TANTO CIVE ET DECORE ORBATA
MŒREXS .11 STA PERSOLVIT.
Le 6, le Primat d'Afrique arrivait à Carthage, où le bourdon de Saint-Louis saluait le fondateur. Le soleil luisait comme au jour où naguère on y célébrait la grande résurrection de la Carthage chrétienne. Lorsque le cercueil eut été déposé là , chez lui, et que la multitude et les troupes se furent repliées vers Tunis, on entendit en mer des détonations lointaines : c'était le Cosmao qui passait au large par le travers de Carthage, et qui envoyait à son illustre passager de tout à l'heure , une dernière salve d'honneur.
Le Cardinal rentrait pour toujours dans sa primatiale, le jour même de la fête de l'Immaculée Conception de Marie, fête patronale de la Société de ses missionnaires. Ce furent Elle et eux qui le reçurent : leur Supérieur Mgr Livinhac, ses assistants, les délégués des missions, le clergé de la Tunisie et ses évêques, les congrégations d'hommes et de femmes de la Régence, beaucoup de leurs élèves, beaucoup d'Arabes , des nègres mêmes venus de Biskra, tout l'apostolat du Cardinal représenté par ses enfants et ses bienfaits. A la messe, l'Auxiliaire de Carthage lut une lettre dans laquelle le Préfet de la Propagande, le cardinal Ledochowski, disait « l'impérissable reconnaissance du Saint-Siège envers l'athlète du Christ tombé sur le champ de bataille et maintenant endormi dans le baiser du Seigneur ».
Le même jour, à trois heures, en présence seulement du clergé, des missionnaires et de quelques Arabes, après les cinq absoutes , on procéda à la levée du corps, par Vin Paradisum. Au même instant un rayon de soleil, coloré par les vitraux pénétrant dans la Basilique, illumina le cercueil. Le corps du grand pontife descendit dans le caveau d'où il ne devait plus remonter. L'épitaphe était prête, composée par lui depuis plus de dix ans. Il n'y manquait qu'une date.
Pendant ce temps-là, le nom du Cardinal Lavigerie était
sur toutes les lèvres et remplisait tous les journaux de la France et de l'Europe. Chose étonnante! presque partout le ressentiment des partis avait désarmé devant la majesté du tombeau; ceux mêmes de qui la religion ne reconnaissait pas en lui le grand évêque, saluaient du moins le grand patriote. L'Algérie se rendait compte qu'elle perdait son grand homme. La Dépêche Algérienne, le Radical algérien, le Colon, Y Echo d"Oran,\di Vérité deConstantine, leBonois, le Journalde l'Algérie, la Politique coloniale, le Tirailleur, la Vigie, Y Aklibar, the Algerian advertiser, se rencontrèrent cette fois dans l'admiration et le regret d'une grande figure nationale, d'une grande puissance coloniale et civilisatrice, telle que l'Afrique française n'en reverrait pas de longtemps. En France, ce ne furent pas seulement les journaux ecclésiastiques, mais les feuilles de toutes nuances, les Débats, la Paix, la République française, le Temps, le Soleil, le Gaulois, Y Estafette, le Petit Journal, Y Eclair, la Liberté, la Presse, le Matin, Y Evénement, Y Echo de Paris, le Figaro, même le Radical, le Rappel, beaucoup d'autres, sans compter les journaux innombrables de la province, qui , amis et ennemis , l'appelaient maintenant à l'envi « le grand Cardinal )>. L'un de ceux qui l'avaient jadis le plus cruellement traité écrivait aujourd'hui : « Quand Henri III vit son ennemi, devenu sa victime, le duc de Guise, couché assassiné, le roi s'écria : Mon Dieu, qu'il était grand! La mort, cette sœur cadette de la gloire, grandit parfois ses victimes et prépare des apothéoses. Le Cardinal Lavigerie, discutable et discuté pendant sa vie, apparaît aujourd'hui au fond de sa tombe comme un héros national. » Enfin M. Spuller terminait ainsi un long et brillant article de la République Française : « C'était une grande figure. Tous les Français salueront ce grand mort. Cet homme vraiment supérieur aura sa place un jour dans l'histoire de son temps et de son pays, et son nom vivra plus longtemps que son image. »
La Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre firent écho a
ces voix venues de France et d'Algérie. La presse italienne elle-même oublia un instant l'évêque de Tunis pour ne se souvenir que du vengeur de l'humanité broyée par l'esclavage. Il n'y eut que la Ri forma, le journal de M. Crispi, qui ne daigna lui envoyer que « l'hommage de sa haine ». Le Cardinal s'en fût tenu pour honoré.
