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CHAPITRE II

La légation de Bologne.

Lorsque Louis Aleman fut nommé, en 1424, au gouvernement des Romagnes, il se trouva placé à l'un des postes les plus élevés en même temps que l'un des plus périlleux de l'administration pontificale. Tout contribuait à le rehausser, la prospérité de Bologne, point stratégique et centre commercial, l'étendue de son comté, sa situation sur la frontière, son éloignement relatif de Rome qui laissait au légat l'indépendance et l'initiative. Par contre, la turbulence des Bolonais était proverbiale, comme leur extrême mobilité et leur continuel besoin de changements et de révolutions. Si fréquentes v étaient les révoltes et si difficile la soumission d'une ville de cette importance, que certains historiens s'v sont trompés et ont cru que Bologne n'avait été réunie aux Etats de l'Eglise que sous Jules II ; la domination pontificale y était beaucoup plus ûncienne(0,mais que de conspirations et de révolutions, tour à tour dirigées par l'une des factions contre l'autre,

(1) Guiraud, V Etat Pontifical, 22G;M. GuirauJ tombe, ailleurs, dans l'erreur que lui-même a signalée, quarrd il dit que Bologne resta indépendante sous le pontificat de Martin V (p. 23).

chacune successivement appuyée sur l'alliance de Rome ou sur le principe d'indépendance !

Au commencement du siècle, en 1401, Bologne était tombée sous la tyrannie d'un de ses citoyens, Jean Bentivoglio, d'une illustre famille et chef héréditaire de l'un des deux partis qui déchiraient la République; il régna seize mois et, après quelque temps passé sous la domination milanaise des Vis conti, une nouvelle révolution rendit Bologne au Saint-Siège; le légat Balthasar Cossa v exerça un pouvoir absolu que, devenu le pape Jean XXIII, il maintint jusqu'à sa déposition. Alors, le 5 janvier 1416, le gouverneur pontifical tut chassé par un mouvement unanime qui rapprocha l'une et l'autre faction ; bientôt, il est vrai, les suspicions réveillées se signalèrent par des bannissements et, dans la campagne, les bourgades soulevées à leur tour contre la République furent châtiées sévèrement ; toutefois, un calme relatif régna pendant le concile de Constance, dont Bologne n'avait rien à craindre; à cette époque, Nicolas Albergati v fut nommé évêque, homme de sainte vie qui rallia tous les cœurs (i). On savait, cependant, que cet état de choses ne pouvait pas durer et que le nouveau pape ne renoncerait pas à sa souveraineté sur la ville ; or, si les Bolonais avaient joyeusement célébré l'avènement de Martin V, en bons catholiques, ils étaient résolus à demeurer indépendants au temporel et signifièrent à Sa Sainteté, qui venait d'entrer en Italie et demandait leur soumission, qu'ils entendaient j^/^7rc/^re Bologna pey^ loro. Devant leur attitude, le Pape, évitant de passer chez eux, m^odifia son itinéraire entre Milan et Florence (2). Là, sans troupe ni argent, il dut se résigner à traiter avec les ambassadeurs bolonais, le i3 mai 1419; il reconnaissait la République et son indépendance absolue, sans se rien réserver, que le droit de choisir le podestat sur une liste de trois noms qu'on lui soumettrait et le

(t) Muratori, XVIII, 228, 6o5-6o8.

(2) Muratori, XVIII. 225, 608-609 î Vizani, 307.

serment de fidélité qui lui serait prêté par les magistrats élus entre les mains de l'évêque, car il ne devait plus y avoir à Bologne aucun représentant politique du Saint-Siège (i).

Sous ce régime, deux années s'écoulèrent en paix, mais Antoine Bentivoglio, chef de l'une des factions bolonaises, travaillait à s'emparer du pouvoir dont son père, naguère, avait joui quelque temps ; un coup de main heureux, le 27 janvier 1420, lui donna la toute puissance; ses adversaires^ les Canedoli, avec leurs partisans, furent bannis et toutes les places données aux amis du vainqueur (2).

L'occasion était bonne pour intervenir; les proscrits y poussaient le Pape dont la situation politique s'était, d'ailleurs, beaucoup améliorée. Martin V envoya signifier aux Bolonais qu'ils eussent à reconnaître son autorité; vainement une partie du conseil des Six-Cents proposa de s'entendre avec le Pape die per hiiomo mollo amorevole e pj^udente era conosciuto ; vainement les seigneurs du voisinage, déjà ralliés au Saint-Siège, conseillèrent à la ville de se soumettre; Bentivoglio ne voulut pas aliéner l'autorité qu'il venait d'usurper et fit repousser les propositions du pape. Braccio. le fameux condottiere récemment réconcilié avec Martin V et par lui pris à son service, marcha contre Bologne (3) et parut sous les murs de la ville le 1 7 mai 1420 ; il était accompagné par un représentant du Pape, Gabriel Gondulmaro, cardinal et légat de la Marche d'Ancône, le futur Eugène IV (4).

Les assiégés souffrirent bientôt de la famine et de l'anarchie ; en vain la faction maîtresse du pouvoir bannissait et pendait ses adversaires; le parti de l'Eglise grossissait à tel point que Bentivoglio,, pour assurer son sort, se mit à négocier. Ces

(i) Theiner, n» 166; Muratori, XVIII, 609; Vizani, 3o7-3o8.

(2) Muratori, XVIII, 226, 609; Vizani, 3o8-3ii.

(3) Vi/ani, 3i i.

(4) Vizani, 3m.3i6; Muratori, XVIII, 227, 609-610; XIX. 561-566; III, 2* partie, 863.

conditions furent proposées par le légat : les Bolonais reconnaîtraient la souveraineté pontificale et recevraient un gouverneur; ils continueraient de jouir de leur autonomie communale et d'élire, avec le sénat des Six-Cents et le conseil des Quatre-Mille, tous leurs magistrats, à deux exceptions près, qui laissaient au représentant du Pape l'autorité financière; t'Eglise ne bâtirait pas de forteresse à Bologne. Le i6 juillet, Bentivoglio traita sur ces bases au nom de la République et reçut en récompense la place de Castel-Bolognese, où il se retira; le cardinal Condulmaro, le 21, fit son entrée dans la ville et en prit possession au nom du Pape. Un mois plus tard, sa mission provisoire ayant pris fin, il regagnait sa légation d'Ancône, tandis que le Pape nommait au gouvernement de Bologne et des Romagnes le cardinal castillan Alfonse Carillo, éminent personnage, longtemps fidèle à Benoit XIII et que nous retrouverons à propos du concile de Bàle. Ce nouveau légat, qui entra le 25 août 1420 dans Bologne, s'efforça d'effaeer les traces des révolutions de janvier et de juillet, rappela les Canedoli et gouverna pour eux et leurs amis contre la faction d'Antoine Bentivoglio (i)

Précisément à cette époque, la possession de Bologne, si récemment recouvrée, permit à Martin V de jouer, dans les aff&ires italiennes, un rôle d'arbitre que la papauté depuis longtemps avait perdu et qui en rehaussa grandement le prestige. A conquérir l'Italie du nord, le duc Philippe-Marie Visconti de Milan visait en ce temps-là; à l'ouest, déjà, l'astucieux diplomate avait occupé Gênes; à l'est, en 142 1, il s'empara de Brescia. Florence risquait ainsi d'être bientôt enveloppée dans les possessions milanaises, ce péril y tenait les esprits dans un

(1) Muratori, XVIII, 227-228, 6ii; XIX, 569-571 ; XXV, 869 ; Vizani, 3i8-3i9; Theiner, no 197 ; sur le cardinal Carillo, cf. Auberv, io5-io6, et EpistolaJo. abbatis monasterii Aquefrigide ad. rev. in Christo patrem domimnn B. episcopum Novariensem de condolenda qiiinymo de congaitdenia morte rev. p. d. Alfonsi cardinalis Sancti Eustachii dignissimi /Bibl. de Bàle, A. II. 3^. fo 273).

état aigu de surexcitation ; entre l'ambitieux tyran et l'orgueilleuse Seigneurie, la guerre était fatale au premier choc. Or, le légat Carillo, afin d'avoir un appui étranger contre la turbulence de ses administrés, proposa, en 1421, son alliance aux Florentins; refusé, il s'adressa au Visconti qui s'empressa d'accepter et le traité fut passé entre eux en février 1422. L'inquiétude de la Seigneurie fut grande de voir l'influence milanaise étendue jusqu'à son voisinage immédiat dans le Bolonais; elle envoya présenter ses plaintes au Visconti; il répondit en occupant par surprise, le 14 mai 1423, la ville de Forli, voisine de Bologne, qu'administrait, au nom de son fils mineur et sous la suzeraineté nominale du Saint-Siège, la veuve de Georges Ordelaffi, tyran héréditaire mort l'anne'e précédente; son alliance avec le légat Carillo avait rendu au Milanais cette conquête facile. Elle exaspéra les Florentins qui voyaient à leur frontière la cavalerie de Visconti et dont les relations d'ailleurs avec les Ordelaffi de Forli avaient été très amicales. Après de nouvelles observations, inutilement présentées à Milan, la Seigneurie s'empressa d'envoyer à Rome où déjà le duc l'avait prévenue. Aux deux parties, en effet, il convenait de gagner le Saint-Père, puisque la situation stratégique de Bologne commandait tout le territoire contesté; en outre, la querelle était sienne, puisque cette ville de Forli, dont le Visconti venait de prendre possession, appartenait nominalement aux Etats de l'Eglise.

