‹ Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schismeChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Louis Aleman au concile de Constance et à la cour de Martin V. — La Chambre apostolique.

Lorsque le concile de Constance eut décidé la déchéance de Benoît XIII, qui refusait d'abdiquer, la première partie de sa tâche était achevée. Assemblé pour mettre fin au grand schisme, il s'était d'abord et nécessairement attaché à rendre l'union possible en éliminant les trois prétendants à la tiare. On sait après quelle lutte Jean XXIII, le successeur du pape élu à Pise dans une première tentative d'accord, avait été déposé. Grégoire XII, le pape de Rome, l'héritier d'Urbain M, avait abdiqué peu après. Quant à Benoit XIII, le pape d'Avignon, son obstination avait provoqué son procès et allait amener sa déposition. Ainsi, après avoir détruit les traces d'un passé de discordes, le Concile pouvait se tourner vers l'avenir.

C'est alors qu'éclatèrent les dissentiments inévitables dans une assemblée composée d'éléments aussi disparates, séparés par les préjugés nationaux et les traditions opposées des anciennes obédiences qu'il s'agissait de fondre. Tout le monde s'était entendu pour faire place nette en écartant du Saint- Siège les trois compétiteurs -, qu"allait-on faire ensuite ? Selon

l'avis unanime et le programme du concile, il restait, d'une part, à élire un pape qui, enfin, serait incontestablement le successeur de saint Pierre et, d'autre part, à réformer l'Eglise où les abus, aggravés par le schisme, appelaient d'énergiques remèdes. La seule question était de savoir comment on y procéderait.

D'après les uns, si le Concile commençait par faire un pape, il sacrifiait la réforme; de cette élection, disaient-ils, l'effet serait si grand que la mission du Concile passerait pour terminée, sa dispersion s'en suivrait fatalement ou, du moins, son autorité serait trop diminuée pour qu'il pût réorganiser l'Eglise. Surtout, à les entendre, le pape qu'on élirait, quel qu'il fût, serait nécessairement le premier adversaire de la réforme; on devait donc mettre à profit une circonstance unique, la réunion d'un Concile œcuménique pendant la vacance du Saint- Siège, pour mener à bien l'œuvre immense de la réforme et ne nommer un pape qu'ensuite, lorsque, par de sages dispositions, on l'aurait mis hors d'état de nuire.

Cette manière de voir était si juste qu'en effet Martin A' devait écarter la réforme et dissoudre le concile avant qu'il eût fait autre chose que des projets. Mais l'autre parti s'inspirait mieux des traditions catholiques en soutenant que le premier besoin de l'Eglise, c'était un Pape ; la plus triste de ses difformités, le plus grand des abus, c'était que, depuis bientôt un demi-siècle, un pontife reconnu par tous les fidèles ne s'était pas assis sur la chaire de saint Pierre ; qu'on s'empressât d'v pourvoir et ensuite, de concert avec le nouveau pape, on travaillerait à la réforme.

Ainsi le concile se divisait en deux partis : l'un voulait qu'on ne fit rien avant d'avoir élu un pape, et beaucoup cachaient sous cette opinion l'espoir d'esquiver la réforme; l'autre demandait que l'on s'occupât d'abord de réformer, dissimulant mal d'ailleurs son intention de porter par là un coup irrémédiable à la traditionnelle autorité du Saint-Siège.

Du parti de la réforme préalable, le roi des Romains était le

chef. On sait de quelle influence Sigismond jouissait au concile, dont il suivait les travaux: et qui siégeait sur terre d'Empire ; le malheureux état de la France ne permettait pas alors à Charles ^^I de tenir à Constance le rang que les traditions de sa race lui auraient assigné ; à la vérité', c'étaient l'i science française et l'Université de Paris qui primaient au concile, mais tout l'honneur de la protection et de la direction appartenait à Sigismond à qui le succès tournait un peu la tète. Persuadé qu'il était le maître de l'Fglise, il exerçait sur les Pères une pression éhontée et, s'il retardait l'élection du pape, c'était pour gouverner plus longtemps le concile et mener à son gré l'œuvre de la réforme (i). Allemands et Anglais opinaient avec lui.

Le parti adverse avait à sa tête la majorité des cardinaux. Le sacré collège était alors le plus frappant svmbole du schisme, composé de membres nommés par les trois papes rivaux; ces éléments hétérogènes étaient unis par un sincère désir de pacifier l'Eglise, mais aussi par le besoin de s'entendre pour défendre les prérogativesde leur dignité, ainsi que celles du pape dont ils étaient, pendant une vacance, les défenseurs naturels. Rien de plus simple que leur antagonisme avec le roi des Romains, puisque la direction du concile devait appartenir à lui ou au sacré collège. Longtemps, la situation des cardinaux à Constance avait été très délicate : soupçonnés d'avoir favorisé les manœuvres de Jean XXIII, accusés de chercher à dissoudre le concile, passant pour ennemis de la réforme à faire, il n'était pas d'avanie que ne leur eût infligée la majorité des Pères, animée de la plus hostile méfiance contre le haut clergé (2). Leur position toutefois s'était améliorée pen-

11) Valois, IV, 3S5-385; on y trouve l'analyse d'un pamphlet français où il V a beaucoup de vrai sur l'odieuse conduite de Sigismond envers Jean XXIII et envers la France, sur les spoliations dont il s'était rendu coupable au détriment de nombreux ecclésiastiques venus sur la foi de ses promesses, sa tenue indécente et ses façons quémandeuses.

(2) Bernhardt, 6, 9, i3-i5, nj; Pastor, I, i56. On disait au concile :

dant le voyage que Sigismondfit en France et; depuis, ilsavaient su mettre à profit les rivalités nationales (i). A leur avis, que le premier devoir des Pères était de donner un pape à l'Eglise, ils avaient rallié les nations italienne, espagnole et française. Celle-ci co:T!ptait, il est vrai, quelques-uns des plus hardis réformateurs, mais on s'y méfiait à» bon droit de Sigismond, qui venait de paver par une alliance contre elle, avec l'Angleterre, la généreuse hospitalité de la P>ance; on y estimait que l'élection d'un pape e'tait nécessaire pour contrebalancer l'influence du roi des Romains, et qu'au contraire entreprendre d'abord la réforme sur les détails de laquelle on ne s'entendait point, c'eût été courir au devant des discordes et de la dispersion du Concile avant l'union accomplie (2).

Bien entendu, on ne parle ici que de l'attitude généralement adoptée par chaque nation ; le principal auxiliaire de Sigismond dans sa campagne contre les cardinaux était précisément un Français, haut prélat lui-même, JeanMauroux, patriarche d'Antioche (3). Ancien confident de Benoît XIII, qu'il avait servi contre la France, cet ambitieux personnage avait d'abord, à Constance, soutenu Jean XXIII ; mais bientôt, mieux avisé, il s'était jeté à corps perdu dans le parti du roi des Romains : comme président de la nation française et membre principal de la commission générale du Concile, il usurpait un pouvoir dont les Pères n'avaient jamais entendu l'investir; son arro-

a Receprum pro stomacho Sancti Pétri et reformatione totali ejusdem : racine XXIV cardinales, centum archiepiscopos et prelatos, totidem de qualibet natione, et de curialibus quantum habere potes; immergantur in aqua Rheni et ibidem submersi per triduum maneant; eritque bonum pro stomacho Sancti Pétri et totali ejus corruptione removenda ».

(1) Bernhardt, i3, 20.

(2) Valois, IV, 386-388; cf. Chronique du Religieux de Saint-Denys, éd. Bellaguet, de la collection des documents inédits, VI, Paris, i852,

(3) Jean Mauroux, sacristain de Maguelone, chanoine de Saint- Augustin, docteur en décrets, chapelain et référendaire apostolique, nommé patriarche d'Antioche par Benoît XIII le i3 novembre 1408.

gance, ses complaisances pour Sigismond et les Anglais irritèrent si bien ses compatriotes que, vers le mois de mai 141 7, ils l'expulsèrent de leur nation, mais le roi des Romains leur imposa sa présence en l'y nommant son lieutenant. Par la parole, la plume et à coups de poing, dit-on, il intervenait sans cesse ni mesure dans les discussions et dirigeait contre les cardinaux des voies de fait ou des manœuvres parlementaires que, jusque-là, on avait su faire avorter. Du remuant patriarche, qu'on soupçonnait d'ambitionner la papauté, l'influence était d'autant plus redoutable qu'il administrait la Chambre apostolique ; en quittant l'Allemagne, en effet, deux ans auparavant, le camérier François de Conzié avait délégué ses pouvoirs pour Constance à Jean Mauroux, dont la réputation n'était pas encore faite ; par une arrestation arbitraire, qu'il ordonna en cette qualité de vice-camérier, le patriarche mit bientôt le comble à son impopularité (i).

Telle était la situation lorsque, le 29 mai 141 7, les cardinaux prirent l'offensive ei présentèrent un projet pour l'élection pontificale, en demandant qu'on y procédât sans retard. La discussion s'échauffa rapidement ; le sacré collège, cependant, gagnait du terrain et, à la tin de juin, c'est de concert avec les trois nations latines qu'il déposa un nouveau mémoire en vue de hâter l'élection, protestant en même temps que le roi des Romains n'avait aucun droit de rien prescrire en matière ecclésiastique (2).

Cette audace inquiéta Sigismond contre qui, d'ailleurs, ses allures dominatrices ralliaient une opposition tous les jours grandissante (3); il craignit, s'il persistait à combattre les cardinaux, d'être vaincu et de voir l'élection pontificale se faire contre lui. Or, il avait grand besoin, pour les affaires

(i) Valois, IV, 379-383, 395; Hefele, VII, 3o8.

(2) Bernhardt, 22 ; Hefele, VII, 3o9-3ii ; Aschbach, II, 269.

(3) Bernhardt, 22, 24 ; Valois, IV, 393 et s.

intérieures de l'Empire que déchiraient les hérésies, d'un pape qui lui fût favorable. Ne pouvant l'emporter de haute main, il fit sonder le sacré collège afin de savoir s'il consentirait à traiter avec lui et les cardinaux acceptèrent, tout en se maintenant sur un terrain assez vague pour réserver leur liberté d'action. Le 12 juillet, un accord fut passé par écrit entre eux et le roi des Romains; il était convenu qu'aussitôt après la déposition de Benoît XIII, on étudierait la réforme de l'Eglise in capite et qu'ensuite on élirait un pape avant de procéder à ia réforme /;/ inembris (i).

Quelle que fût sa confiance dans cet arrangement, Sigismond en profita pour quitter Constance quelques jours ; il fut à Marsbourg et y demeura jusqu'au 25 juillet, que les cardinaux l'envoyèrent prier par deux des leurs de revenir au concile pour assister à la déposition de Benoît, fixée au lendemain. L'un des envoyés, Pierre d'Ailly, avait été particulièrement haï du roi des Romains; mais depuis le traité conclu, les rapports étaient bons et les délégués du sacré collège furent gracieusement reçus. Il semblait que l'entente fût définitive. Elle était seulement apparente et bien fragile; le jour même, 25 juillet 1417, où Sigismond revenait à Constance à la prière des cardinaux, il y arrivait un jeune docteur en décrets. dont la personne allait remettre aux prises le roi des Romains et le sacré collège. C'était maître Louis Aleman, qui venait d'Avignon, porteur de lettres du camérier de l'Eglise, en vertu desquelles le patriarche d'Antioche était destitué et le nouveau venu, à sa place, nommé vice-camérier (2).

Le futur cardinal, dont nous venons de voir l'entrée dans la vie publique, était né environ en 1 Sqo (3), à Arbent en Bu-

(i) P^inke, 212; Bernhariit, 24; Valois, IV', 383. (i) Finke, 2i3.

(3) C'est du moins l'opinion généralement adoptée comme par Manni, p. 4, et le Gall.Christ.Nov., Arles, c. 787; elle est fondée sur la bulle

gey (i).Son grand-père, Pierre Aleman, chevalier, qui portait de sable à un lion d'argent couronné et armé de gueules, était vassal des sires de ThoireetVillars pour sa châtellenie d'Arbent.Deson mariage avec Pétronille Chatard il eut un fils, Jean Aleman, seigneur d'Arbent et de Coiselet (2), qui épousa Marie de Châtillon de Michaille en 1374 et dont notre personnage fut le dernier-né. Les deux frères aînés, Pierre et Jean, chevaliers, héritèrent de la châtellenie d'Arbent, pour laquelle ils firent hommage encore en 1397 au sire de Thoire et Vilhrs ; par contrat de 1402 le pa^'s passa au comte de Savoie, qui les confirma dans leur office et les Aleman devinrent ainsi des sujets savoyards (3). Le troisième fils, Gallois, nommé par le

de béatification d'après laquelle Aleman serait mort en i45o, iàgé d'environ 60 ans. A ce texte, le Bollandiste (Acta SS. Bolland., sept., V, 437, 440) oppose l'office du Bienheureux où il est dit qu'il serait mort à l'âge de 69 ans, version que le même auteur appuie de deux autres faits, l'un, que les parents du cardinal s'étaient mariés en 1374; l'autre, que Louis fut évoque dès 1418. Le premier argumentest faible, le second se retourne directement contre le Bollandiste : en son temps et avec les protectior.s dont il jouissait, il n'est pas vraisemblable qu'Aleman ait attendu jusqu'à environ 40 ans un siège épiscopal; nous savons, d'autre part, qu'il prit son doctorat entre 1409 et 1414 (G^jU. Christ Nov., Arles, no* 1843, 1844), ce qui rend inadmissible la date proposée par le Bollandiste.

