‹ Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schismeChapitre 14 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le culte rendu par l'Eglise catholique au président du concile de Bàle étonnera peut-être : moins encore en effet de par son titre que de par son action personnelle, il avait été l'auteur unique et responsable de la déposition d'Eugène IV, de l'élection du dernier antipape, de la longue résistance d'une assemblée schismatique dont le Saint-Siège aurait eu sans lui facilement raison. L'importance de son rôle n'échappa point aux contemporains ; même, trompés par la place presque exclusive qu'il avait fini par tenir dans le Concile amoindri, quelquesuns lui ont attribué tout ce qui s'était fait à Bâle dès le commencement, erreur sans doute, mais qui montre quelle était, de son vivant, la réputation de notre Cardinal. C'est ainsi qu'Olivier de la Marche veut qu'il ait été. en 148 1 , le principal instigateur de la réunion du Concile et dans l'intention dès lors de s'en faire une arme contre Eugène IV (i). A l'autre bout de l'Europe, Silvestre Siropulus, l'un des membres grecs du concile de Florence et le plus acharné à détruire ensuite l'union des deux Eglises, écrivait dans sa Vera historié iitiiofris non verac que, à Tépoque où les négociations s'étaient ouvertes, en i433, l'assemblée de Bâle, composée à l'en croire

de sept cents évêques, siégeait sous la présidence d'Aleman pour combattre les abus de la curie romaine (i). D'autres, oubliant la longue et universelle attente de la Chrétienté avant le Concile, firent du Cardinal le seul inventeur de l'assemblée qu'il aurait convoquée pour les motifs que l'on sait d'ambition déçueet vindicative: « Icelu}^ cardinal, dit Le Bouvier, suborna plusieurs autres cardinaux à l'encontre du pape Eugène et, par son moyen, les mena à Basle et leur fit tenir le Concile, auquel ils désapointèrent » le pape Eugène et élurent le pape Félix (2). Cette conception vraiment simple, nous avons vu l'archevêque Jouvenel l'exposer à Aleman lui-même, le jour où il l'accusa en face « d'avoir fait, commancé et continué tout le mal qui estoit en l'Eglise » (3) ; elle se retrouve jusque dans les comptes de son clavaire d'Arles, un dévoué serviteur, qui donne au Cardinal après sa mort le titre de « très glorieux «et rappelle qu'il avait été quelque temps privé de son diocèse quia tenere fecit conciliiim Basilee (4).

Comment cette légende s'était-elle accréditée, on se l'explique assez par l'apparence finale du Concile et les bruits intéressés que répandaient les gens de la Curie. Pourquoi justice fut ensuite rendue à Louis Aleman et sa mémoire vénérée, c'est que son œuvre effondrée s'oublia vite et qu'on se souvint seulement des vertus qui plaidaient éloquemment la bonne foi du schismatique; lui-même, il l'avait prévu, quand il répondait aux aigreurs de Jouvenel, à Lyon, qu'il n'avait agi au Concile que par amour de l'Eglise « et que en la fin se verroit au plaisir Dieu de quel vouloir il y avoit procédé » (5).

Aussi personne ne s'étonna quand la mémoire du Cardinal fut sanctifiée par l'opinion publique. Plus tard, au contraire, lorsqu'on eut perdu le souvenir de sa personnalité et qu'on

(i) Cecconi, 66.

(3) Relation, 14.

(4) Bibl. d'Arles, ms. i3i, p. 63.

(5) Relation, 16.

retrouva dans l'histoire les traces de son zèle à Bàle, on vit avec surprise les honneurs rendus à la tombe d'un schismatique, surtout alors que les controverses politiques et théologiques prêtaient une actualité factice à quelques-unes de ses revendications. Déjà, en i46r, le parlement de Paris invoquait l'éclat des vertus et des miracles d'Aleman en faveur de la Pragmatique Sanction, alléguant que, ainsi que d'autres saints prélats, il avait été promu à l'épiscopat sous le régime dont Rome demandait l'abolition (i) ;ceci était faux, mais du moins était-il vrai que le Cardinal avait indirectement travaillé à la Pragmatique, adaptation française des décrets de Bâle.