De fait, il importait très peu à Martin V que les Ordelaffi en eussent été chassés, vassaux insoumis qu'ils avaient été, et que le duc de Milan leur eût succédé si, comme il eut soin de le laisser pressentir, son intention était, après avoir exécuté son plan contre Florence, de restituer cette place au Pape qui en deviendrait ainsi, de suzerain méconnu, seigneur effectif et direct. Plus peut-être que par cette espérance, Martin se laissa guider par la mauvaise impression qu'il avait rapportée de son long séjour à Florence, où son alliance alors avait été refusée et lui-même l'objet des railleries d'une population

frondeuse. A son tour il se fit un plaisir de rejeter les offres que lui présentait la Seigneurie pour une action commune contre le Milanais; décide', cependant, à ne pas prendre part aux hostilités et à garder une apparente neutralité, il dut, pour donner une satisfaction à l'exaspération des Florentins, rappeler le légat Carillo, allié avoué du Visconti ; à sa place, il nomma ce même cardinal Condulmaro qui avait déjà représenté le Saint-Siège à Bologne quand la ville avait été soumise ; le nouveau légat prit possession de son siège, le it) août 1423 (i).

Son prédécesseur était révoqué pour avoir trop affiché son entente avec le duc de Milan; lui-même allait être disgracié, après moins d'un an de gouvernement, pour avoir, au contraire, pris le parti de Florence, si délicate était à Bologne la situation du représentant du Pape, obligé de ménager les deux adversaires et en même temps chargé de favoriser en fait le Visconti , allié secret de Martin V. Or, Gabriel Condulmaro, vénitien de naissance et de cœur, haïssait naturellement le duc de Milan et, comme elle devait inspirer plus tard sa politique sur le Saint-Siège, cette inimitié se manifesta d'abord dans son gouvernement des Romagnes. La guerre venait d'éclater et, le 6 septembre 1423, les Florentins avaient été battus sous Forli ; quelques mois plus tard, le i*'' février 1424, un capitaine à la solde du Visconti s'empara d'Imola, ville voisine de Bologne, où régnaient les Alidosi, seigneurs héréditaires et nominalement vassaux du Saint-Siège. A cette nouvelle, la peine de mort fut décrétée, à Florence, contre quiconque parlerait de traiter avec le duc de Milan -, la Seigneurie fit représenter au Pape qu'une deuxième ville de ses Etats venait d'être occupée par le Milanais, que, dans l'intérêt commun, il fallait s'unir contre lui. Fidèle à sa politique, Martin répond qu'il n'en fera rien, que la guerre contre Brac-

(i) Muratori, XVIII, 228-229, 6i2-6i3; XIX, 6i-63 ; XX, 323-325; Vizani, 320-32i.

cio dans le Napolitain suffit à l'occuper. Au vrai, il avait reçu de Visconti l'assurance que les territoires d'Imola et F'orli lui seraient restitués après la guerre et que, même, l'autorité de l'Eglise V serait plus forte qu'auparavant; il eût peut-être d'ailleurs pavé volontiers de l'extension milanaise une humiliation infligée à Florence (i).

Tel n'était point l'avis de son représentant à Bologne : Condulmaro feignait de redouter pour cette ville un coup de main semblable à ceux qui avaient introduit les Milanais à Imola et Forli. Sous ce prétexte il traite avec Florence, à l'insu de Martin V ; l'alliance est proclamée à son de trompe dans Bologne qu'occupe une garnison florentine, tandis que la Seigneurie loge ses troupes dans toutes les citadelles du comté bolonais, coupant les communications du Visconti avec ses nouvelles conquêtes. Stupéfait d'une pareille volte-face, le duc se plaint au Pape et laisse entendre que, puisque la neutralité est violée contre lui, il pourrait arriver qu'il attaquât Bologne. Martin, à qui l'initiative prise par son légat parut extravagante, s'empresse d'écrire au Milanais pour le rassurer et à Condulmaro pour l'inviter à rompre son alliance florentine. Cédant en apparence, le cardinal revint à une prétendue neutralité, en interdisant sur son territoire le passage aux troupes tant florentines que milanaises ; sans importance pour la Seigneurie, cette attitude était désastreuse pour le Visconti, qui se plaint de plus belle ; sommé de nouveau par le Pape, le légat Condulmaro refuse nettement de modifier son attitude et Martin se voit contraint de lui chercher un successeur (2).

Son choix tomba sur Aleman ; pourquoi ? Le Pape l'explique dans la lettre qu'il écrivit à l'évêque de Bologne pour l'aviser de cette nomination : il désire, dit-il, tenir la guerre éloignée des Romagnes et rester neutre entre Florence et Milan ; avec

(1) Muratori, XVIII, 229, 614; XIX, 63, 67 ; XX, 323-328 ; XXII, 2 1 1 ; Ghirardacci,645 ; Blondus, 4o3 ; Saint Antonin, f» i33.

(2) Muratori, XIX, 64-67; XX, 328; Blondus, 413 ; Ghirardacci, 643; Raynaldi, a. 1424, no 18.

le cardinal Condulmaro, c'est impossible, car il s'est rendu odieux au Visconii ; rétablir à sa place Alfonse Carillo, comme le duc ne cesse de le demander, ce serait se déclarer trop ouvertement contre les Florentins, qui s'en méfient; il a donc fait choix d'un homme nouveau, absolument dévoué à sa politique et dont aucun des deux belligérants ne peut raisonnablement prendre ombrage. Le Pape terminait en exprimant sa confiance en son nouveau représentant (i); quelle réputation Aleman s'était acquise, cette nomination d'ailleurs le démontrait assez.

Par bulle du 25 mai 1424 (2), il fut donc, à la place du cardinal Condulmaro révoqué le même jour, investi du gouvernementdes Romagnes. Dès le lendemainsans doute, il quitta Rome, sans que révocation ni nomination eussent été publiées ; sur sa route, il pouvait rencontrer des troupes florentines qui se seraient peut-être opposées à son passage pour conserver à Bologne l'allié de la Seigneurie ; il se disait donc ambassadeur envoyé par le Pape en France et, comme l'itinéraire normal était par les Romagnes, tout le monde crut à cette ve'"siun. Elle était destinée aussi à tromper le légat destitué ; on savait à Rome que sa révocation, qu'il prévoyaitévidemment, l'exaspérait ; qu'il disait que le Pape manquait à ses promesses en le rappelant avant qu'il eût, selon l'usage, accompli ses trois années de légation ; qu'enfin il était prêt à tout et peut-être à refuser l'entrée de la ville à son successeur. D'autre part, une fois arrivé à Bologne, Aleman y aurait partie gagnée, car la population 3^ vo3'ait de très mauvais œil la politique florentine de Condulmaro ; la Seigneurie n'}' était pas aimée et la colère du Visconti y était redoutée (3).

Confiant dans ces dispositions des Bolonais, Martin avait, le

(i) Gall. Christ Nvv., Arles, no 3583.

(2) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, fo 198 ro. L'acte y est daté à tort du 24 mai; cf. Arch. du Vatican, Reg. 35o, 1» 164 v». (3^ Muratori, XIX, 67.

jour même de la nomination d'Aleman, adressé un bref circulaire aux principaux cito3^ens de la ville, afin de les en aviser et de leur demander pour le nouveau gouverneur pleine confiance et entière obéissance ; en même temps le châtelain de l'importante forteresse de Castel-San-Pietro recevait ordre directement du Pape de se mettre à la disposition de Louis ( i).

Grâce à ces précautions, Aleman parvint sans encombre à Bologne ; quand il y entra, le 7 juin, nul, hors les gens qu'il en avait informes, ne connaissait sa véritable qualité ;on savait seulement qu'il était archevêque, ultramontain et même savoyard, vire-camérier du Pape, et que son nom était Messer Lodovico. Il descendit à l'église Saint-Antoine et prit ses dispositions. Le surlendemain, sur son invitation confidentielle, les sénateurs convoquèrent le conseil général et, lorsque les citoyens et les Massari délie arti furent assemblés, en présence aussi de l'évêque Albergati qui devait, en cas de besoin, l'appuyer de sa popularité, Aleman parut et présenta des lettres apostoliques dont lecture fut immédiatement donnée. C'étaient, avec la bulle du 23 mai qui le nommait gouverneur à la place de Condulmaro révoqué, deux ordres du Pape enjoignant aux magistrats, l'un, de prêter serment de fidélité entre les mains de Louis, l'autre, de renvoyer incontinent les ambassadeurs florentins présents à Bologne ainsi que leur soldatesque. Quand ces lettres eurent été lues, Aleman prononça quelques paroles ; comme remarque le chroniqueur, « il dit ce qui lui plut )),car il parla en latin ; l'évêque Albergati répondit en italien ; le serment de fidélité fut prêté sans opposition. C'était le vendredi 9 juin, à une heure de l'après-midi ; la nouvelle se répandit aussitôt dans la ville, les cloches sonnèrent et la journée s'acheva au milieu des réjouissances publiques(2) .