(i) Ain, arr. Nantua, canton d'Oyonnax.

(2) Hameau de Matafelon, Ain, arr. de Nantua, canton d'Izernore.

(3) Pour lagénéalogie et l'histoire des Aleman. voir les preuves présentées au Chapitre de Lyon par Gallois Aleman (Arch. dép. Rhône, Act. Capit.,V,fo 3i)et Guichenon.H/.v/on-f de ii/-é'55e',4epartie,p.3 ; Guigue,au mot Arbent ; Arch. dép. Côte-d'Ur, B. 1 0454, 10459, 10460 et B. 672 1 et s. 11 est oiseux de discuter si, comme l'ont affirmé Guichenon, Histoire de Bresse, 4e partie, p. 3, et Guy-.AUard, Dictionnaire du Dauphine publié par H. Gariel, Grenoble, 1864, 1,22, les Aleman d'Arbent appartiennent à la « terrible queue » des Aleman du Dauphine. Une autre opinion a rattaché notre cardinal à une famille cadette des barons de Faucigny, branche qui, du château de St-.Ieoire (Hte-Savoie, arr. Bonneville) aurait pris le nom d'AIeman de St-Jeoire (Grillet, III, 290) ; mais il a été prouvé que cette famille n'a jamais existé et qu'il n'y a eu en

pape, en 1392, au Chapitre de L3'on, mourut trois ans plus tard(i).

Ainsi les Aleman d'Arbent étaient apparentes aux bonnes familles de Buge}^ et à quelques maisons savo3'ardes, aux Chisse', aux Verbouz, auxGroslée; ce n'étaient toutefois que de petits gentilshommes et, réduitau seul concours desa famille directe, Louis n'aurait jamais atteint plus haut que le chapitre de Lyon ou de Genève, Heureusement, il sut inspirer une affection particulière à son oncle le camérier, François de Conzié(2),

Savoie qu'une famille Alamand, à laquelle Louis n*a certainement pas appartenu (Foras, I, 7 etSj. Il faut attribuer cette fable au désir de certains auteurs de faire de notre cardinal un Savoyard de Savoie; d'autres, pour mieux en faire honneur à la monarchie piémontaise, ont voulu le rattacher à une famille Aleman, venue d'Allemagne au temps des Othon et établie à St-Michel dans le marquisat de Saluces (Monod, 124; cf. délia Chiesa, Corona reale di Savoia, Cuneo,i655, I, 465). Plus fabuleuse encore est la tradition recueillie par Manni, qui rattache le cardinal aux Alamanni, illustre famille de Toscane, à un membre de laquelle il dédia sa biographie (Manni, p. VI). Cette opinion ne présente pas la moindre vraisemblance et tombe devant ce fait que le cardinal toscan Alamanni, contemporain de Louis, n'eut jamais avec lui la moindre relation.

(i) Beyssac, 10 et 11.

(2) Comment Louis Aleman était-il son neveu, même en donnant à ce mot son sens le plus étendu, je n'ai pu le découvrir. Le fait est cependant trop souvent affirmé dans les textes pour être contestable. On l'expliquerait facilement en admettant, avec plusieurs auteurs, que le père du cardinal aurait épousé en secondes noces la sœur de François deConzié, Marguerite, fil'e de Pierre, seigneur de Conzieu (Conzieu, Ain, arr. et canton de Belley; ce second mariage est admis par Saxius, p. 345; Manni, p. 5 ; Foras, II, p. i58), et que Louis serait né de ce second mariage.

Il est malheureusement difficile de se ranger à cette hypothèse en présence de la preuve faite par notre cardinal à son entrée au Chapitre de Lyon; il se contenta, en effet, de prouver par témoins qu'il était frère germain de Gallois Aleman, dont la preuve, plus explicite, présentée quelques années auparavant, établissait la filiation (Arch. dép. Rhône, fonds du Chapitre, Act. Capit., V, f" 5i et VU, fo 86). Ainsi Louis»

Ce prélat est un type intéressant du grand seigneur ecclésiastique, tel que l'avaient fait les troubles de l'Eglise. Aucun pays n'avait profité du schisme d'Avignon autant que la Savoie; Robert de Genève, devenu Clément VII, combla ses compatriotes, qui tinrent à sa cour la place réservée aux Italiens dans la curie romaine. C'est par lui que François de Conzié, docteur en droit, chanoine de Chartres, auditeur des causes apostoliques, fut promu, en i38o, à l'évcché de Grenoble et, trois ans plus tard, était fait camérier. Cette situation était difficile au milieu des troubles qui agitaient alors l'Eglise et le ro3'aume de France,, mais Conzié 3'^ acquit une notoriété et une influence que ses prédécesseurs n'avaient pas connues; d'importantes missions lui furent confiées et, à mesure que le désordre augmentait, son rôle allait en grandissant. En m.ême temps, il passait du siège de Grenoble à celui d'Arles et ensuite à l'archevêché' de Narbonne. Dans sa charge de camérier, il fut confirmé par Benoît XIII, dont il abandonna l'obédience avec le concile de Pise, et ensuite par Alexandre V et Jean XXIII, Chargé par eux de gouverner Avignon, il exerça une autorite' souveraine; par ce temps d'incertitude, d'instabilité, de tiares mal établies, en gardant ses fonctions tout près de cinquante ans, le camérier devint une sorte de puissance indépendante et son adhésion aux papes douteux qui se succé-

comme Gallois, aurait eu pour mère Marie de Châtillon de Michaille. Mais ni par les Aleman, ni par les Châtillon de Michaille, on ne lui trouve une parenté avec François de Conzié. Il est vrai que Marie de Châtillon de Michaille, fille de Béatrix de Chissé, était la nièce de Rodolphe de Chissé, qui fut évêque de Grenoble et archevêque de Tarentaise et dont F'rançois de Conzié a toujours passé pour être le neveu; là peut être le lien qui l'unissait à Louis Aleman, mais la difficulté subsiste, puisqu'on ignore comment François de Conzié était neveu de Rodolphe de Chissé ; la généalogie de cette famille de Chissé est d'ailleurs inextricable, au témoignage des meilleurs auteurs, et M. de Foras a même suggéré que le nom de famille de François de Conzié serait douteux et qu'il pourrait bien être un Chissé (Foras, II, 43, 60). Sans le suivre sur ce terrain, retenons que François de Conzié

daient leur était si précieuse, que chacun s'empressait de renouveler ses pouvoirs (i).

Cette influence, François de Conzié la mit au service de son neveu et lui fit faire un rapide chemin ; à l'Université d'Avignon, auprès de son oncle. Louis étudia le droit ; bachelier en décrets dès 1403, il était licencié quatre ans plus tard et docteur en 1414(2). Son oncle lui conféra directement ses premiers bénéfices en lui donnant, danr. son église de Narbonne, un canonicat et la paroisse de Gruissan •, par son influence, qui s'étendait sur toute la vallée du Rhône, il lui obtint encore un canonicat à Valence, un autre à Carpentras et un quatrième à L3^on ; dans cette église, Louis fut, en outre, custode et archidiacre à Valence (3).

Telle était sa situation en 140g, lorsque, âgé d'environ vingt ans, il assistait avec son oncle au concile de Pise. De cet entassement prématuré de dignités il ne siérait pas de faire un grief au futur champion de la réforme ; si contraire qu'il fut aux canons et aux intérêts de l'Eglise, l'abus était trop général et Aleman trop jeune pour qu'on lui puisse reprocher d'en avoir tiré parti. A Pise, l'oncle et le neveu mirent encore à profit les bonnes dispositions du nouvel éludes cardinaux, et Alexandre V lui conféra un canonicat dans l'église de Baveux ; peu après, le 4 août 1409, à la prière de son oncle, ainsi que la bulle le rapporte expressément, il obtenait du même Pape

pouvait être, par les Chissé, un cousin germain de Marie de Chàtillon de Michaille et ainsi l'oncle à la mode de Bretagne de Louis et, d'autre part, il est possible que, pour gagner du temps, on ait inexactement présenté notre cardinal à Lyon comme frère germain de Gallois Aleman et qu'il fût bien au contraire îe fils d'une Marguerite de Conzié.

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, no» )6S8, 1689, 1694, 1695, 1709, 1710, 3874; Mugnier, les Confié et les Montjort, 403 et s. ; Valois, II, 425 ; III, 5, 10, 202, etc. Le successeur de Conzié comme camérier dans l'obédience de Benoît XIII après 1409 fut Louis, évèque de Majorque.

(2) Gall. Christ. Nov. Arles, no* SSjS, 1843, 1844.

(3) Gruissan, Aude, arr. Narbonne, canton de Coursan. Gall. Christ. Nov., Arles, n» 1843.

la prccentorerie de Narbonne, siège archiépiscopal de Conzié. A CCS dignités, il passe pour avoir joint l'abbaye de Saint- Pierre-de- la-Tour, au diocèse du Pu}', dont il aurait été titulaire jusqu'au milieu de l'année 1417(1).

Des la fin de cette même année, à son nouveau titre de vicecaméricr il ne joignait plus que son grade de docteur et sa qualité de custode à L3'on (2), soit que, pour l'ampleur des revenus et l'illustration du Chapitre lyonnais, il tînt davantage à cette dignité, soit qu'il eût, dès lors, abandonné les autres. Par bulle de Benoît XIII, en 1405, il avait été nommé à la première place à vaquer dans l'Eglise de L3^on où, l'année suivante, en conséquence, il avait succédé au custode Estorge Verâ, décédé. Reçu d'abord par procureur, il se présenta en personne le 20 décembre 1406 pour prêter serment et commencer sa première résidence à la date fixée par les statuts, à la veille de Noël ; mais, un mois plus tard, dispensé de résider à cause de ses études et par égard pour son oncle, il quitta Lyon pour ne plus reparaître que quelques jours dans sa stalle, en 1407 et en 1408. Ses fonctions de custode étaient remplies par un procureur, mais il en garda le titre jusqu'à sa promotion à l'évêché de Maguelone, en juin 1418 (3).

C'est donc en Avignon, à la cour de Benoit XIII, qu'Aleman vécut ses premières années. Outre son oncle de Conzié, d'autres Savoyards s'intéressaient à lui, comme le cardinal Amédée de Saluces, son collègue au chapitre de Lyon, dont il passe pour avoir été le familier; le cardinal Antoine de Chalant et le fameux Jean de Brogn}', cardinal d'Ostie, chef du sacré collège (4).

(i) Gall. Christ., II, 754 ; Beyssac, 23, 24. On a longtemps dit que Louis avait été abbé de Tournus au diocèse d'Autun ; c'est une erreur. Gall. Christ., I, 582 ; IV, xix ; Cliifflet, Histoire de r Abbaye royale et de la ville de Tounius, Dijon, 1664, p. 223.

(2) Gall. Christ. Nov. Arles, n** 34.^4 et s.

(3) Gall. Christ. Nov. Arles, iio^ SSyS, 3876, 3469 ; Beyssac, i3 à 25.

(4) Monod, 124; Acta SS., BoUand., sept., V, 440; Mémoires Acad. Chablaisienne, IK, 64.

La vie était alors singulièrement agitée dans le Comtat, et c'était une étrange e'ducation pour vm jeune prêtre : son âme en devait rester trempée pour toutes les luttes, mais on ne saurait s'étonner qu'il n'}^ ait pas puisé le respect absolu de la papauté et de ses prérogatives. La jeunesse de Louis le réduisait nécessairement au rôle de spectateur, et nous n'avons pas à raconter les tragiques événements qui secouèrent alors l'Eglise et semblaient capables de la déraciner, qui faisaient passer tour à tour la souveraineté temporelle des trains du pape à celles de la ville ou d'un aventurier et ce qui restait de l'autorité spirituelle, niée dans les pays même de l'obédience, des mains de Benoît XIII à celles d'un sacré collège impuissant et déconcerté. Lorsque, en effet, les cardinaux d'Avignon se furent résolus à abandonner leur Pape récalcitrant, et mis d'accord avec les cardinaux de l'obédience romaine, ils se rendirent à Pise pour les y rencontrer, dans l'espoir que la fusion des deux sacrés collèges amènerait l'union dans l'Eglise. Avec son oncle, Louis les accompagna ; à Pise, il assista aux discussions qui précédèrent la déposition des deux rivaux, Grégoire XII et Benoît XIII, aux récriminations, aux dénonciations, enfin, à l'élection d'Alexandre V, dont aussitôt, avec ses protecteurs, il reconnut l'autorité et reçut les faveurs. Le concile clos, en novembre 1409, Conzié quitta Pise, chargé par le Pape d'aller en France hâter la rentrée des sommes restées dues à la Chambre apostolique ; sans aucun doute, Aleman le suivit; il fallut alors reprendre Avignon sur les troupes de Benoît XIII, qui résistèrent plus d'un an ; enfin, en novembre 141 1, Conzié réintégra le palais des Papes (i). Pendant ces deux années de désordre, Louis s'était initié au maniement des affaires, comme délégué du cardinal Pierre de Thury, légat d'Alexandre V en France et en Provence (2).

(i) Gall. Christ. Nov. Arles, n" 1843 ; Valois, IV, 170 et 178. (2) Valois, IV, 161 ; Ciaconius, II, 682 ; la délégation d'.\leman est du 6 août 1410, Bibl. Arles, ms. i35, f» i.