Dès lors, cependant, la différence des circonstances aurait dû détourner le Parlement de revendiquer Aleman, car il n'}'' avait rien de commun, que certains procédés, entre lui et le gallicanisme politique et moderne. Homme du mo3'en-âge, il n'avait pas voulu abaisser la Papauté pour servir un pouvoir civil, mais au profit des Conciles généraux, tels que celui qu'il avait dirigé, assemblées démocratiques et internationales dont les tendances et la composition eussent à bon droit, plus qu'un pape quelconque, alarmé les tenants de l'idée gallicane, comme ce Cosme Gu3'mier, qu'il est plaisant de voir défendre la légitimité du concile de Bâle et invoquer en faveur de sa thèse la sainteté d'Aleman (2). Comme enfin le Saint-Siège avait luimême reconnu les vertus du Cardinal en le béatifiant, les Gallicans trouvèrent le jeu piquant et continuèrent. Embarrassés à tort, leurs adversaires crurent se tirer d'affaire en attribuant la réputation du Bienheureux à l'héroïsme d'une pénitence qu'il se serait imposée pour racheter ses erreurs (3), pure conjecture que rien n'autorise. Launoy eut beau jeu à la combattre (4), et Bayle après lui avec Baillet et Noël Alexandre. A

(i) Bibl. d'Arles, ms. i3i, p. 48.

(2) Pinsson, 1 1.

(3) Aubery, 121; Raynaldi, a. i45o, no ao.

(4) Laiinoii Constantiensis, parisiensis theologi, epistolae omnes, Can-

son tour, le Bollandiste voulut établir qu'Aleman s'était repenti et son meilleur argument est .tiré de l'épitaphe où il est dit que le Cardinal mourut catholice, mot qu'il explique ingénieusement pour y voir une allusion discrète à une rétractation et à une pénitence (i). Il y a là quelque confusion : qu'Aleman soit mort en communion avec l'Eglise romaine, c'est incontestable, mais cela n'implique aucunement une conversion secrète, cela découle simplement de ses actes publics au concile de Lausanne où, comme président de l'assemblée, il avait enregistré l'abdication de l'antipape et reconnu Nicolas V en termes que la cour de Rome avait acceptés et ratifia par une bulle d'absolution générale. Qu'il ait été plus loin dans cette voie, ce n'est pas probable, ni qu'il ait renoncé avant de mourir à l'espoir, qu'il avait fait solennellement exprimer dans la dernière session de Lausanne, qu'un concile -nouveau donnerait au débat soulevé à Bâle une solution à laquelle il avait promis cent fois de se soumettre, quelle qu'elle fût ; espoir si peu condamnable aux yeux de l'Eglise que quatre cents ans plus tard elle y satisfit : des deux dogmes, en effet, promulgués au XIX" siècle, l'un et l'autre intéressent la vie d'Aleman : le premier, qui confirma la proclamation déjà faite au Concile, où elle avait été préparée par le Cardinal, de rimmaculée-Conception de la Vierge ; le second, celui de l'infaillibilité pontificale, qui trancha la question demeurée vivante parmi celles qu'on avait agitées à Bàle et qui, s'il fut contraire aux prévisions d'Aleman, fut du moins rendu dans les conditions qu'il avait demandées, au sein d'un Concile œcuménique (2).

tabrigiae, 1689, 81 ; Bayle, Dictionnaire, au mot Alamandus ; Baillet. au 16 septembre; Noël Alexandre, Historict ecclesiastica veteris novique Testamenti, Paris, 1714, VIII, 56o.

(i) Acta SS. BollanJ., septembre, V, 452-455 ; cf. Manni, 43.

(2) Signalons, à titre de simple rapprochement, qu'une des brochures publiées avant le concile du Vatican en faveur de l'infaillibité parut sous le nom de L, Allemand, le Tape et le Concile, 1869, Paris.

Il semble donc que les amis du Saint-Siège n'auraient pas dû recourir, pour concilier la vie de notre Cardinal et sa béatification, à cette supposition d'une conversion in extremis. Sa bonne foi, indubitable à qui le connaît (i), suffit à tout expliquer et, sans chercher dans la vénération qu'inspira sa mémoire, comme Guymier ou Launoy,un argument en faveur des théories de Bàle, qu'elle nous soit du moins une preuve a poste- 7^iori de ce fait, que nous n'avons jamais dû perdre de vue, que, en ce temps-là, pour quelques esprits, l'hésitation était dogmatiquement légitime entre l'Eglise romaine, centralisée au Vatican dans les mains toute puissantes d'un pape italien, et une Eglise universelle, comme on disait à Bâle, qu'un pontife constitutionnel, toujours prêt à repasser les Alpes pour siéger en Venaissin, aurait administrée sous le contrôle de conciles périodiques.

