GEMENT. ATTITUDE DU NONCE • SON RAPPEL. CONSULTATION DU
CARDINAL RICHARD. l'uNION CATHOLIQUE. ADHESIONS EPISCO-
PALES. SOUFFRANCES DU CARDINAL. DECLARATION DES CINQ CARDI- NAUX. L'ENCYCLIQUE PONTIFICALE. ACTION DE GRACES.
La politique du Cardinal Lavigerie s'était déjà plusieurs fois formulée publiquement dans les trois points suivants :
« Regarder tout pouvoir régulier, dans l'ordre propre de son action, comme l'expression et le représentant de la Providence, et se soumettre, quelle qu'en soit la forme, au gouvernement légal de son pavs. — Pratiquement, comme citoyens, remplir les devoirs que nous dicte notre conscience, en nous inspirant pour cela, en premier lieu, des droits et des intérêts de la religion et des âmes; comme prêtres, ne pas nous immiscer aux choses de la politique intérieure, et nous abstenir d'entrer dans les compétitions de partis auxquelles ne peut être mêlé notre ministère. — Mais, en même temps, regarder comme notre devoir propre de résister aux injustices et aux abus du pouvoir, en défendant la religion et les œuvres catholiques, et cela au
péril de notre fortune, de notre repos, de notre vie même, si c'est nécessaire. » Tel était littéralement le programme formulé par lui à l'usage de ses prêtres et de ses missionnaires, particulièrement dans les instructions pastorales qu'il leur adressait à l'occasion des élections législatives, en i885 et en 1890.
C'est à peu près dans les mêmes termes qu'il le présentait encore à ses diocésains, le 3 février 1890, en leur communiquant l'Encyclique Sapientiœ œternse : « En résumé, disait-il, ce que doivent faire aujourd'hui pratiquement les catholiques de France, c'est se soumettre simplement à la forme du gouvernement national, recommander l'union entre les catholiques, profiter de cette union pour défendre avec plus d'énergie, dans les assemblées, dans la presse, auprès des pouvoirs publics, la cause et les droits de la religion, s'abstenir de prendre part aux querelles, aux passions, aux entreprises purement politiques des partis, et implorer surtout le secours de Dieu sur la France et l'Eglise. »
Il savait que cet esprit de soumission politique d'une part et de résistance religieuse de l'autre était particulièrement celui de Léon XIII ; et, lorsqu'une fraction de la presse catholique ou conservatrice avait hésité ou répugné à entrer dans les mêmes voies, on se souvient des avertissements à la fois bienveillants et menaçants qu'il lui administrait dans ses lettres, ne comprenant pas que des fidèles et des prêtres pussent placer leur pensée et leur conduite personnelles hors de la direction du pape, et du pjape régnant. « A la fin, écrivait-il, j'étais affligé et inquiet du peu d'attention pratique que l'on prêtait en France aux enseignements, aux conseils du saint-Père, et à ceux de plusieurs évêques » ; et il déclare que c'est pour cela « qu'il avait prononcé le toast tel qu'il est ».
Avant son départ pour Rome, il avait eu avec le président Carnot, à Fontainebleau, une entrevue autour de laquelle on fit alors beaucoup de bruit. Il ne s'ouvrit jamais à personne
liai LE CARDLNAL LAVÏGERIE.
de ce qui avait été dit dans leur entretien. Mais on savait que le Cardinal, craignant qu'on n'inclinât le Saint-Siège à s'allier plus intimement à des puissances étrangères ou hostiles à la France, s'appliquait à démontrer à la cour de Rome que l'union avec la France était la plus utile aux intérêts de l'Eglise. Et comme dans cet état de choses l'adhésion des catholiques français à la République, provoquée par le Saint-Siège, eût été le ciment le plus solide de cette union, on en conclut qu'à la suite de l'entrevue de Fontainebleau Mgr Lavigerie était allé à Rome pour négocier dans ce sens. Ce ne sont là sans doute que des présomptions nées de la coïncidence des faits. Seulement on se souvient, à l'évêché de Marseille, et l'on nous écrit de là que, passant par cette ville en se rendant à Rome, « le Cardinal, sans rien dire de l'entrevue de Fontainebleau, laissa facilement comprendre quel était le but de son voyage à la Ville éternelle : il allait s'yoccuperdu ralliement à la République, et amener une solution publique à cet effet : — Vous ne serez pas étonné, dit-il à ses amis, de me voir publier une Lettre pastorale à Rome, hors la porte Flaminienne, sur la même question, suivant les pensées du Pape. »
Léon XIII, nous l'avons vu, s'était ému d'entendre les hommes du gouvernement, tels que M. Grévy dans sa réponse à la lettre pontificale de mai i883, et précédemment M. de Freycinet, dans son discours au Sénat, en juin 1879, accuser des maux de l'Eglise de France l'alliance des catholiques et du clergé avec les ennemis de la République, et leur « attitude belligérante » contre elle. Etait-ce là le motif ou simplement le prétexte de la persécution? Prétexte ou motif, il était expédient de lui enlever ce subterfuge et de dissiper ce malentendu, par la franche acceptation d'une forme politique qui n'avait rien par elle-même de contraire aux principes enseignés par l'Eglise et que la nation avait, à plusieurs reprises, sanctionnée par ses suffrages. On devait espérer alors que le gouvernement, s'il était vraiment sincère et consé-
quent avec lui-même, ne refuserait pas un concours qui lui était une force, et que la République se montrerait reconnaissante d'une accession qui achèverait de rallier à elle le pays tout entier. Que si, au contraire, il arrivait qu'elle repoussât de son sein ces hommes nouveaux, parce qu'ils étaient chrétiens, elle se démasquerait en montrant qu'au lieu d'être le gouvernement de tous, elle n'était que le gouvernement d'une faction, qu'elle faisait la guerre à l'Église, non par raison d'État, mais uniquement par passion de parti, et qu'au lieu d'être un régime de liberté et de justice, elle ne représentait que l'oppression, le mensonge et le mal. Quant à la Papauté, par ces généreuses avances, elle aurait fait son devoir, mis de son côté la sagesse, la charité et l'honneur, cherché à tout prix le salut et la paix, et délivré son âme.
Et il le fallait bien, car, dans les Chambres et dans la presse, les catholiques monarchistes, — et il n'y en avait guère d'autres, — ne pouvaient rien d'utile pour la défense de la cause religieuse, du moment que, sur leurs lèvres, elle paraissait se solidariser avec celle des anciens partis. Leur voix avait beau être l'organe de la justice et de la vérité, elle était inécoutée comme étant celle d'irréductibles ennemis de la République. De son côté, le Saint-Siège, et pour la même cause, ne rencontrait qu'échecs à sa diplomatie : « Le cléricalisme, c'était l'ennemi. » On le lui faisait bien voir. Après la loi scolaire, on avait eu la loi militaire, puis les innombrables laïcisations, la condamnation des prêtres et des évêques les plus indépendants, la suppression de leurs traitements, des circulaires ministérielles impertinentes, enfin vingt mesures oppressives qui démontraient à la fois et l'acuité du mal et l'urgente nécessité du remède.
Ce remède, Léon XIII espéra le trouver dans la formation, au sein de la nation et dans le parlement, d'un parti constitutionnel qui, prenant pour base la loyale acceptation du régime présent, pourrait se faire désormais écouler el
respecter des masses républicaines, en plaidant les intérêts religieux d'un pays dont il reconnaîtrait le gouvernement. Là lui parut l'issue à l'impasse où nous étions engagés depuis vingt ans. Il en parlait volontiers aux évèques de France venus pour le visiter, leur montrant ce qu'il croyait sage et utile de faire pour le bien de l'Église, suivant les moyens, les convenances, les possibilités et facilités de chacun. Ainsi par exemple, en avait-il conféré récemment, avril 1890, avec le Cardinal Place, archevêque de Rennes.
Mgr Lavigerie n'arrivait pas à Rome mandé par Léon XIII; il n'y venait recevoir aucune mission à cet égard. Voici d'ailleurs et d'abord de quelle sorte lui-même rapporte ce qui se passa entre le saint-Père et lui, dans une de ces audiences du 10 au i4 octobre 1890 :
« Je m'étais rendu à Rome pour rendre compte au saint- Père de ma croisade contre l'esclavagisme , et lui présenter Mgr Livinhac tout récemment promu aux fonctions de Supérieur de nos missionnaires d'Alger. Je trouvai Léon XIII tout plein sans doute de cette pensée de la rédemption de l'Afrique; mais il me manifesta une pensée plus large et plus haute, qui embrassait le monde chrétien tout entier et particulièrement la France. Aussi me demanda-t-il d'interrompre pour un moment l'œuvre anti-esclavagiste que j'avais entreprise, et daigna-t-il m'exposer ses vues. J'étais frappé de leur sublimité et de leur simplicité tout ensemble ; mais néanmoins je ne me dissimulais pas, vous le savez, au milieu du trouble qui semblait régner dans tant d'esprits, et des divisions qui nous entraînaient à notre perte, quels orages j'allais susciter, en prenant l'initiative d'un mouvement auquel le monde paraissait, en ce moment même, étranger. J'allais porter un coup terrible aux convictions et aux espérances de gens dont les subsides assuraient le pain de mes missionnaires. En avais-je le droit? J'entrevoyais aussi déjà les vengeances que quelques-uns chercheraient à tirer de moi et de mes œuvres pour arrêter ma voix. Je le dis au saint-Père. Mais il me répondit que peu
importaient les considérations secondaires; que c'était la volonté du Pape que je fisse ce qu'il me demandait comme .un acte d'obéissance, de soumission filiale... Malgré tous les inconvénients que je prévoyais et qui ont encore été dépassés, je résolus de me sacrifier moi-même puisqu'il le fallait et de faire ce que voulait le Pape.
ce J'avais alors à Rome auprès de moi l'un des chefs de la congrégation des missionnaires d'Alger. Vous connaissez son esprit de foi, d'obéissance, sa piété humble et modeste. Je résolus donc, avant que de rien faire, de le consulter à mon tour et de contrôler mes pensées par les siennes. Lorsque je lui eus exposé les pensées du pape et aussi les résultats que pouvaient entraîner pour nous et même pour nos œuvres d'apostolat la mission dont le saint- Père me chargeait, Mgr Livinhac me dit simplement : « Le a Pape le demande ; c'est pour le bien de l'Église ; nous (( ne pouvons lui rien refuser, dussions-nous être écrasés « nous-mêmes sous nos propres ruines. »
Ce récit, publié par le Cardinal dans une Lettre pastorale du 11 février 1892, reproduit alors par la presse française, et à Rome par le Moniteur du 1 1 mars, inséré dans divers écrits sur le même objet, mais exagéré et dramatisé par plusieurs, appelle quelques éclaircissements. Nous sommes maintenant en mesure de le compléter, en le simplifiant.