Il reprit alors auprès de son oncle sa résidence d'Avignon, que coupèrent quelques voNages, un séjour à Lyon en avril 1412 (i), une mission à Marseille en septembre 1414, pour y passer en revue la flotte chargée d'aller prendre en Italie le Pape qui songeait à se rendre à Constance par la France (2), une course en Savoie, la même année, comme exécuteur testamentaire d'Etienne de Menthonex, viguier de Morna}^ en Chablais, son parent (?). La situation du Comtat était moins troublée, depuis l'éloignement définitif de Benoît XIII. Mais l'obstiné personnage prétendait toujours ètrelevrai successeur de saint Pierre, comme Grégoire XII en Italie, et vainement, à la mort de son pape Alexandre V, l'obédience de Pise avait élu Jean XXIII, aussitôt reconnu par Aleman et ses protecteurs. On avait abouti seulement à faire trois papes au lieu de deux. Un nouvel effort amena la réunion du concile de Constance, dont l'ouverture se fit le 5 novembre 1414. Louis n'y assistait point et ne quitta sans doute Avignon qu'avec son oncle de Conzié, qui parvint à Constance le 17 février 1415 (4). Tandis que le camérier, qui siégeait comme archevêque à Narbonne, prenait au Concile une attitude conforme à celle de ses amis du sacré collège (5), Aleman, incorporé parmi les docteurs en décrets (ô), assista, en simple spectateur, à l'effervescence que produisit, le 20 mars, l'évasion de Jean XXIII et à l'essor donné par cet événement aux prétentions concilaires les plus radicales. Ainsi se complétait son éducation.

(i) Beyssac, 19.

(2) Valois, IV, 245, n. 4.

(3) Arch. du Vatican, Reg. 69 de Benoît XIII, (" io5.

(4) Conzié partit d'Avignon le 12 janvier ; le 10 décembre précédent Aleman y était encore (Valois, IV, 259, n. 2 ; Gall. Christ. Nov. Arles, no 1844; Finke. 258).

(5) Valois, IV, 283, n. 3.

(6) Richental (U. von), Chronik des Constan^er Concils, Tubingue, 1S82, p. 188.

Peu après, à la fin de mai 141 5, le camérier, vicaire-général du Comtar, quitta Constance afin de rejoindre son poste et le 17 juin il rentrait dans Avignon (i). Très certainement, Louis le suivit et sans doute aussi dans le voyage que fit Conzié, la même année, à Narbonne, sa ville archiépiscopale, où il accompagna le roi des Romains, venu jusque-là d'Allemagne pour conférer avec l'irréductible Benoît XIII et l'amener à une abdication (2); après d'inutiles négociations, on décida les partisans du schismatique à l'abandonner et Sigismond gagna Paris, tandis qu'Aleman avec son oncle retournait au palais d'Avignon, à la fin de l'année 141 5 ; il avait assisté à toutes les humiliations de la papauté.

Quelle était alors la position de Louis à Avignon ? Aucune de ses dignités ecclésiastiques n'appartenait à ce diocèse et il n'y en avait point, d'ailleurs., dont, suivant les idées de l'époque, l'exercice personnel pût convenir à une juste ambition. Il ne semble pas, d'autre part, qu'il fût employé sous les ordres de son oncle, ni dans l'administration du Comtat, ni à la Chambre apostolique. Peut-être était-il professeur de droit à l'Université d'Avignon, dont son protecteur, le cardinal de Saluces, était l'un des bienfaiteurs (3). A l'appui de cette hypothèse, on a rapporté, sans le prouver, que, dès lors, Aleman avait mérité par ses études d'être compté au nombre des grands savants du temps (4). En outre, dans un document de 141 7, il est qualifié de très excellent professeur de décrets et la même année nous voyons qu'il intervint en faveur d'un étudiant d'Avignon (5).

(i) De Loye, 246 ; le 28 mai, Conzié était encore à Constance Valois, IV, 383, n. 2).

\2) Pour la présence de Conzié aux conférences de Nai bonne, von der Hardt, II, 522.

(3) Fournier, Les Statuts et Privilèges des Universités fr^inçaises, II, Paris, 1891, p. 383.

(4) Monod, 124.

(5) GjU. Christ., II, 754 ; Mémoires de l'Acjd. CJuibLi- sienne^ IX, 64.

Quoi qu'il en soit, c'est dans cette ville qu'il se trouvait, au commencement de l'été 1417, lorsqu'v arriva un messager des cardinaux réunis au concile, chargé par eux de demander au camérier la destitution de son lieutenant à Constance, le patriarche d'Antioche, leur ennemi déclare'. Conzié, dont l'origine et les tendances faisaient un allié du sacré collège contre le roi des Romains ([), n'hésita pas à révoquer le patriarche et, pour lui succéder, désigna son neveu. Le début était beau et, quand il prit la route de Constance. Aleman marchait aux plus grands honneurs. Il avait quitté son oncle pour ne plus le revoir, mais il emportait d'Avignon d'inelfaçables souvenirs sur lesquels il allait régler sa vie entière.

Arrivé à Constance, le 25 juillet 1417, le nouveau vicecamérier fit aussitôt réunir les clercs de la Chambre apostolique et, devant eux et les cardinaux convoqués, il présenta les lettres de son oncle et se fit reconnaître ; immédiatement après, il notifia sa révocation au patriarche d'Antioche. La nouvelle fit rumeur au concile ; l'opinion générale était favorable à maître Louis, car on haïssait communément Jean Mauroux ; plus que personne, les cardinaux se réjouissaient. Pour Sigismond, il se crut joué, entra en fureur et fit porter au sacré collège par de grands seigneurs ses plaintes et ses menaces : à son sens, la destitution de son f^ivori était une trahison, une infraction déloyale faite par les cardinaux à la convention récemment passée avec lui ; le roi des Romains réclamait la réintégration immédiate du patriarche dans ses fonctions et ses ambassadeurs ne dissimulèrent point que, si le nouveau camérier était maintenu, le sacré collège pouvait s'attendre au pire. Les cardinaux répondirent qu'on les accu-

(i) Cf. sa lettre familière adresse'e aux cinq cardinaux de Brogny, d'Ailly, Fillastre, de Chalant et Saluces qui, précisément, en mars 141?. avaient pris l'initiative d'une entente entre la nation française et le sacré collège contre l'omnipotence de Sigismond (Von der Hardt, II, 5-22 ; Valois, IV, 282).

sait bien à tort d'avoir manqué à leurs engagements ; qu'en effet, ils avaient envoyé à Avignon, pour obtenir la révocation dont on se plaignait, bien avant leur entente avec Sigismond, datée seulement du 12 juillet, et la nomination d'Aleman était antérieure ; qu'ils n'avaient aucunement le pouvoir de rapporter une décision du camérier \ qu'enfin le roi des Romains voulût bien considérer tous les torts du patriarche. Les Espagnols, les Italiens et les Français députèrent alors aux cardinaux pour les féliciter de leur part à l'arrivée de maître Louis et les prier de persévérer dans leur attitude en s'opposant constamment à la réintégration de Jean Mauroux. Ainsi, en se présentant à Constance, Aleman avait rompu l'entente éphémère du sacré collège et de Sigismond ; les deux partis se retrouvèrent en face; d'un côté, le roi des Romains tentait de retenir à lui les Anglais et les Allemands ; de l'autre, les cardinaux, appu3'és sur les trois nations latines, venaient, par cet acte d'énergie, de grandir leur influence. Sigismond en prévit les conséquences et, excité par le patriarche, il se répandit en menaces contre le jeune Louis, qui dut se cacher quelque temps. Bientôt, d'autres soucis détournèrent l'attention inquiète du roi des Romains et Aleman put exercer librement ses fonctions de vice-camérier ( i).

Profitant, en effet, du prestige que leur valait le coup d'état dont notre docteur avait bénéficié, les cardinaux poursuivaient activement leur campagne en faveur de l'élection pontificale préalable à la réforme. Comment les deux partis intriguèrent et manœuvrèrent ; comment les discussions s'envenimèrent au point que Sigismond aurait employé la force contre le sacré collège s'il n'eût craint un départ en masse des Italiens et des Français; comment, au milieu du fracas de tumultueuses séances, le, roi des Romains perdit peu à peu autorité et partisans; comment, enfin, il dut capituler et consentir à

(i) Plnke, 2:4, 2 1 5.

la réunion du conclave, nous n'avons pas à le conter ici : pour prendre la moindre part à ces événements, que son arrivée avait précipites, Aleman était trop jeune, trop nouvellement venu, trop compromis aux yeux de Sigismond. D'août à octobre 1417, il vécut ainsi sous la protection déclarée du sacré collège, sans sortir de la Chambre apostolique, où son autorité n'était plus contestée. Vainement, son prédécesseur, le patriarche d'Antioche, avait lui-même abandonné Sigismond; en pleine séance on le traitait d'hérétique et son impopularité' resta si grande, après sa volte-face, qu'il ne put reprendre sa place au sein de la nation française, personne n'osant en faire la proposition dans la crainte d'être hué (i).

Après tant de débats, le 3o octobre 141 7, un décret du Concile fixa les règles à suivre pour l'élection pontificale. Restaient à étudier quelques détails, qui furent confiés à des délégués nommés par chaque nation et par les cardinaux ; entre autres décisions, cette commission désigna, pour la garde du conclave, avec de grands seigneurs et quelques prélats, notre vice-camérier. Cette fois encore, Aleman trouva Sigismond contre lui : le roi des Romains, en effet, protesta violemment contre ces nominations et soutint que la garde du conclave le regardait seul, en sa qualité de protecteur du Concile. On craignit un moment que ce nouveau désaccord ne rallumât toutes les anciennes querelles ; c'était le (3 novembre ; le 7, Sigismond céJa (2) et le lendemain, dans la cathédrale, devant les Pères assemblés en leur 41° session, Louis prêta serment d'exercer fidèlement pendant le conclave ses devoirs de garde et de vice-camérier (3). Le même jour, les cardinaux et les trente électeurs pontificaux délégués par les nations s'enfermèrent dans la Bourse de Constance, autour de laquelle Aleman prit

(i) Lenfant, Histoire du Concile de Constance, Soy-SoQ ; Von der Hardt, IV, 1415-1418; Bernhardt, 25-26.

(2) Finke, 282.

(3) Von der Hardt, IV, i^ii, 1462 ; Hefele, VII, 327.

sa faction : sa qualité de garde du conclave était surtout honorifique, mais en tant que vice-camérier il avait une responsabilité plus lourde; c'est au chef de la Chambre apostolique, en effet, qu'il appartenait d'assurer l'ordre et la régularité des opérations autour du conclave fi) ; à lui de veillera tout, même d'examiner les aliments et autres objets qui seraient adressés aux électeurs pontificaux (2). Quelle minutieuse sollicitude il dut apporter à l'exercice de ces fonctions, les circonstances le disent assez: dans les conditions inouïes qui avaient amené la réunion du conclave de Constance, le moindre doute sur sa régularité eût été pour l'Eglise un désastre inimaginable : à la chrétienté anxieuse, il fallait enfin un pape contre la légitimité duquel aucun soupçon jamais ne pût être formulé ; sur cette heure solennelle de l'histoire ecclésiastique Aleman veilla, du 8 au 1 i novembre 141 7, contribuant ainsi à l'extinction de ce grand schisme, que plus tard il allait renouveler.

Le I I novembre, avec la foule pressée autour de la Bourse de Constance, il apprit que l'élection était faite et qu'au sein du conclave, enfermé encore avec ses électeurs, trônait sur un autel, avec la chape et les sandales rouges, ce pape certain, ce pape unique, dont une génération d'hommes avait en vain attendu l'avènement. Princes et prélats de courir à la porte, mais déjà maître Aleman s'était introduit lestement par une fenêtre et ainsi il fut le premier à baiser les pieds de Martin V(3i. Aussitôt après Sigismond entra, éperdu de joie, car il échappait au danger d'un pape français, qu'il avait redouté. Il était une heure de l'après-midi; une heure plus tard, après avoir reçu l'hommage des personnes admises à pénétrer dans le conclave, le nouveau pontife sortit avec ses électeurs et, de la place qu'il occupait dans le cortège, Louis entendit, pour la première fois, ainsi que tous ses contemporains, d'unanimes acclamations saluer un pape incontestable.

(!) Gottlob, 81 ; Phillips, 41G-418.

(2) Von der Hardt, IV, 1472 ; Baluze^ Miscellanea, II, 124.

(3) Finke, 234.

Que pouvait-il augurer de l'élection de Martin V pour l'avenir de la Clirétienté et sa propre situation à la curie ? Odon Colonna, âgé alors d'environ cinquante ans, appartenait à la branche des Colonna de Genazzano, famille illustre par son ancienneté, sa richesse et sa turbulence. Grand seigneur de naissance, il avait reçu une éducation distinguée et, à la cour d'Urbain VI et d'Innocent VII, référendaire et cardinal, il n'avait montré que modestie et bonté, prêtant à chacun son patronage et se tenant aussi éloigné que possible des affaires politiques dont la gestion alors était peu enviable. Il avait gardé même attitude au concile de Pise et, à Constance, il n'eut garde de s'en départir : neutre entre les partis, il s'était acquis la réputation d'un homme aimable, indolent et peu intelligent. Aussi s'était-on aisément mis d'accord sur son nom : sa simplicité, sa sobriété, la pureté de ses mœurs, sa science du droit n'étaient pas de ces qualités qui portent ombrage (i). Il devait, d'ailleurs les conserver sur le Saint-Siège, mais, si on s'imaginait, au sacré collège ou à la curie, que le nouveau pape était homme à se laisser mener, on se trompait: le bon Colonna allait au contraire gouverner d'une main énergique.

