LE CARDINAL ET LES PAUVRES OUVRIERS IRLANDAIS. LIGUE DE LA TEMPÉRANCE
Analyser le caractère criin homme pour y démêler les causes de son influence est chose difficile. Il y a dans les âmes et dans les faits une complexité telle, que chaque point de vue où l'on se place paraît tour à tour le seul vrai. Quiconque étudie les vertus chrétiennes de Planning croit volontiers qu'elles expliquent toute son action. Les journahstes anglais, signalant en lui leur tempérament national, lui attribuent la meilleure part de son prestige. Enfin ceux qui vont plus avant dans cette riche nature et qui trouvent à la base de tout la qualité fondamentale que le Cardinal lui-même appelait humanitarisme, s'écrient triomphalement : Voilà l'explication suprême !
Le fait est que ces trois choses : sainteté, patriotisme, philanthropie, — ou, si l'on aime mieux un autre mot : sociabilité, — ont contribué simultanément à la réputation de Manninû.
Mais si le prêtre et le citoyen resplendissent en lui d'un immortel éclat, nous croyons que c'est l'ami du peuple, le démocrate, qui toujours ira grandissant devant la postérité. De son vivant déjà, on l'appelait VÉvêque des pauvres, ]e Cardinal des ouvriers, et le jour de sa mort, il y eut dans la presse et dans les tribunes des deux mondes, au-dessus des criailleries ordinaires des opinions discordantes et des sectes rivales, un concert d'éloges à sa mémoire et comme une voix unique de F humanité pleurant son ami. Dès lors il n'est pas étonnant que les ouvriers de Londres lui aient fait de belles funérailles, et qu'on ait vu derrière le cortège du monde officiel les agitateurs des grèves mener le deuil populaire. L'émotion se communiqua au loin, jusque sur notre vieux continent déshabitué de pareilles douleurs; et des plumes, stylées aux plus farouches revendications du prolétariat, trouvèrent, pour lui rendre hom-
mage, des phrases d'un lyrisme éclievelé , mais d'un accent sincère :
(( Illustre Cardinal Manning,
(( Je ne suis qu'une femme sans nom et sans puissance, à peine connue de ceux qui assistent de près à son quotidien effort, et si loin de votre foi, hélas! et si loin de vos idées! Mais une étincelle du feu qui flamboyait en votre ame couve en la mienne. Et c'est pourquoi je vous salue et vous pleure comme un aïeul , consolateur des misérables, protecteur des opprimés, curé des pauvres gens !
(( Devant l'ascétique couchette où la mort vous a étendu , comme une mère étend son enfant endormi, mes genoux, oublieux de l'orgueil, plient, mes mains se joignent, mes yeux réapprennent les larmes. Les malheureux ont perdu leur ami!...
« C'est pour cela que l'annonce de votre mort m'a fait si vive peine , pour cela que ma pensée en deuil suivra de très loin les pompeuses obsèques, et s'approchant de la tombe après que tous seront partis, y déposera son hommage atten-
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dri et humble , — comme ces bouquets de deux sous qui disent le regret sincère d'un pauvre , jadis obligé, sur les fastueuses sépultures (1). »
Ce bouquet de la reconnaissance fut déposé d'abord sur la tombe de Manning par l'Irlande à deux genoux. 11 convenait à cette noble martyre de prendre la tête du cortège de la démocratie, car c'est en travaillant pour elle que le grand Cardinal apprit à travailler pour les déshérités de ce monde. Signaler ce qu'il fit pour l'Irlande, c'est dire comment il fut amené, petit à petit , sans l'avoir voulu peut-être , mais par suite de Faccomplissement de son devoir de pasteur, à ce rôle de médiateur entre les classes rivales qui fut sa gloire ; c'est montrer comment il fit son apprentissage de socialiste chrétien, — on est toujours tenté d'employer ce mot, car il n'y en a guère d'autre pour désigner son action.
Il y avait dans son diocèse de Westminster beaucoup de pauvres irlandais. Tout naturellement, il s'occupa de leurs intérêts moraux, rehgieux et même matériels ; car tous les motifs qui peuvent agir sur un grand cœur l'inclinaient
\. Séverine, le Figaro^ 17 janvier 1892: l'Ami des pauvres.
vers ces humbles qui étaient pauvres, exilés (le leur pays, sans protection, exposés à toutes les séductions de l'erreur et du vice. N 'avaient ils pas comme hommes, comme malheureux et comme chrétiens, un triple droit à son amour?
Il favorisa donc les œuvres qui pouvaient leur être utiles, sauver leurs âmes, défendre leur vertu, leur assurer des secours dans le besoin.
Au premier rang de ces œuvres, il faut placer celle qui a pour but de diminuer chez les pauvres gens les habitudes d'ivrognerie. « Manning savait bien que si ce vice est détestable, il y a des péchés plus graves et plus honteux; et c'est pourquoi les classes riches, plus raffinées dans leurs désordres, n'ont pas toujours le droit de passer pour meilleures. Mais il savait aussi qu'à prendre le peuple tel qu'il est, on ne peut pas lui rendre de plus grand service que de le retenir loin de tout excès dans la boisson. Il savait que la tempérance est la vertu fondamentale du peuple. Des milliers et des milliers d'hommes ont béni les efforts persistants , les fortes paroles et l'exemple d'ascétisme personnel par les-
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quels Maniiing la propagea constamment (1). )) Etant prévôt du chapitre de Westminster , il entra dans V Associât ton catholique de tempérance et s'en fit le vulgarisateur et l'avocat.
A ce propos, il aimait à rappeler l'anecdote suivante : « Un soir que je rentrais d'un meeting, je rencontre dans la rue un ouvrier irlandais ivre. Je l'arrête :
— Vous êtes Irlandais? lui dis-je.
— Oui, répond- il.
— Et catholique?
— Certainement! que serais-je bien autre chose ?
— Alors pourquoi ne prenez-vous pas le pledge (médaille que Ton donne aux membres des sociétés de tempérance pour leur rappeler leur vœu) et ne cessez-vous pas de déshonorer votre religion?
— Déshonorer ma religion ! répond l'ivrogne, je bois seulement un verre maintenant et puis encore un, mais je n'ai jamais été jusqu'à déshonorer ma religion !
(( Alors le futur Cardinal , s'imaginant bien