‹ Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schismeChapitre 13 sur 23 · IV · texte numérisé non relu

IV

(4) GauUieur, 290, 3oo, etc.

(5) Sur ce point, voir la Relation, p. 8 et passitu. (G) Paradin, 3o2.

(7) Ibid., 3 12 ; Monod, 192.

(8) De Beaucourt, IV, 228.

anciens amis d'Aleirian, Jean de Groslée et Thomas de Courcelles, l'un et l'auirc détachés de lui. Le premier, à Rome jadis un des familiers de notre Cardinal, ne l'avait pas suivi au Concile, n'était guère venu à Bàle avant l'élection de Félix et, depuis, utilisant sa qualité de franco- savoyard et son titre de vice-c;imérier, il avait joué un rôle actif dans le domaine politique, sans s'inspirer le moins du monde des intérêts spirituels, tels que les comprenait son ancien protecteur (i). Pour Thomas de Courcelles, au contraire, c'était un vieux tenant de l'idée conciliaire et nous l'avons vu lutter à Bàle avec Alcman jusqu'à ce que, le 6 avril 1444, il eût été nommé cardinal inpctto] il refusa le chapeau dont ses minces revenus n'auraient pu soutenir la dignité et peut être s'oflensa-t-il de la tranquillité avec laquelle celte excuse fut prise; toujours est-il que, vers cette époque, il quitta le Concile et nous le retrouvons dans le camp opposé à notre Cardinal,

Ces commissaires convinrent donc à Chinon, le 3o mars 1446, avec la cour de France, d'un acte par lequel le fils de l'antipape s'engageait, lui et son père qu'il promettait d'y amener, à se remettre « purement et simplement et sans aucune condicion au bon conseil et à la direction, ordonnance et disposicion du Roy » ; il devait en bailler « ses lettres patentes scellées de son grant scel en forme deue et autentique » ; Charles VTI, avant le i^r juillet, déléguerait l'archevêque de Reims, bien accompagné de théologiens, pour, à Lyon ou bien, le cas échéant, à Genève ou ailleurs, étudif.r les voies et moyens à prendre afin de clore le schisme; sur leur rapport le Roi aviserait (2).

(i) Sur le rôle de Jean de Groslée dans les négociations francoallemandes et dans l'affaire de la succession de Milan, cf. de Beaucourt, IV, 228, 260.

(2) I exte dans Sclopis, Considera^ioni, dms les Mon. Hist. Patrice, Comitiorum, III, 200; cf. lettre du Dauphin au Duc, du 6 avril 1446, publiée par Pérouse, dans le Bulletin hist. et philol., 1901, 4o3 ; « Mé-

Instruit un peu tard de cette convention, signée au moment même où le mouvement électoral se dessinait en faveur du Concile et laissait espérer un trio.mphe, sans perdre un jour, nous l'avons vu, Aleman courut en Savoie, chapitra l'antipape et, en le ramenant à Bàle, obtint contre les partisans de l'abdication un succès que la Diète tenue le mois suivant aurait pu couronner.

Ainsi la conférence de Lyon n'eut pas lieu, mais le duc de Savoie écrivait encore à Charles VII, le 23 juillet, comme pour désavouer la démarche de son père et de notre Cardinal (i). Lorsque l'échec en fut patent, en novembre, le roi de France reprit son rôle de pacificateur et fit rédiger par son Conseil (2) ces préliminaires pour la paix ecclésiastique : les schismaiiques seraient absous et réhabilités; le pape Eugène serait reconnu ; à Mgr Amé, un rang honorable serait attribué ; ses partisans conserveraient leurs dignités; après le schisme clos, un concile serait convoqué pour y être décidées toutes les questions intéressant l'Eglise (3). En même temps qu'on les communiquait en Savoie, ces propositions furent confiées à l'archevêque d'Aix, nonce du Pape, arrivé trois mois auparavant, et qui rentrait à Rome (4),

Il est probable qu'Eugène les eût agréées, mais, avant de les avoir connues, le 23 février 1447, il expirait au milieu du trouble des Etats romains et de la curie, des brigandages, des paniques et du schisme; il souhaitait, à son lit de mort, que

moires et advertissemens pour Mgr Je Reims et les autres qui Jdvvent aler à Lyon », etc., Bibl. Nat.. Dupuv. ms. 761.

(1) De Beaucourt, IV, 259.

(2) « Et plusieurs nobles, prélaz, docteurs et clercs de son royaume », Relation, 8; cf. Chartier, 129.

(3) Relation, 9; de Beaucourt, IV. 259.

(4) En annonç int au Pape sa prochaine arrivée, le non:e écrivait que l'Université de Paris avait commenci une campagne en faveur d'un concile immédiat, mais qu'elle en avait été réprimandée par le Roi (Muratori, III, 2^ partie, 8S7-S88).

Dieu ne lui demandât pas compte de tous les malheurs survenus pendant son pontificat (i); de fait, il avait défendu victorieusement l'autorité héritée de ses prédécesseurs, mais avec quelle maladresse et aux prix de quels déchirements, la lamentable histoire d'Aieman le témoigne avec éclat. En entrant aussitôt en conclave, les cardinaux romains, vu les circonstances, veillèrent à se mettre à l'abri du plus petit soupçon d'irrégularité et procédèrent à l'élection, extrêmement inattendue, du plus humble d'entre eux, l'ancien précepteur Thomas Parentucelli, lequel prit, le 6 mars, le nom de Nicolas V, en mémoire de son bienfaiteur Albergati, l'auxiliaire d'Aieman à Bologne.

Humaniste et grand bibliophile, gai, primesautier, tout différent de son prédécesseur, ce pape aimable n'avait pas d'ailleurs comme lui, contre le Concile, la rancune issue d'une longue lutte qu'avait marquée une humiliation. Certainement attaché à tous les droits du Saint-Siège avant même d'y monter (2), il apportait cependant un élément nouveau, un désir passionné de la paix et même un état d'esprit plus favorable aux théories de ses adversaires qu'on n'aurait pu l'espérer du successeur d'Eugène IV; sans rien accorder aux excès de Bàlû, il ne prétendait pas justifier entièrement la curie et, peu après son avènement, il s'en expliquait devant les ambassadeurs allemands : « Les papes, disait-il en substance, ont par • trop étendu leurs pouvoirs, et le Concile, à son tour, les a par trop réduits, mais cela devait nécessairement arriver; qui commet une usurpation doit s'attendre à en essuyer une; je suis, quant ta moi, fermement résolu à ne point empiéter sur les droits des évêques appelés à partager mes soucis, et j'espère obtenir d'autant plus de respect pour ma propre autorité que je m'abstiendrai de m'arroger celle des autres » (3).

(1) Ibid., 889-890.

(2) A ce propos, sur l'attitude de Thomas à la diète de Fiancforr, Aeneas, De Rébus, 127.

(3) Pastor, I, 284-287, 292.

Quelles que fussent, d'ailleurs, les dispositions personnel les du nouveau pontife, la situation des belligérants restait la j-nême, et les affaires de notre Cardinal n'avaient pas avancé d'un pas; il n'avait pu fonder le moindre espoir sur la mort d'Eugène IV ni, comme le bruit en courut en Italie, tenter une manœuvre contre le conclave romain de 144.7 (0- Ne fût-ce que pour la forme, il fallait cependant protester : Félix écrivit donc à Nicolas lui-même, le 5 avril, pour l'inviter fraternellement à soumettre ses prétentions aux Pères de Bàle (2); par bref du même jour, sur un ton quelque peu altier, il exhortait le roi de France à envoyer tous les prélats de son royaume au Concile ; à Bâle ou ailleurs, cette assemblée réglerait souverainement tous les points en litige, et l'antipape s'engageait à remettre absolument la tiare entre ses mains, pourvu que Nicolas V en fît autant (3). Telle était sa réponse, digne d'un Clément ATI ou d'un Benoît XIII, aux propositions présentées par le roi Charles, conformément aux préliminaires de novembre 1446 ; il faut y voir la pensée d'Aleman qui, résigné à l'abdication nécessaire, voulait qu'acte en fût pris par un nouveau concile, prolongation de celui de Bàle, reconnu par l'Europe et par la cour de Rome, de manière que, si son œuvre périssait en fait, le dernier mot, du moins, restât en droit à l'Eglise assemblée ; ce nouveau concile, au contraire, la cour de France le voulait postérieur à la démission de l'antipape et à la dispersion des Pères ; sur ce point précis, notre Cardinal allait combattre avec acharnement.

Il obtint bientôt un premier succès, grâce à l'archevêque de Trêves, son allié, plus utile en France qu'en Allemagne. Charles \'II, en etïet, sans même répondre à F^élix au sujet d'un concile immédiat, poursuivait son premier projet, ajourné l'année précédente par Aleman, d'une conférence à

(1) Raynaldi, a. 1447, n» i5.

(r) Mansi, XXXI. 189.

(3) Bihl. de Bâle. A.' IV. 16, fo 384.

Lyon où ses représentants poseraient à ceux de Savoie les conditions de la paix ecclésiastique. Afin de rehausser son intervention, au printemps, il engagea d'autres princes à joindre leurs efforts aux siens et à venir à Bourges pour une entente préalable ; cette invitation fut adressée aux rois de Castille, d'Ecosse et d'Angleterre, au roi René (i), au duc de Bretagne (2) et aux trois électeurs de Saxe, de Cologne et de Trêves (3). Beaucoup plus compromis que ses collègues par sa formelle adhésion à l'antipape, tant vis-à-vis le Saint-Siège qu'à l'égard du roi des Romains, celui-ci s'était si étroitement lié à Charles VII qu'il dut céder à son de'sir et venir personnellement en France, tandis que les deux autres princes allemands se contentaient d'}' envoyer leurs ambassadeurs. Un peu sot, d'ailleurs, de ce rôle nouveau, l'archevêque de Trêves cherchait à le concilier avec son attitude antérieure ; autant donc par souci de sa propre dignité que, sans doute, à l'instigation de notre Cardinal, il travailla pour lui auprès du Roi, obtint qu'on ajournât la prestation d'obédience à Nicolas V et fit apporter d'importantes modifications aux préliminaires primitifs de novembre 1446 : outre les premières offres faites à la Savoie, les médiateurs s'engageaient à insister pour que le Souverain Pontife admît les décrets de Constance sur l'autorité des conciles et de Bàle sur la réforme ; quant au concile futur^ il devrait être convoqué en France, avant le ic septembre 1448, par le Pape, qui serait invité à en prendre l'engagement avant que Félix abdiquât. Sur ces bases, une convention secrète fut rédigée à Bourges, le 28 juin, au nom du Roi et de l'archevêque de Trêves, agissant pour le Palatin et pour les électeurs de Saxe et de Cologne (4) ; il fut convenu qu'elle

(1) Relation, 9.

(2) Morice, Mémoires pour servir de preuve à l'histoire de Bretagne, II, Paris, 1744, 1409.

(3) De Beaucourt, IV, 263-265, 36i.

(4) D'Acheiy, III, 770; de Beaucourt, IV, 266; sur l'attitude de l'électeur de Trêves, cf. Relation, 5-7.

serait présentée à Lyon, le mois suivant, aux gens du duc de Savoie (i).

Celui-ci en avisa Félix, alors à Genève, où Aleman venait de le rejoindre. Tout amendées qu'elles fussent, les propositions françaises, dont au reste aucune communication officielle n'avait été donnée, ne répondaient pas encore aux souhaits du Cardinal ; laissés à eux-mêmes, cependant, les représentants du duc Louis les eussent certainement agréées ; aussi, bien que Charles VII affectât de traiter exclusivement avec le fils de l'antipape et n'eût adressé d'invitation ni aux Pères ni à leur pontife (2), Aleman n'hésita pas à s'exposer à de nouveaux désagréments en allant s'introduire à la conférence au nom de Félix et du Concile ; il partit avec cinq autres Savoyards, dont Jean de Groslée et Nicolas Lamy, lequel avait siégé à Bàle (3).

Avec lui, le 27 juillet, l'archevêque de Trêves était à Lyon, venu jusque là sur la prière du roi de France, et le Conseil de ville votait à chacun des deux prélats une douzaine de torches et une douzaine de boîtes de confiture (4), Le i'^'" août arrivèrent les ambassadeurs de Charles VU ; leurs instructions étaient d'en finir au plus tôt, d'éliminer rigoureusement toute discussion canonique, de négocier autant que possible avec le seul duc de Savoie et de lui présenter comme un ultimatum la sommation d'avoir à faire abdiquer son père, en s'en remettant au Roi pour les conditions que Charles \'1I s'engageait à donner honorables ; en cas de résistance, ils rappelleraient au duc ses engagements antérieurs et pourraient exiger que Madame Yolande, fiancée de son fils, leur fût rendue(5). Ainsi le plan du Roi était, en se plaçant sur un terrain purement

(i) Relation. 10.

(2) Sur ce point, voir d'Achery, II F, 771 .

(3) Relation, 7. Nicolas Lamy ët;iit maître ès-arts, licencie en théologie, chanoine de Cambrai, Amiens et Paris.

(4) Arch. de Lyon, BB, 4. 1° 37.

(3) D'Achery, III, 771 ; cf. Relation. 143.

politique, en usant de toute son influence et des considérations nationales et dynastiques, d'obtenir le consentement préalable et rapide du père et du fils à l'abdication, en se chargeant d'arranger ensuite les choses au mieux des intérêts de la maison de Savoie. Tout autre était le point de vue d'Aleman, préoccupé seulement de sauvegarder le dogme conciliaire et dont tous les efforts, au rebours de ceux des Français, allaient tendre à maintenir la question sur le terrain théologique et, subsidiairement, à traîner en longueur.

Des négociateurs de Lyon, outre son ancien ami Thomas de Courcelles, il connaissait peut-être M"^ Elie de Pompadour, archidiacre de Carcassonne, cet ancien maître au parlement de Paris qui, jadis, avait tranché en sa faveur le conflit de Montmajour avec Saint-Antoine-en-Viennois. Quant au chef de la mission française, c'était Jacques Jouvenel des Ursins, fils et frère de hauts fonctionnaires, comme eux grandi à la cour, auxiliaire dévoué de la politique royale et qui fut successivement archevêque de Reims, évêque de Poitiers et patriarche d'Antioche; entre lui et Aleman, le contraste était bien marqué.