Maître Aleman fut sans doute l'un des premiers à s'en apercevoir, car, dès le jour de son élection et pendant près de six années consécutives, il devait vivre constamment auprès du pape. Aussitôt après son avènement (2), Martin lui confirma de vive voix sa charge de vice-camérier et les dignités de chapelain du Saint-Siège, commensal ordinaire et cubiculaire du souverain pontife, avec le rochet, la chape, le chapeau, les clefs et les autres insignes appartenant à ces divers offices. Quelques jours plus tard, le 21 novembre, date même de son couronnement qu'il avait dû attendre pour donner des bulles

(1) Platina, 252; Duchesne, II, 5r5; Muratori, III, part. 3, 859, et XIX, 930; Pastor, 1, iG3 .

(2) Cette confirmation verbale fut faite entre le 1 i et le 20 novembre

« in pnmordio assumptionis nostre 0, aux termes de la bulle qui la

ratifia.

régulières, le pape s'empressa de renouveler cette nomination, ratifiant en même temps tout ce que Louis avait fait à la Chambre apostolique avant l'expédition de cet acte. L'exposé des motifs y est plus long que le formulaire usuel ne le demandait, comme si on eût voulu enlever tout espoir au patriarche d'Antioche; dans cette bulle, le pape rappelle tous les titres d'Aleman,sa science, le dévouement et la fidélité dont il avait donné des preuves aux cardinaux et à Martin lui-même avant son avènement, la commission qu'il avait eue du sacré collège pour gérer la Chambre apostolique, la sagesse qu'il v avait montrée, sa qualité enfin de docteur en décrets et de neveu du camérier(i). Ainsi, dès le premier jour, la situation d'Aleman fut sûre auprès de Martin V, qui n'aurait eu garde, en le révoquant, de désavouer les cardinaux et de mécontenter Conzié, si influent dans le Comtat. Sa faveur auprès du pape, pendant bien des années, ne devait aller qu'en s'aftermissant.

Aussi, est-ce loin des intrigues et tout entier dévoué à ses absorbantes fonctions que maître Louis assista à la fin du Concile, aux manœuvres, aux déceptions que provoqua la discussion de la réforme et son avortement ; à ce résultat négatif, il est sûr que le Pape travailla, mais les dissensions qui s'élevèrent alors entre les nations lui facilitèrent étrangement la tâche, en rendant patente l'impuissance des Pères. La nouvelle de l'évasion de Balthasar Cossa, que les événements pouvaient relever sous le nom de Jean XXIII, décida Martin à brusquer les choses. Après avoir approuvé la convocation d'un concile à Pavie pour l'année 1423, il prononça la dissolution de l'assemblée dont il tenait un pouvoir qu'il entendait exercer sans contrôle.

A sa suite, le 16 mai 141 S, maître Aleman quitta Constance pour l'Italie où le Pape voulait sans tarder rétablir le Saint- Siège sur ses bases traditionnelles. Après les premières étapes,

(i) Gall. Christ. Nov. Arles, no 1845.

Schafîouse et Berne, le cortège pontifical fit halte à Genève, du II juin au 5 septembre (i); Louis put y montrer sa nouvelle grandeur à ses compatriotes de Savoie comme aux ambassadeurs d'Avignon qui vinrent prêter serment à Martin V; c'est aussi à Genève, le 22 juin, qu'il fut pourvu par le Pape de l'évêché de Maguelone (2). Ensuite, avec la curie, Aleman traversa la Savoie et le Mont-Cenis ; bien des années devaient s'écouler avant qu'un autre pape passât les Alpes, l'époque d'Avignon était close et les Italiens, satisfaits, firent à Martin et à sa cour un triomphal accueil. L'expansion de joie chrétienne, qu'avait provoquée en deçà des monts la vue du pape après le schisme, s'accrut à partir de Turin d'un enthousiasme patriotique. Ce furent, dans chaque ville, de solennelles entrées où toutes les pompes de l'Eglise se rehaussaient de l'art, si développé alors en Italie, de la cérémonie et de la mise en scène. Aux portes, les habitants viennent saluer le pape; puis, derrière les confréries et les corporations qui rentrent processionnellement dans la ville en chantant, passe une troupe d'enfants vêtus aux armes pontificales, porteurs de rameaux verts ou de petits drapeaux, qui vont criant « ^'ivelepape! », tandis que les cloches sonnent ; ensuite, on fait défiler les chevaux blancs drapés de rouge, la bannière de la ville, les barbiers du Saint- Père, les écu3-ers d'honneur, chargés de ses chapeaux rouges, le sous-diacre qui porte la croix ; le Saint-Sacrement vient ensuite, sur une mule ou sur un cheval, suivi du sacristain du pape, escorté par des coureurs munis de torches, et puis ce sont les cardinaux qui passent, deux à deux, et le pape, enfin, sur son cheval blanc, accompagné du seigneur de la ville ou des premiers magistrats, à pied , qui portent un dais sur sa tête ; immédiatement après le Saint-Père, avant les patriarches, les prélats, les abbés et le clergé, le révérend Aleman, vice-camé-

(1) Pour l'iiinéraire de Martin \', Revue Savoisienne, i8q3, p. i3ô; Gottlob, 32. " .

(2) Gall. Christ. Nov., Arles, col. 789.

rier de l'Eglise romaine, chevauchait, le bâton à la main^ à travers les rues tendues de toile et jonchées d'herbes vertes (i).

Dans cet appareil majestueux, Louis traversa la Haute-^Italie, par Turin, Verceil, Novare, Pavie, Milan (2). De là, l'itinéraire normal était par Bologne, mais la turbulente cité, alors en révolte contre le Saint-Siège, contraignit Martin V à passer par Mantoue. Dans cette ville, le -20 novembre, des propres mains de Martin V, Aleman fut sacré évêque de Maguelone (3). Après un long séjour à Mantoue, on en partit le 7 février 14 19 et, par Ferrare, Ravenne et Forli, le cortège pontifical parvenait le 26 à Florence.

C'était une hospitalité d'un an et demi que le Pape venait demander à la Seigneurie. L'heure, en effet, n'était pas propice pour aller à Rome, encore infestée du désordre où si longtemps elle avait vécu, à la faveur de la faiblesse des derniers papes et de la vacance du Saint-Siège. Au contraire, à Sania- Maria-Novella où il prit logement, Martin V était bien placé pour aviser aux premières mesures que demandait l'état déplorable du patrimoine et préparer méthodiquement les voies de son retour dans la capitale.

Auprès de lui, à Florence, Aleman s'initia à la plus délicate partie de ses fonctions de vice-camérier, à l'administration temporelle des États pontificaux, qu'il fallut reprendre ville à ville aux usurpateurs et aux aventuriers pour y réorganiser l'autorité du Saint-Siège; il eut ainsi à installer des recteurs et vicaires constitués ou confirmés par le Pape, à traiter avec les condottieri qui se mettaient à son service, à restaurer partout la souveraineté de l'Eglise en assurant en même temps la perception de ses revenus (4), tâche immense et difficile après

(i) Muratori, III, 2c partie, 80S-810 ; XIX, 888 et pSô.

(2) Pour l'itine'raire de Martin V en Italie, Gottlob, 32; Muratori, XIX, 5o, 888,930, 957.

(3) Gall. Christ. Nov. Arles, col. 789.

(4) Theiner, n» 167 et s.

l'anarchie si longtemps maîtresse; son expérience précoce y avait préparé notre jeune Bugistcqu'autrement la tumultueuse Italie aurait pu à bon droit effrayer. De l'habile Martin, en même temps, les succès se multipliaient au point que le prestige qu'il rendit ainsi à la papauté effaça longtemps, dans l'àme d'Aleman, le souvenir des humiliations qu'auparavant il avait vu infliger à la tiare. C'est à Florence, de la haute place qu'il tenait à la curie, qu'il contempla tour à tour, prosternés aux pieds du Pape, les derniers cardinaux de Benoît XIII ; Balthasar Gossa, l'ancien Jean XXIII, et Braccio de Montone.le plus redoutable des aventuriers dont les bandes de'vastatrices couraient le Patrimoine.

Dès que le retour à Rome fut possible, Martin quitta Florence et, derrière lui, le 29 septembre 1420, Aleman passait la porte du Peuple (i). Telle qu'il la vil alors, la\'ille n'était qu'un méchant village où les églises tombaient en ruines, où, par les rues, bourbiers impraticables, les décombres s'amoncelaient, où des quartiers entiers avaient été abandonnés. Durant le concile de Constance, la guerre, la peste et la famine avaient achevé l'œuvre de destruction commencée dans Rome à l'époque d'Avignon et poursuivie pendant le grand schisme.

En 141 7, l'anarchie y était telle que, d'un coup de main, le condottiere Braccio s'en était emparé, en dépit de ces murailles qui avaient arrêté tant de hordes et d'empereurs ; quelques mois après, il avait été chassé par Sforza, capitaine au service de la reine de Naples, et c'est sous la tutelle de cette femame mobile, dont la fidélité était au moins douteuse, que Rome se trouvait au moment de l'élection de Martin, situation que le Pape avait voulu modifier avant d'entrer chez lui, où il voulait être souverain au temporel comme au spirituel ; pour cette cause, il avait fait halte à Florence et négocié si bien avec Sforza et la reine Jeanne qu'enfin, le premier après beaucoup

(1) Infessura, 1873.

de ses prédécesseurs, il était vraiment le maître de Rome quand il y fit son entrée triomphale (i).

A ces négociations, Aleman avait collaboré de même que, nous le verrons plus loin, il dirigea, sous les ordres du Saint- Père, la réorganisation des États et delà capitale. C'était, pour le jeune évêque, une heureuse fortune de débuter en prenant part à cette œuvre glorieuse et de se former aux leçons du pape Martin, fin politique et perspicace administrateur, dont le coup d'œil, prompt et sûr, était partout vanté et proverbiale la sagacité. « Ce qu'il fallait faire^ ce qu'il fallait éviter, il le discernait si vite, en parlait si peu, agissait si habilement, qu'on voyait la chose accomplie avant d'avoir soupçonné son projet ». Aleman devait profiter des enseignements d'un tel maître et le montra bien plus tard. Actif et grand justicier, Martin avait cependant ses défauts, une tendance excessive à entasser les lingots d'or et les pierreries, qui le fit qualifier d'avare ; un dévouement aux intérêts de ses neveux, qu'il poussa jusqu'au népotisme. Mais tout le monde s'accorde à reconnaître en lui l'homme qu'il fallait pour amener au port la barque de Pierre, qui avait été si près de sombrer; du pouvoir spirituel et temporel de la papauté il fut le véritable restaurateur, et l'histoire a ratifié sur lui le jugement favorable des contemporains (2).

Semblablement favorable à Martin était l'opinion générale de la curie romaine à laquelle appartenait Aleman; on y vantait son extraordinaire facilité d'accès, son aménité, l'honneur qu'il rendait aux hommes instruits, l'adresse qu'il eut d'augmenter les ressources de la curie, le soin qu'il prit de ne rien innover, sa modération enfin, telle au dire de l'un de ses biographes, que jamais il n'injurait personne(3).

A ces dispositions généralement bienveillantes pour ses

(i) Muratori, XIX, 547, 675-684 ; Gregorovius, III, 63 1-638 ; Guiraud, V Etat pontifical, 16, 17.

(2) Muratori, III, 2e partie, SSq, 860 ; IX, 267 ; XIX, 141, 142 ; Duchesne, II, 545, 553 ; Contelorius, 54 et s. ; Pastor, 1, 214.

(3) Duchesne, II, 555.

officiers, Martin joignait en faveur de Louis une complaisance et une affection dont il ne lui ménagea pas les preuves, pendant les quatre années qu'ensemble ils passèrent à Rome. Le crédit d'Aleman était d'autant plus sûr, qu'avec son oncle de Conzié, le Saint-Père entretenait les plus amicales relations. c Que nous lisions, écrivait, par exemple, le Pape aucamérier, et que nous relisions vos lettres fréquentes, leur intérêt comme notre affection vous en doivent être garants; de l'adresse et du zèle que vous mettez au service de l'Eglise, nous faisons le plus grand cas et, bien que depuis longtemps on sache ce que vous valez, c'est toujours une joie pour nous de vous voir acquérir de nouveaux titres à notre reconnaissance; continuez donc votre œuvre, sans attendre de nous lettres ou exhortations, car nous connaissons votre prudence et tout ce que vous ferez de votre propre initiative sera bien fait; ainsi, si nous tardons longtemps à vous répondre, ne pensez pas que ce soit négligence ou mépris pour vous, qu'au contraire nous aimons de tout cœur, mais vous avez ici un correspondant fidèle et bien renseigné, notre vice-camérier, l'évêque de Maguelone » (i).

Peu après cette lettre^ le 3 décembre 1423, Martin donnait à Aleman un nouveau témoignage de son affection et de son estime, en le transférant du siège de Maguelone à l'archevêché d'Arles, eu égard, aux termes de la bulle de provision, « aux grandes qualités de Louis, qu'une longue expérience avait permis au Pape d'apprécier » (2).

