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Après tant de crises répétées, tant de chutes rapprochées, il n'y avait plus d'espoir que le Cardinal se relevât. Le cœur, du reste, était frappé tout autant que le corps; c'était le choc en retour de son +oast d'Alger : « Je me suis tué, disait-il au prêtre qui l'assistait; car il est inutile qu'on essaie de me tromper : je sais bien que je m'en vais. Mais ce que j'ai fait, je n'ai pas lieu de m'en repentir devant Dieu ni devant les hommes. Je suis convaincu que plus tard tout le monde m'approuvera : mais cela importe peu. J'ai fait la volonté d'en haut, en accomplissant celle de Léon XIII, cela me suffit. »
Il reprenait, parlant au même : « J'ai consacré ma \ic à bien des œuvres : que deviendront-elles après moi? La Providence y pourvoira. Je fais le sacrifice de cette | suivre vie avec résignation, et cependant j'avais encore l»i«Mi des projets en vue! Mais, mes chers fils, mes bons mis-
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sionnaires Ja livrent bien, leur vie, eux, sans y regarder, pour le salut de leurs pauvres noirs! Que le Seigneur daigne les bénir, et puisse un jour la France apprécier mieux mes paroles du mois de novembre, cause pour moi de tant de déboires et motifs de tant de haines ! »
Ces paroles, le Cardinal les disait au P. Dausbourg, un novice vénérable Agé de cinquante-trois ans, ancien curé du diocèse de Rouen, dont le malade avait désiré recevoir les soins , en raison même de son âge et de son expérience, et aussi en souvenir de son cher frère défunt, qu'ils pouvaient pleurer ensemble.
Dès cette époque, le Cardinal était dans un état d'infirmité déplorable : ni ses pieds, ni ses mains ne le pouvaient servir. La cruelle arthrite qui l'envahissait ne lui laissait de repos, ni le jour, ni la nuit. « On trouve rarement cette diathèse dans des conditions plus douloureuses, écrit un des médecins qui l'avaient soigné; et ce qui m'étonne davantage, c'est qu'on puisse supporter longtemps un tel état et trouver encore le moyen de faire tout ce qu'il fait. »
Sa force d'âme demeurait toujours; elle lui servait beaucoup à se dominer lui-même. Il avait encore des vivacités de nature : il les surveillait et les réparait franchement. « Un jour, raconte le P. Dausbourg, que j'avais défendu auprès de lui et couvert de ma responsabilité un frère attaché à son service, Son Eminence me renvoya assez brutalement d'auprès d'Elle. Mais, quelques minutes après, Elle me fit rappeler, et me prenant les mains, Elle me pria de lui pardonner ce mouvement d'impatience inexcusable envers un prêtre de mon âge. J'étais confus de la confusion que ce grand Cardinal en témoignait devant moi. »
La maladie avait ravivé en lui son grand esprit de foi. Il s'était fait donner par ce vénérable prêtre un petit règlement qu'il suivait de son mieux. Tous les matins, raconte le même père, vers six heures, je célébrais la messe dans une petite chambre contiguë à la sienne, de sorte qu'en ouvrant la porte, Son Eminence suivait parfaitement
toutes les cérémonies de l'auguste sacrifice. Les premiers jours, ce n'était point sans une profonde émotion que je bénissais cet auguste vieillard et que je déposais la sainte Hostie sur les lèvres du grand Cardinal étendu sur son lit de douleurs. Son visage me paraissait comme transfiguré à ce moment solennel, et avec quelle piété je le voyais joindre les mains aussitôt que l'Hôte divin était descendu dans son cœur!
« Bien souvent, dans la journée, récitant son chapelet il lui arrivait de me dire : « Ouvrez la fenêtre, s'il vous « plaît, que je vois d'ici Notre-Dame d'Afrique, et que je « fasse ainsi ma visite à cette bonne mère, puisque je ne « puis la faire autrement! »
Il avait d'abord pensé, espéré même, mourir dans le mois de mars consacré à saint Joseph, patron de la bonne mort. Il arriva au contraire qu'un léger mieux lui permit de reprendre alors les affaires que d'ailleurs il s'obstinait à ne point abandonner, se faisant renseigner sur tout, lisant ses lettres et journaux, dictant sa correspondance, avec une activité plus forte que la souffrance. Que si celle-ci le terrassait pendant quelques instants, l'esprit n'attendait que le sujet et l'occasion pour reprendre son ressort et son élasticité : « J'ai toujours remarqué, écrit le P. Dausbourg, que, lorsqu'il s'agissait d'affaires, aussitôt, malgré l'affaiblissement progressif produit par le mal intérieur, il revenait alors à ses plus beaux jours de lucidité et d'énergie. Il y parut bien, par exemple, lorsque, le 4 avril, revêtu de sa soutane rouge, appuyé sur mon bras, il reçut dans sa bibliothèque M. et Mrae Cambon, avec leur fils, ce qu'il fit de la manière la plus aisée et la plus aimable : il était redevenu l'homme de ses plus beaux jours. » De même lorsque, aux premiers jours de mai, il reçut M. Jules Ferry et s'entretint avec lui de l'Algérie, du Sahara, des pionniers de Biskra, des intérêts français, et lout cela avec une largeur de vues et une précision dos détails qui étonna l'ancien ministre, et le charma.
LE CARDINAL LAVKiElUE. — II.
Nous avons dit précédemment la crise qui, à la suite des dernières nouvelles de l'Ouganda, le y et 8 mai, le tint, pendant trois jours, entre la vie et la mort. Nous avons lu sa lettre de protestation « à un éminent catholique d'Angleterre » contre les violences protestantes, et nous l'avons saluée comme un testament et un adieu.