(i) Gall. Christ. A^ov., Arles, nos 3587, 3389.

(21 Muratori, XVIII, 229, 614 ; Ghirardacci, 645, G4G ; Blondus, 41 3 ; Niccolô Seccadenari, parte prima, p. 211; Cronica de' Signori Bologneti délia Alercjtijia., p. i3-j.

A Castel-San-Pietro, où il se trouvait depuis un jour ou deux, Condulmaro apprit qu'il était remplacé et prit tristement le chemin de Rome.

Naturellement, le premier souci d'Aleman fut de justifier sa nomination en dénonçant Talliance florentine ; il fit évacuer le comté par les troupes de la Seigneurie et donna d'autre part, aux capitaines milanais, toutes facilités pour manœuvrer et ravitailler leurs places d'Imola et Forli.On se vengeait à Florence en disant qu'il s'était mis au service du Visconti, mais son calcul était bon ; on leVitassez plus tard. Grâce, en effet, à son attitude, le 28 juillet 1424, Ange de la Pergola, général milanais, gagna sous Zagonara, sur Charles Malatesta, condottiere au service des Florentins, une grosse bataille (i). Très inquiète, la Seigneurie tenta une démarche auprès du Saint-Père ; l'excita à s'unir avec elle contre le Visconti, détenteur de villes pontificales ; lui représenta que le prétexte qu'il avait naguère invoqué, sa guerre contre Braccio, venait de disparaître avec cet illustre brigand (2); enfin les envoj^és de Florence à Rome se plaignirent d'Aleman, disant que sa partialité pour le Milanais était extrême, qu'il fournissait à ses troupes armes, chevaux, vêtements, vivres et libre passage, tandis qu'aux Florentins tout était refusé ; qu'il était inique à un représentant du Pape de prendre si ardemment, contre une république dévouée au Saint-Siège, le parti d'une dynastie traditionnellement hostile à l'Eglise. De cette ambassade, Martin V tint peu de compte et répondit encore en parlant de Braccio ; à la vérité, il était mort, mais il fallait travailler à reprendre Pérouse et les autres villes qu'il avait détenues ; pour Aleman le Pape protestait qu'il encourrait sa disgrâce s'il embrassait le parti du Visconti, que jusque-là il avait su demeurer neutre, que cepen-

(i)Muratori,XIX,68;BIondus,4i3-4i5;Muratori,XVIII,6i5;XX,33i.

(2) Le II juin, à 8 h. du soir, la nouvelle était arrivée à Bologne que Braccio avait été tué les armes à la main ; Aleman fit allumer des feux de joie (Muratori, XVIII, 23o, 614).

dant on lui écrirait pour le lui rappeler. Officiellement, en effet, Louis n'avait jamais reçu d'autres instructions et c'était sous le masque de la neutralité qu'il favorisait les opérations du duc de Milan (i). Les Florentinscomprirent que Martin Vapprouvait les actes de son représentant et voulait la continuation de la guerre, tant qu'elle serait favorable à son ami Visconti (2). Battus de nouveau, en janvier 1425, ils parvinrent à rallier contre leur ennemi toute l'Italie septentrionale, ^^enise, la Savoie. La guerre alors s'éloigna des environs de Bologne et les hostilités les plus importantes eurent lieu beaucoup plus au nord, autour de Brescia, place alors milanaise dont le fameux Carmagnola, en mars 1426, s'empara pour A^enise ; Milan aurait été menacée, si Aleman n'avaitpas favorisé le retour en Lombardie d'Ange de la Pergola et des troupes qu'il commandait en Romagne, manœuvre difficile qui réussit grâce au gouverneur de Bologne, malgré les efforts combinés du marquis d'Esté et du général vénitien Barbaro (3).

La guerre ainsi transportée dans le bassin du Pô, la possession des comtés d'Imola et Forli n'offrait plus d'avantage au duc de Milan, qui s'empressa d'en faire hommage au Pape, après des négociations qu'Aleman conduisit de Bologne ; le i3 mai I-I26, il fit publier dans la ville cette nouvelle qu'on célébra par trois journées de réjouissances, mais dès le 14 il était parti, fort accompagné de ses gardes et de nombreux

(i) Muratori, XX, 333. Sur les relations suivies que, de fait, Aleman entretenait avec les capitaines milanais d'Imola et des autres places voisines de Bologne, cf. Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, fo 328 et passim.

(2) iMuratori XIX, 69-70 ; XX, 333-33t'i ; Blondus, 434. C'est à la fin de novembre 1423 que la Pergola passa de Romagne en Lombardie (Arch. di Stato à Bologne, Campioni, III, f» 33 1 v). Aleman dut s'y prêter volontiers, d'autant plus que, malgré leur alliance tacite avec le Saint-Siège, les lieutenants du Visconti ne s'abstenaient point d'en piller les sujets et parfois il fallait qu'il intervînt (ibid., fo32q).

(3) Avec Dominique Gapranica, le futur cardinal (ibid., f" 334).

citoyens bolonais, pour aller prendre possession des domaines restitués à l'Eglise et rentrés sous son autorité directe, grand succès de la politique de Martin V à laquelle Aleman avait si heureusement collaboré. Aussi, son voyage fut-il une marche triomphale ; le jeudi, i6 mai 1426, à 7 heures du soir, aux acclamations de la foule mobile, il fit son entrée solennelle dans Forli, où il demeura quelques jours, prenant possession, en personne ou par ses lieutenants, des places et forteresses du comté, rétablisssant partout l'ordre, la paix et l'autorité de l'Eglise. A Imola, il s'était fait représenter par Aimon de Gerbaix, l'un de ses familiers qu'il délégua ensuite à l'administration des deux comtés en attendant le nouveau gouverneur, Dominique Capranica, évêque de Fermo, qui devait arriver à Forli le 14 juillet. Le 23 mai, Louis en était parti et le surlendemain, il rentra triomphalement dans Bologne : toutes les compagnies et confréries furent à son devant, en grande pompe ; par son ordre, les prisons avaient été ouvertes ; quand il parvint à son palais, la foule lui fit un honneur ordinairement réservé aux princes en se jetant, pour s'en emparer, sur le dais du cortège et sur la mule qu'il montait (i).

Cependant, Venise et Florence menaient énergiquement la guerre contre le Visconti et prétendaient faire expier aux marchands bolonais l'appui que leur gouverneur avait prêté au duc de Milan; Aleman dut intervenir et passer une convention avec les Vénitiens (2). Du reste, les négociations ouvertes par Martin V amenèrent bientôt la paix, qui fut conclue le 18 avril 1428; ce fut Louis qui en transmit la nouvelle au Saint-Père et, sur son ordre, il prit les précautions nécessaires pour éviter que les troupes mercenaires, licenciées, ne vinssent piller son territoire (3).

(1) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, fos 336 vo-339; Cronica dé Signori Bologneti délia Afercan:;ia, p. 140 ; Muratori, XVIII v.3i. 232, 614 ; XIX, 895, 896, 901 ; XXII, 214 ; Coutelorius, 5i.

(2) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, fo 335.

(3) Muratori, XX, 340-353 ; Ga!l. Christ. Nov., Arles, n» 3595.

Depuis longtemps déjà, à l'abri de la guerre éloignée et de tout péril extérieur, Aleman gouvernait la province. Il y exerçait les pouvoirs les plus étendus, mais, simple archevêque, il ne portait pas le titre de légat, réservé aux seuls cardinaux, et se qualifiait « gouverneur général de Bologne, de l'exarchat de Ravenne et des Romagnes » (i). Dans sa bulle de nomination, il est vrai, on avait complaisamment énuméré toutes les attributions dont il devait jouir, mais, pour explicite qu'il fût, ce texte n'était pas suffisant; il provoqua des résistances et des contestations; on prétendit refuser au gouverneur les droits habituellement attachés au titre qui lui manquait. Cette situation douteuse obligea Martin V à déclarer, le i5 octobre 1425, qu'il avait entendu donner à Louis Aleman, depuis le jour de sa nomination, et qu'il entendait lui conférer encore expressément pour l'avenir le pouvoir et la charge d'exercer toutes les fonctions de légat (2). Quelques mois après, un événement survint, qui acheva d'écarter toute équivoque ; le 24 mai 142G, notre gouverneur fut créé cardinal et, dès lors, reprenant son nom de famille, il s'intitula : « Louis Aleman, par la miséricorde divine, cardinal-prêtre de la sainte Eglise romaine, du titre de Sainte-Cécile, dit cardinal d'Arles, légat et vicaire général au temporel du siège apostolique dans la ville de Bologne, l'exarchat de Ravenne et la province des Romagnes » (3).