Enfin, en mai 1424, Martin marquait à Aleman la plus haute confiance en lui confiant la délicate légation de Bologne. A cette occasion encore, il s'empressa d'écrire à Conzié pour se réjouir avec lui de l'élévation de son bien-aimé neveu : « Combien nous estimons notre vénérable frère Louis, archevêque d'Arles, notre vice-camérier et votre neveu, et quelle

(i) Arch. du Vaticrin, Reg. 35g, f» 192. (2) Gall. Christ. jVov., Arles, no i85o.

foi nous avons dans son intégrité et son savoir-faire, vous avez jusqu'ici assez pu le connaître ; mais vous jugerez mieux dans quelle estime nous le tenons en apprenant quel poste éminent nous lui avons assigné, ainsi que lui-même il vous l'écrira ; de tous les serviteurs qui nous sont le plus chers, c'est lui que nous avons choisi et pourtant son absence nous sera pénible et fera tort à nos affaires qu'ici, auprès de nous, il maniait si adroitement ; mais nous supporterons patiemment cet ennui en considérant que, pour le moment, ses talents nous seront plus utiles ailleurs et persuadez-vous bien que, où qu'il soit, votre neveu sera toujours présent à notre cœur et que nous saurons avoir bon soin de lui » (i).

Cette faveur, sa haute situation politique, ses dignités ecclésiastiques, tout contribuait à faire de Louis à Rome un brillant personnage et, d'autre part, les quatre années qu'il y passa comptent parmi les plus paisibles du siècle. Deux fois cependant la peste frappa la ville ; il semble que la plus forte épidémie sévit pendant l'été 1422; à cette époque, en effet, Louis, avec le pape, quitta Rome quelque temps, du milieu de juillet au milieu de septembre (2). Lorsque la curie abandonnait la ville, elle allait dans les montagnes et nous trouvons alors Aleman à Tivoli, Frascati,Vicovaro ; Genazzano était le château natal de Martin, qui le rebâtit avec amour (3). A Rome, le vice-camérier logeait chez le Saint-Père. Martin devait passer ses dernières années à la vieille maison des Colonna, aux Saints-Apôtres, mais, tant que Louis fut à la Chambre apostolique, la reconstruction de ce palais n'étant pas achevée, la curie résidait principalement au Vatican, au moins en hiver, et, pendant la saison chaude, Aleman se transportait avec elle sur l'Esquilin, près Sainte-Marie-Majeure (4).

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, no 35S4.

{2) Muratori, III, 2e partie, 858 ; Duchesne, 544; Gall. Christ. Nov.y Arles, nos 3340-3548.

(3) Muratori, XIX, 142 ; Gall. Christ. Nov., Arles, no» 3540-3548.

(4) Gall. Christ. Nov. Arles, nos 349^-3582 ; Theiner, no» 198-222.

Il avait de la famille à Rome : son neveu, Claude Aleman, chanoine de Lyon et Narbonne, familier du pape, se trouvait à la curie au mois d'août 1421, lorsqu'il fut envoyé par le Saint-Père au duc de Bourgogne pour de graves affaires à traiter (i). Parmi les amis dont il faisait, en outre, sa société, nous connaissons Pierre Assalbit et Pierre de Treilhia (2). Le premier, un Limousin, religieux augustin et successivement évêque d'Oloron, de Condom et d'Alet, était sacristain du pape (3). Le second vivait à Rome en qualité de secrétaire apostolique ; quelque temps, il avait été notaire de la Chambre apostolique sous les ordres de Louis et il s'était démis de sa charge en faveur de son neveu, son homonyme, que nous retrouverons au concile de Bàle ; comme toujours, l'ami d'Aleman était celui de son oncle et Pierre de Treilhia avait eu ses premiers bénéfices à Narbonne, chez Conzié dont il fut "exécuteur testamentaire ; ses relations avec Louis durèrent jusqu'à la fin de sa vie et nous verrons que, devenu lui-même évèque de Lodève, il administra pour Aleman l'archevêché d'Arles ; l'Eglise honore aujourd'hui les deux amis, l'un comme bienheureux, l'autre comme vénérable (4).

Le camérier (5) de l'Eglise, dont Aleman remplissait à

(i) Beyssac, 19 ; Archives du Vatican, Reg. 353, f. 216 et 236.

(2) Gall. Christ. Nov. Arles, n» 3626.

(3) Vaissette, IV, 423 ; G.ill. Christ. Nov. Arles, no ?58o.

(4) Vaisseite, IV, 264 ; Ottenthal, 474 ; de la Panse, Chronologia prœsitliim Lodevensium, Aramontii, i634, p. 333 ; Mugnier, Les Confié et les Montjort, 409. Bien que je n'aie pas trouvé de texte ou l'existence des deux Pierre de Thrt-ilhia fut directement affirmée, elle ressort de ce fait que, en novembre 1432, l'un, l'ami d'Aleman, était à Lodève, son évêché (Arch. des Bouches-du-Rhône, Archevêché d'Arles, comptes de 1418 à 1466, fo 570), tandis que l'autre, Pierre de Treilhia, archidiacre de Lodève, siégeait au concile de Bàle (Haller, II, 219) ; cf. Ottenthal, 493, n. 1.

(5) Au mot tout italien de camerlingue, j'ai préféré celui de camérier, qui est plus près du latin cavierarius.

Rome les fonctions, était, en ce temps, le premier officier de la cour pontificale. 11 prenait son titre de la chambre apostolique (caméra, caméra apostolicà) (i), primitivement instituée pour la garde et la gestion des revenus pontificaux et des objets précieux appartenant à l'Eglise et devenue, avec le temps, une puissante administration à la tête de laquelle, depuis le XI^' siècle, un camérier était placé. Dès cette époque, son importance était si grande qu'on reconnaissait en lui l'héritier de l'antique archidiacre, ce dignitaire dont l'autorité exorbitante avait fini par inquiéter le Saint-Siège ; l'archidiacre tomba et, à sa place, les papes élevèrent le camérier, dont ils se firent au contraire un docile instrument; de son prédécesseur cet officier n'eut jamais l'indépendance, mais il en hérita les pouvoirs de même qu'il recueillit les attributions d'autres dignitaires pontificaux du haut moyen âge, tels que le saccellariiis, le pestarariiis, le thesaiirarius et surtout le vicedominus. Ainsi, en vertu même de son origine, autant les attributions du camérier étaient étendues et diverses, autant, dans l'exercice qu'il en faisait, il était soumis à l'autorité directe et personnelle du Saint-Père; si, en effet, les papes firent beaucoup pour sa grandeur, après l'avoir élevé contre le vieil archidiacre, c'est que, de cette manière, ils affirmaient leur puissance contre les prétentions des, cardinaux, et les grands progrès du camérier furent le résultat du combat livré entre \q. palatium et le sacré collège, ou mieux, entre la caméra et le consistoire. La souveraineté de la Chambre apostolique en sortit si bien affermie que des cardinaux briguèrent l'honneur d'être mis à sa tête et que, vers le milieu du XlVe siècle, le camérier avait pris la première place parmi les officiers de la curie romaine (2).

Le pouvoir de ce dignitaire se trouvait de la sorte à son apogée à l'époque où Louis fut appelé à l'exercer ; s'il déclina

(1) Qu'il taut distinguer de la camerj, ou appartement privé du pape, ainsi que de la caméra sécréta, annexe de la chancellerie officielle.

(2) Phillips, 404-410, 414-421 ; Gottlob, 72 et s., 81.

plus tard, d'ailleurs, ce ne fut pas, comme l'archidiacre, sous les coups Je l'autorité jalouse du Saint-Siège; au contraire, les papes le couvrirent d'honneurs excessifs ; après Aleman, ses successeurs à la chambre furent ou devenaient cardinaux et c'est ainsi que s'altéra le caractère originel du camérier (i).

On a vu comment, en i384, François de Gonzié fut nommé par Clément VII à ces fonctions, qu'il garda sous Benoît XIII, Alexandre V, Jean XXIII et Martin V, pendant près de cinquante ans, La résidence continuelle qu'il faisait en Avignon l'obligea, dès le concile de Pise, à s'instituer auprès du pape un lieutenant ; le cardinal savoyard Antoine de Chalant fut ainsi vice-camérier à la cour de Jean XXIIl (2). Plus tard, au concile de Constance, nous avons dit comment Gonzié se fit représenter par le patriarche d'Antioche et enfin, depuis le 25 juillet 1418, par son neveu Aleman, et comment, après avoir exercé sa charge sous l'autorité du sacré collège, celui-ci y fut confirmé par une bulle de Martin V, en date du 21 novembre 1418, qui l'instituait lieutenant de François de Gonzié et vice-camérier, en lui conférant « l'autorité et la juridiction, les sceaux, les honneurs, les devoirs et le pouvoir appartenant à cette dignité », avec le droit d'en jouir entièrement, comme s'il était camérier titulaire [?>).

Du même jour, date le premier acte inscrit aux registres de la Chambre pour le pontificat de Martin V et le vice-camérariat d'Aleman (4) et, environ six ans, il dirigea cette adm.inistration, dont l'immense compétence s'étendait, aux termes de certaine bulle, « cà toutes les affaires spirituelles et temporelles des églises et des monastères du monde entier, comme des pays des Etats pontificaux » (5). Chargée, en eflet, de la

Ml Phillips, 422,423 ; vainement, dans un projet de réforme en hS?, avait-on demandé que le camérier ne fût point cardinal (Haller, i, 217).

(2) Theiner, n»^ 122-137.

(3) Cill. Christ. Xov., Arles, n" 1845.

(4) Archives du Vatican, Reg. Div. Camer. 4, f» i.

(5) Biillarum, V, 76.

perception des taxes ecclésiastiques et de la gestion du patrimoine, la Chambre apostolique participait aux abus de la curie romaine^ alors unanimement reconnus et déplorés, et même les réformateurs en faisaient la cible de leurs plus sanglantes critiques ^ dans son illustre pamphlet, Nicolas de Clémange avait déclaré irrémédiable l'épuisement des églises, des provinces, des royaumes, causé par les exactions de la Chambre, maison de voleurs (i) ; aussi, la commission du concile de Constance, chargée d'étudier les réformes, avait- «11e donné dans ses conclusions une large part à la réorganisation et à la simplification de la Chambre apostolique ainsi que de la chancellerie pontificale (2). Mais les abus qu'on reprochait à l'administration du camérier intéressaient l'autorité et les revenus du pape, si bien que Martin V ne crut pas pouvoir satisfaire à l'opinion publique et se contenta, par bulle rendue peu après son couronnement, de réglementer la chancellerie, sans y apporter, d'ailleurs, de réformes sérieuses (3). Quant à la Chambre, elle resta ce qu'elle était jusqu'en 1444, qu'une bulle d'Eugène IV^ lui donna de nouveaux statuts (4).

Cette administration comprenait, au-dessous du camérier, dont Aleman tenait la place, le trésorier, leurs assistants, l'auditeur général de la Chambre, ordinairement appelé auditeur du fisc, l'avocat des pauvres, le procureur du fisc et les clercs de la Chambre avec les clercs surnuméraires (5). Le nombre de ces employés s'était augmentera l'époque du grand schisme, de la manière la plus préjudiciable pour les justiciables aux frais de qui tout ce monde vivait. A Constance, la commission de réforme avait demandé que le nombre des clercs fût fixé à six, qu'ils fussent gradués en droit et pris dans les diverses nationalités ; du temps d'Aleman, rien ne fut

(i) Von der Hardt, I, part. III, 9, 14.

(2) Von der Hardt, î, part. X, 596-609.

(3) Biillanim, IV, 679.

(4) Bullarum, V, 76.

(5) Gottlob, 1 12, 1 13.

changé à l'ancien état de choses-, en i4'38, Eugène I\' devait réduire le nombre des clercs et le fixer à sept en 1444.

Ces emplo\'és ne sont pas les simples subordonnés du camérier; ils forment son conseil, corps délibérant dont les décisions peuvent le lier. Trois fois par semaine les fonctionnaires de la Chambre apostolique se réunissent pour examiner les alTaires de leur compétence; Aleman préside, entouré des assistants et de quelques-uns des clercs; d'un autre côté, les autres siègent avec le trésorier et les surnuméraires, en robe blanche et en chape; après eux se tiennent l'auditeur du fisc, les clercs du sacré collège, l'avocat des pauvres, enfin l'avocat et le procureur du fisc. Chaque membre de cette cour fait alors les rapports dont il a été chargé et vote ensuite selon son rang et Tordre des affaires. Tous les mois. un des clercs est délégué à percevoir les présents en argent et en joyaux que l'usage est de faire à la Chambre et de les répartir entre ses collègues ; de ces revenus, Aleman a sa pan et, sur tel d'entre eux, il prend les trois quarts (i).