Mais chacune de ces crises, il faut le dire, le faisait descendre d'un degré plus bas, corps et âme. « Il avait maintenant de longs moments où la vie s'engourdissait, ses traits s'altéraient, son regard se ternissait. De bons soins lui étaient donnés par M. le docteur Rochet, son médecin : il ne s'en contentait pas. Il demandait et recevait des consultations médicales de partout, de sommités et d'autres. C'est une montagne de prescriptions que nous trouvons dans ses papiers, toutes souveraines, souvent contradictoires. Comment eût-il guéri?
Au mois de juillet, le médecin lui fit prendre domicile en bon air sur la hauteur, près du village de la Bouzaréah, à l'abri du siroco qui brûlait sa résidence d'été. Au mois d'août il écrivit à Mme Keiner, sa sœur, qu'il n'y était ni plus ni moins malade que le premier jour ; et il lui demanda de lui chercher une habitation au pied de ses collines natales. Il partirait pour la France, le 2 5 août, M. Rochet l'accompagnerait jusqu'à Marseille, d'où les Frères de Saint-Jean de Dieu le conduiraient à Bayonne. Les Pyrénées le reverraient, le guériraient peut-être? Tout était préparé ; mais il fallut bien se rendre compte qu'il n'arriverait pas, et renoncer au cher mais hasardeux voyage.
Il se résigna. Aux vœux de santé qui lui étaient adressés, il répondait le plus souvent : Non mea voluntas sed tua fiât! ajoutant quelquefois que, « dans l'état d'inaction auquel il était réduit, n'étant plus bon à rien sur terre, il valait mieux que le bon Dieu l'appelât à lui. »
Les services qu'on lui rendait le trouvaient reconnaissant, jusqu'à une humble tendresse. Un jour que le frère qui l'habillait lui passait l'anneau pastoral au doigt,
le Cardinal retint sa main pour la porter à ses lèvres : « Et comme j'essayais de m'en défendre, rapporte le frère : « Non laissez-moi, dit-il avec insistance, baiser cette main « dévouée qui me sert si bien et qui soulage mes souffrance ces. Ce n'est que juste, mon enfant. » Cela s'est renouvelé une dizaine de fois, durant mon service auprès de lui. »
Il y avait bien quelques moments où la souffrance plus aiguë lui arrachait des cris. Une fois il s'écria : « Mon Dieu! c'est trop souffrir! » Mais tout de suite, à mains jointes : « Non, mon Dieu! ce n'est pas trop; j'ai tort de me plaindre. Pardon! encore davantage. » Le frère déclare que, l'entendant parler et prier ainsi, il pleura.
Le P. Dausbourg était retourné, sur son ordre, achever son noviciat à Maison-Carrée. Il lui fut rendu ensuite. Le Cardinal lui dit alors qu'en souvenir de son frère il le nommait chapelain de Notre-Dame d'Afrique : « Vous y serez le gardien de ses restes, dit-il. En attendant l'installation, vous voudrez bien me continuer vos soins de garde-malade, pour être prêt à me donner les derniers sacrements. »
Au mois de septembre, comme il pensait à rentrer à Saint-Eugène, il demanda au curé de la Bouzaréah, qu'il venait de faire chanoine honoraire d'Alger, de lui présenter ses paroissiens, après les vêpres. C'était le dimanche ii : « Je veux leur donner ma bénédiction encore une fois avant mon départ... et avant ma mort », ajouta t-il. Environ deux cents personnes vinrent le saluer sous la véranda de sa maison. Il leb entretint assez longtemps en vrai père, leur demanda leurs prières, particulièrement celles des Petites-Sœurs des pauvres qu'il distingua dans l'assemblée, et ii bénit tout le monde.
Le milieu de septembre ramena les missionnaires «les maisons de France et d'ailleurs, à Maison-Carrée, pour la retraite annuelle. Plusieurs furent mandés par lui. On parla d'affaires; il demanda des comptes. C'était toujours un sujet épineux et difficile. Quelque chose lui déplut;
il se fâcha, s'emporta, ne fût-ce que pour bien montrer qu'il se tenait au courant et qu'il était toujours là. Le lendemain i3, on craignit une attaque. Mais, tout menacé qu'il était, il ne parlait que d'une chose : se rendre le samedi 17, à Maison-Carrée, pour la clôture de la retraite, y revoir encore une fois ses enfants assemblés, les exhorter et les bénir avant de mourir. Puis, de là, il rentrerait tout droit à Saint-Eugène pour s'y réinstaller. Le médecin le priva de cette consolante visite, par crainte du siroco qui eût achevé de l'abattre. Le Cardinal s'en montra contrarié : « Ne pas revoir mes enfants ! Ne pas leur dire adieu ! » Il obéit.
Les jours suivants furent mauvais; les nuits étaient pleines d'angoisses. Il raconta qu'il avait vu en songe le frère défunt du P. Dausbourg qui l'appelait à lui. « Votre frère est parti avant moi, j'irai le rejoindre bientôt, » lui dit-il. Et encore le même jour : « Je sais que je m'en vais, mais je veux auparavant vous voir installé à Notre- Dame d'Afrique. Partez d'abord prévenir Mgr Livinhac de mon désir. Puis allez me recommander à notre bonne Mère, et obtenez d'elle que je fasse une bonne mort. » Le père y fut et y demeura, suivant ses ordres.