Composées de l'ancienne Emilie, du Ravennois avec la Pentapole, les Romagnes s'étendaient entre la Marche d'Ancône, la Toscane, la Lombardie, la A'énétie et l'Adriatique. Outre la capitale, Bologne, et son comté, ce territoire se partageait entre de puissants barons, tels que les Malatesta de Pesaro et Rimini, les Polenta de Ravenne, les Manfredi de Faenza, les Este de Ferrare (4). Sur ces hauts vassaux, l'auto-

(i) Archiviodi Stato, à Bologne, lib. Fantacini, ;7.t55/»i.

(2) Arch, du Vatican, Reg. 35o, f" 164 v".

(3) Archivio di Stato, à Bologne, lib. Fantacini, passini. {4) Guiraud, l'Etat Pontifical, p. 212 et s.

— Gi —

rite de Louis ne s'exerçait point ; pour Imola et Forli, au contraire, que lui-même avait annexées aux domaines immédiats de l'Eglise, il y dirigeait et contrôlait l'administration du gouverneur Capranica (i).

Ce qu'il gouvernait directement, c'était Bologne et son comté. On ne saurait, à propos des quatre années qu'il y passa, entrer dans le détail de l'organisation de cette République, constitution faite de méfiances incurables entre les classes et les factions rivales, très minutieuse et pleine d'ingénieux rouages destinés à équilibrer toutes les influences. Les statuts de l'igq, en vigueur à cette époque (2), survivaient aux révolutions et subsistaient sous la t3Tannie d'un Bentivoglio comme sous le gouvernement d'un légat de l'Eglise ; ce n'était, en effet, .qu'une constitution municipale, qui n'empêchait point l'exercice d'une autorité supérieure à ses magistrats.

Rappelons seulement que l'administration de Bologne, comme dans la plupart des villes de la Haute-Italie, appartenait à un podestat et à un conseil des Anciens sous le contrôle des assemblées populaires. Le podestat, s3'mbole de la méfiance des citoyens les uns contre les autres, était un noble étranger, nommé pour six mois (3), investi du pouvoir exécutif et judiciaire qu'il exerçait directement et par ses officiers, ordinairement ses compatriotes, choisis et amenés par lui : son vicaire, quelques juges et assesseurs, des chevaliers, des notaires, des écu3'ers, des soldats et le capitaine du peuple, chef de la milice. Le pape désignait le podestat sur une liste de trois noms présentée par la ville. Ce magistrat représentait

(i) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f» SSg et s.

(2) Ils ne furent pas modifiés avant la légation du cardinal Bessarion, en 1454 (Guiraud, VEtJt Pontifical, 226, 227). Aleman faisait préparer, en 1427, de nouveaux statuts dont la révolution de 1428 empêcha la publication (Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, f» 279).

(3) D'après M. Mal'agola, p. 44. Baptiste de Capodiferro resta en fonctions du 3i mars 1424 au 3i mars 1425 (Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, fo 328).

la République et, dans les cérémonies, marchait avec le légat, représentant de l'Eglise (i).

Les Anciens constituaient son conseil privé et nécessaire. Ils étaient, sur la Piazza, les proches voisins d'Aleman dont le palais s'élevait en face du leur. Sous son gouvernement, conformément aux conventions passées entre le Pape et la ville, ils continuèrent à être régulièrement élus suivant les Statuts.

Le podestat et les Anciens exerçaient leur pouvoir sous le contrôle de deux assemblées populaires, le sénat des Six-Cents et le conseil des Quatre-Mille, dont le traité de 1420 avait garanti la libre élection. Une grande influence appartenait aussi aux Massari délie arli^ représentants des corporations, si bien que la plupart des révolutions se faisaient au cri de Mva lo popolo et le Arti. Aleman n'attenta rien contre cette organisation municipale; même les riformatori dcllo slato di Libéria subsistèrent à cette époque (2).

Quant au personnel subalterne il ne sera pas inutile d'en donner une idée, pour faire saisir la complexité de l'administration qu'Aleman contrôla et le degré extrême de culture politique de la population qu'il gouvernait. Mentionnons, dans l'ordre judiciaire, legonfalonnier de justice, élu par le peuple, grand personnage qui marche de pair avec les plus hauts dignitaires; le tribunal de l'Ours, dont la compétence s'étend aux finances; le tribunal où sont jugés rebelles et bannis; le bourreau, nommé par le légat; le tribunal où se plaident les affaires de police et de voirie; le juge de l'union des mar-

(i) Malagola, 44; Theiner, n» 16G ; Arch. du Vatican, Reg. 35 i, fo 33. Du temps d'Aleman furent podestats Baptiste de Capodiferro, de Rome; Novello des Bacci, de Gubbio ; Antoine des Petrucci, de Sienne ; François des Cepoli, de Pérouse; Pierre Gonradi, de Tuderte ; Antoine desVenetini, de Rome; Ugolin des Vitelli, de Città di Castello (Arch. di Stato à Bologne. Campioni, III, fo236 v» ; Arch. du Vatican, reg. 35i , f" 33 ; Ghirardacci, 048).

(2) Malagola, 40.

chands; enfin, à la nomination d'Aleman, l'exécuteur de justice, dont le titulaire venait d'être condamnjé à mort pour concussion sous legouvernement de Condulmaro (i). Pour les finances, à la « (chambre de Bologne », grosse administration que dirige le trésorier Albert des Alberti, Florentin désigné par le légat, nous trouvons les « défenseurs de l'avoir de la Chambre », leurs notaires ordinaires et extraordinaires, les calculateurs des droits de la Chambre, le gouverneur des blés delà Chambre, les surintendants de la gabelle et autres impôts, l'économe et l'ingénieur préposés aux travaux de la Chambre. Les capitaines de quartiers appartiennent au militaire, avec l'inspecteur des forteresses et son notaire, les gardiens des portes de la ville et le nombreux personnel employé à régler la solde des troupes mercenaires (2).

Loin de se clore ici, la liste des fonctionnaires comprendrait encore les emplo3^és au service des Anciens, les trompettes, le magistrat devant lequel se présentent les étrangers, les ouvriers de la monnaie, le préposé à l'horloge publique et son collègue du beffroi, l'administration des poids et mesures, les notaires des ponts et chaussées (3).

Sur le même budget où, depuis le légat lui-même et le podestat jusqu'au balayeur de la rue du Château, sont pa3^és les appointements de tous ces fonctionnaires, nous relevons, entre autres dépenses ordinaires, le chapitre des travaux publics, celui des approvisionnements et un article qui témoigne en faveur de l'administration financière d'Aleman : c'est l'amortissement des emprunts contractés par la ville à l'époque de l'indépendance (4). Pour achever de faire connaître la physio-

(1) Malagola, 45 ; Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, fos 2o3 v», 206 ; Campioni, III, fo 240 et s; Muratori, XVIII, 229; l'exécuteur de justice est une sorte de censeur.

(2) Archivio di Stato. à Bologne, Campioni, III, f"' 2, 244 v», 265 et passim; lib. Fantacini, f" 202.

(3) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f" 252 et s.

(4) Jbid., fo 3 18 et s.

nomie de la vieille cité, analysons enfin le budget des recettes ordinaires, dressé pour les premières années du gouvernement de Louis : ce sont d'abord les impôts indirects établis sur le pain, le vin, les moulins, le sel, les marchés, les bestiaux, les poissons, les fruits, le foin, la paille, le drap, les ventes, les donations et d'autres encore, et puis les produits des amendes et condamnations, du domaine public, de la monnaie, de la taxe sur les usuriers, la recette du bureau où se présentent les étrangers, les droits enfin payés par les nombreux fermiers de péages (i).

Sur cette administration bolonaise l'autorité du légat paraît aussi générale qu'imprécise; en droit, la convention de 1420 lui interdit toute immixtion dans les affaires de la ville qui se gouverne, en pleine indépendance, selon ses lois et par ses magistrats ; en fait, il tient de sa bulle de nomination des pouvoirs illimités dans l'ordre administratif et dans l'ordre judiciaire, le droit de créer et révoquer tous officiers et magistrats, la charge, enfin, de prendre en général toutes dispositions propres à maintenir l'ordre public, bannissements des rebelles, confiscations de leurs biens, répressions à main armée (2). Aussi, en énumérant les fonctionnaires de la ville, en avons-nous rencontré quelques-uns qu'Aleman avait nommés, tandis que les autres étaient élus par le peuple; d'autres fois, il intervient pour interpréter les Statuts et fixer la part qui revient au podestat sur certaines amendes ; pour combattre l'abus du jeu de dés, qui fait rage à Bologne (3); confirmer les règlements de la société des marchands, ou autoriser les pêcheurs à vendre

(i) Ibid., fo 2 vo et s.

(2) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, fo 198,

(3) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini. f» 279. Pendant la légation de Condulmaro, saint Bernardin de Sienne avait prêché à Bologne contre les des (Thureau-Dangin, Saint Bernardin de Sienne, Paris,

dans leurs boutiques des canards et autres volatiles, comme ils avaient fait auparavant (i).