A cette administration il fallait un secrétariat, car le nombre est considérable des actes à expédier et à enregistrer. Depuis longtemps l'extension des affaires avait amené les papes à diviser la curie en bureaux indépendants et chacun avait, à cô:é de la grande chancellerie pontificale, ses secrétaires et ses registres distincts pour l'expédition et la conservation des actes qui le concernaient. C'est ainsi que les registres coDservés aux archives du A'atican pour le pontificat de Martin V ont été répartis en trois catégories, d'après les administrations d'où ils proviennent : la chancellerie; la caméra sécréta^ annexe de la chancellerie officielle et composée des secrétaires apostoliques ; enfin et pour la plus grande partie, la Chambre. Sur ceux-ci, les notaires d'Aleman enregistraient, avec les bulles expédiées par son bureau, celles qui, tout en provenant des autres administrations, intéressaient indirecte-

(1) Biillaruin, V. 76; cf. Gall. Chrisi. A'ov. Arles, n^ 3454.

ment l'une des questions réservées au camérier, comme les finances. Outre cette série de registres où se conservaient les bulles rendues au nom du pape par la Chambre apostolique, cette administration en avait une autre, les Reg-isti-a diversarum cameraliiim, où s'enregistraient les actes rendus directement par le vice-camérier, actes que nous rapprocherons de nos arrêtés ministériels, si nous comparons à nos décrets les bulles contenues dans les premiers registres (i). Dans ces actes, Aleman parle en son nom propre ; ils sont conçus sous forme de lettres adressées par lui aux intéressés, datés du lieu où il se trouve, du quantième du mois, selon le calendrier moderne, de l'année de la Nati*^ité, de l'indiction et de l'année du pontificat, scellés du sceau du camérariat. Le caractère personnel en est encore marqué par ce fait que, outre sa qualité de vice-camérier, Aleman y prit successivement ses titres de custode de L^'on, évêque de xMaguelone et archevêque d'Arles (2).

De tous ces registres, la tenue était confiée à des notaires de la Chambre, clercs allemands, français et surtout italiens, dignes, pour l'élégance de leur latinité, de figurer à la curie où brillait alors la fleur de l'humanisme. Naturellement, ils dépendaient du vice-camérier ; l'un des premiers actes d'Aleman, avant même le couronnement de Martin V, avait été de pourvoir à ce service en invitant le trésorier du pape à fournir aux notaires registres, parchemin, papier, cire et autres articles de bureau O).

(1) Rapprocher par exemple Tune de l'autre la bulle de Martin V et la lettre d'Aleman pour la confirmation des privilèges des Juifs (Félix Vernet, Le pape Martin V et les Juifs, Revue des Questions hist., t. li, p. 410).

(2) Ottenthal, 4o3, 408, 464, 485-487 ; Gottlob, 3r et s., 129 et s. Pour la rédaction des actes expédiés au nom d'Aleman, Archives du Vatican, Reg. 352, f» lyS v» à la marge et Theiner, n» 186.

(3) Gottlob, II 3, ; Ottenthal, 4S5, 490 ; Arch. du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, f» 214.

Cette question de registres et de notaires a son importance, car cette secrétairerie spéciale assurait à la Chambre l'indépendance vis-à-vis la chancellerie et, par là, se trouvait rehaussée la situation d'Aleman ; bien plus, tandis que le vice-chancelier n'avait rien à voir à la Chambre, le vicecamérier recevait le serment tant des officiers de la chancellerie que des secrétaires particuliers du Pape, à leur entrée en fonctions, gardait ensuite sur eux une certaine autorité en matière financière (i), exerçait enfin sur toute la cour de Rome sa triple autorité de chef du trésor pontifical, maître du palais apostolique et premier ministre du Saint-Siège.

De ces titres, à la vérité, aucun ne fut porté par Aleman, mais ils résument ses attributions qu'il est difficile d'analyser, tant à cause de l'imprécision inhérente à toutes les institutions du moyen âge, qu'eu égard à l'absolutisme du gouvernement pontifical, où l'action personnelle du pape s'exerçait trop souvent pour laisser s'établir des règles fixes et permanentes. Il est certain, cependant, que la Chambre apostolique avait conservé son caractère et que la fonction essentielle du camérier, c'était la gv^stion du trésor et des revenus pontificaux.

Au temps d'Aleman, la cour de Rome a deux sortes de ressources : les premières, ce sont les taxes, si violemment et si vainement attaquées par les conciles, établies sur tous les bénéfices du monde chrétien et dues par les titulaires à titre de grâces expectatives, annates, réserves et autres inventions fiscales. Il est piquant d'en voir la perception dirigée par le futur président des réformateurs de Bâle (2), Sous ses ordres, collecteurs et sous-collecteurs se partagent la chrétienté ; les

(i) Ainsi, il adresse directement à ces officiers l'ordre du pape d'expédier une bulle gratuitement (Arch. du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, fo 18 v»). Pour le serment qu'il reçoit, Ottenthal, 459, 464, 471, 5oô.

(2) Contre ces « impôts corrupteurs », voir le témoignage non suspect de M. Pastor, I, 76 et passitn; d'autre part, sur le déficit permanent à la caisse pontificale, Gottlob, 259 et s.

premiers, évêques, chanoines ou licenciés, qu'il institue dans une ou plusieurs provinces, depuis le collecteur des revenus de la Chambre à Chypre jusqu'à celui de Portugal; les autres, simples clercs, gradués, maîtres ès-arts, délégués par les premiers pour un diocèse ; çà et là enfin, des ecclésiastiques sont autorisés à prêcher pour le denier de saint Pierre dans certaines provinces, à charge de versera la Chambre les aumônes qu'ils recueillent (i). Cette organisation internationale est tout entière dans la main d'Aleman, qui dirige et contrôle ses opérations; c'est lui qui, de l'ordre du pape ou de son autorité, réduit les taxes dans un pays éprouvé par la guerre, octroie des délais aux débiteurs de la Chambre, absout les retardataires, accorde exemptions et dégrèvements, se fait informer des revenus des bénéfices, afin de calculer la somme à percevoir sur un nouveau titulaire, prononce les peines canoniques contre ceux qui ne payent point, veille à ce que de hardis aventuriers, en trompant le clergé et les fidèles, ne détournent l'argent destiné au Saint-Siège, comme certain frère mineur, Marcolino de Venise, qui fabriqua une bulle afin de se faire passer pour collecteur apostolique et, à ce titre usurpé, recueillait de fortes sommes; c'est lui enfin qui reçoit l'argent versé au trésor pontifical et en donne quittance, lorsque, par exception, le collecteur ne retient pas ce qu'il a perçu pour en disposer sur les mandats du vice-camérier (2). A cette espèce de revenus on peut en rattacher d'autres, comme les taxes de chancellerie payables pour l'expédition des bulles : c'est Aleman qui les règle et en dispense, c'est lui qui perçoit les successions de prélats attribuées au Saint-Siège par le droit canonique ; à lui aussi que, le 5 avril 1424, un chanoine de St-Pierre remet Sog florins, total des aumônes

(i) Gottlob, 104 et s.; Arch, du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, fo 12 et passim.

(2) Gall. Christ. Nov., Arles, n»' i85i, 3456, 3464, 3470, 3483, 3488, 3489, 3490, 3495, 35j6, 3517, 3562, 3566, 3567; Arch. du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, passim.

faites en 1423 par les pèlerins confessés dans la basilique, pour la restauration du campanile (i).

Les autres ressources de la cour de Rome, ce sont les domaines et impôts des Etats de l'Eglise : là encore le vice-camérier exerce l'autorité et, à mesure que les provinces rentraient sous l'obéissance de Martin V, Aleman y réorganisait le fisc apostolique. Tout était à rétablir; dans l'anarchie du schisme les chefs de bandes armées s'étaient fait attribuer tailles et revenus en vertu de concessions que le Pape retira (2), en même temps que, sous les ordres de Louis, un personnel se reconstituait d'agents financiers pontificaux: trésoriers de la Chambre, établis dans quelques grandes villes et dans les provinces de Campanie et Maritime, dans le duché de Spolète, la Marche d'Ancône et autres circonscriptions étendues; gabeliers ou douaniers {gabellai^ii^ dohanerii) commis dans chaque bourgade, comme à Narni, à Viterbe, à la perception des impôts indirects. De tous ces officiers Aleman reçoit le serment, il fixe leurs gages et dirige leurs opérations ; pour d'autres sources de revenus, comn"».: les traites et comme les salines, le vicecamérier en a l'administration, mais il passe pour leur exploitation des conventions avec de riches marchands florentins; si l'un d'eux, par exemple, Bartolo Geri, s'est fait concéder par le Pape l'exploitation des salines et l'exportation des grains dans le pa3'^s de Corneto, c'est avec Aleman qu'il débat les conditions du contrat, sous son contrôle qu'il promet d'opérer, à lui qu'il rendra compte (3).

Sans énumérer toutes les sources de revenus appartenant au Pape dans ses Etats, il suffira de dire que c'est toujours au vice-camérier qu'en appartient la surintendance, qu'il s'agisse

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, nos 3535, 3555, 3S5-, 3582 ; Ottenthal, 10; Archives du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, f" 10.

(2) Theiner, n» 154.

(3) Gottlob, 96 et s., 100 et s. ; Gall. Christ. Nov. Arles, no»348i, 35o8, 35i5 ; Theiner. n"s 187, 188, 191, 202, 212; Arch. du Vatican, Reg. 35o, 352, 3b3y passim.

des redevances dues par les Juifs ou de droits féodaux, comme le chien de chasse que doit offrir le châtelain de Tessenano dans le diocèse de Toscanella et l'épervier annuellement payable par le vicaire de Bracciano en Tuscie (i). Enfin c'est encore à Louis Aleman qu'incombe le soin de discuter les conditions des emprunts que le pape contracte, soit avec des prélats étrangers comme Tévêque de Salisbury, soit avec les Médicis de Florence, ou un gentilhomme siennois; à celui-ci, la place de Spolète est donnée en gage, à celui-là, des perles, rubis et diamants ; c'est toujours Louis qui négocie l'affaire et se trouve chargé du remboursement (2).

Comme la perception des recettes, l'ordonnancement des dépenses appartient au vice-camérier ; pour les sommes perçues dans les provinces de la chrétienté ou dans les terres de l'Eglise par les collecteurs ou par les trésoriers, elles restent en grande partie sur place pour y être employées par les mêmes fonctionnaires sur mandats d'Aleman (3). C'est ainsi qu'il fait entretenir par ses agents de France et d'Angleterre le nonce que le pape envoie dans ces pays et qu'il assigne sa solde à un condottiere pontifical sur la caisse du trésorier de Tuscie (4). Ces prélèvements faits, les percepteurs de TEglise en Italie ou à l'étranger déposent leur numéraire disponible chez des banquiers pour y être employé sur les ordres du vice-camérier (5).

Pour les sommes versées directement à la Chambre apostolique, la garde en appartient, sous les ordres immédiats d'Aleman, au trésorier général ; de son temps ce titre fut successivement porté par Henri Scarampo, évêque de Feltre,

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, no» 3538, 3576 ; Theiner, n» 171. (2) Gall. Christ. Nov., Arles, n»' 3564, 35oi, 35i8, 3574 ; Theiner, n» 195.

(3> Cf. une ordonnance de Jean XXIII, de 141 1, Theiner, n» 122.

(4) Gall. Christ. Nov., Arles, n"» 3462, 3496, 35o8, 3544, 3552, 3565 ; Archives du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, fo 2 etpassim.

(5) Gottlob, 109 et s.

et par Antoine Casini, évêque de Sienne, promu plus tard avec lui au cardinalat.Le trésorier général est le second officier de la Chambre et supplée, en cas d'absence, le vice-camérier (i), mais il ne dispose pas d'un denier : c'est par mandats d'Aleman sur le trésorier que sont pa3ées toutes les dépenses, quelles qu'elles soient, de la cour apostolique, depuis les allocations faites à des agents diplomatiques jusqu'à l'achat des ustensiles de la cuisine pontificale et depuis le transport des bagages de la curie jusqu'à la rose d'or que, tous les ans, le Saint-Père donne à quelque grand personnage (2).

A cette charge de préposé aux finances du Saint-Siège le vice-camérier joignait la garde des joyaux et objets précieux appartenant à l'Eglise ; là était même l'origine de la Chambre apostolique et la plus essentielle des fonctions d'Aleman. Aux jours difficiles, en effet, ce trésor constituait la suprême ressource de la papauté ; acheter des pierreries, ciseler l'or et l'argent, c'était le meilleur placement que l'on connût et le parcimonieux Martin V accroissait démesurément cet amas de bijoux où venaient d'être réintégrés, symbole de l'unité rétablie dans l'Eglise, les objets précieux rapportés d'Avignon par Aleman (3).

Par cette surveillance qu'il exerçait sur le trésor et surtout par le droit qu'il avait de mandater les moindres dépenses, la surintendance du palais apostolique était entrée dans les attributions du camérier. De cette fonction, que remplit six ans le futur président de la démocratique assemblée bâioise, nous

(1) Gall. Christ. Nov. Arles, n»» 3447, 33o3 ; Theiner, n»* 198, 193, 272; Arch. du Vaf'can, Reg. 35 i, fo 126. Sur les fonctions du trésorier de la Chambre, qu'il ne faut pas confondre avec le trésorier privé du Pape, Gottlob, gS et s., 267, 268.

(2) Gall. Christ. Nov. Arles, no» 3447, 3449 à 345r, 3455, 3457, 3458, 3463, 3465, 34(37, 354b; Arch. du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, fo 5 etpassim. Cf. Gottlob, 32, n. i.