De retour à Saint-Eugène pour le mois d'octobre, la première recommandation que le Cardinal fit au père Michel, Supérieur des iVpostoliques, fut celle-ci : « Votre consigne sera de n'introduire personne auprès de moi. Je ne dois plus m'occuper que des choses de l'éternité. »
« Il me rappela également, raconte le même père, la promesse qu'il avait exigée de moi, de ne pas négliger, dès qu'il serait en danger, de lui donner à temps les derniers sacrements, comme aussi de lui suggérer de bonnes pensées pour l'aider à bien mourir : « C'est une mission que je vous « confie, et vous en êtes chargé en conscience ».
<c Une fois il ajouta : « Ce n'est pas que je me reproche « rien en ce moment. Je serais bien misérable, si, dans l'état « où je suis, j'offensais Dieu qui ne me fait que du bien et tant
« de bien. Mais vous savez combien est grande ma confiance « en i'Extrème-Onction ; et on a toujours besoin d'être sou- « tenu à ses derniers moments. »
« Son séjour à Saint- Eugène, depuis son retour de la Bouzaréah, ne fut plus qu'une douce et calme préparation à la mort dans le plus entier abandon à la volonté de Dieu. Ses entretiens si multipliés sur ce sujet se terminaient d'ordinaire, par ces mots : « Allons, il n'en sera que ce « que le bon Dieu voudra ; mais le plus tôt sera le mieux. »
Il n'en continuait pas moins d'user de remèdes de tout genre, dont quelques-uns étranges et nouveaux. Il n'en continuait pas moins non plus à s'intéresser aux affaires publiques, mais aujourd'hui sans passion, et avec une tranquille et passive indulgence pour tout ce qui l'aurait autrefois déchainé, emporté. « Un jour, raconte le père Michel, au moment où j'entrais dans sa chambre, il me présenta un journal où il était fort malmené, en me disant en souriant : « Voyez comme on me traite ! Mais tout cela « n'est rien; j'oublie tout, je pardonne tout; je ne désire « qu'une chose : voir tout le monde entrer dans la pensée « du Pape. »
Il y avait cependant des heures où, repassant sa vie, il lui paraissait qu'il avait eu trop à faire : « Un jour, rapporte le même père, il me dit tout à coup : « Mon enfant, « je suis bien au-dessous de ma mission. — Sans doute, il « est certain que Votre Éminence ne peut plus travailler au- « jourd'hui, comme par le passé. Mais le bon Dieu ne le dece mande pas. — Ah ! ce n'est pas cela que je dis, c'est toute « ma vie que j'ai été inférieur à ma tâche. — Pourtant Votre « Éminence peut se rendre compte qu'elle a bien travaillé; « ses œuvres sont là et elles marchent bien. — C'est vrai « qu'elles se développent, et j'en rends grâces à Dieu. Mais il « est vrai aussi que j'ai été trop chargé. Oui, on m'a trop « chargé. »
« Dans ses derniers mois, poursuitle P. Michel, il s'intéressait vivement à une œuvre qu'il avait désirée et qui
commençait à prendre des proportions sérieuses : le Congrès eucharistique de Jérusalem. Je ne sais s'il s'est passé une seule des visites que j'avais l'honneur de lui faire tous les jours, sans que la conversation revînt sur ce sujet qu'il avait très à cœur. Je transcris exactement ses pensées à cet égard : « Il y aura donc de belles fêtes à Jérusalem, et ces « fêtes remueront profondément les Orientaux très sensi- « blés aux grands spectacles. Mais là n'est pas le côté im- « portant des choses. Vous avez remarqué que le souverain « Pontife, dans le Bref relatif à ce Congrès, indique, comme « but principal sinon unique de cette assemblée, l'union de « l'Eglise orientale et de l'Eglise romaine. Tel est le point « capital que doit avoir en vue un Congrès catholique tenu « dans la Ville sainte. »
« Le Cardinal disait, en une autre occasion : « Ce Congrès « peut devenir le point de départ de grandes choses, et être « une des gloires du pontificat de Léon XIII, mais à la con- « dition que là-bas on saura manier cette arme, en se péné- « trant de la pensée de Léon XIII, et en entrant largement « dans les vues qui président à tous ses actes relatifs à « l'Orient : unité dans la foi, mais conservation des antiques « usages des Orientaux. C'est là ce que veut Léon XIII, et « il ne faut rien négliger pour que le Congrès reste dans cette « voie, sinon mieux vaudrait cent fois qu'il n'eût pas lieu ».
« Et, comme je lui manifestai la crainte que ces larges vues ne fussent point celles de tous : « Mais que veulent-ils « donc? répliqua-t-il vivement. Sont-ils plus sages que le « Pape? Je veux espérer que ce Congrès comprendra que a toute démarche en dehors de la ligne tracée par Léon XIII a est condamnée par avance à l'égarement et à la mort. »
« Le moyen qui lui semblait le plus propre à atteindre cette fin était l'envoi au Congrès d'un Délégué spécial du souverain Pontife, avec les instructions de Sa Sainteté.
« Je me convaincs de plus en plus, me disait-il un autre « jour, que le Congrès de Jérusalem sera le plus beau joyau « des noces d'or de Léon XIII, et je me prends presque
« a espérer que le bon Dieu me donnera assez de vie pour « contempler de loin le retour des Orientaux au centre de « l'unité. C'est de tout cœur que je m'unis au souverain « Pontife pour bénir tous ceux qui auront le bonheur d'y « contribuer par leurs travaux. Pour moi, ne pouvant faire « autre chose, je prie constamment pour cela. »
Avec moins de joie ses yeux se tournaient vers l'Institut des pionniers du Sahara, les derniers-nés de ses fils. Ce n'est pas qu'il reçût de mauvaises nouvelles de cette petite troupe. Etablis à Biskra et à Ouargla, ils attendaient dans la vaillance, la règle et le travail, que le temps de leur probation fût à son terme pour prendre leur premier engagement de cinq ans dans l'Association dont ils n'étaient encore qu'une espérance.
