique équatoriale, Mgr Livinhac, Supérieur général des missionnaires d'Alger, parti la veille de Marseille. Ce fut comme un coup de théâtre de la Providence . Quand le soir de ce dimanche, le Cardinal monta dans la chaire de Saint-Sulpice, devant les représentants de l'Europe chrétienne et une assistance sans nombre, son cher fils était là, en face de lui, entouré de quatorze nègres qu'il avait amenés de l'Ouganda. La première parole de l'orateur fut pour lui souhaiter la bienvenue, et bénir le jour heureux où il lui était donné de le revoir. Il rappela ses souffrances et ses combats; puis il lui demanda ce que saint Cyprien demandait jadis aux confesseurs de la foi, d'intercéder auprès du Seigneur pour
lui obtenir à lui-même les pardons et les grâces de la clémence divine.
A ce même Saint-Sulpice où, deux ans auparavant, il avait ouvert sa campagne contre l'esclavage, le Cardinal venait rendre compte de ces deux années d'efforts couronnés aujourd'hui par la décisive conférence de Bruxelles. La fin du discours fut un adieu à la France, et la remise publique de son œuvre aux mains du cher fils que l'Afrique lointaine venait de lui rendre : « Je termine, mes chers frères; c'est le dernier discours que je veux adresser à la France. Je vois depuis longtemps à trop de signes que la vieillesse est venue pour moi avec ses infirmités, et m'interdit de porter désormais au dehors le reste de mes forces épuisées. J'en reçois d'ailleurs le signe manifeste par votre présence dans cette église en ce moment solennel, Monseigneur. J'ai obtenu du saint-Père que je pusse employer le zèle, les vertus et les talents que vous avez reçus de Dieu à la direction des œuvres de mission qui me sont confiées. Vous arrivez a temps aujourd'hui, Monseigneur. Sans doute, je ne suis point Elie, mais je dépose sur vos épaules, comme sur celles d'un autre Elisée, le manteau que je ne puis plus porter seul. C'est à vous qu'il appartiendra désormais de me remplacer en France et dans l'intérieur de votre congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres, de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l'ai fait si longtemps, ces mains qui ont été enchaînées pour l'amour de Notre-Seigneur et de leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je vais rentrer dans mon Afrique pour n'en plus sortir, et lui donner ce qu'il plaira à Dieu de me laisser encore de courage contre les années. Heureux si, n'ayant pu mieux travailler à la sanctification des brebis du Père de famille qui m'entouraient depuis plus d'un quart de siècle, il m'est donné de tomber du moins en poursuivant la, brebis perdue! »
Le Congrès tint ses séances, les 11 et 2 3 septembre. Le président, M. Keller, l'ouvrit par un discours-programme
d'une grande envergure. L'adhésion aux dispositions de l'Acte de Bruxelles, la recherche des ressources indispensables aux œuvres africaines, la question des « travailleurs libres », la résistance au fanatisme mahométan africain Madhisme, Snoussisme, le projet du chemin de fer saharien, la création d'un corps de pionniers de Sahara, furent le sujet des délibérations et des discours, entre lesquels on remarqua celui d'un orateur belge, M. Descamps-David, sur « l'Afrique nouvelle ». Le Cardinal Lavigerie reparut à la séance de clôture. Il ne parla point, mais s'adressant à M8r Livinhac : « Voilà mon discours, dit-il. C'est mon fils; celui que la Providence vient de m'envover pour partager mes travaux et les continuer après moi! » Le missionnaire, mis en demeure, raconta, avec l'émotion des souvenirs, les récents événements de l'Ouganda. A la fin de la séance, lorsque M. le marquis de Vogué annonça qu'il allait donner lecture des résolutions adoptées par les congressistes : « Permettez-moi de me lever, ditl'Éminence, pour écouter les ordres que vous allez nous donner. » Le secrétaire de Y Anti-slavery Society, M. Allen, ayant adressé ses remerciements et ceux des délégués étrangers au Cardinal, celuici pour toute réponse lui ouvrit ses bras et lui donna l'accolade fraternelle. Quelques jours après, Y Anti-slavery Society, remerciant à son tour le Cardinal Lavigerie, lui exprimait le désir que le prochain Congrès des comités se tînt à Londres, deux ans après, en juin ou juillet 1892.
