‹ Le cardinal Manning et son action socialeChapitre 22 sur 90 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

MANNING MÊLÉ A LA VIE PUBLIQUE DE L'aNGLETERRE. SA POPULARITÉ PROFITE A l'ÉGLISE CATHOLIQUE.

Mais je m'attarde dans ces détails et je dois arriver à un autre point de cette étude : qu'a fait le Cardinal pour utiliser ses rares facultés d'Anglais et montrer son sincère patriotisme? Toute la réponse tient dans une ligne : il s'est constamment mêlé à la vie publique, ce II combinait ses fonctions épiscopales avec l'exercice de tous les droits civiques, acceptant les charges des unes, la responsabilité des autres. Essentiellement lutteur, — pas agressif cependant, il était pour cela trop large et trop courtois, — il vécut sans cesse sous les armes et se tint toujours

au front de la bataille. La houlette du pasteur et la crosse de Tévêque, en bonnes mains, sont aussi redoutables que l'épée du soldat, que les engins du politique. Manning le fit bien voir. Du moment qu'il fut entré dans les rangs de Rome, il nous fit sentir la vigueur de ses coups. C'est que, pour un homme qui a du sang anglais dans les veines et qui a été élevé dans nos écoles publiques, il est bien difficile de ne pas prendre goût aux ivresses de la lutte (1). »

Manning accepte le combat sur tous les terrains où le transportent ses adversaires, et tourne contre eux toutes les armes dont ils se servent. Discours et écrits, lettres et brochures, meetings et conférences, articles de journaux et livres, tout lui est bon pour se défendre.

Eu France, semblable tactique eût été difficile, parce que la situation des catholiques était autre jusqu'à ces derniers temps et les mœurs publiques différentes. Les questions sociales et religieuses n'étaient point entrées dans le domaine de la discussion par la presse; les questions politiques l'avaient toujours encombrée.

1. The Standard, january 15, 1892. « Thecharacter of Cardinal Manning wasessentially a combative one, » etc..

Autre différence : chez nous, la plupart des journaux et des revues ne sont pas des organes de publicité ouverts à tout le monde, comme les omnibus et les wagons, mais des interprètes de doctrines spéciales, des véhicules privés à l'usage de quelques amis. Ce sont des boutiques où l'on ne vend qu'une espèce de drogue ; tout ce qui n'accepte pas l'estampille du magasin est rigoureusement exclu : c'est une garantie contre l'empoisonnement. Vouloir changer cet état de choses serait prématuré. Une fois, le P. Didon a pénétré par surprise dans la Revue des Deux- Mondes : il a été blâmé par les siens. Une autre fois, M^'" d'Hulst a tenté d'y pénétrer à sa suite : il s'est vu refuser la porte. Pour les fidèles, cette manière de faire est une compromission ; pour les adversaires, c'est une intrusion. En Angleterre, ce n'est ni Tune ni l'autre. La discussion d'opinions diverses dans un même journal est regardée comme une conquête sur l'intolérance, un moyen de faire arriver la vérité dans des milieux revêches, un acte d'hos|)italité pour les idées hors cadre.

Ceci explique que l'on trouve de longs articles signés du cardinal Manning dans des revues

hostiles et prostestantes. Le Cardinal veut à tout prix reconquérir pour l'Eglise catholique la notoriété. Il sait que la presse la donne : il la lui demande. Il profite de toutes les attaques et de tous les écarts de langage des journaux, pour leur imposer des rectifications toujours utiles à la vérité. Aucun d'entre eux n'avance une erreur sans qu'aussitôt il ne la relève, demandant l'insertion de sa réponse au nom de la justice ou de la courtoisie. Une foule de ses lettres sont adressées à des organes de publicité comme The Times, The Daily News, The Daily Telegraph, The New-York Herald, The Pall Mail Gazette, Merry England, Mac Millans Magazine, Echo, etc.