C'était le Ier novembre 1892 que ces promesses religieuses devaient être faites entre les mains de Mgr Toulotte. Mais un changement survenu dans les dispositions du gouvernement fit échouer la barque près du port.
Précédemment, en mai, dans la visite que M. Cambon et M. Jules Ferry avaient faite au Cardinal, il avait été beaucoup question d'employer les frères armés dans une expédition au Touat, ce qui épargnerait au gouvernement l'envoi d'une troupe régulière et l'ennui d'un débat devant les Chambres sur cet objet. Des pères seraient adjoints à leur troupe comme aumôniers, et un premier poste serait établi à In-Salah, au point extrême de l'occupation française. Fort de ces promesses, le 28 juin, le Cardinal avait présenté ce projet au conseil de la Société qui opina bravement qu'il fallait marcher en avant.
Mais, dans les régions diplomatiques, l'intervention d'un corps armé indépendant de tout Etat et ne relevant que de lui-même n'était pas acceptée. On l'estimait d'ailleurs, ce corps, beaucoup plus considérable qu'il n'était réellement. Le Cardinal n'avait-il pas écrit que 1.700 volontaires s'étaient offerts à lui? Le Maroc, en particulier, en avait fait savoir son inquiétude à M. d'Aubigny, notre
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ambassadeur à Fez, qui en avait donné communication à son gouvernement. D'un autre côté, les puissances européennes en possession de l'Afrique équatoriale repoussaient les responsabilités personnelles qui pouvaient retomber sur elles du fait d'actes militaires accomplis par une troupe d'irréguliers qu'elles n'avaient pas autorisée.
En conséquence, dans les premiers jours d'octobre, M. Cambon, rentrant de France, vint informer le Cardinal qu'il ne fallait plus songer a In-Salah, que le gouvernement avait renoncé à l'expédition du Touatetconséquemment au concours des frères armés, enfin qu'en aucune hypothèse il n'était disposé à utiliser leurs services. « D'ailleurs, ajouta-t-il, ils deviennent inutiles pour la défense de vos missions elles-mêmes, car j'ai la promesse formelle que les pères Blancs seront protégés partout où ils s'établiront dans notre Sud. )> Le gouvernement lui-même les croyait au nombre, présent ou prochain, de i.5oo à Biskra! — Mais ils n'y sont pas vingt, répondit le Cardinal.
Aujourd'hui que le Sahara du sud et le Soudan leur demeuraient fermés, qu'allait-il faire de ces jeunes gens, à Biskra? Il fallait se hâter de statuer sur leur sort avant qu'aucun engagement ne les liât encore à lui, et lui à eux, la liberté demeurant entière de part et d'autre.
Le Cardinal ordonna à Mgr Livinhac de notifier les trois points suivants à Mgr Toulotte : refus de l'expédition d'In- Salah par le gouvernement; refus de se servir des frères armés; refus de favoriser leurs expéditions à l'avenir. La lettre du Supérieur général ajoutait : « Cette déclaration du gouvernement semble pousser notre vénéré père à en revenir à la mission apostolique pure et simple, sans autres armes que le dévouement et la prière. Mais, avant de prendre une résolution touchant cette petite société de braves, notre fondateur veut se rendre à Biskra et reprendre la direction du Sahara qu'il vous avait confiée.
« Il pourrait se faire que Son Éminence licenciât ces auxiliaires, dont le dévouement semble devoir être rendu
inutile par les dispositions du gouvernement. Veuillez donc leur dire qu'il convient d'attendre l'arrivée de leur vénéré fondateur, avant de faire leur serment. »
Il voulait donc partir, dans cette extrémité de son mal. C'était l'illusion de son courage. Les préparatifs se firent précipitamment, les bagages furent expédiés, un wagon était loué. Le P. Duval s'était rendu de Biskra à Alger afin de prendre ses ordres pour le voyage et l'installation. Mais le malade s'effraya lui-même de se mettre en route dans cet état. Il ajourna le départ. Il n'y avait plus pour lui de voyage que celui de l'éternité.
Il s'était préparé à la Toussaint par une neuvaine, dans l'intention d'obtenir une bonne mort : « J'espère cette fois, dit-il ce jour-là, que ce sera pour demain, ou du moins dans l'octave des morts. J'aurai part ainsi à tant de prières qui se font partout dans l'Eglise pour les trépassés. » Et l'octave achevée : « Attendez : le mois des morts n'est pas encore terminé ; vous verrez que je ne le passerai pas sur la terre tout entier. » Il disait vrai.
Le 3, veille de sa fête de saint Charles, il ne reçut personne, excepté les enfants de l'Ecole apostolique qui lui apportèrent leurs vœux. Pour eux, il se fit revêtir de son costume rouge et descendre dans sa bibliothèque, où, les accueillant avec toute sa bonté et toute sa majesté, il ne put s'empêcher toutefois de leur parler de sa mort comme étant proche. Quand il les eut congédiés, il fit ouvrir une fenêtre qui donnait sur le séminaire, afin d'entendre encore leurs chants et de s'unn aux vœux que l'on faisait pour lui. Le soir du 4, il consentit à recevoir la fanfare, qu'il paya d'un bon goûter. Cette fête de saint Charles, la dernière, s'était passée toute en famille.