Quant à la Belgique, elle n'en était plus aux discours; chez elle, l'action était commencée. Quelques mois auparavant partait d'Anvers la première des expéditions anti-esclavagistes destinées à porter secours à Joubert et à fonder le long du Tanganika une série de postes armés pour servir de barrière contre les razzias des traitants. M. Hinck, de l'armée belge, en avait le commandement, M. Paul Van Kerchove était son compagnon. A leur embarquement, M. Jacobs avait dit à la petite troupe et à leurs chefs : a Dans quelques instants, le vaisseau va lever l'ancre. En
avant donc vers l'Afrique ! Nos cœurs vous y suivront. Que Dieu vous ait en sa sainte garde ! En avant pour la cause la plus noble qu'il y ait sur la terre : la cause de Dieu, de la patrie et de l'humanité ! »
En Hollande, au contraire, le gouvernement du roi avait cru devoir suspendre son adhésion à la Conférence de Bruxelles, par des considérations d'intérêts commerciaux. Cet ajournement était d'autant plus de conséquence que l'Acte de Bruxelles ne devenait exécutoire que moyennant l'adhésion de toutes les puissances qui avaient précédemment signé l'Acte général de Berlin. Le Cardinal s'adressa directement au roi, par une lettre du 22 septembre 1890.
Cette lettre, il voulut que, par un aimable artifice, elle fût transmise au vieux roi par la main de sa jeune enfant, la princesse Wilhelmine, son héritière présomptive. Il suppliait Sa Majesté de ne plus retarder une adhésion à laquelle était attachée la cessation de l'effroyable fléau de l'esclavage : « Sire, disait-il au vieux roi, nous devons tous rendre compte à Dieu de notre vie. Je ne pourrais me résigner, à mon âge où je vois l'éternité déjà si proche, à me reprocher, en paraissant devant Dieu de n'avoir pas tout épuisé pour faire cesser ces souffrances. Sire, au nom de l'honneur chrétien, du bonheur de votre enfant, daignez donner l'ordre d'ajouter sans délai la signature de Votre Majesté à celle de toutes les puissances de la Conférence de Bruxelles. Pardonnez-moi, Sire, ma hardiesse : Elle vient tout entière de vos vertus, de votre bonté si connue de votre peuple, et aussi de la pitié que m'inspirent la misère, les larmes, le sang versé dont je suis le témoin. » Près de quatre mois après, 4 janvier 1891, la reine Emma, régente des Pavs-Bas, informait par télégraphe le Pape et le Cardinal Lavigerie que le premier acte de souveraineté de sa fille, après la mort du roi, avait été la signature de l'Acte de Bruxelles.
Un des vœux du Congrès anti-esclavagiste de Paris avait été qu'il fût demandé au Souverain Pontife d'instituer une
quête annuelle générale en faveur de l'œuvre. Le Cardinal Lavigerie devait aller lui-même porter cette requête au pied du trône pontifical. Il partit, précédé par Mgr Livinhac et ses nègres. Le 8 octobre, à minuit, il descendait à l'hôtel de ^Londres; et le surlendemain il était appelé à l'audience de Léon XIII dont il n'avait jamais reçu un accueil plus paternel et plus reconnaissant. Deux jours après, Mgr Livinhac était présenté au pape , le père Girault avec lui. Le saint-Père leur ouvrit ses bras comme à des confesseurs de la foi ; il confirma Mer Livinhac dans son titre de Supérieur général des missionnaires d'Alger. A leur tour, les quatorze nègres de l'Ouganda furent reçus par Sa Sainteté. Huit jours après, six d'entre eux étaient conduits à l'Institut médical de Malte.
L'affaire de la quête annuelle et universelle, en faveur de l'abolition de l'esclavage, fut terminée sans retard. Ayant entendu la commission cardinalice réunie le 16, et de laquelle Mgr Lavigerie était membre, le Souverain Pontife établit : i° que lui-même adresserait une Lettre à tous les évêques du monde catholique, ordonnant qu'une quête fût faite chaque année à cette intention, le jour de la fête de l'Epiphanie ; 20 que les offrandes des fidèles de l'univers chrétien seraient remises à la Propagande, qui en ferait ensuite la distribution à toutes les nations établies ou à établir dans les pays à esclaves ; 3° que les fonds ainsi recueillis dans chaque État seraient consacrés aux missions africaines attribuées à cette nation.
Enfin, dans ces mêmes jours, le R. P. Toulotte apportait à Rome les actes du dernier concile de Carthage, que le Cardinal présentait à l'approbation du Saint-Siège.
Cependant un autre et plus grave objet avait occupé les audiences intimes du Vatican. Il s'agissait de la France. Lorsque, le 20 octobre, le Cardinal quitta Rome, il emportait dans son cœur le dessein du grand acte qui allait éclater dans son toast iV Alger, et que nous raconterons au chapitre suivant.