(3) Theiner, no 161; Gall. Christ, yov. Arles, n" 358o ; Muntz, 11 ; Muratori, XIX, 141.

dirons quelque chose. Comme chef de la résidence pontificale, Aleman dirige un monde d'employés, dont une partie seulement, trois cent cinquante personnes environ, est nourrie au palais (i). Ce sont, dans la chambre du pape, les chambellans qui l'y servent, récitent avec lui les heures, tiennent la correspondance, la garde-robe et la pharmacie personnelles du Saint- Père ; en outre, deux balayeurs et deux huissiers, personnel intime qu'on ne paye point, mais il se fait de bons revenus. C'est ensuite le maître d'hôtel, commis sous les ordres immédiats d'Aleman à la surveillance des emplo3'és du palais, où il ordonne les repas de Sa Sainteté, que servent une dizaine d'écuyers d'honneur. A la paneterie, deux maîtres panetiers qui se tiennent au buffet quand le Saint-Père mange et de qui relèvent nappes, couteaux, fourchettes, salières et coupes à fruits ; au buffet, avec eux, l'un des deux clercs de la bouteillerie, commis à la cave comme à la garde des tasses, aiguières et flacons; au buffet, encore, le maître de l'eau, chargé d'approvisionner le palais et de pourvoir aux cruches et aux bassins d'argent à rafraîchir le vin. Et puis c'est le cirier, distributeur de bougies et chandelles; le tapissier, gouverneur de tous les parements, tentures de soie, pièces d'écarlate, draps d'or, tapisseries d'Arras, coussins et literie; le maître de la vaisselle, gardien des plats d'or, d'argent, d'étain, dont il fait l'inventaire après chaque repas; le maître-queux, commis à la surintendance des cuisines où travaille un nombreux personnel; l'acheteur et le garde des vivres, chargés de faire tous les approvisionnements ; le maître de la salle à manger, où il maintient le bon ordre et la décence; le maître des œuvres, que regardent constructions et réparations ; les barbiers du Saint-Père, son confesseur, le maître du palais, théologien distingué qui dispute en présence du Pape; Taumônier, le maître de chapelle et ses deux clercs, les maîtres huissiers, les portiers, les courriers, les médecms, le personnel de l'écurie, le sonneur, les balayeurs

(i) Muntz, 41.

et d'autres encore. Cette foule est sous la haute autorité d'Alenian qui installe chaque officier, en reçoit le serment, notifie les nominations, préside aux inventaires qui sont dressés chaque fois qu'un nouveau titulaire entre en fonctions; c'est à lui que les uns et les autres s'adressent pour les dépenses à faire dans leur service, à lui que sont remis les mémoires à payer et lecompte hebdomadaire du maître d'hôtel (i). C'est encore Aleman qui traite avec un chef de bande pour la garde du palais et se réserve la connaissance des rixes entre les hommes d'armes(2).

D'autres fonctions appartiennent au camérier, qui font de Louis l'assistant régulier du pape dans toutes les cérémonies et le chef de cette cour de Rome, la plus pompeuse qui fût alors : au premier dimanche de l'Avent, au dimanche de Lsetare, au mercredi des Cendres, au Jeudi saint, il a certains devoirs prescrits par l'étiquette: dans les cortèges, si le pape est absent, le camérier le représente ; personnellement, il passe immédiatement après les cardinaux ; chef du protocole, il reçoit les princes et les ambassadeurs; si le Saint-Père se propose de voyager, c'est Aleman qui en informe la curie; il est le gardien de l'étiquette; jamais enfin il ne doit quitter la cour (3). C'est comme insigne de ces fonctions et parce qu'il est aussi chapelain, commensal du pape et chambellan d'honneur, qu'il porte le rochet, la chape et les clefs.

Avec la police du palais apostolique, le camérier s'est attribué le droit de justice; c'est un juge et sa juridiction est illimitée : civils ou criminels, tous les procès lui appartiennent où l'une des parties dépend de la curie, à un titre quelconque.

, {{) Avisamenta pro regimine et dispositione officiariorum in pjLitio domini nostri Fiipe, Muratori, III, 2" partie, 810-824; J'hillips,4i 3, 414; Gall. Christ. TVoj'., Arles, n»* 35o5, 3342, 3^48, 3476, 3563; Archives du Vatican, Martin V, Reg. Div. Camer. 4, 1"» 3, 0, 18 et pas^im.

(2) Theiner, no» 192, 198.

(3) Phillips, 410-412 ; Gesta Benedicti XIII, Muratori, III, 2e partie, 777-808; Gall. Christ. Nov. Arles, n»* 3474 et 3539.

Sous ses ordres, l'auditeur de la Chambre et les auditeurs des causes du palais apostolique prennent en main la cause de tous les ctiriales, que la politique pontificale a multipliéssurtous les points de la chrétienté ; il interviendra dans l'affaire d'un vicaire du diocèse de Glascow parce qu'il a le titre tout honoraire de chapelain apostolique; sa juridiction s'étend jusqu'au préparateur des drogues du médecin attaché à la cour et jusqu'au tenancier d'un établissement de bains que fréquentent les gens du pape ; pas de rue donc à Rome et pas de diocèse au monde oij le vice-camérier ne se trouve ainsi des justiciables (i). Pour étendre encore la compétence de son représentant favori, la papauté a, de plus, donné au camérier le pouvoir de juger, avec les procès qui toucheraient la Chambre apostolique, ceux en outre qui, même indirectement, en intéresseraient les droits et les affaires ou paraîtraient au camérier, à son libre arbitre, capables d'intéresser la Chambre en quelque manière que ce fût (2). En termes si généraux, c'était laisser au camérier le droit d'évoquer toutes les causes qu'il voudrait, dans la chrétienté entière en matière ecclésiastique et, plus largement encore, dans les Etats pontificaux.

Aussi, du moins dans les pays soumis à l'autorité immédiate du Saint-Siège, Aleman y est de fait le chef de la justice ; il installe et assermenté les magistrats de l'ordre judiciaire, à Rome même et jusque dans les Marches; il intervient pour faire annuler une enquête ; il donne des règlements pour les instructions criminelles ; directeur de la police pontificale, il fait poursuivre et arrêter les prévenus et sa compétence

(i) Phillips, 407, 422; Gottlob, 82, 127; Gall. Christ. Nov., Arles, n°s 3475, 35oo, 3507, 3509, 3553, 3559, 3569. Cette attribution du vicecamérier était ?i importante qu'un projet de réforme, en 1435, demanda que ce dignitaire fiât toujours gradué en droit (Haller, I, 2 1 7) ; rappelons, à ce propos, qu'Aleman était docteur en décrets.

(2) Bullarnm, IV, 58 1, 643.

s'étend depuis le Comtat, où il fait payer les créances d'un marchand, jusqu'à la batellerie romaine et à certains tripots de la curie, où l'on triche (i).

Par extension, ce pouvoir de justice et de police s'étendit jusqu'aux affaires spirituelles et au-delà des limites des Etats de l'Eglise ; par exemple, Aleman enregistre la confirmation de privilèges octroyés à Constance, par Martin V, aux juifs d'Allemagne, Savoie et Bresse ; signifie à un bénédictin de Padoue d'interrompre ses prédications, pour avoir été accusé d'hérésie ; exempte de suivre sa règle un moine valétudinaire. C'est par ses bureaux que passent dispenses de mariage, concessions d'indulgences, commissions pour procéder contre des hérétiques, confirmations de privilèges accordés aux ordres religieux (2). De cet ordre de fonctions nous pouvons rapprocher les pouvoirs dont le vice-camérier est investi comme exécuteur de la bulle C<^;2^Z)o;;n';n' dirigée annuellement contre les pirates et ceux qui portaient aux Sarrasins de la contrebande de guerre (3).

Cette juridiction de police se fortifie encore du droit qu'a le vice-camérier, en tant que chef du palais apostolique, de délivrer sauf-conduits, passe-ports et attestations de résidence exigées en certains cas par le droit canonique ; quelle prodigieuse quantité de lettres s'expédiaient ainsi sous son nom, qu'on songe, pour en juger, à la multitude des clercs de tous pays employés à la curie et qui se devaient munir de certificats pour toucher les fruits de leurs bénéfices où ils ne résidaient point ; au grand nombre des prélats de tout ordre tenus à la visite ad limina et qui s'en font donner attestation ; à la foule des étrangers, pèlerins, marchands, ambassadeurs qui, venant à Rome, veulent un sauf-conduit ; aux mêmes, quand

(i) Gall. Christ. Nov., Arles, no» 3494, 35ii, 35i2, 3525, 353o, 3549, 355i, 35-5 ; Theiner, no* 218, 242, 243.

{2) Gall. Christ. Nov., Arles, nos 3^60, 3471, 3572 ; Arch. du Vatican, Reg. 352, 353, pjssiin.

(3) Phillips, 421 ; Cf. Spondanus, a. 1420, n» 6.

ils s'en vont, il faut des passe-ports ou lettres dcpassus^commQ à tous les fonctionnaires pontificaux en mission et aux nonces du Saint-Siège (i).

Par là, et comme aussi gardien du protocole, Aleman est en relation avec les ambassadeurs venus en cour de Rome, qu'il reçoit; quant aux légats et nonces apostoliques, c'est à ses bureaux que leurs instructions sont rédigées. Proprement, c'est un ministre des affaires étrangères (2).

Et, pour comble de diversité, il est encore préfet de l'Université romaine (3), préside à la collation des grades et délivre les certificats de bacheliers, licenciés et docteurs.

Reste à examiner le plus important des pouvoirs du camérier, pour l'époque du moins où Aleman les exerça ; il est vicaire du pape au temporel, et administre les Etats de l'Eglise. Or, il se trouve que, pendant les six ans qu'il tint cette place, une transformation s'accomplit dans le domaine ecclésiastique: à la plus sanglante anarchie, une paix succéda que, de mémoire d'homme, jamais on n'avait vu fleurir, en même temps que l'autorité pontificale, si fortement ébranlée, se rétablissait sur de nouvelles et plus solides bases. De cette révolution les historiens ont rendu tout l'honneur au pape lui-même, à Martin V; il serait injuste, cependant, qu'à propos de Louis Aleman, son premier collaborateur, nous n'en parlassions point.

A son entrée en fonctions de même que, un an plus tard, à son arrivée en Italie, la tâche était énorme et décourageante. Les soixante-dix années de la captivité d'Avignon et les quarante ans de schisme qui suivirent avaient anéanti, dans le Patrimoine, l'autorité centrale et favorisé le plus extrême

(i) Gall. Christ. A^ov., Arles, n»* 35 10, 352o, 3524, 3536, etc.

(2) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 3528; Archives du Vatican, Reg. 3bo,passim; Gottlob, 90.

(3) Sur ces fonctions du camérier comme chef « studii generalis romane curie », Arch. du Vatican, Martin V., Reg. div. Camer. 4, fp» 8, 1 3, 17 ; Gall. Christ. Nov., Arles, n»' 1846, 3526, 3533 ; Phillips, 424; Guiraud, L'Eglise et les Origines, 167.

désordre ; la première tentative d'union, faite à Pise, avait mis le comble à cet état de choses en scindant l'obédience italienne. Rome, révoltée cent fois, était à la merci du premier aventuturier venu ; dans les provinces, les châtelains et vicaires installés par la papauté s'e'taient érigés en tyrans héréditaires, indépendants et féroces ; ailleurs, les villes soulevées fondaient des républiques instables dont les citoyens, après s'être trahis, bannis et entretués, abdiquaient entre les mains d'un soldat heureux leur turbulente liberté ; les uns contre les autres, tyrans et républiques luttent à qui s'écrasera ; sur cette terre épuisée par les guerres et les révolutions, passent et repassent les condottieri, voleurs de bestiaux, incendiaires d'églises ; l'émeute règne en permanence et les voisins du Saint-Siège, sous couleur d'intervention ou sans le moindre prétexte, mordent partout sur les frontières (i).

Décidé à fortifier la papauté chez elle et à lui rendre, dans ses Etats restaurés, en face des nouvelles prétentions conciliaires, « un point d'appui qui l'aidât à se relever » (2), Martin V se mit à l'œuvre avec une si tenace énergie que, dès les premières années de son règne, les plus actives et les plus fécondes, il avait rétabli dans les Etats pontificaux l'unité monarchique, l'ordre, la sécurité (3).

Si l'honneur d'un tel succès revient surtout au Pape, il faut en attribuer une part à son vice-camérier, principal auxiliaire de Martin et son lieutenant pour toute l'administration temporelle (4). Pendant le séjour de la curie à Florence, Aleman

(1) Guiraud, V Etat pontifical, 2b, 23i,232 ; Gregorovius, III, 689,690.

(2) Rocquain, III, 178, 180.

(3) Pastor, I, 23o, 234.

(4) Gottlob, 71, 80 ; le camérier n'a pas, d'ailleurs, une délégation générale pour le gouvernement temporel, qu'il n'exerce que dans la mesure qu'il pl-aît au pape (ibid., p. 85). Certains réformateurs proposaient au contraire, à cette époque, de lui confier entièrement l'administration des Ktats, à lui et à douze conseillers rétribués, choisis par le pape avec les cardinaux (Haller, 1, 208).

s'employa d'abord à négocier avec les condottieri, afin de s'en défaire en les armant les uns contre les autres ; avec Tariaglia de Lavello, par exemple, il convint alors que « ce magnifique et vaillant homme », pur brigand du reste, mettrait au service de Sa Sainteté ses trois cents lances et ses pages, moyennant force clauses inscrites au contrat touchant le paiement de la solde et le partage des prises : au capitaine le butin mobilier; à la Chambre apostolique les immeubles. Avec d'autres condottieri, Ange de la Pergola, Tolomeo des Tolomei, Louis passa de semblables conventions; la guerre entrait ainsi dans ses attributions (i).