Le Cardinal venait donc de faire connaître au saint-Père des résultats de son œuvre anti-esclavagiste, lorsque, passant de là aux affaires de France, il l'entretint de l'état déplorable dans lesquels se trouvait le pays. Il ne fit aucune mention de sa visite au président de la République, ni de l'entretien que, disait-on, il aurait eu avec lui sur ces graves affaires. Mais il insista vivement sur l'inaction des monarchistes, ainsi que sur les lois hostiles à la religion votées ou proposées par les Chambres françaises. Cet intérêt de la religion était, pour le Vicaire de Jésus-Christ, l'intérêt suprême comme le salut de l'ftglise le premier de ses devoirs. Le Cardinal exposa que le seul moyen pratique de
s'opposer à tant de maux serait l'union des catholiques français sur le terrain constitutionnel, en se déclarant disposés à embrasser la forme républicaine désormais établie et consolidée en France, et de laquelle on ne pouvait prévoir le changement.
Le saint-Père entrait d'autant mieux dans ces vues qu'elles étaient conformes aux siennes. Mais il ne lui convenait pas d'en faire par lui-même, quant à présent du moins, l'objet d'une déclaration ; et nous savons, qu'entre autres raisons, il tenait compte des égards dus à tant d'excellents monarchistes français, fidèles à leurs traditions et à leurs convictions, lesquels sont presque partout au premier rang des catholiques les plus dévoués à l'Eglise et aux bonnes œuvres. Mais s'il était en France un évêque capable d'imprimer a l'opinion ce mouvement salutaire, c'était assurément le Cardinal d'Alger, actif, généreux, et devenu plus populaire encore par sa récente campagne contre l'esclavage africain. Mgr Lavigerie présenta les objections que nous venons de lire. « Sans doute, répondit le Pape, il y a des difficultés, mais il faut avoir bon courage. Courage! » Seulement il prit soin de lui faire observer qu'il convenait de ne pas trop exposer la responsabilité du Saint-Siège. L'Archevêque enfin demanda, comme il vient de le dire, à consulter le Supérieur et les membres présents du conseil de ses missionnaires.
C'est à la suite de cette audience que rentré chez lui, à l'hôtel de Londres, le Cardinal appelant Mgr Livinhac et le R. P. Toulottie, son assistant, leur demanda leur avis, en leur montrant les conséquences que cet acte pourrait avoir pour leur société. Le Supérieur répondit : « Ne vaudraitil pas mieux que cet acte fût accompli par un évêque de France? En Afrique, Votre Eminence sera trop loin pour répondre aux attaques qui ne manqueront pas de se produire. — Mais le saint-Père veut que ce soit moi, dit simplement le Cardinal. — Alors, Eminence, vous n'avez qu'à faire ce que vous dit le Pape, sans tenir compte de nous. Il
en adviendra de nos œuvres ce que le bon Dieu voudra. Il suffit que ce soit la volonté du Pape, et pour le bien de l'Église. )> C'est la réponse rapportée plus haut par le Cardinal, mais ici en termes plus simples.
La parole du saint-Père était un encouragement. Or pour Mgr Lavigerie, tel qu'il nous est connu, l'encouragement du Pape était un commandement : il le tint pour tel. De là les expressions de soumission, d'obéissance, de dévouement filial et autres de lui, qu'il faut entendre en ce sens. Mais, quels qu'aient été pour lui les sacrifices prévus et bravement acceptés, c'était en pleine conviction et libre détermination qu'il se faisait l'organe de la politique du Pape.
Maintenant il s'agissait de trouver et choisir l'heure, l'occasion, le mode de sa déclaration. Rentré à Alger dans l'après-midi du 27 octobre, le Cardinal, suivant sa coutume, monta faire ses dévotions à Notre-Dame d'Afrique, puis s'installa à Saint-Eugène, mais sans rien laisser paraître, dans son plus proche entourage, du grand poids qu'il portait maintenant sur ses épaules. Le 4 novembre, jour de sa fête, il installa comme Supérieur général à la maisonmère Mgr Livinhac, qui venait de débarquer cinq jours auparavant. Il se montrait fort heureux de présenter et de fêter ce cher et vénéré fils. « Regardez-le bien, disaitil aux novices, et aimez-le bien. Il est maintenant à vous! )>
Le 10 était le jour du départ pour la caserne dite d'Orléans, à Alger, de douze séminaristes diocésains ou missionnaires appelés sous les drapeaux par la nouvelle loi militaire. Le Cardinal les réunit à Notre-Dame d'Afrique, et là, prenant la parole, il les entretint douloureusement de cette loi sacrilège, de la terrible épreuve infligée à l'Église, du but satanique de cet internement de la jeunesse cléricale; et cela dans des termes qui ne laissaient guère prévoir la déclaration politique faite deux jours après, mais qui n'en marquaient que mieux la distinc-
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tion qu'il faisait et qu'il ne cessera de faire entre la République et ses œuvres.
Dans ces premiers jours de novembre, il avait pensé donner à sa déclaration la forme ordinaire d'une Lettre à son clergé, comme il venait d'ailleurs de l'annoncer à son retour à Marseille, avant son rembarquement. Ainsi parlait-il mystérieusement « d'un. travail » dont il était occupé et dont lui avait parlé le cardinal Rampolla. Mais tout à coup surgit une circonstance qui lui parut une issue ouverte par la Providence à ses perplexités. Il s'y jeta tout de suite et déterminément.
Depuis le commencement de novembre, l'escadre de la Méditerranée était mouillée en rade d'Alger où de grandes fêtes étaient données pour la recevoir. En l'absence du gouverneur général, le premier personnage officiel de la colonie se trouvait être le Cardinal archevêque. En cette qualité, il résolut d'offrir un banquet, dans sa résidence de Saint-Eugène, à l'état-major de l'escadre et à toutes les autorités militaires et civiles de la province. C'est là qu'il ferait solennellement sa déclaration en présence de cette imposante représentation de l'armée et de la France.
Le jeudi 12 novembre devait être ce grand jour. Le Cardinal se montra très agité durant les trois journées précédentes, qu'il employa à préparer l'allocution qu'il devait prononcer à la fin du repas. Il sentait les conséquences que devait avoir pour l'Eglise, encore plus que pour lui, l'acte considérable qu'il allait accomplir, et son émotion croissait à mesure qu'approchait cette heure solennelle.
Le jour même, de bonne heure, il manda près de lui deux enfants de l'école apostolique qu'il avait coutume de faire venir pour soutenir sa marche, à cause de ses douleurs; et que, pour cette raison, il appelait a ses deux cannes ». Ils le trouvèrent préoccupé extraordinairement. Il allait, venait en silence dans sa bibliothèque, se traînait s'appuyant sur eux, abaissant vers eux sa tête blanche en les interrogeant, puis s'asseyant, leur parlant de devoir à
remplir, de périls à courir, et d'un père à servir, par allusion à des choses qu'ils ne pouvaient comprendre : « C'est ainsi, racontent ces enfants, que nous passâmes la matinée jusque vers dix ou onze heures. Son Éminence nous renvoya alors, en nous embrassant et en nous recommandant de prier beaucoup pour Elle, surtout pendant le repas dont l'heure approchait. »
A cette dernière heure, il fit appeler un de ses prêtres, M. l'abbé Piquemal, aujourd'hui curé de Blidah. Il se sentait si fatigué qu'il avait pensé à lui pour la lecture de son toast. Il lui en remit le texte, lui en demanda son avis, appela son attention sur la phrase où il disait « qu'il ne craignait d'être désavoué par aucune voix autorisée », parla en termes ardents de l'Eglise, indépendante des formes politiques et des révolutions. Puis il demanda au prêtre d'essayer la lecture du discours à haute voix. Et, comme celuici mettait dans sa parole l'accent d'un enthousiasme qu'il croyait de circonstance, le Cardinal l'arrêtant lui donna le ton calme, modeste, digne et grave de l'acceptation résignée : il ne fallait rien de plus.
L'heure était arrivée. Vers midi, le Cardinal réunissait à sa table quarante officiers de la flotte, ayant à leur tète les vice-amiraux Duperré et Alquier, les contre-amiraux O'Neill et Auger-Dufresse, et, avec eux, Mgr Dusserre son coadjuteur, Mgr Livinhac, les généraux Bréard, commandant du XIXe corps; Bayard, commandant la subdivision d'Alger; Florentin, commandant l'artillerie; le préfet, le premier président, le procureur général, le recteur de l'Académie, le président du tribunal civil, le procureur de la République, le secrétaire général du gouvernement et les quatre conseillers du gouvernement. C'était une soixantaine des plus hauts personnages de l'administration, la magistrature, l'armée, la colonie et l'escadre : une image de la France.
« A la fin du repas, et le moment étant venu d'accomplir la plus redoutable action de sa vie, sentant qu'il serait
entendu de la France entière et que ses paroles ouvriraient peut-être une nouvelle période de l'histoire nationale, on dit que le Cardinal eut un moment de trouble. Il fit signe à l'abbé Piquemal de se placer à ses côtés pour être prêt à le suppléer au besoin. L'hésitation, en tout cas, fut de courte durée, et elle échappa aux convives. Il se leva donc, et, tout le monde debout, il dit d'une voix ferme :
« Messieurs, permettez-moi, avant de nous séparer, de boire à la marine française, si noblement représentée aujourd'hui au milieu de nous.
« Notre marine rappelle à l'Algérie des souvenirs glorieux et chers. Elle a contribué, dès le premier jour, à sa conquête ; et le nom du chef éminent qui commande actuellement l'escadre de la Méditerranée semble lui ramener comme un lointain écho de ses premiers chants de victoire.
« Je suis donc heureux, monsieur l'Amiral, en l'absence de notre gouverneur retenu loin de nous, d'avoir pu vous faire ici comme une couronne d'honneur de tous ceux qui représentent en Algérie l'autorité de la France, les chefs de notre vaillante armée, de notre administration et de notre magistrature.
« Ce qui me touche, surtout, c'est qu'ils soient tous venus à cette table sur l'invitation du vieil archevêque qui a, comme eux, pour mieux servir la France, fait de l'Afrique sa seconde patrie. Plaise à Dieu que le même spectacle se reproduise dans notre France, et que l'union qui se montre ici parmi nous, en présence de l'étranger qui nous entoure, règne bientôt entre tous les fils de la mèrepatrie !
« L'union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l'avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême; l'union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l'Église et de ses pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, elle ne nous
demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais lorsque la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l'épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.
a C'est ce que j'enseigne autour de moi; c'est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi, je suis certain de n'être point désavoué par aucune voix autorisée.
« En dehors de cette résignation, de cette acceptation patriotique, rien n'est possible en effet, ni pour conserver l'ordre et la paix, ni pour sauver le monde du péril social, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres.