Le même jour, 4 novembre, M. Massicault, résident général de la République française à Tunis, rendait son âme à Dieu. C'était un protecteur des oeuvres tunisiennes. Le Cardinal s'empressa d'adresser aux prêtres de la Régence l'ordre de « célébrer sans retard dans chaque pa-
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roisse un service solennel pour le repos de l'àme du regretté défunt, et de faire en sorte que cette cérémonie s'accomplisse avec tous les regrets possibles et tous les honneurs dus au représentant de la France. »
Cette mort acheva de le détourner du voyage de Biskra. Son devoir, croyait-il, était de rester là, pour inspirer et surveiller le choix d'un digne successeur à l'intelligent administrateur que la Régence venait de perdre.
Le i5 au matin, il manda donc le P. Duval dans sa chambre, pour lui dire de s'en retourner sans lui à l'oasis. Puis, la tristesse peinte sur ses traits, il lui donna l'ordre de licencier les frères armés. « En les fondant, dit-il, j'avais compté sur la politique coloniale; aujourd'hui tout s'écroule ; plus d'expédition au Touat, plus d'issue pour l'avenir. » Il lui donna ses instructions verbales : i° Déclarer aux pionniers, qu'en raison des difficultés survenues du dehors, Son Eminence ne voulait pas qu'ils prissent d'engagements ; 2° laisser partir ceux qui le demanderaient, et même favoriser les départs; 3° ne plus accepter personne.
« Je pris congé de Son Eminence que je laissai couchée dans son lit, rapporte le P. Duval. En me donnant sa bénédiction, il ajouta encore, comme accablé : Voilà donc comme cela finit! C'était la dernière fois que je devais le revoir sur cette terre. Le lendemain 16 novembre, je partis pour Biskra. »
Le P. Duval trouva soit là, soit à Ouargla, vingt et un frères en tout, dont dix-huit avaient déjà passé au désert de quinze à vingt mois. Us étaient pleins de courage. Leur licenciement fut pénible. Neuf d'entre eux demandèrent à entrer dans la Société des pères Blancs comme frères coadjuteurs; sept y furent admis. D'autres furent placés honorablement comme chefs de culture ou employés de chemins de fer. Sept Hollandais reprirent le chemin de leur pays. Quelques-uns demandèrent par l'entremise de Mgp Livinhac à faire partie d'une expédition belge dirigée sur le Haut-Congo; ils furent remerciés poliment par
l'Œuvre anti-esclavagiste elle-même : aucune puissance n'acceptait de tels auxiliaires libres sur son territoire. Plus tard, un ancien novice des pères Blancs de Biskra sorti de leur Société, tentera de reprendre l'œuvre, mais de lui-même, selon ses vues, et sans attache d'aucune sorte à la Congrégation des missionnaires d'Alger.
Cependant, depuis quelques semaines, le Cardinal n'était plus le même. La loi fatale s'exécutait sur l'organisme entier de cet être si puissant. L'intelligence s'absorbait dans des soins matériels, ou s'en allait à des projets sans consistance. Le cercle d'horizon se rétrécissait en s'obscurcissant : on sentait l'approche de la nuit. Un état de somnolence pesait sur ses journées, y compris le temps de la messe à laquelle il continuait d'assister chaque jour. Sa fin devenait imminente.
Il prenait de plus en plus ses dispositions, particulièrement en se détachant de tout ce qu'il possédait. « Ce détachement était tel, rapporte le père Michel qu'il fallait lui résister pour l'empêcher de se dépouiller de ce qui restait à son usage. » Le même père raconte, comment, malgré ses refus réitérés, le Cardinal le contraignit de laisser porter à sa chambre de l'Ecole apostolique la grande croix archiépiscopale en argent qui lui avait été offerte à l'occasion de sa fête jubilaire. — Puisqu'il faut obéir, je ne l'accepte, Eminence, que pour vous la rendre le jour où vous pourrez vous en servir. — C'est entendu, répondit-il, vous la ferez porter devant moi lorsqu'on me conduira au tombeau. C'est \? seule circonstance où elle me servira. » Il en fut ainsi, en effet.
Le jour de la fête de sainte Cécile, 22 novembre, ayant demandé la fanfare et les enfants, il entendit la musique avec plaisir, parla doucement aux élèves de sa fin à laquelle il touchait; puis il les bénit, en leur disant cette parole, la dernière qu'ils entendirent de lui : « Mes chers enfants, je m'en vais : vous aimerez toujours bien le bon Dieu! »
Il avait désiré la consolation de revoir quelques-uns de
ses amis de Tunis, car là aussi était un gros morceau de son cœur, comme lui-même s'exprimait. Le père Delattre et l'abbé Bombard, secrétaire de l'archevêché de Carthage, aujourd'hui curé de Sainte-Croix de Tunis, se rendirent à son appel, dans la matinée du 23. Deux fois pendant la nuit, il avait demandé : « Ne sont-ils pas arrivés? » Ils le trouvèrent méconnaissable, étendu, enfoncé dans un fauteuil bas, d'où tournant la tête lentement de leur côté : « Ah! enfin, vous voilà! Ah! ces Tunisiens! » C'était une ruine vivante. Il les bénit et les embrassa l'un après l'autre, avec des paroles caressantes. Puis les faisant asseoir : « Je vous remercie d'avoir bien voulu venir; vous serez mes gardes-malade. J'ai voulu avoir auprès de moi deux anciens de la Tunisie. Nous parlerons de Carthage... » Il en parla longuement avec le P. Delattre.
Il en parla aussi longuement, dans l'après-midi, avec l'abbé Bombard, n'oubliant rien ni personne, rappelant facilement des faits passés depuis plus de dix ans, riant entre temps de son grand rire solennel mais voilé d'une teinte de tristesse. Cependant, sur la fin d'une lettre dictée à ce cher secrétaire, il s'embrouilla dans les formules de la salutation. Sa tête reprit bientôt sa lucidité pour en dicter une seconde annonçant sa prochaine arrivée à Tunis où il voulait, disait-il, se remettre au courant de tout ce qui s'était fait depuis son départ. Ce fut son dernier acte d'administration. Il tombait les armes à la main.