Il le fit, le 3 août, avertir que les conférences auraient lieu au chapitre du couvent des Célestins, terrain d'entente heureusement choisi, puisque l'antipape lui-même, encore duc de Savoie, avait fondé cette maison (i). Le lendemain vendredi, à 6 heures du matin, notre Cardinal s'y rencontrait avec les représentants de Charles VII, qu'assistaient l'archevêque de Trêves et les ambassadeurs des électeurs de Saxe et de Cologne, tous personnages dont l'influence fut à peu près nulle, mais dont la présence, dans la pensée du Roi, devait assouplir Aleman (2). Jouvenel ouvrit les débats, en posant aux Savoyards cette simple question : comme il s'y était engagé, le duc Louis avait-il décidé son père à se démettre et à laisser à Charles VU

(i) Cf. Péricaud, les Célestins de Lj^otu Lyon, 1840. (2) T^elution, 2-3.

le soin d'aviser au détail des moyens « par lesquelx paix povoit esire mise en l'Eglise à la conservacion de l'auctorite' d'icelle et des Conciles généraulx, à la sérénacion des consciences et à l'onneur des seigneurs père et filz de Savoye et de leur maison ? » (i). Le lendemain, notre Cardinal répondit que, loin de pouvoir donner la réponse de Félix quant à l'abdication avant d'en connaître exactement les conditions, c'était par là, au contraire, qu'il fallait commencer et il représenta qu'en agissant autrement, on compromettrait le concile de Bâle, dont il soutint la légitimité et Justifia les actes par plusieurs considérations historiques et théologiques. Sur ce point, Jouvenel et les siens refusèrent nettement d'entrer en discussion, en se retranchant derrière leurs instructions et le programme de la conférence tel qu'il avait été communiqué au duc de Savoie (2).

La séance levée, le soir, dans le jardin des Célestins, Aleman invita l'archevêque de Reims à une conversation privée; avec l'émotion qu'on imagine, il retraça l'histoire du Concile, sa fermeté contre Eugène d'abord applaudie de l'Europe entière, sa propre carrière à Bàle, le conflit soulevé par le Pape et la déposition canonique et l'élection également canonique de Félix qui d'ailleurs, ajouta-t-il, était prêt à remettre sa tiare entre les mains des Pères et abdiquerait volontiers pourvu que « l'auctorite du concile de Bâle et des conciles généraulx et la supprémité d'iceulx par dessus les papes fust gardée « ; il disait que, quant à lui et à ses amis, ils ne voyaient qu'un concile pour trancher le débat, c'est-à-dire celui de Bâle, « augmenté et translaté en ceste présente ville de Lyon ou aultre part en la nacion de France » ; qu'autrement, de s'en remettre à l'arbitrage d'un laïc, du roi Charles, sans savoir d'abord quelles garanties seraient données aux dogmes de Constance, vraiment c'était trop dur. A ce pathétique appel, Jouvenel

(1) Ibid., 7-10.

(2) 'J^elatiotu 10-12.

répondit froidement que l'assemblée bàloise, légitime sans doute à son début, « s'estoit distraicte du bon chemin », que, pour lui Aleman, sauf son respect, il }' était allé par dépit contre Eugène IV « et que la pluspart de ceulx qui avoient esté audit Concile et autres qui avoient congnoissance des matières et de lui, lui donnoient le blasme d'avoir fait,commancé et continué tout le mal qui estoit en l'Eglise et d'avoir nourrv et conduict ledit seigneur père de Savoye en celle erreur et obstinacion » ; que, et cette distinction montre clairement le doute où l'on était encore sur les principes, doute que notre Cardinal voulait exploiter, « quant à la suspension et depposicion de feu pape Eugène, si elle avoit esté bien faitte ou non, on s'en rapportoit aux droiz », mais que, pour l'élection de Félix, <i il étoit tout notoire qu'elle avoit esté faitte moins que deuement et par gens affeccionnés et passionnés » -, quant au concile de Bàle, ajoutait-il, il était tenu a. par la commune observance de l'Eglise « pour dissousdepuis longtemps « et par ce il ne povoit pas malgré l'Eglise la représenter » ; à un nouveau concile, préalable à l'abdication, il ne fallait pas songer, € pour ce que nul des princes, qui tous avoient en detestacion l'appellacion et le nom de concile pour les inconveniens qui en estoient advenuz ou concile de Basle, pour riens ne se y consentiroient », et d'ailleurs cette voie présumerait un doute sur la légitimité de Nicolas V, que personne ne voulait laisser contester, et enfin cette assemblée serait tellement divisée qn'elle pourrait bien prolonger le schisme au lieu d'y mettre fin. En terminant, Jouvenel replaça la question sur son terrain, en sommant le Cardinal d'avoir à s'expliquer au plus tôt sur le piincipe de l'abdication ; en résistant, disait-il, Aleman s'exposait fort, son âme, ses biens et sa personne, et qu'il n'imaginât pas, au reste, que le roi Charles le persécutait, puisqu'il intervenait comme allié de la maison de Savoie, qu'il avait défendue depuis plusieurs années contre le juste ressentiment de la Chrétienté, mais qu'i' abandonneraitàsonsortsi les engagements prisaveclui n'étaient pas rapidement tenus. En quelques mots, Aleman se justifia.

« affermant par grant serment que il ne s'estoit trouvé au concile de Basle sy non à bonne fin et pour garder l'auctoritc de l'Eglise et qu'il se y estoit à tout son povoir employé de corps et de biens » ; « en la fin, ajouta-t-il, se verroit au plaisir Dieu de quel pouvoir il y avoit procédé », et il protesta de son dévouement à la maison de France (i).

Ainsi prit fin cet entretien, comme avait bien prévu notre Cardinal ; aussi, pour gagner du temps, avait-il eu soin de ne pas se faire autoriser par l'antipape à promettre en son nom une abdication nonconditionnelle, telle qu'il savait qu'on la demanderait. Lorsqu'il se déclara ainsi dépourvu de pouvoirs suffisants, Jouvenel se fâcha et dit qu'on se moquait du Roi, mais il fallut en passer par où voulut Aleman et délai jusqu'au i5 août lui fut donné pour envoyer à Genève et obtenir de l'antipape l'engagement formel de se démettre en laissant Charles VII maître absolu de fixer ensuite les conditions de la paix ecclésiastique (2),

Ces conditions, au contraire, telles qu'elles avaient été arrêtées à Bourges le 27 juin, notre Cardinal désirait qu'on les débattît d'abord, comptant bien arracher quelques concessions en retour de cette abdication après laquelle il eût été complètement désarmé. C'est pourquoi, sur ses instructions, les trois émissaires qui partirent alors pour Genève ne se hâtèrent point et ne rentrèrent à Lyon que le 26 août ; c'est pourquoi encore, à son instigation, la réponse qu'ils rapportèrent de la part de Félix était une bulle du 20 août, par laquelle, de nouveau, l'antipape offrait simplement de soumettre ses titres au Concile, maintenu à Bàle ou transféré et augmenté comme on voudrait, et même il s'engageait à s'}' démettre sans discussion (3).

A cette nouvelle, les ambassadeurs français se récrièrent

(i) Relation, 12-17.

(2) Relation, i 7-24.

(3) Ibid., 26-29; Mansi, XXXI. 188.

d'abord, tempêtèrent, menacèrent. Plus conciliant que jamais, au contraire, en paroles, Aleman insistait de plus en plus afin que l'on commençât par discuter les conditions que Charles VII se proposait de faire h Félix et aux Pères. Déjà il avait su se dérober sans rompre, pendant près d'un mois, fatiguer ses adversaires et renverser les rôles en les mettant au pied du mur, eux qui s'étaient imaginés que leur intervention serait accueillie à Lyon comme la suprême ressource des schismatiques, ce qu'elle était en effet; seulement, c'avait été l'habileté de notre Cardinal de déplacer la question et de réduire les porteurs de l'ultimatum français au personnage de simples négociateurs, qu'ils finirent par accepter, vaincus par son aimable obstination. Le i^'" septembre, en leurs noms privés et sous le sceau du secret. Jouvenel et ses collègues donnèrent aux Savoyards communication des garanties que la déclaration de Bourges avait prévues en faveur de l'antipape et du dogme conciliaire, au cas où le schisme prendrait fin par l'abdication de Félix. Aleman aussitôt demanda un délai pour aller lui-m.ême présenter à Genève ces propositions qu'il faudrait aussi, dit-il, soumettre à Bâle;on lui donna dix-huit jours et il partitle lendemain avec la plupart de ses collègues (i) dont le nombre s'était accru, depuis l'ouverture de la conférence, de quatre délégués des Pères, ses amis l'évêque Plovier de Marseille et l'évêque de Dunkeld, Jean Filliol, prévôt de Grasse, et Martin le Franc, prévôt de Lausanne, auteur de deux poèmes en quelques milliers de vers consacrés en partie à la justification du Concile (2). Grossie également au mois d'août, par l'arrivée de l'archevêque d'Embrun et de M. de Malicorne, représentants du Dauphin, d'Alfonse de Bresiano, délégué de Castille,et du nonce archevêque d'Aix (3),rambas-

(i) Relation, 49-53,76.

(2) Jbid., 26 ; sur Martin le Franc, cf. Piaget.

(3) Relation, 24, 45 ; et du maréchal de la Fayette pour Charles VII {ibid., iS).

sade française attendit à Lyon le retour des Savoyards. Pendant leur absence, elle rédigea pour Charles VU une note (i) où se manifeste l'extraordinaire influence prise par le Cardinal sur l'esprit de ses adversaires ; de Jouvenel, comme des autres, les sentiments se modifièrent ainsi à son égard, depuis le soir où, au jardin des Célestins, il l'avait si mal traité, jusqu'au jour où, à Genève, aux Prêcheurs, Aleman « voulut mettre M. de Reims devant, qui ne le voult, et se prindrcnt par les mains et alèrent ensemble » (2). Même impression se retrouve jusque dans le procès-verbal de la conférence, tenu par un Français, dont le ton se faisait de plus en plus respectueux pour le vénérable schismatique.

Le Cardinal, cependant, brûlait le pavé ; charmé de son succès, il n'y voyait qu'un prélude à ces plus amples débats que les médiateurs avaient tenté d'éviter, parce que lui, en effet, comptait bien y gagner quelque chose. Afin de garder aux négociations leur caractère amical, il ne voulait pas dépasser le délai qu'il avait obtenu et désirait trouver à Genève l'antipape, qui se disposait à en partir ; il l'y rejoignit, mais dut ensuite l'accompagner à Lausanne, où l'on tint conseil avec quelques cardinaux de Bàle. Il fut décidé qu'on répondrait aux propositions françaises en invoquant de nouveau la canonicité de l'élection de Félix et le décret Frcquens^ de Constance, en vertu duquel, en cas de compétition à la tiare, il appartenait au Concile de prononcer; Aleman se fit en outre autoriser à représenter l'antipape comme disposé, par considération pour le roi de France, à taire « tout ce que scroit advisé qu'il peust et deust faire par tous bons moyens catholiques et possibles d, sauf l'honneur de l'Eglise et le sien, « afin qu'on ne dist qu'il se fust délaissé par lascheté ou par cuider avoir mal fait » (3). En conséquence, une bulle fut rédi-

(j) Ibid.. 63-69.

(2) Ibid., 220.

(3) Relation, 76-82, 91,

gée, qui posait à l'abdication ces quatre conditions, vagues à dessein : intégrité de la Foi catholique ; maintien de l'autorité des conciles généraux ; rétablissement de la paix dans l'Eglise d'une manière propre à rassurer toutes les consciences \ justes compensations à Félix et à ses partisans (i).

Avec cette bulle, notre Cardinal revint à Lyon, très exactement, le i8 septembre, et les débats se rouvrirent entre Français et Savoyards, car Aleman obtenait peu à peu l'élimination de l'élément étranger et même de plus fréquentes conférences tête à tête avec Jouvenel, achevant par là d'enlever aux négociations leur caractère politique et international, et doublant l'effet de son ascendant personnel. L'archevêque de Reims prétendait que, aux quatre conditions posées par la bulle de Lausanne, il était satisfait autant que possible par la déclaration de Bourges, dont il n'hésitait plus à faire la base officielle de la discussion, Aleman le niait, s'abritant du reste derrière Félix, afin de tirer profit en faveur du Concile des ménagements qu'il savait bien que Charles VII aurait pour l'ancien duc de Savoie : il cherchait à persuader aux Français de venir à Genève, sous prétexte que l'antipape se résoudrait difficilement à trancher par commissaires une telle question (2), en réalité pour compromettre le roi de France par cette démarche, l'obliger moralement à sortir d'affaire à tout prix et envelopper ses représentants de manière à les amener à consentir au concile préalable.

Il fit si bien que, vers la fin d'octobre, lorsqu'il quitta Lyon, Jouvenel et ses collègues l'eussent immédiatement suivi à Genève, s'ils n'avaient dû attendre quelques jours l'arrivée de l'évêque de Norwich, de Robert Botyll, prieur des Hospitaliers de Saint- Jean, de Vincent Clément, chanoine de Conventren, et de M^ Jean Selloct, escortés par l'illustre Dunois et envoyés à la conférence par le roi d'Angleterre, sur

(i) Ibid., 89, 187.

(2) Relation, yS-gi.

la prière de C.harles \'II (i). Avec eux, avec les représentants du Dauphin, avec ceux du roi René, l'évêque de Toulon et Nicolas de Brancas, concurrent heureux de Plovier au siège épiscopal de Marseille (2), avec Henri Engelhard, chancelier de l'électeur de Saxe et accrédité par le Palatin et l'archevêque de Cologne ainsi qje par l'archevêque de Trêves (3), rentré chez lui (4), les (3 et 7 novembre, les ambassadeurs de France parvinrent à Genève (3).