« Ce serait folie d'espérer soutenir les colonnes d'un édifice sans entrer dans l'édifice lui-même, ne serait-ce que pour empêcher ceux qui voudraient tout détruire d'accomplir leur œuvre de folie, surtout de l'assiéger du dehors, comme le font encore quelques-uns malgré des hontes récentes, donnant aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos ambitions ou de nos haines, et jetant dans le cœur de la France le découragement, précurseur des dernières catastrophes.
« La marine française nous a, de même que l'armée, donné cet exemple. Quels que fussent les sentiments de chacun de ses membres, elle n'a jamais admis qu'elle dût ni rompre avec ses traditions antiques, ni se séparer
du drapeau de la patrie, quelle que soit la forme, d'ailleurs régulière, du gouvernement qu'abrite ce drapeau.
« Voilà une des causes pour lesquelles la marine française est restée forte et respectée, même aux plus mauvais jours, pourquoi elle peut porter son drapeau comme un symbole d'honneur partout où elle doit soutenir le nom de la France ; et, permettez à un Cardinal missionnaire de le dire avec reconnaissance, partout où elle protège les missions chrétiennes créées par nous. »
Aucun applaudissement, ni pendant ni après, ne répondit à ces paroles; chacun se rassit en silence. Il fallut que Mgr Lavigerie fit lui-même au Commandant de l'escadre l'invitation de porter sa santé : « Amiral, ne répondrez-vous pas au Cardinal? » Alors l'amiral Duperré se leva et prononça ces mots, rien que ces mots : « Je bois à Son Eminence le Cardinal et au clergé de l'Algérie ! » Le télégraphe, après coup et par ordre, les fit précéder de cette première phrase : « Je remercie Votre Eminence, au nom de la marine dont vous venez d'exprimer les sentiments. » Mais elle n'avait pas été prononcée dans la réponse. Ce silence, ce mutisme, cette froideur générale furent un premier coup porté au cœur de l'Archevêque. Il en devait recevoir d'autres.
Lors du départ des autorités, le Cardinal ordonna à la fanfare de ses Apostoliques de jouer la Marseillaise. On l'avait déjà jouée plusieurs fois à Saint-Eugène, comme on faisait des chants ou airs nationaux des divers Etats devant leurs représentants ; et nul, en Algérie, n'en avait témoigné ni scandale, ni étonnement. Dans la circonstance voulait-il en outre accentuer plus fortement, par cet air républicain, l'acte qu'il venait d'accomplir, et le rendre plus retentissant par un dernier éclat? On l'interpréta généralement en ce sens.
On nous raconte que lorsque, le soir même du toast, la nouvelle en fut portée au Pape par XOsservatore, Léon XIII n'en témoigna à son entourage aucun étonnement : « Quel
mal y aurait-il à ce que les catholiques de France imitassent en cela le primat d'Afrique? » Et comme le journal ajoutait que le Cardinal avait fait jouer la Marseillaise au départ de ses convives, le Pape sourit en disant : « Ah! cela, je n'en ai rien dit à Son Éminence! » Était-il besoin de le faire remarquer?
Il n'en fut pas de même en France. A peine la déclara don y fut-elle transmise télégraphiquement , qu'une grande clameur s'éleva de tous les points du pays. Le nom du Cardinal remplit toutes les feuilles publiques, celles de Paris d'abord, celles de la province ensuite. C'était l'orage qui se déchaînait; le Cardinal Lavigerie ne devait plus cesser de l'entendre gronder autour de sa tête jusqu'à son dernier jour.
Les journaux monarchiques chargèrent tous à l'envi, chacun à sa manière et avec son arme spéciale. La Gazette de France prit la chose au tragique, le Gaulois au comique. La Défense protesta d'une voix mourante au nom du centre droit et de la monarchie libérale; le Français, le Moniteur, la Patrie, au nom de l'Orléanisme ou de l'Empire. Mais encore ces organes conservateurs bien élevés revêtaient-ils d'honnêteté leurs blâmes ou leurs regrets. \J Autorité brisa tout : « L'acte du Cardinal était injustifiable. — Le pitoyable politique qui l'avait commis avait perdu en Afrique la notion exacte de la France. — C'était la capitulation sans conditions de la religion chrétienne devant la franc-maçonnerie. — Le Cardinal invite à baiser les pieds des bourreaux. — Jadis la foi punique était célèbre à Carthage : il serait regrettable que cette vertu théologale de contrebande inspirât exclusivement le Cardinal Lavigerie. — Heureusement le prélat ne représente que luimême, que ses intérêts plus ou moins avoués, que ses rancunes et ses mécomptes; — enfin sa déclaration n'est qu'un propos de table et un discours après boire. » On eut ainsi presque chaque jour, pendant plusieurs mois, l'insulte à jet continu.
Parmi les journaux d'église, le Monde, royaliste encore, mettait une sourdine discrète au blâme comme à l'éloge, protestant toutefois contre le débordement d'injures que la haine politique déversait sur celui qu'on saluait hier encore du titre de grand Français! La Croix, d'abord étourdie de la soudaineté du coup, se reprit bientôt ellemême, en se souvenant qu'elle était avant tout au service de l'Eglise. Quant à Y Univers, informé du lieu haut d'où partait le mot d'ordre, il n'hésita plus à conformer sa ligne à cette direction, dessinant lentement son mouvement tournant, y affermissant ses pas chancelants d'abord, et s'employant désormais à donner cette orientation à son public de catholiques, prêtres et laïques, attentifs et surpris.
Parmi les journaux républicains, centre gauche ou opportunistes modérés, la plupart virent dans cette évolution le profit futur de la République conservatrice, sans y pouvoir entrevoir encore le profit de l'Église : « C'est ainsi que doit parler un Évêque ! » répétèrent avec des nuances les Débats, la République française, V Evénement, la Paix, le Temps, le Figaro, la Liberté, le Petit Moniteur. Quant aux feuilles radicales, la Lanterne, la Justice, le Rappel, le Paris, le Mot d'ordre, elles n'eurent pas assez de sarcasmes contre le toast qui traitait leurs entreprises « d'œuvre de folie », et qui pressait les catholiques d'entrer dans l'édifice pour s'y mettre à leur place !
La presse de province reflétait toutes ces couleurs sous le feu des mêmes passions; et, il faut bien le dire, le mécontentement et la colère y avaient une très grande part.
Cette colère des partis arrivait au Cardinal exprimée dans tous les langages, y compris celui de la plus immonde grossièreté. On lui envoya de Marseille le texte de son toast souillé d'ordures , avec ces mots de lui : « Sans arrière-pensée. » On lui écrivit des lettres anonymes où il se voyait transformé en sans-culotte ou pire encore.
D'ignobles caricatures ameutaient le gros rire autour d'un Cardinal à barbe buissonneuse, près de qui des moines grotesques enflaient des cuivres d'où s'envolait la Marseillaise. Des coupures de journaux, que lui adressait régulièrement l'agence de publicité Y Argus, entassaient sur sa table des montagnes d'insolences dont il faisait son pain amer de chaque jour. Certain religieux, populaire dans le Midi par ses excentricités mystiques, lui écrivit une lettre dans laquelle il disait : « Après avoir pleuré sur la chute du P. Hyacinthe, faut-il que l'Église de France ait à pleurer aujourd'hui sur une chute plus lamentable encore ! » Le Cardinal se contenta d'envoyer la lettre au Pape.
Là, près du Pape, le Moniteur de Rome prit franchement, dès le 16 novembre, la défense du discours : « Le clergé français a trop souvent été accusé d'être le clergé d'un parti. Quand ce prétexte sera brisé dans les mains des ennemis ou des indifférents, la lutte ne sera-t-elle pas plus facile et plus fructueuse? » Le Moniteur prenait ses inspirations en haut lieu, et on le savait.
Cependant, en présence de l'emportement des partis, le Cardinal se demandait s'il avait été bien compris. Dès le surlendemain du toast, i4 novembre, il en adressa le texte à son clergé d'Alger. Sa lettre d'envoi, fort calme d'ailleurs au sein de toute cette tempête, demandait uniquement aux catholiques « de prendre part résolument aux affaires publiques, non comme adversaires de la forme du gouvernement établi, mais en réclamant droit de cité dans la République qui nous gouverne. » De plus, il prenait soin de dire que sa déclaration n'était que « le résumé succinct de son enseignement pastoral etl'écho fidèle des enseignements solennels du Vicaire de Jésus-Christ. » Surtout il ajoutait qu'il ne faisait pas de l'adhésion à la République « une affaire d'enthousiasme ni d'entraînement, mais une affaire de résignation et de raison, une affaire de conscience. » Enfin il se croyait le devoir d'expliquer que « si, en France, l'attitude des défenseurs de la République l'a pu faire
regarder comme un gouvernement impie et sectaire, cette impiété n'était pas de l'essence même de la forme républicaine, comme en faisaient foi la République chrétienne de l'Equateur et la République libérale des Etats-Unis. »
D'autres lettres semblables à celle-là se suivirent de près, dont chacune était destinée à dissiper un malentendu, détruire une calomnie. C'était une calomnie de croire et de laisser croire que, dans sa déclaration, le Cardinal acceptait la République en bloc, la République telle qu'elle était, avec ses lois oppressives de la liberté religieuse. « C'est une infamie, répondait-il indigné, c'est une infamie d'oser prêter ces pensées à un évêque qui a employé trente ans de sa vie en travaux et en luttes pour défendre la cause de la religion, et qui est résolu à s'opposer avec la même énergie à tous les attentats qui pourront se produire. »
Mais alors, puisque ces réserves étaient dans sa pensée, pourquoi ne pas les avoir mises dans son expression?
« — Ce n'en était pas la place, répondait-il encore. Ayant appelé à ma table les officiers et les fonctionnaires de la République, je ne pouvais faire devant eux, sans grave inconvenance, le procès de cette République qu'ils représentaient officiellement, et les condamner à entendre leur condamnation dans la sienne. »
— Mais enfin une déclaration de cette haute importance était-elle bien placée, dans un banquet, à table, sous cette forme légère d'un toast, sur les lèvres d'un Evêque qui dispose de tant de moyens de parler avec autorité et de se faire entendre avec respect?
L'Archevêque répondait que déjà vingt fois il avait dit équivalemment les mêmes choses dans ses instructions, mandements et circulaires, sans qu'on y fit même attention, et que ce n'était pas la peine de reprendre les mêmes sentiers pour aboutir au même vide. Du reste, c'était d'un discours politique qu'il s'agissait, et la France politique avait là à sa table sa plus magnifique représentation.