« Le même jour, raconte le père Michel, m'ayant appelé auprès de lui, le Cardinal me remit la somme de mille francs pour la faire parvenir au comité organisateur du Congrès eucharistique de Jérusalem. Je n'oublierai pas les paroles que ce vénéré père m'adressa à cette occasion; ce sont les dernières que je lui ai entendu proférer : « Mon cher enfant, me dit-il en me remettant cette somme, j'ai consacré les débuts de ma carrière apostolique à l'Orient, et je veux en consacrer la fin, — car je m'en vais, — au retour de l'Orient à l'unité catholique, en m'associant,
dans la mesure du possible, à l'Œuvre du Congrès eucharistique de Jérusalem, en union de vues et de sentiments avec le souverain Pontife Léon XIII. Je ne puis lui venir en aide que par cette aumône que je lui destine; mes enfants me suppléeront pour le reste. Je leur laisse mon amour pour l'œuvre, comme un héritage qu'ils seront, je le sais, heureux de recueillir. ?>
Tels sont les termes mêmes de la lettre d'envoi qui fut faite de son offrande aussitôt après sa mort : « Ainsi, ajoutait-elle, le Congrès de Jérusalem avait eu une des dernières pensées du Cardinal, et certainement sa dernière aumône. »
Le lendemain jeudi, 24 novembre, devait être le jour funèbre. Le matin, après la messe et la communion, le Cardinal voulut se lever, comme il avait coutume, à l'aide de deux frères. Ce lui fut impossible ; il tomba, incapable de se tenir debout; la paralysie s'était aggravée; il fallut le remettre au lit, d'où il ne devait plus se relever : « Ah ! vous êtes venu à point pour en voir de belles ! » dit-il au P. Delattre. C'était de sa suprême bataille qu'il parlait ainsi gaiement et militairement.
Le mal augmenta; la parole devint pesante et difficile. On crut d'abord au bienfait d'un sommeil réparateur; mais le lendemain vendredi, à une heure du matin, les symptômes d'une congestion cérébrale ne laissèrent plus d'espoir. Il ne parlait plus, mais il donnait encore des signes de connaissance. Il reçut l'Extrême-Onction des mains du P. Michel, s'unissant visiblement aux dernières prières et faisant silencieusement lui-même une petite croix sur chaque membre touché par l'huile sainte. Il entra bientôt dans un sommeil léthargique précurseur de la mort. Le soir de ce jour, à dix heures, l'agonie commença. Vers minuit, Mgr le coadjuteur récita les prières liturgiques pour les agonisants. Les soupirs devenaient plus rares. Mgr Dusserre s'adressant aux assistants : « Messieurs, baisons une dernière fois la main qui nous a bénis souvent ! » Et lui-même
s'approchant en donna le premier l'exemple. Quelques instants après, le Cardinal Lavigerie rendait sa grande âme à Dieu. C'était le vendredi s5, en la fête de sainte Catherine d'Alexandrie, une martyre d'Afrique.
Tl avait soixante-sept ans et vingt-six jours. Il y en avait vingt-neuf qu'il était Évêque, et dix qu'il était Cardinal de la sainte Église romaine.
Autour de son lit de mort étaient réunis les représentants de toutes ses œuvres d'Afrique : M^ le coadjuteur et les deux vicaires généraux, pour Alger; Mgr Livinhac et le père Michel, pour la société des Missionnaires d'Afrique et de Jérusalem; le R. P. Delattre et l'abbé Bombard, pour Carthage et Tunis; la rév. mère Salomé, Supérieure des sœurs missionnaires d'Afrique. Il y faut joindre son confesseur, le P. Buffet, Supérieur des Jésuites d'Alger, son secrétaire, M. Teyssier, son médecin, M. Rochet, et la sœur de Bon-Secours qui lui avait donné ses soins.
L'attaque, qui avait paralysé sa voix, ne lui avait pas permis d'adresser des adieux suprêmes à ceux qui étaient là. Mais ses dernières volontés ne devaient être perdues ni pour eux, ni pour nous. Elles se trouvaient inscrites dans un testament spirituel laissé parmi ses papiers, et qui remontait à l'année 1884 ou i885. C'est un testament patriotique et catholique en même temps, une dernière et ardente protestation de dévouement au Pape, à l'Eglise, à la France, à l'Afrique, derniers amours d'un cœur fidèle :
« Au nom du Père, du Fils et du saint- Esprit. Ainsi soit-il !
« Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en présence de l'éternité qui va s'ouvrir devant moi, que je veux mourir dans les sentiments où j'ai toujours vécu, à savoir ceux d'une obéissance et d'un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et à notre saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre.
« J'ai toujours cru, je crois tout ce qu'ils enseignent et dans le sens où ils l'enseignent. J'ai toujours cru, je crois
qu'en dehors du Pape ou contre le Pape, il n'y a et il ne peut y avoir dans l'Église que trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi comme le fondement de l'Unité et par conséquent de la vie, en tout ce qui tient au salut éternel.
« J'ai l'insigne honneur d'appartenir de plus près au Saint-Siège apostolique par mon caractère de prêtre , d'évêque, par mon titre de Cardinal de la sainte Église romaine. Sans doute, ces honneurs, qui sont fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me confondre, en ce moment surtout où je songe à me présenter au tribunal de Dieu. Mais j'y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité d'autant plus grandes envers la chaire de Pierre et envers notre saint-Père le Pape, qui m'a comblé des marques de sa confiance et de sa bonté.