Il a le droit de grâce, il permet à une femme mariée de vendre un immeuble dotal, il restitue leurs biens aux fils d'un juif condamné ; un autre de ses pouvoirs souverains, que probablement il exerce concurremment avec la République, c'est de donner le droit de cité, la citadinance, privilège si apprécié et si jalousement concédé. On le voit, il n'est si petite, ni si grosse question dont il ne se mêleà l'occasion; si toutefois ces faits isolés montrent quels sont ses pouvoirs, il se garde bien de les exercer à l'ordinaire ; imitant la politique de Martin Va Rome, il respecte l'autonomie de la cité et n'intervient jamais dans la vie municipale qu'à titre tout exceptionnel, du moins dans l'ordre administratif. Au judiciaire son autorité s'exerce plus régulièrement. Elle est grande surtout sur les finances communales, dont la convention de 1420, dérogeant en cela au traité de 1419, a remis au légat la direction souveraine; Aleman nomme le trésorier de la Chambre bolonaise etpuisedans sa caisse, à son bon plaisir(2), des sommes qu'on inscrit dans le budget au chapitre des dépenses extraordinaires.

Sur ce même budget municipal sont payés les trente-deux professeurs (3) delà célèbre Université que fréquentent, encore à cette époque, les étudiants de tous pays. A la fin de février 1428, un fameux humaniste, l'helléniste Philelto, vint chercher fortune à Bologne ; dès le lendemain de son arrivée, Aleman l'envoyait saluer par le trésorier des Alberti et l'invitait à venir au palais. Charmé de ces prévenances, le vaniteux écrivain s'empressait peu après d'écrire à son confrère Jean Aurispa comment, introduit auprès d'Aleman après une courte attente, il en avait été si bien reçu qu'il ne pouvait

(i) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, fo» 206, 208, 214, 217, 218 vo et passim.

(2) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f"» 320, 332 v».

(3) Ibid., passim. C'est le chiffre donné, pour 1423, par Ghirardacci, p. 645.

imaginer homme plus affable ni plus courtois ; nomme' professeur de philosophie oratoire et morale, il obtint un traitement de trois cents écus sur le trésor public et le légat, sur sa cassette, en ajouta cent cinquante autres, en même temps qu'il faisait donner à Philelfo, ravi, tous les objets nécessaires à son installation (i). Mécène d'occasion, Aleman ne paraît pas d'ailleurss'être autrement occupé de l'Université bolonaise (2).

En dehors des murs de la ville son autorité était plus effective et s'étendait sur les cent trente-quatre villes et communes rurales du comté de Bologne. Les Républiques traitaient durement ces sujets suburbains et paysans, bons à rançonner en temps de paix, à exposer en cas de guerre à toutes les déprédations tandis que les cito3'ens se tenaient à l'abri de leurs murailles, Inversement, le légat les protégeait et nous voyons Aleman qui leur accorde dégrèvements d'impôts et subventions pour bâtir des routes, des forts, des égouts et surtout des ponts et des canaux (3). Aussi arriva-t-il, en 1428, que plusieurs communes du comté, reconnaissantes à l'Eglise de la bienveillance qu'Aleman leur avait témoignée, s'exposèrent aux plus grands dangers pour demeurer fidèles au Saint-Siège.

L'essentielle attribution du légat, c'est le maintien, dans la Marche bolonaise, au milieu des agitations italiennes, de la souveraineté pontificale et son initiative est illimitée dans les affaires étrangères et militaires. Comment Aleman sut tirer parti de la guerre milano-îlorentine, nous l'avons vu ; quand la lutte eut été reportée sur le Pô et de même après la paix, il continua de veiller à la sécurité de sa province, répara et bâtit un grand nombre de fortifications, les fit inspecter régulièrement et approvisionner de pain et de sel, acheta

(i) Philelfi, fo 7.

(2) Il employa le Français Pierre Marchand, recteur des étudiants de droit ultramontains (Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f^SSa).

(3) Ibid., fos 327 yo, 33o v" et passif?! ; lio. Fantacini, f» 202, 206 vo, 208 V», 223, 229, 288 V"; Guiraud, l'Etat Pontijical, 226, 228.

force munitions, arbalètes etbalistes. Aux lieux frontières, des pennons s'élevaient aux armes du Pape. d'Aleman et de Bologne. Aux portes de la ville, de forts détachements étaient placés, ainsi qu'à la tour Asinelli et aux deux citadelles; par tout le comté, dans d'innombrables tours et rocche^ des soldats étaient disséminés ; le légat avait à son service plusieurs condottieri, Tolomeo de Subiaco, Louis des Manfredi, François de San-Severino, Louis Colonna, enfin la troupe sûre des Savoyards, commandée par Louis Aleman et Louis de Fitigny, les propres neveux du cardinal. La garnison était assez forte pour qu'on en détachât des hommes qu'on envoyait à Rome(i), Hiver comme été, Aleman habitait à Bologne le beau palais de la Piazza, encore debout de nos jours avec ses arcades médiévales et sa façade parsemée d'écussons, parmi lesquels doit se trouver le lion des Aleman. Un jardin, aujourd'hui disparu, était entretenu aux frais de la ville. Sur le même budget, le légat réparaît et embellissait sa résidence ; maître François Lola peignit une frise au haut du grand mur sur la place; partout des peintures, sur la porte de la chapelle, à la loggia du jardin, au tinel, qu'on mit en vert, à la salle à manger des domestiques, où Maître Jacques peignit l'histoire de St-Pierre marchant sur les eaux ; par là ville, au palais des notaires, aux portes principales, les peintres travaillaient, mariant aux armes de l'Eglise et de la République l'écusson des seigneurs d'Arbent (2). De son palais, où il avait sa chancellerie et son chancelier Dominique, le légat datait ses actes, expédiés sous le pompeux protocole que nous avons dit, et scellés de son grand sceau (3).

(i) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f»* 97 vo-175, 328, 332, 334.

(2) /6/i.,fos 327 v», 329 Yo,33 1,332. Le i5 septembre 1425, le feu prit aux écuries et brûla le portique en bois qui prolongeait le palais sur la place ; Aleman le fit reconstruire et voûter en pierre (Muratori, XV'III, 23 1, ôi5 ; Ghirardacci, 648).

(3) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, f» 208 et passim ; les

Outre sa chancellerie, Aleman s'entourait de nombreux officiers et serviteurs, portiers, massiers, écu\'ers, chevaliers, chapelains, conseillers, familiers de tout rang; la plupart étaient Savoyards et beaucoup de sa propre famille. De son frère Pierre, seigneur d'Arbent, lui-même fonctionnaire du Pape en Avignon (i), l'oncle légat entretient les trois fils, Hugues et Louis, chevaliers, et le chanoine Claude, mauvais sujet qui fait des dettes et dont le Pape invita même Aleman à se débarrasser; le cardinal garda son neveu, estimant sans doute qu'il n'appartenait pas à Martin V^ de condamner le népotisme (2). De sa sœur Marguerite, mariée à Guillaume de Fitigny (3), les trois fils également vivent à Bologne : le licencié François, auditeur du légat (4), Hugues, abbé de Contamine-sur-Arve(5), et Louis, chevalier (6). A eux, les missions honorables, les charges lucratives, comme aux autres compatriotes d'Aleman : son conseiller intime, Aimon deGerbaix(7) ;• Louis de la Palud, alors abbé de Tournus. dont nous aurons

actes sont datés à la moderne, avec les années de la Nativité, de l'indiction et du pontificat du pape.

(i) Où il était vicaire de la cour temporelle (Arch. Vatican, Reg. 352, f" 229 vf>).

(2) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, fo* io5, 117 v" ; GjU. Christ. Nov., Arles, no 362Ô. Claude mourut en 1430 (Beyssac, 3o).

(?) Beyssac, 3o. Fitignieu, Ain, arr. Belley, c. Champagne.

(4) Archivio di Stato à Bologne, lib. Fantacini, fos 2o5 vo^ 225, 262. P'rançois fut plus tard chanoine de Lyon et prévôt de Genève (Beyssac, p. 3o ; Bibl d'Avignon, ms. 2-54, fo 112 v).

(5) Haute-Savoie, arr. et c. de Bonneville ; cf. Besson, \5j. Plus tard abbé de Tournus, Chiftiet, 227.

(6) Arch. di Stato à Bologne, Campioni, III, [0^ io5, 118. Hugues et Louis firent placer, en 1427, dans le premier cloître en entrant du couvent des Dominicains de Bologne, une inscription en l'honneur de leur aïeul Etienne, qui s'y trouvait enterré depuis i356 (Bibl. d'Arles, ms. i35, p. 58).

(7) Evêque de Maurienne, mort en 1432. Arch. di Stato à Bologne lib. Fantacini, f»» 2o5 v», 208 v".

bien souvent à parler (i); Pierre de Verbouz, abbe' d'Entremont, camérier du cardinal (2). Parmi les familiers, me'decins, chapelains, secrétaires, partout des noms français (3); cette foule vivait aux dépens du budget bolonais et comme, d'autre part, à ses mille livres environ, par mois, de traitement de légat (4), Aleman joignait les revenus de son archevêché d'Arles, on vjit qu'il profitait largement des abus que plus tard il devait flétrir. Pour sa sûreté, le palais était muni de bombardes et bombardelles, lances et boucliers; quatre cents pages en composaient la garde (5).