Restait la Marseillaise. Là était le dernier grief, le
grand grief pour beaucoup. Le clergé, la noblesse, la foule honnête qui juge de l'idée par son symbole, ne lui pouvait pardonner d'avoir fait jouer par ses élèves, — on disait même par les pères blancs , — l'hymne de sang au chant duquel leurs pères, leurs mères, leurs prêtres avaient été fusillés ou livrés à l'échafaud. Le Cardinal dissipa ce malentendu, comme les autres. La Marseillaise, à l'étranger, dans toutes nos colonies, c'est l'air national, le mémorial de la patrie française, sans aucune évocation révolutionnaire, sans aucune odieuse signification ; il citait des témoignages et apportait des faits. Chacune de ces explications était l'objet soit de communications aux journaux, soit de circulaires au clergé. Il en fit aussi le sujet d'une lettre publique auR. P. Louail, Supérieur de sa procure des pères blancs, à Paris, à qui il écrivait : « Bornez-vous à fournir ces éclaircissements, mon cher père, et restez complètement indifférent aux injures. » Et au clergé d'Alger : « Travaillons à la fondation d'un grand parti conservateur national. Je le répète : là est le salut de la France. »
Quelques membres du haut clergé le pensaient déjà comme lui. Dès le i5 novembre, Mgr Isoard, évêque d'Annecy, adhéra, par lettre publique, à l'initiative du cardinal d'Alger. Il le félicita « d'ouvrir une voie nouvelle », en déclarant que lui-même « aimait à s'y engager dès ce moment » . Sa thèse — une thèse personnelle, — était que l'esprit monarchique n'existant plus en France, la monarchie ne s'y rétablirait jamais d'une manière durable. Outre cette lettre, le Cardinal parlait encore d'autres lettres épiscopales pareillement encourageantes ; mais il les gardait secrètes, soit qu'il y fût obligé, soit qu'elles missent à l'adhésion des conditions et des réserves. Enfin quelques Semaines religieuses, organes des évêchés, celles de Mende, de Rodez, de Chàlons, de Soissons, s'enhardirent à entrer dans le mouvement qu'elles pressentaient devoir être la marche de l'avenir. Mais la plupart ne sachant encore
d'où soufflait ce vent nouveau, n'osaient y tendre leur voile et attendaient le signal du Pilote suprême.
Quelques-uns de nos hommes politiques se déclaraient plus ouvertement. C'est dans les mêmes jours que M. Piou, député catholique de la Haute-Garonne, publia le programme d'un parti de la paix religieuse et sociale duquel il disait en finissant : « La constitution de ce parti n'est possible qu'à une condition : c'est que la question constitutionnelle qui nous divise soit écartée, que le principe du gouvernement établi soit accepté, et que la lutte ne s'engage plus ni directement, ni par sous-entendus, sur la forme de gouverner. » A quoi des journaux républicains modérés, comme les Débats, répondaient « qu'ils ne voyaient pas pourquoi la République de M. Piou n'aurait pas sa place au soleil de France, aussi bien que celle de M. Clemenceau? » Quelque temps après, février 1891 , M. Piou obtenait du Pape une longue audience et recevait du saint- Père les mêmes encouragements que Msr Lavigerie luimême.
M. Jules Delafosse, député du Calvados, s'exprimait plus carrément encore , dans un article du Matin : « Le discours prononcé par le Cardinal devait faire beaucoup de tapage, il en a fait... Nous entrons dans la République, déclarent les catholiques, non pour subir vos lois, mais pour vous imposer les nôtres; pour abroger tout d'abord ces lois monstrueuses qui sont l'horreur du présent et resteront l'étonnement de l'avenir... Et ne croyez pas que ce soit œuvre malaisée ou lointaine. Que trois cents candidats arborent ce programme, et la République changera de maîtres. Il suffît pour cela de parler au suffrage universel la langue qui lui convient, et c'est une éducation qui progresse tous les jours. »
Par contre, à l'extrême droite, Mgr Lavigerie voyait se dresser contre lui, des rangs mêmes de l'épiscopat, le plus rude, le mieux armé de ses adversaires politiques : Mgr Freppel. La confraternité entre les deux évêques n'a-
vait jamais tourné à une sympathie profonde ni d'esprit ni de cœur. Tous deux avaient leur grandeur, tous deux auront une belle place dans l'histoire de l'Église de France, mais ni au même titre, ni sur le même rang. L'intelligence, l'action, le talent, la tenue, les opinions, le langage, tout différait entre eux. Ils ne se ressemblaient que par l'absolutisme de leur caractère ; ce qui n'était pas fait pour les rapprocher.
Dans deux articles consécutifs de son journal Y Anjou, publiés en novembre, articles non signés, — un écrivain de cette marque a-t-il besoin de signer? — l'éloquent député reprenait une à une les assertions du toast pour les jeter à bas, d'une main armée tour à tour de raison et de paradoxe, de logique et d'ironie, parfois de sarcasme et d'amertume, mis au service d'une passion que contenait à peine le respect d'un si auguste contradicteur. Les deux articles, le premier surtout, étaient d'une véhémence entraînante contre cette troisième République dont il déshabillait le passé, pièce à pièce. — « L'épreuve en est faite, » dit Mgr Lavigerie ; oui, l'épreuve est faite ; mais quelle épreuve, grand Dieu ! . . . — « Il faut entrer dans l'édifice. )> Oui, mais à une condition : c'est de n'être pas obligé de laisser à la porte, la dignité, la conscience, l'honneur. — « La volonté du peuple s'est nettement affirmée. » Oui, mais dans quelles sortes d'élections!... — On parle de « conserver la paix, de sauver le culte, d'arracher le pays aux abîmes. » Mais qui a semé la division, menacé le culte de suppression, et creusé ces c bîmes, sinon la République?
Avec une grande habileté, retournant contre Rome l'argument de son collègue en faveur de l'acceptation d'un gouvernement de fait, Mgr Freppel demandait quel parti M. Crispi ne pourrait pas tirer de cette volonté populaire affirmée par ses votes, si quinze ou vingt années légitimaient l'acceptation sans arrière-pensée d'un régime établi révolutionnairement ? « Il peut paraître imprudent d'é-
noncer à Paris ou à Alger des théories que nos adversaires ne se feront pas faute d'appliquer à Rome. — Et le Moniteur de Rome répondait qu'on ne pouvait établir de parité entre l'intérêt politique et dynastique des princes, d'une part, et d'autre part l'intérêt religieux au nom duquel le Pape revendiquait son domaine temporel comme seule garantie et condition présente de son indépendance et du libre exercice de son ministère.
L'Evêque d'Angers concluait : « quant à nous, entre une république athée qui n'entend renoncer à aucune de ses erreurs et une monarchie chrétienne qui présenterait toutes garanties à la religion et à la patrie, notre choix est fait depuis longtemps. Aucune invitation, d'où qu'elle vienne, ne nous fera changer d'avis. » Mais cette monarchie idéale, « la monarchie chrétienne, présentant toutes garanties à la religion et à la patrie, » si désirable à tous, avait-elle quelque chance sérieuse de s'établir dans un pays où la République se consolidait chaque jour?
Le Cardinal, quant à lui, en exprima sa pensée, mais cette fois avec une dureté qui le rendit injuste envers les personnes et les partis vaincus. Était-ce représailles? Ou n'était-ce pas, comme l'ont dit ceux qui le voyaient de près, l'effet d'un état de surexcitation maladive et de fatigue fiévreuse qui ne permettait plus à sa main de mesurer ses coups?
En ces mêmes jours, 20 novembre, arriva d'Alger aux journaux de Paris, une lettre du Cardinal adressée à un catholique d'Amiens, rédacteur de la Croix de Picardie, qui lui avait fait part de ses perplexités au sujet de la politique du toast : « Et moi non plus, lui répondait l'Eminence, je ne me suis pas fait ma conviction d'un seul coup. J'ai passé par vos angoisses. Il a fallu pour fixer mes résolutions une expérience suffisante, et plus encore, la voix d'une autorité à laquelle nous devons tous obéir. »
Ce que cette expérience lui avait appris, en somme, c'est que les rois s'en vont. Il passait en revue chacun des trois prétendants d'hier et d'aujourd'hui à la couronne
de France : le comte de Chambord, le comte de Paris, le prince Napoléon, et il les déclarait équivalemment ou démissionnaires, ou déchus définitivement, ou ralliés à la démocratie républicaine. Puis, allant plus avant et généralisant ses observations, il déclarait impossible le retour à la monarchie, laissant même entrevoir l'établissement prochain de la République universelle. C'était la leçon que l'histoire avait donnée à un solitaire vivant en dehors du monde et des passions de parti. « Pour peu que l'on sache écouter les bruits qui arrivent jusque dans nos déserts, disait-il solennellement, la République, dans un temps prochain, sera partout indestructible... Mais j'avoue, ajoutait-il, que, dans une si grave matière, et devant des conséquences comme celles qu'on en doit attendre, j'aurais hésité, j'hésiterais encore, si nous n'avions pas, dans l'Eglise, un phare qui brille toujours, et que je n'eusse pu contrôler mes pensées à sa lumière. Ce phare allumé au milieu de nous, catholiques, jusqu'à la fin des temps, c'est le Pape. »
Cette lettre était malheureuse. En proclamant presque comme chose fatale et définitive l'avènement de la République universelle, le Cardinal élargissait l'écartement de l'angle qui le séparait de tous les partis monarchiques dont il s'aliénait l'esprit. En cela encore il dépassait la pensée du Pontife qui, en demandant aux catholiques d'adhérer au régime présent de leur pays, ne leur a jamais demandé d'abdiquer la pensée que leur pays quelque jour s'en pourrait donner un autre.
En troisième lieu et surtout, il offensait, sans raison et à son insu peut-être, une mémoire grande et chère à tous les catholiques, respectée de tous les honnêtes gens, celle du comte de Chambord. Il avait écrit que « la monarchie s'était suicidée avec M. le comte de Chambord ». Il avait rapporté de lui quelques paroles dites à lui-même desquelles il avait inféré gratuitement que le grand prétendant « n'avait pas voulu régner ». Il avait eu beau ensuite pro-
clamer que « ce noble prince était un saint » ; que personne « n'avait tenu si haut le drapeau de l'honneur chrétien » ; il avait eu beau rappeler, — afin sans doute que d'autres ne fussent pas tentés de le lui rappeler les premiers — que « le prince avait été son ami, son bienfaiteur, qu'il lui avait légué 100.000 francs par testament, pour ses œuvres africaines », il n'en ressortait pas moins que, de fait, l'héritier du trône de France avait renoncé à son droit, sinon manqué à son devoir.