« Je l'ai servi de mon mieux tant que je l'ai pu. Ne pouvant plus rien maintenant, je prie Notre-Seigneur d'agréer le sacrifice que je lui fais de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses desseins magnanimes.
« Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j'ai toujours eu pour la France chrétienne et pour les missions d'Afrique, à la tête desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France sont étroitement liées à sa foi catholique et par conséquent à sa fidélité envers le Saint-Siège. C'est surtout d'elle qu'on a pu dire, à chacune des pages de son histoire : Sacerdotium et regnum cum inter se consent iunt, bene regitur mundus. Cum autein non concordant, non tantum parvse res non crescunt, sed etiam magnœ miserabiliter delabuntur.
« J'ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que j'en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l'été dernier, à Rome et à
Paris , pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre inévitable. Et là je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma pauvre et chère patrie que pour l'Église. Car l'Église a des assurances d'immortalité, mais la France n'a d'autres promesses que celles que la Providence a faites aux nations delà terre; et elle a contre elle, hélas! la menace divine : Omnis cwitas contra se divisa non stabit.
« Oh ! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe ! Si je pouvais, avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à venir, lui représenter une dernière fois, comme je l'ai fait souvent à ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et d'honneur où l'avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois.
« Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à l'action et surtout aux passions des partis. Ma vie s'est écoulée presque tout entière au dehors, depuis que j'ai âge d'homme. C'est là que j'ai pu juger de sa décadence, et que j'ai vu, à mesure qu'elle abandonne sa foi et ses traditions nationales, sa voix être moins écoutée et son nom moins respecté...
« La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer la mission qu'il lui avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit épargné. Mais qu'est-ce que la prière d'un homme devant la justice de Dieu?
« C'est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique ! Je t'avais tout sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure, qui était visiblement celle de Dieu, j'ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce
grand comment, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.
« C'est à cette œuvre que j'avais consacré ma vie. Mais qu'est-ce qu'une vie d'homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n'ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes à l'Evangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances , te préparer des apôtres! »
Lorsque, six ans après, 8 juin 1890, le Cardinal Lavigerie écrivit à Carthage ses dispositions testamentaires, il se référa d'abord à ces mêmes pages : « J'ai consigné, dans mon testament spirituel, mes sentiments et mes pensées relativement à mes devoirs et au jugement qui m'attend auprès de Dieu.
« Je me contente de répéter ici que je meurs plein de regret de mes fautes et de confiance dans la miséricorde divine et dans la protection maternelle de Marie que j'ai toujours tendrement aimée.
« Je me recommande aussi aux prières de tous, et particulièrement à celles de mes fils spirituels, de mes prêtres, de mes missionnaires, de mes filles les Sœurs de nos diverses congrégations, surtout de celles que j'ai fondées. »
Ce testament déclarait que, « ne possédant rien dans ce monde, sauf les objets a son usage personnel, tous les biens meubles et immeubles placés sous son nom appartenaient au diocèse ou aux œuvres dont il avait eu l'administration ». Il mourait pauvre , très pauvre, ne laissant rien à sa famille que la gloire de son nom.
Cette mort, immédiatement connue en France, puis dans le monde entier, prit les proportions d'un deuil national et universel. Ce jour même, un télégramme adressé au Cardinal Rampolla avait porté à Léon XIII la douloureuse nouvelle. Le saint-Père leva les mains au ciel. Rappelant
tout ce que l'Kglise perdait dans ce grand homme : « Et moi, s'écria-t-il, je sens ce que je perds! Ce Cardinal Lavigerie, je l'aimais comme un frère, comme Pierre aimait André ! »
Les obsèques du Cardinal furent un triomphe. Le gouverneur avait demandé et obtenu immédiatement du ministère que « des honneurs extraordinaires lui fussent décernés. La grandeur du rôle qu'a rempli le Cardinal, l'importance des services qu'il a rendus à la France, notamment à Tunis, rendent ce cérémonial nécessaire, non moins que le respect dont nous devons entourer, aux yeux de la population musulmane, les grands personnages Français. »
La ville s'était mise en deuil; les édifices publics et les navires du port avaient leurs drapeaux et leurs pavillons en berne; le glas sonnait à toutes les paroisses d'Alger. Le Cardinal était exposé sur son lit funèbre devant lequel ses enfants priaient et pleuraient. Le samedi soir on l'embauma; puis, revêtu des ornements pontificaux, on le descendit au grand salon, la célèbre salle du toast, où les fidèles furent admis à le vénérer. Le lundi soir, à trois heures, déposé à découvert dans un triple cercueil, il descendit vers le plateau de Notre-Dame d'Afrique où il passa la nuit dans la chapelle de Saint-Joseph parmi ses missionnaires; puis le lendemain matin, il fut transféré solennellement dans la chère Basilique dont il avait coutume de venir saluer la Reine, avant chaque voyage, et qu'il venait saluer cette fois encore avant le voyage éternel.
La cathédrale d'Alger le reçut dans la soirée du mardi; et là, pendant trois jours, on eut le spectacle de toute la ville, des cent mille habitants d'Alger, non seulement Européens, mais Arabes, musulmans et Juifs, montant les degrés de la métropole entièrement tendue de rouge, puis défilant religieusement dans le chœur embrasé de lumières, pour vénérer une dernière fois le Prophète de Dieu et se prosterner devant lui.