Le 8, les conférences reprirent, non sans quelques froissements entre les Anglais et l'archevêque de Reims, circonstance toute favorable à notre Cardinal^ que les Français traitaient comme un compatriote (6). Il s'agissait du cérémonial à observer à l'audience que, le surlendemain, les ambassadeurs eurent au palais épiscopal: « en une salète moyenne tendue de tapicerie de tout costez et feustrée par le bas d'ung drap vert bien richement », Félix les reçut, assis « en une haulte chaière à deux degrez, vestu d'une cloche vermeille pontificale, ayant sur lui ung ciel de drap d'or et derrière ung doussier de drap de so3'e vioiete semez de grans escussons de ses armes papales ». Aleman était là et, avec lui, à droite et à gauche du pontife, a sur petites scabelles », ses collègues Jean d'Arces, Louis de Varembon, Barthélémy Vitelleschi, Jean de Ségovie, Guillaume Hugues et l'évêque de Vie (7). En entrant, comme ils en étaient

(i) Ibid., 00-102 ; cf. Lettres de rois, II. 471 ; Chronique de; Mathieu d'Kscouchy, pièces justificatives, ib5 ; Mirot et Deprez. les Ambassades anglaises pendant la guerre de cent ans, dans la T^ibl. de l'Ecole des Chartes. 1900. p. 41 ; Chartier, i3o.

{2) Relation^ 104 ; cf. Lecoy de la Marche, I, 257.

(3) Relation, 149, 169-

(4) Cf. de Beaucourt, IV, 270.

(5) Relation, 104.

(6) Relation, iio, 112, 121 et s.

(y) Ibid., 129,1 38, 220; Jean de Ségovie et Guillaume Hugues étaient, venus tout exprès, comme légats (Arch. de Bàle. C. I, Conciliumhuch, f" 43) de Bàle, où ils retournèrent ensuite.

convenus après maints débats, les ambassadeurs « feirent une demie inclination, puis alèrent oultre jusques près dudit seigneur sans l'approucher d'une grant brassée et là s'enclinèrent ung peu plus bas sans approucher de terre et d'eulxmesmes se relevèrent », Invité à s'asseoir avec les siens, Jouvenel alors prit la parole et, usant « en l'appellacion dudit seigneur de ces moz excellentissime ac clément issime domine, et non d'autres, lesquelx il reprint peu souvent ainsi qu'il avoit esté délibéré »,il harangua l'antipape fort courtoisement, en lui remontrant l'union et la bonne volonté des princes représentés et en disant, en termes très généraux, que les difficultés encore pendantes seraient vite aplanies, pour peu qu'il voulût s'y prêter. Félix, derrière lequel Aleman s'était retranché à Lyon pour attirer les médiateurs en Savoie, répondit en se dérobant à son tour ; en louant l'intervention de Charles VII et de ses alliés, et en déclarant à leurs envoyés que, parvenu depuis peu au souverain pontificat et ignorant encore de bien des choses, il déléguerait des commissaires qui conféreraient avec eux. L'audience prit fin après une amicale conversation, où notre Cardinal se mêla, sur le voyage des Français et les agréments de Genève (i).

Le lendemain, au couvent des Prêcheurs, les ambassadeurs se rencontrèrent avec les délégués de l'antipape qui étaient, outre Aleman, les trois cardinaux de Vie, de Ségovie et Guillaume Hugues, Jean de Groslée, Georges de Saluces, évêque de Lausanne, Nicolas Lamy, Martin le Franc, Antoine Piochet (2) et quatre autres personnages dont un Mineur et deux chevaliers, le maréchal de Savoie et Pierre de Menthon (3;. La discussion s'engagea sur les garanties que, par sa déclaration de Bourges, le roi Charles avait offertes en retour de

(i) Relation 129-133.

(2) Chantre de Genève, présent à Bâle dès l'époque du conclave où il avait assisté comme fa-milier de l'archevêque de Tarentaise (Aeneas, Opéra, b-j ; cf. Mémoires de la Soc. d'hist. de Genève, XXI, 268).

(3) Relation, i38.

l'abdication que Félix consentirait ; ces concessions satisfaisaient-elles aux quatre conditions émises par l'antipape en sa bulle de septembre, telle était la question et le débat fut chaud, tour à tour accéléré ou ralenti par notre Cardinal, qui montrait un jour la plus conciliante bonhomie et, le lendemain, avec un merveilleux entêtement, réitérait les mêmes arguments que vingt fois on avait repoussés. Tout en les persuadant adroitement, pour prévenir une rupture, que le succès des négociations intéressait leur amour-propre national et personnel, Aleman lassait ainsi ses adversaires et les amenait peu à peu à céder (i).

A. la séance du mardi 21 novembre, comme les choses en étaient toujours au même point, Jouvenel annonça « que, pour certain, besoigné ou non besoigné, tous s'en iroient le vendredi ensuivant i> ; heureux de cette mise en demeure, notre Cardinal et les siens se montrèrent « si roides en leur propos t>, qu'on dût renoncer à obtenir d'eux que la démission de Félix se fît autrement qu'en concile. On passa donc au second article, de l'amnistie générale que Charles VII s'engageait à demander à Rome en faveur du parti de Bâle ; Aleman exigeait qu'en outre les Pères fussent, eux aussi, respectueusement priés d'absoudre de leur côté les partisans du Saint-Siège et de consacrer solennellement les titres de Nicolas V à la tiare. Sur la grande question du concile futur, au cas où enfin, il faudrait renoncer à un concile préalable à l'abdication, le Cardinal voulait qu'au moins, avant de se disperser, les Pères de BrUe eussent là-dessus des garanties formelles contre les échappatoires de la curie, disant « que si une foiz ledit Concile estoit dissolu et la renonciacion faitte..., jamais n'y auroit concile et que tous papes de leur nature ont en haynne toutes congrégacions de conciles j> (2).

En quatrième lieu, sommé de s'expliquer sur les exigences

(i) Ibid., 139-180.

(2) Ibid.. 181-187.

personnelles de Félix et des siens, il tarda plusieurs jours à répondre et l'archevêque de Reims, loin d'avoir pu quitter Genève le 24, devait l'aller relancer aux Prêcheurs le mercredi 29 novembre, en lui annonçant son irrévocable intention de partir le vendredi suivant. Ce'tait bien la tactique d'Aleman, de tirer les choses en longueur pour se rendre les ambassadeurs plus conciliants, mais, cette fois, le délai qu'il avait pris s'expliquait aussi par les prétentions et les méfiances mutuelles de l'antipape et de ses dignitaires, qui craignaient que leur pontife ne « voulsist faire son fait tout seul et ne se curer du leur ». Ces exigences, notre Cardinal cherchait à les réduire, pour ne pas compromettre les succès qu'il avait obtenus sur le terrain des principes, et il tenta de renvoyer la question en demandant que le concile de Bàle fût autorisé à fixer lui-même la compensation due à Félix, à maintenir leurs dignités à tous les officiers de sa curie et à conserver leurs bénéfices à tous les possesseurs de son obédience (i) ; requis toutefois de s'énoncer plus clairement sur le premier point, il dut exposer aux ambassadeurs que l'antipape réclamait, en échange de son abdication, le chapeau de cardinal et le premier rang dans le Sacré-Collège ; le titre de vicaire apostolique dans ses Etats, le Montferrat et les provinces ecclésiastiques de Besançon et d'Auch, ainsi que dans le Venaissin et en Provence; 60.000 ducats de pension sur le patrimoine de saint Pierre en bénéfices ou commendes, 2.000 ducats comptants et des privilèges pour l'Eglise de Savoie (2). On s'explique assez que, avec les pays de sa présente obédience, Félix demandât la province de Besançon, afin de conserver le diocèse de Bâle qui en dépendait ; pour la Provence, outre qu'il y avait eu d'assez nombreux partisans pour inquiéter Eugène IV et Nicolas V, Aleman lui aussi avait dû y songer, afin de recouvrer son siège d'Arles sans avoir à rentrer directement

(i) Ibid., 196-223 .

(2) Ibid., 224.

sous la dépendance de Rome et, pour le même motif, on avait pensé à l'archevêché d'Auch, car l'évêque de Dax, cardinal bàlois, en était suffragant, mais la caractéristique de ce territoire, dont Aleman proposait de faire un apanage ecclésiastique à l'antipape abdicataire, c'est qu'Avignon en aurait été la capitale, et par là s'affirmait encore, même après la défaite avouée, la ténacité de son rêve.

L'archevêque de Reims lui répondit qu'il fit coucher ces propositions par écrit « et qu'on n'}^ meist que choses raisonnables et possibles », en en rabattant énormément; le 3o, notre Cardinal présenta donc un projet, dont le texte fut arrêté définitivement le i^r décembre (i). Les conditions suivantes y étaient posées: Nicolas V annulerait toutes les sentences portées contre le concile de Bâle et ses partisans ; il les restituerait dans les offices et bénéfices dont ils jouissaient avant le schisme et leurs souverains temporels devraient, en conséquence, les y laisser rentrer ; les cardinaux de l'une et de l'autre obédience seraient maintenus; on conserverait leurs fonctions à tous les officiers en exercice à la cour de Félix et au Concile, avec compensation pour ceux dont la place serait déjà occupée à Rome et ne comporterait pas plus d'un titulaire ; Nicolas V promettrait solennellement de convoquer en France un concile général, à ouvrir le premier jour du septième mois qui suivrait l'abdication de l'antipape; il promettrait de ratifier l'indemnité que les Pères fixeraient en faveur de Félix; à ces conditions, et le Heu du futur concile étant irrévocablement désigné, l'antipape abdiquerait entre les mains du concile de Bàle, lequel annulerait toutes les censures portées contre ceux de l'obédience romaine, les confirmerait en la possession des bénéfices par eux acquis pendant le schisme, reconnaîtrait Nicolas V et se dissoudrait lui-même, pourvu, toutefois, que les rois de France et d'Angleterre s'engageassent, par leurs lettres patentes, à faire tenir par le Pape ses promesses rela-

(i) Ibid., 227-235.

tives au futur concile et à le faire en tout cas célébrer, faute de quoi le concile de Bàle ne se disperserait point, mais, le jour de l'ouverture de la nouvelle assemblée, il se trouverait dissous ipso facto {i).

Las d'attendre, à demi gagnés par le Cardinal et renonçant d'ailleurs à obtenir de lui de plus amples concessions, l'archevêque de Reimsetses collègues se décidèrent à recevoir cetexte à titre de simple projet, après avoir expressément réservé, par devant notaire,, les droits du Saint-Siège et la liberté d'action de leurs maîtres, que leurs instructions ne les autorisaient pas à lier en acceptant, telles quelles, ces nouvelles propositions rédigées par Aleman (2). Officielle communication leur en fut donnée, le 3 décembre, par un bref de Félix adressé à Charles VII (3); le même jour, ils eurent leur audience de congé et, les 4 et 5 décembre, ils partirent pour la cour de France(4).

Qu'on se rappelle comment ils étaient arrivés à Lyon, cinq mois plus tôt, disposés à enlever quasi militairement l'abdication pure et simple, par lintermédiaire du duc Louis, en dehors du Concile, en dehors même de l'antipape, et qu'on mesure le terrain gagné par l'habile Cardinal en les voyant quitter Genève après une longue discussion où, la politique exclue, au nom des Pères à la fois et de Félix, Aleman leur avait tenu tête, les avait entraînés sur le terrain théologique, les avait fatigués par l'attente, à demi-convaincus par son ascendant personnel et comme contraints enfin d'aller présenter à leurs maîtres des conditions qui, tout en terminant le schisme, auraient réservé le dogme conciliaire. Dussent-elles être repoussées, dussent les négociations s'interrompre, elles se renoueraient forcément puisque l'abdication n'avait pas été consentie, et dussent alors d'autres concessions devenir néces-

(1) d'Achery, III, 768.,

(2) Relation. 234 ; de Beaucourt, IV, 273.

(3) Guichenon, Hist. gén. de la Maison de Savoie, Preuves, 32o.

(4) Relation, 240-242.

saires, le Cardinal aurait toujours sauvé quelque chose du naufrage, tant le projet de Genève était avantageux.

On le comprit à la cour de Rome, dont les conseillers n'avaient pas vu sans inquiétude les conférences prolongées si longtemps (i). Sur les rapports de son nonce, l'archevêque d'Aix, et de Charles VII, avec lequel, depuis un an, il se tenait en relations constantes, Nicolas V avait espéré la fin du schisme moyennant l'absolution aux schismatiques repentants, le rétablissement de chacun dans le statu qiio ante^ un chapeau et le titre de légat dans ses anciens Etats pour Félix, conditions faciles qu'il avait acceptées. Aussi, à peine informé du projet de Genève, trouva-t-il que l'impudence de l'antipape était extravagante et, par bulle du 12 décembre 1447, il invita le roi de France, premier champion de l'Eglise, à prendre la croix contre l'ex-duc et à saisir à main armée la Savoie qu'il réunissait au royaume, en vertu du pouvoir apostolique (2).

Sans s'émouvoir de cette offre étrange, Charles VII répondit au Pape en le remerciant de sa confiance et en lui annonçant que ses ambassadeurs partaient pour lui prêter obédience et lui exposer l'état des négociations avec l'antipape, afin, écrivait-il, que le Souverain Pontife les menât à bonne fin (3). Chose bien significative, la mission française comprenait les principaux personnages qui avaient discuté avec Aleman : l'archevêque de Reims, Elie de Pompadour, Thomas de Courcelles et le maréchal de la Fayette, qu'accompagnaient en outre l'illustre Jacques Cœur (4), Tanguy du Chastel et Guy Bernard, archidiacre de Tours et maître des requêtes de l'hôtel; à eux s'étaient joints Jean Cossa et Ni-

(1) Cf. Epistola anonyma de rébus concilii kisiliensis, dans Baluze, Miscellanea, III, 148,

(2) D'Achery. III. 774; Raynaldi, a. 1447, nos ,8. 19.

(3) D'Achery, III, 766.

(4) Cf. Clément (Pierre), Jacques Cœur et Charles Vil, Paris. i833, I, 173-174.

colas de Brancas, agents du roi René, les représentants du Dauphin et ceux du roi d'Angleterre (i). Si le roi des Romains, invité à s'unir à cette manifestation, n'avait pas cru devoir accepter (2), cette grande ambassade, qui comptait trois cent chevaux et fut reçue à Rome avec enthousiasme le 10 juillet 1448, n'en marqua pas moins un vrai succès pour l'Eglise catholique et pour le roi de France (3). Un homme aussi dut entendre, sans joie mais non sans quelque espoir, l'écho des acclamations qui saluaient en Italie les envoyés de l'Europe occidentale, car ce qu'ils allaient présenter au Pape en si bel appareil, c'était le projet de Genève par lui élaboré.