Si Aleman se rangea parmi les partisans de cette conception, issue d'Avignon et de Constance, c'est qu'il était luimême un homme du grand schisme, de par son origine et son éducation. En ce palais des bords du Rhône, à l'ombre duquel il avait vécu chez son oncle de Conzié, n'avait-il pas vu un pape humilié, rançonné, assiégé, gardé à vue, inculpé d'hérésie aux applaudissements des princes et des Universités, pressé d'abdiquer par les ultimatums les moins respectueux, réduit aux expédients sans dignité, aux faux-fuyants, à l'évasion ? N'avait-il pas assisté à cette assemblée de Pise, où les pires accusations furent lancées contre les pontifes rivaux par leurs propres cardinaux réunis malgré leurs maîtres, encouragés dans cette rébellion nécessaire par les gouvernements et les théologiens? N'avait-il pas, jeune spectateur, pris part à cette lutte ardente où l'on foulait aux pieds l'autorité pontificale afin de rétablir l'unité dans l'Eglise? N'avait-il pas entendu les outrages qu'échangeaient, de chaire à chaire,

(i) Elle est admise sans restriction par le BoUandiste (ActaSS., septembre. V, 451-452); Manni, 2g-3i ; Christophe, i85.

Benoît XIII, Jean XXIII, Grégoire XII, discréditant ainsi celui d'entre eux, quel qu'il fût, qui se trouvait légitime, tandis qu'un pouvoir s'était élevé, comme divinement, aux acclamations de |a Chrétienté tout entière qui, depuis près de quarante ans de schisme, appelait anxieusement le Sauveur attendu ? C'était le Concile général, enfin assemblé à Constance, radieux du nimbe de la nouveauté, d'une nouveauté d'autant plus attirante qu'on lui prêtait je ne sais quoi des temps apostoliques. Chacun espérait de lui un arrêt sur la plus haute question qui piJt se poser dans l'Eglise, ceux-ci pour avoir depuis longtemps désiré le Concile, ceux-là, qui le redoutaient, pour avoir dû renoncer à toute autre espérance. Forts de cette unanime adhésion, mis au-dessus de tous les pouvoirs traditionnels, puisque, parmi les compétiteurs, il devait y avoir un pape vrai, les Pères de Constance avaient donc imposé silence aux concurrents et, dans un conclave par eux réglé souverainement, désigné un successeur à Pierre, que la Chrétienté avait salué joyeusement, d'un enthousiasme qui alors s'adressait à la fois et au pape retrouvé et à cette autorité naissante du Concile général, mal définie encore et dont on ne connaissait que les bienfaits. Ce joyeux malentendu, cette union momentanée de deux tendances, bientôt ennemies, firent tout l'éclat des premières années de Martin V; Aleman partagea cette ivresse, d'autant mieux que le nouveau pontificat lui souriait davantage. Quand il quitta Constance, à la suite du Pape, chef de sa Chambre apostolique, il ne renonçait pas aux doctrines de sa jeunesse, mais, en même temps qu'au souverain temporel et spirituel dont il était le ministre, il pensait s'attacher à l'élu des Pères de Constance, au témoignage vivant de leur toute puissante intervention. Cette illusion, au reste, dura peu dans quelques esprits, qui bientôt virent en Martin V ce qu'il était réellement, non pas la créature reconnaissante et docile des Conciles généraux, mais bien le représentant le plus actif de la politique traditionnelle à Rome, Pareille clairvoyance était naturelle aux hommes