Du reste, quatre années durant, une paix absolue régna dans la turbulente Bologne sous le gouvernement d'Aleman, que soutenait de sa popularité le pieux évêque Nicolas Albergati ((3). Bon signe des temps, les chroniqueurs ne content rien. que des événements presque insignifiants : un incendie au palais du légat; une cérémonie à San-Petrone ; la fondation de l'Hôpital de la Mort, dont Aleman avec le podestat posèrent les deux premières pierres ; les travaux faits au campanile de San-Pietro, qu'on recouvre de plomb ; le chapitre général des ermites de Saint-A.ugustin tenu en 1426 en l'église Saint- Jacques; une maladie épidémique ; des inondations, causes de disettes auxquelles pourvo3'ait le légat en faisant venir du froment de la Marche d'Ancône ; ou encore l'exécution de la grande porte de San-Fetrone , par lui confiée au sculpteur Jacopo délia Quercia (7).

(1) Arch. di Stato à Bologne, Campioni, III, f" 328; Chifflet, 224.

(2) Ibid., fos 328, 339. Pierre se disait neveu de François de Conzié (Mugnier, les Montfort et les Con^^ié, 409).

{3) Ibid., fos 327 vo, 328, 33i, 333, 334 v°, etc.

(4) Ibid., f" 92 v».

[b) Ibid., i'n-' 93 v», 33 1 V", 332 yo, 327 v».

(6) Gall. Christ. Nov., Arles, n» 3383.

(7) Ibid., n<'s 3591-3593, 3023 ; Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f" 329 ; Niccolô Seccadenari, p. 212 ; Cronica de' Signori Bologneti, p. i 39 ; Muratori, XVflI, 616; Vizani, 32i, 322.

Monotone aurait été la vie, si Bologne ne se trouvait pas sur la grand route qui reliait alors l'Italie du nord à l'Italie du centre : chaque jour, passent des marchands et des pèlerins, surtout en 1425, année de jubilé ; tous les rapports de Rome avec le continent sont par Bologne, et ce sont constamment au palais du légat des arrivées et des départs : cardinaux de passage, nonces et ambassadeurs, condottieri, courriers, enfants de chœur amenés de France pour la chapelle pontificale, Aleman les héberge tous, les remonte, les munit d'argent (i).

Le gros événement de la légation, pour Bologne presque autant que pour Louis, ce fut sa promotion au cardinalat. D'autres faveurs, depuis sa nomination à l'archevêché d'Arles, avaient précédé le chapeau; le 24 mai (424, Martin V lui avait donné le pallium et, le i3 avril 1426, vingt et une bulles furent expédiées qui lui concédaient certains pouvoirs spirituels (2).

L'entre'e d'Aleman d-^ns le Sacré-Collège marque la plus belle époque de l'histoire ecclésiastique, entre le commencement du grand schisme et les premières années de Nicolas W C'était en 142(3 : au spirituel, le concile de Sienne venait d'être dissous sans bruit, le Concile convoqué à Bàle était encore lointain, toute trace de division dans l'Eglise paraissait avoir disparu, et l'autorité pontificale universellement aceptée-, au temporel, la politique de Martin V portait ses fruits, l'ordre était rétabli dans le Patrimoine et son rôle d'arbitre respecté dans toute l'Italie. Comme dit Blondus, ubiquc tune leniporis in rébus Ecclesiœ féliciter ag-ebatur (3).

C'est alors que, le 24 mai 1426, à St-Pierre, en consistoire secret, le Pape fit une promotion de dix cardinaux, la plus

(1) Archivio di Stato à Bologne, Campioni, III, f'"" 320, 33o. 338^61 passim.

(2) GjII. Christ. Noy., Arles, n"« 3385, iSSj, 3597-3G17.

(3) Blondus, 435.

importante de son règne, remarquable par la haute distinction des personnes choisies; avec Aleman, l'évêque Albergati de Bologne 3^ fut compris ; le lendemain, les nouveaux membres du sacré collège furent publiés en consistoire public et le 27 mai eut lieu l'attribution des titres : celui de Sainte-Cécile fut assigné à Louis, qui prit ainsi rang de cardinal-prêtre (i). L'humaniste Blondus conte malicieusement que, des deux chapeaux attribués à Bologne dans cette promotion, l'un, celui du modeste Albergati, ne fut reçu qu'avec répugnance et que l'autre, celui d'Aleman, avait été au contraire demandé avec insistance (2) ; ce témoignage est fort suspect, provenant d'un historien ennemi du Visconti dont Louis favorisait la politique, et coutumier plus tard, au service d'Eugène IV, d'injures envers le concile de Bâle et son président. Nous n'avons d'ailleurs aucune raison de croire que notre légat ait été mécontent de recevoir le chapeau ; ce qui reste certain, c'est que sa promotion, juste prix de ses services^ ne choqua et ne pouvait étonner personne. De son oncle de Conzié, à qui Aleman devait tout, l'infîuence ne fut d'ailleurs pas étrangère à ce nouveau succès. Aussitôt après la nomination faite, le Pape écrivait au vieux camérier une lettre emplie de cordialité (3). « Si, disait-il en substance, nous voulons vous annoncer nous-même cette promotion, que déjà vous connaissez d'autre part, c'est pour mieux partager votre joie et vous certifier que, encore que la fidélité et les talents de votre neveu nous eussent autrement déterminé à lui conférer cette éminente distinction, toutefois, nous y avons été en même temps porte par la considération du désir légitime et louable que vous en témoigniez et le plaisir de donner à votre vieillesse cette consolation ».

(i) Gall. Christ. Xov. Arles n^s i858, 36i8; Pastor, 1,200.

(2) Blondus, 435.

(3) Gatl. Christ. Nov. Arles, n» 36 19.

Louis fut avisé de sa promotion par un courrier qui brûla le pave du Pape (i). Quelques jours après, le 12 juin, la nouvelle officielle arriva, avec Antoine Bucci de Genezano, familier du Saint-Père, porteur du chapeau et chargé d'une lettre de Martin datée du 5 et adressée au légat pour lui notifier sa nomination (2). Très surpris de ne pas trouver la foule accourue aux portes pour (aire honneur à l'entrée du chapeau, le messager pontifical s'arrêta en dehors des murs et envoya dire qu'il attendrait pour entrer en ville que les confréries et conporations en fussent avisées. Aleman avait en eflet tenu secrète la nouvelle pour éviter aux Bolonais une occasion de dépense ; il persista à s'opposer aux réjouissances que les principaux citoyens voulaient organiser, mais le lendemain, quand le chapeau entra, toute la ville fut à son devant, on fit fête et, la nuit, de grands feux furent allumés. A San Pétrone, le 1 6 juin, une messe solennelle fut célébrée, les prisons furent ouvertes, un grand nombre de citoyens furent priés à dîner par Aleman. Le chapeau lui fut imposé par Nicolas Albergati, qui fut chercher le sien à Rome; à son retour le légat lui rendit les honneurs que, pour lui-même, il avait déclinés.

Ces manifestations, qui accueillirent à Bologne l'élévation de Louis au cardinalat, ne suffisent évidemment pas à prouver qu'il y fut populaire. Au contraire, on pourrait penser que sa qualité de Savoyard lui nuisait, de même que son entourage, si on ne savait que les Bolonais étaient aussi favorables aux étrangers que divisés entre eux (3). Sans doute, lorsqu'une ambitieuse faction l'eut chassé de la ville, les chroniqueurs amis de la révolution cherchèrent à la justifier en s'en prenant au légat Aleman : l'un attribue l'initiative des émeutiers à la compassion que leur aurait inspirée l'état de leurs concito3'ens maltraités par l'administration ecclésiastique et ruinés par de

(1) Lanouvelle seraitarrivée à Bologne le 25 mai. Muratori, XVIII, 616.

(2) G.tII. Christ. A^'ov. Arles, 302 1 ; Muratori, XVIIl, ôi6; Cronica de' Signori Bologneti, p. 140; Niccolô Seccadenari, p. 2 (2.

(3) Philelri, lettre du icr novembre 1430, f° 24.

quotidiennes extorsions ; un autre avoue que Louis fut, pendant les premières années de sa légation, extrêmement débonnaire et gracieux, inais ajoute qu'ensuite, se croyant fermement assis à Bologne, il était peu à peu devenu très hautain (i).

Ces appréciations pourraient bien être suspectes de partialité et la vérité c'est que, à la sédition qui chassa le cardinal, le peuple prit une part inconsciente, sans connaître la cause ni le but du mouvement (2) ; pourquoi ne pas voir le sentiment populaire dans les efforts faits, cinq mois après l'expulsion d'Aleman, en faveur du rétablissement du gouvernement pontifical, qui n'aurait donc pas été si dur entre ses mains (3) ? C'est, d'ailleurs, le témoignage que rendent d'autres historiens rappelant que Louis avait tout fait pour se concilier la ville, qu'il la gouverna bien et sagement, et qu'il était utio bono liomo {^). Après ces chroniqueurs non suspects, nous ne citerons pas l'humaniste Bornio de Sala, contemporain cependant des événements et Bolonais, mais qu'on pourrait taxer d'exagération quand il déplore la révolution qui chassa le légat, crime inouï, dit-il, jour néfrste où le ciel s'attrista, et quand après avoir exalté Aleman, flambeau du monde, pilier de la foi, administrateur magnanime et clément, il voue la ville ingrate, sentine honteuse de tous les vices, à l'exécration des hommes et aux pires misères (5). Mieux vaudra constater que, quatre années durant, la tranquillité fut parfaite dans l'impatiente Bologne (6) et que, quelques mois avant la révolution, enrichie sous l'habile administration de son légat, la ville étonnait ses voisins par sa prospérité (7). Par Martin V, Ale-

(1) Muratori, XVIII, 282 ; Vizani, 32?.