Notre Cardinal, cependant, voyait s'accomplir alors, après dix-sept ans d'efforts dépensés à la reculer, la dissolution du concile de Baie expulsé nous l'avons dit, le 4 juillet 1448, sur les ordres réitérés du roi des Romains et malgré l'hospitalier dévouement des Bàlois. Les épaves de l'assemblée entrèrent le 8 juillet à Lausanne (4), où les Pères, par un décret pris à la dernière heure, s'étaient régulièrement transférés; Aleman, qui s'y trouvait avec Félix depuis le commencement de l'hiver, avait dû conseiller le choix de cette ville : elle offrait cet avantage, puisqu'il fallait bien échouer dans les domaines de l'antipape, d'en être le point le plus rapproché de Bâle, le moins anciennement réuni à la Savoie et le plus voisin des autres pays de l'obédience, dont s'atténuait ainsi le caractère national.

Dès le 25 juillet, soucieux de s'opposer à toute prescription, le nouveau Concile tint sa première session, à laquelle notre Cardinal assista ; un décret avertit la Chrétienté que, désireux

(i) De Beaucourt, IV, zj5; Lecoy de la Marche, I, 257, note ; Chartier, i63.

(2) D'Achery, III, 775.

(3) Le Bouvier, 430; d'Achery, III, 776; Paradin, 3o5 ; Chartier, i3i.

(4) Ernest Chavannes, Extraits des mamiaux du conseil de Lausanne, dans les Mémoires de la Suisse Romande, XXXV, 172.

de demeurer à Bàle, les Pères avaient dû néanmoins en sortir et choisir, entre plusieurs villes qui leur avaient offert l'hospitalité, celle de Lausanne, où ils affirmaient leur droit et leur intention de continuer le Concile et de rendre la paix à l'Eglise aux conditions formulées dans le projet de Genève (i).

Peu après, le lo août 1448, l'ambassade française quittait Rome et, tandis que les autres envoyés retournaient auprès du Roi, Jouvenel avec Elie de Pompadour etGuy Bernard, accompagnés de quelques-uns de leurs collègues anglais et dauphinois, arrivèrent à Lausanne pour y présenter le résultat des nombreux entretiens qu'ils avaient eus avec Nicolas V : à prendre un engagement public pour le concile futur comme à maintenir en fonctions tous les cardinaux et tous les officiers de Félix, le Pape n'avait pas voulu consentir (2). Devant ces dispositions, qu'il avait pu prévoir, Aleman persuada l'antipape de temporiser encore et d'envoyer à Charles "S'il en faveur du projet de Genève, suprême tentative sur laquelle il n'était pas possible de beaucoup s'illusionner(3) ; les négociations, du reste, ne cessèrent point ; si les deux collègues de l'archevêque de Reims accompagnèrent les émissaires de Félix à la cour, lui-même demeura sur les bords du Léman, où il fut rejoint, tant l'entente était mûre, par le nonce Alfonse de Ségura, doyen de Tolède (4).

(i) Bibl. Nat., ms. lat. raioi, {<^ 100 ; cf. bulle Je Félix portant sauf-conduit pour quiconque viendrait à Lausanne assister au Concile, du 28 juillet 1448. dans son BuUaire, à l'Archivio di Stato à Turin. VIII, f" 3 yo.

(z) Le Bouvier, 431 ; de Beaucourt, IV. 276-277 ; d'Achery, III, 776.

(3) A en croire Jean Chartier, p. i33, Aleman aurait pris lui-même part à cette ambassade ; les documents sont si rares pour cette époque, en ce qui le touche personnellement, qu'il est impossible d'objecter un fait à cette allégation, que rien n'appuie du reste et qui semble assez peu vraisemblable, attendu l'intérêt qu'avait le Cardinal à n'abandonner à eux-mêmes ni son pape ni son concile et le risque qu'il courait d'être froidement accueilli à la cour de France.

(4) Le Bouvier, 431, 432; de Beaucourt, I\^ 277.

La réponse du Roi fut très retardée par de graves événements survenus en Italie, Philippe-Marie Visconti était mort et son héritage se disputait entre son beau -frère, le duc Louis, et François Sforza, son gendre naturel; un prince français, le duc d'Orléans, aurait à meilleur titre pu poser sa candidature, mais Charles VII était tout disposé à s'entendre en Milanais avec le Savoyard^ en y mettant cette condition que son père abdiquât; la cour de Chambéry manquait d'argent et les banquiers français ne voulaient pas avancer un ducat avant la fin du schisme. Passionné dans cette affaire, car c'était une ambition séculairedesadynastiede planter la croix blanche à Milan, peu confiant dans les propositions illusoires que les rois de Chypre et d'Aragon offraient à la Savoie, très persuadé, au contraire, de la nécessité d'une entente avec la France, l'antipape fut ainsi conduit à rabattre de ses prétentions ecclésiastiques et, lorsque le 28 mars 1449 il faisait tenir à son fils le texte d'un arrangement passé par lui avec Dunois sous l'agrément du Roi et relatif au Milanais (i), c'est qu'il avait forcé la main à notre Cardinal et l'avait contraint, au nom de l'intérêt national, à déposer ses derniers scrupules.

En février 1449, ^^ effet, Dunois, Jean le Boursier,chevalier, Elle de Pompadour et Guy Bernard étaient venus rejoindre l'archevêque de Reims à Genève, avec les ordres définitifs de leur maître : l'intention de Charles VII était que l'on se contentât des concessions octroyées par Nicolas V, et Jouvenel en conséquence insistait auprès d'Aleman pour que l'on en finît sans demander davantage. Ces offres du Saint-Siège, que son représentant, le doyen de Tolède, avait fait connaître, étaient celles-ci : après l'abdication de Félix et la dispersion dés Pères accomplies, le Pape promettait de donner trois bulles pour annuler les condamnations prononcées contre ceux de Bâle, confirmer les collations, nominations et autres actes administratifs de l'antipape, rétablir enfin dans leurs

(i) GauUieur, 297, 3oo et passim.

dignités et bénéfices tous ceux qui en avaient été privés ; en outre, pour les questions de personnes, il s'engageait seulement à introduire dans le Sacré Collège et dans la curie une partie des cardinaux et des officiers de Félix, et il réduisait la compensation réclamée par celui-ci. A l'exception de la convocation d'un nouveau concile, point capital pour le Cardinal et catégoriquement exclu par Nicolas V, le reste des articles de Genève était accordé, au moins tacitement, et c'étaient justement les formalités grâce auxquelles Aleman voulait assurer la retraite et sauvegarder son principe : abdication de l'antipape entre les mains du Concile, confirmation par le Concile des pouvoirs du pape romain, absolution par le Concile des partisans du Saint-Siège et dissolution du Concile en vertu de ses propres décrets.

Toutefois, pour que ces actes eussent leur pleine valeur et pussent être, un jour, invoqués comme preuves de la pérennité du dogme conciliaire, il fallait autre chose que le tacite laisser-faire octroyé par Nicolas V; il fallait que, d'une manière ou d'autre, ils fussent reconnus ou pussent passer pour avoir été reconnus par l'Eglise catholique, tandis qu'ils pourraient toujours être taxés de nullité si le Concile, au moment de leur exécution, demeurait frappé des peines portées contre ses membres par la cour de Rome. De revenir expressément sur la dissolution prononcée par Eugène IV il était impossible de le demander à son successeur, mais il y avait un moyen terme : cette bulle du Pape, qui devait annuler toutes les condamnations prononcées à l'occasion du schisme, au lieu d'être publiée après la dispersion des Pères, il fallait qu'au contraire elle la précédât ; de cette façon, les circonstances devenant un jour ou l'autre favorables, les successeurs d'Aleman sauraient bien déduire, de cette absolution antérieure à sa dissolution, une preuve de la légitimité du concile de Lausanne et de la continuité de la tradition conciliaire. C'était l'essentiel pour notre Cardinal et il demanda aux ambassadeurs français et au

nonce romain que Nicolas V, en publiant la bulle d'annulation, fît le premier pas vers la paix.

L'envoyé du Pape, qui voyait bien à quoi tendait Aleman, repoussa d'abord cette combinaison, craignant que, une fois absous, les Pères ne s'empressassent de reprendre la bataille et refusassent de se disperser. A ces négociations le mois de mars passa. Enfin, pressés par les événements de Lombardie et le besoin d'en finir, le nonce, les médiateurs et notre Cardinal tombèrent d'accord sur cet arrangement : le représentant du Saint-Siège maintenait que son maître ne promulguerait les trois bulles en question qu'après l'abdication de Félix et la dissolution de l'assemblée duement accomplies, mais il accordait que la première, dite d'annulation, paraîtrait en deux exemplaires, dont l'un serait antidaté, de manière à passer pour antérieur aux derniers actes du concile de Lausanne. Ainsi le Cardinal en venait à ses fins et la cour de Rome était prémunie contre tout subterfuge, puisque la dispersion des Pères devait précéder la publication effective des bulles, promise seulement pour le mois de juin. Craignant même que la curie n'abusât de cette situation, Aleman voulut prendre ses sûretés et, à sa requête, par trois actes solennels, les puissances médiatrices, alors représente'es à Lausanne, la France, par Dunois, Jouvenel, Elie de Pompadour, Jacques Cœur, Guy Bernard, Jean le Boursier et Thomas de Courcelles ; l'Angleterre, par le grand prieur Robert Botyll et Vincent Clément ; le Dauphin, par son conseiller Gabriel de Bernes et l'archevêque d'Embrun, garantirent, le 4 avril, la promesse faite par le nonce, de remettre les quatre bulles, selon la teneur et sous le délai convenus, entre les mains de l'antipape ou du chapitre de Genève (i).

(i) Les actes signés , par les ambassadeurs français et dauphinois ont été publiés par d'Achery, III, 777, 778 ; Guichenon en a également publié le second (Hist. gén. de la Maison de Savoie, Preuves, 32 1). L'acte signé par les Anglais se trouve à la Bibl. de Bâle, E. I. 4, f» 127.

Dès le lendemain, Félix donna les trois bulles qui levaient les censures et condamnations par lui portées contre les partisans des papes Eugène et Nicolas, rétablissaient dans leurs bénéfices et dignités ceux qu'il en avait privés à l'occasion du schisme et confirmaient tous les actes de son administration ecclésiastique. Puis, le 7 avril 1449, P^'' bulle dont Aleman pouvait avoir inspiré les termes augustes, l'antipape déclara que, sur les supplications des rois de P'rance, d'Angleterre et de Sicile et du Dauphin de Viennois, confiant que ces souverains sauraient maintenir les dogmes de Constance, il abdiquait librement (c en ce saint concile de Lausanne, légitimement assemblé au nom de l'Esprit-Saint et représentant l'Eglise universelle (i) ».

Ainsi l'antipape disparaissait et le schisme était clos que, neuf ans plus tôt, notre Cardinal avait ouvert sur l'autre rive du Léman, Comme alors, il se retrouvait maintenant au premier plan, président du Concile, et il en convoqua aussitôt la deuxième session, qui se tint le 16 avril; on y promulga les décrets qui cassaient toutes les condamnations prononcées par les Pères contre leurs adversaires à l'occasion du schisme, maintenaient chacun en possession de ce qu'il avait obtenu dans l'une et dans l'autre obédience, couvraient Félix d'éloges en lui décernant les prérogatives dont on était convenu avec le Saint-Siège, et l'autorisaient à conserver les bénéfices dont il jouissait (2). Restait à choisir un successeur à l'antipape abdicataire ; correctement, les formalités furent observées :

(1) Guichenon. Hist. gén. de la Maison de Savoie, Preuves, 322. 824, 325 et 328.

(2) La date du 16 avril se trouve dans le texte de la Bibl. Nat., ms. lat. 12101, fo loi, et dans d'Achery, III, 778; comme la session suivante est du 19 avril, la date du lô, pour la 2« session, paraît préfe'rable à celle du 18, qui se trouve sur les originaux des deux décrets relatifs à Félix, conservés à l'Archivio di Staio à Turin, Mat. Eccl.. Cat. 45. De ces deux derniers décrets, Guichenon a daté le premier du i5 avril {Hist. gén. de la Maison de Savoie, Preuves, 333).

les cardinaux présents à Lausanne avec les archevêques, évêques, abbés et docteurs qui composaient le Concile, aux termes de ses actes, en délibérèrent dans les députations et, le 19 avril, en sa troisième session, fut publié le décret par lequel, après avoir rappelé la démission si méritoire de Félix, l'assemblée de Lausanne déclarait élire à l'unanimité comme pape Thomas de Sarzane, appelé Nicolas V en son obédience, en affirmant sa conviction, fondée sur des témoignages dignes de foi, que le nouveau pontife croyait au dogme défini à Constance, renouvelé à Bàle et reçu par toute la Chrétienté, prélats, princes et docteurs, à savoir que le Concile général réuni légitimement tient son pouvoir directement du Christ et qu'à son autorité souveraine tout fidèle, fiit-il pape, est tenu d'obéir en ce qui touche la foi ou la réforme (i).

Enfin, en sa quatrième session, le 25 avril 1449, l'assemblée exposa qu'elle n'avait jamais cherché que la paix, que le schisme était clos et que l'heure lui semblait propice pour mettre fin à ses travaux ; elle prononçait donc sa propre dissolution, en rappelant que, réunis à Bâle pour la dernière fois le 25 juin 1447, '^^ Pères 3^ avaient décrété qu'un concile serait convoqué à Lyon trois ans plus tard (2).