Souvent aussi le Cardinal écrit à des groupes, à des associations, ou bien à des hommes en vue, à des chefs de partis, de façon que sa lettre ne passe point inaperçue, qu'elle ait du retentissement. Il frappe toujours à la tête : on ne peut pas cacher la blessure. Il veut qu'un homme d'Eglise soit à la hauteur de tout ce qui est grand en ce monde. Il se dresse afin qu'on le remarque.

Et voilà que l'on compte avec lui, qu'on

trouve qu'il représente quelque chose, qu'il mérite une place au soleil britannique ! « Il est le plus populaire des Anglais de son temps sans en excepter deux (1). » Il devient une illustration nationale. Où il n'est pas, FAngleterre n'est pas au complet ; son absence est aussi remarquée que celle du Lord-Maire ou du Prince de Galles. Sans titre officiel, il est un personnage comme le Lord Chancelier ou le Doyen de Westminster. Des protestants préoccupés de leur petite église peuvent regretter ce résultat; mais les vrais patriotes qui ont souci non de leur vérité, mais de la vérité, non d'une secte, mais de la patrie, s'inclinent devant cette Èminence nouvelle ; ils saluent en elle une force sociale ajoutée à toutes les autres, et, trouvant qu'il y a place ailleurs que dans les Chambres pour les hommes de cœur et de tête, ils applaudissent quand Manning entre dans les Commissions royales pour le logement des pauvres et pour l'éducation publique (1885, 1886).

Dans ces deux Commissions qui traitaient de choses qu'il connaissait à fond et qui lui étaient

i . The Cork Examiner. — Le seul qu'on excepte est Gladstone.

5i LE CARDINAL MANNIiN'G.

également chères, il fit apprécier les lumières de sa grande compétence, et, par son tact, reconnaître sa haute situation. En pays catholique, son titre de cardinal lui aurait donné rang de prince : en pays protestant, il savait s'arranger de façon à éviter toute humiliation; et, soit qu'il fût reçu avec les hommages dus à un dignitaire ecclésiastique, soit qu'il n'obtînt que le respect que nul ne refuse à un noble vieillard, il se montrait également naturel, à l'aise, affectueux. Aussi personne ne réclama quand on apprit que dans les Commissions royales son nom était inscrit immédiatement après celui du Prince de Galles et avant celui de lord Salisbury, le premier ministre. La préséance de Manning était de la sorte officiellement reconnue.

Qu'obtint-il par cette action publique persévérante", universelle et triompliante? Autre chose certes qu'une popularité personnelle et des honneurs. — « Ce n'est pas un homme que vous recevez, disaient au gouvernement anglais des sectaires rigides, c'est un prêtre et avec lui toute la secte des catlioliques romains. Prenez garde. Elle vous envahit. Par la porte que vous

ouvrez au Cardinal, tout le flot du papisme entrera ! — Et c'est vrai , dit le Standard , il est entré, nous n'y pouvons plus rien! Mais convenez aussi que nous jugions mal les catholiques , que, depuis l'Armada, nous suspections leur patriotisme. Nous avions tort. S'ils ressemblent à Manning , pourquoi les exclure des fonctions publiques? Nous respectons toutes les opinions , nous tolérons tous les Credo ; sans égard à leurs croyances intimes , nous invitons tous les bons citoyens à coopérer à la grandeur nationale. Ce sont là nos principes, ne craignons pas d'en tirer les conséquences. Et si les catholiques en profitent, que nous importe? Soyons hommes d'État , soyons gens sensés , soyons Anglais , et prenons le bien de la patrie partout où nous le trouvons. Pas de bigotisme à rebours. C'est fait. Le successeur de Manning sera reçu par tous avec une sympathie bienveillante (1). »

Quand des journaux protestants parlent ainsi , les journaux catholiques n'ont-ils pas mille fois raison de dire : « Il a été notre Moïse ; il nous a tirés de la terre d'Egypte où depuis trois cents

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