A Rome, l'ambassade française fit célébrer, dans noire église nationale de Saint-Louis, un service funèbre qui réunit autour du Cardinal Parochi et autres illustres membres du Sacré-Collège, les personnages officiels et considérables non seulement de la colonie française, mais de l'Europe, de l'Orient, des deux Amériques et des îles.
En France, etpartout où fonctionnaientles comités anti-esclavagistes, des services furent pareillement célébrés a Paris, à Lyon, à Lille, à Marseille, à Bayonne, à Nancy, à Chartres, à Rodez. A Bruxelles, l'oraison funèbre fut prononcée par Mgr le Vice-Recteur de l'université de Louvain, à Lille par le Recteur.
Plusieurs archevêques et évêques écrivirent au clergé et aux fidèles de leurs diocèses pour célébrer et pleurer celui que la presse de toute nuance nommait la plus grande figure de l'épiscopat. Plus tard, au mois d'avril 1893, MgrPerraud,de l'Académie française, aujourd'hui cardinal, présenta, dans deux oraisons funèbres, prononcées successivement l'une à Carthage, l'autre à Alger, les traits d'ensemble de cette physionomie qui avait rayonné sur ces deux Églises et au delà.
Nous ne parlons pas des deux évêchés algériens de Constantine et d'Oran, où le métropolitain reçut de dignes hommages. Quant à celui d'Alger, qu'il nous suffise de renvoyer à la Lettre pastorale du i5 janvier 1893 adressée par Mgr Dusserre au clergé diocésain et exclusivement destinée à lui.
Le Cardinal avait dit, en parlant de ses œuvres : « N'en soyez pas inquiets : c'est surtout après ma mort que
vous les verrez grandir et se développer. » Il prophétisait; et l'avenir est en train de donner raison à toutes les prévisions comme à toutes les entreprises de ce lumineux génie.
Depuis trois ans qu'il n'est plus, le progrès est partout dans son œuvre d'apostolat, en Algérie, au Sahara, au Soudan, en Tunisie, à l'Equateur.
A commencer par l'Algérie, la Kabylie, compte, depuis lui, un hôpital indigène et deux nouvelles stations de Sœurs missionnaires. Les écoles catholiques sont les seules florissantes, et les conversions sont en marche. Aux Atafs, dans les deux villages, la génération des enfants a triplé celle des pères. Il n'y a pas en France un coin de terre plus chrétien et plus français de cœur, d'habitudes et de langage que cette enclave trop étroite d'une civilisation qui devrait être aujourd'hui la civilisation de la vallée entière. A la suite d'une crise de famine en 1893, un asile a été ouvert, sous le nom de Notre-Dame de Pitié, pour les enfants adoptés par la charité de la France. Missionnaires et sœurs s'étaient souvenus de leur passé et de leur père.
A l'entrée du Sahara, la station d'Arris vient de surgir au penchant des montagnes de l'Aurès. Plus loin, les postes avancés de Biskra, d'Ouargla et de Ghardaïa ne sont plus les dernières frontières de la mission du désert. Les pères Blancs sont avec la France à El-Golea : ils les suivront et les précéderont plus loin encore. Enfin nos soldats chantent le Credo catholique dans les deux sanctuaires de Tombouctou et de Segou, qui forment ensemble la nouvelle mission confiée à la Société, sous le nom de Mission du Niger.
En Tunisie, un des fils chéris du Cardinal, Mgr Combes, porté sur le siège primatial de Carthage, y rajeunit l'église de Sainte-Croix de Tunis, y fait monter les murs de sa future cathédrale de Saint- Vincent-de-Paul, bâtit la chapelle des Larmes de Sle-Monique,et érige a Saint-Louis un diffne mausolée au grand fondateur de cette église ;
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tandis que les missionnaires préparent à Saint-Joseph de Tibar un centre de colonisation agricole et religieuse.
En Orient, la fondation du séminaire Sainte-Anne a été le point de départ d'un mouvement unioniste dont les étapes glorieuses ont été successivement le Congrès eucharistique de Jérusalem , l'Encyclique pontificale de décembre 1894 pour le maintien des rits orientaux, les conférences de Rome, poursuivant, activant l'œuvre de résurrection qui, depuis seize ans, se préparait à l'ombre du berceau de Marie. C'est encore un évèque français à qui en a été conférée la mission, à qui en reviendra la gloire ; et le Cardinal d'Afrique peut tendre de là-haut la main à son vénéré frère le Cardinal de Reims.