Il était plus sévère encore envers le comte de Paris, un vrai chrétien lui aussi pourtant, mais qui, par son alliance avouée avec les boulangistes « s'était suicidé, disait-il, auprès de tous ceux qui croient aux principes immuables de la morale chrétienne, d'après lesquels le mal n'est jamais permis pour amener le bien. »
Encore une fois, ce double et triple réquisitoire était de trop. Et pour atteindre son but il eût bien suffi à l'Archevêque d'Alger de ces lignes finales : « Désormais la question est posée devant l'opinion. Les catholiques dignes de ce nom la résoudront par la résignation à la forme du gouvernement actuel, par la cessation d'une opposition systématique à la forme républicaine, qui rendrait stériles leurs efforts pour la défense de la religion dans l'ordre politique, et enfin par la formation d'une union catholique efficace qui leur a été si fortement recommandée. »
A la suite de sa lettre et de ses assertions sur M. le comte de Chambord , le Cardinal Lavigerie reçut des dénégations : il en devait recevoir. Elles lui vinrent de légitimistes considérables qui étaient ses amis ou ses admirateurs, mais non jusqu'à lui offrir en sacrifice la vérité de l'histoire et l'honneur du fils de saint Louis. M. Amédée de Margerie, doyen de la Faculté catholique des lettres de Lille, rapporta dans les journaux ces paroles qu'il avait recueillies de la bouche même du prince : « A ceux qui prétendent que le roi ne veut pas régner, dites que c'est comme s'ils disaient que le roi ne veut pas faire son salut, que le roi
ne veut pas aller au ciel. On ne fait son salut, on ne va au ciel qu'en remplissant son devoir d'état. Mon devoir d'état est de régner. » La veille, M. Lucien Brun, sénateur du Rhône, s'était empressé de porter le même témoignage d'après, non pas seulement un entretien d'une heure, mais toute la conversation, toute la correspondance d'un prince dont il avait été le confident jusqu'à la fin, et dont la dernière parole dite à lui avait été : « Adieu ! au revoir en France ! »
Mais la plus grande infortune de la lettre du Cardinal fut qu'elle en rappela une autre adressée autrefois par luimême à ce même prince; et celle-là était conçue en des pensées bien différentes. C'était celle du a5 août 1874? écrite après les entrevues de Carlsbad et de Marienthal, et que nous avons rapportée ; celle dans laquelle il le pressait d'en finir avec la République, fût-ce par un coup d'État, dont il lui donnait le plan tracé de main de maître. La copie en était demeurée aux mains du secrétaire du prince, le comte Henri de Vanssay, lequel avait cru aujourd'hui, pour l'honneur de son roi, pouvoir se servir d'une arme qu'une discrétion plus délicate lui eût peut-être commandé de consigner au fourreau. Mais le rapprochement de ces deux pièces était trop piquant pour ne pas tenter un adversaire politique. Publiée le 28 novembre dans la Gazette de France, cette lettre eut un grand succès de malice dans tous les rangs du public, comme il arrive quand les gens sont pris en flagrant délit de contradiction. « Toutefois la contradiction, comme on le remarquait aux Débats, n'était pas telle qu'il semblait entre l'homme (jui naguère avait désiré la restauration de la royauté et l'homme qui aujourd'hui, voyant l'impuissance définitive de ce désir, demandait l'adhésion ou mieux la résignation à la République, comme répondant aux volontés légitimes du pays. » — « Oui, disait-il lui-même à un publiciste : j'ai été légitimiste, et légitimiste militant. Et aujourd'hui me voici de venu républicain pour la même raison que j'étais légiti-
miste hier : l'intérêt bien compris de l'Église de France ».
Profondément blessé du procédé du noble comte, Mgr Lavigerie se dispensa d'y répondre. Je me trompe, il y répondit indirectement; et nous avons entre les mains la lettre que, quelques semaines après, il adressait à un neveu de M. de Vanssay, jeune séminariste d'Issy, qui lui demandait une place dans ses missions d'Afrique. C'était une belle occasion de vengeance; il la satisfit de cette sorte : « Mon très cher enfant, je reçois à Biskra, où ma santé me retient en ce moment, la bonne lettre que vous avez bien voulu m'écrire à l'occasion du nouvel an, et il me tarde de vous exprimer combien je suis touché et profondément reconnaissant du sentiment qui l'a dictée. Dans toute cette affaire du toast, où je n'ai fait qu'obéir au Pape comme je le devais, j'ai considéré d'avance comme le bénéfice de l'Eglise le bien qui en pourrait découler, et comme mon propre bénéfice les ennuis, les meurtrissures et toute une amertume de vieillesse que j'en retire personnellement. Je considère donc M. le comte de Vanssay comme mon bienfaiteur involontaire, et, dans ce sens, vous le comprenez, je ne puis que lui en garder une vraie reconnaissance. »
Msr Lavigerie était donc alors à Biskra. Il y était parti le 25 novembre. Le jour de son départ, recevant ses prêtres à l'archevêché, il tint à leur répéter qu'il n'était pas et ne voulait pas être un homme politique, qu'il n'était entré dans les affaires politiques de la France que pour se conformer à la pensée du Saint-Père, et qu'il n'était et ne serait jamais qu'évêque et missionnaire.
Biskra, où nous le retrouverons, ne lui donna pas la paix. La France se battait sur son nom et sur ses opinions. Bien qu'il eût déclaré « qu'il ne craignait d'être désavoué par aucune voix autorisée, » on en était toujours à se demander de qui il avait reçu mission ou permission de parler? Même plus tard encore, M. Etienne Vacherot lui en posait ainsi la question en un de ses livres : « Assurément,
Monseigneur, vous êtes un grand apôtre. Vous en avez toutes les vertus... Vous êtes le saint Bernard de la plus généreuse des croisades. Mais avant de prononcer ce grand discours sur la nécessité pour tous les catholiques de crier Vive la République ! n'eussiez-vous pas bien fait de consulter le Saint-Siège? Etes-vous sur d'avoir compris toute sa pensée? » M. deCassagnac écrivait, avec moins de formes, les 26 et 38 novembre : « C'est par des déductions fantaisistes et toutes personnelles que le Cardinal Lavigerie s'autorise du Pape. Il faut être Vacquerie ou Pelletan pour voir le Pape derrière les fantaisies carthaginoises du Cardinal Lavigerie. »
Bien plus, Y Autorité, dans un article de provenance romaine, Les Dessous de V affaire Lavigerie, informait ses lecteurs que non seulement le Cardinal n'était pas avec le Pape, mais qu'il était contre le Pape, et que son toast n'était qu'un fruit aigri de son ressentiment : « Le Pape, disait cette correspondance, venait de lui retirer la disposition des quêtes et sommes affectées à l'abolition de l'esclavage, pour en remettre la répartition et l'emploi à la Propagande. C'en était trop pour l'humilité du Cardinal. Comme César, il n'a pas aimé le second rang. Il a quitté Rome, soumis, mais non résigné. Obéissant à un sentiment d'aigreur, il a voulu faire parler de lui, et il y a malheureusement trop réussi. C'est un mauvais tour joué à la France et à l'Église. » Et charitablement on rappelait qu'autrefois, à son retour de Rome, Lamennais lui aussi avait écrit les Paroles d'un croyant!
Ce n'était pas de cela que s'inquiétait le Cardinal. Mais on lui avait dit que ses adversaires politiques « agissaient à Rome contre lui, et faisaient des démarches pour jeter l'incertitude dans l'entourage de Léon XIII, demandant au souverain Pontife de désavouer ses paroles ». — « Certainement, écrivait-il à Rome le 4 décembre, le saint-Père est le seul juge, quant au fond, des mesures qu'il doit prendre ; mais, en vérité, que pensera-t-on s'il revient sur des choses qu'il m'a dit avoir mûrement réfléchies?... »
378 LE CARDINAL LAVIGELUE.
Ses alarmes étaient vaines. Le Pape était avec lui. Les évoques qui revenaient de Rome en rapportaient et en publiaient le témoignage. De plus, la presse officieuse ou accréditée au Vatican en faisait foi. Le père Rallerini, de la compagnie de Jésus, directeur de la Cwiltà cattolica, faisait paraître sous le titre de Y Union catholique et conservatrice en France, une brochure qui apportait à Mgr Lavigerie l'adhésion de cette Revue autorisée, considérable, avec celle des théologiens qui y sont attachés. Un article très remarqué de X Osservatore romano prenait à partie M. Paul de Cassagnac, « pour son amère censure de la conduite du Saint- Siège et de ses représentants en ce qui regarde les intérêts religieux et les relations de l'Eglise et de l'Etat ». Il en était de même des autres journaux catholiques, tels que le Moniteur; et de là on pouvait conclure à une direction supérieure et commune. Mgr Freppel lui-même en trahissait son dépit, lorsqu'il écrivait dans Y Anjou : « Que les Suisses et les Allemands qui rédigent le Moniteur de Rome donnent leur adhésion enthousiaste à une république définitive, libre à eux. Mais cela, c'est notre affaire à nous, Français, de nobis res agitur ; et les conseils d'une feuille étrangère, n'ayant d'autre autorité que la sienne, ne pèsent d'aucun poids dans une question où notre liberté d'appréciation reste pleine et entière. »
Le Vatican parla lui-même ; et c'est au moment où le Cardinal faisait arriver ses respectueuses doléances auprès du Saint-Siège que le Saint-Siège confirmait, par un premier acte public, officiel, la doctrine du toast et son opportunité.
Dans le partage des esprits sur l'opinion du saint-Père , Mgr Févêque de Saint-Flour, voulant en avoir le cœur net, avait interrogé le 19 novembre Son Eminence le cardinal secrétaire d'État. Le 28, le Cardinal Rampolla répondit, au nom du Pape, sur ce grave sujet du conflit des catholiques, super re gravissima. Tels sont les termes mêmes du commencement de sa lettre.
C'était une Lettre doctrinale. D'abord Son Ëminence invoquait à l'appui de ses instructions la même autorité qu'avait alléguée le Cardinal Lavigerie, l'autorité des Encycliques pontificales : « Le sentiment du Saint-Siège est facile à connaître d'après sa doctrine exposée dans des actes publics. Il en ressort avec évidence que l'Église catholique, ni dans sa constitution, ni dans ses dogmes, n'a rien qui répugne à une forme quelconque de gouvernement. )>
Conformément a ce que le Pape avait dit en audience au Cardinal Lavigerie, cette Lettre rappelait que l'Église, s'élevant au-dessus des formes changeantes du pouvoir et du conflit des partis, considère avant tout l'avancement de la religion et le salut des âmes, comme étant le bien suprême qu'elle a mission de procurer, « Et, comme ellemême, dans cette vue, traite avec les États et les gouvernements, de même il convient que les fidèles, lorsque le bien de la religion l'exige, prennent part aux affaires publiques, ad rempublicam capessendam co?weniant, pour faire entrer la justice dans les constitutions et les lois. »
Comme le Cardinal Lavigerie, le Cardinal Rampolla estime « qu'il n'est pas douteux que les catholiques de France n'aient désormais à tenter une œuvre opportune et salutaire, et que, tenant compte de la situation actuelle de leur pays, ils ne se doivent décider à entrer dans une voie qui les conduise plus promptement et plus sûrement à la noble fin que j'ai marquée ». Il s'agissait donc d'une voie politique nouvelle.