(2) Muratori, XIX, 112.

(3) Muratori, XVIII, 619.

(4) Muratori, XIX, 68 : XXIII, 870 ; Cronica de' Signori Bologneti, i3g. (3) Bornio de Sala, De Patientia, fo' 3o,43 v», 44.

(6; II n'v avait, en 1426, que trente prisonniers dans la ville (Muratori, XVIII, 6i'6).

(7) Muratori, XIX, 1 1 1 ; Blondus, 446 ; Philelfi, f" 8.

man était fcMicité de son heureux gouvernement et, si le Pape plus tard lui adressa des reproches, bien loin de l'accuser de provoquer le mécontentement par son administration, ce fut pour l'exciter à la sévérité (i), le taxer de mollesse, l'avertir que l'heure était, plutôt qu'à la douceur, à la fermeté.

Ce danger que Martin redoutait, contre lequel il aurait voulu qu'Aleman, plus énergique, s'armât de la rigueur des lois, c'étaient l'influence et l'ambition grandissantes des Canedoli, chefs héréditaires de l'un des deux partis qui partageaient Bologne. Sous le débonnaire légat, loin de se fondre comme il pensait, les factions croissaient secrètement en forces et les rivalités séculaires aigrissaient. Contre les partisans des Bentivogli qui, récemment encore, s'étaient emparés du pouvoir et sur qui, en 1420, l'armée pontificale avait conquis la ville, la cour de Rome avait pris quelques précautions ; son chef, Antoine Bentivoglio, était retenu auprès du Pape en prison courtoise (2) ; si ce parti comptait encore, dans le quartier Est, un grand nombre des plus nobles familles, privé de sa tête, il était réduit à l'inipuissance. Malheureusement, à Bologne, l'équilibre était impossible et, dès qu'on n'eut plus à craindre la faction qui avait fait la dernière révolution, ce lurent leurs adversaires, les Canedoli, qui devinrent dangereux, eux qui en 1420, par haine de Bentivoglio, avaient ramené dans leur patrie la domination ecclésiastique. Aleman avait vu en eux des alliés naturels et cru se les attacher en les comblant de bienfaits, eux et leurs amis, les Pepoli, les Griflbni, les Ghisilieri ; l'un de leurs chefs, Marc Canedolo, avait reçu de lui les éperons d'or, il avait la confiance du légat et brillait aux premières places dans son palais, les soirs de réception (3).

(1) Gcill. Christ. Nov. Arles, nos 3626, 3627.

(2) Vizani, 322.

(3) Muratori, XVIII, 61G ; GhirarJacci, 646, 648 ; Niccolô Seccadenari, p. 1 1 ; Philelfi, fo 7 ; Archivio di Stato à Bologne, Campioni, 111, 332 yo, 335 v°, etc.

De cette faveur il songea aussitôt à tirer parti contre son bienfaiteur, avec son frère Baptiste, qui avait part comme lui à la confiance et aux largesses d'Aleman. Hommes nouveaux, ils en usèrent pour augmenter le nombre de leurs partisans du côté de l'église Saint-François et s'allier l'influente famille des Zambeccari dont le chef était, à Bologne, l'abbé Barthélémy de San-Bartolo (i); ce personnage fit beaucoup parler de lui et semble avoir étrangement compris ses devoirs monastiques; l'espoir de faire un gros profit dans la révolution l'attira au parti des Canedoli, qui se créaient aussi des amis dans le peuple en promettant le pillage du palais du légat. Devant ces coalitions de familles et dintérêts, sous ce régime d'influences et de clientèles, toute la ville se divisa entre les deux factions. L'indulgence d'Aleman facilitant la tâche des meneurs, ils ne se cachèrent plus et, pour mesurer leurs forces, les deux partis multiplièrent tumultes et coups de main; au commencement de l'été 1428(2), une espèce d'anarchie régnait à Bologne; la faction qui chasserait le légat demeurerait maîtresse de la ville: plus hardis, bien que plus faibles toujours que leurs adversaires les Bentivogli, les Canedoli résolurent de saisir la première occasion.

Cette occasion, ce fut encore Aleman qui la leur procura : afin de soulager les citoyens en dégrevant le budget, comme la paix semblait assurée dans les Romagnes, il licencia deux grosses troupes de gens d'armes dont le coûteux entretien devenait inutile. Très me'content, l'un des deux capitaines congédiés, Louis de San-Severino, chef de six cents cavaliers, loua ses services aux Vénitiens ; mais, sous prétexte de s'approvisionner d'armes et de chevaux, il demeura quelque temps sous les murs de Bologne et, pressé par Baptiste Canedolo, son ami, de promettre son aide à la révolution projetée, il s'empressa d'acquiescer afin de se venger du légat. D'autre

(i) A Terracine.

(2) Philelfi, fo 9.

part, le trop confiant Aleman lui-même avait remis à Marc Canedolo. le commandement de la milice. Tout souriait à la conspiration et le coup fut fixé au mois d'août, afin que, si guerre s'ensuivait, l'hiver favorisât la défense de la ville (i).

Ces négociations et l'armement des conjurés étaient à peine dissimulés, sûr qu'on se savait de la longanimité du légat ; le complot était presque public et parvint auxoreillesducardinalévêque Albergati, bien à même d'être informé en sa qualité de citoyen bolonais. Il en fit part au gouverneur, en lui conseillant de se renfermer dans son palais sans y admettre personne de suspect; Albergati savait en effet que, tant qu'Aleman serait en sûreté, les Canedoli ne bougeraient point dans la crainte que, à la première attaque^ le légat n'appelât publiquement aux armes leurs ennemis, les Bentivogli, plus puissants qu'eux dans la ville; la tactique des conjurés était donc de gagner la partie par surprise, en s'introduisant dans le palais sans avoir éveillé les soupçons, de se saisir du cardinal et d'achever leur œuvre, à la faveur du désordre, avant que l'autre faction pût faire utile diversion. Aleman, averti, n'avait, pour déjouer le complot, qu'à prévenir les conspirateurs en lançant sur eux leurs adversaires; Albergati le lui conseillait et ses autres amis; mais cette manœuvre déplut au légat, mal au fait encore des mœurs italiennes; après avoir, quatre ans, favorisé les Canedoli aux dépens des Bentivogli, il lui répugnait de se servir brusquemeut de ceux-ci contre ceux-là, il croyait s'être attaché par ses bienfaits les meneurs qu'on lui dénonçait et, dans sa belle confiance, il ne prit aucune précaution (2).

Le ler août 1428 (3), une fête avait lieu au palais; le cardinal devaity conférer les insignes de chevalerie à Charles Ghisilieri, l'un des conjurés. Selon l'usage, il avait invité tous les princi-

(i) Blondus, 446; Muratori, XIX, iii.

(2) Blondus, 447.

(3) Le 3o juillet, Philelfo écrivait encore de Bologne : « Nos hic valemus perbelle, suntque nobis secunda omnia, id quod in dies magis fortunet Deus » (fo g).

paux citoyens et l'évêque Albergati, lequel ne vint point et veillant, maigre le légat, à sa sécurité, fit entendre aux membres de la faction des Bentivogli d'avoir à demeurer également chez eux sans aller au palais. Cependant, chez Aleman, la cérémonie était pompeuse, la brillante et nombreuse assemblée l'entourait, chacun des conspirateurs le rîattait; autour du nouveau chevalier, un concert de louanges s'élevait en l'honneurdu légat. Les Canedoli, toutefois,remarquent l'absence de leurs adversaires, s'inquiètent et, lorsque après la fête ils se retrouvent, soupçonnant qu'un piège leur est dressé par les Bentivogli, craignant que leur complot ne soit éventé, ils se décident à hâter le dénouement sans attendre de s'y être plus longuement préparés et à brusquer la situation par un coup de main qui peut encore tourner en leur faveur. Aussitôt, ils changent leurs habits de fête contre des armes^ réunissent leurs partisans et retournent à ce palais qu'ils viennent de quitter en invités; aucune précaution n'y était prise; accablée sous le nombre, la garde se retire derrière les portes en les barricadant. Les insurgés demeurent maîtres de la Piazza. C'était le coucher du soleil.