Mais c'est dans l'Afrique équatoriale qu'en dépit des persécutions musulmanes et protestantes, grandit en nombre et en ferveur la chrétienté des Lacs. Pour répondre à cette expansion, l'ancien partage n'a plus suffi; il a fallu diviser et subdiviser le vicariat du Nyanza. La partie septentrionale a été cédée au vicariat de l'Afrique centrale. De ce qui reste ont été formés trois vicariats : le Nyanza septentrional, le Nyanza méridional, et celui du Haut Nil, cédé à des prêtres catholiques anglais de la maison de Mill-Hill. Beaucoup des anciens centres ont été déplacés et ont pris d'autres noms. Là , dans la partie nord, fleurissent aujourd'hui Vilia-Maria et Notre- Dame des Victoires depuis 1892, Sainte-Marie de Rubaga rétablie en 1893, Notre-Dame de Bon-Secours, dans l'île de Bujaju depuis 1893, Notre-Dame de la Garde et Notre-Dame de la Paix depuis l'année suivante. Dans le Nyanza méridional, outre Notre-Dame de Kamoga qui nous est déjà connue, Marienberg ou Notre-Dame des Sept Douleurs, est fondée depuis 1892. Le vicariat apostolique de l'Ounyanyembé a reçu, en février 1893, la station de Saint-Michel. Dans celui du Tanganika et Haut Congo, Saint-Pierre- Saint-Paul est de 1892, Saint-François-Xavier dans l'Ufida, de 1893. En cette même année Baudoin ville est devenue le
refuge et la demeure de la population nègre émigrée de Kibanga. Dans le vicariat apostolique du Nyassa une nouvelle station a été établie au Lobenba. C'est en tout une population de plus de cent mille chrétiens, catéchumènes et néophytes fervents, qu'il faut catéchiser, confesser, diriger constamment dans les voies de la lumière et de la vie éternelle ; et cela avec une cinquantaine de prêtres disséminés, et une trentaine de frères et de catéchistes indigènes! On n'a jamais vu une si belle germination de la moisson de Dieu (i).
Enfin, n'oublions pas l'abolition progressive de la traite des nègres dans les territoires aujourd'hui placés sous la garde des puissances européennes. Qu'elles serrent leurs lignes de plus près, et l'on peut prévoir le jour où la campagne du Cardinal contre l'esclavagisme aura enfin achevé de purger l'Afrique centrale et équatoriale de ces horreurs sanglantes.
Pour tant de travaux le Seigneur se suscite un plus grand nombre d'ouvriers. Jamais la société des missionnaires n'eut de plus rapides accroissements. Elle ne comptait guère en tout, à la mort du Cardinal, que deux cents membres, prêtres, novices, scolastiques et frères coadjuteurs. Aujourd'hui l'Annuaire pour l'année 1895- 1896 en énumère 4$7> répartis comme il suit : 200 missionnaires prêtres, 108 frères coadjuteurs, 80 scolastiques et novices, 9 frères novices clercs, 4° novices coadjuteurs, auxquels il faut joindre 5o élèvespour la philosophie. C'est au prieuré de Binson,audiocèse de Reims, que ce séminaire de philosophie vient d'être transféré par la libéralité du Cardinal Langénieux. L'école
(1) Dans le seul État de l'Ouganda, l'évêque, M<?r Hirth, avec ses quatorze prêtres et ses quatre frères, comptait, à la fin de l'année 1894, dix mille baptise's, soixante nulle catéchumènes, plus de cent cinquante chapelles élevées dans les moindres centres chrétiens; les missionnaires font l'école à plus de sept cents enfants. Dans l'année i8y3- 189/», les pères ont entendu plus de cent cinq mille confessions et donné près de cent mille communions. (V. rie du P. F,ourdcl,j>. 608.)
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apostolique de Saint-Eugène, d'abord réfugiée à M a Unes, a été transférée à Lille. Le postulat des frères coadjuteurs de Gerra, en Hollande, s'est porté à lîaxtel ; Marienthal est réservé aux frères de langue allemande, complété par l'école apostolique de Trêves. Marseille a une procure pour les missionnaires de passage et les embarquements. Celle de Rome a pris des agrandissements.