C'était la fin : ouvert sans un évêque, réduit à sa dispersion à quelques prélats savoyards, le concile de Bâle et de Lausanne avait duré dix-huit ans, un mois et vingt jours; il s'était, dès le début, attaché presque exclusivement à trancher définiitivement la question soulevée et mal résolue à Constance, de la supériorité des Conciles généraux sur le Pape, tout en poursuivant aussi le projet,moinsavoué,de réorganiser la Chrétienté sur les bases de l'époque avignonnaise, en dehors de Rome et de l'Italie ; de ces deux idées, en principe absolument distinctes, mais qu'une communauté d'origine rattachait l'une et l'autre au grand schisme, il avait fait son programme de com-

(i) Bibl. Nat.. ms. lat. 12101, f" loi v", (2) Ibid., f" 102 yo.

bat, exaspéré d'ailleurs par l'attitude maladroitement provocatrice d'Eugène IV. Dans cette lutte désespérée, afin de rallier à lui les Eglises d'Orient et d'Occident, le Concile s'était fait une arme de l'union grecque et une arme de la réforme, et dans ses mains l'une et l'autre s'était brisée, malheur qui pèse encore sur la catholicité. Enfin, au dogme même pour lequel il avait engagé ce long et meurtrier duel, il avait porté le coup de grâce. Longtemps, la Chrétienté avait soutenu les Pères, confiante en leurs allures réformatrices, mais, peu à peu, comprenant qu'il s'agissait bien d'une révolution ecclésiastique et de l'abolition, sous forme de correction, de l'antique institution papale, elle avait abandonné les novateurs, préférant encore à une Eglise sans pape la vieille Eglise traditionnelle avec tous ses abus ; et alors, contre l'assemblée stérile, faillie et schismatique, le dégoût et la colère étaient venus, d'autant plus violents que la désillusion était plus lourde et que plus belles avaient été les espérances de 143 1 ; dans cet orage, toute la théorie de Constance sombra, et ce n'était plus le Souverain Pontife tout seul, comme au temps de Martin V, c'étaient les rois, c'étaient les peuples à qui le nom même de concile était en abomination, comme synonyme de schisme ; les princes, disait-on à notre Cardinal en 1447, « aborroient d'en oïr parler, pour les maulx qui avoient esté faiz en cellui de Basle et, toutes foiz qu'on leur parloit de faire concile, ilz disoient communément, si faisoient les enfans et les vieilles, que c'estoit pour depposer ung pape » (i). Au sein même de l'obédience des Pères, navrés d'}'^ voir fleurir les mêmes abus qu'on avait si longtemps reprochés à la curie romaine, les esprits déçus se reprenaient à croire à l'avènement du Saint-Esprit, à la promulgation du nouvel Evangile (2). Ailleurs, si quelques rares survivants d'une époque disparue firent entendre quelquefois encore cette idée, que le parlementarisme conciliaire était le

(i) Relation, 154.

(2) Muller, VI, 243-323, intéressant chapitre d'après Hemmerlin.

remède aux maux de l'Eglise et Tégoïsme italien leur cause principale (i), la plupart des théologiens, au rebours de ce qui s'était produit auparavant, soutenaient la thèse contraire sans chercher leurs arguments ailleurs que dans l'œuvre de notre Cardinal (2). Aussi rapidement l'extinction du grand schisme avait fait éclore à Constance les théories conciliaires, aussi rapidement elles tombèrent avant même la fin du concile de Bàle, dont les vastes efforts n'avaient abouti qu'à créer un état général de lassitude et d'abattement.

Toutefois, et trop souvent on l'a perdu de vue, l'échec n'eut pas dès lors son vrai caractère irrémédiable et définitif; en principe, la question dogmatique était aussi entière, en 1449, que le jour où l'assemblée s'était ouverte; seul devait en décider l'avenir, qui n'appartenait à personne et qu'Aleman avait su réserver. Reconnaître le successeur d'Eugène IV et dissoudre le concile de Lausanne, en dépit des décrets élaborés par les Pères, c'était une défaite. La déroute, c'eût été le désaveu, même implicite, des doctrines défendues à Baie, suivi d'une absolution pontificale dont cet abandon eût été la condition expresse ou même sous-entendue; en ce cas, la tradition eût été rompue, le drapeau brûlé et nul à l'avenir n'aurait pu le relever. Avec la ténacité et l'habileié que nous avons dites, Aleman avait su obtenir des conditions beaucoup plus favorables : si, le 26 avril, il prononçait la dissolution de l'assemblée de Lausanne, trois mois plus tard, le 3o juillet, un messager des ambassadeurs de France et d'Angleterre présentait au chapitre de Genève (3), avec les trois pièces promises par le nonce, une bulle donnée comme les autres le 19 mai, mais datée du 18 janvier 1449 (4), antérieure donc aux premières concessions de notre Cardinal et par laquelle

(i) Pastor, I, 3o2.

{2)Ibid., 3o6-3o8. .

(3) Arch. de Genève, Registres du Chapitre, n^ 2, non folioté.

(4) Il en existe un bel original bulle sur soie jaune et rouge à l'Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45.

les Pères étaient réhabilités, individuellement il est vrai et non en tant que concile, sans que d'ailleurs cette qualité leur fût expressément contestée. Leurs derniers actes en tiraient une espèce de consécration qui pouvait s'interpréter, par une opinion redevenue favorable au Concile, comme une preuve de sa légitimité.

Bien plus, il semble que, après avoir voulu nier l'importance et même l'existence des vestiges de l'assemblée et poursuivre seulement la démission personnelle de l'antipape, les adversaires d'Aleman se fussent plus ou moins résignés à ne considérer, au contraire, cette abdication que comme une simple formalité préalable, à ne tenir le schisme pour fini qu'au fur et à mesure des sessions de Lausanne, quasi-reconnaissance conservée ou rendue au Concile expirant par l'ascendant de notre Cardinal (i). Ce n'est, en effet, que le 20 avril, treize jours après la démission de Félix, mais le lendemain de la confirmation par les Pères des titres de Nicolas V, que Jouvenel annonçait à Paris la fin du schisme obtenue « par bons, justes et saints moyens, à l'honneur de tous, sans confusion de personne, à la sérénation de toutes consciences et au bien et briève réformation de l'Eglise » (2!. Ce n'est que le 27 avril que Nicolas V ordonnait une procession solennelle de Saint-Pierre à Piazza Castello pour célébrer la paix ecclésiastique, accueillie à Rome et dans toute l'Italie par de grandes réjouissances (3), auxquelles répondirent, le i5 mai, les feux de joie allumés à Paris par ordonnance muni-

(i) Ce point lui semblait si capital qu'il fut souligné dans une pièce rédigée tout exprès entre l'abdication de Félix et la dissolution du Concile, pour marquer que l'une n'entraînait pas immédiatement l'autre. Dans ce docunient, intitulé « Articuli unionis » et où les concessions obtenues du Saint-Siège sont énumérées et même exagérées, l'union est présentée comme une victoire du Concile (Bibl. Nat., ms. lat. 1496} fo 128).

(2) D'Achery. III, 784.

(3) Infessura, 1884; Platina. 277.

cipale(i). Le 4, par un bref où rien ne visait les vaincus, le Pape avait rendu grâces au roi de France pour son heureuse intervention (2).

Ainsi la retraite était couverte et, tout en réservant l'avenir, Aleman avait su ménager le présent. Heureux de déposer les armes, ses compagnons de lutte acceptèrent sans amertume de se disperser, satisfaits au contraire de l'issue du combat, à en juger par le plus intransigeant, Jean de Ségovie, qui s'en félicitait (3). Reconnaissants à tous les auteurs de la paix, les Pères n'oubliaient pas le rôle éminent de notre Cardinal et, dans une espèce de litanie qui sert d'épilogue à l'un des recueils des actes du Concile, outre les invocations usuelles à la Trinité, à la Vierge et à saint Pierre, et des mentions e'iogieuses de l'antipape abdicataire, du roi de France, du roi René, du Dauphin et du duc de Savoie, une ligne vise Aleman, « dont bonne et louable mémoire, est-il dit, soit gardée ad plurimos annos » ; ensuite, après commémoration des cardinaux présents, des Pères, du Concile, de la ville de Lausanne, de Nicola's V et de tous les ambassadeurs médiateurs, la pièce se termine éloquemment par les mots : Ite in pace (4)!

Jusqu'à quel point le Cardinal partageait-il les illusions de l'auteur de cette litanie, où le concile de Lausanne et le pape Nicolas étaient rapprochés comme s'il ne se fût pas agi de deux irréconciliables éléments, la chose est difficile à dire.

Evidemment, il vo3^ait en partie l'étendue de sa défaite, mais, répétons-le, c'est la suite des événements qui nous la révèle aujourd'hui tout entière et, quant à lui, pénétré qu'il était de la sainteté de sa cause, il pouvait croire à quelque providentielle intervention future qui la ressusciterait, tandis

(i) Guichenon, Hist. gén. de la Maison de Savoie, Preuves, 334 '■> cf. Aubert, Histoire du parlement de Paris de l'origine à François I^*', Paris, 1894, 1, 193, note 3.

(2) D'Achery, III, 779.

(3) Jean de Ségovie, 1. XIX, ch. 10.

(4) Bibl. de Bâle, E. I. 4, f" 120 v».

que, à ses côtés, plus préoccupés de leurs intérêts personnels que de l'avenir du dogme de Constance, ses compagnons lui savaient gré surtout d'avoir obtenu les trois bulles du 19 mai qui cassaient les censures encourues, confirmaient les situations acquises pendant le schisme à ceux qui en avaient profité et réintégraient dans leurs dignités confisquées ceux qui en avaient souffert (i).

Amé, le premier, donnait autour d'Aleman l'exemple de cet égoïsme ; en vertu du décret de la seconde session de Lausanne, rédigé après entente avec la cour de Rome, qui en ratifia les dispositions, l'antipape abdicataire était devenu cardinal-évêque de Sabine, chef du Sacré Collège, vicaire apostolique enfin, avec pleine autorité sans qu'on pût appeler de lui au Pape, dans son ancienne obédience, composée des Etats de Savoie et des diocèses de Lausanne. Bâle, Strasbourg, Constance, Coire et Sion (2) ; en outre, certains privilèges lui avaient été accordés, comme le droit d'user des insignes pontificaux et celui, s'il arrivait qu'il rencontrât le Souverain Pontife, de lui baiser la joue et non le pied ni la main (3). Non content de s'intituler, en conséquence, « légat et vicaire-perpétuel en certaines provinces d'Italie, de France et d'Allemagne » (4), non content de garder les revenus de l'Eglise de Genève et des abba3^es ou prieurés de Saint-Bénigne au diocèse d'Ivrée, Nantua, Pa\'erne, Romainmoutiers et Saint- Victor hors les murs de Genève (6), il osait bien demander

(1) a Les conditions mises au retour de l'antipape et de ses partisans étaient les plus favorables qu'eussent jamais obtenues des adversaires du Saint-Siège « (Pastor, I. 3oo, n. 2).

(2) A cause de ses ambitions milanaises, le duc Louis avait demandé vainement qu'on étendît ce territoire jusqu'à Gènes et l'Adda (Gaullieur, 3i8).

(3) Monod, 187.

(4) Bibl. de Genève, ms. lat. i2b, passim.

(3) Chronica latina Sabaudie, dans les Mo». Hist. Patriae, Scriptores, \, 614; cf. le décret de Lausanne, du 18 avril 1449, à l'Arch. di Stato, à Turin, Mat. Eccl., cat. 45.

encore au Pape, en lui envo3'^ant l'évêque de Lausanne et Jacques de La Tour, qui prêtèrent obédience en son nom à Spolète, le 20 juin (i), 2.5oo ducats payables chaque mois par la Chambre apostolique (2), requête que Nicolas Vaccueillit en réduisant à 5oo florins d'or cette pension mensuelle (3). Dès lors, l'ancien doyen de Ripaille voyagea constamment à travers les provinces dont il avait été le souverain temporel avant d'y exercer les pouvoirs pontificaux (^4); moins de deux ans après son abdication, quelques mois après Aleman, le 7 janvier 145 1, il mourait à Genève; la renommée publia que son tombeau, qui se voit encore à la cathédrale de Lausanne, aurait été illustré par des miracles (5).

Des âmes intéressées, le Cardinal en trouvait encore autour de lui dans l'ancien Sacré Collège bâlois, dont tous les mem bres auraient bien voulu conserver le chapeau reçu de l'antipape; même leurs prétentions avaient retardé et gêné les démarches d'Aleman, tant à la conférence de Genève que dans la suite, sans qu'on eût réussi. Du reste, le nombre de ces cardinaux était si restreint à la fin du schisme que, outre Lancelot de Lusignan, qu'Ame lui-même allait destituer, trois seulement d'entre eux furent frappés de déchéance : l'évêque de Vie, laissé sans appui par sa qualité d'aragonais ; Barthélémy Vitelleschi, particulièrement odieux à la curie comme transfuge italien, et Jean de Ségovie, dont la savante intransigeance était trop connue à Rome ; les trois autres, Varembon, d'Arces et Hugues furent confirmés dans leur

(i) Pastor, I, 3oo, n. 4.

(2) « Articuli unionis », Bibl. Nat., ms. lat. 1496, f» 128.

(3) Bulle du 9 août 1449, à l'Arch. di Stato à Turin, Mat. Eccl., Cat. 45 ; cf. Guichenon, Hist. gén. de Ici Maison de S.ivoie, Preuves, 840.

(4) Sur son attitude à cette époque, cf. la délibération prise par son conseil à Evian, le 24 juillet 1449, aux Arch. de Genève, ms. historique ho i 53, fo 291 .

(5) Chronica latiiiJi Sabjudit\ dans les Mon. Hist. Patriae, Scriptores , 1, 61 5.

— -iOl —

dignité par bulles de Nicolas V, du 19 décembre 1449 (i).

C'était une satisfaction suffisante et, de leur côté, les derniers membres du Concile, comme les officiers de la curie de Félix, foule inquiète qu'Aleman avait eue, pendant les négociations, à rassurer et à ménager (2), étaient convenablement pourvus par les absolutions, restitutions et confirmations que le Pape avait octroyées et que garantissaient encore certaines dispositions de détail prises pour faciliter les rentrées en possession et l'enregistrement des bulles dont chacun pourrait avoir besoin (3).