attachés d'âme aux dogmes conciliaires^ qui vivaient éloignés des honneurs au milieu des disputes théologiques, et dont les intérêts eussent été servis par la révolution chère à leur esprit spéculatif. Il n'est pas étonnant qu'au contraire Aleman se soit laissé éblouir par la pompe romaine, au sein de laquelle il s'élevait, lié au souverain pontife par la reconnaissance, absorbé par le souci quotidien des affaires . Ces mêmes abus, qui constituaient pour les docteurs aigris la pire objection contre le statu qiio^ ce n'étaient fatalement pour lui, à la Chambre apostolique, que choses de bureau, qui se déroulaient paisiblement entre les enregistrements, les versements, les quittances, sans que sa conscience en fût autrement blessée. Voilà comment, sans céder à une autre influence qu'à celle du silence, arme que Martin V maniait adroitement, il parvint à un état d'esprit nouveau : lui, le futur président de Bâle, il se contentait de jouer auprès du concile de Sienne le rôle d'agent pontifical ; lui, qui devait combattre l'italianisation de l'Eglise, il représentait à Bologne, entre Milan et Florence, la politique nationale du plus italien des papes, un Colonna. A peine peut-être s'en doutait-il et si, pendant les premières et tranquilles années de sa légation des Romagnes, l'époque troublée d'Avignon ou de Constance lui revenait parfois à la mémoire, comment ne lui aurait-il pas préféré l'ère nouvelle ? Elle était trop sûre et trop glorieuse pour lui, pour qu'il ne la regardât pas naturellement comme profitable à l'Eglise entière qui, de fait, fut redevable à Martin V d'un grand calme restaurateur.

Avec Eugène IV, la scène change pour Aleman ; il a perdu toutes ses dignités, il ne lui reste que le chapeau de cardinal et une voix dans le Conseil du nouveau pape, auquel ne le lie aucune obligation, à défaut du respect filial qu'il avait eu pour son prédécesseur. Disposé donc à observer froidement les actes de son ancien collègue, que voit-il ? Au temporel, le désordre renaissant dans les Etats pontificaux et le sang répandu dans les rues de cette Rome, qu'avec le teu

pape il avait travaillé lui-même à restaurer. A peine cette première crise a-t-elle ébranlé sa confiance en Eugène, qu'une autre éclate : à Bàle, en vertu des décrets de Constance et de Sienne, en vertu des bulles de Martin V et du pontife régnant, le Concile s'est ouvert; Aleman voit naturellement cet événement avec plus d'intérêt que sous le pontificat précédent, car il en attend quelque bien sous un pape dont il se méfie. Peutêtre se fût-il contenté d'un rôle d'observateur, lorsqu'Eugènc lui-même l'oblige à prendre parti et lui demande sa signature pour un acte de dissolution qu'il veut lancer inopportunément contre le Concile ; devant ce coup-d'éiat, les convictions du Cardinal, formées par sa jeunesse et qui dormaient depuis, se réveillent ; il ne souscrit pas à la dissolution et, deux ans durant, à Rome même où il est retenu^ tient tête au Pape au milieu de l'orage qu'a soulevé la bulle dont il a refusé de partager la responsabilité. Ace moment, rien ne le distingue en apparence d'un homme tel que Cesarini, comme lui, plus que lui, en opposition directe contre Eugène, resté à Bàle avec les Pères et hardi défenseur du principe débattu, que Rome ne peut pas dissoudre un concile malgré lui. Déjà, cependant, entre le cardinal italien et Aleman, il y a un abîme, qu'on ne voit point; cette affaire de la dissolution, qui se limite pour Cesarini à une question de dogme, elle a remué, au contraire, chez notre Cardinal, toute la profondeur des passions, des souvenirs de jeunesse, des instincts héréditaires et nationaux. Toutes ces tendances, que lui-même, longtemps, il avait pu croire éteintes, en le mettant en face de sa conscience, Eugène les avait rallumées chez lui et la contrainte où il vécut alors à Rome les attisa encore; de nouveau, il ressentit les ardeurs des Savoyards, compagnons de Clément VII, contre l'Italie, détentrice de la Papauté; il se prit à pleurer sur le château désert d'Avignon, la ville de sa jeunesse, et il allait marcher si loin dans cette voie qu'il réveilla bientôt chez les Italiens tout ce que le grand schisme leur avait laissé de rancune et de méfiance contre l'influence française. Du grand