Il fallait d'abord en finir avec les querelles de partis. La Lettre le disait encore, ainsi que le Cardinal. « Ceux qui continueraient à vouloir entraîner l'Église et les forces catholiques sur un champ de bataille trop étroit et à s'en servir pour des luttes issues des passions de partis, détourneraient ainsi leur esprit des intérêts supérieurs auxquels il est nécessaire qu'ils consacrent ces forces, et porteraient préjudice à l'illustre nation française. »
Enfin cette Lettre concluait : « J'ai le ferme espoir que dans l'avenir les catholiques verront quelles obligations leur sont imposées par les besoins de leur époque, et qu'obéissant à la parole de leurs pasteurs, ils se mettront à l'œuvre pour l'union des cœurs et la pleine concentration de leurs forces. »
Le Cardinal Lavigerie se déclara pleinement accrédité par cette instruction, pour générale qu'elle fût (i). Une lettre circulaire adressée aux fidèles, à l'occasion de la rentrée des Chambres, fut consacrée tout entière à démontrer « que les principes rappelés dans cette réponse romaine, sous une forme qui convenait à un ministre de Sa Sainteté, avaienl été ceux de ses propres enseignements et des actes accomplis par lui.
« Le saint-Père a donc pris officiellement en main l'œuvre commencée, dit-il. Il l'a fait dans cette Lettre où vous aurez remarqué les trois points principaux sur lesquels j'ai
(i) « La lecture de ce document, faite d'un esprit calme, dit l'historien très autorisé de Le'on XIII, M%r T'Serclaes, montrait suffisamment ce que demandait le Pape, et ce qu'il ne demandait pas aux catholiques de France. Il ne leur demandait pas de renoncer à leur attachement à la monarchie, ni à la fidélité aux dépositaires actuels de l'hérédité monarchique. Il ne leur demandait pas de juger intérieurement que le droit abstrait de tel ou tel prétendant fût périmé, ni que la monarchie ne fût pas le régime qui convenait le mieux à la France ou celui qui, en définitive, finirait par triompher. Il leur commandait beaucoup moins encore de faire amende honorable aux détenteurs actuels du pouvoir et d'accepter sans murmurer leurs lois persécutrices , que Rome assurément avait le très vif désir de voir abolies, mais qui ne pouvaient l'être que par l'action légale d'un corps électoral qui aurait renversé le ministère et la majorité. — Ce que Léon XIII faisait uniquement demander par l'organe des Cardinaux Lavigerie et Rampolla, c'était que l'action catholique se plaçât sur le terrain légal ; et que, mettant à part les intérêts dynastiques, quelque respectables qu'ils pussent être, on ne s'occupât plus que de défendre d'un commun accord les intérêts catholiques, mais en acceptant loyalement le régime constitutionnel existant, seul moyen de mettre la défense catholique dans une position solide vis-à-vis de l'ennemi. » [Le Pape Léon XIII, tome II, chap. xxxni, 33g.)
appuyé moi-même. Le premier est l'affirmation que l'Église ne répugne a aucune forme de gouvernement. Le second est le conseil pour les catholiques considérés comme tels de séparer leur cause et leur action de celle des anciens partis. La troisième est le conseil de s'unir étroitement entre eux sur le terrain des intérêts religieux. » Ayant ainsi résumé les propositions de la Réponse, en quelques lignes serrées comme les anneaux d'une chaîne, il envoya sa circulaire à sa procure de Rome pour que là elle fût mise sous les yeux de qui de droit : « Comme vous le verrez, dit-il, je n'ai fait qu'y reproduire la lettre de Son Éminence le Cardinal secrétaire d'Etat, en en martelant le sens, pour ainsi dire, afin de remédier aux atténuations que tout le monde, consciemment ou inconsciemment, lui avait fait subir. Cela m'a semblé absolument nécessaire et urgent, car les nouvelles que je recevais de France me montraient qu'on déraillait vraiment partout. »
Cependant, le mot de République, d'adhésion à la République, n'était pas prononcé dans ce document doctrinal qui s'en tenait aux principes desquels il n'y avait plus qu'à déduire les conséquences pratiques. Beaucoup ne surent pas ou ne voulurent pas le faire. De plus, un article de XOsservatore, paru le 12 décembre, et complétant la réponse du Cardinal Rampolla, sembla encore prêter des armes aux réfractaires. L'article se terminait ainsi : «LEglise, en traitant avec les pouvoirs constitués, n'entend ni reconnaître des droits à ceux avec qui elle traite, ni leur en accorder, pas plus qu'elle n'entend nuire aux droits de tiers. L'Église, qui n'a en vue que le progrès de la religion et le salut des âmes, ne regarde et ne réclame que la justice dans la pratique de telle ou telle forme de gouvernement. Elle n'exclut ou n'inclut un droit quel qu'il soit. Par où l'on voit si et comment l'on peut dire que l'Eglise est entrée dans une nouvelle voie, et que le Saint-Siège tourne à une révolution démocratique et républicaine. »
Rien n'était plus vrai ni plus sage. Mais plusieurs voulu-
582 LE CARDINAL LAVIGER1E.
rent y voir une sorte de jeu de bascule destiné à faire contrepoids, sinon à donner un désaveu à la déclaration politique d'Alger. Un journal humoristique de Rome, la Fanfulla, partit de là pour informer ses lecteurs que « le nonce de Paris avait été autorisé à déclarer que le Pape n'avait jamais chargé le Cardinal Lavigerie de parler comme il avait fait. Une note du Cardinal Rampolla aux nonces des puissances catholiques leur notifierait que les idées de l'archevêque d'Alger lui étaient personnelles et que le souverain Pontife réservait son opinion ».
Le nonce de Paris était alors Mgr Rotelli. En cette qualité, il estimait n'avoir qu'à s'en tenir strictement à ce que le saint-Père lui-même avait demandé au Cardinal Lavigerie : ne pas engager la responsabilité du Saint-Siège. Tandis qu'il exécutait scrupuleusement cette consigne, les partis monarchiques, le circonvenant de toutes parts, lui représentaient tout le préjudice qu'une évolution républicaine de la part de Rome porterait aux œuvres catholiques et en particulier au Denier de saint Pierre. Il en paraissait fort ému, il en disait ses craintes, et on en concluait à une mésintelligence entre Rome et Alger.
Dès lors la passion politique se donna libre carrière contre le bouc émissaire chargé seul de si formidables responsabilités. Un incident à peine croyable, suscité au Sénat, le 20 décembre, par un membre de la droite, M. le marquis de l'Angle-Beaumanoir, fit mieux voir que tout le reste le degré d'effervescence des esprits. Le noble sénateur, montant à la tribune, vint dénoncer en termes amers le cas de cet archevêque qui « revêtu de la pourpre romaine, possesseur de biens et de revenus considérables, était venu offrir à la République persécutrice de l'Eglise l'hommage de son dévouement ambulant ». Puis il demanda ironiquement au garde des sceaux « s'il n'allait pas retrancher le traitement du prélat néorépublicain qui faisait de la politique dans ces conditions extra-apostoliques, comme le gouvernement n'eût pas manqué de retrancher celui de
nos pauvres vicaires bretons à 4oo francs, si l'un d'eux se fût avisé de dire publiquement que le cabinet Freycinet n'était pas l'idéal d'un gouvernement chrétien ». Ce fut une longue diatribe. Les royalistes catholiques soulignèrent par des « très bien » et des applaudissements ces sarcasmes de leur collègue. Le ministre dut leur rappeler que « les paroles prononcées à Alger étaient celles d'un bon citoyen, plusieurs disaient d'un bon prêtre ; que la République ne pouvait que se féliciter de voir des hommes, placés à la tête des grands services publics, faire acte d'adhésion sage aux institutions du pays ». Le ministre ajoutait : « Je n'ai pas appris d'ailleurs que l'autorité à laquelle l'Archevêque, comme catholique, doit premièrement se référer, ait blâmé le sens de son discours d'Alger. » — Le sénateur protesta : « Quant à l'approbation de la cour de Rome, à laquelle on vient de faire allusion, dit-il, attendez-la! Vous l'attendrez longtemps. »
Ces dernières paroles, proférées même après la Lettre du Cardinal Rampolla, s'autorisaient-elles de l'attitude expectante du nonce? Mgr Lavigerie était fort incliné à le croire par sa correspondance. Il se plaignait beaucoup et fréquemment de lui : « Les discours tenus chez le nonce sont exploités par les adversaires, écrivait-il à Rome. La Lettre du Cardinal Rampolla y est détournée de son vrai sens. Qu'y a-t-il d'étonnant que les évêques se détachent de la pensée du Pape? » Il écrivait encore : « Il n'y a que déconsidération à attendre si l'on recule. Le Pape, à coup sûr, ne le fera pas; mais il doit empêcher son représentant à Paris de le faire... Il serait urgent, afin d'éclairer nos troupes abusées, qu'un mot carré fût dit sur ce sujet par le saint-Père ou par une voix autorisée. »
Son impatience éclatait contre ceux qui, disait-il, «trompaient le Pape sur la vraie situation des esprits qui font, en France, chaque jour de nouveaux progrès dans le sens de la profonde et sage politique de Léon XIII ; et qui trompent ensuite les évêques en interprétant inexactement et
incomplètement les pensées exprimées dans la lettre de S. E. le Cardinal secrétaire d'Etat. Ceci est très grave en soi-même. Mais ceci est très grave aussi qu'on me fasse passer pour un serviteur infidèle envers le souverain Pontife, à qui j'ai donné cependant de si nombreuses marques de dévouement! »
C'est le 10 janvier 1891 qu'il s'exprimait ainsi, dans une lettre destinée à Mgr Ferrata, secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires, très dévoué à sa personne. Lui fut-elle remise? je ne sais. Dans le brouillon qui nous en reste, des corrections ont adouci l'amertume de ses premières plaintes contre Mgp Rotelli. C'était son second mouvement, toujours plus calme que l'autre, et partant plus sage.
Aussi bien, peu de jours après, un nouvel encouragement, et celui-là tout personnel, lui arrivait de Rome. Répondant aux vœux que le Cardinal d'Afrique lui avait adressés pour la nouvelle année, le saint-Père lui écrivait ces paroles particulières et significatives : « Tout ce qu'a fait Votre Eminence répond parfaitement aux besoins du temps, à notre attente et aux autres marques de particulier dévouement que nous avons reçues de vous : Studia et officia tua... optirne congruebant rationi temporis, expectationi nostrœ, et aliis quœ jam edideras de egregiatua erga nos voluntate. La Lettre du Cardinal Rampolla avait justifié l'orthodoxie du toast, le présent Bref de Léon XIII en justifiait l'opportunité : optime congruebant rationi temporis^
Cette approbation, le Cardinal la communiqua aux fidèles dans une lettre où il se donnait de plus en plus ouvertement comme n'ayant été que l'organe du Pape : « Vous l'aviez bien compris, dès les premiers jours, vous, nos très chers Frères. Vous saviez que j'arrivais de Rome. Vous connaissiez les liens étroits de pensées et de sentiments qui m'unissent au souverain Pontife, et vous pensiez avec raison que c'était pour répondre à ses désirs que je profitais du séjour de la flotte française à Alger, pour frapper-
ce grand coup. J'ai cru devoir rendre compte à notre saint-Père le Pape de la manière dont je me suis acquitté de ce devoir; et voici de quelle sorte Sa Sainteté vient de me répondre. » Il en concluait que « sa mission était désormais terminée, puisqu'elle ne regardait que cette première initiative ».