Le sort de ses compagnons de lutte ainsi assuré et le principe conciliaire sauvegardé autant qu'il avait pu, il ne restait au vaincu qu'à faire prompte et entière retraite. Tout le lui commandait : l'intérêt de sa cause à qui, si elle n'était pas morte entre ses mains, comme il pouvait en douter encore, il était trop compromis pour ne pas nuire en s'en occupant davantage ; sa dignité, qu'auraient irrémédiablement atteinte et des démarches à Rome, où il était haï comme l'auteur de tout le mal, et un séjour plus prolongé à la cour du légat Amé, lequel était peu reconnaissant à notre Cardinal de toute cette aventure et le lui montrait bien en lui retirant ses bénéfices de Savoie ; sa propre inclination enfin, puisque, après douze ans d'une lutte sans trêve, abreuvé de chagrins, de fatigues morales et physiques, tandis que choses et gens lui

(t) Eubel, II, II et 12. Pourvu par Félix, le 4 septembre 1447, de l'évêché de Glandevès (Archiv. di Stato à Turin, BuUaire de Félix V, VII, fo 26 yo), Jean de Ségovie dut y renoncer en 1449 et se retirer au prieuré d'Aiton, en Savoie, qui lui lut donné en compensation avec le titre d'archevêque de Gésarée et 200 florins de pension sur la mense cpiscopale de Maurienne. Il y écrivit sa monumentale histoire du Concile et y mourut, quelques années plus tard, en odeur de sainteté (Arch. dép. de la Savoie, G. 727).

(2) Le bruit avait même couru que Félix ne retardait la paix que par sollicitude pour ses partisans (Monod, 188).

(3) «f Articuli unionis », Bibl. Nat., ms. lat. 1496, f» 12S; cf. Aeneas, De Rébus, 143.

rappelaient à tout propos que son rôle était fini, il devait avoir soif de silence, d'oubli et de solitude. Rejetons donc deux assenions, d'ailleurs contradictoires et non prouvées, la première, de son biographe Manni, qui conte qu'Aleman fut alors à Rome pour y être rétabli par Nicolas dans ses honneurs (i); la seconde, d'Aeneas Sylvius, d'autant plus sévère pour notre Cardinal qu'il en avait été le protégé et qui l'accuse, contre toute vraisemblance, d'avoir intrigué jusqu'à sa mort en vue de ressusciter le schisme (2).

Bien au contraire, il était las et, sans rien attendre du Pape que la restitution de ses dignités, sans rien espérer d'Ame, qui ne pouvait et ne voulait plus revenir sur le passé, il n'hésita pas, détermination étrange alors chez tout autre cardinal, à s'aller retirer dans son diocèse d'Arles, pour borner à l'administration épiscopale, jusqu'au jour qu'on l'enterrerait dans son église de Saint-Trophime, cette activité fébrile qui avait embrassé la Chrétienté entière. En juin 1449, il se sépara pour toujours de son ex-antipape et prit solitairement la route de Provence (3).

En quittant son diocèse, au mois d'avril 1434, après y avoir passé quelque temps et réformé certains abus, il l'avait laissé, on se le rappelle, au gouvernement spirituel de son vicaire général, Pierre de Treilhia, évêque de Lodève, tandis que ses intérêts temporels y étaient gérés par son neveu Hugues. Jusqu'à la consommation du schisme, rien ne troubla la

(i) Manni, 42; l'office du Bienheureux ajoute même (Acta SS . Bolland., septembre, V, 487, cf. Gall. Christ., I, 583) qu'il aurait alors parcouru l' Allemagne, comme légat dî Nicolas V, et y aurait essuyé quelques désagréments, ce qu'il faut certainement rapporter à sa mission à Francfort en 1446 et aux dangers qu'il courut en en revenant {Acta 55., ibid., 456).

(2) Aeneas, De Rébus, 143.

(3) A partir du grand conseil tenu par Amé le 14 juin, Aleman n'est plus signalé parmi les membres de son entourage (Gaullieiir, 328 et s.).

monotone régularité de l'administration épiscopale, telle que nous l'avons vu fonctionner pendant qu'Aleman était à Rome. Mais lorsque, par l'élection de Félix, il eut appelé sur sa tête les foudres pontificales, une bulle du 28 mai 1440 le déclara déchu de toutes ses dignités et le priva de son église d'Arles où lui fut substitué par Eugène IV, à titre d'administrateur provisoire, le prévôt d'Aix, Robert Roger, fait le même jour nonce et commissaire apostolique en Provence et en Dauphiné, avec les plus entiers pouvoirs contre les partisans du Concile (i) Muni, outre ces bulles, de lettres adressées par le Pape en sa faveur au roi René, au clergé du diocèse et aux prélats voisins (2), Robert Roger se présenta à Aix, vers le milieu de juillet, devant le gouverneur du Comté et les délégués de la ville d'Arles ; malgré ses instances, il fut décidé que l'on continuerait à reconnaître l'autorité de notre Cardinal (3;. Ce succès, peut-être inespéré, Aleman le devait en partie aux sympathies de sa ville archiépiscopale, qui se manifestaient encore, quelques mois plus tard, par une démarche à la Cour en sa faveur (4) ; mais en fait, l'exécution de la sentence portée contre lui par Eugène IV dépendait de René, allié et protégé du Pape dans le Napolitain^ qui s'était prononcé nettement contre le Concile (5), poursuivait rigoureusement ses partisans provençaux^ tels que les évêques de Marseille ou de Sisteron (6), et maintint constamment son attitude hostile à Félix, autrefois son ennemi en Lorraine et déloyal acquéreur de son comté de Nice. Aussi le prince eût-il permis la contis-

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, n"* 1896, igSo, 1933. Devenu plus tard archevêque d'Aix, Robert Roger prit part aux ne'gociations de la fin du schisme; voir sur lui Albanès, Bulletin du Comité liist . et pliil., i883.

(2) Gall, Christ. Nov., Arles, n»* iq32, 1934; Raynaldi, a. 1440, n" 2.

(3) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1897.

(4) Ibid., n" 1898.

(b) Le 23 juillet 1439 ; Lecoy de la Marche, I, 1S2. (G) Cf. Pérouse, Originaux de brefs, dans le Bull. hist. et phil.. 1901,

cation des bénéfices d'Aleman, s'il n'avait hésité à frapper un sujet dévoué, qu'il avait longtemps honoré de sa protection (i), par lequel e'taient vigoureusement soutenus à Bàle les intérêts de la maison d'Anjou (2), dont enfin il vénérait le caractère et devait préparer un jour la béatification (3). Plus grave considération, son compétiteur aragonais menait alors si vivement ses démarches auprès de l'antipape, que, sans l'intervention de notre Cardinal, Alfonse eût peut-être obtenu l'investiture des Deux-Siciles (4). Etait-il donc prudent à René de servir lui-même les desseins de son adversaire, de consommer sa propre rupture avec le Concile en prêtant la main à la spoliation de son défenseur à la cour de Fe'lix ? Aussi, le gouvernement provençal refusa-t-il de laisser exécuter la sentence lancée contre Aleman et persista t-il dans cette attitude malgré les instances du Pape, qui envoyait à ce propos à la reine Isabelle, en mai 1442 (5) ; en vain, la même année, une bulle du 26 octobre donnait-elle, comme successeur à Robert Roger dans l'administration du diocèse d'Arles, Bartolo Cingoli, ancien vicaire général d'Avignon (6) : pas plus que son prédécesseur il ne fut reconnu.

Ainsi, sous un gouvernement d'ailleurs tout dévoué au Saint-Siège, le Cardinal excommunié etdéposé gardait la direction et les revenus de son diocèse. En sa maison d'Arles, rien n'était changé: Guillaume Blegier, l'ancien procureur fiscal, était alors officiai et il exerçait les pouvoirs de vicaire général depuis la mort de l'évêque de Lodève; Monet Boyssard était toujours clavaire, et les mêmes événements amenaient toujours

(1) Arch. des B.-du-Rhône, Répertoire ms, des titres de l'archev. d'Arles, aux 2 février et 6 novembre 1438.

(2) Jean de Ségovie, liv. IX, ch. 5 ; 1. X[X, ch. 6 ; Haller, IV, 18.

(3) Cf. la bulle de béatification, Actà 55. Bolland., juillet, I, 433.

(4) Cf. « Proposicio ad regem Siciliae pro pace regni sui et pro adhesione basiliensis Concilii », Bibl, Nat., ms. lat. i 5oo, non folioté.

(5) Lecoy de la Marche, II, 247.

(6) Gall. Christ. Nov., Arles, ne iqSô.

à la table archiépiscopale même roulement de clercs, nobles et notables étrangers (i) ; comme devant, les Aleman tenaient la première place, Hugues surtout, représentant officiel de son oncle; un autre des neveux du Cardinal, Nicolas Aleman, étudiant d'Avignon, venait avec ses camarades passer ses vacances à l'archevêché (2). Avec les autorités temporelles, les relations demeuraient les mêmes, avec le roi de France, qui n'avait pas laissé exécuter à Beaucaire la sentence de confiscation (3), comme avec le gouvernement provençal, qui convoquait le vicaire officiai aux états-généraux de juin 1442, comme avec le roi René, auquel, quand il débarqua au mois d'octobre de la même année, Hugues fut, au nom de son oncle, souhaiter la bienvenue (4). Ce digne neveu de notre Cardinal, cependant, soupçonnait le nonce Robert Roger de préparer quelque coup de main, qui aurait chassé du diocèse les représentants d'AIeman et placé le Roi en présence d'un fait accompli: aussi, décidé à repousser la force par la force, entretenait-il une garnison à Salon, château archiépiscopal, et une autre à Miramas, dans les terres de Montmajour, et c'était à l'archevêché un continuel défilé de capitaines et soldats, sous couleur de défendre la ville contre les Catalans (5).

Plus de trois ans, cette situation se prolongea, mais alors le roi René, revenu d'Italie, fut indisposé contre le Cardinal, à peu près en même temps, par ses deux représentants en Provence : l'un, Hugues Aleman, son lieutenant au temporel, dont la tentative contre Avignon, le i5 septembre 1443, souleva d'importunes agitations ; l'autre, son officiai, qui était entré en lutte avec la justice royale et prolongeait ce contlit de la ma-

([) Arch. des Bouches-du-Rhône, Archev. d'Arles, comptes 1442-G8, fo« I, III v» et passim.

(2) Arch. des Bouches-du-Rhône, Archev. d'Arles, comptes 1442-6^, fos 70, 72 \° etpassim.

(3) Ibid., fus I r 2, 1 15 vo.

(4) Ibid., f"« 112 vo, ii3 Vf.

(5) Ibid.yi"^ 61 vo. 62, 04, 71, etc. ; Gcill. Christ. Nov. Arles, no 1898.

nière la plus insultante pour le gouvernement et la plus pénible pour la ville sur laquelle, en décembre 1443, l'interdit était encore jeté à propos de cette affaire (1). Ces difficultés aliénèrent au Cardinal l'esprit du Roi qu'Eugène IV, à la vérité, venait d'abandonner en Italie, mais qui, décidé lui-même à ne plus tenter la fortune à Naples, n'avait pas à ménager davantage le Concile ni son président. Afin de lever les dernières hésitations de René, le Pape lui proposa de confier le diocèse confisqué, non plus à de modestes clercs comme ceux qu'il avait jusque-là désignés, mais à un grand seigneur angevin, Jean de Beauvau, dont le père était tout-puissant à la cour provençale (2).

L'entente ainsi faite aux dépens d'Aleman, tandis que, le 20 novembre 1443, Eugène nommait le nouveau titulaire à l'administration de l'Eglise d'Arles (3), cinq jours plus tard, le gouvernement royal en prenait possession et l'on criait dans les rues la déchéance de notre Cardinal (4\ Destinée à couper court aux troubles qui auraient pu surgir, cette mesure fut relativement favorable à l'archevêque dépossédé, car le Roi eut la complaisance de laisser son clavaire alors en exercice achever son année budgétaire, qui n'expirait qu'au ler avril 1444(5). A cette date, Jean de Beauvau reçut le temporel du diocèse (6), dont il avait déjà le spirituel.

C'était un étrange successeur à Louis Aleman, ce jeune favori qui n'avait pas vingt ans et ne pouvait même être fait prêtre (7), indigne prélat plus tard et déposé par Paul II

(i) Bibl. d'Arles, ms. 216, à la date. (2) Lecoy delà Marche, I, passim.

{3)Gall. Christ, Nov., Arles, n« 1937.

(4) Jbid., no 3338.

(5) Cf. Bibl. d'Arles, ms. Tji, p. 02; et ms. i35, p. 2-3.

(6) Que toutefois le Roi garda sous séquestre jusqu'à la tin février 1445 (Gall. Christ. Nov., Arles, n»* 1938, 1940).

(7) Gall, Christ. Nov., Arles, n^ 1937.

comme évêque d'Angers (i). Du reste, il ne résida point dans son archevêché où son vicaire jjénéral fut l'évêque de Tibériade, Robert Damiani de Saint-Marc, Franciscain calabrais (2). Il avait également reçu en commende rabba3'e de Montmajour où, toutefois, le 28 juin 144.5, son autorité était contestée à propos du paiement de la rente antonine et le siège abbatial déclaré vacant (3). Vainement donc Jean de Beauvau s'intitulait-il administrateur perpétuel de l'archevêché d'Arles et de l'abbaye de Montmajour, Aleman n'était pas remplacé et c'est un inexprimable désordre qui succédait à son gouvernement: tout était provisoire, les représentants du nouveau titulaire (4) et l'administrateur lui-même, soucieux de ne pas être pris au dépourvu par une réintégration toujours possible de notre Cardinal. Aussi l'ambitieux jeune homme s'empressa-t-il de s'asseoir à titre définitif sur le siège d'Angers, vacant par décès, qu'il obtint du Pape le 27 octobre 1447 i P^'' bulle du même jour, l'archevêché d'Arles passait à Pierre du Lac, abbé de Saint- Victor à Marseille, dont la place était donnée au cardinal d'Estouteville, candidat malheureux à l'Eglise d'Angers (5). Ainsi fut encore accrue la confusion qui régnait dans son diocèse depuis la déposition d'Aleman. Pierre du Lac négligea-t-il de faire valoir ses droits? L'ancien administrateur sut-il éluder les décisions pontificales et garder un cumul profitable sur lequel tout le monde ferma complaisamment les yeux ? Le fait est que l'Eglise d'Arles demeura veuve et que les actes ressortant à la juridiction ecclésiastique continuèrent d'être datés au nom de Jean de Beauvau jusqu'à la fin de mars 1449 (^)- ^^ reste, il n'exerçait plus même par procureur aucun pouvoir dans le diocèse et il semble que le vieux cardi-

(i) Jbid., n" 1953.