schisme elles dataient aussi, ses aspirations renouvelées de Constance, où il avait siégé sur le banc des docteurs, vers un état de choses d'autant plus séduisant qu'on le définissait mal, tel que tous les abus y disparaîtraient sous l'infaillible autorité des Conciles généraux, sans que personne eût à en souffrir que le Pape, et qu'était-ce qu'un pape, pour un homm.e grandi à la cour de Benoît XIII, qu'était-ce que la tiare d'Eugène, qu'était-ce même qu'un schisme et tous ces accidents passagers, devant la marche en avant de ces assemblées souveraines,vivantes représentations de l'Eglise, inspirées de Dieu pour régler la foi et la réforme ? De celle-ci, du reste, et cette tendance aussi remontait au grand schisme, il devait à peu près se désintéresser, afin d'entamer plus tôt la prétendue régénération de la Chrétienté par l'abaissement de la Papauté, œuvre en partie politique, qu'il allait poursuivre par des moyens politiques, jusqu'à élever un duc de Savoie au souverain pontificat, en cela encore disciple de ce grand schisme qui avait ouvert à l'intervention des princes le terrain spirituel. Théologien, en etiet, il ne l'étaitguère (i), et moins encore imbu de l'humanisme qui comptait alors, parmi ses collègues, des représentants comme Cesarini ou Capranica; inférieur en science canonique, à en juger par ses discours, à certainsde ses compagnons de lutte tels que Tudeschi ou Jean deSégovie (2), il n'avait pas non plus, à supposer qu'il ait inspiré le style des lettres qu'il dictait, la précision ni l'élégance des bons latinistes du temps (3). Jeté de bonne heure dans les affaires, ses études s'étaient arrêtées après le doctorat en droit et son inspiration comme ses mo3^ens d'influence furent toujours d'ordre plutôt historique et pratique, que théologique ou littéraire; il ne

(i) Quelques-uns lui ont attribué, sans la moindre preuve, de savants ouvrages qui auraient disparu: Paradin, 298; Acta SS . Bolland., sept., V, 458; Manni, 14.

(2) Cf. Acta SS. Bolland., septembre, V, 452. 3) Mansi, XXX, 1224, i233.

faudrait pas croire, d'ailleurs, qu'il méprisât les lettres, il les avait protégées à Bologne et les soutint à Bàle, en la personne de nombreux gradués ; il collectionnait des manuscrits, comme en témoigne le récit des pillages qu'il eut à subir, et le soin qu'il prenait de sa bibliothèque nous est attesté par l'épave qu'il en reste à Paris (i). A Rome, toutefois, à cette curie qu'illustraient des écrivains tels que Pogge et que la Renaissance allait pénétrer et corrompre, il était bien un homme du moyen-âge; c'est en arrière qu'il regardait; dans la voix du Concile qui le sommait de venir prendre son poste auprès des Pères, c'était l'appel de tous les souvenirs du grand schisme qu'il entendait gronder et, quand il s'y rendit, dans la galère d'Ostie, ce n'était pas vers l'avenir, comme il pensait, c'était vers le passé qu'il allait, et ce fut son malheur et sa grandeur.

Arrivé à Bâle au moment où l'assemblée cherchait dans l'affaire gréco-latine un moyen de se venger du Pape, il mena d'abord, en faveur d'Avignon, une campagne où se satisfaisaient tous ses instincts. En apparence, il réussit : Cesarini abandonna le parti qu'il avait tenu quelque temps comme Aleman, par une alliance presque fortuite et que les nouveaux événements rompaient en manifestant la différence de leurs antécédents ; notre Cardinal demeura maître ainsi du terrain et put organiser la lutte du Concile contre le Pape. En réalité, cette place de président dont il héritait alors, c'était la direction d'une cause vaincue et qui ne vivait plus que de la vie d'Aleman. Encore à l'ouverture de l'assemblée, auprès des princes, dans la conscience des peuples,

(i) Bibl. Nat., ms. lat. 1490; il contient des f"' i à i25, les sessions du concile de Bâle, de la i^e à la 44c et, du fo 1 3o au f» 218, les Eptstolae et Responsiones, du i5 octobre 1431 au 4 janvier 1443; en tète, les armes du Cardinal et, de la main de Baluze : « Hune codicem actorum Concilii basiliensis, qui fuit olim Ludovici Alemandi, cardinalis Arelatensis, canonici Metenses bibliothecae Colbertinae donarunt anno xMDCLXXVI ».