La mission du Cardinal n'était pas terminée, quoi qu'il lui plût à dire, mais elle allait entrer dans une nouvelle phase. On annonçait déjà que Léon XIII allait faire entendre sa grande voix par une nouvelle Encyclique à l'Église de France. C'était, pour les monarchistes, un coup décisif qu'il leur importait de prévenir au plus tôt. Au mois de février, ils déléguèrent à Rome M^Freppel, avec une lettre collective de soixante députés hostiles à toute adhésion à la République, lesquels suppliaient le Pape de faire droit à leurs doléances et réclamations dans l'intérêtde la France et de l'Église elle-même. Arrivé le 9 février, admis à l'audience pontificale, le 1 3 et le 16, l'évêque d'Angers fut accueilli avec les égards dus à un si vaillant défenseur de l'Église. Mais la démarche de l'homme politique n'obtint aucun succès. Lorsque Mgr Freppel rentra à Paris, la lumière était totalement faite dans son esprit : sa cause était perdue.
Le Cardinal Lavigerie en fut rendu responsable. Il vit de plus en plus tarir la source des aumônes que ses œuvres d'Afrique recevaient des royalistes français. On menaçait d'affamer de même le Denier de Saint-Pierre. Le Gaulois avait dit, après la lettre du Cardinal Rampolla : « On s'aperçoit déjà des résultats de cette politique h Alger; on s'en apercevra à Rome. » On calculait que le toast d'Alger allait coûter trois cent mille francs aux missionnaires en six. mois. « Les pauvres enfants, s'écriait le Cardinal, ils pâtissent à cause de moi! » Mais eux aussi, dès la première heure, 1 avaient accepté de souffrir.
Ces premiers mois de l'année 1 891 furent ceux d'une effroyable mêlée des esprits. L'épiscopat était partagé. Beaucoup de ses membres hésitaient à suivre le Cardinal
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qu'ils trouvaient extrême. D'autres arrivaient à lui. "L'Univers du 3 janvier annonçait que « les archevêques et évêques de Tours, de Rouen, de Cambrai, de Baveux, de Langres, de Digne, de Bayonne, se groupaient autour du Cardinal Lavigerie ». Au mois de février, une longue note de lui, envoyée à sa procure de Rome, et destinée à être placée sous les yeux du saint-Père, constatait ce progrès : « Les esprits se calment en France ; la masse de la nation partage au fond ces sages et larges idées du Pape. Elle trouve qu'il n'y a qu'à se résigner à un état de choses inéluctable et à servir la République, dans la mesure du possible, pour remédier à la cruelle situation faite à l'Église. Les partis ne sont plus maintenus que par leurs chefs ; et ce qui soutient encore ces chefs, ce sont les mensonges effrontés semés sur les intentions du Pape. Je crois donc qu'il est absolument nécessaire de mettre une bonne fois les points sur les z, en rétablissant les faits dans leur vérité et dans leur simplicité. » A cette demande se mêlaient encore de très amères paroles sur la conduite du nonce et de douloureuses plaintes sur les calomnies auxquelles son propre honneur était abandonné. Mais craignit-il ensuite d'avoir excédé en cela? Quoiqu'il en soit, l'éloquente note, avant d'être placée sous les yeux du saint-Père, devait attendre un ordre exprès du Cardinal : l'ordre ne vint pas. Aussi bien, dans l'intervalle, au commencement d'avril, il apprenait à Biskra que Mgr Rotelli allait quitter Paris pour revêtir la pourpre; et que son successeur désigné à la nonciature était Mgr Ferrata, son confident et correspondant dans ces dernières affaires.
Par contre, les radicaux faisaient rage contre l'Eglise. Leur tactique consistait à empêcher le rapprochement, en creusant plus profond le fossé qui la séparait de la République. Le i5 janvier, M. Floquet dénonçait les catholiques, comme « entrant dans la République pour en expulser les lois, les doctrines et les espérances républicaines. » Peu de temps après, 202 voix réclamaient à la Chambre la suppres-
sion de notre ambassade au Vatican. La loi sur le droit d'accroissement avait le même caractère et tendait au même but. M. Brisson le disait : « On a parlé d'une orientation nouvelle de la politique républicaine : il faut donner au pays une démonstration éclatante que la politique de la majorité républicaine sur les questions religieuses n'a pas varié. » On proposa d'imposer à quiconque voudrait soit un diplôme, soit une fonction de l'État, l'obligation de fréquenter les écoles officielles. M. Ferry avertit les siens de faire bonne garde. Il disait, le 20 avril, à Vie de Bigorre : « Il ne faut pas regarder avec dédain l'évolution du parti catholique. Si elle est bien conduite, et si l'on a surtout l'intelligence de la suivre — ce qui ne m'est pas démontré — elle peut devenir une machine de guerre très redoutable. » C'était, disait-il, l'envahissement de la République par les cléricaux, et il prêchait « la coalition de toutes les forces radicales contre eux ».
C'est alors que quelques bons esprits, parmi les catholiques, cherchèrent un moyen terme qui, sans demander l'adhésion à la République, pourvût cependant à la défense des intérêts religieux. Le ier mars, le Cardinal Richard, archevêque de Paris, publia sous le titre de : Réponse à ceux qui m'ont consulté sur le devoir social, une lettre considérable. Elle passait d'abord en revue la série des mesures et lois oppressives subies par la religion sous le régime présent, et par là elle donnait une satisfaction demandée par la conscience chrétienne. Puis elle prêchait le devoir urgent de s'unir sur ]e terrain religieux pour défendre l'Église, mais abstraction faite de la politique et sans distinction de parti. C'était tout. Quant à demander nettement le ralliement à la constitution, la prudence de l'archevêque ne se croyait pas encore autorisée à le faire.
Réduite à ces termes généraux, la Réponse reçut de nombreuses adhésions épiscopales. Qu'est-ce qui les eût arrêtées? Celle de Mgr Lavigerie ne fut pas la moins chaleureuse de toutes, ni surtout la moins habile. Ce dont il
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félicitait son vénéré collègue, c'était de suivre pas à pas Cardinal Rampolla, mais y compris sans doute et nécessairement la franche acceptation de la forme républicaine? « Comme lui, Éminentissime Seigneur, vous rappelez avec l'Evangile le respect dû au pouvoir établi, lequel est en France celui de la République, et vous ajoutez que la stabilité d'un gouvernement est l'objet des vœux de tous les citoyens honnêtes... » Qu'en conclure sinon que ces vœux sont en faveur de la stabilité de la République? « J'ai voulu par mon adhésion à cette Lettre, expliquait-il à Rome, reconstituer tout entière la thèse du Saint-Siège, tandis que la Réponse du Cardinal Richard ne formulait explicitement que Y Union catholique, c'est-à-dire pour beaucoup la coalition des partis contre le gouvernement. J'espère que le Saint-Siège aura été satisfait de ce que je viens de faire. »
Un des pas en avant les plus remarqués en France, les plus applaudis par le Cardinal Lavigerie, fut l'acte de Mgr Fa va, évêque de Grenoble, par lequel, à la date du 24 juin ^91, il demandait à ses prêtres l'adhésion à un programme dont le premier article se formulait en ces termes : « Nous acceptons la forme de gouvernement qui est celle de la France, c'est-à-dire la République. » Les articles suivants exprimaient les revendications d'un parti catholique que l'Evêque établissait dans son diocèse, dont il prenait la tête, auquel il donnait son organisation, et dont le programme se résumait dans ces mots : « La défense de l'Eglise, sur le terrain républicain ; le règne de Jésus- Christ dans les âmes, les familles, les écoles et la société. »
Dans ce mois de juin, le Cardinal vint à Paris. Il fut reçu par M. Carnot, au palais de Fontainebleau; mais rien, cette fois non plus, ne transpira de leur entretien. Les journaux n'en imaginèrent pas moins qu'un marché venait d'être conclu entre l'Archevêque et le gouvernement pour l'achat de la tiare. La presse en général fut dure pour l'Archevêque, celle de droite comme celle de gauche. Tels journaux, comme YEclair, lui disaient moqueusement qu'il
aurait mieux fait pour sa gloire de rester en Afrique que de venir à Paris : « Le lion est plus beau au milieu du désert que vu dans une cage au Jardin des Plantes. » On citait ce mot cruel d'un personnage ecclésiastique : « J'avais toujours pensé que Mgr Lavigerie ne finirait pas sa carrière sans faire une sottise. Maintenant il peut mourir tranquille. » On opposait la popularité du grand civilisateur africain au discrédit du très médiocre politicien du toast! Et l'on montrait « les royalistes s'amusant à effacer le nimbe d'or d'autour de sa tête blanchie, comme des gamins à éteindre les flambeaux de l'autel ».
Le Cardinal s'enfuit aux Pyrénées, et s'y cacha. Il était gravement malade, malade des coups reçus au cœur, depuis bientôt dix mois : « J'ai accepté toutes ces injures, disait-il plus tard à un de ses infirmiers, j'ai supporté ces cruelles épreuves avec le calme le plus parfait en apparence, parce que j'obéissais à notre Père commun et que j'étais intimement persuadé que la conduite indiquée aux bons catholiques était le seul moyen de faire beaucoup de bien à notre chère patrie. Mais personne ne saura jamais apprécier ce que ma nature si bouillante a eu à souffrir : cette lutte m'a tué. »
Il était à Cambô, le 29 juillet : il n'avait donc passé qu'une semaine à ce Paris, qu'il ne voulait plus revoir. La presse l'y poursuivit de ses sarcasmes acharnés : « Il s'en est allé bouder, disait encore V Eclair, malade de dépit, dans une tente confortable, à Cambô, au pied des Pyrénées , sous les sapins vert espérance. » Ce persifflage était placé sous le titre cruel de : La fin d'un Cardinal l Le dernier mot, le mot de l'adieu, était pour demander ce que l'avenir penserait de « cette curiosité remisée au garde-meuble du dix-neuvième siècle? » Et comme on parlait encore alors de le faire entrer à l'Académie : « Mais quelle chute que de tomber dans le fauteuil d'un Doucet..., après avoir essayé de monter sur le trône de Sixte-Quint! »
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Le Cardinal fit de plus grosses pertes que celle de sa popularité, il perdit des amis. C'est la plus triste conséquence des divisions politiques. Il reçut la démission de M. Keller, président du Comité anti-esclavagiste de Paris. M. Keller était l'homme qui, depuis vingt ans, soit en Algérie, soit en France, soit dans les comités, soit à la Chambre, avait le mieux servi les œuvres du Cardinal Lavigerie, et lui avait apporté le plus de son dévouement, de son crédit, de son éloquence et de son cœur.