(2) Albanès, Bulletin du Comité hist. et phil., i883, 107.

(3) Gall. Christ. Nov., Arles, i<)4r.

(4) Jbid., nos 1939, 1940, 1943, 1944, 1946, 1947. 2980, 3339.

(3) Ibid., no^ 1948 et 1954; cf? de Beaucourt, III, 368; IV, 453. (6) Galt. Christ. Xov. Arles, no>^ 1950-1932.

nal de Foix, légat d'Avignon et commis par le Saint-Siège pour le représenter en Provence (i), ait en conséquence pris quelque soin de l'archevêché vacant où, en novembre 1448, il tenait un s3'node (2).

Enfin, cette anarchie devint intolérable et, afin d'en sortir, en avril 1449, ^^ obtint de Jean de Beauvau qu'il renonçât à toute prétention sur l'Eglise d'Arles. Les chanoines purent alors déléguer leur prévôt en qualité de vicaire-général pendant la vacance du siège (3), à laquelle ils pourvurent en élisant comme administrateur perpétuel du diocèse ce même cardinal de Foix qui en avait déjà rempli quelques fonctions ; le 20 avril, le Conseil de ville dépêchait du monde à Avignon pour y présenter au légat l'expression du plaisir que cette élection avait causé et les bonnes dispositions où l'on était pour lui (4).

Cette démarche du chapitre et des citoyens d'Arles a de quoi surprendre ; assurément Pierre de Foix était un homme d'une incontestable valeur, mais, si peu informé qu'on pût être en Provence des négociations de Genève, on devait bien savoir pourtant que le schisme allait finir et qu'une des conditions de la paix était la réintégration des schismatiques dans leurs bénéfices et d'Aleman comme des autres; lui-même, instruit sans doute des intrigues nouées autour de sa succession, il en avait informé directement la ville en janvier 1449 ^^ '^^ dispositions des bourgeois étaient encore telles à ce moment que, le 3 février, ils envoyaient à la cour pour l'y recommander (b). Pour expliquer leur changement d'attitude, il faut admettre que le légat de Foix convoitait ardemment le siège d'Arles, conjecture d'autant plus probable qu'il s'en fit en effet investir plus tard, avec une rapidité singulière, par bulle datée du

(i) Ibid., no 3838.

(2) Ibid., n» 1973 ; cf. no» 2985, 2989.

(3) Ibid., n'>s 1956, 1957.

(4) Ibid., n» 1975.

(5) Jbid., n" 1903.

vingt-iroisième jour après le décès d'Aleman ([). Son élection de [449 laisse donc supposer une certaine pression sur les Arlésiens, d'autant plus efficacequ'il avait pour lui presque tout le haut clergé de la province, représenté par les concurrents heureux des Provençaux de l'entourage de notre Cardinal. Le rival à Marseille d'Etienne Plovier, par exemple, Nicolas de Brancas^ dont l'animosité contre Aleman se mesurait à la protection accordée par celui-ci à son compétiteur, avait tout à gagner à prévenir un retour de notre Cardinal sur le siège métropolitain dont il était suffragant, et il savait que la chose pressait, puisqu'il avait assisté, au nom de René, à la plus grande partie des négociationspréliminaires de l'amnistie. On se hâta donc, le Roi fut circonvenu et Nicolas de Brancas obtint de lui mission d'aller à Arles inviter le Conseil à dépêcher une ambassade à Rome, afin d'y faire confirmer l'élection du légat de Foix ; sur ses instances, cette démarche fut décidée et, le 10 mai, un emprunt conclu pour en faire les frais, malgré les protestations de quelques conseillers (2).

Heureusement pour Aleman, ses ennemis s'y prenaient trop tard ; le jour même, la nouvelle de la fin du schisme arrivait dans la ville et y était célébrée, le i i mai, par une procession générale (3). Huit jours après, paraissaient les trois bulles de Nicolas V dont l'une rétablissait dans leurs dignités tous ceux qui en avaient été privés à l'occasion des troubles de l'Eglise. Le Cardinal, dont au surplus les bénéfices étaient vacants, aurait dû être réintégré ipso facto, mais, induit en méfiance par les derniers événements, il voulut, avant de reprendre possession de sa cathédrale, savoir comment il y serait reçu. De Lausanne, donc, il écrivit aux Arlésiens qu'il ne rentrerait dans son diocèse que s'ils en étaient contents ; en réponse, le 22 juin, le Conseil délibéra qu'une députation lui

(1) Ibid., no 1982.

(2) Ibid., n"» 1976-1979.

(3) Ibid., no IQ06.

serait envo3'ée pour lui présenter le respectueux hommage de sa ville archiépiscopale (i), dont ses ennemis n'avaient pu réussir à lui aliéner l'aftection. Alors Aleman put quitter la Savoie et c'est vraisemblablement au mois de juillet 1449 que, après quinze ans d'absence (2) et tant d'aventures, lassé, vieilli, vaincu, il reparut pour v mourir dans son diocèse (3). Il y eut quelque temps encore à lutter contre ses adversaires, à combattre la réputation détestable que beaucoup lui faisaient. En septembre 1449, à sa demande, les citoyens intervenaient pour lui auprès du roi René et renouvelaient encore leurs démarches, l'année suivante, en janvier, à la cour provençale et à la cour de France (4). Enfin la paix se fit, les cabales cessèrent et il put jouir tranquillement de son archevêché comme de son abbaye de Montmajour, dans laquelle il

(i) Ibid., no» 1908-1909.

(2) On ne voit pas sur quoi se base l'anonyme cité par le BoUandiste pour conter qu'Aleman aurait passé à Arles pendant le schisme et y aurait été mal reçu par ses diocésains, « quibusdam eum subsannantibus, quibusdam posteriora sua contra eum nudantibus », Acta SS . Bolland., septembre, V, 457 et4Go.

(3) Y eut-il, à cette époque, un acte spécial du Pape pour restituer Aleman dans son archevêché et dont on ignorerait la date exacte (cf. Gall. Christ. Nov., Arles, n" 1907)? C'est douteux et la bnlle générale du 19 mai le rendait inutile. Il est vrai qu'elle rendait inutile aussi un acte spécial qui le réintégrât dans sa dignité de cardinal, et pourtant cet acte existe, daté seulement du 19 décembre 1449 (Eubel,II, 6) ; mais c'est que, le même jour, Nicolas V conférait le chapeau à trois des cardinaux de Félix (Eubel, H, 11 et 12), ce qui donna l'occasion de confirmer le rétablissement d'Aleman. En tout cas, il avait bien avant cette date repris possession de son siège archiépiscopal et il suffirait pour le prouver du témoignage de son clavaire, qui déclare avoir administré pour lui les revenus d'Arles, après sa réintégration, pendant un an et deux mois environ (Bibl. d'Arles, ms. i3i, 63) ; Aleman étant mort en septembre 1450, cela confirme exactement notre conjecture de juillet. On a dit aussi, d'autre part, qu'il aurait été rétabli à Arles par bulle du 12 octobre 1449 (Gt7//. Christ., I, Gi3).

(4) Gall. Christ. Nov., Arles, n^s 1910, 1911.

fut rétabli par bulle du lo septembre 1449(1). Son ennemi, Nicolas de Brancas, obtint seulement le maintien des lettres pontificales qui déclaraient exempt du lien métropolitain l'évêché de Marseille, à raison de l'inimitié personnelle qu'il attribuait à notre Cardinal, mesure dont au reste, fait significatif, le clergé marseillais demanda bientôt le retrait ; elle ne fut toutefois abrogée que le 9 mai 1451, après le décès d'Aleman (2). Il rétablissait cependant l'ordre dans son diocèse, rappelait quelques-uns de ses anciens collaborateurs, le clavaire Monet Bo\'ssard, le vicaire-général Guillaume Blegier, qui devaient rester l'un et l'autre en fonctions longtemps après sa mort (3). Sans doute aussi qu'il présidait alors à l'achèvement des travaux entrepris dans le chœur de sa cathédrale. De sa dernière année, d'ailleurs, nous ne savons rien, tous les documents se taisent à la fois, silence éloquent qui répond bien à l'état d'àme du Cardinal, pour qui ces quelques soins qu'il apportait à son Eglise, après avoir échoué dans la réforme et la transformation de la Chrétienté, n'étaient qu'un moyen de remplir pieusement les tristes jours où il se survivait et qu'il devait sentir comptés, épuisé qu'il était de corps et d'esprit.

Au cours de l'été, un an après son retour en Provence, une épidémie, qu'on qualifia du nom de peste, vint à sévir dans le pays et, le 21 septembre, des prières furent ordonnées parles syndics d'Arles (4). Mais déjà la maladie avait fait une illustre victime; en sa ville de Salon, tout près de son château mais au couvent des Frères mineurs où il avait voulu expirer, Louis Aleman était mort, le mercredi 16 septembre 1450 (3).

(i) Bibl. d'Aix, ms. 329, p. 3i8.

(2) Gall. Christ. Aov., Arles, nf* 1980, 1990.

(3) Ibid., n"" 2026, 2028.

(4) Bibl. d'Arles, ms. 216, à la date; dans les délibérations du Conseil d'Arles pour 1450 et 1451, il est fait très souvent mention de cette épidémie (Bibl. d'Aix, ms. 896).

(3; Gall. Christ. Nov. , Arles, n" 1912.

Dès le lendemain, le corps fut ramené à Saint-Trophime où les funérailles eurent lieu, solennelles et rehaussées par la présence d'une foule aussitôt accourue de toute la province (i). Un tombeau lui fut creusé, dans le chœur, à droite du maîtreautel et scellé d'une pierre aujourd'hui encore conservée : le Cardinal y est représenté de grandeur naturelle, mains jointes, avec la croix, la mitre et, à sa droite, à ses pieds, un écu à ses armes, surmonté d'un chapeau (2) ; au-dessous, une inscription se lit, fort banale du reste, en prose latine, et qui ne comprend rien que la date de sa mort, un bref éloge de sa vie

(i) Ibid. ; cf. Manni, 59-60; Acta SS., Bolland., septembre, V, 437.

(2^ Bibl. d'Arles, ms. i?i, p. 46; Acta SS. Bolland., sept. V, 437. Lors de la restauration du chœur, sous l'archevêque de Grignan, au XVIIe siècle, cette pierre et l'inscription de 1450 furent placées debout comme elles sont aujourd'hui au second pilier de la lanterne, à droite tfe l'autel, et sur la face postérieure (Bihl. d'Arles, ms. 1 3 1, p. 46 ; cf. Gall. Christ. Nov., Arles, n» igiS). Cette même pierre tombale eslla seule image authentique d'Aleman et elle est frappante d'expression, avec ce mélange de douceur et de fermeté qui caractérisa notre héros, « corpore formose sed mente magis generose » {Gall. Christ. Nov., Arles, no 3718). On aimerait aussi à le reconnaître plus sûrement dans un dessin conservé à la Bibliothèque d'Arles (ms. i35), figure pleine d'ardeur et de vivacité inquiète « tirée, y est-il dit, de celle qui est à Saint-Trophime, par D. D., l'an 1695 », et qui paraît être, en effet, une interprétation de la pierre tombale. A ce dessin manuscrit semble se rattacher le portrait en buste publié par Albi, Eloges historiques des cardinaux français et estrangers mis en parallèle, Paris, 1644, p. 128. Purement conventionnel est, au contraire, le portrait conservé aujourd'hui à la sacristie de Saint-Trophime, qu'on attribuerait auXVII" siècle, où le Cardinal est représenté de grandeur naturelle, à genoux, en robe blanche serrée à la ceinture par une corde et recouverte d'un manteau rouge, devant un prie-Dieu couvert d'un tapis à ses armes, avec l'inscription : 0 B. Ludovico Cardinali Alemando quem Beatorum fastis adscripsit Clemens VII anno CIDIDXXXVII (sic) votum ». Sur les reproductions de ce portrait et celui qu'on a placé dans l'église d'Arbent, voir Beyssac, p. 42. Ajoutons que, d'après Manni, p. 9, Aleman aurait été représenté, lors de son passage à Florence avec Martin V, par [.orenzo di Bicci, dans l'une des fresques aujourd'hui disparues de S. Maria Nuova.

louable et une invitation à prier pour lui, sans mentionner autre chose que ses titres de cardinal et d'administrateur de l'archevêché d'Arles (r) Un mois plus tard, au synode delà Saint-Luc, Guillaume Blegier, son vicaire et officiai, exhorta les prêtres présents à ne pas l'oublier dans leurs prières (2), et déjà, par bulles du 9 octobre, Nicolas V lui avait donné un successeur à Arles et à Montmajour en la personne du légat Pierre de Foix (3).

Officiellement, tout était fini pour le Cardinal, mais la dévotion populaire en décida autrement. Elle éclata avec une soudaineté extraordinaire, si l'on songe au peu de temps qu'il avait résidé dans son diocèse et à la réputation suspecte que sa conduite en bien des esprit lui avait attirée. Il fallait en vérité qu'il eût, à part son incontestable piété, montré quelque qualité souveraine et capable de frapper les plus frustes ou les plus prévenus : au témoignage universel, c'était une bonté infinie, très remarquable par le constraste avec son énergique et presque violente attitude à Bàle, où elle s'était traduite cependant par une patience à toute épreuve et le calme indulgent qu'il opposait aux attaques et aux calomnies de ses adversaires, au point qu'amis et ennemis en ont laissé d'éloquentes attestations (4).

(1) Texte dans Manni, 61 ; Gall. Christ., I, 583 ; Gall. Christ. Nov., Arles, n" 191 3. Une autre épitaphe fut aussi composée alors, qui demeura transcrite sur un manuscrit du chapitre de Saint-Trophime et quia été publiée dans le Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1914 (cf. Bibl. d'Arles, ms. i 3 i , p. 47) ; rédigée en vers latins, elle rappelle, outre ce que mentionne la première, le titre de docteur, le passage à l'évèché de Maguelone, à la Chambre apostolique et à la légation de Bologne.