Dans son palais assiégé Aleman ne songeait qu'aux moyens d'éviter une effusion de sang; l'e'vèque y avait £nvo3'é, pour le défendre, quelques amis des Bentivogli, qui s'}' étaient introduits après la fin de la cérémonie et avant l'attaque; en les lançant sur la place, on pouvait en chasser les rebelles, mais ce moyen extrême répugnait à Louis. Tout dénote sa confiance et sa résolution de ne passe défendre; les gardes étaient en petit nombre et parmi eux des traîtres se trouvaient. Sans la prévo3'ance d'Albergati et le renfort qu'il avait envoyé, le palais était pris d'assaut par les Canedoli, qui l'attaquaient furieusement par derrière (ij; la nuit était venue et la lutte

(i) C'est aussi par derrière que les insurgés de 1416 étaient entrés dans le palais; pendant son séjour à Bologne, en 1435, Eugène fit fermer ce côté du bâtiment par un mur très épais flanqué de tours (Muratori, 111,2e partie, 870).

durait, éclairée par l'incendie, volontaire ou accidentel, de la Monnaie, des archives notariales et des boutiques de la Place \ les conjurés continuaient à ne rien crier et le peuple accouru ne connaissait pas leurs intentions.

A forcer le palais, cependant, ils ne parvenaient pas et Baptiste Canedolo commençait à s'inquiéter. Il savait que, chez Jean Malvezzi, les Bentivogli s'assemblaient sur l'initiative de Nicolas Albergati et se disposaient à marcher contre lui. Baptiste fit cesser l'attaque du palais et barricader l'entrée de toutes les rues aboutissant sur la Piazza, où il se retrancha, en attendant l'arrivée de son complice Louis de San-Severino, qu'il avait fait avertir. Mais le condottiere ne bougeait pas, dans la crainte d'être attaqué par Nicolas de Tolentino, autre capitaine qui, passant de Lombardie en Toscane, campait alors dans le voisinage. Baptiste, fatigué d'attendre, voyait le succès compromis, son frère blessé, le nombre de ses hommes diminuer d'heure en heure. Le jour venu, en excitant les Bentivogli, réunis et sous les armes depuis la nuit, le légat se serait assuré la victoire. Non-seulement il n'y songea pas, mais le clairvoyant Albergati lui-même crut le danger passé et, ne cherchant plus qu'à épargner le sang, s'entremit.

Il parlemente avec Baptiste Canedolo, qui s'engage à se retirer si l'autre parti désarme et si le légat accorde l'amnistie pour les événements de la nuit. A la demande de l'évêque, les Bentivogli mettent aussitôt les armes bas et, pour s'entendre avec Aleman sur les autres conditions de l'accord, Albergati se présente devant le palais toujours barricadé; les portes lui sont ouvertes et, tandis qu'il entre, Baptiste, qui n'a pas quitté la Piazza et qui vient de grouper ses meilleurs partisans, se précipite sur ses pas, occupe d'un élan le vestibule et soudain le palais est inondé d'insurgés qui crient, pour rallier la foule : Vii^a il Popolo e le Arti. Tous les gardes et familiers sont saisis ou dispersés, les biens du légat rapidement pillés et, suivant la promesse qu'il en avait eue, la plus grosse part du butin demeure à l'abbé Zambeccari. Aleman est saisi, on lui

fait quitter le palais et c'est l'un de ses protégés, Marc Canedolo, qui réclame la joie de conduire le prisonnier chez lui. Sur la route, les vainqueurs l'insultent et lui reprochent de la cupidité, les mains remplies encore de ce qu'ils viennent de lui voler. Enfin on l'enferme chez le Canedolo; il ne semble pas d'ailleurs qu'il ait été autrement maltraité ( i).

Peu après, Louis fut expulsé dans le plus misérable appareil. Gomme lui, le cardinal Albergati s'échappa de la ville. C'était, selon le chroniqueur, la neuvième révolte contre l'Eglise (2).

Dans le palais envahi, le 2 août, Marc Canedolo avait fait acclamer, par la multitude joyeuse, la souveraineté du peuple et s'était empressé de la confisquer à son profit, en s'attribuant le titre de gonfalonnier de justice et en distribuant entre ses amis toutes les dignités ; ses partisans, armés, sanctionnèrent le coup d'Etat; surpris, privés de chef, les Bentivogli durent se soumettre, et la plupart émigrèrent (3). La fortune sourit d'abord à la jeune République : le condottiere Nicolas de Tolentino, dont les intentions étaient douteuses, fut attaqué et battu le 16 août, grâce à l'appui de Louis de San-Severino, qui se mit au service des Bolonais ; tout le comté fut soumis, à l'exception de quelques places qui préféraient la domination de l'Eglise a celle des Canedoli. Les mauvais jours vinrent vite : en septembre, la ville est bloquée par les troupes de Capranica, le lieutenant d'Aleman à Forli et hnola, nommé légat aposto-

(i) Muratori, XVIII, 282; XIX, 112; Blondus 447. La Contimiatio Chronici Bononiensis {'Muva.lovi, XVIII, 6o5, 617) donne un récit un peu différent et relate qu'une lutte aurait éclaté pendant la nuit entre les deux factions, les Canedoli campés sur la place et les Bentivogli appelés par le légat, Tune et l'autre criant Vivala Chiesa; que les Bentivogli, inférieurs en nombre, auraient été repoussés et qu'à ce moment se serait produite l'intervention d'Albergati ; cf. les Annales Bononienses, Muratori, XXIII, 871 ; Vizani,323 ; Niccolo Seccadenari,p.2 i3 ; Cronica d ' Signori Bologneti, p. 142.

(2) Philelfi, II ; Blondus, 447 ; Niccolô SeccaJenari, 2i3; Muratori, XIX, ,112.

(3) Philelfi, 1 I, lettré du 3o août 1428.

tolique ; dans Bologne excommuniée, la faction maîtresse du pouvoir se maintient par la terreur, fait exécuter sans jugement les suspects, s'enrichit aux dépens des citoyens que la peste décime et la famine. En décembre, un grand complot se trama en faveur dn rétablissement de l'autorité pontificale; violemment réprimé, il se réveilla quatre mois plus tard, mais les Canedoli tinrent bon, ils massacrèrent les opposants, les pendirent, les décapitèrent, les écartelèrent et se défendirent si bien qu'au bout d'un an l'armée pontificale, où servaient les Bentivogli, campait toujours impuissante en dehors des murs.

Enfin, le 3oaoût 142g, un traité fut passé par lequel Bologne reconnaissait la souveraineté du Pape et consentait à rece- . voir un légat aux conditions les plus favorables que jamais elle eût obtenues, lassé qu'était Martin V de pa3^er les frais de cette interminable guerre ; le cardinal Conti, vicaire général en Romagne, fit son entrée le 25 septembre et, après quelques mois de troublesconstants, il fut chassé le 17 février 1430 par les Canedoli. Dès lors et jusqu'à la mort de Martin V, les coups de main se succédèrent et les révolutions. Son successeur, Eugène IV, était le cardinal Gondulmaro qui avait précédé Aleman comme légat à Bologne ; il parvint à traiter avec la République, en amoindrissant encore la souveraineté du Saint-Siège, devenue presque nominale, mais un an plus tard, en 1434, une nouvelle révolution, provoquée par les Canedoli, détachait encore une fois la ville de cette domination si légère et rallumait la guerre civile (i).

Enfin, le 27 septembre [435, les Bolonais se soumirent, sans restrictions ni conditions; c'est qu'ils avaientété domptés par le terrible évêquede Recanati, Jean Vitelleschi, qu'Eugène leur avait envoyé. Le renom d'énergie féroce, que ce prélat

(i) Niccolô Seccadenari, p. 2i3 et s. ; Vizani, 323 et s.; Muratori, XVIII, 232 et s., 617 et s.; XIX, 1 12 et s., qSy ; Blondus, 447 et s. ; Theiner, n» 266; Philelfi, 11 et 14; Arch. du Vatican, Reg. 35 1, fo 127.

s'estacquisdans l'histoire, montre qu'il ne fallait pas craindre, pour assurer quelques années de reposa Bologne, de se mettre les mains dans le sang. Cette besogne ne convenait pas à Louis Aleman et, pourtant, son administration est la plus longue que, de 141 6 à 1434,1a ville impatiente ait supportée. Si elle ne dura pas davantage, c'est moins lui qu'il en faut accuser que la turbulence de Bologne, mère des études, disait-on, mais plutôt nourrice des séditions (i). Quelques mois après l'expulsion d'Aleman, l'illustre Philelfo écrivait à l'un des principaux fauteurs de cette révolution : (( Je crains, pour toi et les tiens, qu'à la fin cette impatience extrême de toute autorité ne vous cause quelque grand désastre ; pourquoi, par le Dieu immortel, verser ainsi le sang de vos concitoyens ? Et ce ne sont pas seulement les étrangers, si du moins un compatriote doit passer pour étranger, mais vos plus proches aussi que vous traitez impitoyablement, si vous avez à satisfaire la plus légère inimitié ; de ces haines, d'ailleurs, l'origine est-elle toujours une vertueuse rivalité, ou bien l'ambition et la cupidité ? C'est ainsi que vous cédez à votre frénésie, pour échanger la domination ecclésiastique contre une farouche et barbare tyrannie » (2).

(1) Aeneas, Opéra, 452.

(2) Philelfi, Lettre à Marc Canedolo, 3 décembre 1429, fo iG.

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