L'Archevêque revint à Alger. Il était triste, non abattu. C'est à Alger que lui arriva le bruit des outrages dont l'Italie sectaire venait d'accabler le pèlerinage des 25.ooo Français venus à Rome pour porter à Léon XIII l'hommage de la France chrétienne. Il s'indigna, il écrivit au Cardinal Langénieux le chef du pèlerinage une lettre d'admiration, de félicitation, presque d'envie : « Je vous estime heureux, lui disait-il, d'avoir eu à souffrir des contradictions pour une si noble cause, et de l'avoir vaillamment confessée auprès du tombeau de saint Pierre. » Et il ajoutait : « Rien n'a été plus louable que votre courage, Eminentissime Seigneur, rien n'a été plus noble que votre langage. Vous nous avez donné à tous l'exemple de ce que doit être chez un évêque, et en particulier chez un évêque Français, dans ce triste temps, et au milieu des luttes qui se préparent, l'alliance de la fermeté intrépide, du zèle, du patriotisme et de la sagesse. »
Il était donc une chose à laquelle on pouvait être assuré que ce rallié ne se rallierait jamais : c'était à la capitulation de la conscience devant les ennemis de Dieu.
Nous n'avons pas à raconter l'accélération du mouvement d'adhésion durant la fin de l'année 1891, et les entraves que s'efforçaient d'y opposer les agissements des pouvoirs publics : l'attitude odieuse de M. Fallières visà-vis des évêques après ces violences romaines contre nos nationaux; la protestation de l'archevêque d'Aix, son procès, sa condamnation devant la cour d'appel de Paris, sa
belle défense, où sagement il donnait son adhésion à la Constitution républicaine pour prélude à la résistance aux violences du gouvernement de la République. Puis l'action des loges et des Chambres ; les interpellations haineuses du pasteur Dide et de M. Hubbard contre le clergé; la séparation de l'Eglise et de l'État posée en principe par M. Goblet; le vote du Sénat du 8 décembre « contre la violation flagrante des droits de l'Etat par les manifestations récentes d'une partie du clergé » : autant de coups de force destinés à irriter les catholiques , et par là , rendre impossible leur ralliement à un pouvoir persécuteur. Il faudrait dire aussi parallèlement la persistance, quand même, de la politique du Pape, qui signale le piège, modère les écarts, assure le gouvernement de sa fidélité à la même conduite, envers et contre tous, et dirige dans ces voies ses adhérents et ses fidèles. Mais un tel récit ne serait plus l'histoire d'un homme; ce serait l'histoire de la France et de l'Eglise de France dans ces dernières années ; ce serait aussi un chapitre, et non le moins intéressant de l'histoire de Léon XIII ; et il n'est plus à faire (i).
Du sein d'infirmités telles « qu'elles lui enlevaient le mouvement et même la possibilité de transmettre sa pensée », le Cardinal tournait encore cette mâle pensée vers la France. A la fin de janvier 1892, il lui fit connaître ses dernières dispositions dans une Lettre pastorale destinée à demander des prières pour les Chambres : « Il y a maintenant plus d'une année, disait-il, que, pour obéir à la direction paternelle du Saint-Siège, je donnais dans une occasion solennelle le conseil à tous les catholiques de France d'entrer dans une voie nécessaire d'union et de pacification religieuse, afin de concourir plus efficacement au salut de l'Eglise et de la patrie gravement menacé. Sans doute, l'acceptation d'un
(1) V. Le Pape Léon XIII, par M*r T'SercIaes, t. II, ch. xxxm à ch. xl, Où toute cette phase historique est exposée et expliquée. — Et aussi le lumineux et vigoureux écrit : Du Toast à l'Encyclique.
592 LE CARDINAL LAYIGERIE.
tel conseil fut loin d'être unanime. Je n'y avais eu pourtant aucune arrière-pensée ni aucun intérêt politique. J'obéissais simplement au conseil de Léon XIII, me faisant l'écho de ses doctrines. Là se sont bornées ma mission et mon initiative. Je n'ai rien voulu y ajouter depuis, malgré la tempête qui éclata tout d'un coup autour de moi, et qui dure encore à l'heure présente, sans que rien ait pu ni me faire sortir de mon silence, ni provoquer de ma part une réponse ou une plainte.
« Je continuerai à tenir la même attitude. Je ne veux m'occuper des choses de la France qu'au point de vue des intérêts de l'Eglise, car je ne puis plus ni lutter, ni faire entendre ma parole. Je dois me contenter de prier Dieu de soutenir et de diriger les troupes sacrées, comme faisait Moïse sur la montagne , pendant que l'armée d'Israël combattait dans la plaine. »
Ces lignes mélancoliques, des premiers jours d'une année qui devait être pour lui la dernière, accusaient encore chez les catholiques une désunion qu'il déplorait « comme un oubli coupable des glorieuses traditions de l'Eglise de France ». Et il ajoutait : « Il faut y revenir si tard que ce soit, revenir à l'unité que nous aurions du suivre dès le principe ; il faut que l'accord rentre dans nos rangs, l'harmonie des sentiments dans nos cœurs. » — Sa dernière parole était : « C'est du Pape que doit nous venir le secours indispensable pour le rétablissement de l'ordre et de l'obéissance, c'est-à-dire de l'unité dans l'Eglise et dans le pays. »
Il était déjà entendu et exaucé. Justement dans les mêmes jours, tandis qu'il dictait cette lettre, à la date du 20 janvier, lui arrivait de France une autre Lettre collective de cinq Cardinaux français des plus autorisés, ceux de Toulouse, de Reims, de Rennes, de Paris et de Lyon. C'était une Déclaration d'une très grande portée concertée avec le Saint-Siège, et composée de deux parties très distinctes. La première présentait, en termes d'une mâle concision, le tableau des griefs de l'Eglise de France contre les
pouvoirs publics de ces dernières années. C'était superbe de calme, de courage, de raison, de patriotisme et d'éloquente douleur. La seconde partie était plus magnanime encore, puisque, nonobstant de si justes griefs, la déclaration proposait « l'acceptation franche et loyale des institutions politiques, et le respect des lois du pays, hors le cas où elles se heurtent aux exigences de la conscience; mais en même temps la résistance ferme aux empiétements de la puissance séculière sur le pouvoir spirituel. » En un mot : « Faire trêve aux dissentiments politiques ; et, en se plaçant résolument sur le terrain constitutionnel, se proposer avant tout la défense de la foi menacée ». Tel était ce programme.
C'en était donc fait : le pas était franchi, la République était acceptée sans ambage, et le Cardinal Lavigerie obtenait enfin gain de cause au tribunal de ses pairs. En outre, en adhérant à la constitution, les Cardinaux avaient soin de recommander « la fidélité au devoir électoral , dont l'accomplissement par tous les gens de bien assurerait une représentation nationale capable d'opérer, dans la législation, les réformes nécessaires à la paix publique. » C'était complet.
Un mois après, soixante-quinze évêques avaient souscrit à cette Déclaration qui, de la sorte, devenait celle de l'épiscopat français presque tout entier. Le Cardinal Lavigerie, infirme, perclus alors, s'empressa de tendre les deux mains à ses collègues de France : « Ces pensées ont été et sont toujours les miennes, leur écrivit-il consolé, ainsi que je l'ai publiquement manifesté à plusieurs reprises. Il est impossible de mieux dire. Voilà pourquoi je tiens à ce que l'on sache que, malgré la distance et la différence de situation, je partage tous vos sentiments. »
Une dernière consolation, venue de plus haut encore, celle qu'il appelait de tant de vœux, allait lui être donnée, moins d'un mois après. Au-dessus de la voix des évêques de France, celle du souverain Pontife se fit entendre à la
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France. Tout ce qui avait été dit et fait depuis le toast d'Alger n'en avait été que la lente mais nécessaire préparation et introduction. Le 16 février 1892, fut donnée à îlome, sous le sceau du Pêcheur, l'Encyclique lnter innunieras sollicitudines , adressée en français à « tous les évoques et catholiques de France, » avec version latine pour l'Eglise universelle.
Léon XIII commence par rappeler tour à tour son amour de la nation française, la douleur qu'il ressent de ses maux et de ses divisions, son vif désir d'y remédier, le besoin de l'union pour arriver à la paix, la mutabilité des constitutions politiques selon les lieux et les âges, la nécessité sociale d'accepter les nouvelles formes du pouvoir avec les temps nouveaux, la règle que s'est prescrite l'Église de traiter avec les divers gouvernements qui se sont succédé en France depuis un siècle. Puis il concluait : « Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français dans leurs relations civiles avec la République, qui est le gouvernement actuel de leur nation. »
Que si l'on arguait, contre la République, du caractère irréligieux qu'elle revêt actuellement, le Pape répondait que telle n'est pas l'essence même de cette forme politique, et qu'il y avait une distinction fondamentale à établir entre la constitution et la législation. Cette distinction célèbre éclairait tout ce sujet. C'était la constitution qu'il fallait accepter; c'était la législation qu'il fallait réformer, en amenant au pouvoir de meilleurs gouvernants et des législateurs plus chrétiens. Après avoir réservé la question toujours brûlante de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et celle du Concordat, Léon XIII exprimait finalement l'espoir que cette instruction « dissiperait les préjugés de plusieurs hommes de bonne foi, faciliterait la pacification des esprits, et par elle l'union de tous les catholiques, pour soutenir la grande cause du Christ qui aime les Francs ».
Le Cardinal se sentit réconforté, heureux. « Sa joie,
comme ii l'écrivait, était de voir, dans cette Lettre, le couronnement et la confirmation des enseignements que le souverain Pontife avait donnés à l'Église et que lui-même avait transmis aux fidèles. » Aussi, malgré l'état d'infirmité et d'impuissance où il était réduit, voulut-il communiquer l'Encyclique à ses diocésains, pour le Carême de 1892. Sa Lettre pastorale rappela les diverses phases de cette immense affaire, la part qu'il y avait prise, et les grandes souffrances qu'elle lui avait coûtées : « Il n'y a point d'injustices, écrivit-il, ni presque de calomnies que je n'aie eues à subir depuis ce moment. Mes très chers frères, vous avez vu quelle a été mon attitude. A l'exemple de saint Cyprien, j'ai cru devoir paraître tout ignorer, j'ai tout pardonné, me souvenant simplement de mon caractère d'évêque , laissant au souverain Pontife le soin d'attendre et de choisir le moment où il lui conviendrait de parler. Vous venez de le voir; le moment lui a semblé enfin venu. Les pensées, les paroles que je vous avais dites en son nom, il a daigné les rappeler dans cette Encyclique qui fera désormais, par la fidélité que nous mettrons à la suivre, l'objet de nos espérances, non seulement pour la patrie du temps, mais encore pour l'Eglise qui est celle de l'éternité. »