il restait quelque chose de l'enthousiasme voué au concile de Constance et de l'esprit du grand schisme ; il en subsistait assez pour obliger le Pape à la retraite et terminer en faveur des Pères ce premier conflit. Par ce dernier effort et ce dernier triomphe, cet esprit s'était épuisé; la turbulence et la stérilité du Concile détachèrent de lui ses amis et, les uns plus vite, les autre plus tard, ils passèrent tous au Souverain Pontife, entraînés à Rome par la double force des traditions médiévales et des tendances nouvelles à la centralisation. Aux principes de cette époque de transition qui remontait au commencement du siècle, il ne demeura plus que de rares fidèles dans les Universités et qu'un homme, Aleman, capable de tenter une impossible résurrection. Taillé pour être chef de parti, adroit tour à tour et véhément, il ne ménagea rien et suivit le cours logique de son expérience. Eugène déposé, comme Benoît XIII ou Jean XXIII, avec les formules et les formalités qui lui donnaient l'illusion si cherchée de l'ère de Constance vivante encore, il fut prendre un antipape dans le pa3's et dans la famille de Clément VII et alors, quand, après être allé si vite jusqu'au bout des destructions, il voulut rebâtir le passé, il se heurta à l'impossibilité de remonter l'histoire. Il avait voulu rétablir Avignon dans sa dignité de capitale pontificale, et le successeur de Philippe-le-Bel s'obstinait à rester fidèle au pontife romain ; il avait voulu réaliser le grand rêve de Constance, d'une papauté régularisée et contrôlée par les conciles périodiques, et, sous ses yeux, les Pères de Bâle et l'antipape échangeaient à tour de rôle mille mauvais procédés ; il avait voulu ramener l'Eglise à ce qu'elle e'tait à la veille du conclave de 141 7, ou plutôt à ce qu'elle aurait été le lendemain si, comme on l'avait espéré autour d'Aleman, Martin V avait pris le chemin d'Avignon pour s'y faire l'agent docile des conciles, mais ce qui ne s'était pas accompli à cette époque était bien moins possible encore après trente ans. Au lieu de Sigismond, qui prenait au sérieux son sceptre d'empereur,

Frédéric III ne souhaitait rien que la paix favorable au silencieux accroissement de sa maison d'Autriche; au lieu d'un pape d'ancien type, tel que le têtu Benoît XIII ou l'équivoque Jean XXIII, voici qu'à Eugène IV succédait un bibliophile, un homme adroit, irréprochable ; partout, au lieu d'une Europe où, comme au temps du grand schisme, le sentiment d'unité chrétienne était surexcité, tous les Etats subissaient la même loi de nationalisation. On ne comprit nulle part ce qu'Aleman voulait dire, il parlait la langue d'une autre génération ; quand il prêchait aux princes la croisade pour ses principes, Charles VII répondait en se contentant de sa pragmatique sanction, le duc de Milan ou le roi d'Aragon en demandant de l'argent, les princes allemands en réclamant pour leur pays des privilèges ecclésiastiques. Dix ans, le Cardinal s'obstina et quand il dut enfin capituler, il semble qu'il n'eût pas encore compris qu'elle était impossible, l'œuvre qu'il avait tentée, car il employa tout son génie pour laisser une porte ouverte à la fortune, en réservant, avant de se soumettre, qu'un concile nouveau serait bientôt assemblé, et en France ; nul ne devait songer à réclamer l'exécution de cette condition et, un an plus tard, il emportait sa cause dans la tombe.

A suivre si loin de pures illusions, il eut du moins cette grandeur propre aux hommes doués à la fois d'assez d'imagination pour les concevoir et d'assez d'énergie pour leur prêter une vie passagère ; c'est un des caractères d'Aleman, d'avoir alliédes qualités peu communément réunies. Utopiste acharné, il tenta de se dresser au milieu du XV^e siècle, afin d'en arrêter le courant qui emportait la Chrétienté vers ses nouvelles destinées ; escorté de théologiens scolastiques et de moines errants, lui-même et jusqu'au fond homme du moyen âge dans sa foi passionnée, dans sa croyance à l'unité chrétienne, dans son ardeur fougueuse et simple à développer ses principes jusqu'aux dernières conséquences, il combattit vainement l'éclosion de cette ère moderne où les papes

italiens, entourés de leurs humanistes diserts et de diplomates habiles aux compromis, allaient réorganiser l'Eglise au moyen d'ingénieux concordats, au profit de leur pouvoir propre et des princes séculiers, aux dépens des vieilles institutions médiévales, les chapitres, le lien métropolitain, le principe électif des monastères.