Après les ouvriers, il est juste de nommer les ouvrières. Depuis les trois années que leur fondateur n'est plus, les sœurs missionnaires d'Afrique ont fait ces deux grandes choses conformes à ses desseins : se constituer de plus en plus solidement en dedans, dilater de plus en plus leur apostolat au dehors. Les deux hôpitaux kabyles, des lîeni- Menguelleth et d'Arris dans l'Aurès, sont desservis par elles. L'hôpital de Biskra bâti pour les frères armés, leur a été donné. Un mois seulement après la mort du Cardinal, elles se portaient à Ghardaïa, et y fondaient un dispensaire et un ouvroir. Elles ont pris position à Iril-Aly et à Taguemount, enKabvlie, où elles avaient déjà les Oudhias. Puis enfin est venu pour elles le jour désiré des missions noires. A la fin de l'année 1894, elles se sont embarquées, elles aussi, pour l'Equateur. En 1895, une autre caravane a abordé au Haut-Congo. On les a vues, ces soeurs blanches, ainsi qu'on les appelle, traverser ensuite les grandes terres sauvages et apparaître enfin comme des visions du ciel, à ces pauvres femmes nègres dont elles partagent les huttes, soignent les infirmités, catéchisent l'ignorance, recueillent les orphelines. Les voilà maintenant, dans trois stations équatoriales, au service d'une charité qui subjugue les âmes et décourage l'envie du protestantisme. Pendant ce temps-là, en France , près Paris et à Lyon, deux maisons se partagent les postulantes des diverses provinces françaises. Le postulat de Maëstricht a été transféré à Wucht, dans un local plus spacieux. Partout, ces maisons bénies recrutent des vocations uniquement jalouses de la gloire de Jésus-Christ et
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du salut des âmes. Partout ces missions lointaines font des conquêtes à la religion parmi des âmes régénérées : « Verse, verse l'eau sans crainte, disait une vieille femme arabe à celle qui la baptisait, il me semble que tu répands des roses sur mon front. »
Il faudrait parler aussi de la politique du Cardinal; il faudrait mesurer le chemin qu'elle a parcouru, depuis le toast d'Alger. Il n'a pas tenu à lui, il n'a pas tenu au Pape, il n'a tenu qu'à la République elle-même et à ses fautes accumulées, que ne soit faite complètement et universellement cette paix nationale à laquelle le généreux patriote conviait tous les catholiques ralliés sur le terrain de la constitution , coalisés pour la défense de nos institutions religieuses.
Un publiciste français avait donc le droit de dire, le lendemain de sa mort, dans le Moniteur de Rome : « Maintenant, qu'il repose en paix! Aux initiatives audacieuses du grand homme va désormais succéder le développement graduel et pacifique de ses œuvres. Il a taillé de la besogne à plusieurs générations. Comme les conquérants et fondateurs d'empires, il a fait de l'histoire pour des siècles. Les missions, Carthage, les pères Blancs, l'anti-esclavagisme, le Sahara et le Soudan, l'Afrique des Lacs, la question française, tout marchera sous le coup de l'impulsion reçue de sa main. Quand les moissons mûrissent, les semeurs s'en vont. Infatigable apôtre, de la tombe royale que l'admiration de votre patrie vous a préparée, souvenez-vous de la France, de l'Église et de Rome! »
Ajoutons y l'Afrique, et appelons sur elle le jour où enfin elle sera devenue chrétienne, avec le secours de la France. C'est ce jour que le Cardinal lui-même demandait au Roi éternel des siècles de faire lever sur sa tombe, lorsque dans son grand discours sur l'Afrique et l'armée française, il prononçait ces paroles qui cloront cette histoire et qui seront son adieu : « Ce jour, mes frères, mes yeux ne le verront pas dans ce monde; mais je l'attendrai du
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moins avec une ferme confiance (jui me suivra jusque dans la mort. Là, si Dieu fait miséricorde à mon âme, mes prières chercheront encore à en hâter la venue. Prosterné devant le trône de l'Agneau , dont le sang a racheté tous les peuples du monde, j'unirai ma voix à celle des martyrs, des docteurs, des pontifes de l'ancienne Afrique qui implorent, depuis tant de siècles, la résurrection de leur patrie. Lorsqu'enfin ces vœux seront exaucés , ma cendre refroidie tressaillera du fond de sa tombe; et, déjà perdu dans les clartés éternelles, j'entendrai, avec des transports nouveaux mêlés à l'hymne d'action de grâces, les noms que je viens de vous redire et que je veux porter sans fin gravés dans mon cœur, l'Eglise, la France, la terre africaine : l'Église dont je suis le ministre, la France dont je suis le fils, l'Afrique dont Dieu m'a fait le pasteur. »