(2) Gall. Christ. Nov., Arles, n" 3342.

(3) Ibid., nos 1Q82, iq83.

(4) Cardinalis Arelatensis pro tali agnitus, ut mitis corde sed propositi tenax (Jean de Ségovie, 1. XIV, ch. 17) ; Patientissimus injuriarum nullaque prorsus contentione provocabilis (Aeneas, Opéra, 26) ; Vir sanctae vitae et mirae patientiae {Werner Rolewink, d'après Gall. Christ. Nov., Arles, n"334i); cf. Nostradamus, d'après Monod, p. 126, et Manni, p. 32. C'est pour démontrer quelle était cette patience admi-

— Am —

Aussi la ferveur publique se manifesta -t-elle dès le jour de ses funérailles et les miracles commencèrent aussitôt sur sa tombe. L'un des prêtres qui prit part à son enterrement, travaillé depuis longtemps par la fièvre, fut immédiatement guéri ; dans la huitaine, les habitants de Saint-Chamas, voulant célébrer un office pour le feu cardinal, manquèrent de cierges et durent en emprunter, qu'on pesa avant la cérémonie afin de rembourser la différence; ils brûlèrent deux heures et demie et furent trouvés ensuite aussi pesants (i). La réputation d'Aleman grandissant, les pèlerinages se multiplièrent si bien que, le 3 mai 1461, le conseil d'Arles décidait une réduction sur le prix du passage du bac en faveur des étrangers qui venaient prier sur le tombeau du Cardinal (2). De Sault et de Tarascon, de Beaucaire, Salon, Pélissane, Miramas, des diocèses de Nîmes, Garpentras, Uzès, Avignon, des diocèses de Toulon, Nice et même Constance ou Albenga, des multitudes

rable, que l'auteur anonyme cité par le BoUandiste a composé sa biographie d'Aleman, lequel, rapporte-t-il entre autres traits, ne dormait guère plus de trois heures par nuit, au grand ébahissement des gens qui chantaient l'office avec lui ; l'anonyme s'est plu à rappeler quelques mots du Cardinal, qui répondait aux plus violentes attaques en citant la patience dont le Christ avait donné l'exemple, et il montre que sa bonté s'exerçait aussi par des aumônes secrètes et par une incomparable hospitalité (Acta SS. Bolland., sept., V, 458-459). C'est aussi à sa patience qu'un de ses dévots, qui l'avait connu, attribue la sainteté d'Aleman : « equalis semper in paciencia fuisti », s'écriait-il dans une prière au Cardinal, * nil rancoris detinuisti, sed parcendo Stephani more pro persecutoribus semper orasti » (Gall. Christ. Nov. Arles, n« 3719). Dans son traité de Patientia (Bibl. du Vatican, ms. lat. 4569, fo» 3 à 45) l'un des Bolonais demeurés fidèles à Aleman, Bornio de Sala, citait son exemple parmi celui des hommes les plus illustres de l'antiquité et rappelait sa conduite admirable à Bologne avant et pendant la révolution; sous l'enflure des mots et des phrases, perce l'enthousiaste respect que le Cardinal inspirait à ses amis (Cf. les lettres à lui adressées par Bornio. Bibl. nat., ms. lat. i5 17, fo« 58 et 128).

(1) Gall. Christ. Nov. Arles, n" 3714.

(2) Bibl. d'Aix, ms. 898, à l'année.

accouraient, processionnellement, syndics ou notables en tèie, les uns nu-pieds, les autres en chemise, tous le cierge à la main (i). Si nombreux étaient les miracles que le vicaire officiai, requis par le chapitre et la ville, prescrivait une enquête à quatre notaires et faisait dresser un état circonstancié des merveilles accomplies par l'intercession d'A.leman : incendies éteints, tempêtes apaisées, guérisons innombrables obtenues à Saint-Trophime, en Savoie chez les compatriotes du Bienheureux, et dans les diocèses de Lyon, Genève, Lausanne, Valence, Montpellier; comme on en parlait à Nice, vers 1458, au monastère de Saint-Pons-hors-les-Murs, un religieux s'écria : « Dieu meta en malan sant Loys, car es causa de la division de la Gleysa d ; il y gagna la lèpre, dont il ne fut guéri que moyennant le vœu de venir à son tour s'agenouiller sur la tombe d'Aleman. Cette enquête, dont nous avons trois fragments (2), se poursuivit à notre connaissance jusqu'en 146 1. Le bruit de ces miracles passa aussitôt jusqu'en Italie (3), et en France le Parlement de Paris les mentionnait dans un arrêt (4).

A Arles, le chapitre et la ville entraient en lutte ouverteavec le représentant du Pape qui réclamait les ornements sacrés légués à son Eglise par le Cardinal ; à l'excommunication, les bourgeois répondaient par un appel au roi de France (5). Du moins conservèrent-ils une chasuble ta'iWée dans lacappamai^na d'Aleman, aujourd'hui vénérée dans un reliquaire au trésor de St-Trophime(ô). Outre les cierges toujours allumés autour

(i) Gall. Christ. Nov. Arles, n» 1916, 3714,

(2) Ibid ., n"s 1918, 1919, 3714.; cf. rénumération que donne des miracles d'Aleman l'auteur anonyme cité par le Bollandiste. Acla 55., septembre, V, 460-461.

(3) Aeneas, Opéra, Historia de Europa, cap. XLII ; cf. les citations de Manni, 63-G4.

(4) Gall. Christ. Nov., Arles, no 3341.

(5) Ibid., n° 1920.

(6) Cf. Revue des Sociétés Savantes, II, iS37, p. 190-191.

de son tombeau ([), pèlerins et dévots niultipliaient les ofl'randes en l'honneur du Bienheureux, dont la réputation posthume servit ainsi à payer cette reconstruction du chœur de la cathédrale, que lui-même il avait entreprise ; encore en 1476, quatre commissaires administraient ces fonds pour les chanoines et la ville (2) ; encore le 17 septembre i5o6, plus d'un demisiècle après sa mort, on recueillaità St-Trophimesix livres de cire données par les fidèles en l'honneur, comme on disait, du bienheureux Louis Aleman (3).

C'estqu'il avait été aussitôt béatifié par la voix populaire et que, dès l'année qui suivit sondécès, on n'en parlait plusqu'en faisant précéder son nom des mots Sanctus ou Beatus (4). En 1452, le conseil de ville décida l'envoi en cour de Rome d'un notaire arlésien chargé de demander l'introduction du procès de canonisation (6) •, si l'ambassade eut lieu, elle échoua ; c'était prématuré et l'incendie de Bâle encore trop mal éteint. La dévotion publique, du reste, n'y perdit rien ; on continua d'honorer Aleman comme un saint ; un autel même, en 1475, portait son nom et tel, qui testait cette année-là, regrettait seulement de ne pouvoir fonder une chapellenie en son honneur (6). Très peu après sa mort, une prose avait été composée, qui célébrait ses miracles et lui attribuait la pacification de l'Eglise (7); en de déplorables hexamètres, rédigés sans doute à l'usage des pèlerins, sa gloire était chantée (8j ; en modeste prose, de plus humbles imploraien: ses suffrages (9) et la con-

(1) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1907.

(2) Jbid., nos 1916, 1920, 1922 ; Bibl, d'Arles, ms. i3i, p. 60, 62 ; ms. i35, p. 4.

(3) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1924.

(4) Gall. Christ. Nov., Arles, n" 19 16 ; même chose à Bàle, Bas 1er Chronikcn, II, 16.

(5) Gall. Christ Nov., Arles, n" 1920.

(6) Bibl. d'Arles, ms. i3i, p. 61.

(7) Gall. Christ. Nov., Arles, no 191 5.

(8) Jbid., no 3718,

(q) Ibid., n" J919, "I fine.

fiance qu'il inspirait nous est bien révélée dans la touchante prière, sous forme de lettre, qu'un de ses vieux compagnons adressait au Cardinal (i).

Enfin le jour vint où le Saint-Siège ratifia le verdict populaire : ce fut trois quarts de siècle après la mort d'Aleman, alors que les plus terribles calamités fondaient à la fois sur l'Eglise ; Tannée même, la réforme protestante faisait en Allemagne les progrès immenses qui la conduisaient peu après au triomphe d'Augsbourg et, un mois plus tard, le connétable de Bourbon allait mettre le siège devant Rome, comme pour confirmer les prévisions du Cardinal sur l'italianisation de la Papauté (2), Clément VII se laissa-t-il impressionner par ces circonstances, qui ajoutaient à la réputation du thaumaturge un prestige de prophète ? Céda-t-il simplement aux instances du clergé d'Arles (3), parce qu'au contraire tout péril d'un réveil 4e l'esprit de Bàle avait disparu dans les nouvelles tourmentes ? C'est plus probable et rien ne vise le rôle historique d'Aleman dans la bulle de béatification, du q avril i 627, qui rappelle en termes généraux les miracles et les vertus du Cardinal et autorise le chapitrearlésienàl'honorercommebienheureux (4). En même temps, et c'était une singulière coïncidence, le Pape béatifiait Pierre de Luxembourg, uni depuis longtemps avec Louis par les Provençaux dans une commune dévotion (5), comme lui séparé pendant sa vie de l'obédience romaine, et dont Aleman avait été chargé, à Bâle, de préparer la canonisation.

Immédiatement, les travaux commencèrent à Saint-Trophime et, dès 1628, les ossements tirés du tombeau furent

(i) Ibid., no 3719.

(2) Chose curieuse, Aleman avait un jour, de Bâle, protégé le premier des Borgiaje futur Calixte III (Lettre de Schlick au Cardinal, Cugnoni, 81).

(3) Représenté alors à Rome par Antoine de Castro, procenteur d'Arles [Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1926).

(4) Acia SS. BoUand., juillet, I, 433.

(5) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1923.

places dans une châsse pour y être vénérés des fidèles (i). Cent quatre ans plus tard, l'archevêque Jaubert de Barraut en faisait une première visite afin de les authentiquer, formalité que répétèrent ses successeurs de Grignan, en iG35et 1666, et de Jumelhac, en 1752. Entre temps, la châsse avait été ouverte deux fois sous l'archevêque Forbin de Janson, qui donna des reliques du Bienheureux à l'évêque de Montpellier, comme lui successeur du Cardinal, et à F'rédéric Alamanni, évêque de Pistoie, soi-disant cousin d'Aleman (2), Ce qu'il en reste se vénère aujourd'hui à Saint-Trophime sur l'autel de la troisième chapelle du chœur, du côté de l'épitre. Aussitôt après sa béatification, l'office du Bienheureux fut introduit dans le propre du diocèse d'Arles (3) ; plus tard, il cessa d'être célébré et ne fut repris qu'en 1670, après une interruption qui a été évaluée à un siècle et que, depuis, certains ont attribuée aux soupçons qu'aurait inspirés l'orthodoxie de notre Cardinal. Après la décision prise par le Saint- Siège, pareil scrupule eût été bien étrange (4) et il est plus probable que la célébration de la fête de Louis Aleman tomba lentement en désuétude sous l'action du temps. Sa mémoire, cependant, restait assez vivante dans le diocèse pour que, en 1629, l'archevêque alors siégeant s'occupât de rétablir son culte et que l'historiographe de l'Eglise d'Arles en exprimât le souhait ardent (5). Enfin, le 19 avril 1670, l'archevêque de Grignan, à la requête du chapitre et sur avis de ses suffragants de Marseille, Saint-Paul et Toulon, ordonna qu'à

(i) Ibid., no» 1926-1927 ; Acta SS. Bolland., septembre, V, 437. (2 Acta SS. Bolland., septembre, V, 437-438; cf. Manni,92, 96, 97.

(3) Acta SS. Bolland., septembre, V, 437 ; Gall. Christ. Nov., Arles, nos 3716 et 3717.

(4) Aussi le Bollandiste a-t-il rejeté cette conjecture (septembre, V, 438), à laquelle, cependant, donne quelque apparence la présence sur le siège d'Arles, de 1564 a i6o3, de prélats italiens à qui la mémoire d'Aleman pouvait être peu agréable.

(5) Acta SS. Bolland., septembre, V, 437.

l'avenir on célébrerait la messe du Bienheureux dans l'archevêché, en faisant l'office double de confesseur pontife, sauf une oraison et trois leçons pour le second nocturne, propres à Aleman et dont le Bollandiste a donné le texte ; primitivement solennisée le 16 septembre, jour anniversaire de sa mort, cette fête fut alors fixée au dimanche précédant le 29 septembre (1) ; on la célèbre encore actuellement dans le diocèse d'Aix et d'Arles, le 5 octobre ; elle est double et c'est l'office ordinaire de confesseur pontife. A Montpellier, sa première église, le Bienheureux figura dans le propre, à la date du 17 septembre, jusqu'en 1854. En vertu d'un rescrit de la Congrégation des Rites, du 7 avril 1 832, son office a été également introduit dans le diocèse de Belley (2), où l'on fait aujourd'hui encore mémoire de lui le 14 septembre ; à cet évêché, en effet, a été rattaché Arbent, son lieu natal, où depuis longtemps il est honoré dans l'église paroissiale, qui passe pour avoir été l'objet de ses libéralités (3). D'Arbent son culte s'était répandu dans toute la Savoie, parmi ses compatriotes, même avant la béatification, comme en témoignent les procès-verbaux des miracles accomplis à Saint-Trophime. Jusque sur les confins du Dauphiné, à la Chapelle Blanche, à la fin du XVl^' siècle, on vénérait une image du Cardinal (4) ; à la même époque, une chapelle lui était consacrée en l'église de l'abbaye de Hautecombe, sur les bords du lac du Bourget (3).

(i) IbiJ. ; G.ill. Christ. Nov., Arles, n» 23o2 ; voir aussi à la Bibl. d'Aix le ms. 817.

(2) Revue du Lyoniuiis, 1861, p. 327.

(3) Beyssac, 41, 42.

(4) Mémoires de V Académie de Savoie, 3e série, VI, 681.

(5) Guichenon,///5/. de Bresse, 5; cf. Monod, 127, qui relate une fausse tradition selon laquelle Aleman serait mort à Hautecombe; cf. ActaSS. Bolland., septembre, V, 457.

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