Le samedi fut le grand jour du service et de l'adieu. Dès
le matin toule la ville était sur pied, toute la garnison sous les armes. Douze coups de canon se font entendre, et la cathédrale ouvre ses portes aux autorités civiles et militaires. Les six évêques de l'Algérie et de la Tunisie avec Mgr Livinhac prennent place autour du magnifique catafalque; les représentants de tous les pouvoirs et de toutes les religions, rabbins, pasteurs, muphtis se rangent en ordre dans l'église vingt fois trop petite pour la circonstance; le gouverneur a sa place isolée près du trône. La foule encombre les abords et les rues, dans l'attente.
Après la messe chantée par quatre cents voix a l'unisson, Mgr Combes montant en chaire parla éloquemment de cette gloire dont l'Algérie jouissait comme d'un patrimoine sacré : « C'est, dit-il, la gloire de l'apostolat, et la gloire de la sainteté; c'est la gloire de la charité, c'est la gloire des grands caractères trempés dans les sources vives de la grâce; c'est la gloire de la sagesse que donne l'esprit de Dieu; c'est la gloire de la noble fermeté, des dévouements sans réserve aux intérêts de Dieu, de l'Eglise, de la patrie, qu'une ame vraiment chrétienne ne sépare jamais; c'est la gloire de la résurrection des peuples assis a l'ombre de la mort; c'est la gloire des grands fondateurs; c'est la gloire de l'affranchissement des horreurs de l'esclavage... » Ainsi devait parler un évêque, un Français et un fils.
L'office achevé, le cercueil fut placé sur un char magnifiquement décoré de draperies, de couronnes rouges et de palmes vertes, et l'imposant rortège se mit en mouvement par la place de l'Archevêché et du Gouvernement, la grande rue Bab-Azoun, le quai de la République, entre la haie formée par les troupes de toutes armes, le clergé en tète, et, par derrière, le gouverneur, la famille (i), l'amiral, l'état-major, la magistrature, l'administration, l'université,
(i) MQ,C Keiner-Lavigerie, sœur du Cardinal, le D1' Pouvrcau et M. Louis Lavigerie, ses neveux.
G7G LE CARDINAL LAVIGEKIE.
les consuls, la représentation de la France et des puissances étrangères. Les musiques militaires alternant avec le sourd roulement des tambours et le chant du Miserere, la foule s'étageant en grappes vivantes aux fenêtres des maisons, aux balcons, sur les terrasses, inondant le jardin des Palmiers et les quais : c'était une pompe triomphale.
Arrivé à la rampe de l'Amirauté, le char s'arrête, le cercueil est descendu et déposé sous une arcade, à quelques pas de la rade. Le canon du port le salue. Alors M. le gouverneur général de l'Algérie s'avance et prononce ces paroles d'admiration, de regret et d'adieu, qu'il faut reproduire tout entières :
« Le moment est venu... Et je ne puis me résoudre à céder à la prière de Mgr d'Alger. Je ne puis laisser partir sans un mot d'adieu l'homme dont la France entière salue aujourd'hui le cercueil.
« Le Cardinal a voulu que son corps fût transporté a Carthage, mais il nous a laissé son cœur. C'est ici, en effet, Messieurs, que le Cardinal conçut et poursuivit la grande œuvre de sa vie, et cela à une heure où personne encore ne songeait à l'Afrique. Le Cardinal avait rêvé de conquérir l'Afrique à la France et à la civilisation, et il a mené cette entreprise en bon Français et en bon Européen.
« Il a été, sur la terre africaine, le précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces marins, de ces soldats, qui semblent renouveler chez nous la gloire des conquérants du Nouveau-Monde. Et, toute sa vie, cet homme vaillant a lutté; Dieu sait au prix de quelles amertumes quelquefois ! Il était né pour l'action. Son esprit était de ceux que tout progrès attire et que préoccupe par-dessus tout le souci du but à atteindre, du mieux à réaliser.
« C'est ainsi qu'il était venu à la République. Il me le disait souvent à moi-même : « Je suis le serviteur d'un « Maître qu'on n'a jamais pu renfermer dans un tombeau. »
« Qu'il me soit permis de dire aussi combien le Cardinal Lavigerie était doux et tendre à ceux qu'il aimait, constant
clans ses affections, et toujours enflammant de son ardeur généreuse ceux qui l'approchaient. Sa mémoire leur restera chère, et la France, qu'il a tant aimée, gardera son souvenir comme celui d'un de ses meilleurs et de ses plus nobles enfants. Adieu! cher et vénéré Cardinal! »
Un croiseur de l'Etat, le Cosmao, nom d'un héros, reçut à midi les restes mortels du Cardinal dans une chapelle ardente dressée dans son entrepont. Une dernière absoute de Mgr Combes donnée de la passerelle, et une dernière salve des canons du croiseur furent l'adieu du troisième évêque d'Alger à ce rivage qu'il venait d'immortaliser. Les forts, la marine, les clairons et les tambours, l'acclamation de l'immense foule des quais, des boulevards, des toitures, des barques, et des mâtures de la rade répondirent à cet adieu.
Deux jours après, le dimanche 4 décembre , le précieux dépôt entrait en rade de Tunis, salué non seulement par le stationnaire du port, mais par un navire de guerre danois, le Saint-Thomas , qui avait demandé à s'associer au deuil de la France. L'hommage de l'étranger ne devait pas manquer à cette gloire cosmopolite. La France montra à Tunis comment elle sait honorer ceux qui la servent. Ses représentants, ses nationaux, ses soldats, ses prêtres, ses religieux, se pressèrent dans la cathédrale en deuil. L'on voyait des indigènes fendre la foule pour venir déposer des suppliques sur le cercueil du grand « marabout rouge », pendant qu'au dehors on lisait cette glorieuse inscription latine, de M. de Rossi :