Dans les provinces reconquises et pacifiées, pour les terres immédiatement sujettes du Saint-Siège, l'administration est confiée à des fonctionnaires amovibles dépendant de la Chambre, recteurs de provinces, nonces et commissaires, capitaines commis à la garde militaire des villes, châtelains préposés aux citadelles, gouverneurs, maréchaux et chanceliers. Leurs nominations, et celles même des cardinaux-légats, sont enregistrées dans les bureaux du vice-camérier, qui reçoit leur serment, les installe, fixe leur traitement et contrôle leur gestion (2).

A Rome, Martin V a respecté l'autonomie communale, mais tous les agents du gouvernement sont assermentés par Aleman qui garde avec eux des relations constantes, depuis le sénateur et le châtelain du Saint-Ange Jusqu'à l'architecte chargé de réparer Saint-Pierre et au gardien de la porte Saint- Paul. Dans le Comtat, pareillement, tous les agents temporels relèvent du vice-camérier, comme le sous-viguiec d'Avignon et le châtelain de Pont-sur-Sorgues (3).

(0 Theiner, no 172 ; Gall. Christ. Nov., Arles, nos 3479-3482, 3568; cf. Gottlob, 123-127.

(2) Theiner, nos 167, 186, 189; Arch. du Vatican, Reg. 35o, 352, 353, passim.

0) Gall. Christ. Nov., Arles, nos 3^92, 3498, 35o2, 35o6 ; Theiner. n»» 182, 200, 2i3, 254.

Là où l'autorité pontificale ne s'exerce pas directement, c'est encore Alcman qui reçoit le serment des seigneurs à mesure qu'ils se soumettent et se reconnaissent vassaux et tributaires; pour les villes et républiques, c'est à la Chambre apostolique également qu'on enregistre la nomination, par le Pape, de leurs podestats (i).

C'est surtout pendant les vacances du Saint-Siège que la haute autorité du camérier se manifeste : règlement des cérémonies funèbres, administration des affaires temporelles et spirituelles, réunion et sûreté du Conclave, tout lui appartient (2). Pareille éventualité ne se présenta pas pour Aleman. A Constance, les conditions du Conclave avaient été trop extraordinaires pour qu'il}' pût exercer tous les pouvoirs de sa charge, et avant la mort de Martin V, il allait cesser d'être vice-camérier. Dès le mois de mai 1424, nommé gouverneur de Bologne, il avait quitté Rome et ses fonctions à la Chambre. Un successeur ne lui fut pas immédiatement donné: sa faveur était trop grande et le titre de vice-camérier trop précieux pour qu'il n'eût pas demandé et obtenu de le conserver le plus longtemps possible. Pendant près de deux ans, à sa qualité effective de gouverneur des Romagnes, il joignit ainsi celle de vice-came'rier (3), pendant que ses fonctions étaient remplies, à Rome, par Benoît des Guidalotti, docteur ès-lois, autrefois son subordonné à la Chambre (4), et les actes rédigés au nom de celui- •ci, avec mention qu'il était lieutenant du vice-camérier Louis Aleman, Vers l'époque de la promotion de Louis au cardinalat,en mai 1426, il dut facilement consentira laisser son nom disparaître des registres de la Chambre apostolique, dont on ne pouvait d'ailleurs confier plus longtemps la gestion au lieu- Ci) Arch. du Vatican. Reg. 35o, 352, 3^3, pâssim ; Theiner, n"» i58, 171, 193, 206.

(2) Gottlob, 81 ; Philipps, 416, 418.

(3) Gall. Christ. Nov., Arles, n» iSSy.

1^4) Guidalotti fut nommé le :.'6 mai 1424: Arch. du Vatican, Reg. 35o, f" 95; cf. Ottenthal, 492, n. i ; Theiner, n» 232.

— -it) —

tenant d'un lieutenant; dès lors, en effet, Guidalotti s'intitule, non pas vice-camérier, par égard encore sans doute pour Louis, mais « lieutenant du camcrier dans l'office du camérariat », sans autre mention d'Aleman (i). Enfin lorsque, en été 1428, notre cardinal revint à Rome, sa faveur, nous le verrons, devait avoir baissé, ou bien ce fut lui qui refusa de reprendre ses anciennes fonctions; puisque son retour dans la capitale ne le ramenait pas à la Chambre, il devenait inutile d'\' réserver sa place et son successeur y prit alors le titre de vicecamérier (2). A l'avènement d'Eugène IV, cette qualité passa au neveu du pape, François Condulmaro, cardinal de Venise, que Pierre Assalbit, l'ami d'Aleman, suppléa souvent dans ses fonctions, et qui fut nommé camérier le 23 janvier 1432, à la place du vieux François de Conzié, mort-à la fin du mois précédent (3).

Environ un an avantde quitterlesfonctionsde vice-camérier, Louis Aleman les avait exercées dans une circonstance particulièrement intéressante, relativement à la suite de sa carrière, puisqu'il s'agissait d'un Concile et des droits de cette assemblée vis-à-vis le Saint-Siège.

Avant que la question soulevée à Constance, si le Concile général est supérieur au Pape, y eût été définitivement tranchée, Martin V avait pu habilement dissoudre l'assemblée; mais ce n'était que partie remise et les Pères avaient accepté la dissolution parce qu'ils comptaient sur l'exécution d'un de leurs décrets, pris avant l'élection du Pape, par lequel ils avaient ordonné qu'un nouveau concile s'ouvrirait cinq ans après leur départ de Constance ; la ville de Pavie avait été désignée.

Martin cependant, ne souhaitait qu'une chose, que la ques-

(1) Theiner. n"» 237, 242, 243, 246.

(2) Archives du Vatican, Reg. 35i, fo 121.

(3) Theirier, n»' 232, 2'?^, 255 ; Arch. du Vatican, Reg. 38i, fo» 2, 5^ 1 32 Vf ; Gottlob, 268.

tion demeurât sans être tranchée : les tristesses du schisme, qu'il avait connues, la crainte où il étaitqu'un décret contraire à la tradition romaine, tel qu'un concile alors l'aurait probablement porté, ne ramenât la division dans l'Eglise, bien des chosesexpliquaientl'horreur que le motseul de Concile inspirait au Saint-Père.

Aussi prudent, toutefois, que son successeur devait être maladroit, Martin V se garda bien de rien heurter de front; en 1423, à l'époque fixée, il convoqua docilement le concile général ; le moment, du reste, était favorable : la guerre en France, les Hussites en Allemagne, les Maures en Espagne retenaient le clergé ; dès Constance le choix de Pavie avait déplu à la nation française qu'un seul évêque y représenta; personne d'Allemagne ; quelques prélats et abbés arrivèrent d'Angleterre; des docteurs, des moines et quelques évêques du pays formaient tout le Concile quand il fut ouvert par les quatre présidents envoyés par le Pape (i).

C'était en avril ; aussitôt après, la peste éclata et, rendezvous pris à Sienne, l'assemblée se dispersa. Pareille translation ne pouvait déplaire à Martin V, allié des Siennois contre la Seigneurie florentine (2); mais cette approbation ne suffisait point aux meneurs du Concile qui décidèrent, d'accord d'ailleurs avec les représentants que le Saint-Siège avait eus à Pavie, d'envoyer au Pape pour lui persuader de venir personnellement trouver les Pères à Sienne (3) ; il devait, disait-on, cette déférence au Concile dont il pourrait, au contraire, s'il demeurait à Rome, éluder impunément les décisions. Fidèle à sa tactique de temporisation, Martin V ne refusa rien et se montra très disposé à se rendre à Sienne; les envoyés du Concile, à leur retourde Rome, apportèrent ainsi aux Pères assemblés l'assurance que le Pape allait venir et cet espoir s'affermit

(1) Pastor, I, 184; Hefele, VII, 391 ; Muratori, III, 2^ partie, 865,

(2) Muratori, XX, 23, 52.

(3) Jean de Raguse, 11.

encore lorsque parut l'encyclique du 23 juillet, par laquelle Martin invitait lesprélatsde la chrétienté à se rendre au Concile où lui-même, portait la bulle, avait l'intention de se rendre.

Cependant le Pape avait chargé Aleman de convenir avec , les envoyés de la République siennoise des conditions sous | lesquelles la cour pontificale pourrait se rendre à Sienne; en conséquence, un long traité fut passé, au mois de juillet, entre ces ambassadeurs et Louis Aleman. Des articles qui réglaient les rapports de la ville et du Saint-Père, de manière à garantir à chacun son indépendance et sa sécurité, nous n'avons rien à dire ici; bien plus significatives sont les précautions prises par Aleman, au nom du Pape, contre les membres du Concile : il stipulait que, pendant son séjour à Sienne, Martin V aurait à son service une force armée chargée d'assurer la police, de concert avec les autorités siennoises; il se réservait, à lui et à ses subordonnés de la Chambre apostolique, le droit de délivrer aux Pères les sauf-conduits nécessaires pour venir au Concile ou le quitter, la juridiction sur eux au civil et au criminel, le soin de maintenir l'ordre au sein de l'assemblée et d'autres prérogatives telles que, sous couvert de sauvegarder la souveraineté pontificale vis-à-vis la République, la convention négociée par Aleman ne laissait aucune indépendance à l'assemblée réduite entièrement à son autorité (i).

Après ce contrat passé avec le vice-camérier, les ambassadeurs de la ville, rentrés à Sienne, y annoncèrent que le Pape allait venir; l'allégresse régna au Concile, qui s'était ouvert le 2! juillet; bientôt, cependant, il parut que le voyage du Saint- Père tardait beaucoup ; ambassades sur ambassades lui furent envoyées, qui rapportèrent encore de Rome de bonnes paroles et l'assurance d'une prochaine arrivée (2). L'inquiétude augmenta parmi les Pères lorsqu'on connut le texte de la convention rédigée par Aleman et ratifiée, le 1 3 août, par Martin V (3)

(i) Jean de Raguse, 14-20.

(2) Jean de Raguse, 12, i3; Muratori, XX, 23.

(3) Raynaldi, a. 1423, n° 3.

on comprit alors, dit l'un d'eux, que le Pape n'avait pas de bonnes intentions pour le Concile et que, bien loin de reconnaître l'autorité souveraine prétendue par l'assemblée, il voulait en tenir sous sa domination, même temporelle, tous les membres présents et futurs; avec aigreur on commenta toutes les précautions prises par Aleman contre les Pères, on déclara que ces clauses n'avaient été insérées au contrat que pour enlever toute liberté de discussion et prévenir la réforme de l'Eglise /';/ capite\ les formules même employées dans la convention déplurent extrêmement : le Concile, en effet, n'y était jamais mentionné, humiliation suprême, qu'après les officiers et autres personnes attachés à cette curie romaine, dont les abus précisément scandalisaient nos reformateurs (i).

Concluant que le traité passé par Aleman les livrait au Pape pieds et poings liés, les Pères le tinrent pour non avenu et entamèrent directement, à leur tour, des négociations avec la République pour en obtenir les garanties qu'ils désiraient. De ce mécontentement et de ces démarches, Martin prit alors prétexte pour différer encore son voyage que, dans le public, on attendait toujours pour la fin des grandes chaleurs; cependant septembre vint et les Pères comprirent que le Pape ne répondrait pas à leur convocation ; un peu plus tard, un accord conclu par eux avec la ville annula implicitement la convention préparée par Aleman sans que la cour de Rome protestât (2). A se servir de cette arme, en effet, Martin V avait renoncé; il préféra discréditer sans bruit le concile de Sienne et l'ébranler doucement sans lui fournir une seule occasion d'attirer sur lui l'intérêt de la Chrétienté; au contraire, les divisions entre les Pères furent attisées ; les intrigues entretenues par eux avec Alfonse d'Aragon, ennemi du Pape à cause des Deux-Siciles, furent présentées, à tort ou à raison, comme une tentative favorable à Benoît XIII contre l'œuvre d'unité accomplie à

(1) Jean de Raguse, 20.

(2) Jean de Raguse, 20,21; Muratori, XX, 23.

Constance. Quond, à T improviste, dans la soirée du 7 mars 1424, avant de quitter la ville en toute hâte, les légats du Pape firent secrètement afficher que le Concile était dissous, ce coup d'état avait été si habilement préparé qu'il ne souleva pas une protestation dans la chrétienté et qu'un essai de résistance à Sienne fut immédiatement assoupi (i).

Personne, assurément, ne protesta moins que Louis Aleman, adversaire, sept ans plus tard, de la dissolution du concile de Bâleetgrand partisan alors de la souveraineté des Conciles généraux. A Sienne, où sa qualité d'évêque l'appelait à siéger, il ne songea pas à se rendre; y eût-il accompagné Martin V, aux termes de la convention que lui-même avait conclue, c'est sous le drapeau pontifical qu'il serait entré dans la mêlée, c'est à lui qu'était réservée, sous les ordres du Pape, la première place parmi les défenseurs de la papauté contre le Concile, si alors la lutte s'était ouverte; à lui et à ses agents de la Chambre apostolique l'exécution des mesures de haute police, la préparation des coups d'état, la direction de la résistance. Cette éventualité, qui eût si étrangement transformé son existence, ne se présenta pas; Martin V resta à Rome et Aleman avec lui, mais, pour avoir été réduite à la préparation d'une convention qui ne fut pas exécutée, son intervention n'en fut pas moins hostile à l'assemblée qui précéda celle de Bâle, au service de laquelle il devait au contraire consumer le meilleur de sa vie.

(i) Pastor, I, 184, i85.

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