I. Le Sacerdoce éternel, ch. x et xx
qui ne songe qu'à la vérité et au bien des âmes. Cette préoccupation de la justesse nuit à la libre allure, au large développement, au pittoresque. Elle décourage le traducteur.
Précision, justesse, mesure, sont de ces choses qu'il fait difficilement passer d'une langue dans une autre. Elles demandent de lui beaucoup d'efforts et ces efforts ne sont pas appréciés par le lecteur, qui trouve sa phrase terne, pauvre, nue. Au contraire, les écrivains à métaphores voyantes offrent des ressources. Les images guident autant et plus peut-être que les mots, et ces images, même atténuées, même reflétées, laissent encore du brillant et de la vie à une traduction.
Si Ton avait objecté au cardinal Manning sa précision sévère, décourageante pour les esprits superficiels, et qui restreint forcément le noml)re de ses lecteurs, il aurait répondu probablement comme Montesquieu : « Il ne s'agit pas de faire lire, mais de faire penser. »
Effectivement, il y a dans ses livres une foule de pensées justes, profondes, qui ne frappent pas au premier abord; on ne s'y arrête pas, à une première lecture, comme devant une beauté ;
mais on y revient par la réflexion comme à une vérité. Yeut-on l'expérimenter par soi-même?
Qu'on lise et qu'on relise un de ces ouvrages traduits en français, par exemple, les Gloires du Sacré-Cœur, ou le Sacerdoce éternel. Ce n'est qu'une traduction, hélas ! et qui ne se présente pas à l'œil avec la clarté provocante de nos caractères d'imprimerie parisienne. N'importe. Si l'on y regarde de près, on verra ressortir des phrases et des formules toutes denses de sagesse. Manning dira comme au hasard :
« L'office pastoral est la plus haute école de charité, et la charité, c'est la perfection de Dieu et de l'homme...
(( La loi juive interdisait la fonction de Dieu à tout homme qui n'était pas père, car la justice doit être tempérée de miséricorde...
(( Le culte des saints n'est qu'une des formes de l'amour de la famille...
(( Le temps est, pour tout homme, gros de l'éternité; mais le temps du prêtre est gros de son éternité à lui et de celle d'une multitude d'âmes...
(( Un vaisseau lancé du chantier dans la mer n'a plus d'autre sauvegarde contre le naufrage
que sa propre solidité : un prêtre jeté du séminaire dans le monde n'a de salut que dans son ferme vouloir. »
Quoi que nous ayons dit, il y a donc quelques comparaisons dans Manning? — Oui, mais des comparaisons à l'anglaise, prises dans la vie bourgeoise, et quelquefois d'un goût douteux; elles trahissent l'orateur populaire : ce sont des comparaisons de banquiers, de fabricants, d'hommes qui extraient de For. Il dira même un jour, mais très familièrement : « Confesser, c'est pêcher à la ligne : on attend de longues heures et on n'est parfois récompensé de son attente que par une seule capture. Prêcher, c'est traîner péniblement un grand filet dans la mer. » Mais il y a mieux que cela , et je regrette de ne pouvoir faire passer dans une traduction l'allure superbe de certaine phrase où il dit « que les discours des apôtres sont d'une élévation majestueuse, profonds, pathétiques, d'une beauté sans artifice, grands et simples comme l'Océan et les Gieux (1) ».