Aleman poussait ses racines jusqu'au XIVc siècle, jusqu'à Bertrand de Got quand il voulait ravir à l'Italie la propriété du Saint-Siège, jusqu'aux maîtres de Gerson quand il voulait voir dans l'abaissement de la Papauté le remède à tous les maux de la Chrétienté; ces idées, qui vivaient encore quand, dans sa jeunesse, il en fut imbu, elles se mouraient lorsqu'à Baie il en prit la défense et prétendit, en les ressuscitant, les imposer au monde. Quelle que fût leur valeur, cet effort était d'une âme peu commune et, dans ce labeur gigantesque, il manifesta les qualités qu'on aurait le moins prévues d'un homme capable d'essa3'er ce qu'il tentait : sachant tout entendre et tout attendre, il se montra souple, patient, infatigable, adroit à nouer les fils d'une intrigue, habile à manier, lui, l'exalté serviteur d'une doctrine, l'or et les promesses de la corruption, prêt à chercher partout et n'importe comment le succès de son double principe, personnifié dans l'antipape qu'il avait couronné. Dans cette lutte, il fut grand et tragique, représentant qu'il était d'un monde contre un autre, et dans son échec encore il revêt aux yeux de l'histoire une extraordinaire importance, car sa défaite a dépassé sa personnalité et celle du Concile ; elle a entraîné tout ce qu'il avait aimé dans une ruine d'autant plus profonde que ses idées n'avaient dû qu'à lui un prolongement de vie et de vigueur, qu'il en avait épuisé la sève dans son prodigieux effort et que le silence à jamais s'était fait surelles avant même qu'il eût rejoint Arles poury mourir. La cause d'Avignon était perdue, nul depuis ne l'a relevée et rien ne subsiste des prétentions du Venaissin, qu'une vague défiance dans l'àme italienne, à laquelle il se peut qu'Aleman ne soit prs étranger. La cause des Conciles généraux, suprêmes

régulateurs du monde chrétien, réunis de droit de dix en dix ans pour prescrire obligatoirement les actes du Saint-Siège et décider de tout dans le moindre détail, le rêve d'une église catholique et parlementaire, cette cause et ce rêve disparurent aussi dans le tombeau de Saint-Trophime, et si le nom d'Alcman fut mêlé par les Gallicans à leurs revendications et le nom du concile de Bàle aux leurs par quelques protestants, ce fut, semble-t-il, une erreur due à l'accidentelle conformité d'une opposition antipontificale. Qu'eût pensé, en effet, de l'œuvre de Luther, le défenseur de l'Immaculée-Conception de la Vierge, et ne s'est-on pas beaucoup illusionné sur les conséquences de l'assemblée bâloise en Allemagne, et n'a-t-on pas noté justement un retour de l'Empire au Saint-Siège romain pendant la seconde moitié du XVe siècle, et quoi de commun, enfin, entre les créateurs d'églises sans pape et notre Cardinal, dont la foi en la nécessité d'un Souverain Pontife alla jusqu'à l'érection d'un antipape? Qu'eût pensé, d'autre part, du gallicanisme des XVIc, XVIIe ou XVlIIe siècles, l'homme qui voulait transmettre au Concile international le pouvoir souverain, encore exalté, qu'avaient tenu les papes, l'orateur dont nous avons rappelé les discours enflammés, prononcés à Bâle contre l'intervention des princes dans les questions de foi ? C'est même le côté le plus saisissant peut-être de sa physionomie, qu'après avoir prouvé, dans une lutte éclatante, une intelligence que nul ne contesta et une vertu qui fut universellement vénérée, il ne fit pas un disciple, tant la cause était morte qu'il avait galvanisée pourtant au point de tenir dix ans Rome en échec et de ne capituler à la fin qu'avec les honneurs de la guerre et l'assistance de trois rois. Assurément cette gloire est stérile, et mieux eût valu être l'initiateur d'un mouvement de régénération, mais son rôle eut sa grandeur et peu d'hommes, réduits à eux-mêmes, comme Louis Aleman, ont su s'imposer à leur temps avec une telle force et un tel ascendant.

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